PREMIÈRE PARTIE
Maine, à fléchir le genou devant le veau d'or. Le duc de Bourbon, plus tard premier ministre^ et son frère, le comte de Charolais, arrière- petits -fils du grand Condé, le prince de Conti, petit -neveu du héros, le comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV, tous ces seigneurs de sang royal abaissèrent leur orgueil devant l'Écossais, que le Régent traita d'ami même après sa chute (disons-le à sa décharge); les noms les plus illustres de la noblesse française figurent sur la liste des mississipiens enrichis; non de ceux qui durent rapporter, — ils surent se faire exempter du visa et de la capitation extraordinaire, — mais de ceux sur qui tombèrent les grâces financières de l'auteur du Système. Les femmes elles-mêmes, qui, en France, sont reines dans quelques conditions qu'elles soient nées, renversant les rôles, firent leur cour au flegmatique Law ; et ce ne furent pas de simples bourgeoises qui agirent ainsi, mais bien les dames de la cour les plus haut titrées comme les maîtresses en nom de la plus haute noblesse.
Le clergé qui, plus que tout autre ordre, avait pour devoir de donner l'exemple et d'être le refuge des sentiments désintéressés et élevés, fit comme tout le monde, et à un bal que donna la fille de Law, enfant de cinq à six ans, toute la haute société, noblesse, magistrature, armée, finances, fut témoin des hommages adressés par le nonce lui-même à la petite reine et du gracieux baiser qu'il lui donna. Or, cette petite fille était enfant naturel, Law ne s'étant- jamais marié avec celle qu'il présenta comme sa femme légitime, et que l'on admit comme telle, quoique l'on sût fort bien le contraire.
Comment s'étonner après cela, de l'enthousiasme que Law excitait dans la plus haute bourgeoisie et même chez les plus petits capitalistes ! D'ailleurs, en dehors de l'enthousiasme, il y avait la cupidité hautement surexcitée. Comment résister, dans un siècle si peu scrupuleux, à l'appât des fortunes colossales faites en peu de temps? Deux à trois millions n'étaient rien; dix à vingt peu de choses; quarante à cinquante millions commençaient à compter ; on vit des fortunes de soixante et même de quatre vingts millions, et c'est en
moins de deux ans qu elles se firent ; il est vrai qu'elles s'évanouirent généralement aussi promptement.
Quelques réaliseurs, cependant, eurent l'adresse de sortir de France avec leur capital en or, et, de la sorte, se mirent à l'abri des opérations qui suivirent la chute du Système ; mais ce fut l'exception, et la généralité, déviée par ses habitudes de luxe, de plaisirs, des conditions normales de la vie ordinaire, termina dans la misère une vie décolorée. Le clergé et la noblesse y perdirent le sens moral et l'honneur, et peu de caractères furent assez énergiquement trempés pour résister et conserver les traditions des temps passés et le dépôt sacré des lois de la morale. Comment s'étonner, d'ailleurs, avec la succession des mesures violentes et iniques que notre devoir, quelque dégoût que cela nous ait causé, nous a contraint d'énumérer, comment nous étonner d'un renversement de sens moral, si regrettable pour ceux qui envisagent le beau moral comme le premier bien auquel une nation peut et doit aspirer.
Soyons juste envers cette grande figure qui ne nous apparaît qu'à travers les écrits d'auteurs, en général légers et frivoles, ou ceux de panégyristes peu initiés aux lois de la science économique. La liberté du commerce par l'abaissement des barrières douanières à l'intérieur d'abord, à l'extérieur plus tard, l'unité de l'impôt, sa répartition proportionnelle entre toutes les individualités, la création du crédit public par l'uniformité du titre; la fondation des banques d'escompte et de circulation en France, l'aperception des bienfaits de la mobilisation de la richesse, la création d'un ministère unique pour les finances du pays (ce fut la Compagnie des Lîdes qui en fit l'ofîice), toutes ces idées et bien d'autres qui sont appliquées de nos jours, ou même que le progrès n'a pas encore réhabilitées, toutes ces idées se trouvent plus ou moins dans les actes et les paroles du remarquable financier. Oublions un instant les malheurs individuels que ses erreurs causèrent à cette époque, rappelons-nous seulement la lucidité merveilleuse de ses idées au milieu des flatteries dont l'entourèrent l'enthousiasme et la cupidité, la fol qu'il eut dans son système, foi qui fut cause, quand il
quitta la France^ qu'il tomba presque dans la misère par son imprévoyance de Tavenir, et étonnons-nous que notre siècle, qui a profité d'une grande partie des idées fécondes de ce grand financier, sans en avoir supporté les charges, soit aussi ingrat envers lui; étonnons-nous que son nom ne rappelle que ruine et jamais bienfaits, que fautes et nullement progrès; et qu'enfin dans ce Paris, qui fut témoin des actes de cette singulière époque, qui ne fut certes pas sans grandeur, son nom ne se trouve nulle part, son buste en aucun lieu ; à peine si son portrait figure à Versailles, et encore n'est-ce qu'à titre de curiosité historique, et non pour l'étendue de ses idées, l'importance de ses conceptions et la hardiesse avec laquelle il les sut mettre à exécution.