PREMIÈRE PARTIE
banque servant alors de monnaie ; et c'est ce qui explique comment le public se prêta à la rapide extension de ces émissions pendant Tannée 1719.
L'activité dévorante de Law ne connut plus de bornes à partir de ce moment. La fabrication des monnaies^ l'exploitation des fermes générales et le remboursement des rentes et des offices eurent peine à satisfaire cette âme de feu.
La fabrication des monnaies fut abandonnée à la Compagnie des Indes pendant neuf années, moyennant 50 millions payables en quinze mois à partir du 1" octobre 1719.
Pour payer à FEtat ces 50 millions, Law eut recours à une nouvelle émission d'actions; 50.000 actions de 500 livres émises à 1.000 livres (soit 500 livres de prime) faisaient juste le capital nécessaire pour payer l'Etat. La souscription, autorisée par arrêt du Conseil du 27 juillet 1719, fut promptement couverte. Pour y participer, il fallait pour une nouvelle action (appelée petite-fille) posséder cinq actions (mères ou filles) anciennes. Le payement des 1.000 livres devait être opéré en vingt versements mensuels de cinquante livres chacun. Law s'engagea à cette époque (26 juillet 1719), en pleine assemblée générale, à faire rapporter aux actions 6 0/0 du cours actuel (1.000 livres) à partir du l^"" janvier 1720.
Les fermes, comme nous Pavons vu plus haut, avaient été adjugées aux frères Paris, qui avaient formé à cette occasion une société par actions. Le prix annuel, on se le rappelle, était 48 millions et demi. Law, par son influence, obtint de faire casser ce bail et de se le faire adjuger moyennant 52 millions. Du même coup, il tuait TAnti- système, et grâce aux réformes administratives qu'il projetait, obtenait pour la compagnie qu'il dirigeait une affaire fructueuse. Le contrat qui consacra cette double victoire est du 28 octobre {aliàs 27 septembre) 1719 ^
* Par arrêt du Conseil d'Etat du 10 (ou 12) octobre 1719, les fonctions de receveurs généraux furent supprimées, les finances de ces offices remboursées, et la Compagnie des Indes chargée de percevoir l'impôt direct comme le contrat des fermes l'investissait du soin de percevoir la plupart des impôts indirects, avec cette différence que ces derniers lui étaient affermés, tandis qu'elle n'avait le premier qu'à titre de régie.
Enfin l'entreprise la plus colossale que Ton eut jamais vue (le remboursement des rentes et des offices) vint compléter l'édifice prodigieux auquel il se dévouait. La somme nécessaire pour ce remboursement fut évaluée à 1 .500 millions. Le gouvernement prit l'engagement de payer annuellement à la compagnie 3 0/0 de cette somme ^ Le 12 octobre 1719, un arrêt du conseil autorisa cette vaste opération. Law^ pour la menei* à bonne fin, eut encore recours à des émissions d'actions, entreprises, cette fois, sur une échelle étourdissante. Dès le 21 août il avait promis 1.200 millions ; trois émissions successives de 100.000 actions de 500 livres chacune (13 septembre, 28 septembre et 2 octobre 1719) eurent lieu sur le pied de 5.000 livres l'action, payables par dixième de mois en mois. Il ne fut plus nécessaire pour cette souscription de posséder ni mères, ni filles, ni petites-filles; tout individu put souscrire autant d'actions qu'il possédait de fois 500 livres. Aussi l'empressement fut-il prodigieux, grâce à la hausse que les actions éprouvèrent depuis la fin de juillet, sous l'empire des excitants au quels Law soumit le marché.
« L'Europe assista, pour la première fois, aux grandes luttes de la cupidité dans lesquelles les passions, agitées comme aux époques solennelles de l'humanité, faisaient oublier, par leur sauvage énergie, la bassesse de leur cause, et dans lesquelles l'égoïsme lui-même acquérait une certaine grandeur ^. »
L'ardeur des souscriptions fit un instant tomber les anciennes actions à 4.000 livres, tandis que les cinq cents (on appelait ainsi les nouvelles actions sur lesquelles on ne versait d'abord que 500 livres) montèrent à 8.000 livres ; c'est que l'on réalisait les anciennes pour en employer le montant à souscrire des nouvelles. Le produit de cette souscription devant servir à rembourser les créanciers de l'Etat, ces derniers, par cette combinaison, ne pouvaient utiliser leurs fonds en souscrivant des actions. Sur leur réclamation, on rendit, le 26 septembre, un arrêt qui n'autorisait plus pour les souscriptions
' Soit 45 millions garantis sur les fermes générales, 2 É, Levasseur, p. 129.