PREMIERE PARTIE
Un arrêt du 10 janvier 1720 * autorisa la Compagnie à émettre au prix de 11.000 livres^ payables en créances sur rÉtat, savoir: 1.000 livres comptant "^ et 10.000 livres, dans un délai de six mois, des actions de la Compagnie des Indes.
Le 12, nouvel arrêt qui limite au l"'" avril le bénéfice de cette opération. Le rentier, ne se rendant pas encore à cet appât, un troisième arrêt du 6 février le menaça de réduire ses rentes au denier 50 (2 0/0) s'il n'opérait pas la conversion susdite dans les délais fixés. Cette mesure violente et inique contraignit enfin la majeure partie des créanciers à sortir de leur inaction, et sous l'empire de cette décision, la baisse s'arrêta quelques jours et les actions se maintinrent vers 9 à 10.000 livres.
C'est également à partir de cette époque que les émissions de billets prirent une extension inquiétante. A la fin de l'année 1719, elles montaient déjà à 1 milliard, c'est du moins le chifîre des autorisations accordées par le conseil ; mais il parait qu'il y eut des émissions non autorisées, ostensiblement du moins, qui augmentèrent le chifîre officiel. En outre, la grossièreté avec laquelle ces billets furent fabriqués (il fallait à tout prix aller rapidemement), fut un appât irrésistible pour les faussaires ^
Ces créations des billets répondaient, du reste, à un besoin momentané, il est vrai, mais réel. Aussi le billet gagna-t-il un instant 10 0/0 sur la monnaie métallique. Mais cela fut de courte durée, bientôt les émissions abondèrent au point d'avilir le billet, et cette époque correspondit à celle de la baisse des actions. Cette coïncidence est très explicable. Un grand nombre de réaliseurs, soucieux de l'avenir, convertirent leurs billets en espèces pour diriger celles-ci sur l'étran-
* É. Levasseur, p. 195.
- C'était, à vrai dire, une opération à prime dont 1.000 livres. La Compagnie vendait à 11. 000/1 .000 des actions à une échéance de six mois. Les titres qui représentèrent ces contrats, et qui furent au porteur, s'appelèrent polices de la Compagnie des Indes.
•' Quand, à la fin de l'année, Law, fuyant la France, s'arrêta quelques jours à Bruxelles, il apprit que la fabrication des Î3illets faux avait acquis dans cette ville un développement considérable, et que le chiffre des fabrications avait atteint 50 millions.
ger ; cette double opération se fit sur une échelle considérable ; ainsi, un seul individu, un caissier de la Banque qui pis est, envoya en Hollande, pour son compte personnel, vingt millions de florins; on peut juger, d'après cet exemple, pris dans les extrêmes, il est vrai, la quantité d'espèces et ajoutons de pierres précieuses, qui durent traverser la frontière.
On comprend dès lors que les espèces se raréfiant, le billet, malgré les services qu'il rendait à- cette époque de négociations financières, ait dû tomber d'abord au pair de l'espèce, puis au-dessous, en même temps que l'action baissait rapidement.
Malheureusement les mesures de Law secondaient merveilleusement cette retraite des espèces monnayées. Il considéra dès lors comme ses véritablesennemis le numéraire, les bijoux, tout ce qui, ayant une valeur intrinsèque et étant facilement transportable, devait conserver cette valeur, même lorsque le Système ne serait plus. Aussi les traita-t-il comme tels; réduction de la valeur nominale des monnaies (arrêt du 28 janvier 1720) *, limitation de la quantité d'espèces à conserver chez soi (arrêt du 27 février 1720), interdiction de la vente de vaisselle d'or ou d'argent (déclaration du 18 février 1720), interdiction de porter des diamants et pierres précieuses (déclaration du 4 février 1720), extension dans tout le royaume du cours forcé des billets (arrêt du 28 janvier 1720), avantage accordé à ceux qui payaient certains droits en billets sur ceux qui les soldaient en espèces (arrêt du 29 janvier 1720), enfin, juridiction spéciale du Conseil d'Etat pour les causes concer-
* Cette réduction avait été précédée, comme on a déjà vu, de bien des variations dans le taux nominal des monnaies; l'édit de mai 1718 avait fixé à 60 livres le prix du marc pour les monnaies d'argent, prix antérieurement fixé à 40 livres. Le 15 juillet 1719, on le fixait à 56 livres 6/11, le 23 septembre à 55, le 3 décembre à 53, et le l" janvier 1720 à 51 2/3; le 22 janvier, on le ramène brusquement à 60 livres pour le faire retomber le 18 février suivant à 56 6/11. Nous veri'ons plus loin que ces mutations ont été loin de s'arrêter là. Des variations proportionnelles avaient lieu pour l'or, dont le rapport, poids pour poids, avec l'argent, continuait d'être un marc d'or pour 15 marcs d'argent. Law se servait de cette arme funeste pour empêcher ceux qui seraient tentés de se faire rembourser leurs billets d'y trouver un avantage, les mutations n'atteignant pas ces dei'niers.