‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 362 sur 498 · DURRIEU REÇOIT CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

DURRIEU REÇOIT CHATEAUBRIAND

ture, combat, souffrance, danger, vicissitude, dans la carrière de cet original esprit. Il serait assez juste d'appeler Xavier Durrieu le Retz de l'Ariège. Il avait quelque chose du célèbre cardinal, beaucoup de son rôle d'agitateur, de son caractère de frondeur et presque de factieux ; il en avait l'esprit aiguisé avec une pointe de scepticisme rieur. Mais il faut soigneusement distinguer en Xavier Durrieu deux hommes, l'écrivain et le financier, de même que sa vie a deux périodes très différentes, l'une de politique, l'autre d'industrie.

XIII. — Vers 1839 ou 1840, plusieurs journalistes, assemblés dans les bureaux d'un journal parisien, travaillaient chacun à leur besogne distincte, lorsqu'un inconnu demanda M. Chambolle. Durrieu, corrigeant en ce moment un de ses articles, reçut l'inconnu, le petit vieillard qui venait d'ouvrir la porte, et lui répondit avec impatience que le directeur du journal était absent. Ce vieillard, qui n'était autre que Chateaubriand, s'excusant avec politesse, pria qu'on voulût bien remettre sa carte à M. Chambolle. Naturellement, Durrieu revint sur ses pas et se confondit en excuses à son tour devant le roi de la littérature moderne. Mais il n'oublia jamais cette origine de ses rapports avec l'auteur du Génie du Christianisme et de René, inauguration première de ses relations avec tous les hommes d'idées et d'intelligence , indication prophétique de la voie qu'il était appelé à suivre lui-même.

Comme Xavier Durrieu, catholique d'instinct et d'éducation, avait un esprit très investigateur, il passa par bien des orages intellectuels. Certaines convictions de ses premières années, croit-on, sombrèrent pendant certaines périodes de sa vie ; mais jamais les naufrages de son

570 L'ARIÈGE, IVe PARTIE {suite et fin), CHAP. IX.

esprit et de son âme ne furent irréparables et irrévocables. Il eut la passion de la liberté en tout; et, d'après une certaine logique, cependant contestée dans le monde politique, il nagea, dès le début, à pleines eaux, dans la démocratie, persuadé que ce terme était le cou ronnement rigoureux de ses tendances libérales. 11 voulait arriver à la liberté par la démocratie, et n'aurait jamais pactisé avec des autoritaires républicains ; mais ici se dresse le problème de l'accord de l'ordre et de la liberté. Quoiqu'il en soit, démocrate en politique, Xavier Durrieu compléta sa formule, en se posant en penseur libre dans le domaine des idées qui touchent au problème humanitaire.

XIV. — Un de ses articles les plus curieux à étudier est celui qu'il publia dans la Revue des Deux- Mondes, le 15 juin 1843, intitulé Les Socin et le socinianisme . Ce travail doit être remarqué, parce qu'il donne la mesure de ce groupe d'esprits rationalistes et sceptiques, qui ont marqué le milieu de notre dix-neuvième siècle, et préparé, sans en avoir conscience, le désarroi intellectuel et social dans lequel s'agite la société française. Quel était l'idéal de Xavier Durrieu? Où était pour lui le but suprême, le dernier mot des individus et des sociétés?... On verra qu'il était impossible de rien extraire de net, de précis, de l'exposition de X. Durrieu. Lui et tout son groupe ont formé cette masse d'esprits tous bornés à la critique, vigoureux et impitoyables pour signaler les lacunes que peuvent laisser subsister les plus grandes doctrines, mais impuissants à formuler eux-mêmes un credo, une idée, un symbole qui puisse abriter l'esprit humain : esprits ondoyants et mobiles, rieurs et négatifs, pleins d'entrain pour indiquer quelques desiderata dans le domaine des traditions, mais courts d'haleine, quand il faudrait recon>

Page 1