PREMIERE PARTIE
Mais la tension extrême des ressorts financiers employés à mouvoir cette vaste machine ne permit pas d'attendre le développement de la maladie économique qui eût emporté tôt ou tard cette Compagnie. En vain Law fut-il d'autant plus prodigue de pensions et de gratifications que les difficultés intérieures grandissaient, en vain chercha-t-il par ces moyens à s'attacher le haut personnel politique de l'époque, en vain le régent lui donna-t-il tout le pouvoir jugé indispensable pour combattre les éléments de destruction qui commençaient à apparaître de toutes parts ; Fheure approchait à grands pas où le système et son inventeur allaient disparaître dans un tourbillon.
En attendant ce dénouement fatal, jetons un coup d'œil rapide sur la personne et les actes de Law à cette époque, en dehors de ses fonctions de directeur de la Compagnie des Indes et de la Banque royale.
En décembre 1719, Law fut nommé membre de l'Académie des sciences. Le régent voulut lui concéder une charge et un honneur mieux appropriés à la nature de son génie; il voulut le faire contrôleur général des finances, mais une
sagement de tant de réunions faites coup sur coup à la Compagnie des Indes. Ils ont senti qu'elle embrassait trop de soins à la fois pour s'en acquitter avec succès, et qu'elle y succomberait. Le commerce et la finance doiv.ent se tendre la main réciproquement pour se donner du secours. Mais leurs opératio)is sont trop différentes pour s'allier. La Compagnie des Indes orientales de Hollande, cette compagnie si florissante, ne s'est jamais immiscée dans les finances des Etats-Généraux, et son exemple aurait dû servir à diriger la conduite de M. Law. Pour former un établissement durable, il devait lui donner moins d'étendue, et suivre mieux qu'il n'a fait les règles de la saine politique. Il élève un grand corps au milieu de l'État, il le rend maître de toutes les parties du commerce de mer, il dépose en ses mains tout l'or et l'argent du royaume par le moyen de la Banque, il met à sa disposition tous les revenus du Roi. Un corps si puissant se trouve interposé entre le Prince et les sujets. Les fonds publics et particuliers ne circulent que par sa médiation; il devient la ressource nécessaire d'un grand nombre de citoyens, dont l'industrie ne peut s'exercer que pour lui. Était-il donc impossible qu'un jour le pouvoir exorbitant de la Compagnie des Indes devînt suspect au souverain ? Et la prudence n'exigeait- elle pas que, pour le rendre permanent, on le rendît moins formidable?» (Tome 1^^, pages 277-278.) Ce jugement est peu connu, et nous le préférons, dans ces teraies, à beaucoup d'autres, parce qu'il émane d'un homme d'affaires, plus praticien que théoricien, contemporain des faits et des idées qu'il juge, et que, en plus, il est modéré dans la forme, bien qu'écrit par un ennemi déterminé du système.
difficulté se présentait : Law était protestant. Il eut la faiblesse d'abjurer sinon ses croyances primitives, au moins la religion dans laquelle il était né et avait vécu * ; il se convertit au catholicisme et, le 5 janvier 1720, le jour même où les actions de la Compagnie des Indes atteignirent leur apogée, il fut promu aux fonctions de contrôleur général des finances ^
On rétablit même en sa faveur, le 15 mars suivant, la dignité de Surintendant des finances, abolie depuis Fouquet. Ces fonctions rafîranchissaient de la dépendance du garde des sceaux, d'Argenson, l'ennemi le plus constant du système et de son auteur.
Sa fortune à cette époque était immense; gagnée presque tout entière dans le système^, il la plaça, tant il avait foi dans la possibilité de l'application de ses idées et de leur durée, dans des propriétés bâties à Paris et dans des immeubles considérables en province ; il avait aussi des intérêts importants dans la Banque et la Compagnie des Indes. Il fit venir son frère Guillaume (esprit médiocre, dit Dutot, qui Ta connu) et Fenrichit à son tour.
Son avènement au contrôle et à la surintendance fut le signal d'une foule de réformes utiles qui, malheureusement, durèrent, en général, aussi peu que le système : abolition d'offices onéreux aux transactions, dégrèvement d'impôts peu productifs pour le Trésor et gênants pour les afîaires, généralisation des droits, tendance vers l'unité de l'impôt. Un instant on dut avoir Fespérance de voir un impôt unique, dit denier royal, remplacer cette foule d'impositions qui, par leur variété, prêtaient tellement à l'arbitraire. C'était une
* En pareille occasion Necker eut plus de force morale, et le Pouvoir dut, après quelques délais, renoncer à assimiler une différence de culte à une indignité.
2 II dut, en acceptant le contrôle général, résigner les fonctions de directeur de la Compagnie des Indes ; mais il conserva celles de directeur de la Banque royale.
3 Lorsqu'il vint s'établir à Paris, il apporta ou fit venir de l'étranger environ 1.600.000 livres. C'était sa fortune à son début. Quand il quitta le théâtre de ses actes financiers, il n'emporta que 800 livres, deux bagues d'une valeur de 10.000 écus chacune, et 5 millions en billets de banque, de valeur nulle, à l'étranger surtout.