‹ Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l'esprit et de la force intellectuelle et morale dans l'Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de ChauvetChapitre 82 sur 498 · Autographe de Lakanal, aux archives nationales, FT · texte numérisé non relu

Autographe de Lakanal, aux archives nationales, FT

2. Cependant Lakanal épanche tout son cœur; il raconte que les plugrammes et les thèses qu'il avait fait soutenir prouvaient que, chez les doctrinaires, renseignement était solide et étendu. — Et pour lui personnellement, il disait naïvement ce qu'il croyait être un honneur quant à ses propres qualités intellectuelles. 11 avait dans son portefeuille, à la veille de mettre sous presse , en 1809 (c'est lui qui le dit dans un papier signé) : 1° un Cours complet d'économie, en 4 volumes, « ouvrage, disait-il, discuté durant mon commissariat général au Rhin, par les puhlicistes les plus célèbres d'Allemagne » ; 2° une Histoire de la Révolution, d'après des pièces autographes, 2 volumes; 3° les Mathématiques appliquées aux besoins de la société, 2 volumes.

Voilà pour ses travaux déjà exécutés; et, quant au bagage littéraire et scientifique qu'il portait dans sa tète, Lakanal ajoutait, dans un papier adressé à un universitaire illustre : « On ne me citera pas un vers d'Homère que je ne puisse finir et expliquer... un problème de Lagrange, que je ne puisse résoudre sans examen préliminaire. » 11 signait Lakanal, docteur es arts.

Que sont devenus ces divers ouvrages préparés par Lakanal?... Nous pensons que Lakanal, qui se réfugia, en 1815, en Amérique, d'où il ne revint qu'en 1837, trouva que pendant ses vingt ans d'absence, il avait été publié en France, sur les sujets qu'il avait traités, des livres nouveaux peut-être plus avancés et plus complets que les siens.

Lakanal se plaît à parler de ses trente-deux ans passés dans l'enseignement ; il fait lui-même le compte des années : « Il avait professé dix-huit ans, dit-il, dans la congrégation séculière des doctrinaires, et dans les plus beaux établissements ; il avait enseigné dix ans les langues et la littérature anciennes, et huit ans la philosophie et les mathématiques. »

Pour montrer qu'il n'a pas cessé d'appartenir à l'instruction publique, Lakanal explique qu'il n'a suspendu sa fonction de professeur que pour remplir son mandat populaire dans les assemblées législatives, et qu'ensuite il est rentré dans l'enseignement. Il parle avec éloges de la congrégation des doctrinaires qui avait des collèges à Toulouse, à l'Esquille, à la Flèche, à Moulins, à Bordeaux, etc. Jamais sa plume n'écrit un mot qui laisse soupçonner un écrivain ecclésiastique.

Lakanal, avant 1789, avait peut-être porté l'habit des doctrinaires; mais tout porteur d'habit religieux n'est point prêtre pour cela.

Nous lisons dans l'histoire des anciennes congrégations enseignantes que celle de la Doctrine chrétienne fut très atteinte par l'ordonnance de Louis XV (1768) ; qu'elle subit, de 1770 à 1780, de ces modifications qui peignent l'esprit relâché de l'époque ; qu'on n'y prenait plus d'engagements, pas même celui de stabilité '. Nous y lisons également que le collège d'Avallon, appartenant aussi aux doctrinaires, comptait parmi ses membres Royer-Collard , plus tard illustre comme philosophe, et homme politique fort renommé dans ces derniers temps. Nous y apprenons enfin que « c'est de Royer-Collard, qui, lui aussi, dit l'historien, fut réellement non ecclésiastique, mais membre

1. Helyot, Hist. des ordres religieux, continuée par M. M,-L. Badiche, L'iijr. Migne, t.IT, p. 65,

70 L'ARIÈGE, IV* PARTIE (suite et fin), CHAP. Ie'.

de la congrégation des doctrinaires, qu'est venue cette nuance du parti politique qu'on appelait des doctrinaires, sans savoir pourquoi1.» Sur quel document s'appuyer alors pour induire que Lakanal s'était engagé dans les ordres sacrés ? il avait pu enseigner chez les doctrinaires la philosophie et les mathématiques sans être revêtu, pour cela, du caractère sacerdotal 2.

Ajoutons, en ce qui nous concerne, que le sentiment dont nous étions pénétré dans nos recherches sur le présent problème était, non celui du désir de prouver que le conventionnel fût prêtre, mais plutôt l'appréhension douloureuse, la crainte d'en acquérir la certitude. Le dernier mot de Lakanal, ne regrettant rien de ce qu'il avait fait, est déjà assez embarrassant ; n'augmentons point les embarras3 sans nécessité.

Que de silences difficiles à expliquer ! Il est remarquable qu'un publiciste presque contemporain de Lakanal, qui, pendant quarante ans, a rempli ses publications des souvenirs de la Révolution ; qui s'est distingué, dirons-nous, par sa vivacité à jeter l'anathème aux régicides, et par conséquent à Yadier, ne prononce nulle part le nom de Lakanal : nous voulons dire Auguste de Labouïsse-Rochefort. Si la tradition sur Lakanal, à la fois complice d'un échafaud et parjure devant l'Église, eût vraiment été très vivante au sortir de la Révolution et pendant la Restauration, on ne comprendrait guère qu'un ultra-royaliste, tel que l'Arié-

Page 1