DIFFICULTÉS ET COURAGE
maires et les écoles centrales '. C'est l'édifice tout entier de l'instruction publique qui vient d'être reconstruit.
Il semble que l'histoire ne doit pas craindre d'insister sur le courage de Lakanal dans son intervention en faveur des questions d'enseignement public 2 ; car on ne saurait oublier qu'au milieu des convulsions d'une société,, d'une nation qui avait sur les bras la guerre avec l'extérieur et les troubles du dedans, l'intérêt acharné qu'un citoyen portait aux lettres et aux sciences devait avoir, aux yeux de certains groupes populaires, un caractère flagrant d'oisiveté et ft aristocratie. Les foules trouvaient à leur juste place
1. Lakanal fit décréter la création d'une école primaire par 1,000 habitants. Cette école était dirigée par un instituteur pour les garçons, et par une institutrice pour les filles : l'un et l'autre étaient nommés par le peuple. On devait y enseigner : 1° à lire et à écrire ; 2° la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et la constitution de la République française; 3° la morale républicaine ; 4" les éléments de la langue française, soit écrite, soit parlée; 5° les règles du calcul simple et de l'arpentage; 6° les élé" ments de la géographie et de l'histoire des peuples libres ; 7° les principaux phénomènes et les productions les plus usuelles de la terre. On devait y apprendre également le recueil des actions héroïques et les chants de triomphe.
Sous l'impulsion de Lakanal, on décréta aussi dans chaque département l'établissement d'une école centrale (enseignement secondaire), avec trois sections :
La lre section comprenait les enfants de 12 ans ; on y enseignait le dessin, l'histoire naturelle, les langues anciennes et les langues vivantes.
2e section, enfants de 14 ans; on y professait les mathématiques, la physique et la chimie expérimentale.
3e section, enfants de 1G ans; on leur apprenait la grammaire générale, les belles lettres, l'histoire et la législation.
2. Ce ne fut point sans d'inimaginables efforts que Lakanal fit triompher la cause de l'intelligence. Écoutons le conventionnel lui-même :
« La tâche que je m'étais proposée, dit-il, pour la cause de l'Académie des sciences était très difficile. Le comité des finances, d'ailleurs composé de bons citoyens, était intraitable quand je lui demandais des fonds pour les savants, les académiciens. Que de rebuffades j'essuyai ! On avait popularisé l'opinion qu'ils étaient tous opposés au nouvel ordre de choses, et malheureusement il y avait du vrai dans cette supposition. 11 fallait faire route entre tous ces écueils. Que serait-il arrivé si, au lieu d'être moyen, j'avais été obstacle, ou même indifférent comme l'immense, la presque totalité de mes collègues exclusivement occupés de la marche de la Révolution ! »
i2 L'ARIÈGE, IVe PARTIE (suite et fin), CHAP. ltr.
Jourdan, Hoche, Kellermann, eu les voyant à la tête de nos armées, tandis que Carnot préparait des troupes avec l'ordre de vaincre ; mais était-il aisé de faire comprendre aux révolutionnaires la nécessité des institutions scolaires et scientifiques, et celle de pourvoir à un personnel enseignant1 ? L'activité, la ténacité de Lakanal dans la création et l'emploi des télégraphes, est digne de fixer l'attention. Il en était de cette invention comme de toutes les nouveautés, on la repoussait, on y était incrédule ; et l'on a dit avec justice, que la Convention nationale, sans Lakanal, n'aurait pas eu l'honneur de doter le pays du télégraphe. J'ai suivi moi-même, en J 863, mû par une confraternité de compatriote, les nas de Lakanal sur les hauteurs de Beaumontsur-Oise, de Luzarches, d'Ecouen, de Saint-Martin-du- Tertre et de Franconville 2. J'ai voulu revoir les lieux où il expérimentait lui-même, avec Chappe, ensuite avec Daunou et Arbogast, l'ingénieuse machine proposée pour la correspondance aérienne. J'ai admiré que le savant Ariégeois, assez sagace pour deviner l'importance de ce nouveau mode de transmission rapide, eût repris un projet qu'abandonnait, sous le poids du découragement, son premier promoteur. Il en élucida tous les côtés pratiques, et finit par persuader le comité et la Convention de l'utilité nationale de la télégraphie. Lakanal obtenait des fonds pour une première ligne, il imprimait à l'exécution des travaux une incroyable activité ; grâce à un enfant de l'Ariège, un mois après 3, on pouvait communiquer de
1. Goffinhal avail dit à l'illustre Lavoisier : «Tais-toi! la République n'a pas besoin de chimie! »
Certains Montagnards voulaient supprimer les sciences comme aristocratiques.
2. Voir mon Histoire de Hoyaumont, 2* édition, t. 11, p. 5l>;;.
3. Le rapport de Lakanal est du 25 juillet ; son initiative amena la loi sur la télégraphie.