‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 456 sur 498 · SEJOUR A JERSEY · texte numérisé non relu

SEJOUR A JERSEY

trou de plus au drapeau »... Suivait le réquisitoire de nos proscrits de France auprès du gouvernement anglais contre Bonaparte.

Ce document, du à la plume de Victor Hugo, fut couvert de 36 signatures, dont celles de Victor Hugo, Bonnet-Duverdier, Roumillac, avocat, le docteur Deville, J.-B. Amiel, François-Victor Hugo, Barbier, docteur-médecin, etc., etc. Mais il fallait l'afficher dans toutes les rues de Saint-Hélier, « férocement soulevée contre les proscrits. »

Charles Hugo et Amiel s'en chargèrent; en 'voici les conséquences, racontées par Amiel lui-même :

Huit jours après, l'ordre de notre expulsion arrivait à Jersey et nous était notifié individuellement par le connétable de Saint-Hélier.

Nous devions quitter l'île dans huit jours ; un vapeur de l'État — le Dasher, je crois — protégé par une forte escouade de soldats, devait venir nous prendre et nous conduire sur le continent anglais.

L'avant-veille de notre départ, nous allâmes en corps, sur deux rangs, chapeau bas, saluer nos morts au champ de repos situé à quatre kilomètres de Saint-Hélier. dans la commune de Saint-Jean.

Cette démonstration produisit un effet immense sur la foule attendrie, échelonnée le long de la route et autour de la clôture du champ inculte où se dressait sur la tombe commune de nos morts — semblable à un menhir transporté là par l'ouragan — un informe bloc de granit respecté par le marteau et le ciseau.

Tout le monde s'attendait à un grand discours de Victor Hugo. Or, voici ce que l'on vit : Trente-six hommes graves, recueillis, debout autour d'une tombe et muets comme elle, offrant aux morts, eux que la vague allait emporter le surlendemain, la fleur du souvenir !

Enfin, le Dasher est dans le port. Toute la ville émue et frissonnante se masse sur les quais. Les soldats, au port d'arme, nous attendent sur le pont du navire. En un clin d'œil nous y voilà tous réunis ; l'ancre est levée, le navire s'ébranle et chapeau bas, debout, tournés vers la foule palpitante, un même cri sort à la fois de toutes nos poitrines :

Vive la république!

Arrivés à Guernesey, nous déposâmes toute la famille Hugo et une dizaine d'autres bannis.

Continuant sa route, le navire débarqua à Southampton le reste de sa cargaison.

Et le lendemain, le peuple de Londres organisait en notre honneur une fête imposante à Saint-Martin's Hall.

Il y a des brutalités qui ressemblent fort à des apothéoses.

Amiel.

728 L'ARIÈGE, IVe PARTIE («uile et fin), CHAP. XI.

La seconde circonstance où l'on entendit les nobles scrupules d'Ame de M. Amiel, c'est dans la pétition qu'il adressa au président de la commission relative aux victimes du 2 décembre. Il voulut préalablement s'expliquer sur la nature et le caractère de l'indemnité que l'on projetait pour les anciens proscrits. Il n'accepterait de compensation qu'à titre de réparation nationale.

J'ai soixante ans, je vis dans l'Ariège, mon pays natal, jetant chaque jour quelque lumière dans l'esprit de nos rudes montagnards; relevant les consciences inertes ou incultes en éveillant et exaltant le sentiment de la dignité humaine et de la solidarité universelle; passionnant les hommes pour la République qui doit compléter l'œuvre de notre émancipation et replacer la France au rang que son génie lui assigne dans l'ordre du progrès et de la civilisation.

Je suis pauvre et seul; le labeur quotidien, appliqué à des travaux utiles ù mon pa^s, me sauve de la détresse. En me volant ma liberté et ma position acquise, l'homme sinistre de décembre m'a fait disperser dans la transportation et l'exil le peu de biens que je tenais de ma famille.

Je n'ai demandé ni emploi, ni faveur à la république. Je n'ai pas l'ait de mon dévouement à sa cause une spéculation. Je me suis tout simplement contenté de faire en toutes circonstances mon devoir de citoyen. Le rôle de solliciteur répugne profondément à mon caractère. Quand on descend des sommets lumineux de l'exil, on ne s'incline que devant la justice, jamais devant les hommes, surtout quand ils occupent le pouvoir.

La pauvreté a ses pudeurs et ses fiertés, et si l'on donnait à l'acte de réparation et de justice que la conscience de la Chambre est en voie d'acpomplir le caractère ou simplement l'apparence d'une aumône, j'en répudierais le bénéfice dans l'intérêt de ma propre dignité, indissolublement liée ■tu prestige et à l'honneur du drapeau républicain.

Voilà un homme qui tranche dans nos chapitres sur les publicistes, c'est-à-dire un homme de caractère, à peu près comme tranchait dans son genre un homme de beaucoup d'esprit, Napoléon Gallois. Nous n'avons qu'à fermer les yeux, comme historien et philosophe, sur quelques points excessifs des doctrines ! de M, Amiel, sur quelques-unes

l. Nul n'a le droit d'interpeller M. Amiel sur ses amitiés. .Mais, les procédés dialectiques et les partis pris de M. le baron de Ponat dans ses recherches d'érudition, menées d'une manière si hostile aux institutions religieuses, sont remarquables à côté de notre ariégeois, ami de Ai. de

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