PREMIERE PARTIE
dans lequel on était^ et de celui plus grand encore dans lequel on se plongeait dans l'espérance d'en sortir.
Vain espoir ! La banqueroute était déjà partiellement entamée, Tarrêt du 21 mai Pavait commencée, l'arrêt du 10 octobre la confirma de la manière la plus authentique.
Le préambule de cet arrêt établit que les émissions de billets de banque montent à 2.746.400.000 livres * ; que les billets rentrés et brûlés à l'Hôtel - de - Ville atteignent 707.327.460 livres; que le Trésor en possède qui lui sont rentrés pour acquisitions de rentes viagères et perpétuelles pour plus de 530 millions ; que ceux déposés en comptes-courants (arrêt du 13 juillet) dépassent 200 millions; enfin, qu'il y a pour 90 millions dans les différentes caisses de la Compagnie des Indes, de la Banque, des hôtels des monnaies, soit en tout, environ 1.527.400.000 livres, ce qui réduit la somme en circulation vers 1.219.000.000; qu'il pourra rentrer 400 millions de billets pour le capital des 8 millions de rentes créées sur les recettes générales par l'édit d'août, 1 00 millions pour le capital des 4 millions de rentes viagères créées par l'édit d'août également, 400 millions contre les dixièmes d'actions émis par arrêt du 25 septembre; que le solde (de 300 à 325 millions) sera, en raison de l'arrêt du 15 août, converti en actions rentières; que les billets de 100, 50 et 10 livres, — les seuls qui circulent encore, ceux de 10.000 et 1.000 n'ayant plus cours forcé depuis le 1®" octobre, sont tombés dans un tel état de discrédit, qu'ils n'ont plus de valeur comme espèces et qu'on ne les considère que par rapport aux emplois qu'on en peut faire ; en sorte que le peu de paiements qui se fait encore avec les dits billets ne sert qu'à empêcher la circulation de l'argent et à soutenir le haut prix des denrées et marchandises, et à introduire ou à perpétuer une infinité d'abus dans le commerce, qui ne peuvent cesser que par le rétablisse^ ment des paiements en espèces. En conséquence de tous ces faits, les billets de banque de 100, 50 et lO livres n'auront plus cours forcé à partir du 15 novembre, c'est-à-dire qu'ils
^ Ce chiffre est faux ; un état (inédit jusqu'à ce jour) du caissier môme de la Banque (Bourgeois) en fixe le total à 3.070.750.000 livres. (Voir Annexe B.)
sont démonétisés. On se rappelle que l'arrêt du 15 août leur accordait jusqu'au 1? mai 17^1. De cette sorte la circulation en espèces sonnantes se trouvait légalement rétablie dans son droit exclusif de servir à l'échange de toutes autres valeurs.
Le lendemain (11 octobre) nouvel arrêt qui prescrit^ à partir du 21 courant^ le paiement en espèces^, et non en billets de banques^ des arrérages des rentes sur l'Hôtel-de-Ville.
Le 24 octobre, enfin, les hôtels des monnaies ne reçoivent plus de billets de banque.
Le même jour^ pour arrêter les réaliseurs et contrecarrer leur manière d'agir, on ne trouva pas mieux que de former une espèce de syndicat forcé. Tous les actionnaires durent déposer leurs titres à la Compagnie pour les uns, déclarés actionnaires de bonne foi, les reprendre à partir du 15 nov. timbrés d'un second sceau de la Compagnie, et les autres inscrits sur une liste (vraie liste de suspects) dressée au conseil, ne les avoir à leur disposition qu'au bout de trois ans. Bien entendu, ces derniers devaient toucher le revenu attribué aux actions pendant ces trois années; mais le côté original de cette mesure, digne de 1793, fut que non seulement on dressa cette liste, mais que l'on fixa le nombre d'actions que les titulaires devaient avoijr, et que, en conséquence, ces derniers, n'eussent-ils d'ailleurs jamais possédé une seule action de la Compagnie des Indes, devaient apporter à la caisse de la Compagnie le nombre d'actions pour lequel ils étaient taxés. La Compagnie eut la gracieuseté d'offrir de leur en céder (s'ils en manquaient) au prix de 13.500 livres, payables en billets de banque. Est-il nécessaire d'ajouter que tous les suspects qui avaient quelque protecteur ou ami à la cour parvinrent à obtenir leur radiation.
Ce dépôt devait se faire dans la huitaine, à partir du 24 octobre, mais des prorogations successives portèrent aux dates du 23 novembre pour Paris, et 20 décembre pour la province, le délai extrême pour ce dépôt. Le 2 décembre, un arrêt du conseil prononce la nullité des actions non frappées du second sceau en conséquence des arrêts précités.
En vertu des arrêts des 27 octobre et 17 novembre 1720, les directeurs de la Compagnie des Indes empruntaient pour
venir en aide à la Compagnie la somme de 15 millions, en s'engageant solidairement. Le 17 novembre ils empruntent aux actionnaires la somme de 22.500.000 francs à raison de 150 livres par action^ payable deux tiers en argent et l'autre tiers en billets de banque; seulement les actions qui firent cette avance furent revêtues d'un troisième sceau ; celles qui n'avaient pas ce timbre furent frappées de nullité. Tous ces prêts furent contractés au taux de 4 0/0 l'an * .
Enfin, le 5 janvier 1821, les monnaies et les fermes furent retirées à la Compagnie des Indes. Mais Law avait quitté la France quand cet arrêt fut rendu.
Nous avons vu que, depuis le mois d'août, cet imprudent utopiste avait plutôt assisté que participé aux mesures qui démolissaient son édifice financier. Aussi ferme contre le malheur qu'insensible à l'ivresse du bonheur, il voyait d'un œil étonné, mais non effrayé, Tanimadversion générale dont il était l'objet. Loin de fuir les regards de la foule, il semblait la défier par son attitude méprisante, par son flegme imperturbable. Aussi de nombreuses injures lui étaient- elles souvent adressées. Mais, plein d'illusions quant à ses idées économiques, fort de sa conviction de n'avoir voulu faire que le bien, se trouvant innocent vis-à-vis de sa conscience du mal qui résultait de l'application de ses idées, il repoussait ces plates et lâches vengeances à force d'énergie morale et en faisait ainsi retomber l'effet sur leurs auteurs. Il n'avait pas reparu à la Banque depuis le 12 novembre, jour où les épithètes de voleur et de fripon lui furent jetées à la face. Le 12 décembre il eut le courage de paraître à l'Opéra. Des outrages l'y accueillirent également. Il comprit que devant une telle exaspération, ce serait de la témérité de ne pas quitter la France. Après avoir pris congé du Eégent, à qui il donna, dit- on, dans une dernière entrevue, des conseils sur la direction des finances % il partit le 13 décembre pour sa terre de
* Les 150 livres appelées le 17 novembre furent réduites à 105, et le délai de ce versement fut, bien en vain, prorogé jusqu'au 1" février suivant et aiidelà. Il était trop tard ; l'arrêt de visa allait paraître.
- « Le Prince doit donner le crédit et non le recevoir, » lui aurait il dit dans cette entrevue. Ainsi, au moment suprême où il fuyait un pays qui le maudissait, méconnaissant ses intentions et ne voyant que les résultats ira-
Giiermande. Il n'emportait pour toute fortune que 5 millions en billets de banque sans valeur^ deux bagues et 800 louis dans lesquels un hasard le fit rentrer. Cette dernière somme le surprit agréablement, car^ a-t-il dit plus tard^ il n'avait pas une valeur de dix pistoles dans sa maison. Là il attendit quelques jours le résultat des événements. Mais bientôt (le ^1 décembre) le Régent lui envoya de l'argent et un passeport. Il ne prit que ce dernier et se dirigea vers la frontière. A Valenciennes^ son passe-port ne Tempecha pas d'être arrêté par le fils de d'Argenson, intendant de Maubeuge^ qui ne le relâcha que sur les ordres réitérés venant de la cour.
Ce départ resta inconnu pendant quelques jours, et quand on l'apprit, on ne le crut pas d'abord. Enfin, quand on ne put plus en douter, on s'arrêta à l'idée qu'il reviendrait relever son système, et il ne fallut rien moins que la mort du duc d'Orléans (2 décembre 1723) pour détruire complètement les illusions des derniers mississipiens.
Tout ce qui touche à un esprit aussi distingué (malgré ses erreurs et leurs désastreuses conséquences, on ne peut refuser cette justice à l'auteur du Système) est digne d'intérêt surtout quand cela peut contribuer à mieux fiaire connaître l'homme.
Les 5 millions en billets qu'il emporta ne lui eussent été que de peu d'utilité en France ; et ils ne lui servirent naturellement de rien à l'étranger. Les 800 louis et deux bagues d'une valeur de 10.000 écus chacune, composèrent donc, à son départ, la seule fortune de l'homme qui était arrivé en France avec plus d'un million et demi de fortune; et encore envoya-t-il l'une de ces bagues en cadeau à M™' de Prie, la maîtresse du duc de Bourbon, pour la remercier d'avoir aidé sa retraite en lui envoyant sa voiture à ses armes.
Après avoir dirigé la fortune financière de la France, Law dédaigna, dit-on, de se mettre à la tête des finances de la Russie^ malgré les ofîres que lui fit le czar Fierre-le-Grand. Cependant la liquidation de ses affaires en France se faisait avec la
médiats de ses actes, il donnait encore à l'Etat, en matière de crédit, une attribution que la science économique lui refuse. Ce mot résume sa doctrine et donne la clef de ses erreurs et de tout le Système.