‹ Histoire des banques en FranceChapitre 27 sur 69 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

1" Qu'elle supprimait 100.000 actions appartenant au Roi ;

2° Que si elle lui concédait 48 millions de revenu^ c'était à la condition d'en employer le capital (1.860 millions) à l'extinction de valeurs formant titre contre la Compagnie et des billets de banque.

Somme toute, il convertissait 1.860 millions de créances sur la Compagnie des Indes en 48 millions de- rentes, et déchargeait gratuitement la même compagnie de 100.000 actions appartenant à l'Etat. On le voit, la Compagnie ne faisait pas une mauvaise affaire, et, certes, il fallait toute la fascination que Law exerçait sur le régent pour le déterminer à sacrifier d'une manière si positive l'Etat à la Compagnie. Il est vrai aussi que c'était un retour sur l'arrêt du 31 août 1719, concernant le remboursement des rentes, et Law ne dut pas voir sans regrets ce premier sacrifice à la nécessité.

Un peu de condescendance envers le Parlement (on l'invita à assister par commission aux délibérations du conseil relatives à ces dernières décisions) le rendit favorable à ce projet, dans lequel, d'ailleurs, il vit une dérogation aux idées du Système.

Ces mesures étaient sages ; elles tendaient à consolider la dette flottante de la Compagnie en diminuant la masse des billets en circulation, non plus par leur conversion en actions, comme le voulait l'arrêt du 5 mars, mais par leur conversion en rentes, ce qui, au moins, était rationnel. Mais il était trop tard ; le public commençait à devenir indifférent à cette lutte d'un talent d'un ordre nouveau contre les difficultés nées de ses propres fautes, et la sécurité directe et immédiate de son papier était tout ce qu'il voulait; mais aussi le voulait-il en aveugle, qui ne voit rien que le résultat instantané ; en sourd, qui n'écoute rien tant qu'on ne le rembourse pas immédiatement en bons et beaux écus.

Que pouvait Law contre cette inintelligence de la masse? Mais aussi quel retour sur lui-même devait se faire ce hardi novateur quand il se rappelait l'époque où chacun, confiant dans son génie et sa sagesse, était disposé à suivre sans réplique la route qu'il indiquait, et où, au lieu dcjmodérer cette confiance dangereuse, il en abusa en dépassant les

limites du bon sens, en déviant lui-même de la voie primitive qui lui avait conquis cette popularité si flatteuse, voie qui, il est vrai, n'a jamais été, à aucune époque de sa vie, le dernier mot de ses idées.

Le public, à part quelques exceptions, ne se présenta pas aux guichets de la rue Vi vienne, pour jouir du bénéfice des mesures dont nous venons de parler, mais bien pour exiger le remboursement de ses billets en espèces.

Le 13 juillet 1720, nouvel arrêt qui autorise Fouverture d'un livre de comptes courants et de virements de parties à la Banque et dans les villes où il y avait des hôtels de monnaie ^ . La totalité des comptes ne devait pas dépasser 600 millions (en fiiit le tiers à peine de cette somme fut versé), savoir: une moitié pour Paris et l'autre pour les villes de province. Il devait se former par des Aiersements en billets de banque de 10.000 et 1.000 livres. Ces comptes étaient en livres tour« nois et ne devaient être sujets à aucune variation.

Mais tous ces palliatifs, qui auraient pu atténuer la crise si le public s'y était prêté, ne rencontrant que des indiiFérents, ne produisirent aucun effet. En attendant, le flot des porteurs de billets de banque aux guichets de remboursement devenait de plus en plus pressant. On ne remboursait plus les billets de 10.000 et 1.000 livres (l'arrêt du 13 juillet avait leur retrait pour objet) ; bientôt ce fut le tour de ceux de 100 livres; les 12 et 13 juillet, on ne payait plus qu'un billet par particulier. La classe ouvrière, qui vit au jour le jour, se ressentait le plus directement de cet état de choses ; aussi la foule allait-elle croissant. Les billets perdaient 30 à 35 0/0.

La misère et la faim sont mauvaises conseillères.

< Tours, Rouen, Caen, Lyon, Poitiers, La Rochelle, Limoges, Bordeaux Rayonne, Toulouse, Montpellier, Riom, Dijon, Perpignan, Orléans, Reims, Nantes, Troyes, Amiens, Bourges, Grenoble, Aix, Renues, Metz, Strasbourg, Lille, Besançon et Pau.

Nous avons vu plus haut que la Banque avait déjà ouvert des comptes courants aux négociants et particuliers. Ce qui paraît distinguer les anciens comptes courants des nouveaux, c'est que les titulaires de ceux-ci semblaient fermer un syndicat et s'engager à n'admettre que le billet et non plus les espèces dans leurs rapports avec la Banque. A l'origine de la Banque, toute liberté était laissée aux particuliers qui déposaient leurs fonds dans la caisse de cet étabUssement.

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La panique s'en mêla^ on commençait à faire queue dès deux heures du matin pour arriver à un guichet qui ne s'ouvrait qu'à huit ou neuf heures et fermait de midi à une heure, et encore n'ouvrait-il pas tous les jours. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, les rues Vivienne et Neuve-des-Fetits-Champs étaient encombrées dès trois heures du matin ; plus de 15.000 personnes attendaient. Au point du jour on découvre qu'une quinzaine de ces malheureux avaient été étouffés et foulés ^ux pieds. Ce spectacle émeut la foule qui^ changeant début, quitte les portes de la Banque et se transporte au Palais- Eoyal, où habitait le Eégent ; quelques cadavres sont posés sur des brancards et portés à la tête du rassemblement. Le courage des ducs de Villeroi et de La Vrillière ainsi que de Vincent Leblanc, un mississipien, conjura les dangers de cette émeute. Law, au bruit de ce tumulte, sort de son hôtel, rue Neuve-des-Petits-Champs, et arrive dans sa voiture au Palais- Royal, vers dix heures. Il se croise avec les émeutiers qui le reconnaissent, l'entourent, le menacent et sont près de passer des paroles aux faits. Law, furieux de ces injures, imméritées quant à sa probité et son désintéressement, sort de sa voiture et dit d'un ton de mépris : « Vous êtes des canailles ! » Cet acte d'audace (nous dirions de courage si les paroles qui exprimaient la pensée du financier avaient été plus relevées), cet acte d'audace, disons-nous, fait reculer la multitude, qui le laisse entrer dans le Palais-Royal ; mais quand sa voiture ressortit (Law était resté avec le Régent), le cocher, insulté à son tour par la populace, se servit comme d'un talisman des dernières paroles employées par son maître ; elles ne rencontrèrent pas un semblable succès. La voiture fut mise en pièces ; le cocher, jeté à bas de son siège et traîné par cette lâche multitude, fut heureux d'en être quitte pour une jambe cassée.

Law resta dix jours au Palais-Royal *.

^ « Le premier président De Mesme, ayant eu occasion de sortir un instant, apprit ce qui se passait sur l'autre rive de la Seine. Il rentra en toute hâte, et, prenant une pose théâtrale au milieu du Sénat assemblé, il s'écria :

« Messieurs! Messieurs! Bonne nouvelle!

« Le carossc, de Law est réduit en canelle !

La Banque^ à dater de ce moment^ demeum fermée, même pour les porteurs de billets de 10 livres. En sous-main on les remboursa aux plus mutins et plus turbulents ^

Les actions valaient alors 5.000 livres en billets^ ce qui, le billet perdant environ moitié, faisait 2.500 livres.

Un édit de juillet accorda à la Compagnie la jouissance à perpétuité de tous ses privilèges commerciaux, à la charge de retirer chaque mois, à partir du 1"' août 1720, 50 millions de billets jusqu'à concurrence de 600 millions, « au cas, dit l'édit, qu'il s'en trouve autant après les débouchemens cy devant indiquez, en sorte qu'au 1" août 1721 il ne reste aucuns billets dans le commerce. »

Le parlement, ennemi constant de Law et de ses idées,

« Cet impromptu eut de la célébrité ; il est vrai que le premier président était membre de l'Académie française. » (André Cochut. Law, son système et son époque, p. 138.)

* L'irritation égara certains esprits, et des vers, soit sous forme de chanson, soit sous celle d'épigramme, furent affichés à la porte même de la chambre du Régent.

Indigné, celui-ci s'écria devant quelques familiers : «Je donnerais 100.000 écus pour en connaître l'auteur. » Le lendemain, la même porte recevait l'affiche suivante :

Ta promets beaucoup, ô Régent; Est-ce en papier, est-ce en argent?

La rumeur publique attribue ces vers à un nommé Vergier, ancien ami du bonhomme Lafontaine. Il était alors âgé de 63 ans. Il fut trouvé assassiné. Ses héritiers voulurent faire des recherches, mais la chose en resta là... par ordre supérieur... « Un peu plus tard (avril 1722), ajoute Buvat, à qui ces détails sont empruntés, un nommé Sandieu, premier commis du trésorier des guerres, nouvelliste, fut trouvé dans la rivière percé de deux coups de poignard. Il avait mal parlé du gouvernement. »

Fondées ou non, ces inculpations dénotaient l'état des esprits, et dans le peuple on ne parlait de rien moins que de pendre Law et même, ajoutaient quelques-uns, le Régent :

Français, la bravoure vous manque ; Vous êtes pleins d'égarement :

Pendre Law avec le Régent, Et vous emparer de la Banque, C'est l'alTaire d'un moment.

Cette affiche, que l'on lut un matin de juillet 1720 sur les murs de la rue Vivienne, versifie (assez mal d'ailleurs) la conversation de bien des porteurs de billets. A dire vrai, on s'attendait à un dénouement dramatique, et, à la Bourse de Londres, des paris avaient, selon le caractère anglais, été engagés sur la fin tragique de l'auteur du Système.

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