‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 76 sur 498 · Louis Figuier · texte numérisé non relu

Louis Figuier

L'INDISCUTABLE en LAKANAL. 51

à ce qui est indiscutable et indiscuté. Lakanal fut un grand organisateur. Au milieu des convulsions, il eut foi dans l'avenir et dans la science. L'astronome Lalande le proclama, le 20 décembre 1795, quand on inaugurait l'Institut : « Je dois être ici l'interprète de la reconnaissance des savants, disait-il, parce que j'ai été témoin du zèle et des efforts du représentant Lakanal depuis 1792, pour parvenir au but que semblaient négliger les savants eux-mêmes, affaissés, découragés par la persécution et la terreur. » Yoilà l'horizon où nous nous sommes tenu1. Si l'on sortait de ce cadre apologétique, dans lequel nous croyons qu'on

1. Il nous reste peu de chose des écrits de Lakanal, qui ont disparu on ne sait comment. J'ai pu jeter les yeux comme Michelet, comme Jules Claretie, comme M. Nigoul, comme M. Charles Lefebvre, sur quelques-uns des morceaux qui sont restés de cet homme, dont le rôle fut considérable dans notre histoire, savoir : Notes sur la Convention — Nombreux extraits de Voltaire — Fragments de discours pour une réception maçonnique, initiation du T. Ch. F. Lakanal dans la sup. ch. Y Abeille impériale (20 septembre 1807) — des lettres écrites par Lakanal ou à lui adressées, soit par A. de Saint-Albin, soit par Geoffroy Saint-Hilaire, soit par le maréchal Clauzel, soit par Ferdinand Flocon. Flocon lui adressait le journal la Réforme « pour lui prouver que la mémoire du peuple est fidèle et que les grands noms ne meurent pas en France. » Clauzel lui annonçait, le 7 juin 1832, que le ministre de l'instruction publique rétablissait au profit de Lakanal la pension de 3,000 francs accordée en 1809, sur les fonds de l'Université, et annulée en 1816.

Puis, à côté de ces autographes intimes, des pièces d'un intérêt capital, historique : une pétition des bourgeois et fonctionnaires de Mayence (28 fructidor an VII) réclamant Lakanal au Directoire, comme administrateur; et tous ces noms allemands: Hartmann, Jung, Neeb, Lehné, Schneider, officier municipal, Fleisch, président de l'administration municipale, Pfeiffenbring, juge au tribunal criminel, etc., tous ces Mayençais appelant ce Français comme commissaire dans leur département. (Relevé que nous avons emprunté à des auteurs qui ont écrit sur Lakanal.)

Nous avons également parcouru deux autres manuscrits que possède une parente de Lakanal, qu'on attribue à Lakanal, nous ne savons pourquoi. A une écriture ancienne sont mêlés des passages d'une écriture plus récente. Le premier manuscrit est une Histoire générale des peuples de la Grèce, de l'Asie Mineure, de la Syrie et du Japon, et forme 172 pages in-8° ; sur le dos de la couverture, on lit cette susctiption : /. Lakanal, président du collège d'Orléans.

Ce ne sont que de petits résumés, des programmes, souvent de simples

L'ARIEGE, IVe PARTIE [suite et fin), CHAP. Ier.

doit se renfermer, il deviendrait impossible de ne pas tomber dans le discutable et dans le discute.

L'un voudrait discuter, chez l'ami de Laplace, détienne et d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, la portée de ses réformes dans l'instruction publique ; et le champ reste en effet ouvert pour la contestation. — Ce serait d'abord la question à' extension. Si l'instruction primaire n'était point répandue avant l'invention de l'imprimerie, si l'objet des écoles au moyen âge visait surtout la formation des prêtres et des hommes de loi, le grand mouvement de l'instruction ne date-t-il point du seizième siècle? Les conciles n'avaient-ils pas décidé qu'il y aurait une école dans chaque paroisse? Aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, peut-on dire que l'instruction de l'enfance

notes ou indications insignifiantes, portant, à la première page, l'épigraphe suivante :

« Nescire quod antequàm natus sis faerit,id est semperesse puerum. »

(ClCÉROiV)

Viennent ensuite ces vers :

Heureux, celui qui vit retiré dans un coin,

Libre d'ambition, exempt de toute affaire,

Sans être fortuné jouit du nécessaire

Et des grands et des sots se tient constamment loin !

Hasard, fortune, sort, destin et Providence

Sont mots vides de sens, créés par l'ignorance :

La prudpnce fait tout ; et malgré Mazarin.

La fortune jamais ne fait ni mal ni bien.

Puis, cette réplique en patois :

Est-il houroux?

Le second manuscrit contient un Cours de rhétorique (Quintilien, Cicéron, etc.), et renferme environ 80 pages in-8°, consistant en des citations d'auteurs ou en notes sans portée. On y voit cependant quelques réflexions sensées sur l'éloquence anglaise, italienne et allemande, et quelques lignes sur l'onction dans l'éloquence de la chaire, empruntées à l'abbé de Besplas.

Les mots Lakanal, président du collège d'Orléans, se lisent'également au frontispice; étaient-ce des notes prises sténographiquement par un élève?

On/y conserve une carte du comte de Rambuteau, pair de France, conseiller d'État, préfet ,de la Seine. Lakanal, revenu d'Amérique, était sans doute en relation avec le grand fonctionnaire municipal de Paris sous Louis-Philippe.

n'était pas un souci public? Sans doute, on n'y trouvait pas encore l'ingérence régulière de l'État, avec l'appoint de ses finances; mais les archives de différentes villes et bourgs de province renferment d'innombrables témoignages de ce que diverses initiatives privées et collectives, laïques et ecclésiastiques, réalisèrent pour l'enseignement primaire, secondaire et supérieur â.

Outre la question d'extension, un autre discuterait la portée intrinsèque des programmes et des méthodes d'enseignement que la Révolution inaugurait, avec la seule passion de faire du neuf, c'est-à-dire de rompre avec le passé.

On peut faire et on a fait bien des reproches à la pédagogie de la Révolution. Des hommes graves et familiarisés avec la question, n'ont trouvé la Révolution heureuse, ni au point de vue des programmes, ni au point de vue des méthodes. Outre qu'il est difficile de faire entrer l'encyclopédie dans le cerveau d'un enfant ou d'un adolescent, on s'aperçut qu'on laissait de côté des études de première nécessité comme la langue française, la géographie, l'histoire, la philosophie. Sans doute aussi, on parla beaucoup de former les élèves à l'esprit analytique par les mathématiques et les sciences. Toutefois, en déchargeant un peu les anciennes méthodes et les anciens programmes, c'est encore un problème de savoir si, en commençant par les langues anciennes et par les essais littéraires, on ne se conforme pas mieux à la loi de progression, développant d'abord le jugement de l'enfant, sauf, plus tard, à l'armer pour les études plus vastes qu'il abordera dans l'avenir.

1. Nous renvoyons aux 60 pages que M. Albert Babeau a écrites dans La Ville sous l'ancien régime. On y trouvera des extraits nombreux, des décisions, règlements des différentes villes, communautés de France concernant l'instruction, les écoles, les exploitations, le local des écoles, la gratuité deVécole, Yobligation,

54 L'ARIÈGE, IVe PARTIE {suite cl fin), CHAP. I".

Laissons à Lakanal le mérite d'avoir voulu avant tout la fondation des écoles, leur existence, leur multiplicité, leur facile accès. Là porta sa gigantesque impulsion. Pour les détails des formes et des méthodes, tenons-nous en dehors de cette question ; car déjà, dès le Consulat, Chaptal, Rœderer, Siméon, Fourcroy, Fontanes, Champagne, Damairon (1 801 , 1802, 1803), commencent à reconnaître et à proclamer que le système d'instruction publique inauguré par la Révolution, qui offrait les meilleures apparences, laissait à désirer pour la solidité quant aux méthodes et aux promesses; ils commençaient à regretter qu'on eût totalement rompu avec l'ancienne méthode d'enseignement. Un ministre écrivait que, « si la nature de l'instruction exigeait quelques réformes » avant 1789, « on ne pouvait nier que la méthode (ancienne) d'enseignement ne fût admirable* . » Certes, Lakanal avait du bon sens ; il aurait reconnu luimême qu'entasser trop de matières dans de jeunes cerveaux, c'était préparer, à l'encontre du précepte de Montaigne, des têtes bien pleines peut-être, mais certainement mal faites 2.

Après les griefs contre le système d'instruction, il se trouverait aussi d'autres contradicteurs pour discuter l'homme dans Lakanal, et pour exploiter quelques défaillances — qui n'en a point? — dans le but d'amoindrir notre héros dans sa bonté civique comme dans son mysticisme républicain.

Nous avouons avoir été nous-même étonné un instant, lorsque, compulsant les archives de l'Observatoire d'astro-

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