PAGES JUGÉ PAR DE CORMENIN ET DE REMUSAT
Il paraît que son prédécesseur, P. Bayle, ne s'était point piqué beaucoup de purisme littéraire, bien qu'il eût vécu à l'époque la plus châtiée de la littérature de Louis XIY. Cela tenait surtout à ce qu'il avait presque toujours vécu loin de Paris, malgré le désir qu'il avait de venir s'y ravietuailler en esprit et en connaissances. On ne peut en dire autant de notre J.-P. Pages. Bayle avait une façon de parler et d'écrire, sinon provinciale, du moins gauloise, plus d'une phrase longue, à la latine, à la manière du seizième siècle. Il écrivait à toute bride. Pages de l'Ariège a pu donner à son style le fini, le poli de Paris, mais il garda toujours son tour dégagé comme expression et sa véhémence méridionale.
Deux juges, MM. de Cormenin et de Rémusat, ont proclamé Pages de l'Ariège une illustration de la presse et de la tribune ; ils ont dit qu'il était le seul député dont les discours écrits pussent captiver l'attention de la Chambre. L'hommage rendu par ces hommes compétents à une gloire ariégeoise est volontiers enregistré par l'histoire. Timon faisait ressortir , dans Pages de l'Ariège , le haut degré artistique et la forme pure, ciselée, de l'écrivain et de l'orateur ariégeois :
Quel est celui-ci? disait-il; je crois le reconnaître; n'est-ce pas l'élève et le brillant héritier de Benjamin Constant? Moins souple peut-être, moins rompu à la langue des affaires, ne sachant pas aussi bien que son'maîlre se tordre comme un serpeut autour d'une thèse et l'enlacer dans les mille plis de l'argumentation ; moins dialecticien, moins fécond, moins naturel et moins ingénieux, mais peut-être plus habile et plus exercé dans l'art de réduire avec précision les idées en axiomes; plus élincelant dans la variété de ses antithèses, plus religieux dans ses moralités politiques, plus châtié, plus pur dans les formes de son langage, et le seul député dont les discours écrits puissent captiver, par l'éclat soutenu du style et des pensées, l'attention d'une Chambre distraite, nonchalante et fort peu sensible à toutes les peines qu'on se donne de lui faire de l'éloquence *.
1. Timon (de Cormenin), Livre des orateurs, t. II, p. 194 (in-J2). vi. 36
562 L'ARIÈGE, IVe PARTIE (suite et /in), CHAP. IX.
Écoutons maintenant Ch. de Rémusat :
Pages de l'Ariège vint sur l'appel de Benjamin Constant, et put ainsi assister et prendre part au grand mouvement d'opinion qui commençait à se manifester. A peine à Paris, M. Pages prit rang dans cette phalange d'écrivains dont la France ne devait pas oublier les noms, il entra dans l'arène de la presse politique et se signala bientôt parmi les meilleurs combattants. 11 est plus facile de louer son talent que d'en citer les preuves. On aurait peine à citer les feuilles où il déposa sa pensée et qui propagèrent son nom. L'habileté du journaliste, qui n'est certes pas le moindre des dons littéraires, exige l'improvisation et dépend de l'à-propos. Aussi lui est-il rarement accordé de laisser des monuments durables... L'esprit laborieux et fécond de M. Pages se disperse dans une foule d'opuscules toujours travaillés avec art et dont le dénombrement deviendrait difficile. Ainsi la politique, l'histoire, les finances, la littérature, tout fut abordé par lui avec un succès égal. Des journaux en crédit, des recueils importants, parmi lesquels il faut citer Y Encyclopédie moderne et le Dictionnaire de la conversation, reçurent les tributs d'un talent facile et soigné, qui se prodiguait sans s'épuiser1.
Après de Gormenin et de Rémusat , celui qui tient ici la plume voyait le publiciste de Seix chez la veuve de Renjamin Constant, en 1840 ; il peut parler savamment du genre de crédit que le talent de Pages de l'Ariège avait conquis à la Chambre. Rien que notre polémiste n'improvisât pas, ses discours faisaient sensation, et depuis longtemps, lorsqu'on annonçait son intervention dans les débats, l'auditoire se complétait de députés et de spectateurs accourus, ce que la Chambre n'accorde qu'à un petit nombre d'orateurs.
Sans doute, la nature humaine se plaît à l'attaque, et l'assistance aux combats, aux joutes oratoires, allèche les hommes. L'éloquence de Pages était-elle précisément effervescente? Non. Toutefois, « la logique de ses déductions, l'audace de ses attaques, l'empire qu'exerce sur ce qui l'entoure un caractère indépendant », doivent compter parmi les causes — on les a indiquées avant nous — qui lui valurent cette attention, cet empressement à l'entendre.
1. Éloye de J.-P. Payés prononcé à l'Académie des Jeux floraux, en mai 1867, par Glu de Rémusati