PREMIERE PARTIE
C'était John Law ', écossais de naissance, habitué dès son enfance (son père était orfèvre, profession qui, à cette époque, comprenait celles de banquier, changeur, etc.) aux spéculations sur métaux précieux, d'une merveilleuse facilité de conception, ayant beaucoup voyagé, beaucoup étudié tout ce qui regarde les monnaies et le crédit dans toute l'Europe, allant grand train, menant joyeuse vie, enfin, joueur intrépide et si habile que .beaucoup de ses contemporains attribuèrent à une adresse peu consciencieuse les gains énormes qu'il acquit de cette manière. Hâtons-nous de dire que sa vie financière a été si loyale d'ailleurs que Ton ne peut s'arrêter un seul instant à ce soupçon.
Plus praticien que théoricien, il ne creusait pas les vérités que son intelligence facile lui faisait promptement entrevoir et par suite, son raisonnement se viciait bien vite par l'absence de logique ; joueur par passion, il était cependant sectaire dans ses opinions, au point de négliger ses intérêts propres pour l'accomplissement de ce qu'il croyait utile au bien général. Pour le bien connaître, il est indispensable d'analyser son ouvrage principal : Considérations sur le commerce et le numéraire, qu'il écrivit en Ecosse, bien avant de soupçonner les destinées, bonheurs et malheurs, qui l'attendaient. Après avoir établi que l'argent (numéraire) a une valeur intrinsèque comme toute autre marchandise, puis, confondant le capital, l'ensemble des moyens de production, avec le numéraire (partie de ce tout), que plus une nation a d'espèces, plus elle est riche, il propose, afin d'augmenter les espèces, d'établir (contrairement à sa preniière proposition) un papier hypothécaire servant de monnaie et ayant cours forcé. Ainsi donc, dès ce premier ouvrage (qui date de 1700 environ : il avait alors vingt-neuf ans), on voit un homme de génie parvenant à dégager d'un brouillard de préjugés quelques
1 Voici le portrait qu'a tracé de sa personne un contemporain (Duhautchamp, Histoire du système) : « Law était d'une taille haute et bien proportionnée ; il avait l'air grand et prévenant, le visrge ovale, le front élevé, ks yeux bien fendus, le regard doux, le nez aquilin et la bouche agréable : on i>eut, sans flatterie, le mettre au rang des hommes les mieux faits. Son esprit répondait à son extérieur. Tout cela joint à ses manières doucrs et insiruantes lui attirait l'estime et la confiance de ceux qui rapprochaient. »
notions claires et précises^ mais ne pouvant s'empêcher de mêler, faute de logique^ une forte dose d'alliage au métal pur précédemment obtenu. Ainsi le verrons-nous dans Faction.
11 n'est pas inutile de rappeler, comme source de bien des erreurs, que Law croyait à la théorie de la balance du commerce. Quesnay (1758) et Adam Smith (1776) n'avaient pas encore combattu ce préjugé, si général, même de nos jours.
Law, donnant à la création d'un papier de circulation, pouvant servir de monnaie, une importance exagérée, proposa, pour arriver à son idéal, l'établissement d'une banque commanditée exclusivement par le Roi (l'Etat d'alors) au lieu de l'être par une compagnie. C'est là son innovation, sur laquelle il revient sans cesse et qui différencie son projet des établissements de crédit existant alors, tous dirigés et commandités par des particuliers. Cependant, n'ayant pu arriver à faire admettre son plan dans son ensemble, il se résigna à fonder, avec les fonds des particuliers, sous le titre de Banque générale, un établissement qui fut, par lettrespatentes du 2 mai 1716, autorisé à émettre des billets en écus d'espèces sous le nom d'écus de banque « du poids et titre du jour » . Le fonds capital était composé de 1.200 actions nominatives de 1.000 écus, soit 1.200.000 écus de banque ou 6 millions de livres (l'écu étant apprécié à ce moment valoir 5 livres). L'ouverture de la souscription eut lieu le l'' juin 1716, chez Law, place Louis-le-Grand (Vendôme). La banque ne devait commencer ses opérations qu'après la souscription du capital entier, mais comme dans cette souscription on admettait le billet d'Etat, dont il a été parlé au chapitre précédent, jusqu'à concurrence des trois quarts de la somme souscrite, elle ne tarda pas à être couverte. Ce qui contribua à accélérer la souscription fut le fait que le capital n'était appelé que par quart, chaque quart se composant de:
25 0/0 espèces ;
75 0/0 billets d'État perdant 70 à 800/0.
On n'ajamais versé que le premier quart, soit, en espèces, 375.000 livres.
Une assemblée des actionnaires eut lieu après la clôture
pr!<:mikre partie. 11
de cette souscription pour établir le règlement et nommer le personnel. Les voix, dans cette assemblée générale et dans les suivantes, se comptaient ainsi : Une voix par cinq actions, sans limite du nombre de voix par personne. En juin et décembre on dressait le bilan de la compagnie, et une suspension d'affaires de cinq jours (du 15 au 20) était autorisée pour cette opération. L'assemblée générale avait lieu deux fois par an, les !20 juin et 20 décembre.
La banque faisait Tescompte; elle pouvait émettre des billets payables à vue, mais non payables à terme, et ne pouvait non plus emprunter, sous quelque prétexte ni de quelque manière que ce puisse être ; il en est de même de nos jours pour la Banque de France. Des mesures de prudence étaient prises pour ne pas laisser de trop fortes sommes entre les mains du caissier : mais il n'y avait aucun rapport imposé entre la quantité de billets en circulation et le numéraire en caisse. Il était interdit à cette banque de faire, ni par terre, ni par eau, aucun commerce en marchandises, ni assurances maritimes, et de se charger, par commission, des affaires de négociants, tant au dedans qu'au dehors du royaume. Les billets de banque étaient au porteur et par coupures de 10, 100 et 1 .000 écus (50, 500 et 5.000 livres) ' . Ils eurent d'abord un peu de peine à prendre, mais petit à petit le public apprécia leur commodité, et les créations de la fondation à décembre 1718, montèrent à 51 millions de livres.
Law administrait seul cette société avec le titre de directeur.
Cette banque commença à fonctionner en juin 1716; l'escompte des lettres de change s'y faisait au taux de 5 0/0 ^
' Voici le modèle d'un billet de banque de cette époque : N° == , DIX ECUS d'espèces.
La Banque promet payer au porteur à velie dix écus d'espèces du poids et titre de ce jour, valeur reçeiie.
A Paris le de 171
Pour les billets de 100 et 1,000 écus, la teneur était la même, sauf la somme.
' MM. A. Cochut et P. Clément disent 6 0/0 d'abord, puis 4 0/0; nous ne savons où ces deux savants économistes ont pris leurs chiffres; nous donnons 5 0/0 d'après Forbonnais {Recherches et considérations sur les fmnnces de la France, tome V, p. 337.)
12 HISTOIRE DKS BANQUES K^ FRA.NCR.
îivons-noiis dit; nous n'avons vu nulle part qu*elle était le nombre des signatures exipjëes. Des comptes courants furent ouverts aux conditions relatées au commencement de ce chapitre ; avoir un compte courant à la banque, s'uppelait à cette époque avoir un compte en banque ^
Telle est la première conception que Law (un peu gêné dans ses idées, il est utile de le rappeler) mita exécution. Nous nous y arrêtons avec complaisance, car c'est l'époque, en réalité, la plus utile de la vie de cet homme qui était, sans contredit, au-dessus de son siècle. Aussi le public, juste appréciateur des services que rendit cette création nouvelle en France, commença-t-il à remarquer la différence de résultats des moyens employés par le conseil des finances et par Law, et, ne distinguant pas encore la nuance essentielle qui sépare les fonctions de l'Etat de celles des particuliers, il jeta, dans sa détresse, un regard d'espérance vers cet homme qui lui parut un dieu, et alors commença à naître la popularité du financier écossais.
Mais, ne l'oublions pas, l'idée de Law, à aucune époque de sa vie, n'a été de s'arrêter à cette forme qu'il n'accepta que comme pis-aller. Les succès de la banque ne devaient pas tarder à lui donner le moyen de sortir du cercle qu'on lui imposait. En effet, « dès le mois d'octobre 1716, tous les officiers des finances recevaient l'ordre de faire leurs remises sur Paris en billets de banque et d'acquitter à vue ces mêmes billets dès qu'ils leur seraient présentés. » Première faute.
Par arrêt du 10 avril 1717 on ordonnait que « les billets seraient reçus comme argent pour le payement de toutes les espèces de droits et d'impositions, fermes et autres revenus du roi ; et que tous les officiers comptables, fermiers et sousfermiers, tous leurs receveurs et commis -comptables, et autres chargés du maniement de ses deniers (des deniers du Roi), seraient tenus d'acquitter à vue et sans escompte les billets qui leur seraient présentés. » Deuxième faute.
La troisième faute, relativement à la banque, la plus grave
' Lor^sque la banque générale fut convertie en banque royale, le service des comptes courants se fit gratuitement.
PREMIÈRK PARTIE. 13
de toutes, fut, comme nous le verrons plus loin^ la reprise de la banque par l'État et sa conversion en banque royale (décembre 1718) ; mais n'anticipons pas.
Jusqu'alors Law ne nous apparaît que comme un homme prudent^ presque méthodique, ne voulant devoir son crédit qu'au temps, à sa sagesse administrative, à son ordre ^ et h son intégrité. Nous allons le voir sur un nouveau terrain, celui qui l'engouffra en se dérobant sous lui et avec lui le Système, c'est-à-dire tous les capitalistes qui se laissèrent aller, sans mesure, à l'entraînement de son exemple. En un mot, pour nous servir d'une expression de nos jours, nous allons voir Law devenir un faiseur et employer à la réussite de ses idées un instrument, l'agiotage, dont il ne connaissait pas encore la portée.
Les diverses compagnies privilégiées de commerce en Amérique et en Afrique, constituées principalement sous Sully, liichelieu ou Colbert, végétaient et s'endettaient (Annexe A). Law vit dans la reconstitution de toutes ces compagnies en une seule, avec un capital important, une spéculation de présent et d'avenir, et comprit la possibilité d'attirer le public dans ses idées, en lui montrant tous les avantages que son imagination, un peu ardente dès cette époque, lui faisait supposer. Four se rendre l'Etat favorable, il l'intéressa à sa combinaison de la manière suivante : Une société par actions serait fondée au capital de 100 millions de livres, divisé en 200.000 actions de 500 livres, payables en billets d'Etat qui, comme on sait, perdaient à cette époque plus des deux tiers de leur valeur nominale. L'Etat ne paierait à la compagnie que la rente au denier 25 (4 0/0) des billets d'État retirés par ce moyen. La première année d'arrérages (4 millions) serait en» caissée par la compagnie et lui servirait de fonds de roulement. Les arrérages des autres années seraient distribués régulièrement aux actions à titre d'intérêt fixe. Cette combinaison était habile ; elle relevait le crédit de l'État sur qui Law fondait dans l'avenir toutes ses espérances; elle donnait
' Le plus grand ordre ne cessa jamais de régner dans la comptabilité de toutes les branches d'activité de Law. Le lyonnais Barrême (et non Barème), dont le nom est proverbial, l'aida beaucoup dans cette œuvre.
14 HISTOIRF. DKS BANQUES EX FRANCK.
aux capitaux un sujet de placement^ ce qui devait, avec de Tordre et de l'économie dans l'administration, faire infailliblement monter les actions ; enfin, elle prouvait la puissance de l'association, puisque, par ce procédé, elle fondait une société au capital de 100 millions, ce qui ne s'était jamais vu jusqu'alors ni en France, ni ailleurs. La combinaison fut agréée par le conseil, et un arrêt du 28 août 1717 autorisa cette société sous le nom de Compagnie d'Occident. Le public l'appela Compagnie du Mississipi, même lorsque le nom de Compagnie des Indes lui fut accordé ; et, encore de nos jours, beaucoup de personnes ne la connaissent que sous ce titre. L'arrêt du conseil fut enregistré au Parlement le 6 septembre suivant. Son privilège, qui embrassait une durée de 25 ans à partir du 6 septembre 1717, comprenait ceux des compagnies suivantes :
1° Deuxième compagnie du Mississipi ou de la Louisiane;
2° Deuxième compagnie du Canada ou du Castor;
S** Quatrième compagnie du Sénégal ;
4** Compagnie royale de Guinée ou de VAssiente.
Elle embrassait donc, dans ses opérations, le commerce de la Louisiane, du Canada et des côtes occidentales d'Afrique. Elle jouissait de tous les droits de souveraineté sur les terres qu'elle possédait. « C'était un souverain-marchand, une royauté par association ^ »
Les actions étaient au porteur et libérées. Remarquons que c'est la première fois que nous voyons en France des actions au porteur^ car on se rappelle que les actions de la Banque générale étaient nominatives. Il y avait des coupures de une et de dix actions. Tout actionnaire avait droit d'assister à rassemblée générale annuelle s'il possédait cinquante actions, et avait autant de voix que de fois cinquante actions, sans limitation du* nombre de voix. Enfin, un bilan était dressé chaque année, fin décembre, et c'était l'Assemblée générale qui décidait l'importance des dividendes à répartir, les intérêts à 4 0/0 se trouvant toujours payés par suite de la dette de l'État.
♦ É. Levasscur.
PREMIÈIIK PARTIK. 15
Trois directeurs administraient Tafiaire; Law était l'un d'eux^ mais sans autre pouvoir distinctif que l'ascendant de son talent et de sa popularité.
La souscription fut lente à se couvrir, et on verra plus loin que ce ne fut qu'en juillet 1718 qu'elle fut close.
Telle fut la pose de la première pierre du Système ; on sait que c'est ainsi que l'on a coutume d'appeler l'ensemble des actes financiers de Law.
L'envie ne tarda pas, on le soupçonne, à s'attacher aux pas d'un financier si rapidement heureux. En outre, quelques esprits d'élite commencèrent à éprouver une certaine inquiétude de la hardiesse des nouveautés de Law. Ces deux sentiments agitèrent' tout particulièrement quatre frères dauphinois, les Paris, fils d'un aubergiste, arrivés par leur talent et leur mérite à des fonctions financières dont ils s'acquittèrent nvec honneur. Le Parlement, quelques membres du conseil des finances, le chancelier lui-même, le marquis d'Argenson, étaient ennemis déclarés ou secrets du directeur de la Banque. Ils appuyèrent donc la combinaisan suivante que présentèrent les frères Paris, combinaison qui, comme le verra, avait le tort d'être une imitation, un peu servile, de la conception de Law.
Sous l'épithète de Fermes royales, on comprenait, à cette époque, la majeure partie des impôts indirects du budget d'alors, et ces impôts, au lieu d'être directement régis par l'Etat, comme ils le sont de nos jours, étaient cédés, moyennant une redevance fixe et annuelle, à des particuliers associés qui, sans s'écarter de certains tarifs établis dans le cahier des charges, percevaient à leur manière lesdits impôts, et bénéficiaient de la plus-value sur la redevance fixe due à l'Etat. De là le nom de Fermes. D'argenson, qui joignait les finances aux sceaux, adjugea le bail desdites fermes aux frères Paris moyennant une redevance annuelle de 48.500.000 livres. Selon l'usage, un prête-nom fut inscrit dans l'acte comme adjudicataire, et ce prête-nom fut Aymard Lambert, le propre valet de chambre de d'Argenson. Les frères Paris transférèrent leur droit à une société par actions, au capital de [00 millions, divisé en cent mille actions au porteur de
1.000 livres chacune, payables en papiers divers, qui encombraient la place à cette époque, et du capital desquels l'État était débiteur. Un dixième était payable en souscrivant, et les neuf autres dixièmes le 1" janvier 1719. L'inventaire était clos fin décembre, et, en avril, l'Assemblée générale fixait le dividend (dividende). On avait, dans ces assemblées, une voix par cinquante actions. L'arrêt du Conseil qui consacre ces dispositions est du 16 septembre 1718. La durée du bail était de six ans.
Cette combinaison fut appelée Antisystème; c'était, en effet, une concurrence directe à la Compagnie d'Occident, concurrence redoutable, car l'objet de la Compagnie des Fermes était plus certain et plus palpable pour le public que celui de la Compagnie d'Occident. Mais, encore une fois, en élevant autel contre autel , les frères Paris n'avaient pas fait de grands frais d'invention.
Malgré cette opposition, le crédit et l'influence de Law augmentaient. Le régent, son protecteur constant, qu'il avait converti à ses idées dès la fin du règne de Louis XIV, lors d'un premier voyage en France, n'avait pas d'abord été assez fort pour déterminer le Conseil à accepter en entier les projets de l'Ecossais. Le succès qui semblait s'attacher à chacune des choses que touchait cet habile administrateur, parvint à triompher des obstacles qui, d'abord, l'avaient arrêté, et, le 4 décembre 1718, le roi, par une déclaration confirmée par arrêt du Conseil du 27 du même mois, remboursa en espèces aux actionnaires de la Banque les fonds par eux versés, soit en numéraire, soit en billets d'Etat ^ C'est ainsi que la Banque générale devint Banque roijale. Law continua à en être directeur.
* Ce remboursement eut lieu au pair, déduction faite des trois quarts restant à verser. M. A. Gochut, dans son estimable ouvrage : Law, son système et son époque, a cru (page 57) que l'on remboursait 5.000 francs à l'actionnaire qui n'avait versé qu'un quart, dont 75 0/0 en billets d'Etat dépréciés ; c'est une erreur que j'aime d'autant plus à relever qu'il y en a peu dans son attachant récit. Profitons de cet incident pour signaler ce fait que les billets d'Etat, vci'sés par les actionnaires de la Banque, servirent à souscrire, pour le compte de laBanque générale, des actions de la Compagnie d'Occident, et que le roi devint, par le rachat pr-^cité, propriétaire desdites actions.