‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 53 sur 498 · SÉJOUR EN IRLANDE · texte numérisé non relu

SÉJOUR EN IRLANDE

il gagna l' Angleterre. Nous le retrouvons en Irlande, près de Dublin, pays qui lui rappelait l'Ariège ; il y voyait les mêmes symboles religieux, un clergé catholique ayant droit d'être catholique, un pays de montagnes plus ou moins caractérisé, et une mission d'enseignement et d'éducation à continuer. Je sais tel recoin des alentours de Saint- Girons, tel vallon du côté de Seignan, et dans la vallée d'Aubert et de Castillon, que M. Labrunie croyait retrouver à Issy et à Carlo w.

IV.. — Lorsqu'Arnaud Labrunie, réfugié en Angleterre, résolut de continuer avec quelques confrères1 la mission intellectuelle et pédagogique qu'ils remplissaient en France, il fonda un établissement d'éducation en Irlande, à Carlow2, situé à seize lieues sud-ouest de Dublin, et qui est le chef-lieu du comté de Carlow, dans la province de Leinster. La cité de Carlow se souvient-elle que son collège catholique, dont elle est hère, fut créé, en 1795, par unAriégeois, par notre Arnaud Labrunie? Et le fondateur, lui, le moraliste distingué, se nourrissait-il, sur la terre étrangère, de la pensée de son pays de naissance? Les bords de la Barrow lui rappelaient-ils les rives aimées du gave pyrénéen, le Salât? En contemplant les tours élevées, seul débris du château de Carlow bâti en 1179, et qui est resté célèbre dans les annales militaires, croyait-il apercevoir les tours modernes et les vieilles murailles qui, en apparaissant au-dessus de la cité de Saint-Girons et en couronnant le sommet de la cité de Saint-Lizier, éveillent les

1. MM. Nogier et Chabourg. — Lors de l'émigration française à Londres, M. Bourret, l'abbé Carron, l'abbé de Lubersac, Mgr de la Marche, ancien évêque de Saint-Pol-de-Léon, et tant d'autres, fondèrent des chapelles catholiques et des maisons d'éducation.

2. h' Ami de la Religion, tome CX, p. 506, supposait que l'établissement fondé par Labrunie, en Irlande, était celui dcMaynooth; il se trompait.

12 L'ARFÈGE, IVe PARTIE (suite et fin), CHAP. Ier.

souvenirs des Goths, des Romains et des Arabes? Le théologien allait-il quelquefois à moitié route entre Carlow et Dublin, nous voulons dire à Newbridge, pour rêver d'Ofsian et de Fingal1, puisque les Irlandais font de la colline d'Allen, qui est en cet endroit, la résidence de Fingal luimôme, lequel, à les en croire, ne serait que leur Fin Mac Coul ?

L'Ariège montra, dans un de ses enfants, un de ces types précieux, une de ces natures modestes et fortes dont la race n'est pas éteinte, et qui forment les meilleures et les plus nécessaires assises de l'édifice social! Malheur aux sociétés modernes, si elles ne possédaient point au milieu d'elles de ces hommes judicieux, pleins de savoir et de talent, qui savent se tenir à l'écart, et évitent de grossir la mêlée furieuse et sanglante où tant de fiévreux compétiteurs se disputent des lambeaux de gloire, d'influence, de profits et de réputation, quelquefois dus à l'escamotage, en tout cas, nécessairement très éphémères !

Il paraît avéré que M. Carrière, célèbre par ses traités de Matrimonio et de Justitia, s'est servi des manuscrits de Labrunic. Et, sans diminuer la valeur intrinsèque de M. Carrière, il n'en est pas moins vrai qu'entre deux travailleurs appliqués à la même œuvre, l'un est resté un peu obscur, et l'autre a été visité par les rayons qui ren dent une physionomie glorieuse et illustre. Les deux moralistes ont la même science et la même méthode, la même perspicacité, mais l'un a voulu demeurer enseveli dans le silencieux linceul de ses manuscrits, tandis que

1. Les Irlandais prétendent que 1rs poèmes attribués à Ossian ne sont que des emprunts faits à leurs chants nationaux, transmis de père en fils, La colline d'Allen qui s'élève près de Newbridge au milieu d'un marais de 30,000 acres de terres marécageuses, aurait été, selon eux, la résidence de Fin Mac Coul, qui serait Fingal.

MANUSCRITS DE M. LABRUNIE. 13

ses travaux se sont trouvés fondus dans les travaux imprimés de l'autre ; de sorte que, par la suite, les écrits de celui-ci ont rayonné en limpidité, en transparence, en bon sens théologique, grâce au grand jour de la publicité et grâce surtout à l'effacement de celui-là '.

Et cependant, même après les traités les plus amples et les plus développés qui ont paru sur la matière, il m'a été donné de parcourir, avec une vraie jouissance intellectuelle, le manuscrit du savant Saint-Gironnais, ayant pour objet un ens'emble didactique de notions sur la Justice et la Restitution. Ce sont 29o pages in-4°, dans lesquelles Arnaud Labrunie associe à la connaissance des lois françaises celle des lois anglaises, qu'il avait vues fonctionner sur place. 11 disserte avec clarté sur la propriété et ses origines, sur les différents domaines, sur le droit des gens, sur le mode d'acquérir; il expose avec sagesse les questions de conscience qui s'y rapportent2. Il rencontre sur son chemin une thèse où il croit devoir combattre la doctrine de Mgr de Pompignan sur la question du droit d'ôter la vie, quand on est attaqué injustement. L'archevêque croyant que la doctrine commune, qui déclare permis de tuer un injuste agresseur, mène logiquement à légitimer le régicide, se trouvait entraîné à la rejeter comme dangereuse au premier chef, et subversive de l'ordre social. Labrunie distingue ce que la saine raison doit distinguer, et entoure de toutes les précautions la doctrine autorisant le meurtre de celui qui attaque injustement. Tout cela est dit clairement, magistralement.

1. M. Carrière a donné des traités, riches et savants à la grande manière; il n'omet rien, jusqu'à la question de la propriété littéraire, qu'agita Lakanal, à la Convention.

2. On cite de .M. Labrunie, comme ayant une valeur particulière, sa dissertation sur le Volontaire indirect, question délicate pour les moralistes, el don1 le vénéré M. Caduc faisait grand cas.

li L'ARIÈGE, IVe PARTIE {mite et /in), CHAP. I".

Du reste, ce tempérament d'esprit n'avait rien de septentrional dans ses qualités. Ne lui demandez pas l'ampleur et l'élévation des facultés contemplatives, ni ces sujets qui veulent dans les auteurs la mélancolie et le lyrisme. Nature latine ou romaine, il lui fallait les questions de mesure, d'exactitude ou de géométrie appliquées à la morale. Labrunie était né pour la jurisprudence.

V. — Le Père Rouaix. — Né dans le milieu du dix-huitième siècle1, il s'était voué fort jeune, dans les rangs ecclésiastiques, à la formation intellectuelle de la jeunesse du Languedoc. Son souvenir a survécu dans le pays, dit un historien auquel nous empruntons nos informations2, et il forma une génération de citoyens dont quelques-uns vivent encore.

Qui ne connaît, dans le Midi, le collège de Y Esquille, à Toulouse? Beaucoup de notabilités qui ont brillé dans nos assemblées politiques de France, et ont un nom dans la littérature ou dans la science, sont sortis de ce collège encore subsistant de nos jours, ce Le Père Rouaix y fut chargé de la chaire de philosophie qu'il occupa pendant quatorze ans3. Il compta de nombreux élèves qui devinrent

1. Le P. Rouaix était né à Castelnau-Durban (Ariège), en 1744. 11 entra d'abord dans la congrégation de la doctrine chrétienne. On voit, dans l'histoire de Toulouse, des Roaix qui se distinguèrent aux treizième et quatorzième siècles. Un Bertrand de Roaix fut, au quinzième siècle, un des troubadours les plus fameux de Toulouse, alors que Clémence lsaure dota 1rs jeux poétiques; il obtint, en 1498, YÉglantine nouvelle. Y avait-il quelque chose de commun, dans leurs origines du moins, entre les Rouair et les Roaix?

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