PREMIERE PARTIE
il croyait pouvoir, sans injustice ni spoliation, remanier les monnaies, changer les poids et les titres à sa guise ; c'est sur ces données qu'il établissait son bénéfice de 12 millions. Dutot, inférieur à Law comme grandeur de conception, mais plus éclairé que lui sur certaines matières, le réduit à 4 millions ; et encore y a-t-il, croyons-nous, une exagération dans ce chiffre, surtout pour l'époque et après la création d'une banque d'émission. .
VI. — Enfin les bénéfices du commerce (à peu près le même chiffre chez Law et Dutot) constituaient la partie vraiment aléatoire des produits de cette immense Compagnie. Ce n'est pas qu'elle fut sans activité et n'existât (pour cette branche) que sur le papier. « Elle possédait 16 vaisseaux au mois de mars 1719. A la fin de la même année, 30 de ses navires mettaient à la voile pour la Louisiane, le Sénégal et Madagascar, pendant qu'une riche cargaison se dirigeait déjà vers les Indes orientales.
« La Compagnie des Indes envoya 18 vaisseaux chargés de marchandises d'Espagne avec 8 millions en espèces pour trafiquer sur les côtes de Guinée, de Coromandel, sur la Côte d'or, etc.
« Au commencement de Tannée suivante, une autre flotte, commandée par Martinet, revenait des mers du Sud avec une cargaison de 12 millions, et, au mois de mars, la Compagnie s'enrichissait encore par Tachât de 12 navires sur les chantiers de Saint-Malo ' ».
En Amérique, elle fonda la Nouvelle-Orléans, ainsi nommée en l'honneur du régent, protecteur du système. Elle s'appliqua à coloniser la Louisiane ; mais c'est là que fut le côté le moins heureux, disons le mot, le moins honorable de la carrière de Law. D'abord ce furent de faux prospectus, des écrits trompeurs qui alléchèrent les émigrés volontaires. Puis, lorsque le public apprit les mensonges de TEcossais, ce dernier employa pour peupler la vallée du Mississipi les moyens les plus iniques, les plus odieux. Nous n'entrerons
< É. Levasseur, p. 152, d'après Forbonnais, Lemontey et le Journal de la régence.
dans le détail ni des manœuvres frauduleuses, ni des actes de violence, dont la simple lecture ferait frémir, qui furent employés à cette époque néfaste, dans le cours de Tannée 1720, pour réaliser les idées du financier tout-puissant. Qu'il nous suffise de dire que les Bandouillers du Mississipi firent presque oublier les Dragons des Owennes.
Ce n'était certainement pas ainsi que la Compagnie des Indes, malgré l'activité prodigieuse déployée par son chef, pouvait réaliser 10 à 12 millions de bénéfices nets. Mais aussi Law avait-il compté sur un élément plus docile, et surtout sur des opérations plus facilement réalisables. Son génie fut en faute ici : au lieu de reconnaître franchement la voie erronée dans laquelle il s'engageait, il s'obstina dans son plan et, ce que c'est que le pouvoir absolu aux mains d'un sectaire ! il ne recula devant aucun moyen pour rompre une opposition qu'il n'attribuait, dans ses erreurs, qu'à la mauvaise volonté.
Ce vaste édifice contenait d'ailleurs en lui-même des germes de dissolution résultant de sa grandeur même. Law eûtil réussi dans ses projets de colonisation en Amérique; eût-il modifié ses idées sur les monnaies et le côté licite des bénéfices résultant de leur fabrication ; eût-il conjuré les conséquences fatales des désastres particuliers que la baisse forcée des actions devait amener ; eût-il réalisé comme administrateur public toutes les idées sages et pratiques qu'il faut lui reconnaître ; la Compagnie eût-elle enfin pu surmonter les difficultés inhérentes à la mise à flot d'un tel bâtiment, que sa dissolution devait encore arriver par suite de ses contraventions flagrantes à la grande loi de la liberté du commerce et même à celle de la liberté du travail. Le privilège et le monopole étaient ses premières et principales assises, et si Law, ce génie si actif, si inventif, si novateur, ne put suffire pour embrasser l'ensemble immense des opérations de cette société, qui pouvait espérer avoir, toujours et également, une universalité d'esprit à la hauteur de cette vaste conception ' ?
* Un contemporain, Pâris-Duverney, l'auteur même du visa de 1721, a ainsi apprécié la conception de Law : « Les gens éclairés ont jugé bien plus