MODÉRÉS ET VIOLENTS
dans lequel il a vécu, et d'oublier, pour les années 1789, 90, 91 et 92, quelle commotion électrique vint chercher, dans leur solitude pacifique, bien des esprits qui ne pressentaient pas leur rôle du lendemain. Exaltés par constitution du cerveau, nés sous un ciel ardent, d'une sensibilité très développée, il ne fallait qu'une étincelle pour jeter des hommes comme Lakanal dans des partis qui flattent par la nouveauté et la popularité , et dont l'étiquette pompeuse annonce un amour généreux de la chose publique. Alors on assiste à ces anomalies des grands corps délibérants, entraînés par les passions en jeu, où les individus les plus calmes et les plus modérés d'allure en viennent à voter les décisions les plus violentes.
N'était-ce point le cas de Joseph Lakanal, qui eût pu être girondin et qui siégea à la Montagne i ?
Un historien qui craindrait de blesser le sentiment monarchique éprouverait de l'embarras à rappeler quelques-uns des actes de Lakanal à la Convention, et différents passages de ses discours2. Comment empêcher les jugements acerbes, les reproches indignés de s'appesantir sur la tète d'un conventionnel condamnant à la mort le roi Louis XYI, qui réunissait, dit Mignet, les deux qualités qui font les bons rois, la crainte de Dieu et l'amour du peuple?
1. En somme, Geoffroy Saint-Hilaire, qui fut son ami intime, a dit: « Lakanal n'appartenait à aucun parti, il n'appartenait qu'aux sciences et aux lettres. » (Notice, p. 17.) C'était aussi le sentiment de Marat luimême : « Qu'on efface ce nom, dit Marat (il s'agissait d'une liste de proscription), Lakanal ne pense qu'aux sciences; il ne conspire pas. » (Esquiros, Paris, ou les sciences, les institutions et les lettres au dixneuvième siècle, t. I, p. 16.)
Esquiros, pour son compte, tenait la même affirmation. Il a écrit sur l'illustre conventionnel : « Joseph Lakanal n'était guère attaché à aucun parti dans l'Assemblée nationale; il n'avait épousé d'autre cause que celle de la Révolution. » (loc. cit., p. 45.)
Du reste, Lakanal allait peu aux séances de l'Assemblée ; ses journées se passaient aux bureaux de l'instruction publique.
2. Est-il exact qu'il ait demandé les honneurs du Panthéon pour Marat?
vi. 4
:K) L'ARIÈGE, IVe PARTIR (suite et fin), CHAP. i«\
11 y a des temps critiques où rien ne s'explique, où le chemin suivi par tel ou tel personnage reste un mystère, où les meilleurs se trouvent rejetés hors de leur caractère, où, pendant que soufllent les tempêtes et se font les bouleversements, ils vivent en faisant diversion, et pensent avoir beaucoup fait que ft exister, comme Sieyès pendant la Terreur. Un peu semblable à Sieyès sur ce point, Lakanal cependant ne se contentant pas d'exister agissait en républicain. En juin 1793, il fait substituer des noms républicains aux noms monarchiques de plusieurs villes. C'était dans le courant. En avril 1794, il demande l'érection d'une colonne en mémoire des citoyens morts en 1792. En 1795, il fait désarmer les sections qui avaient marché contre la Convention. En janvier 1796, étant du conseil des Cinq- Cents, il obtient que chaque membre soit tenu de renou • vêler par écrit le serment de fidélité à la République et de haine à la rovauté. Toutefois, la droiture et la sincérité dominaient tout. C'est la franche déclaration de Lakanal disant : « Je n'ai jamais eu sur mes mains une goutte de sang, ni dedans une obole mal acquise. » Mais on dira : Et la mort de Louis XYI ? — Ceux qui votèrent cette mort, ne croyaient point prononcer une sentence ordinaire, et sur une tête individuelle. Ils punissaient dans un roi martyr les fautes des rois et de la monarchie. « La conscience avant tout, » disait Lakanal, parlant de ses votes à la Convention un demi-siècle après.
Baudin des Ardennes attestait, en 179o, que Lakanal n'était pas un homme à ordonner des arrestations.
XYI. — L'on remarquera que, pour faire ressortir cette figure de Lakanal. « la plus grande figure scientifique de la Révolution française ', » nous nous sommes tenu