LVI AVANT-PROPOS
Le 10 juillet, aucune somme n'avait été versée par la trésorerie nationale; mais les académiciens n'avaient pas souffert de ce retard. Lavoisier, qui toute sa vie sut mettre sa fortune au service de la science, leur avait avancé leurs traitements comme il l'avait déjà fait en 17(,>2.
Néanmoins les décrets provoqués par Lakanal semblaient devoir rassurer l'Académie; sécurité trompeuse! Deux jours après, la Convention décrétait la suppression des Académies et Sociétés savantes.
La douleur de Lavoisier fut grande. Tout autre eût courbe la tête devant la volonté de la Convention; mais il ne désespère pas encore; il ne peut admettre que les savants soient dispersés, que leur œuvre soit anéantie, que l'opération des poids et mesures soit interrompue ; il se raidit contre les difficultés, il entame le suprême combat. Il compte qu'il ne sera pas seul ; il sait qu'il a avec lui un intrépide champion, Lakanal, le généreux défenseur de l'Académie. La correspondance de Lavoisier nous apprend que celui-ci adresse à Lakanal lettres sur lettres, mémoires sur mémoires, en sorte que ces deux hommes engagent une lutte gigantesque afin de sauver l'Académie.
Ils exposent au comité la cruelle situation qui va naître du décret du 8 août: les instruments d'astronomie appartenant à l'Académie sont entre les mains des savants, qui en font usage pour leurs observations; les leur retirer, c'est empêcher en France les progrès de l'astronomie. Le grand travail de Vicq d'Azyr sur l'anatomie seiVarrêté, alors que l'Académie y a déjà consacré 6,000 livres et qu'une somme de même valeur est nécessaire pour son achèvement. Que deviendront la publication du voyage du botaniste Desfontaines, l'impression du manuscrit du père Plumier, des cartes minéralogiques confiées à Desmarets, les travaux entrepris avec les subventions de l'Académie par Fourcroy, Sage, Berlhollet?
Et l'opération des poids et mesures, quel sera son sort? Les machines, les balances, les étalons sont en cours de fabrication; les règles de platine de 11 pieds sont achevées, les comptes sont engagés avec les artistes et les fabricants.
AVANT-PROPOS. LVU
Lakanal s'efforça de faire revenir la Convention sur sa décision précipitée, et le 14 août il obtint un décret par lequel les membres de l'Académie étaient rétablis dans leur droit de s'assembler, de travailler ; et leurs appointements devaient leur être payés comme par le passé. Mais qu'arriva-t-il ? Le directoire du département de Paris, qui ignorait ce décret du 14, exécuta celui du 8 ! C'était le M août. Les scellés furent apposés sur toutes les salles des séances de l'Académie. Les académiciens se dispersèrent; ils ne devaient plus se réunir que longues années après, lorsque la création réparatrice de l'Institut devait de nouveau grouper les savants français.
A côté du rôle de Lakanal dans la question des lumières et de l'instruction publique, sur quoi l'on est assez unanime, nous rapporterons de récents indices, desquels il résulte qu'on n'est point aussi d'accord sur la question du caractère. Ce sera montrer l'à-propos de l'étude renfermée dans le chapitre premier de ce volume. Voici comment s'exprime un critique de 1886, d'une évidente mauvaise humeur :
Évidemment, les meneurs de la république radicale nous accoutumeront insensiblement à ne plus nous étonner de la réalisation de ceux de leurs projets qu'on trouvait jadis les plus invraisemblables. Nous verrons à Paris le boulevard de la Convention Nationale, cette conception grandiose qui hante les cerveaux des Mesureur, des Piperaud, des Ménorval et autres aigles de THôtel-de- Ville ; et sur ce boulevard les statues de Danton, de Robespierre, de Marat plus tard. Ce sera le bouquet. Cette revanche-là, nous sommes assurés de la voir.
LVIH AVANT-PROPOS.
On a commencé à montrer à la France les conventionnels de second plan : Lakanal, Grégoire, La Revcllière-Lépeaux que l'étonnant ministre des cultes, M. Goblet, est ailé installer cette année même sur son socle àMontaigu (Vendée), et qu'il a loué dans son patois. Les meneurs n'ont pas fait ces pas pour reculer. Ce n'est qu'une demi-glorilication. Ils l;i veulent entière, complète. Ils l'auront.
Tout le bruit fait autour de Lakanal a fortement agacé les nerfs de M. Ernest Allain, archiviste du diocèse de Bordeaux. Il a épanché sa bile dans un assez curieux article de la Revue du Monde catholique (Palmé éditeur). M. Allain débute ainsi :
« Lakanal fut un des pédagogues les plus affairés de la Convention. Justement oublié pendant de longues années, il a été exhumé et sacré grand homme par la troisième République. Il y a trois ans, la ville de Foix lui érigeait une statue saluée par une demi-douzaine de discours officiels; son nom sert d'enseigne au lycée de Bourg-la-Reine; Paris a sa rue Lakanal, tout comme Moissac (Tarn-et-Garonne) a son boulevard Lakanal. Dans les discussions parlementaires, on invoque complaisamment son autorité; M. Paul Bert se proclame son disciple, et on convie l'école normale à se réclamer de lui, comme de son fondateur. On voit que rien ne manque à l'apothéose. »
Lakanal fut prêtre dans la congrégation des doctrinaires ; il professait la philosophie au collège de Moulins, lorsque ses compatriotes de TAriège l'envoyèrent siéger à la Convention par 164 voix sur 810 votants.
« Ce fut surtout, continue M. Allain, comme président et rapporteur du comité d'instruction publique que Lakanal prit la parole à la Convention dans les questions d'enseignement. Sans doute il travailla beaucoup aux séances du comité, mais il n'y était pas seul; à côté de députés obscurs, on y rencontrait des hommes vraiment compétents comme Daunou, Grégoire, Guyton de Morveau, Romme, Fourcroy... »
M. Allain met son œuvre de démolition sous le patronage de M. Mignet :
« Mignet, dit-il, qui sut si bien dans ses éloges voiler les erreurs et excuser les torts des gens plus ou moins illustres