PAGES ET LE GRAND STYLE. 5Û
Mais il faut ajouter que Pages avait le secret du grand style et du beau langage. Sa phrase forte et ferme pénétrait comme une lame d'acier. J'ai toujours vu les ministres à leur banc, lorsque Pages montait à la tribune. On rentrait de la salle des Pas-Perdus pour ne rien perdre de cette parole qui mordait et de ces discours pleins de raison. Adversaire de M. Guizot, il forçait l'illustre historien de la civilisation en France et en Europe à compter avec sa rude éloquence. Pages était nommé, à cause de cela, « Y ours de l'Ariège ».
Que Pages de l'Ariège fût éloquent, qu'il en ait donné des preuves innombrables et décisives dans ses discours et dans ses écrits, cela est de toute notoriété ; d'ailleurs ses œuvres sont là ; nous en extrayons un passage qui a été cité, dit-on, parmi les morceaux choisis de l'éloquence française !. Pages de l'Ariège prit la parole deux fois, le 12 et le 25 mars 1834, quand on discuta à la Chambre la loi sur les associations. La seconde fois, le député de l'Ariège termina par cette péroraison :
Si je me trompe, députés magistrats, députes fonctionnaires, je vous ajourne! [Mouvement.) Nous nous retrouverons hors de cette enceinte. Vous me verrez sur la sellette des accusés, seul devant Dieu et devant le pays, seul avec ma conscience, la raison et la liberté, et vous sur la pourpre, vous avec vos honneurs, vos places, vos traitements. La France dira si vous pouvez briser une indépendance de caraclère que les Marchangy et les Bellard ont respectée.
Aussi, si un Français, homme de bien, veut se réunir, s'associer à d'autres pour propager, affermir, garantir le christianisme, je suis son homme, malgré les ministres et votre loi. (Voix au centre: Le premier devoir est d'obéir à la loi !) Si un Français, homme de bien, veut se réunir à d'autres pour étendre les secours de la bienfaisance à la classe pauvre et laborieuse, aux malades, aux infirmes, aux ouvriers sans travail, je suis son homme, malgré vos ministres et votre loi. [Mouvement.) Si un Français, homme de bien, veut donner au pays la sauvegarde de l'indépendance électorale et s'opposer à ces choix honteux qui livrent la vénalité publique à la corruption ministérielle, je suis son homme, malgré vos ministres et votre loi.
1. « Qui dira — c'est un journaliste méridional qui parle — que ce morceau, si largement oratoire, se trouve déplacé dans un recueil de chefsd'œuvre de l'éloquence française? »
56 i L'ARIÈGE, IVe PARTIE [suite et fin) , CHAP. IX.
Esclave de toutes les lois justes, ennemi <le toutes les lois iniques, entre les persécuteurs et les victimes je ne balancerai jamais. Je ne connais pas de pouvoir humain qui puisse me taire aposlasier Dieu, l'humanité, la France. Je désobéirai à votre loi pour obéir à ma conscience. (Voix aux extrémités Très bien ! très bien ! — Voix nu centre : Il faut d'abord obéir à la loi !) Cette loi est funeste; elle a plus de portée qu'on ne pense. Croyez-moi, balez-vous d'en abréger la durée. (Agitation prolongée.)
XII. — Mais il nous reste un autre Ariégeois qu'il faut ranger au nombre de ceux qui ont tracé, par leur talent et leur exemple, la voie du journalisme. S'il fallait en croire M. Emile Zola , le rôle des écrivains et des publicistes serait supérieur à celui des hommes d'action. Yoici, pour confirmer Zola, un homme chez qui les facultés d'action ne semblent pas au-dessous de ses facultés de conception : Xavier Durrieu, de Castillon, dont le nom a retenti à Paris, à Madrid et à Barcelone, qui fut peut-être., avec Pages de l'Ariège, un des plus brillants journalistes sortis des Pyrénées centrales, un véritable polémiste, qui avait sa place entre É. de Girardin et Ch. de Mazade, entre L. Veuillot et Challemel-Lacour.
Toutefois, entre Pages de l'Ariège et Xavier Durrieu, nous voudrions placer Auguste- Jules Bascans1, qui eut de son vivant quelque renom, et que l'infirmité de la mémoire des hommes laisserait tomber dans l'oubli, si l'histoire ne venait suppléer à la fragilité du souvenir. Bascans, né en j 800, se sentit appelé dès sa jeunesse à la vie du jour-
1. A.-J. Bascans est né aux environs de Prat (Ariège), sur un domaine (iui appartenait à sa famille et qu'elle exploitait. Il fit ses premières études à Saint-Girons, puis à Foix, et les compléta enfin au collège de Pamiers, qui jouissait alors (1816) d'une certaine réputation pour la variété de son enseignement.
A seize ans, son père l'envoya à Toulouse, auprès d'un de ses oncles, négociant, sous la tutelle duquel il suivit les cours de la faculté des sciences et fit son droit. C'est à Toulouse qu'il fit la connaissance de Germain Sarrut, Ariégeois comme lui, et devint un de ses plus intimes amis. Aussi ne manqua-t-il pas d'aller rejoindre à Paris ce dernier, qui occupait déjà la position de prosecteur à l'hospice du Val-de-Gràce en 1822, et
AUGUSTE-JULES BASCANS. 568
nalisme. vocation peut-être inspirée et préparée par son éducation classique ; aussi, dès 1822, nous le trouvons en confraternité littéraire avec Germain Sarrut, sorte de soleil dans sa vie, dont il fut le satellite.
On a dit que l'ouvrier littéraire ne s'est pas fait luimême, qu'il est le produit de son éducation. Si nous prenons une voie qu'il n'aurait pas fallu prendre, à qui la faute, sinon à la direction, à la culture première que nous avons reçue? On nous apprend, dans les classes, à aimer le beau, l'agréable, à « avoir de la gentillesse en vers Jatins, en composition française, à priser avant tout le style, le talent, l'esprit frappé en médailles, en beaux mots, la passion s'échappantdu cœur en accents brûlants...» et comment, au sortir de ce régime excitant, après des succès flatteurs, se confiner en des carrières où l'on tourne le dos à ce qui est intellectuel, littéraire ? De là la tentation juvénile de confier à une librairie ou à un journal ses premières élucubrations ; de là les premiers essais dans le journalisme et les témérités de plume. On écrit et, enfin, on fait son état d'écrire. « On est en dehors des gouvernements; même, si on les sert, on sent qu'on n'en est pas. Gens de lettres, journalistes ne font pas très bon ménage avec les hommes politiques, même avec ceux qu'ils ont servis1. » Notre Bascans eut de semblables origines et passa sous les fourches caudines de cette nécessité de la vie précaire et littéraire. Ce fut un journaliste, plus un militant dans la politique, à partir de 1827.
puis celle de censeur au collège de Pont-Levoy, aux environs de Blois. La direction de ce collège ayant été offerte à Sarrut deux ans après, Bascans fut appelé auprès de son ami, qui lui donna un emploi de professeur. Mais l'indépendance de caractère de ces deux amis ne leur permettant pas de rester dans une position qui leur offrait néanmoins des avantages matériels, ils donnèrent leur démission en 1827 et rentrèrent dans Paris.
1. Voyez les réflexions assez justes de Sainte-Beuve, dans ses Nouveaux Lundis, t. IX, p. 176,
:i6f> i/ARIEGE, IVe PARTIE {suite et fin), CHAP. IX.
Depuis ce moment, Bascans s'attacha si bien à Germain Sarrut qu'il l'accompagna partout et participa à ses travaux. Lorsque, après la révolution de 1830, Sarrut fut nommé président de la commission du département de l'Ariège, son ami l'accompagna et reçut même la mission d'organiser l'administration de l'arrondissement de Saint- Girons. De retour à Paris, il se mêla, de 1831 à 1834, à tous les conciliabules que les partis républicain et impérialiste tenaient, à cette époque, pour renverser le gouvernement. Ce fut dans une de ces réunions politiques qu'il se lia avec Armand Marrast, né à Montsaunès, village situé sur les limites de la Haute-Garonne et de l'Ariège, peu éloigné de Prat. Aussi le rédacteur en chef du National n'appelait Bascans que son « cher compatriote » .
A partir de J 832, Bascans suivit toutes les évolutions de Germain Sarrut, soit politiques, soit littéraires. Ainsi, il écrit dans la Tribune, dont son ami est propriétaire et rédacteur en chef. Il fournit des notes ou des articles à la Biographie des hommes du jour, que Saint-Elme publiait eu collaboration avec Germain Sarrut. Il soutint d'abord, en 1848, la cause napoléonienne avec son ami, nommé alors représentant du Loir-et-Cher. Comme Germain Sarrut avait tergiversé dans cette circonstance, et qu'il avait dirigé sa marche politique du côté du parti démocratique pour combattre la politique de l'Elysée, Bascans l'abandonna.
Au coup d'État, Sarrut étant rentré dans la vie privée, Bascans resta encore quelque temps à Paris, où il donna des articles littéraires aux journaux et aux revues, notamment à la Revue de Paris, au Journal universel, etc. ; puis il rentra à Toulouse et vint mourir dans la maison paternelle, le 15* novembre 1863.
Tel fut notre journaliste du Couserans, qui rappelle la capricieuse distribution de la renommée en ce monde,
XAVIER DURRIEU. .ri67
Bascans avait de la valeur; il travailla toute sa vie. Mais comme il n'a pas laissé d'ouvrage qui porte son nom , comme il s'est prodigué dans d'innombrables articles de journaux (presque tous cependant signés), il a passé à peu près ignoré, et il pourrait demeurer inconnu à ceux qui viennent après lui. Et avec cela, comment savoir ce que peut-être Bascans, comme la plupart des publicistes et des ouvriers littéraires, éprouva de rebuts, d'ennuis, de piqûres à découvert ou d'affronts secrets? Le journaliste « le sait plus qu'il ne le dit, car c'est un gueux fier ' » . ,
Mais venons à Xavier Durrieu 2. Cet Ariégeois avait reçu une intelligence hors ligne, qui eût fait encore plus d'honneur à FAriège, si les nécessités et les exigences de la vie politique n'avaient émietté cette existence, cette organisation douée d'une façon exceptionnelle. Durrieu est un