DEUXIÈME PARTIE
Cette modification essentielle des bases constitutives de cette institution de crédit fit illusion au public ; actionnaire ou non, on souscrivit rapidement les actions ofîertes par la Caisse d'escompte; le cours monta à 12.440 livres par 4.000 nominal, et le 18 juin 1787, les 70 millions furent versés dans les mains du contrôleur général, qui n'était plus de Galonné,' ni même Bourvard de Fourqueux, son successeur, mais bien Laurent de Villedeuil, serviteur obéissant de Loménie de Brienne, chef du Conseil royal des finances.
Cependant en août 1787, sans aucune raison apparente et au milieu de l'affermissement du crédit de la Caisse d'escompte, les porteurs de billets se présentèrent en foule aux guichets de cet établissement, et, en peu de jours, 33 millions sortirent, de la sorte, des caisses de cette institution. Cependant la situation de la caisse était bonne, le portefeuille garni d'excellents effets remboursables à court terme et, sans les 70 millions prêtés au Trésor, la Caisse d'escompte était entièrement en mesure de faire face à toutes les difficultés du moment.
L'administration de cet établissement le comprit et elle alla visiter Loménie de Brienne, qu'elle trouva en train de rédiger un arrêt de suspension du remboursement des billets analogue à celui de 1783. Les directeurs de la Caisse d'escompte tinrent, en cette occasion, une conduite digne d'éloges. Ils parlèrent avec fermeté au chef du Conseil des finances, ne consentant à la suspension du remboursement des billets qu'après liquidation totale du prêt de 70 millions, prêt consenti à titre de cautionnement, et en cette qualité seulement; Loménie de Brienne céda; les espèces passèrent des mains du trésorier de l'État à celle du caissier de la Caisse d'escompte, et le 28 août, le remboursement, retardé par des procédés dilatoires, mais non suspendu, fut repris avec toute l'activité que pouvaient désirer ceux qui se présentaient. La crise passa promptement ; la confiance, ébranlée sans cause, revint rapidement, et le crédit de la Caisse d'escompte brilla d'un nouvel éclat.
Cela ne devait pas durer. Un Trésor obéré, besoigneux, est un mauvais dépositaire. On ne le vit que trop lorsque fut
rendu l'arrêt du 16 août 1788, qui autorisait les caisses du Trésor à payer aux créanciers de l'administration des finances deux cinquièmes en numéraire, et les trois autres en billets à intérêt. La Caisse d'escompte fut bien, il est vrai, le ,18 août, exceptée de cette déplorable décision, quant à ce qui concernait son cautionnement; mais, le même jour, un arrêt du conseil, auquel l'administration de la Caisg'e d'escompte fut tout à fait étranger, dont elle n'eut même connaissance que lorsqu'elle le vit apposé sur sa porte, un arrêt du conseil autorisait cet établissement à rembourser ses billets en effets de son portefeuille. C'était intéresser la Caisse d'escompte à la suspension de ses payements. L'effet de cette mesure sur le public fut des plus regrettables.
L'arrêt de suspension facultative du remboursement des billets, l'arrêt de surséance, comme on l'appelait, était plutôt dans l'intérêt du Trésor que dans celui de la Caisse d'escompte ; le premier autorisait la seconde à user de la faculté d'attermoiement, afin de pouvoir lui-même se servir de ce procédé vis-à-vis de sa créancière.
La caisse d'escompte s'attacha néanmoins, il faut lui rendre cette justice, à ne pas se servir d'une faculté qu'elle n'avait d'ailleurs pas sollicitée ; mais elle luttait héroïquement contre une difficulté insurmontable. Le 'Trésor ne l'accablait de ses faveurs aux dépens du public (privilège de trente ans, arrêt de surséance) que pour la faire servir à ses besoins. Le second ministère de Necker débuta par la demande d'un prêt secret de 15 millions sur valeurs du Trésor royal; ce prêt fut renouvelé à son échéance, et bientôt d'autres secours du même genre vinrent s'ajouter à son chiffre. Ainsi, en janvier 1789, la Caisse d'escompte prête à l'Ltat, par un vote d'enthousiasme, il est vrai, 25 millions au moyen d'un appel de 1.000 livres par action; en avril suivant, 10 millions; en mai et septembre, 12 millions à chaque fois; puis, régulièrement, 6 millions par mois. Toutes ces opérations, à l'exception du prêt de 25 millions, 'étaient secrètes ; à peine si, les Ltats généraux réunis, quelques députés favorables au gouvernement en eurent connaissance.