‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 60 sur 498 · TÉLÉMAQUE LAFONT · texte numérisé non relu

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avons perdus, et MM. Henri Guerrier, Rumeau, Guichou, Louis Garaud, qui sont encore sur la brèche. Une réflexion, déjà plusieurs fois faite, nous revient avant de retracer leur physionomie. Assurément il serait contre les faits d'avancer que l'Ariège n'a que des génies de premier ordre; la prétention serait ridicule. Néanmoins, si le pays de Foix n'a pas le monopole des sommets escarpés que fréquentent seuls les grands esprits, les esprits créateurs, ceux qui sont l'élite de l'humanité, on doit reconnaître cependant que l'Ariège offre, en compensation, une abondance remarquable d'esprits élevés, fièrement doués, qui ont rendu des services dans les diverses directions intellectuelles. N'est-ce point la terre de ce que l'on nomme aujourd'hui la démocratisation de l'esprit? Pas beaucoup de têtes qui plongent dans les nues ; mais quelle étonnante quantité d'intelligences cultivées qui ont touché à tous les problèmes, cherché toutes les utilités! D'un autre côté, on voit immédiatement la nécessité qui oblige l'historien des Ariégeois à tenir « magasin de blâmes et d'éloges ; » notre rôle d'historien critique le voulant, nous avons dû chercher, recueillir, rapprocher, regarder et juger un peu.

Nous ne reviendrons pas sur M. Rumeau, qui a été instituteur à Grenade-sur-Garonne, auteur d'une notice sur la Bastide-de-Séron et d'une brochure intitulée Les vingt cantons de l'Ariège. Il est question de cet esprit alerte et studieux dans le premier tome des Archéologues, au chapitre des historiens ariégeois.

Henri Guerrier, inspecteur d'académie *, est l'auteur d'un recueil intitulé Petites biographies littéraires et historiques ; il l'a destiné aux écoles primaires et aux cours

1. Nous croyons cet écrivain, ou d'origine ariégeoise, ou attaché à l'Ariège. Ses petites biographies ont été imprimées à Foix.

2i L'ARIÈGE, IVe PARTIE (suite ci fin), CHAP. 1er.

de l'enseignement spécial. Ce volume de 170 pages in-12 ne semble pas gros; les notices y sont courtes, mais elles présupposent d'immenses lectures et surtout une grande circonspection de jugement. M. Guerrier passe en revue environ cent cinquante noms pris dans l'élite de l'humanité ou plutôt de l'esprit humain. Est-il possible, à travers tant de jugements, de ne froisser aucune susceptibilité intellectuelle? M. H. Guerrier a beau y mettre de la modération et de la prudence, on ne réussit point d'une manière absolue dans une telle entreprise.

Il juge Mirabeau, Michelet, Chateaubriand, Byron, la Convention, les Girondins, Napoléon, Rousseau, Hoche, les savants du dix-septième et du dix-huitième siècle, etc. Comment se dépouiller de certaines prédilections à priori ? Toutefois ii y a là un bel effort d'impartialité. Le livre est rédigé dans une forme grave et élégante ; nous l'avons trouvé mesuré et respectueux, là où des esprits excessifs se seraient emportés1.

IX. ~ M. Gaichou est un Ariégeois2 qui honore la fonction d'instituteur; car on le dit un des instituteurs les plus instruits du département. Il fut délégué, avec M. Avrial, son collègue des Cabannes, pour assister au congrès

1. Peut-être n'accepterions-nous point absolument tous les jugements de M. H. Guerrier sur les personnes, dans les innombrables cas où il a eu à se prononcer.

2. M. Guichou (.Jean-Jacques-Eliacin) est instituteur protestante la Bastide-de-rHers. Il est né aux Bordes-sur-Arize, le 8 octobre 1833. Son père fut instituteur pendant 36 ans. Nous avons trouvé, dans une vente à Paris, une lettre de son père adressée à l'inspecteur d'académie, datée de Camarade, 12 septembre 1812. M. Guichou père entretient l'inspecteur de ce qu'il y a de spécial à Camarade; physionomie du pays; production»; antiquités (7 à 8 mètres carrés de murailles d'un ancien château, démoli par Richelieu au xvne siècle; souterrains où l'on a trouvé, en creusant, de gros boulets, des poignées de sabre et d'épéc; ailleurs des éperons en fer d'une forme ancienne).

J.-JACQUES-ELIACIN GUICHOU. 25

pédagogique qui se tint à Paris dans ces dernières années. M. Guichou a une valeur incontestable.

On peut remarquer la progression de ses travaux et aussi les révélations de son talent, parallèlement à la progression des circonstances. L'adversité ne l'a pas rebuté, et le succès a aiguillonné ses investigations scientifiques, ainsi que l'essor de ses facultés natives. C'est que le début de la vie n'a pas été pour M. Guichou un chemin de fleurs. Pareil en cela à des hommes célèbres1, il n'a eu dans son enfance que des privations de toute sorte. C'est sans doute ce qui a trempé son caractère et déterminé sa passion pour l'étude2.

Toutefois, lorsque M. Guichou fut placé à la tête d'une des écoles du département, il commença à se faire connaître par quelques poésies de circonstance ; il s'est ensuite essayé successivement à tous les genres de littérature : poésies, articles de journaux, discours, conférences publiques 3.

Ses premières productions sont timides, comme l'essai d'un homme qui doute de ses forces. C'est ce qui paraît dans sa petite brochure la Patrie en danger, morceaux de poésie parus à la fin de 1870. Le ton de l'écrivain devient plus ferme après 1875; il se sert delà prose et disserte sur les moyens de remédier à la non-fréquentation des écoles dans les campagnes.

1. On a assimilé ses débuts à ceux de Gilbert, Malfilàtre, J.-J. Rousseau.

2. M. Guichou s'est instruit tout seul. A 13 ans, n'ayant point de quoi se procurer des livres, on raconte qu'il ouvrit un cours d'adultes et accepta les rémunérations qu'on voulut lui donner pour acheter des ouvrages. Il dévora les livres qu'il put obtenir. Lorsqu'il sortit de l'école normale de l'Ariège, M. Guichou, n'ayant pas trouvé d'école de son culte, accepta les fonctions de précepteur dans une famille. Là il apprit, en quatre ans, le latin, l'anglais et même un peu de grec.

3. Sur l'instance de ses amis, M. Guichou a publié diverses brochures et inséré des articles de morale dans la République,

86 I/ARIÈGE, IVe PARTIE [suite et fin), CHAP. Ier.

En 1880, les hésitations ont fait place au lyrisme. 11 prononce un discours pour expliquer la fête du 14 juillet, et la signification de la prise de la Bastille.

En 1881, il publie ses études philosophiques et religieuses, vingt pages de vers sur le doute; la vie; la mort ; la vie future ; la philosophie et la religion, qui ne répondent pas assez à ce que le titre semble promettre. M. Guichou, qui n'est pas, que nous sachions, un sceptique, ne se montre pas assez affirmatif ; comment se contenter d'une tirade mélancolique, qui finit ainsi : « Ce peut être une erreur, mais cette erreur je l'aime? »

En revanche, M. Guichou n'est plus le même homme ; il est transformé ; il semble s'être réchauffé aux rayons du soleil nouveau1. Ses conférences sur V éducation des enfants, sur r éducation des jeunes gens et des jeunes filles, ont du cachet. Il devient hardi, et l'on voit un penseur et un critique qui s'affirme. Il ne faut pas seulement lire, il faut surtout entendre M. Guichou, qui joint, à l'importance des questions qu'il soulève et qu'il traite, le prestige de véritables qualités oratoires2.

Cette manière de s'affirmer est surtout sensible de la part de l'éloquent instituteur de la Bastide-sur-1'Hers, soit dans les discours qu'il a prononcés à Lavelanet, le 30 juin 1881 3, soit dans ses conférences sur Fensei-

1. M. Guichou fut chargé do communiquer aux instituteurs de l'Ariège le projet d'offrir un banquet au député de l'Yonne, M, Paul Bert.

2. Un confrère du corps enseignant, M. Deramond, instituteur de Lavelanet, ne tarissait pas sur M. Guichou, « qui possède, disait-il, une parole vraiment sympathique, faite pour plaire et gagner les cœurs. » (La République de. l'Ariège, juillet 1881.)

3. M. (iuichou s'attache à démontrer que les grands désastres matériels ne sont que le résultat de grands désordres moraux, et que les nations qui tombent par incurie n'ont que l'instruction pour se relever. (Ne faut-il point quelque autre chose avec cela, pour se relever? M. Guichou doit bien l'admettre.)

MM. PÉ-DÉ-ARROS, HERMILE REYNALD. 27

gnement de la morale et de l'histoire, faites à Mirepoix ' .

X. — M. Pé-dé-Arros a servi l'enseignement secondaire dans les collèges de Saint-Girons et de Pamiers. Nous avons connu ce professeur frêle de stature, mais tout nerfs et tout esprit. Il était de la taille des grands universitaires; et, par ses doctrines religieuses, il fait contrepoids, comme catholique lettré, à M. Guichou, l'honorable et docte instituteur protestant dont nous venons de parler. Nous retrouverons M. Pé-dé-A.rros parmi les historiens.

Nous en dirons autant de M. Hermile Reynald, que nous ne faisons que mentionner ici, parce qu'il occupe nombre de pages dans d'autres volumes. M. Hermile Reynald a été un professeur éminent dans les facultés des lettres de France. Nul n'a parlé avec plus de correction ; nul ne nourrissait ses leçons de plus doctes informations sur l'histoire et sur la littérature. Il a charmé plusieurs générations d'étudiants par la fertilité d'un esprit rempli d'intarissables ressources, par l'ingéniosité de ses aperçus, le

1. M. Jules Ferry ayant dit à M. Guichou, lors du congrès pédagogique : « Votre rôle va être changé; nous voulons faire de vous des éducateurs dans le vrai sens du mot, » M. Guichou s'est mis à l'œuvre, en ce qui regarde la diffusion de cette conception nouvelle de l'instituteur. Il s'agit, on le sait, d'introduire la morale dans les écoles primaires ; les instituteurs sont chargés de l'enseigner. « Nous sommes, et nous avons toujours été des professeurs de morale, » dit M. Guichou.

Nous ne rappellerons point les controverses sans fin qui se sont engagées sur ce chapitre.

En histoire, M. Guichou veut qu'on fasse remarquer les progrès de notre état social depuis l'affranchissement des communes jusqu'à la Révolution. Et à propos de l'enseignement de l'histoire contemporaine, il veut qu'on entre dans les idées nouvelles sur la Révolution et sur la Réforme.

Nous nous abstiendrons de discuter ici M. Guichou, qui n'articule point des choses bien neuves. Il dit ce que d'autres disent ; mais d'autres aussi trouvent peu fondé ce qu'il avance après M. Topin ou avec lui, et élèvent contre sa thèse de nombreux griefs.

28 L'ARIÈGE, IVe PARTIE [luitê et y?»), CHAP. Ier.

brillant de ses cours. Nous ne voulons que rappeler ici les hommages universels que la presse française a rendus à son dernier livre sur la correspondance de Louis XIV, ou Y Histoire de la succession d'Espagne1. M. Reynald, libéral d'idées, a fait remarquer un vrai chef-d'œuvre dans la dépêche adressée par Louis XIV au prince d'Orange, cet ennemi acharné, devenu roi d'Angleterre. La sagacité de Louis XIV lui fit promptement démêler les raisons d'intérêt qui pouvaient amener Guillaume à s'entendre avec lui, et il les exposa avec une rare lucidité dans une dépêche écrite de sa main et envoyée au comte de Tallarl. M. Reynald, comme professeur et comme historien, a eu à juger bien des personnages historiques. Reconnaissons sa haute impartialité pour les longues et épineuses négociations de Louis XIV, dans cette question de la succession d'Espagne et de la paix. « Sans le testament de Charles IV, dit-il, c'en était fait de l'équilibre européen et de la grandeur française ; Louis XIV ne pouvait pas agir autrement qu'il ne l'a fait. »

XI. — Une place distinguée est due à M. Louis Garaud, censeur des études au lycée d'Alger2, qui vient de transporter le patriotisme dans la philologie. Sa brochure si substantielle, Le latin populaire, sa transformation et sa dégradation étudiées au point de vue de la phonétique dans le dialecte languedocien de Pamiers (Ariège) 3, atteste un intelligent travailleur. C'est une tentative vaillante, pleine d'intérêt, pour montrer aux Ariégeois que leur

1. La lievue du Monde catholif/uc disait à la mort de M. Reynald : « C'est une perte pour la science historique; son esprit était accessible aux idées grandes et généreuses. »

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