‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 12 sur 50 · BELGIQUE · texte numérisé non relu

BELGIQUE

Un phénomène assez curieux à noter, dont nous constatons les effets sans en percevoir aussi clairement les causes, c'est que ce ne sont point les pays les plus riches ni les plus puissants qui occupent dans ce grand concours des étrangers la place la plus originale. L'art vit surtout de liberté. Sans doute le développement exagéré de grandes académies est-il incompatible avec l'éclosion de certaines individualités indépendantes. Les écoles qui font preuve de la vitalité la plus intense, de l'activité la plus intelligente, se trouvent être ces vaillants petits pays qui s'échelonnent tout le long de la mer du Nord, en premier lieu , la Belgi(jue , la Hollande et le Daneujark , et ensuite la Suède , la Norvège et la Finlande. Ce n'est point, certes, la Belgique qui mériterait le reproche d'exclusivisme ac^idémique. Ce petit j)euple, notre voisin — nous pourrions même dire notre frère ou tout au moins notre cousin germain — tient à côté de nous, de[)uis le commencement du siècle, la tête du mouvement de l'art. C'est un pays où par race, par tradition, on est essentiellement artiste, je dirai mieux où

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l'on est peintre, ce qui est moins commun à 1 etranjjer, c'est-à-dire qu'on y a conserve le g^oût du heau et fort métier, vigoureux et expressif, qu'on n'y a jamais perdu le sens des réalités et que rarement ces petits-fils des Rubens et des Jordaens ont sacrifié l'exécution à l'intention.

De même qu'elle a subi le contre-coup de loutes nos révolutions j)oliliques, di; même tous nos mouvements artistiques se sont fait sentir immédialement sur l'école belge. Dej)uis le jour où David, exilé, s'installa à Bruxelles — en 1816 — l'influence de l'art français n'a cessé de s'y manifester, bien que les (jualités locales se réveillassent vigoureusement.

Le premier et le plus im|»ortant élève de David fut François Navetz, qui continua longtemps son enseignement. Il fut toutefois si vivement remué par les courants ambiants que le moindre groupement de ses œuvres produit une sensation déconcertante, car on l'y voit passer de David à Géricault et plus tard d'Ingres à Delacroix, pour ressembler ensuite à Winterhalter. Peintre de talent, il ne s'est pas arrêté dans iine personnalité bien définie. A coté de lui, se place une curieuse et intéressante figure, fortement impressionnée par les grands portraitistes anglais, F. Simonau, décédé, d'ailleurs, à Londres en i85q, l'auteur du beau Joueur (roroue du musée de Bruxelles exécuté avec tant d'éclat et de vigueur à la date de 1828.

Tandis que la Révolution de i83o trouvait son écbo à Bruxelles et qu'au refrain de Masaniello la Belgique proclamait son indépendance, le romantisme français pénétrait à la suite et créait un mouvement d'affranchissement contre la tutelle académique. Ce mouvement prit même le caractère d'un retour aux traditions nationales, car l'instigateur de cette réaction, Gustave Wappers, voulait remonter jusqu'à Rubens. C'est le point de départ de la grande école d'Anvers qui, depuis ce jour, fut un foyer d'enseignement très important pour toute l'Europe. Le romantisme se manifesta surtout avec éclat dans le paysage.

Le romantisme assagi de Delaroche vit naître à Bruxelles un émule, devenu célèbre même en France, Louis Gallait, dont les grandes machines historiques s'épanouissent jusque sur les parois du musée

Baschcl . ëdit.

Alfred Stevens : Déception.

LA PEINTURE. Zi39

de Versailles , tandis que le mode historique plus contenu, plus serre et plus expressif de Robert-Fleury trouvait, à Anvers, un pendant exceptionnel dans la grande personnalité de Henry Leys, dont Timportance dépasse l'histoire locale. En même temps le vaste songe-creux d'Antoine Wiertz semblait répondre à l'idéal d'une sorte de Ghenavard mal équilibré, et le genre — mode éminemment français, faut-il toujours ajouter — eut en Madou un représentant dont la popularité s'étendit jusque chez nous grâce à son crayon de lithographe.

Plus tard, les expositions de Courbet en Belgique, le séjour qu'y fit ce maître, y produisirent une impression si vigoureuse que l'art belge retrouva du coup son aplomb et marcha depuis avec sûreté dans la voie d'observation réaliste qui est le propre de son caractère national. Continuant cette direction, les évolutions suivantes de l'art frauçais soit dans un sens synthétique, soit dans un sens analytique, trouveront en Belgique des recrues de premier ordre que nous examinerons tout à l'heure.

Les trois grands chefs de file qui, vers le milieu du siècle, forment comme le nouveau point de départ de l'école belge contemporaiue sont Henry Leys, Charles de Groux et Henri de Brakeleer.

Le premier, après avoir quelque temps hésité dans une imitation assez littérale pour ne pas dire servile des Hollandais et particulièrement de Rembrandt, trouva brusquement sa voie au cours d'un vovage qu'il exécuta en Allemagne en 1862. Dès ce moment Tinfluence d'Holbein ou de Cranach se joint en lui à une prédilection qui se marque, de même, nouvellement, pour les colorations si délicates et singulières du vieux Breughel. Il se compose alors un art tout à fait original, grave, tendu, volontaire et puissant (pii exerça une influence profonde non seulement sur l'art belge, mais sur diverses autres écoles européennes. En i855, à l'Exposition universelle de Paris, ses envois produisirent une très vive impression.

Leys possède, à un degré exceptionnel, le don de l'histoire, il a le sens intuitif et rétrospectif; il opère ces évocations par les simples moyens d'une composition sobre, posée, d'un dessin cerné à la saveur archaïque et d'un sentiment de la coloration véritablement expressif et suggestif, les tons locaux jouant toujours tout seuls sans

/j/jO exposition de 1900. — BEAUX-ARTS.

être rompus et s'accordant dans l'ensemble, comme chez les primitifs et surtout comme chez les Japonais, par leur heureuse juxtaposition. A sa suite, J. Lies, Lagye, de Vigne, de Vriendt continuèrent, non sans l'affaiblir, en de vastes décorations ou en de petits tableaux sa tradition historique. Mais, comme en France, ce mouvement d'inspiration vers le passé tend à décroître chaque jour et Leys n'a guère laissé pour véritable héritier dans ce sens que M. Emile Wauters, qui a renouvelé la tradition académique de son pays, par un sentiment de réalisme sobre, digne et expressif auquel on doit maints ouvrages des plus remarquables comme décorations monumentales, portraits ou tableaux de genre historique. L'un des plus populaires est la Folie (rHuffo van (1er Goes, du musée de Bruxelles, scène émouvante d'un fort relief, d'une belle lumière et d'un vrai métier de peintre.

Au moment d'ailleurs où Leys se renouvelait, le réalisme, qui se manifestait dans cette école comme dans la nôtre par un culte fervent aux vieux peintres de la vie intime de Flandre et de Hollande, reçut, nous venons de le dire, un vigoureux et brutal stimulant avec l'apparition de Courbet. Parmi ceux qui en furent le plus impressionnés à la première heure est Charles de Groux. Ce singulier artiste peignait des scènes populaires contemporaines dans un sentiment qui, par certains côtés, rappelle notre Millet et notre Daumier, mais avec plus d'ingénuité et aussi plus de gaucherie, une certaine apreté tempérée parfois étrangement par les délicatesses de coloris empruntées à Breughel le vieux, à la suite de Leys, et, en somme, avec une vraie force expressive. Il ouvrira à l'art belge cette voie, parallèle à la nôtre, dans laquelle Constantin Meunier, en se rapprochant encore de nous, a créé, comme peintre et comme sculpteur, une œuvre si puissamment éloquente, donnant un essor nouveau universellement ressenti à la peinture de la vie populaire de notre temps.

Henri de Brakeleer était le pupille de Leys et le fds de celui ([ui fut son maître. C'est une figure non moins étrange que celle de de Groux, une sorte d'être sauvage, vivant dans la solitude et passionné pour son art. Avec les mêmes prédilections que son maître pour le bariolage exquis de Breughel, il a, comme notre Bonvin on notre Drolling, un culte tout spécial pour Pieter de Hooch. Cet admi-

ààl

rable peintre, aujourd'hui mis à sa vraie place, a exerce une influence très grande sur la vision de ses contemporains.

Parmi ses continuateurs d'aujourd'hui, il faut compter son vieil ami Jan Stobbaerts. Celui-ci appartient à la même race de bons ouvriers qui font plus de besogne que de bruit. Aussi ne le connais-

Ail et drnirut/nn .

Conslnnlin Mkunirr : L'heure di' la descente.

sons-nous guère. C'est pourtant un des meilleurs peintres de ce pays d'excellents praticiens, un des [)lus fermes et des plus loyaux. Il est peu de maîtres, même parmi ceux d'autrefois, qui aient peint avec autant de puissante et simple vérité les animaux des fermes, vaches, chiens, cochons ou chevaux de labour.

Ixh'l EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

A ces maîtres, il convient d'ajouter sur la même ligne les deux frères Joseph et Alfred Stevens. Ce sont, à vrai dire, presque des nôtres, surtout le dernier. Sur celui-ci, que nous avons déjà signalé au milieu de Técole française, nous n'avons rien de nouveau à apprendre. Une manifestation assez récente encore et dont on ne perdra pas de sitôt le souvenir, l'exposition de ses œuvres à l'Ecole des beaux-arts en 1900, nous a renseignés, par un vasle ensemble où brillaient quelques incontestables chefs-d'œuvre, sur cet art d'une nervosité si étrange, d'un métier très aigu, très précis et pourtant plein de choses vagues qui troublent, de formes estompées, de contrejours, d'éclairages mystérieux, de tons vifs et éclatants noyés au milieu d'harmonies délicates, de nuances rares très passées, roses mourants, gris éteints, ce gris qui éveille tous les souvenirs des tons les plus exquis et les plus subtils d'un Velasquez, d'un Vermeer ou d'un Whistler; art très singulier où l'artiste trouve le moyen de tout dire et cependant de ne nous faire voir que ce qu'il veut. Il tient cet art au service de la femme, la femme du second Empire, qu'il a fixée dans un type de belle grande fille de Bruxelles, aux jolis traits un peu canailles, au nez court, où ne se marque bien que la cavité profonde des yeux larges et fixes et le dessin boudeur, enfantin, sensuel et un rien pervers de la bouche. C'est d'un charme particulier, un peu malsain, un peu sentimental; de cette pointe de dépravation sortira plus tard tout l'art de Félicien Rops.

Son frère Joseph nous est aujourd'hui beaucoup moins connu. Il mériterait pourtant de l'être. Sans doute il n'occupe pas le rôle représentatif de son frère dans l'histoire de l'art et des mœurs de notre temps. Mais il est loin d'être son inférieur au point de vue de l'art de peindre. Confiné pour ainsi dire exclusivement dans la description ou le récit de scènes de l'existence canine, il a su trouver à ces sujets assez bornés un intérêt d'observation et de vie et il les a traités d'une brosse si robuste et si vaillante que ses œuvres, aux belles pâtes solides et rugueuses, prennent le caractère imposant des plus superbes pièces de Courbet et de Decamps.

Si nous joignons à ces quelques maîtres importants la nombreuse et active phalange des paysagistes et animaliers, proches parents des

LA PEINTURE. Uh^

nôtres, Foiirmois et Laniorinière, X. De Coq, de Knyff, le beau peintre de l'Escaut Glays, Artan, Baron et Boulenger, Verstraëte, Verwée et Heymans, ce dernier debout encore à cette heure, nous aurons indique ce qu'on pourrait appeler Tart belge d'hier. Il se relie directement à celui d'aujourd'hui par des continuateurs e'pris d'un amour aussi ardent des réalités vivantes.

Gazelle des Beaux-Arls.

Alfxaiulrc Sir.Lïs : La cuiitiauce on Dieu.

Bien qu'en contact toujours intime avec le milieu français, les peintres belges des dernières générations sont devenus plus flamands peut-être que leurs aînés. Pour ceux de nous qui ont vécu dans ces vieilles et somnolentes cités des Flandres, au milieu des plaines

ààà EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

grasses, dans les petites maisons aux volets peints, aux tuiles d'un rouge tendre, aux pignons dentelés, ou qui ont rêvé le long de leurs canaux stagnants, personne n'a fait poindre plus vivement au cœur la nostalgie intense de cette nature tantôt songeuse et mélancolique, tantôt riche et plantureuse que M. Emile Glaus, dérivé si personnel de l'impressionnisme français, ou que M. Albert Baertsoen qui en relève aussi d'autre façon. 11 faut leur joindre M. Gourtens, puissant paysagiste, M. Gilsoul, peintre sanguin et vigoureux, au coloris chaud et vibrant, MM. Delvin, Buysse, Villaërt, le regretté Denduyts, MM. Marcotte, Gh. Mertens, et nombre d'autres, car ce pays est fécond en bons artistes. Sans oublier toutefois M.Verhaereu dont les natures mortes, après celles de H. Dubois, assurent une supériorité spéciale dans ce genre à la Belgique, le chaud et vivant aquarelliste Stacquet, le pittoresque et spirituel Gassiers et M. Théo van Bysselberghe, que nous avons déjà signalé à propos des pointillistes français dont il est le plus intelligent continuateur.

Mais à côté de ce naturalisme viril et convaincu qui, jusqu'à ce jour, semblait caractériser plus exclusivement l'art belge, s'est levé on peut dire un souffle nouveau, ou du moins renouvelé, d'idéalisme, manifesté soit proprement sur les choses de la vie et formé comme de l'essence même des réalités, soit dans le domaine plus spécial du rêve.

Le représentant le plus autorisé, on pourrait dire le plus populaire de cette nouvelle forme de l'art belge est, sans contredit, Gonstantin Meunier, peintre et sculpteur, qui sous cette seconde incarnation, a exercé une si grande influence sur toutes les écoles au point de vue de la compréhension de la vie moderne prolétarienne. Son talent, modifié vers le milieu de sa carrière en se reliant à de Groux, et surtout à Millet à qui il a emprunté son caractère d'abréviation synthétique, de grandissement généralisateur et de symbolisme expressif, s'est attaché à exalter plus particulièrement, sur le peuple des mineurs, dans ses joies et dans ses souffrances, dans ses révoltes et dans ses espoirs, le monde du Travail.

S'il n'a pas été suivi exactement dans cette voie, pour la peinture ^ il a trouvé du moins des héritiers qui se sont émus fortement, ainsi que lui, au spectacle des tragédies qui marquent les luttes do l'homme

LA PEINTURE. !xh^^

contre les forces de la matière et les conflits entre les foules impatientes et ceux qui organisent l'exploitation de leur labeur, comme aussi devant

Ail el dctonilwn.

K>oPFK : L'Encens.

les drames de la \ie, en face des de'tresses muettes et résignées des humbles et des déshérités. 11 en est sorti deux figures d'hommes, jeunes encore, venant de côtés tout opposés, qui ont donné à Tart de

leur pays une (^^loiro nouvelle et incontestée. L'un est Alexandre Strûys , l'autre Le'on Frédéric.

Le premier est connu chez nous par un certain nombre de toiles qui ont fait sensation à nos salons et à l'Exposition universelle. Qu'on se rappelle le Viatique, la Confiance en Dieu ou la Prière. Ici, c'est une scène qui, dans son pauvre et triste décor, est d'une solennité morne et douloureuse. Une vieille femme conduit dans une seconde pièce, un prêtre, portant l'hostie sacrée, que précède un enfant de cliœur, un falot a la main. A gauche, une femme se jette sur une chaise la tête dans son tablier. Là, un homme est couché au fond de son lit, la couverture jusqu'au menton, le souffle court, dans un misérable intérieur au jour rare où chaque humble objet, l'image dans un cadre, le carton à chapeau pendu au chevet, joue son rôle de témoin expressif. Près de lui, une pauvre vieille, les épaules couvertes d'un fichu de laine, les deux bras nus de l'ouvrage laissé, est assise, douloureuse, résignée et comme priant intérieurement. Rien ne peut rendre cette angoisse et cette tristesse auxquelles participent toutes les choses inanimées. Maintenant, voici la troisième toile. Quelle humble scène ! et si simple, traduite d'une façon si grande et si émouvante ! Ce n'est rien qu'une bonne vieille agenouillée, le dos à la fenêtre où sourient quelques maigres fleurs, sous cette lumière grise et fine des pays du Nord, dans une chambre où l'on sent que chaque petit objet a son histoire. Elle prie silencieusement, son chapelet à la main, tandis que son chat ronronne sur une chaise. Sur une armoire une bougie brûle au pied d'une figure de la Vierge, entre deux petits vases de roses artificielles, au milieu de tous les ustensiles ou bibelots familiers du ménage: carafons, verres, huiliers, plats en étain, almanach, photographies dans leur cadre banal de fausse écaille, tous ces compagnons de tous les jours sur lesquels le temps verse lentement une poussière fine, comme la poussière des souvenirs.

11 faudrait remonter, dans toute l'Exposition, jusqu'aux salles de l'exposition centennale, près de Fantin-Latour ou de Legros, pour trouver un art d'une telle conscience, d'une telle gravité et d'un caractère si fortement expressif.

M. Léon Frédéric est, de son côté, et en dehors même de son pays.

une des physionomies les plus représentatives des tendances de nos jeunes ge'nérations.

A demi français parle san(j, si ce n'est pas déjà être à demi français que d'être belge, Frédéric Test aussi par ses origines artistiques, car,

Art et dccorntio'i.

Léon Frédéric : Les âges de l\)ii\ri.'r, tryptiqiio (pannnau ilo droite). \^Musce du Luxembourg.]

à ses débuts, il fut très fortement impressionné par Bastien Lepago, et il en développa, avec une personnalité qui s'accentuait chaque jour, le réalisme expressif. Les Marchands de vvaic, du musée de Bruxelles, dans sa note grise, seraient un échantillon probant de cette manière. Nous avons connu ensuite de lui, dans nos salons, des compositions

ààS EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

allégoriques, d'un symbolisme audacieux (/tt Vanité des grandew^s , Tout est mort, Le peuple verra un jour le lever du soleil, etc.), où il se servait de la lau(>ue de Cotticelli ou des préraphaélites anj^lais, (ju'll serrait encore dans un dessin ()récis, aijju, volonlaire, [)0ur l'aire une véritable propagande sociale en Faveur des humbles, des déshérités et des soulïVants, des masses popidaires (|ui fermentent sourdement à la surface de ce monde devenu désormais trop étroit pour faire vivre l'humanité. Il a célébré aussi, sous cette forme générale, la fécondité de la nature et la grandeur de l'humanité (la Nature, composition en cinq panneau\; le Buisseau, triptyque, et divers sujets de la légende de saint François d'Assise qui peuvent se rattacher à cette conception panthéiste ; ou l'Age d'or, légué au Luxembourg par feu Georges Michonis). Mais il est entré aussi en même temps , d'une façon directe , dans la peinture de la vie, en se rapprochant un peu plus chaque jour de ses maîtres primitifs nationaux. Avec le Blé, le Lin, qui exaltaient déjà les saines joies de la vie rurale, avec les Marchands de craie ou le Bepas des funérailles , du musée de Gand, il disait les misères de la vie populaire. Les Ages du paysan et surtout, plus tard, les Ages de l'ouvrier, prennent encore une plus haute portée morale. On n'a pas oublié cette dernière œuvre d'une acuité si éloquente, d'une si expressive énergie. Dans le panneau du milieu de ce triptyque, c'est la foule, la foule grouillant dans les rues. Au premier plan, sur le trottoir, dans le ruisseau, par la chaussée, des enfants, les uns mêlés déjà aux devoirs et aux obligations de la vie, chargés des commissions du ménage, portant du pain, cherchant du lait; d'autres accroupis, jouant aux cartes, avec des mines perverses qui inspirent un sentiment de douleur et d'effroi. En arrière, l'amour. L'amour à travers les rues, en allant à l'ouvrage, au milieu de toutes les promiscuités et de toutes les contagions de la débauche et du vice. Plus loin, d'autres figures lamentables ou sinistres, et, au fond, clôturant cette vie de misère et de hasard, montant dans une rue étroite, un corbillard qu'avive la note rouge du drapeau de la révolte. A gauche, du moins, c'est le travail, dans le labeur et l'effort, le travail toujours consolant; à droite, la maternité avec ses lourdes charges, mais aussi ses joies.

Il y a là, spécialement dans cette œuvre, mais aussi dans toute

Art et deoinUiLui.

Léon Frédéric : La Nature.

LA PEINTURE. /i.Vl

l'œuvre de ce jeune maître modeste, laborieux et convaincu, une force expressive, une puissance d'esprit symboli(|ue, une volonté et une foi — et, en même temps, une science technique qu'ég^ale seule la prodigieuse fe'condité de ce talent — qui en font, par-dessus les frontières étroites du petit pays auquel il appartient, une des formes d'art les plus significatives de la génération présente.

Ce caractère de réalisme énergiquement expressif qui distingue le nouvel essor de l'art l)elge se marque encore d'une façon très intense chez un artiste peu connu dans notre pays, bien qu'il figure dans notre Luxembourg : M.Laermans, Il était représenté à l'Exposition de 1900 par rivrogne et par F Aveugle. Son art, inspiré de ce Breughel le Vieux, cher à tout l'art belge moderne, mais avec quelque chose de tendu, de volontaire, de violent et de tragique, n'est pas exempt, comme dans les enfants de Hvrogne, d'exagérations qui atteignent parfois la limite de la caricature. Ce sont des silhouettes vigoureuses se découpant brusquement sur de larges paysages tristes en des scènes un peu brutales, mais qu'on n'oublie pas. Ici, un ^wwg/e s'éloigne, conduit par une fillette portant un paquet, traînant tous deux leur misère sur les longues routes, au crépuscule; là ï Ivrogne, masse inerte, que ramène sa femme, un marmot au bras, un mioche de chaque côté, sur un sol couvert de neige, où leurs corps, dans la lumière du soir, tracent de grandes ombres par le ciel gris et bas qui s'appesantit sur cette détresse. Il faut croire que le fonds de cette race de bons buveurs n'est pas toujours porté à la gaieté. Les vieux restes d'esprit mystique et moralisateur du moyen âge semblent être remontés de nos jours par-dessus toutes les fumées joyeuses des orgies débordantes des Rubens et des Jordaens.

Nous en trouvons la preuve dans un petit courant exclusivement idéaliste et mystique, à la tête duquel il faudrait mettre M. Frédéric pour une partie de son œuvre. M. Delville est, comme lui, un flamand revenu d'Italie, mais non pas certes à la façon de Jordaens ou de Rubens. H a surtout vécu, lui aussi, près des savoureux quaUrocentisti de Florence, mais tandis que M. Frédéric se tournait de préférence vers Botticelli, M. Delville semblait [)rendre pour conseil le fier Lippi, aux formes élégantes et hautaines. Il est bien, lui, à proprement parler,

/i52 EXPOSITION i)K 1900. — BEAUX-ARTS.

un iiiyslique, limité par les grands problèmes métapliysi(|ues qni, «le nos jours, ont été' considëre's sous d'autres aspects, grâce auK études psychiques. Et ce n'est pas seulement par le pinceau qu'il agit, car il éprouve le besoin de propager et de convaincre même par la plume. L'Exposition universelle présentait de cet artiste un Amour des âmes, figures enlacées dans un beau rythme décoratif, qui nous reporte au temps de Ary Scheffer, de Janmot et de Vidal. Son Ecole de Platon, exposée à Paris en 1898, groupait en des poses harmonieuses de longues et fines académies au milieu d'un beau paysage imaginaire, avec un art d'un maniérisme très raffiné et très subtil. A sa suite, ou h son côté, tant la ressemblance, par certains côtés, est frap[)ante, M. A. Lévéque est d'un tempérament plus pessimiste. On se souvient sans doute de son Triomphe de la mort, du salon de 1900, exécuté dans un esprit tourmenté, mais avec des dons réels d'énergie et de décision. Dans ce même ordre d'idées, M. Knopff, qui se rattache par certains côtés à Burne-Jones et par d'autres à F. Rops, est connu par une œuvre variée où l'idéalisme domine, et un talent poétique qui ne manque ni de science ni de distinction. 11 a été, à l'occasion, l'illustrateur de Joséphin Péladan.

C'est là le mouvement qui correspond, en Belgique, au jeune mouvement symboliste formé en France. Mais, comme chez nous, ce serait, semble-t-il, plutôt une sorte de poussée momentanée, de petite épidémie passagère, car M. Frédéric, ou même M. Knopff j)enchcnt désormais vers les scènes de la réalité, et le seul vrai élève de Gustave Moreau, le regretté Evenepoël, qui procédait de Garpaccio et des Espagnols et s'annonçait comme un chaud coloriste, s'était reporté comme ses camarades parisiens, vers la représentation de la vie moderne, abjurant lui aussi le culte des symboles. La Belgique, pays de santé robuste, ne peut renier ses grands maîtres, si épris de la vie.

Pour donner une idée exacte du mouvement artistique si intense de ce pays il ne faudrait oublier encore ni M. de La Laing, peintre et sculpteur, ample mais un peu grandiloquent, ni M. Dierckx, qui avait marché longtemps dans une voie parallèle à celle de M. Frédéric et s'est affirmé en des œuvres très expressives, ni M. Mertens et

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ses dessins nettement exécutes d'un crayon vif, précis et alerte, ni M. Mellery, fort et éloquent dessinateur, ni MM. De Groux, Ensor, dont Tart, incomplet par certains côtés, est très si(]^nificatif par d'autres, ni M. Janssens, ni M""" Gilsonl-Hoppe. ni tant d'autres jeunes qni marchent à l'avant-garde de l'art et qui se sont fait princij)alement connaître aux expositions de la société de la Libre esthétique.

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