IL PROCÈDE DE ROUSSEAU
nos écoles, de nos corps académiques et scientifiques. Mais cela se peut-il?
Lakanal s'était nourri de J.-J. Rousseau, et avait été subjugué par le charme et les finesses dialectiques du philosophe genevois. Nous lui reprocherons même de n'avoir pas su se défendre de l'influence de quelques idées du Contrat social qui sont loin d'être acceptables, non seulement par un homme d'État, mais même par quiconque apprécie l'indépendance philosophique et la liberté de penser1. En attendant, Lakanal, qui avait trente ans quand commença le rôle de la Convention, apportait une âme et un esprit déjà préparés aux nouvelles idées. La révolution ne fit qu'approcher l'étincelle d'un amas de matières inflammables. Pendant les loisirs silencieux du professorat en province, à Moissac, Lectoure, Périgueux, Moulins, le feu nouveau de l'idée républicaine avait couvé. Comme genèse d'opinion politique, Lakanal procède de Rousseau. Lorsqu'un homme a médité des systèmes de rénovation sociale dans son jeune temps, entre la vingt- • cinquième et la trentième année, il est rare qu'à ]a première occasion il ne veuille passer de la théorie à l'application pratique.
Lakanal a bien mérité du pays par la préoccupation ardente et éclairée dont il se montra animé pour Porga-nisation et l'amélioration de l'instruction publique. A ce titre, il fut un des hommes les plus utiles ; aussi ses apologistes, énumérant les services rendus par le docte Arié- . geois à la cause publique, le classent-ils parmi les grands bienfaiteurs de l'humanité, parmi les promoteurs les plus efficaces du progrès moderne 2. On a vanté dans Lakanal
1. Voir les judicieuses et récentes études de M. Ravaisson sur le Contrat social lues à L'Académie.
2. Lakanal avait préparé deux ouvrages : l'un est Y Exposé sommaire
36 L'ARIÈGE, IVe PART JE (suite et /in), CHAP. I«r.
l'homme qui, eji trois années (et quelles années ! ), lit peut-être autant pour les lettres et plus pour les sciences qu'aucun roi de France durant un long règne ; on a vanté en lui le second fondateur du Muséum d'histoire naturelle, le créateur de l'école normale, du bureau des longitudes et de l'école des langues orientales, l'organisateur de l'Institut, le bienfaiteur et le sauveur des savajits et des gens de lettres, l'auteur de la loi sur la propriété littéraire et de l'établissement de la télégraphie aérienne '.
La compétence, la supériorité de Lakanal dans les matières et les questions d'enseignemeut public et d'organisation des écoles, frappèrent la Convention. On discerna en lui, dès la première heure, non seulement un esprit exercé dans cet ordre d'études, muni de longues observations, mais encore plein de décision pour l'exécution, et de talent pour passer de la conception aux œuvres. C'est pourquoi cette nature, à la fois hardie et modeste, ne pouvait rester inaperçue ; et ses collègues de la Convention lui déférèrent bientôt la présidence du comité d'instruction publique, par un vote presque unanime. Il la garda pendant toute la durée de la Convention ; car Lakanal se vit, presque sans interruption, réélu, chaque mois, membre du comité d'instruction publique par l'assemblée et président par le comité.
Il est regrettable que, dans certaines études savantes qui ont été publiées, dans notre siècle, sur les vicissitudes historiques des écoles en France, on ait omis de signaler le
de ses travaux pendant la Révolution; l'autre était un ouvrage considérable, commencé depuis longtemps en Amérique, et terminé vers 1840 ; Lakanal avait lu à l'Académie plusieurs fragments de ce dernier ouvrage; il -levait se composer de trois volumes in-8*, sous ce titre : Séjour d'un membre de l'Institut de France aux Etats-Unis pendant vingt-deux ans. Cet ouvrage a mystérieusement disparu au moment de la mort de Lakanal.