CONCLUSION
La Barbe.
En effet, dans l’ordre de la Création, le bouc ayant devancé l’homme, et cet animal, le bouc, étant barbu, la barbe est évidemment notre aînée.
La même question, la môme réponse peuvent être faites pour ce qui est du bain.
Oui, le bain est antérieur h l’homme, puisque beaucoup de nos devanciers, quadrupèdes, quadrumanes, bipèdes emplumés, se baignent instinctivement, depuis la création sans doute.
Je sais bien que l’on peut objecter que les cétacés étant, d’après la science actuelle, très-voisins de l’homme, et venant les premiers dans l’ordre de la création , —
Dieu dit encore ce jour-lè, que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau, — il y a là matière à sérieux examen.
Sans renier la parenté, découverte par les savants, je me plais à croire cependant que nous sommes, jusqu’à présent du moins, la fin qui couronne l’œuvre du Créateur.
Mais je suis persuadé, que l’homme, dès sa sortie du Paradis terrestre, éprouva le besoin de se baigner; que par conséquent le bain est, quant à nous, une institution
qui remonte à nos premiers parents.
Aussitôt qu’ils eurent été chassés du jardin que Dieu, dès le commencement, avait planté, ils sentirent le poids du jour, le soleil devint tout de feu, la terre d’ailleurs à cette époque, était, au dire des géologues, beaucoup plus chaude qu’aujourd’hui ; exténués de fatigue dès leurs premiers pas, ils virent les bêtes sauvages chercher l’ombre des grands arbres; ils firent comme les bêtes sauvages, et ils s’en trouvèrent bien, ils dormirent à l’ombre. Dormir est si doux qu’on ne s’en est point encore lassé !
Ils virent que les mêmes bêtes entraient dans quelque chose de clair, de brillant, qui n’était pas la terre sur la- . quelle ils marchaient : cette chose, Adam et Eve l’avaient déjà rencontrée autour du Paradis terrestre ; mais le désir ^
ne leur était pas venu de savoir ce que c’était. Ils remar- j
quèrent que les bêtes, nues comme ils Pavaient été, s’y I
trouvaient à demi cachées, qu’elles paraissaient s’v plaire
beaucoup ; ils y entrèrent aussi : Eve eut de rappréliension d’abord, parce que c’était un peu de la couleur et des reflets du serpent ; ils y entrèrent cependant, et ils y trouvèrent une délicieuse fraîcheur.
Ce fut le premier bain de l’homme.
Dieu, dans sa miséricorde, avait placé sur le dur chemin que les humains allaient gravir, l’ombre, le sommeil et l’eau, pour adoucir les souffrances des exilés.
L’homme crut sentir particulièrement dans le bain l’effet de cette miséricorde. Sans doute le sommeil le reposait, mais en interrompant pour ainsi dire sa vie ; tandis que dans le bain il revenait, en jouissant de son être, presque à sa première existence. Il considéra le bain comme lavant son mal. Et, passant de la sensation à la perception, il y attacha l’idée de la pureté de l’esprit : c’était réellement le bain qui devait servir à la régénération de l’ame.
Toutes les religions ont leurs ablutions.
Je ne parlerai pas des religions indiennes. Elles prétendent à une origine, à une antiquité qui effraie ma mémoire; je ne parlerai pas non plus du Déluge qui lava la terre remplie d’iniquités, corrompue devant Dieu.
Et cependant, ce petit livre devant traiter particulièrement des bains de mer, je dois dire que Dieu se servit des Océans pour faire le Déluge. Les sources du grand abyme rompues, n’est-ce pas l’Océan sortant de ses gouffres?
Oui, la mer est le plus grand bain qui existe ici-bas; et elle est la source de toutes les eaux de la terre, puisque c’est de son sein que s’élèvent les nues pluvieuses, d’où viennent les eaux qu’on voit sourdre, et les fleuves qui, quoi qu’en dise le proverbe, retournent toujours à leur source?
L’histoire des Septantes par Aristée nous montre l’usage de se laver tous les matins, comme de la plus haute antiquité chez le peuple juif.
Un homme d’une vaste érudition, Don Calmet, pense que Betljsabée, lorsque le saint Roi l’aperçut, prenait un de ces bains domestiques auxquels les Hébreux étaient obligés pour se purifier de leurs souillures légales.
Ce fut pour servir aux ablutions des prêtres du Temple que Salomon fit fabriquer par Hiram de Tyr ce vaste bassin nommé la Mer d' Airain, dont la description, qui se lit au Livre des Rois, nous donne une haute idée de l’art Tyrien. De même que la végétation des premiers âges a été gigantesque, de même les monuments de ces temps, où de puissants rois régnaient sur l’Asie et sur l’Egypte, nous frappent par leurs grandes proportions, en même temps qu’ils se distinguent par la beauté du trait, et par le fini de l’exécution. Hiram appartenait évidemment à ces écoles qui créaient le Sphinx sur les bords du Nil et les Taureaux de Ninive. Les douze bœufs de métal qui soutenaient la Mer d’ Airain, dont trois regardaient le Septentrion, trois l’Occident, trois le Midi, trois l’Orient étaient sans doute de la même venue que ces grands monuments Egyptiens et Assyriens qui étonnent encore un siècle tel que le nôtre.
L’usage du bain, connu comme une des obligations religieuses des Israélites, facilita l’exécution du terrible projet de la belle veuve de Béthulie. L’Assyrien, fasciné par la Juive, ne pouvant lui refuser rien, lui permit de sortir chaque nuit, avant le jour, afin qu’elle allât se baptiser, c’est l’expression de la Bible, dans la fontaine de la Vallée. Les gardes, qui connaissaient cette permission, la laissèrent passer comme elle sortait du pavillon de pourpre, d’or et d’émeraudes, emportant la tête sanglante d’Holopherne.
Chez les Egyptiens le bain du matin faisait aussi partie de la religion.
Diodore de Sicile parle ainsi de cette coutume :
« Le Roi, d’abord qu’il se lève, reçoit les lettres qui lui sont apportées, puis il se lave et sacrifie aux Dieux. »
C’était dans le Nil que le roi se baignait, l’Exode nous l’apprend. Dieu ordonne à Moïse d’aller trouver Pharaon au bain. « Va, dit le Seigneur, le trouver dès le matin.' Il sortira pour aller aux eaux et tu te tiendras devant lui sur le bord du fleuve. »
Et le Seigneur avait résolu de faire servir le bain à l’accomplissement de sa volonté, bien avant cet ordre donné au grand législateur.
La fille de Pharaon, suivie de ses servantes, s’avançait le matin le long du fleuve où elle allait se baigner. Elle aperçoit au milieu des roseaux un panier flottant. Elle envoie une de ses filles chercher ce panier. O surprise! dans le panier, enduit de bitume, comme l’Arche l’avait été, se trouve un nouveau-né qui vagit; et ce pauvre petit, c’est Moïse !
Le bain appartient nécessairement à notre nature déchue, puisqu’il lave les taches de l’ame et les impuretés du corps. Il se partage en deux ruisseaux qui, à leur commencement, coulent bien près l’un de l’autre, mais qui ensuite s’écartent sensiblement. L’un sert à la Religion, l’autre sert aux besoins physiques. C’est de celui-ci que je vais parler.
L’exercice du bain était une grande affaire dans la vie des anciens. Il tenait essentiellement à l’hygiène.
Il ne paraît pas que chez les Grecs il ait été porté audelà de ce qui est raisonnable.
Aux temps héroïques on se baignait dans les rivières, dans les fontaines, pour se délasser.
Mais les races héroïques finissent par aimer leurs aises. Les héros du temps d’Agamemnon avaient leurs bains domestiques. Ce grand Roi, à son retour de Troie, se dé-
lassant dans le bain domestique, fut assassiné, comme on le sait. Le bain forme donc un des grands tableaux de riiistoire des Atrides.
Télémaque et Pisistratre arrivent chez Ménélas, on les conduit tout aussitôt au bain.
L’usage des bains chauds fut long-temps considéré comme une marque de mollesse. Homère en fait un des objets du luxe des Phéaciens.
A Lacédémone, les filles se baignaient à la manière des garçons. La remarque en a été faite par Théocrite.
Les bains de rivière terminaient les exercices du Gymnase..
Les hommes d’étude cherchaient aussi dans le bain un délassement à ce travail de tête qui fait la prospérité des nations, mais rarement de celui qui s’y livre. C’est dans le bain qu’Archimède trouva le moyen de découvrir la fraude de l’orfèvre, qui avait mis du vil métal dans la couronne du Roi. Dans sa Joie, il oublie qu’il est nu, et il sort tel, en criant ; Je l’ai trouvé ! je l’ai trouvé ! '
Le bain ne devint guère d’un usage généralement public en Grèce que peu de temps avant Athenée, c’est-à-dire vers le premier siècle de l’Ere chrétienne.
Voici le peuple romain ! nous voici arrivés à « ce grand Empire qui a englouti tous les autres Empires de l’univers, » pour me servir de la figure, employée par l’auteur du Discours sur l’Histoire universelle. Ces descendants des pâtres, mariés aux Sabines, après avoir mis la main sur les richesses du monde connu, tombèrent dans tous les excès du luxe, et particulièrement dans l’excès du luxe des bains. Vous ne trouverez, chez les autres nations splendides, rien de pareil à ce que fut cette institution et cette mode chez le peuple le plus fier et le plus hardi du monde, tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, d’abord ; mais à qui les guerres d’Asie apprirent le luxe.
Les bains particuliers et les bains publics dans Rome
n’eurent au commencement rien de somptueux. Celui qui n’avait pas chez soi son bain, se rendait au bain public. Il s’y baignait à bon marché, pour un qmdrans, un peu plus d’un centime.
Le Chevalier Mecenas, la douce gloire et l’appui d’Horace, donna le premier l’exemple de ces grandes constructions qui allaient devenir une des folies de la Tête du monde. Ce fut à qui en éleverait le plus, et des plus riches. Agrippa seul, si l’histoire est exacte, en ouvrit cent soixante et quelques.
Ces bâtiments, si souvent commencés, étaient un moyen de popularité. Si nous avions été des Romains au temps de notre Gouvernement représentatif, les candidats auraient été obligés de faire construire des bains : M. Dupin, lui-même, n’aurait point échappé à cette nécessité. Mais, qui plus est, en mourant on léguait au peuple ces édifices. Publius Victor assure que de son temps, les bains publics se comptaient à Rome par centaines, huit cent, dit-il.
Les Magnifiques Empereurs ne pouvaient demeurer en arrière. Ils élevèrent des palais, appelés Thermes, si grands, si remplis de richesses, qu’Ainmien Marcellin, un officier qui avait vu à peu près toutes les Provinces de l’Empire, comparait les bains impériaux à des provinces entières. Des jardins, de grandes places, des portiques servaient à la promenade, aux exercices du corps et de l’esprit. Les philosophes, y conversaient, les nouvellistes, y répandaient et y recueillaient les nouvelles, que l’on pouvait dire et écouter sans crainte des oreilles et des yeux du Palais, les poètes y récitaient hautement leurs vers ; on y trouvait des bibliothèques ; Dioclétien fit transporter dans ses Bains la fameuse bibliothèque Ulpienne ; on y composait aussi : Suétone parle d’un petit recueil d’épigrammes que l’Empereur Auguste avait composé dans le bain.
Les ruines de Rome nous attestent que le témoignage d’Ammien Marcellin, n’a rien d’exagéré.
Ces vastes bains ne le cédaient en rien, quant aux détails du luxe, à la richesse et à l’élégance des bains particuliers qu’ils surpassaient parle grandiose; et cependant ces bains particuliers étaient ornés, des marbres les plus rares, de statues des grands artistes, de charmantes fresques, de mosaïques plus éclatantes que nos beaux tapis, et présentant des fantaisies de dessin extraordinaires ; on s’y servait de vases de métal, recherchés à cause de leur antiquité ; les dames avaient des baignoires d’argent. « Les femmes, dit Pline, se lavent dans l’argent, et dédaignent tout siège qui n’est pas de ce métal. »
Un vieil antiquaire français, cherche à donner ainsi une idée de la grandeur et de la magnificence des Thermes : « Elle se voit par les ruines, lesquelles pouvoyent être comparées , à l’un des sept spectacles du monde : tant elles estoyent construites avecques grand labeur et prodigieuse despense, et enrichies d’une infinité de colomnes de marbre différent, qui avoyent esté amenées des dernières régions, et quasi de tout le monde : de manière que les montagnes, desquelles ont esté tirées ces grosses pierres, se plaignent encores aujourdhuy de la puissance des Romains : et pleure encores la mer du grand fais, et de la charge quelle a portée. » (Guillaume du Clîoul, en son vivant. Conseiller du Roy, et Bailly des raontaignes de Daulphiné , dans son Discours des Bains.)
Les Empereurs Marc-Aurèle et Sevère Alexandre essayèrent d’arrêter les déréglements dont les bains étaient l’occasion. Un Heliogabale, permit tout. Le bain pouvait laver quelques taches de la peau de ce peuple si déchu : il ne lavait pas la corruption des cœurs. Il fallait un autre bain que celui de ces Palais des Thermes. Les Satyriques
lançaient en vain leurs traits. ïertullien commençait la vraie lutte : les barbares raclieverent.
Il y avait, dans la Campanie, aujourd’hui la Terre-de- Laboiir, aux environs de Cumes, aux bords de la mer, des eaux queTon considérait comme pouvant adoucir les infirmités de la vieillesse. Dès que les Romains se furent rendus maîtres du pays, quelques personnes de Rome s’y rendirent. L’exemple donné, ce lieu nommé Baiæ, fut bientôt en vogue. Vieux et jeunes riches, accoururent. Tous les personnages voulurent y avoir des maisons. La beauté du site d’ailleurs engageait. BaïeB, qui n’était qu’un petit lieu, devint très-grand; PwteoZi d’un côté, Misenum de l’autre, se joignirent par des maisons de campagne, magnifique accompagnement de Baïm; des souvenirs historiques, attachés à ces bords, plaisaient aux hommes d’étude. On refoula la mer avec des digues, on entama les montagnes, pour faire place aux constructions. Les Consuls, les Sénateurs, les Généraux, les Dictateurs, les savants, avaient leurs villæ, nitidm mllee, comme dit Horace, leurs brillants manoirs, autour de Bayes. Marius, Pompée, César, Cicéron, Varron, Hortensius, Lucullus, et autres, y bâtirent. Senèque remarquait que Marius, Pompée et César s’étaient emparés des hauteurs. En effet, c’était un commencement d’Empereurs.
Mais les Empereurs vinrent : ils s’emparèrent de toutes ces maisons. Néron donna à sa mère celle qui avait été à Hortensius.
Ce fut dans cette maison donnée, qu’ Agrippine, trois fois manquée sur les flots du golfe, dans le calme de la même nuit, tomba, après avoir reçu un coup de bâton sur la tête, percée de plusieurs coups, avant que le jour parût. A la fin du souper, Néron l’avait embrassée avec tout ce qui se peut témoigner d’affection.
Cette ville de Bayes était tellement en vogue, que, même après la prise de l’Ttalie, par ceux qu’on appelait bar-
bares, ses bains so maintinrent au l>ord du vide que la ruine de Rome biisait dans le monde.
Un voyageur écrivait, il y a deux siècles, sur les ruines de Bayes les lignes suivantes : « Près de Baies, on voit les bains de Baies, tant estimez des anciens ; ceux de Tritoli, qui sont les vrais bains de Cicéron, plus beaux et plus magnifiques que tous les autres, enrichis d’or et de diverses peintures, dont on voit encore de beaux restes. On voit aussi les Bains Sylvains, appelés ainsi par les médecins : le golphe de Baies, s’étendant par l’espace de cinq mils; un grand bastiment sous terre nommé Ccnto camerelle, c’est-à-dire cent petites chambres où l’on entre avec peine : un grand bastiment nommé Piscine, admirable où l’on descend par quarante dégrez, au bas desquels on trouve force colomnes, voûtes, chambres et degrez, si bien que plusieurs ont estimé que ce fut le palais de Luculle. »
Nous ne sommes donc, en fait du bain du moins, que de pauvres gens, auprès de nos civilisateurs les anciens Romains. Mais nous sommes en route.
Le Lecteur, qui voudrait connaître les Bains romains, trouverait de curieux et savants détails, dans V Encyclopédie Méthodique, tomes. Antiquités.
Et de nos jours, il est arrivé sur la côte d’Angleterre, en face de Dieppe, quelque chose ressemblant un peu à ce que l’on vit à Bayes, je ne parle pas de Cicéron, de Pompée, de César : la ville, appelée aujourd’hui Brighton, très-petite il y a moins d’un siècle, s’est tellement développée par le concours des baigneurs, au nombre desquels était le Roi, qu’elle compte maintenant parmi les plus grandes et les plus belles villes des Royaumes-Unis.
L’usage et le luxe des bains avait pénétré jusqu’en Angleterre, quand cette île faisait partie des provinces romaines. On y découvre des /uines qui le prouvent. Par conséquent nous devons le trouver dans notre Gaule.
Sidoine x\pollinaire, au cinquième siècle, comparait les bains de son ami Pontius Leontiiis à ceux do Bayes.
Sidoine aime h l’excès la description et le panégyrique ; mais il n’en est pas moins certain, que les riches Gaulois avaient aussi des bains somptueux. Il y aurait un joli livre à faire sur les Provinciaux de ce temps-lè. Malgré ma répugnance , confessée dans ma première page , je l’entreprendrais volontiers, si je me sentais le talent suffisant.
J’ai découvert et explorq, sur notre rivage septentrional, non loin de Dieppe, sur la lisière d’un tout petit village, éloigné du monde, comme un hameau des Alpes, sur une belle pente qui aboutit à la mer, au milieu des ruines souterraines d’une vaste villa Gallo-Romaine, des bains qui ont dû être tels que ceux que Sidoine célébra. De grandes sommes avaient été bien évidemment dépensées pour les orner : j’en ai la preuve dans de nombreux morceaux de marbres, dé différents pays, restes de riches incrustations. C’est bien là ce luxe dont tant d’auteurs nous ont fait la peinture.
Je suis à peu près certain qu’à la porte même de Dieppe, qui n’était pas alors, les premiers habitants occupaient les collines du faubourg de la Barre, il exista, dans le troisième siècle, ou dans le quatrième, un établissement de bains. Il y a là, à l’angle formé par la rue du faubourg, et par les chemins qui mènent à Arques et à Rouen, ul^e maison qui, dans de très-vieux titres, est dite la Maison du Puits aux Estuves ; or ce mot estuves répond dans notre vieille langue au mot balneæ des anciens ; de plus, j’ai lu, dans un manuscrit, que quand on fonda les maisons qui sont au pied du Mont-de-Caux, on trouva des caves, où je crois reconnaître, d’après ce que dit l’auteur, des hypocaustes, c’est-à-dire, des fourneaux souterrains avec lesquels on chauffait les bains. L’espace
occupé par la vieille maison, et par les maisons du pied ^
du Müiit-de-Gaiix, est assez grand pour faire admettre que les Bains antiques, que je pense avoir été à cette place, purent être publics.
Etait-ce déjii un établissement de bains de mer? un antique devancier des Bains actuels de Dieppe? Je ne saurais le dire. Sans doute la mer pouvait baigner le pied de la butte où ces Estuves étaient posées, puisque bien audelà, en remontant la vallée, il y avait des salines ; mais je dois avouer que nulle part, chez les écrivains de l’antiquité, je ne trouve indication d’établissement servant spécialement au bain de mer. Toutefois, il y a beaucoup de choses que je ne sais pas.
L’eau de mer était employée par les médecins de l’antiquité, Celse en est bon garant. On trouvait dans les Thermes des bassins remplis d’eau de mer. Certainement à Bayes on se baignait dans les flots du golfe. .
Un bain pris dans l’Hellespont par Ulysse et Diomède, à leur retour de l’expédition qu’ils avaient entreprise pour reconnaître le camp Troïen, est le plus ancien exemple de bain de mer que je connaisse. Cette histoire prouve seulement que lorsqu’on était au bord des flots on s’y lavait volontiers.
Évidemment les établissements de bains, tels que nous en avons maintenant, ne datent pas de bien loin. Dans le Traité de Jean Ouintherre, imprimé en 1565, sous le titre de Commentaire sur les Bains, et les eaux thermales, (Commentarius de Balneis, et aquis medicatis,) il n’est question d’endroit quelconque où l’on prenne les bains de mer, ni même des Bains de mer; et cependant il cite tous les lieux actuels où l’on se rend aux eaux, et même d’autres où Ton ne va plus, je crois. On dira peut-être qu’il n’a entendu parler que des eaux appelées thermales : je ferai remarquer que, dans les remercîments qu’il adresse à Dieu pour son immense bonté et sa clémence, pro sua immensa bonitate et clementia, qui a mis sur terre, outre
It)
les plantes et les iVuits salutaires, des eaux eominodes et de la plus grande efficacité, il ii’eût pas manqué de parler de l’eau de l’Océan, si cette eau eût été employée comme elle l’est de nos jours.
L’usage de ces bains, soit comme médication, soit comme délassement, voire comme appartenant à la mode, semble s’être établi chez les peuples du Nord. Seraitce que les mers boréales, traversées par les effluences du pôle, cette immense montagne magnétique, auraient sur le corps une action, reconnue à la longue, dont la Méditerranée se verrait privée? Les peuples de l’antiquité, de qui nous tenions tout ce que nous avons su jusqu’à ces derniers temps, et qui demeuraient tous sur les bords de cette mer intérieure, n’auraient donc pas connu cette efficacité des flots du Nord, partant n’auraient pas eu cette spécialité de bain telle qu’elle existe maintenant, et en Angleterre, et en France, et sur la mer du Nord, et sur la Baltique. Il est bon de remarquer aussi que dans les régions septentrionales, du moins sous le 50“® degré, et un peu en-deçà, un peu au-delà, le bain de mer est le bain naturel le plus tempéré qu’on puisse avoir : l’été il est rafraîchi par les courants polaires, l’hiver il est adouci par les mouvements qui viennent de la mer intertropicale. L’eau de mer, sous cette latitude, est celle qui se prête le plus au besoin et même au plaisir du bain : et, c’est dans cet espace géographique, que les établissements modernes paraissent avoir commencé.
Une vieille histoire mythologique, qui s’est rencontrée dans mes papiers, et qui sans doute a été refaite plusieurs fois , car on y découvre un certain fond antique, malheureusement disparu en très-grande partie, semble confirmer ce que je viens de dire sur les avantages que le Nord peut offrir l’été aux baigneurs qui descendent sur ses plages.
La mythologie est certainement fort dédaignée aujour-
d’Iiiii; mais, comme sons ce voile il y avait toujours une vérité qui sera de tous les temps, je transcris ce discours fabuleux : il n’est d’ailleurs pas long.
— Au temps où le fier Pliaëton voulut conduire le char du Soleil, tous les pays situés entre l’Aurore et le lleuve dans lequel vint tomber ce fils du Soleil et de Glymène^ éprouvèrent une chaleur intolérable.
L’air, la terre brûlaient, les eaux étaient bouillantes.
Vénus, craignant pour la fraîcheur de son teint, se hâte de quitter les lieux qu’elle aime, Guide, Paphos, Amathonte, Cythère.
La chaleur lui montait tellement à la tête qu’elle était colorée outre mesure : ce n’était plus ce doux incarnat, qui s’animait bien par moments, mais à l’effet du plaisir ; c’était le rouge d’une bacchante. En se voyant dans le riche miroir que, pour elle, Vulcain avait forgé et poli, fait des plus précieux métaux, elle se trouvait effroyable.
Elle dirigea sa course vers le Nord, espérant y rencontrer un air frais qui la rassurât sur sa beauté.
Elle arriva à l’extrémité des terres alors connues, et elle s’arrêta au-dessus d’un cap, autour duquel volaient des oiseaux blancs et gris cendré, qui ressemblaient aux colombes de son char. Ils passaient près d’elle, et, d’un trait rapide, descendaient sur les flots, qui entouraient le cap, puis s’y posaient, comme pour l’engager à se baigner.
L’air était vif et frais, la mer était d’un vert tendre; ça et là de petits flots, à la croupe blanchissante, bondissaient.
Toute la contrée offrait une verdure comme on n’en voit point dans le Midi. De grandes forêts de hêtres, que la brise agitait et faisait murmurer comme des vagues lointaines, couvraient le pays, mais ne venaient pas jusqu’au bord de la côte. On voyait le long de cette côte, ondulée de vallons et d’éminences, une lisière semée de
bruyères pourpres, et de touffes de pituites épineuses, faisant briller au soleil leurs fleurs jaunes.
La Déesse fit prompte résolution de s’arrêter sur cette pointe maritime. Son char y descendit et vint s’y poser avec la légèreté d’un nuage qui toucherait la terre.
Çà et là on apercevait des toits qui paraissaient couvrir des habitations creusées dans la terre. Il en sortit des liommes vêtus de peaux , et dont la figure , toutes les parties du corps visibles, étaient teintes d’une couleur bleue, ce qui était effrayant à voir ; leurs mains étaient armées de haches de pierre.
Des femmes sortirent aussi de ces huttes. Des vêtements bariolés ceignaient leurs reins, des colliers d’ambre pendaient sur leur poitrine; leurs cheveux tressés, étaient attachés avec des épingles, faites d’arêtes blanchies .
Elles levèrent les mains au ciel , en voyant la Déesse et son char.
Vénus s’avança, et elle n’eut pas de peine à les rassurer. Elle choisit ses Filles parmi quelques jeunes personnes très-belles.
Toutes ces femmes étaient pour la Déesse, des païennes ; car elles ne connaissaient pas les divinités de l’Olympe; mais Vénus était très-tolérante : elle avait bien vu d’ailleurs, à l’impression heureuse que sa présence avait causée, que sa puissance était toujours la même.
Sous la haute falaise du cap, se trouvait une grotte naturelle qu’elle choisit pour sa demeure. Ses Suivantes y apportèrent des bruyères, des peaux de mouton, trèsfines et très-petites, dont elles dressèrent un lit. Le vent de mer remplissait la grotte de cet air vivifiant qu’on respire au bord des flots; il la remplissait du bruit des vagues voisines, qui produisait sous la voûte rocheuse une grave harmonie ; et, par un effet d’écho remarquable, le bruissement des vagues se faisait entendre
au haut de la corniche, que la falaise formait au-dessus de l’entrée de la grotte, comme si les vagues se fussent brisées au sommet meme de la hüaise.
Les Suivantes aussi chantaient ii la tombée de la nuit. Tantôt la mesure de leurs chants paraissait imitée du mouvement isochrone des Ilots, tantôt de la vivacité du ramage; elles y mêlaient de temps en temps un chœur d’un grand caractère lugubre; elles disaient que c’était ainsi que gémissaient les morts, dont les âmes passaient, pendant la nuit, dans une grande île placée de l’autre côté de la mer.
Vénus trouvait ces chants trop tristes. En effet, c’était d’un tout autre ton que les chants de Gnide. Elle disait qu’elle engagerait Apollon à venir leur enseigner d’autres airs.
Les jours qu’elle passait dans ces lieux sauvages étalent loin de lui déplaire. C’était une distraction à sa vie de déesse. Et Vénus, elle-même, pouvait bien connaître la lassitude.
Jamais le bain du rivage de Cythère ne lui avait plu autant que celui qu’elle trouvait au pied de sa grotte. Ce bain la rendait vraiment plus belle qu’elle n’avait été jamais. C’était un bien doux dédommagement à la grande frayeur qu’elle avait eue. Aussi, s’attachait-elle beaucoup depuis quelques jours, à sa grotte, aux beaux flots d’émeraude qu’elle apercevait de son lit, et qui venaient sans cesse l’appeler, qui, durant le plein du jour, aéraient le rivage, comme un vaste éventail ; elle s’attachait à ses Filles, douces, et pleines de cette grâce naturelle dont Vénus était la divine perfection; elle s’attachait môme aux oiseaux, les premières créatures qu’elle avait aperçues sur ce bord , et qui avaient paru l’inviter h s’y reposer; elle était toute disposée à faire de ce lieu un séjour d’été, lorsqu’une de ces aventures, comme il en
arrivait de temps en temps aux divinités olympiennes, vint traverser ce dessein.
Eole, allant dans son vaste empire, visiter les Vents soumis à sa volonté, avait découvert, passant par là, cette retraite de la belle Déesse. Il se réjouit en lui-même de l’occurence. O s’il pouvait approcher d’elle ! Jamais elle ne lui a répondu, même par un sourire. Est-ce parce qu’il est le protégé de Junon? Le pauvre Dieu ne sait: et cependant il est admis à la table de Jupiter qui lui a donné une grande puissance. Il roule dans sa tête une ruse; et une expression de satisfaction se montre, autant que possible, sur son visage.
Il appelle Borée et Zéphyre, les deux vents qui soufflent sur la mer où s’avance le cap. Ils accourent, et il leur parle ainsi ; — Borée, garde-toi de troubler ces flots : si tu les rides seulement, prend s-garde à toi : tu m’entends, va. — Toi, Zéphyre, sois encore plus doux que de coûtume, et amène-moi, demain, ici, le brouillard que j’ai mis à tes ordres, pour tes plaisirs. Zéphyre part, en montrant la plus grande soumission.
Le lendemain matin, le bain n’avait jamais été ni si séduisant, ni si calme ; au moment où Vénus souriante y entre avec ses Suivantes, un brouillard léger, de couleur d’or, se répand sur les flots et sur le rivage; les baigneuses ne se voient plus à la distance du bout des doigts; les unes rient, les autres ont peur, se trouvant ainsi prises sous ce voile inconnu; une d’elles, cherchant à l’écarter, comme dans un bois touffu on écarte le feuillage, rencontre sous sa main un grand corps élastique, qui nage sans bruit. Elle pousse un cri perçant, et fuit du côté où elle sait être le rivage; toutes fuient aussitôt, sans savoir pourquoi ; mais elles fuient, elles entraînent la Déesse; et, ne se croyant pas en sûreté sur le rivage, où s’étend aussi le brouillard, elles gravissent un chemin escarpé qui conduit sur le cap.
Au milieu des jeunes filles tremblantes, se lient Vénus qui, de son œil de Déesse, a vu la cause de leur frayeur. Elle en a ri beaucoup; mais plus elle clierclie à les calmer, plus les Suivantes jettent de haut cris. Celle qui a touché le grand corps élastique et nageant, a raconté son épouvantable rencontre, et elle a communiqué à ses compagnes son alarme qui, en s’étendant à toutes, devient plus vive encore.
Cependant, h ces cris, les hommes étaient accourus; car, chez eux souvent, c’étaient les femmes qui donnaient l’alarme; et, craignant que des ennemis, qui, venaient de temps en temps les attaquer, à l’aide de canots, faits de troncs d’arbres, ou d’osier recouvert de peaux, ne fussent en effet cachés dans le brouillard, il se mirent en ordre de bataille triangulaire, le sommet en avant; comme ces oiseaux qui, aux approches del’hiver, traversent les plaines de l’air, pour aller chercher les marais des pays méridionaux; et, formés ainsi en Coin, c’est l’expression technique, leurs haches de pierre au poing, ils poussèrent fortement trois fois le cri : Vasso! Vasso! Vasso! C’était un appel à leur Dieu de la guerre.
Soudain paraît sur le cap un guerrier colossal. Il est aussi haut qu’un grand chêne ; sa tête est nue ; ses longs cheveux descendent sur ses fortes épaules ; sa lèvre est garnie d’une énorme moustache ; ses yeux sont terribles et vifs comme des éclair^ ; aucun vêtement ne le couvre ; mais, autour de ses reins pendent des têtes d’hommes, coupées et sanglantes ; sa droite est armée d’une hache de bronze, faite pour sa taille.
Le pied gauche posé sm’ une grande pierre, formant comme un éperon au bout du cap, il jette un regard, doux à sa manière, sur la belle Déesse, qui fait rajuster par ses jeunes fdles ses beaux cheveux encore tout mouillés du bain. Puis, lançant son regard à travers le brouillard, il fait tourner rapidement au-dessus
de sa tête sa liaclie énorme; l’air bruit, des étincelles jaillissent, la hache part, vole , telle qu’un trait va frapper un corps, qui rend un son comme ferait une outre pleine, et recevant un coup.
Aussitôt un grand vent se déchaîne, qui balaie les vapeurs ; le rivage et la mer sont .ouverts à tous les yeux ; on voit le pauvre Eole que la hache à frappé, et qui, couché sur le rivage, couvre de sa main sa blessure.
C’était lui qui avait répandu le brouillard, espérant y surprendre la belle Déesse.
Sa tête ressemble à une outre ; ses joues sont tellement gonflées que ses yeux se montrent à peine ; ses cheveux sont comme des éolipyles ; son corps est couvert d’un nombre infini de vessies ; il a toutes les marques du Roi des Vents ; et il est encore plus laid, plus mal fait que Vulcain.
Le géant, qui l’a frappé, est le Dieu des guerriers du Nord. Ils n’aime point les Dieux de l’Olympe, et il n’a pas été fâché de trouver l’occasion de faire sentir à l’un d’eux sa hache. Cette hache, un jour, jouera un grand rôle dans le vieux Monde olympique. Il dédaigne les Olympiens; mais il trouve Vénus bien belle! et, peut-être même, est-ce parce qu’elle était proche, que le coup de ‘ hache a été si rude !
Eole s’est relevé furieux : il appelle à lui Borée, Zéphyre ; et, de la main, marquant, pour ainsi dire, la côte, il précipite rudement ces mots ; « Borée, allons, mine, sape, détruis, broie à jamais ce cap et cette falaise. Toi, Zéphyre, le plus doux des vents, lance aussi les tempêtes, et que ton soufïle flétrisse, toujours, toujours ce rivage, témoin d’une cruelle injure ; que la belle, si elle y revient, y trouve toujours, et toujours, tout flétri à cause d’elle. »
Une tempête, telle qu’on n’en avait vu jamais, .telle qu’on n’en vit plus, se déchaîne; les flots s’élancent contre le cap; la pointe s’écroule, un bruit épouvantable
s’étüiKl au loin; l’air paraît suspendu, et manque un moment; puis une immense poussière s’élève et se mêle à l’écume, semblable îi la neige, qu’emporte le vent; de grosses pierres, tombées, s’enfoncent dans la base sousmarine du cap. On voit encore aujourd’hui ces pierres, attestant cette histoire : c’est ce qu’on appelle les roches d’Ailly ; elles sont à un myriamètre environ de Dieppe , dans l’Ouest ; elles ressemblent à la crête et au dos d’un grand serpent de mer; c’est un dangereux écueil.
Vénus, ne comptant pas pouvoir lutter contre Eole, le complaisant de la Jalouse et implacable Junon, mais espérant appaiser cette fureur par sa fuite, se prépare à partir: son char est à ses côtés; elle tend ses belles mains à ses jeunes filles désolées ; fait un signe de remercîment aux braves guerriers qui s’étaient formés en bataille devant elle; prend dans sa ceinture un fruit qu’elle donne à la plus jeune de celles qui l’avaient servie : « Il faut en semer les pépins en mon souvenir, » dit-elle ; puis s’adressant à toutes, et leur montrant la rive, dont la grotte était détruite, elle ajoute: « quand cette colère sera passée, continuez, mes Filles, à vous y baigner; vous vous en trouverez bien. »
Elle monte dans les nuages : et l’on vit que c’était une Déesse ; sa tête parut rayonnante ; ses cheveux avaient répandu dans l’air un divin parfum; et le chemin, que suivit son char, fut, au milieu de la tempête, semé de roses; les nuages s’écartaient, et son chemin était brillant comme celui où montèrent les Heures, emportant dans le ciel Vénus, qui venait de naître, et dont la beauté rendit aussitôt tous les Dieux fous.
Il est probable que la Déesse avait laissé, dans les flots où elle s’était baignée, certaine vertu bien précieuse ; car il paraît que ses Suivantes, qui continuèrent à aller au bain, quand la tempête n’en pouvait plus , donnèrent le jour à ces belles Cauchoises qui ont eu un grand
renom, pour la finesse de leur teint, leurs beaux traits, leurs longs cheveux châtains et blonds, l’élégance de leur taille.
Il est croyable que cette vertu subsiste toujours ; mais, sur ce point, l’iiistoire finit ici.
Quelques uns pensent que c’étaient les ombres légères de ces suivantes qu’on voyait autrefois danser le soir au bord de la mer, sur la pente des vallons herbeux ; que c’est là où elles exécutaient leurs danses, que se trouvent ces ronds d’herbe qui se détachent de la couleur verte des coteaux par une teinte plus foncée. On appelait ces apparitions les Fées. Les pêcheurs de Varengeville, village peu éloigué du cap d’Ailly, les apercevaient quelquefois en allant à leurs parcs (on appelle ainsi des enceintes de filets tendus sur des perches); l’une d’elles visitait de temps en temps la gorge du Petit-Ailly, et disait bonsoir au père Rhé, un vieillard que j’ai connu ; et, quand le père Rlié avait le bonheur d’entendre ce bonsoir, il était sûr de trouver son parc plein de beau poisson.
Mais, il me paraît que l’Historien confond beaucoup ici ; qu'il mêle des croyances celtiques à des traditions classiques.Nos vieux conteurs n’y regardaient pas de si* près.
Quant aux pépins, on désire peut-être savoir ce qu’ils devinrent.
Ils furent semés, et il en sortit de beaux pommiers, d’où sont venus, dit-on, tous les pommiers des vergers de la Normandie.
Ce qui paraît confirmer cette origine, c’est la trop constante malfaisance du vilain vent d’Ouest tourmentant la fleur des pommiers du pays du Caux, où se trouve le cap d’Ailly. Dès que ce vent souffle, au moment où la belle fleur en rose commence à s’épanouir, cette fleur est brûlée, et le verger reste privé de fruits.
Mais, dira-on, est-ce que les Dieux de la Grèce payenne ne sont pas morts?
On a chanté à ce sujet bien des Te Deurn! Toujours est-il que les vents de l’Ouest et du Nord, je ne leur donne plus leur ancien nom, continuent t'i saper et h détruire nos falaises, et particulièrement le cap d’Ailly. On voit, à mer basse, une grande étendue de ruines, et il y en a sous les flots que l’œil ne découvre pas. La dure pierre, le silex, qui forme de longues bandes noires, dans ces hautes falaises, est roulé, arrondi par les flots. Est-ce pour tourner en cruelle dérision le précieux don de Vénus que les flots, soumis à ces deux vents, arrondissent ces pierres, et leur donnent grossièrement la forme de la pomme ?
Ces pierres, ainsi roulées, s’appellent galet. On peut juger, par les immenses amas de ces galets, entassés le long des côtes, et surtout dans les baies, auxquelles ils donnent une aspect de désolation, combien est grande la destruction d’où ils sortent, et depuis combien de siècles elle dure.
Le célèbre Ingénieur Lamblardie , dans son savant Mémoire sur les côtes de la Haute-Normandie, imprimé au Havre, en 1789, montrn l’effort des vagues qui sapent les falaises ; il fait voir le silex roulé , formant le galet. Les Sciences exactes sont d’accord avec la Fable. J’ai la certitude que M. Lamblardie n'a point connu mon auteur, et que par conséquent il n’a pu y prendre son idée, qu’il aurait présentée d’une manière savante. Non, c’est une même vérité, revêtue d’habits différents, selon le temps où elle s’est montrée. La mythologie nous a conduits de plus, dans l’histoire des bains, à un aperçu sur les avantages du Nord, dontM. l’Ingénieur Lamblardie n’avait que faire.
Voici une autre histoire. Celle-ci nous montre aussi le bain sur les plages boréales, et d’une efficacité toute particulière. Il ne s’agit de rien moins cette fois que de l’origine de la Monarchie française. On peut la voir, comme moi, dans le Recueil des vieux historiens de France. Je suis aise de citer mon autorité.
Clodiüiî s’était avancé jusqu’à la Somme. Il établit sa station d’été au bord de la mer. La Reine s’y baignait.
Un jour, vers midi, elle était au bain, lorsqu’un monstre marin, qui habitait ce quartier, et qui s’était épris des charmes de la Germaine, sortit des eaux, semblable, dit l’Histoire, au Minotaure. Il avait donc le corps d’un homme et la tête d’un bœuf.
La Reine fut très-elfrayée ; mais le Minotaure s’approcha d’elle familièrement.
De cette rencontre, naquit Mérovée, qui eut pour fils Childeric, qui eut pour fils Clovis.
La première syllabe du nom Mérovée semble se rapporter à l’origine marine du premier des Mérovingiens : je ne donne pas toutefois cette remarque pour très-savante.
Et son fils Childeric portait un ornement représentant une tête de bœuf, qu'on trouva dans son tombeau, lorsqu’on découvrit ce tombeau aux portes de Tournay.
Nous sommes donc parvenus, en suivant l’Histoire du Bain, aux premiers temps et à l’origine de la Monarchie française : mais, comme je ne fais qu’une esquisse des temps anciens, je dois me hâter d’arriver au temps moderne.
Monsieur le Docteur Gaudet, médecin inspecteur des Bains de Mer de Dieppe, dans son ouvrage intitulé : Recherches sur l’usage et les effets hygiéniques et thérapeutiques des bains de mer, 3®® édition, faite en 1844, dit que c’est en Angleterre qu’on voit s’établir le bain de mer moderne. L’Anglais R. Russel est le plus ancien des observateurs qu’on trouve dans la littérature médicale qui a préparé l’usage et spécifié les effets de ce bain. La seconde moitié du 18® siècle est le temps où commence
CO graïul et véritable emploi d’une des forces de la Nature dans l’art de guérir. M. Gaudet parle de plusieurs ouvrages publiés en Angleterre de 1770 à 1787, sur les effets de l’air marin, de l’eau et des bains de rner.
Les plages les plus fréquentées des trois Royaumes, sont celles du Sud, de l’Ouest, de l’Est, j'usques et y compris EÉcosse. « On estime, ajoute M. Gaudet, k plus de soixante, (au moment où il écrit,) les résidences maritimes visitées chaque année, dans toute l’étendue de la Grande- Bretagne. » Il cite particulièrement l’île de Whigt , Brigliton, Margate, Ramsgate, Deal, Tenby, Harwich, Weymouth, etc.
Le savant auteur nous promène ensuite sur la rive orientale de la mer du Nord et dans la Baltique. Il nous monfre Lichtenberg, revenu dans sa patrie en 1793, demandant, pour l’Allemagne, la possession des bains de mer, et disant : « que les jours de sa plus grande santé s’étaient passés à Margate. »
Vogel, en 1794, écrit le premier en Allemagne, sur ce sujet, qu’il traite eæ-professo.
Dans le grand duché de Mecklembourg, Dobberan, situé sur la Baltique, est l’établissement le plus ancien, et encore aujourd’hui le plus renommé de toute l’Allemagne.
Je ferai remarquer que Dobberan était autrefois un fameux Monastère. Certes voilà un lieu privilégié.
Les Bains de mer de l’île de Norderney, sur la mer du Nord, furent fondés en 1797.
Je ne transcrirai pas la liste de tous les établissements, tant sur la mer du Nord, que sur la Baltique, que donne M. Gaudet. Je renvoie à son intéressant ouvrage de 1844, dans lequel il a développé ses recherches publiées en 1836.
En 1725, on prenait bien certainement des bains de mer à Dieppe. La Comédie nous l’apprend.
' On conduisait à Dieppe les personnes menacées de la
rage. C’était d’après la Médecine antique. Celse, liv. v. xxii, recommande, comme recette contre la morsure du chien, toute salaison.
En Hollande, on appliquait sur la plaie un hareng cru, salé, et on renouvelait l’application durant trois jours.
Or, en cette année 1725, on joua k Paris, sur le Théâtre de la Foiie, une petite piece intitulée .* Ici Rclqb d*AmouTf dont l’intrigue marchait et se dénouait à Dieppe, en une hôtellerie située au bord de la mer.
Dieppe avait alors un médecin nommé M. Galbanon, traitant toute espèce de rage.
11 est ainsi annoncé sur l’air: du Capde Bonne-Espérance.
A ses secrets admirables On accourt de tous côtés.
Enfin ce docteur guérit Rage de corps et d’esprit.
Le docteur est arrivé fraîchement d’Angleterre.
Une certaine et gaillarde Olivette, Servante d’Angélique, met dans la confidence madame Hubert, maîtresse de l’hôtellerie. '
Olivette, sur l’air : Dans un plein repos.
Vous croyez que pour cela Nous sommes venues ?
Mme Hubert.
Non, si j’en crois ces yeux. là.
Vous avez des vues.
Olivette.
Ah ! que vous devinez bien :
L’Amour est le petit chien,
Qui nous a Tarlera lera Leralala, talalera lala.
Qui nous a mordues.
Clitandre aime Angélique, qui aime Clitamlre. M. Uicliarcl, bourgeois de Paris, père d’Angélique, ignore celle réciproque inclinalion. Il croit bien sa fille mordue par un vrai cliien enragé, et c’est pour cela, qu’en bon père, il Pa conduite à Dieppe.
Arlequin, un naïf garçon, qui entend parler de fille mordue, voyant Olivette, dont l’œil est très-vif, s’imagine que c’est l’enragée; il en a une peur terrible. Olivette le poursuit partout, le mord à l’oreille. Qu’on juge du désespoir du pauvre Arlequin !
Mais, il y a un Pierrot, qui éprouve de la tendresse pour la belle ; il veut l’embrasser : Olivette, se figure que c’est un des malades de la maison, elle en a bien peur à son tour. A ses cris arrivent M. et Hubert qui la délivrent de l’amoureux Pierrot.
Cette scène retentit d’un petit carillon de gais couplets.
Cependant, le docteur Galbanon a déclaré h M. Richard que, pour assurer complètement la guérison d’Angélique, il faut absolument le mariage; que c’est une condition sine quâ non qu’exige la nature du mal. — M. Richard est dans une grande perplexité : Un mari, une dot!... Et quelle dot, pour une fille attaquée d’une pareille maladie, pour une fille qui peut encore mordre son mari ! Enfin il se résigne. Mais, ce n’est pas tout ; Pour qu’une femme se marie, il faut un épouseur : où le trouver à court délai ? avec cette chienne de maladie, qu’if faut cependant se hâter de clore ! Et la dot. . . comme on va la demander forte!... ô, les pauvres pères !... et d’ailleurs, M. Richard voudrait bien que, malgré tout cela, le mariage fût sortable... Allons, Paris est grand ; vite, vite retournons à Paris.
Ce n’est pas la peine: M. Galbanon connaît un gentillâtre imbécile, qui ne demandera pas mieux que d’épouser : il est là présent. — Madame Hubert, 1 hôtelliere, de s’écrier: qu’en effet, c’est là tout à point un excellent mari.
ô, que monsieur Galbarion est un grand médecin ! Elle se fait fort, quand on voudra, d’amener le gentilhomme à la conclusion. — Olivette trouve le gentilhomme assez bien. Il est un peu imbécile; mais qu’est-ce que cela fait? Bienheureux les pauvres d’esprit! C’est une vraie bénédiction pour une femme.
Ce gentilhomme, c’est Clitandre.
Soudain, Arlequin fait irruption; il vient dire à M. Galbanon qu’il a été mordu par Olivette. Et Arlequin, qui est de la meilleure foi du monde, a une figure de désolation qui jette l’elfroi dans l’ame de M. Richard.
Quoi Olivette serait enragée aussi! Mais, quant à cellelà, elle se mariera quand elle pourra.
Il faut donc se hâter de conclure avec le gentilhomme. Il est bien niais ; ce qui n’empêche pas M. Richard de discuter vigoureusement avec lui, touchant la dot... Mais, avec toute sa niaiserie, le gentilhomme obtient une grosse somme d’argent, et la main de la belle Angélique.
Le mariage se conclut; Arlequin n’a plus peur. La pièce se termine par un Divertissement des matelots qui servent à baigner les enragés.
Cette petite pièce n’est pas faite avec cet art que M, Scribe emploie si bien dans l’arrangement des scènes et des situations : elle a quelque chose de la Comédie antique.
Le bain de mer, disons-le, ne peut servir, comme tant d’autres moyens , contre la morsure du chien , qu’en donnant confiance à l’imagination, et toutefois, lorsqu’il y a eu absence de venin, ou que le venin ii’a pas pénétré. Le topique, qui offre le plus de garantie, c’est la cautérisation, et la cautérisation sans retard, parce qu^elle empêche ^inoculation. Je ne suis pas docteur , mais je puis affirmer qu’aucun docteur ne me dédira.
Ce n’était pas là certainement une forte clientèle. Il en
venait aussi, aux bains de Dieppe, une autre, qui devait
ütre plus nombreuse, puis<{u’il s’agit de Cous. Mon ami Erasme aurait bien ri de la sagesse des médecins qui traitaient ces malades-lh ! lui qui a fait un si ingénieux Eloge de la Folie.
Après la chute du système de Law tant de têtes s’égarèrent que les flots eurent fort h faire pour les ramener, non à la fortune, mais au moins à la raison. Il y eût des heureux dont la cervelle tourna aussi.
On en amena un à Dieppe, lequel avait été cocher. Le fameux papier l’avait rendu très-riche, et passablement fou. Il prétendait que la terre entière lui appartînt, y compris les femmes, excepté la sienne qu’il ne pouvait plus sentir. On lui administrait force eau de mer sur la tête pour le guérir d’un pareil appétit. Il avait un carrosse magnifique. Le siège du cocher était sa place préférée. Lorsqu’on lui remontrait que ce n’était pas là qu’il devait se mettre, il entrait en fureur et s’écriait : « Que c’était au contraire la place d’un Roi ! que le fond était fait pour les laquais qui n’avaient ni à voir ni à se faire voir. » Comme il se trouvait très-fatigué des bains, il dit un jour : qu’il attraperait bien son médecin, qu’il avalerait la mer ; Eh bien ! après? — lui dit son médecin, comme on avait dit à Alexandre. Le pauvre riche se laissa baigner.
On conduisait les malades en pleine mer, et là, en les suspendant à une corde, on les jetait à l’eau. C’était encore un moyen emprunté à la Médecine des Anciens.
On vit aussi venir, mais je n’afiirme point toutes ces anecdotes de la chronique, les douze convives que le valet de chambre Barjac réunit, à quelque temps de là, la veille des Rois, chez le Cardinal-Ministre de Fleury, qui se trouvant être le plus jeune, il était presque nonagénaire, tira le gâteau. Tous ces amis du grand Ministre d’Etat, hauts et puissants Seigneurs, et Demoiselles, étaient de la Cour.
Pour ceux-ci, de folie il n’était pas question; probablement, ils croyaient à Peau de mer la vertu de la fontaine de Jouvence. C’est en effet une de ses qualités.
On était au cœur de l’été : cependant l’âge forçait ces Demoiselles à se couvrir de vêtements d’hiver : elles mettaient la robe selon le froid.
Elles avaient la Palatine, détrônée il est vrai en grande partie par la Mantille ; mais, Madame, de la Maison Palatine, avait mis en vogue cette fourrure, et on y restait attachée. On était à Page de la fidélité.
Et vraiment, les amies de Son Éminence étaient un modèle de fidélité aux modes d’une douzaine d’années.
La Palatine, par excellence, avait été de plumes de coq teintes de couleur de feu : on en avait porté aussi de sourcis de hanneton. Celles de ces Demoiselles étaient de martre.
L’une de ces Dames conservait dans sa parure des colliers à la Reine, des pendants d’oreille de perles en Girandole, des Colliers de Blondes de soie, montés sur un ruban de taffetas avec un nœud ou touffe de ruban de soie, de toutes couleurs, devant et derrière. On nommait ces colliers Espagnolettes. Les Demoiselles du bel air plaçaient au milieu du nœud de devant un diamant ou une autre pierre de couleur.
Une autre gardait une robe ouverte par devant, de velours ciselé, gaufré en plein de Damas à Cartouche, à Fleuupns , et à grands ramages de Florentine , espèce d’étoffe imitant le Damas des Indes. Ces robes ouvertes avaient des corps ou des corsets, avec des échelles de rubans, ou des Crevées de tresses d’or, d’argent, de soie ou de pierreries. Elles se portaient sur de très-amples paniers, dont quelques-uns étaient à ressort.
Les souliers, assortis, appelés de Chine, étaient de peau peinte et chamarrée ; on en portait aussi de brodés ou de chamarrés de paille, ouvrage qui se faisait dans les couvents.
lleiitrécs le soir, dans les chambres de l’hôtel, chambres très-sombres, meme en plein jour, tant les fenôtres d’alors, vitrées de petits carreaux, joints avec du plomb, laissaient passer peu de lumière, ces Dames, se coiffaient de la Marmotte, espèce de Dormeuse, qui avait du rapport avec celle qu’on avait nommée Maintenon.
Je ne saurais bien fixer l’année où ces personnes de la Cour vinrent à Dieppe; d’ailleurs, comm^ jel’ai dit, cela n’est pas de l’Histoire authentique; maife, dans tous les cas, ce dut être avant la Royauté de la Fève du Cardinal.
André* Hercule de Fleury, Cardinal, ancien Evêque de Fréjus, Grand Aumônier de la Reine, Abbé des Abbayes de Saint-Étienne de Caën et de Tournus, Ministre d’État, Sur-Intendant Général des Postes et relais de France, Proviseur de la Maison de Sorbonne, 1 un des quarante de l’Académie Française, Honoraire de l’Académie Royale des Sciences et de celle des Inscriptions et Relles-Lettres, et ci-devant Précepteur du Roi, mourut à Issy, le 29 janvier 1743, k l’âge de 89 ans, sept mois, sept jours.
Jhgnore aussi, où la société logea.
Mais en 1778, il s’était formé, k Dieppe, sous le nom de Maison-de-Santé , un établissement autorisé du Gouvernement.
Lépecq de la Clôture, célèbre médecin, s’empressait de de l’annoncer, et il disait : « qu’on y trouvait toutes les commodités possibles pour prendre les bains de mer avec le plus grand avantage. »
J’ai ouï dire k des personnes de Dieppe de ce temps- Ik, que l’Hôtel des Bains, dont il s’agit, était où se trouve aujourd’hui l’ Hôtel-Roy al ; mais il y a cette différence entre les deux Hôtels, que la vieille maison avait devant elle, du côté de la plage, la haute et sombre muraille qui couvrait la ville vis-k-vis de la mer, tandis qu aujourd’hui toute la façade dégagée, et agrandie d’adleurs, a vue plongeante sur les flots.
C’est dans son ouvrage, dédié au Roi, publié par ordre du Gouvernement, et intitulé : Collection d’Obscrvations, sur les Maladies et Constitutions épidémiques, relatives aux différents Climats de la Normandie, que Lépecq de la Clôture parle de cet établissement.
D’après ce qu’il dit, le grand remède, qu’on pourrait, ce me semble, appeler Topique-de-Mer, devait être déjà employé assez fréquemment. Voici le passage : « Nous pourrions en citer des succès qui nous sont connus. Mais on sait en général que l’action du sel marin, tenu en dissolution, consiste à exciter plus vivement le jeu des solides, à rendre la circulation plus accélérée, les sécrétions conséquemment plus abondantes surtout celle de l’urine et de la sueur. Le bain d’eau de mer désobstrue, plus efficacement que celui d’eau douce, les glandes et viscères, particulièrement les glandes cutanées, et ses effets sont constants contre les maladies de la peau, la gale , la goutte rose ; contre les obstructions naissantes et invétérées du foie, de la rate, des glandes mésentériques, les vieux rhumatismes, etc. , etc, , enfin pour prévenir les hydropisiés, les tympanites menaçantes. »
Certes, voilà toute une Pratique prouvant que le traitement par le bain de mer, était un objet d’étude poulies médecins français à cette époque. L’établissement de la Maison de Santé de Dieppe, le dit d’ailleurs.
M. Gaudet, cite Muret, de Dijon, comme s’étant occupé spécialement du bain de mer en 1769, et il ajoute : que c’est le premier médecin français qui traite de ce sujet.
La Maison de Santé, autorisée par le Gouvernement, s’éleva sans doute à Dieppe, parce que l’habitude de baigner à Dieppe, était prise, et depuis long-temps.
J’ai cité la petite Comédie de 1725 ; or, voici, en 1778, plus d’un siècle d’écoulé.
D’ailleurs, j’ai la preuve qu’on amenait à Dieppe, plus
de cinquante ans avant 1725, les infortunés menacés d’hydrophobie.
Les écrits de vieux médecins, de grand renom, où l’on trouvait citées des guérisons de la rage par l’immersion, avaient nécessairement porté à y conduire ceux pour qui on pouvait craindre cette horrible maladie.
Je lis dans Thomas Burnet, Ecossais, Médecin ordinaire du Roi de la Grande-Bretagne, édition de 1691 :
« C’est la coutume d’envoyer à la mer ceux qui ont été mordus par les chiens enragés, pour y être plongés trois fois, au commencement de la morsure et auparavant qu’ils craignent l’eau. Ce remède est ancien, Ceîse en fait mention. Un enfant de dix ans de Delpht, ayant été mordu d’un chien enragé, je conseillai de le plonger dans la mer, pour empêcher qu’il ne retombât dans l’hydrophobie, et étant revenu à la maison, je luy fis boire trois onces et demie de décoction de gentiane dans du vin, y ajoutant deux scrupules de thériaque, et il ne sentît plus de mal. »
Ajoutons, que Thomas Burnet n’en employait pas moins la scarification, y appliquant une ventouse avec beaucoup de flammes. Ce sont ses expressions.
Petrus, Forestus, Scholt, disait avoir guéri plusieurs personnes pour leur avoir donné seulement de la thériaque après les avoir plongées dans la mer.
Helmont, Joann. raconte qu’il vit un jour passer près de Gand un vaisseau dans lequel il y avait un vieillard lié avec des cordes, en ayant une sous les aiselles, par laquelle il était attaché à une Antenne. « Je demandai, dit-il, ce que signifioit ce spectacle. Un des matelots me fit réponse que ce vieillard étoit enragé, et qu’il avoit été mordu, il y avoit quelque temps, par un chien enragé. Je demande pourquoy on le menoit h la mer, si c’étoit pour le faire mourir? Non, me dit le matelot, c’est pour le guérir, ajoutant que la mer avoit la vertu de guérir
sur-le-champ de la rage. Je leur oüris de l’argent pour me recevoir dans le vaisseau et être présent à cette action. Après avoir vogué environ un mille dltalie, deux hommes abaissent un bout de la vergue, et enlèvent l’autre où étoit le vieillard, le laissant ensuite tomber dans la mer, et le laissant dans l’eau l’espace d’un Miserere } ils le plongèrent deux autres fois l’espace d’un Are Maria; ils le placèrent ensuite sur le dos, sur un vaisseau rond, le couvrant d’une casaque. Je croyois qu’il fût mort, et qu’on se mocquoit de moy; mais, d’abord qu’il fût délié, il commença à rejetter ce qu’il avait bû, et il revint aussitôt, et bien guéri de sa rage. Je demeurai fort attentif, et je fis dessein de m’en bien souvenir, me persuadant que ce remède ne seroit pas inutile dans les autres délires. »
Voilà donc l’idée d’une application nouvelle, qui germe dans l’esprit de Joann. Helmont.
J’ai fait ces citations de vieux médecins pour montrer que nécessairement on devait, depuis bien long-temps, conduire à Dieppe de ces pauvres malades; mais, j’ai parlé d’une preuve. La voici : Elle m’est offerte par un voisin, obligeant et instruit, qui me communique le passage d’une lettre de Madame de Sévigné, du vendredi 1 3 mars 1 671 .
« Au reste, si vous croyez les filles de la Reine enragées, vous croyez bien. Il y a huit jours que Madame de Ludres, Coëtlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d’une petite chienne qui était à Théobon; cette petite chienne est morte enragée ; de sorte que Ludres, Coëtlogon et Rouvroi, sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste; Benserade en étoit au désespoir; Théobon n’a pas voulu y aller, quoiqu’elle ait été mordillée. La Reine ne veut pas qu’elle la serve, qu’on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. Ne trouvez-vous point que
JiUdres ressemble à Andromède? Pour moi, je la vois attachée au rocher, et Tréville sur un cheval ailé (jui tue le monstre. Ah, Zésu! matame le Grirjnan, Vétranze sose t’être zettée toute nue tans la mer. »
Madame de Sévigné fait parler sa plume selon la prononciation de cette pauvre et belle de Ludres, si triste de son bain.
Dix-neuf jours après, l®'' avril. Madame de Sévigné l’avait vue : « J’ai vu Madame de Ludres ; elle vint m’aborder avec une surabondance d’amitié qui me surprit ; elle me parla de vous sur le meme ton ; et puis tout d’un coup, comme je pensois lui répondre, je trouvai qu’elle ne m’écoutoit plus, et que ses beaux yeux trottoient par la chambre : je le vis promptement, et ceux qui virent que je le voyois me surent bon gré de l’avoir vu, et se mirent à rire. Elle a été plongée dans la mer, la mer l’a vue toute nue, et sa fierté en est augmentée ; j’entends la fierté de la mer ; car pour la belle, elle en est fort humiliée. »
Il ne paraît pas que l’accident ait eu de tristes suites. Le 29 juillet suivant, plus de quatre mois après. Madame de Sévigné le rappelle, en contrefaisant encore cette pauvre Madame- de Ludres. Ce ton eût été bien déplacé si un malheur fût résulté de la morsure de la petite chienne. Madame de Sévigné était rieuse, enjouée, décochait volontiers un trait, mais elle avait de la sensibilité, de l’effusion, une piété qui ne lui eussent point permis un badinage mêlé à un terrible souvenir.
« On me mande que le comte d’Ayen épouse mademoiselle de Bournonville ; Matame te Ludres en est enrazée. »
. La plage de Dieppe servait donc pour le bain médicinal dans le 17® siècle. Le célèbre médecin Pecquet, qui était de Dieppe, d’un grand renom à Paris, et par toute l’Europe , avait peut-être conseillé l’envoi des Filles de la
Reine. L’emploi de ce bain était rare, je l’admets : se bornait-il au cas d’hydrophobie? Je me persuade qu’on usait de ce moyen dans plusieurs maladies, pour lesquelles les médecins de l’antiquité avaient ordonné l’usage de l’eau salée, et même la promenade sur les flots.
On a vu que Joann. Helmont, en réfléchissant sur le traitement du vieillard enragé, se persuada que ce remède ne serait pas inutile dans les autres délires. C’est ce qui se lit au Traité qui a pour titre de Vidée.
Il serait donc possible que Dieppe eût été dès-lors quelque chose approchant de ce que Monsieur Gaudet trouve en Angleterre, au moment où le bain de mer va prendre véritablement une exteirsion inconnue jusque-là.
J’attribuerais volontiers au peu d’étendue que ce mode de traitement a eu autrefois , le silence de Jean Guintherre.
Je crois me souvenir d’avoir lu, dans de vieux registres d’Apothicairerie, commençant par l’invocation : Ad majorem Dei gloriam ou SU nomen Domini henedictum, le nom d’un personnage qui était dit, Aux bains : et ces registres sont, si je ne me trompe, antérieurs à l’ouvrage de Lépecq de la Clôture. Je n’ai pu retrouver ce nom parmi un grand nombre d’autres du courant.
Mais, j’ai apperçu, dans l’un de ces registres, un fragment de Consultation, écrite probablement pour un malade qui était à Dieppe. Ce fragment peut avoir de l’intérêt dans la question.
« A proportion, y est-il dit, qu’il sentira du soulagement, je voudrois qu’il se lavât ou se baignât les tempes et les paupières avec de l’eau de la mer, et quand il aura trouvé un Chêne de mer, qu’on appelle Madrépore, qu’il s’en servît pour se frotter de temps en temps les tempes et les paupières, mouillant d’avaiK^ le Madrépore dans un peu d’eau de la mer tiède.
» Aussitôt qu’il aura trouvé quelque Madrépore, je le
prie de m’en faire informer pour <[ue je lui enseigne la façon de le préparer et de s’en servir ; car il y a dans cette plante une partie admirable, et pour sa maladie, et pour nombre d’autres.
» Il y a plusieurs espèces de Madrépores : les uns s’approchent du Corail et sont de cette nature. Elles ont plusieurs vertus.
» Il y en a trois autres qui diffèrent du Corail, ce sont :
» La première, le Madrépore qui est garni de petites vessies.
» La seconde, celui qui n’a point de vessies et dont les branches se terminent sans capsules.
» La troisième, la Coralline connue pour un très-bon vermifuge.
» La première espèce est celle que j’estime le plus. Ses capsules contiennent un sel et un savon naturel.
» On doit exposer cette plante, surtout les capsules, en l’air, et les y laisser calciner par l’ardeur du soleil. Elles , se chargent alors d’une poussière noire qu’on doit réduire en poudre impalpable qu’on nommera, Ethiops végétable.
» Cette poudre est admirable dans toutes les maladies des glandes. On doit la mêler avec d’autres drogues telles que celles qui entrent dans la composition de l’Electuaire ci-dessus, ou autre de cette espèce, que les indications marqueront.
» Il faut la tastonner, parce qu’elle fait souvent vomir, si on la donne seule. On doit commencer par six ou sept grains, et monter par degrés à quinze ou vingt grains.
» Délibéré à Paris, ce neuvième jour d’octobre 1752.
» Cantirell,
» Docteur Régent de la Faculté de Médecine de Paris. »
Ainsi, en 1752, Caj^tirell, si j’ai bien lu son nom, faisait faire emploi de l’eau de mer ; il y ajoutait la poussière du varech. Ce qu’il appelle Madrépore, garni de petites
vessies, est évidemment le varech vésiculeux qui tapisse nos rochers : la poussière lui en paraît un spécifique admirable. Or ce varech est la plante même dont la chimie moderne tire l’iodure de potasse, de grand usage aujourd’hui dans la Médecine.
Mais, je ne veux pas me livrer à ces recherches. Les bains de mer tels qu'ils sont maintenant, Fonts de Santé, pour ainsi dire, sont certainement modernes.
Il me suffit d’avoir cherché à établir pour Dieppe, une espèce de Patriarchat.
Ce bain n’était pas assez passé dans la confiance des médecins , dans la pratique , dans les besoins du public pour qu’il n’eût point le sort de beaucoup d’autres choses en France, qui s’arrêtèrent au milieu des dissensions civiles.
C’est en France que vous voyez le germe de presque tout ce qui commence ; mais c’est ailleurs que la graine, emportée par la tempête, va produire des moissons.
Notre histoire est pleine d’idées ainsi dispersées.
Dieppe en donne un exemple signalé. L’idée y commande, dans le 1 4® siècle, d’aller chercher des pays nouveaux : on franchit les limites anciennes ; on va à la côte occidentale d’Afrique fonder une colonie ; mais les guerres avec l’étranger, jointes aux guerres civiles , forcent cà tout abandonner.
L’annonce faite par Lépecq de la Clôture, et que j’ai produite un peu plus haut, est tout ce que nous trouverons sur la Maison de Santé , autrement les Bains de Dieppe, dans la dernière partie du 18® siècle.
L’an 1789 va sonner. Notre plage se couvrira d’épaulements et de batteries , on y élevera , devant l’tlôtelde-Ville, un peu plus au Nord, un grand monticule à deux terrasses, qui s’appellera la Montagne, du nom de la Montagne de la Convention ; de jolies demoiselles , de belles dames iront au loin chercher, dans leurs petites brouettes, la terre pour élever, le gazon pour couvrir la
Montagne ; on va échanger des boulets avec les Croiseurs anglais; les Bateaux-plats, les Chaloupes-canonnières, les Corsaires de la Manche vont ancrer dans les eaux mômes des bains de Dieppe.
La plage, où la brise de l’Été forçait les Dames de la Société du Cardinal-Ministre de Fleury à se couvrir de leurs Palatines, va servir aux fêtes de la Révolution.
Voici le Programme de la Fête du 23 Thermidor, 40 août, h Dieppe.
Art. 4®‘‘.
« La Fête de l’Anniversaire du 4 0 Août sera annoncée ledit jour, 23 Thermidor, huit heures du matin, par une salve d’artillerie.
» Les cérémonies de la Fête s’exécuteront dans le Champ-de-Mars. (La partie de la plage comprise entre la rue dont Saint-Jacques forme le fond, et celle d’où l’on voit la Bourse et la Poissonnerie.)
» L’Autel de la Patrie sera orné de drapeaux tricolores, couvert de sabres, haches et massues.
» En face de l’Autel, paraîtra un trône avec tous les emblèmes de la Royauté, un diadème et un cahier intitulé en gros caractères. Constitution de 4794.
» La garde nationale et la troupe en garnison prendront les armes.
» Les Autorités civiles et militaires seront invitées à se réunir à l’Administration.
» A quatre heures précises, le Cortège, précédé de groupes de jeunes enfants, sortira delà Maisoiî-Commune, pour se rendre, avec un détachement et la musique, sur le Champ-de-Mars par lame Sailly (rue qui va à la Bourse.)
» Il sera tiré une salve d’artillerie au moment où le Cortège entrera dans le cercle formé par la force armée.
» Le Cortège parvenu à l’Autel, le Président prononcera un discours analogue à la Fête, il distribuera ensuite aux deux groupes les armes déposées sur l’Autel.
» Les deux groupes ainsi armés, s’avanceront vers le trône, les tambours battront la charge, et le trône avec ses attributs sera renversé ; cette destruction sera suivie d’une décharge de mousqueterie. (Chaque homme armé, venant à la file, déchargeait son fusil, comme on le fait sur une tombe avant qu’elle se ferme.)
» Les groupes revenus à l’Autel, au son des fanfares, déposeront leurs armes, et le Président entonnera un hymne, la musique et les citoyens continueront.
» Le Président distribuera des drapeaux aux groupes, en prendra lui-même, et tous ensemble, accompagnés des Autorités, les iront planter sur les débris du Trôjie détruit.
» Entre l’Autel et les Drapeaux la Force armée défilera.
» La Cérémonie se terminera par une conduite en pompe du Cortège par la Force armée à la Maison-Commune, et en quittant le Champ-de-Mars une salve d’ Artillerie sera tirée. »
La Noblesse à émigré, le Tiers-État reste à ses comptoirs où sont entassés les Assignats : quelle clientèle les Bains pouvaient-ils avoir? La France retentissait des bruits des combats et des exécutions. Gloire et deuil immenses, tels étaient son drapeau et ses vêtements.
Vers ISIO, 1811, seulement quel(jues Baigneurs reviennent ii Dieppe.
Jadis, au temps des ravages des Varengiens, écume de la mer, comme le varech errant, nos côtes avaient été désertées aussi : ce fut sous Charlemagne qu’on y revint, et de son règne datent la plupart des établissements du rivage.
Il venait bien, il est vrai, par-ci par-là, avant 1810, 1 81 1 , quelques malades. Feu M. le Docteur Lefrançois le dit dans sa Thèse, imprimée en 1812; mais le nombre en était si petit que c’est à peine si on peut y donner le nom de transition .
M. le Docteur Lefrançois, avant de se faire recevoir Docteur, exerçait à Dieppe la médecine, comme Officier de Santé.
Sa Thèse, pour le Doctorat, est : Sur les Bains de mer.
Il y dit : « qu’ayant eu occasion, depuis plusieurs années, de faire administrer les bains de mer à un certain nombre de malades, qui lui avaient été adressés par plusieurs médecins distingués, il a cherché à faire l’application des principes, qu’il a énoncés plus haut, à l’eau de mer, que les anciens ont eux-mêmes employée comme mnyen thérapeutique. »
Dans la première partie, il considère :
Les propriétés physiques et chimiques de la mer.
Dans la seconde :
Ses effets immédiats et secondaires, lorsqu’on l’applique à l’extérieur ou qu’on la prend à l’intérieur.
Dans la troisième, il expose :
Le parti que l’hygiène peut tirer des bains de mer.
Dans la quatrième, il parcourt :
Le tableau des maladies pour le traitement desquelles l’eau de mer a paru avoir de l’efficacité. Il y signale en même temps les maladies qui pourraient être aggravées par son emploi.
Dans la cinquième section enfin il rassemble :
Quelques préceptes pour le mode d’administration de ce médicament.
On voit, par les études que M. le Docteur Lefrançois indique dans sa Thèse, que la question des Bains-de-Mer n’était pas entièrement négligée en France, et qu’avec le temps, la conjoncture, Dieppe, qu’on connaissait par la tradition, reverrait ses Bains fréquentés.
Et déjà dès 1812, il y avait un petit établissement nouveau.
Je lis dans la même Thèse :
« Il y a à Dieppe, sur le bord même du rivage, un établissement où l’on peut prendre des bains de mer à tous les degrés de température. Lorsqu’on les prend à la mer, on a des tentes pour se déshabiller et s’habiller. Des guides très-surs, conduisent et soutiennent les baigneurs. Dans certains cas, on se sert de voitures dont la caisse offre un cabinet fort commode, et la cave une baignoire à claire-voie. »
Les voitures, poussées à bras, étaient ramenées de Teau par un cabestan. On se baignait aussi de cette façon à Brighton.
Cet établissement, fondé par M. de Paris, poulieur à Dieppe, était à peu près où est le Restaurant des Bains froids; mais au lieu d’être perpendiculaire à la mer comme le Restaurant, il se trouvait en travers. On l’appercevait en dehors des épaulements, sur un grand et triste amas de galets. M. de Paris se servit d’abord de la baraque que M. Deschamps, charpentier de navires, avait bâtie pour son chantier, où il ne fut construit qu’un grand bateau de pêche appelé la Charlotte.
Il fit ensuite à ce réduit quelques additions un peu plus solides, et comme le Génie militaire défend toute construction en briques sur la plage, il eut de grandes difficultés à élever une cheminée. Le Commandant de Place, Loritz, ancien Chef d’Escadron , chargé, depuis l’an 8, de la défense de la ville et du château, et du main-
tien des règlements militaires, avait toujours sa longuevue braquée sur les constructions naissantes de M. de Paris, et, du haut de sa tour, lui criait avec son accent allemand : Zi ti faire paraître zeulement un brique, zi ti li fitche vas à voups de vanon : enzends-ti ?
L’achèvement d’une cheminée invisible fut une grande et habile victoire.
La Reine de Hollande, Hortense, ayant fait savoir qu’elle viendrait prendre des bains à Dieppe, M. de Paris édifia pour elle, un petit pavillon en colombage.
Ce petit pavillon, élevé sur le sommet grisâtre et nu du galet, était très-modeste ; à l’extérieur les solives du colombage étaient peintes en bleu, les entre-deux en blanc; il y avait devant, un tout petit jardin^ orné de giroflées qui se plaisent à l’air de la mer, pourvu qu’elles aient un peu d’abri ; il y avait à l’intérieur, une petite salle de repos, un cabinet de toilette qui était à l’Ouest, une autre petite pièce au Nord, servant à différents usages, et une autre de sortie pour aller aux bains.
Le Pavillon de la Reine Hortense occupait la place qui se trouve aujourd’hui entre l’atelier de peinture de M. Jugelet et la balustre du bord de l’eau.
C’est à tort que l’on croit que ce pavillon fait aujourd’hui partie du Restaurant des Bains. Ce restaurant est bien à la vérité formé des anciennes constructions de M. de Paris, qu’on a mises perpendiculaires à leur première ligne; mais, le pavillon de la Reine a été détruit. La partie que l’on indique comme ayant été ce pavillon était le bureau de l’Etablissement.
La Reine Hortense ne séjournait pas à Dieppe. Elle logeait au village d’Offran ville, à six kilomètres environ de la ville, dans la jolie maison qui est à M. de Boishébert, où l’on arrive par une magnifique avenue de hêtres du côté de la roule du Havre, avenue ayant une belle perspective ; car dans l’été le soleil se couche au bout, un peu avant
qu’il disparaisse dans la nier. Pour donner de la vue du côté de l’intérieur du pays, on avait élagué quelques arbres formant un grand rideau.
Lorsque la Reine venait au bain, elle faisait annoncer son arrivée par un Coureur, vêtu de rouge, culottes courtes, bas blancs, qui devançait la voiture.
Ce coureur avait une grande réputation d’agilité, et le bruit était même répandu que lorsqu’il rencontrait une voiture il sautait par dessus.
Tout, dans la Reine, dénotait beaucoup de souffrance ; sa maigreur était extrême; sa beauté se trouvait fortement altérée ; sa figure conservait ses beaux linéaments, mais une attristante pâleur y était répandue. A son arrivée au pavillon, elle recevait les soins empressés de ses Baigneuses, pour lesquelles elle était très-bonne. On les nommait : mère Biloquet, femme Destain, Roussel.
M”® Roussel, venait de se marier à M. Paray, Clerc du Trésor de l’église Saint-Remi.
Les Princes , ses fils , ' accompagnaient leur mère. Ils étaient vêtus de vestes à la Turque, de couleur rouge, avec deux glands noirs qui pendaient par devant. Dès que les deux enfants étaient descendus de voiture, ils se mettaient h jouer sur ce grand amas de galet où était assis le pavillon ; ils prenaient grand plaisir à jeter de ces pierres rondes dans la mer, à en faire sortir des lueuçs en les frappant l’une contre l’autre : Ils auraient bien pris part , sans doute , aux batailles que les enfants de Dieppe se livraient alors avec ces galets. L’amiral Duquesne, avait commencé par là ; car la petite guerre durait depuis long-temps.
La Reine, après son bain, se reposait un instant. Elle promenait ses regards sur les flots auxquels elle venait demander la santé. On n’y découvrait d’autre voile française que celle de quelque bateau pêcheur. Mais ,
au buut de la vue, se promenait le Croiseur anglais qui sans cesse surveillait l’entrée du port.
L’aspect de la vaste mer n’écarte pas la mélancolie ; au contraire il l’inspire, en nous faisant rentrer dans le sentiment de notre faiblesse et de la courte durée de nos jours. Qui sait si, se laissant aller à la rêverie des pressentiments, la Reine n’apperçut pas dans le vague de l’horizon quelque spectre qui la fit tressaillir dans son repos languissant ; quelque grand fantôme, comme on en voit un sur une des colonnes antiques qui se dressent encore dans Rome, et où se mettent en route les légions de l’Empereur? Peut-être vit-elle le soleil se voiler de sinistres nuages.
« Et qui oserait dire que les présages du soleil soient trompeurs? »
Ainsi parle le Poète immortel, lorsqu’il va décrire les prodiges qui accompagnèrent la fin de César ; il ajoute :
« Jamais, les terribles comètes n’avaient tant brillé. »
Et naguère le ciel du Nord, où nos drapeaux avaient été portés si loin, ne s’était-il pas éclairé, au déclin des grands jours, d’une de ces longues et brillantes comètes qui se montrent à de certaines époques h la terre ; et une rumeur s’était répandue : on disait que c’était la comète qui avait paru à la mort de César !
La Reine ne prit pas beaucoup de bains ; elle se baigna huit à dix fois seulement.
Alors venait aussi aux Bains de Dieppe, Madame la Comtesse de Ségur. C’était une belle Dame qui portait une magnifique robe de velours bleu.
Monsieur le Comte de Ségur, deux ou trois ans auparavant, avait dit un mot qui avait fait sourire l’Empereur, et qui avait été considéré comme très-heureux dans le monde officiel.
Se trouvant un peu en retard aux Tuileries, où il avait heure donnée, et craignant l’irritation de l’Empereur qui
exigeait la plus grande ponctualité, il s’écrie en entrant : « Sire, excusez-moi, j’ai été arrêté dans votre Palais par un encombre de Rois ! »
Une personne vêtue et voilée de noir prenait son bain sans causer avec qui que ce soit. Son aspect faisait une certaine impression parmi les femmes du bain. On ne savait quelle était cette personne mystérieuse, et je n’ai pu le savoir non plus.
Peu de temps après le départ de la Reine, une furieuse tempête battit le bord. Le pavillon du bain faillit être détruit; il fut quelques heures comme en détresse sur son sommet de galet ; la mer lança ses vagues à l’entour, et elle fit une espèce d’île de cette partie du rivage.
Puisque j’ai nommé les aides-baigneuses de l’Etablissement de M. de Paris, il est juste que je nomme les guidesbaigneurs. Les guides baignent aussi les Dames.
Le Guide-baigneur, est l’homme, à peu près amphibie, qui vous conduit au milieu des lames, en vous tenant par la main, comme pour vous présenter à son élément, ou bien, si vous le voulez, comme un maître de danse ; qui vous apprend à sauter, c’est-à-dire à quitter terre un moment, pour que vous vous éleviez 'au-dessus des lames, lesquelles, sans cette danse haute, rouleraient sans égard, par dessus votre tête ; qui vous prend dans ses bras pour vous plonger, à l’inverse du saut de carpe, et non par le talon, comme Tliétis son fils Achille; qui est un fonctionnaire chargé de vous conserver, dans l’élément liquide, de vous ramener saine et sauve ; qui, loin de la terre ferme, a un tête à tête avec vous ; qui peut vous donner un avis salutaire sur le nombre de minutes que vous devez passer dans le bain, sur la conduite du bain en un mot; qui, dans les temps classiques, eût été appelé un Mentor : le guide-baigneur est, comme on le voit, un pilote de premier ordre ; aussi d’ordinaire, s’attache-t-on beaucoup à son Baigneur ; il y a des réputations de Baigneurs bien
établies, et de douces paroles pour le Haigiieur, ({uc bien d’autres envieraient ; je ne trouve rien dans l’antiquité qui puisse lui être comparé.
En contact avec la haute société, il aime les noms de dignité; aussi s’ empresse- t-il de saluer des noms de Comtesse, de Baronne toutes les belles étrangères qui arrivent.
Sans doute il y avait dans les Bains antiques des Esclaves préposés au service du bain ; un petit garçon vous présentait la Strigile d’or ou d’argent, la Gulte, faite de corne de Licorne (de Rhinocéros probablement) ; la Strigile pour racler le corps, (les Indiens, au dire de Strabon, en avaient de fort légères en ébène) ; la Gutte, espèce de burette qui ne laissait tomber que goutte à goutte, l’huile parfumée dont on se frottait avant de reprendre ses vêtements ; mais tous ces gens-là n’avaient aucune responsabilité, n’avaient point de surveillance sérieuse à exercer ; au contraire souvent devaient-ils fermer les yeux ; tandis que le Baigneur, homme libre d’ailleurs, très-officieux il est vrai, mais volontairement, doit avoir les yeux toujours ouverts, et doit vous rendre a la Société plus fraîche que si vous sortiez du lit.
Les guides-baigneurs de M. de Paris étaient, le père et le fils Roussel, (parqueyeux de leur état, c’est-à-dire exploitant un parc de pêche), Destain, tourneur d’os, (une ancienne industrie de Dieppe), Biloquet, vieux matelot; un vieux qui sans doute avait garde la tradition, qui avait du baigner des enragés, et qui savait peut-etre qu en 1 /18, l’Académie française, si réservée avec tout ce qui n’était pas Belles-Lettres, avait fait cependant exception en faveur du bain de mer.
En effet on lit dans son Dictionnaire, au mot Baigner : Ceux qui sont mordus de chiens enragez se vont baigner à
la mer.
M. Étienne Roussel , père , était un très-renommé Baigneur; son nom s’étendait du moins jusqu’à Pontoise,
puis(|ii’un riche meunier de cette ville, ayant été mordu d’un chien, vint à Dieppe se faire baigner par Roussel père, à tout prix. La besogne fut rude, car on était en hiver. Roussel accomplit son devoir : le meunier fut baigné trois fois, partit bien réchauffé, bien rassuré ; è quelque temps de Ih, il écrivit qu’il se portait bien.
Ainsi voilà deux hommes du même nom et, pour ainsi dire, deux liomogénies, qu'on me passe ce mot, qui se placent, en France et en Angleterre, au commencement de l’histoire du bain. Russel, dont h parlé M. Gaudet, Russel de l’autre côté de la Manche, et Roussel de ce côté-ci, à Dieppe.
Deux fois envahie, en deux années, 1814, 1815, l’Empereur dans la petite île d’Elbe d’abord, ensuite sur ce rocher pélagien, au bout de l’Atlantique, où son corps est mort, la France n’avait pas éprouvé de commotion sociale assez forte pour que l’usage du bain de mer fût interrompu.
Après la chute de l’Empire, on continua à venir à Dieppe. La belle Duchesse de Montebello, s’y rendait avec sa jeune et belle famille; le nombre des baigneurs s’accroissait même chaque année: les Anglais d’ailleurs, débarquant, empressés, au Continent d’où leurs promeneurs avaient été exclus tant d’années, nous apportaient, avec le goût de l’étude du moyen-âge, développé chez eux tandis que, bloqués dans leur île conservatrice, ils avaient dû vivre de leur fonds d’antiquité, d’où Walter Scott avait tiré tant de charmantes fleurs, nous apportaient l’habitude et la mode du bain de mer : deux des grandes choses du siècle actuel : le Bain de mer et l’Étude popularisée des vieilles églises et des vieux châteaux.
J’ai vu en France les prémices de cette étude : Châteaubriand nous avait préparés à les aimer : Langlois, du Pont-de-l’Arche, grand artiste et vrai poète, un savant,
un cœur que tout le monde aimait, qui m’a honoré de son amitié, recevait à Rouen les Anglais, à leur première étape d’exploration ; il les recevait dans sa pauvre maison ; mais Langlois était un prince qui ouvrait sa vaste science et ses riches cartons à tout le monde ; les Anglais entraient respectueusement chez lui; il causa beaucoup avec eux ; et ils trouvèrent un homme, un Français, qui en savait autant qu’eux sur le moyen-âge ; Langlois a été promoteur de cette étude en France ; j’ai assisté aussi au début du Bain de mer actuel.
Boulogne , dans cette institution , semblait devancer Dieppe : car, Boulogne devenait presque une ville anglaise : Boulogne, la ville des Camps et des Flotilles , des Bateaux-plats, dont le modèle avait été donné par un Suédois que j’ai connu, des Chaloupes-canonnières qui imprimèrent de rudes leçons à Nelson, monté sur son vaisseau de haut bord, au milieu d’une grande flotte, se bâtissait largement pour recevoir comme une colonie anglaise.
11 était évident qu’il y avait quelque chose à faire à Dieppe, que le petit Établissement de M. de Paris n’était qu’un commencement, ou plutôt était la transition d’un passé peu développé, â un large avenir.
La Comédie vient encore nous montrer Dieppe comme un lieu de voyage. Ce fut le 1®“^ mars 182i que MM. Wafflard et Fulgence, firent représenter, sur le second théâtre français, leur jolie comédie du Voyage à Dieppe.
— « Il faut qu’ils en aient une bien grande envie ; car voilà deux hivers qu'ils jouent au loto et qu’ils mettent de côté toutes les pertes faites au jeu pour servir aux frais du voyage.
— » J’avoue que je me fais une délicieuse idée de voir un port de mer. C'est, dit-on, un spectacle majestueux et superbe ; et dussiezvous rire de ma faiblesse, j’attache le plus grand prix à la partie de plaisir que nous allons faire. Depuis trente ans que nous sommes
mariés, vous savez que j’ai toujours eu le désir de voir l’Océan....
Or, nous sommes à la fin de février, et depuis huit jours dans 1 Équi-
noxc ; voilà le temps où les coups de vent, les tempêtes et les bourrasques, soulèvent les flots, brisent les esquifs, démâtent les vaisseaux.
— » Ob ! mon Dieu ! Monsieur, vous me faites peur.
— » Et tu conviendras que ce spectacle terrible offre plus de beautés à l’œil d’un Parisien, qu’une mer tranquille par un temps calme. Ensuite nous sommes dans le Carnaval j nous partons ce soir, nous arrivons demain à Dieppe. »
Il est vrai que, dans cette comédie, il n’est pas question des Bains ; mais, M. D’Herbelin fait assez savoir qu’il se soucie peu d’une mer calme, où l’on se baigne: il lui faut une tempête d’Equinoxe.
Il est probable que MM. Wafïlard et Fulgence n’auraient pas trouvé le sujet de cette charmante pièce, si Dieppe n’avait pas déjà pris faveur dans la société parisienne ; car on a beau avoir beaucoup d’esprit, toujours est-il qu’il faut avoir l’occasion d’une idée.
Monsieur le Comte de Brancas, d’une de ces familles qu'on voit souvent paraître dans nos vieux auteurs, était alors sous-préfet de l’arrondissement de Dieppe. Il prévit très-bien l’avenir des Bains et il se donna une peine extrême à former une Société qui développât l’entreprise.
Cette Société se forma, et elle se mit à l’œuvre en 1822.
M. de Paris fut obligé de céder la place; l’indemnité qu’on lui donna fut faible ; il avait travaillé beaucoup pour arriver au point où il était venu : il lui fallait mettre en jeu, à tout instant, un esprit industrieux; que de tactique pour élever une cheminée à la bouche du canon du château ! la nature du terrain lui offrait d’autre part d’excessives difficultés dans le percement d’un puits à travers la haute masse de galet ; enfin il se croyait arrivé au moment de se voir récompensé par une clientèle toujours croissante ; un habitant des environs de Rouen, radicalement et presque miraculeusement guéri par les bains de mer, avait valu à l’établissement de M. de Paris beaucoup de malades ; il lui fallait abandonner cet éta-
blissemeiit œuvre de sa pensée, de son labeui-, objet de ses espérances ; il en conçut un profond chagrin; il ne survécut presque pas la construction des grands liaiiis.
La nouvelle Société lança son Prospectus, que voici ;