MELANCOLIE ET GAIETE
de l'unité sous la duplicité des phénomènes. D'admirables vers d'amour peuvent, selon lui, croiser les pensées les plus fantasques, les saugrenuités les mieux éperdues. Justement, dit il, cela fait une chanson qui est la chanson même de la vie, où tel couplet sanglote, tandis que le suivant s'esclaffe.
D'ailleurs, notre demi-compatriote reprend sa thèse, et, voulant définir directement la gaieté elle-même, il va jusqu'à prétendre que la gaieté n'est qu'un voile de la tristesse, seule véritable physionomie de toute âme en cette vie. Sont-ils heureux ceux qui rient? Et M. Armand Silvestre de répondre : « Allez donc demander le secret de ce bonheur à ceux qui ont été les maîtres de la gaieté dans nos lettres françaises! Quelle figure plus mélancolique, pour qui l'approfondit, que celle de Molière? Dans Rabelais même, qui était cependant de tout autre tempérament, je me fais fort de trouver des pages où l'indignation déchire le masque du joyeux Pantagruel, et met comme une larme sombre dans le scintillement des pourpoints chatoyants, une plainte dans le chœur des propos avinés et des paillardises triomphante?. Tous tristes au fond, les joyeux de profession !. »
Nous tenons donc ici la clef de notre publiciste et de son œuvre ; il sera triste dans ses poésies, parce que l'idéal ou l'infini stable lui échappe au sein des réalités et de la vie ; et il sera gai, dans sa prose, par mesure de politesse, parce qu'il faut tenir ses chagrins cachés. Il s'en explique :
Du rythme à la voix d'or uniquement épris, Des lèvres seulement je lui fus infidèle ! Et la Muse a bien su que, même éloigné d'elle, A ses seules faveurs j'attachai quelque prix.
î. Préface sur la gaieté dans le Dessus du panier, p. 9.
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754 I/ARIÈGE, IVe PARTIE {suite el fin), CHAP. XI.
J'en sais qui cependant me tiennent en mépris, Pour avoir, du grand ciel descendant d'un coup d'aile, Des vieux conteurs gaulois poursuivi le modèle : J'en sais, mais n'en suis pas affligé ni surpris.
A ma feinte gaieté je trouve plus de charmes, Puisqu'aux indifférents elle a caché mes larmes : Je porte leur dédain sur un front triomphant.
Car c'est pour ceux-là seuls que j'ai tenté d'écrire, Qui savent bien trouver, même au fond démon rire, L'idéal éperdu qui pleure et me défend '.
En plusieurs endroits de ses livres et préfaces, M. Armand Silvestre, qui a senti le besoin de se justifier, reprend le même système d'explications : « Au lecteur qui serait tenté de me reprocher la gauloiserie de quelques-uns de mes chapitres, je répondrai :
« La vie étant faite de joies et de tristesses, il n'y a aucune raison pour ne confier à ses contemporains que ses ennuis.
« Je ne rougis pas plus de mon rire que de mes larmes. La sincérité me semble précisément dans l'expansion de ces alternatives de douleur et de gaieté qui sont le fond de l'âme humaine 2. »
XXIII. — Il n'entre pas dans notre plan d'analyser l'œuvre poétique de M. Armand Silvestre. Mais il est incontestable que les quatre volumes de vers qu'il a donnés au public attestent un véritable génie poétique. Sans doute notre poète ne ramène pas directement l'art à ces sources d'inspirations morales et religieuses, qui rafraîchiraient l'incroyable sécheresse de plusieurs de nos générations,