MARIAGE DE X. DURRIEU
santé. (( De près, comme de loin, je veillerai sur toi. Si je suis à l'étranger, je m'arrangerai pour que tu viennes avec moi... Bien des choses à ta mère ».
Ce billet arriva à son adresse par un camarade de proscription mis en liberté.
Xavier Durrieu, réfugié à Londres, écrivait à ces dames, le 1er janvier 1853. Il refuse un envoi d'argent que ces personnes dévouées voulaient lui faire. Il suffit, Dieu merci, à ses besoins :
Non, mon enfant, écrit-il, je ne suis pas compris dans les grâces de Bonaparte, et j'espère n'y être compris jamais. On m'offrirait aujourd'hui, sans condition, le retour en France, que je repousserais cette offre avec indignation. Grâce au ciel, je puis me créer un avenir dans l'exil, et je suis à peu près sûr, par mon travail, d'arriver à une certaine aisance. Que ferais-je maintenant en France, dans un pays où l'on n'est plus libre, el où l'homme n'a plus aucune dignité?.. J'ai confiance dans l'avenir, nous avons été si malheureux ! Dieu voudra sans doute que nous ayons un peu plus de chance dans les années qui arrivent.
Cette chance arriva. Xavier Durrieu, parvenu à la fortune, ne fut pas oublieux de ses premiers serments. Aussitôt qu'il vit se dessiner sa situation en Espagne, et qu'il put compter pouvoir offrir autour de lui quelques facilités d'existence, il donna de suite à ces dames le signal du départ ; il leur demanda de venir le rejoindre pour cimenter, par des liens absolus, la sympathie qui unissait leurs âmes. Ce désir et cette demande étaient exprimés dans une lettre datée de Madrid, le 28 juillet 1854. L'ancien journaliste leur parle de l'émotion qui régnait à Saragosse, à Saint-Sébastien et dans le reste du Nord de l'Espagne.
Je comprends, écrit-il à sa fiancée, que tu veuilles un peu retarder ton voyage; mais cette émotion va cesser; ce retard ne peut donc être très long... En ce moment tout est calme à Madrid, et le nom d'Espartero suffira, pendant quelque temps du moins, pour maintenir la tranquillité... Fais donc tes préparatifs de départ... Adieu, je l'embrasse...
Le mariage eut lieu et Xavier Durrieu fut doublement fidèle : fidèle au sentiment politique qui le fît demeurer
002 L'ARIÈGE, IV* PARTIE [suite et fin), CHAP. IX.
hors de France, et fidèle à un sentiment d'amour, né d'une de ces circonstances, d'une de ces heures de générosité qui honorent le plus la nature humaine. Ne tient-on pas de Durrieu lui-même que, la première année qu'il fut à Madrid , il reçut une proposition de Paris ? Le prince Jérôme Bonaparte aurait, dit-on, chargé M. Piétri, alors préfet de Foix, de faire savoir aux membres de la famille de Xavier Durrieu que, si le proscrit voulait rentrer en France, il serait reçu avec les honneurs de la guerre. On faisait briller la perspective du Conseil d'État. Le prince Jérôme Bonaparte avait remarqué Durrieu, parce qu'ils s'étaient rencontrés à la Chambre dans les mêmes commissions. M. Durrieu père transmit à son fils cette communication. Xavier répondit que, malgré son désir de revoir son père et son pays, il ne pouvait ni ne voulait accepter la proposition qu'on lui faisait de Paris.
XXIII. — Telle fut la deuxième période de la vie de Xavier Durrieu, qui comprend l'espace de quinze années, de 1854 à 1868. Sa vie fut-elle désormais sans soucis et sans nuage?.. La chronique dit que, par trop d'amour, par une jalousie déraisonnable, madame X. Durrieu mêla bien des épines aux roses du mariage, comme s'il était défendu aux choses humaines d'être jamais complètes; car Xavier Durrieu devint, après tant d'infortunes, de revers pécuniaires , un opulent citoyen. Il avait acheté, aux environs d'Urgel , la propriété de la Réoula ; il possédait des maisons à Barcelone, où il alla fixer sa résidence vers 1862.
1. Vers 1861, Xavier Durrieu apprit à Barcelone qu'on l'accusait en France de conspirer contre la vie de l'empereur. 11 alla trouver le consul général de France, M. le baron de Vallas, de qui nous tenons ces détails, et demanda qu'on fit une enquête. Il ne pouvait tolérer qu'on lui fit une semblable réputation. L'enquête une fois terminée, le consul écrivit à Paris qu'il se portait garant de M. Durrieu,