NOTRE ECRIVAIN D'ART
l'histoire, à l'archéologie, à la physiologie ; s'il fait de la science, de l'art, s'il trouve un progrès, s'il donne un remède, « une vérité démontrée, un bon conseil, une loi découverte, un livre, une statue, un tableau ». Le publiciste de Tarascon ne voudrait pas avoir traversé la vie sans utilité. D'après la sagesse indienne, celui qui a planté un arbre avant de mourir, n'a pas vécu inutile. Lorsque le penseur tarasconnais plantera son arbre, ce sera dans l'un des problèmes qu'agite notre époque : problème de la connaissance, problème cosmologique, problème anthropologique, problème de l'origine de la morale et de la religion. Puisque les études médicales ne lui sont point étrangères, il nous viendra de lui une physiologie de l'opportunisme ou bien celle des révolutionnaires au point de vue scientifique, dans le genre du docteur Lambroso.
M. Pescaire est doué d'une de ces imaginations puissantes, qui nous annoncent, dans le polémiste de Tarascon, un écrivain d'art d'une originalité saillante. Qu'on en juge par un extrait de ses articles de simple critique littéraire ; nous le citons, bien qu'il fasse l'éloge de la présente Histoire des Ariégeois, dont il a dit :
La pensée, l'idée maîtresse, — idée patriotique d'exaltation à outrance, — est restée pieusement fidèle à elle-même. Seules les formes ont changé ; elles nous ont paru encore plus littéraires, plus éclatantes, notamment dans les pages descriptives, telles que la Vallée de la Barquillère et le Panorama de Saint-Lizier, deux purs chefs-d'œuvre, deux burins merveilleux qui peuvent rivaliser avec les plus célèbres eaux-fortes de notre littérature Dans cette représentation en relief du sol, l'art est tout au moins égal à la matière, et celle-ci, on le sait, est, en l'espèce, incomparablement belle. Ici, nous approuvons et nous admirons sans réserve. Nous sommes en présence de montagnes qui n'ont rien d'empaillé, de paysages qui n'ont aucune analogie, même lointaine, avec les bariolages en découpure d'un décor d'opéra, et d'une faune qui, elle non plus, ne rappelle en rien le nnremberg ankylosé des arches de Noé. Tout est vivant, tout se meut; l'air circule; le feuillage frissonne ; le torrent gronde; et de la page qu'on lit semble, par moments, se dégager le parfum aimé des prairies natales. C'est comme une évocation magique du pays ariégeois, avec les blancheurs chatoyantes de ses névés inviolés et les cascades de soleil qui ruissellent de ses pics éblouissants.
638 L'ARIÈGE, 1V« PARTIE [mile et fin), CHAP. X.
Mais ù colé de ces beautés de premier ordre, il y a des landes désolées, des passades ternes, mis là, pourrait-on croire, par coquetterie, dans un but artistique de relief, comme les ombres à un tableau. Après des oasis d'une brosse délicatement nuancée, on rencontre tout à coup, sans transition, les sables arides de nomenclatures fatigantes, empruntées soit à un nobiliaire sans prestige, soit à une hagiographie sans rayonnement. On se heurte à des analyses sèches, pénibles, disproportionnées avec la valeur des œuvres examinées, matière presque toujours infertile, et petite. Notez que dans ces espaces sahariens, hérissés de termes rébarbatifs, grecs, latins, héhreux, teutons, voire même volapukois, l'auteur, qui est un richissime, fait une dépense prodigieuse de notes, de savoir et de talent. Ses connaissances encyclopédiques, qu'aucun sujet, pour si ardu '-il si technique qu'il soit, ne trouve jamais en défaut, provoquent des étonnements qui vont jusqu'au vertige, quand, par exemple, on le suit dans ses randonnées audacieuses vers les infinis stellaires et les troublant au delà de Vincoç/noscible. Enfin, sa virtuosité n'a, nulle part, de plus surprenants effets que lorsqu'elle s'exerce sur les plus misérables productions, sur celles qui sont dignes, à lous égards, de disparaître dans ce que M. Duclos appelle lui-même, à un certain endroit, le gouffre du Léihé. 11 excelle à entourer et à parer des sertissures d'or de ses métaphores de fort mauvais gravats que dans l'élan charitable d'une sollicitude très inopportune, il a voulu obstinément disputer aux atteintes justiciôres du temps. Oue ne les laissait-il s'effriter et se dissoudre lentement sous l'action vengeresse d'une dédaigneuse indifférence! Pourquoi encombrer de tout ce plâtras les vitrines de son musée d'honneur*!
Nous demandons à notre tour pourquoi « jeter sa verve, disséminer son talent, brûler sa poudre dans les labeurs journalisme », si l'on ne doit point s'y ménager des haltes et des temps de repos ? Est-ce que l'on peut tenir longtemps à «ce dur métier qui harasse le cerveau j»? Notre dilettante littéraire, notre pur lettré n'a-t-il pas les horizons plus paisibles vantés par M, Pasteur, ceux de la science, où il pourra mieux contribuer peut-être à la fortune publique3? Que de forces la politique fait perdre aux sciences et aux lettres 1 N'est-elle pas un détournement stérile de la vie, comme s'exprimaient MM. Pasteur et le grand chimistephysicien Dumas?
Il nous semble que M. Pescaire pourra mieux utiliser les qualités de verve, de rude franchise et de courage intel-