‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 2 sur 50 · L'ECOLE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

L'ECOLE FRANÇAISE

ORl<il>.KS DJ' LWliT MODbir.NE. - DAVID : PREJUGES C0NTEMP0RA1^'S A SON KCARD; RETOUR DE L'OIMMON À PARTIR DE I/EXPOSITIOX DU SACRE EN 1889. — CE QU'IL A DÉTRUIT ET CE QU'IL A CRÉe'. — COUP D'OEIL RETROSPECTIF SUR L'ART DU XVlIl'^ SIÈCLE : I^SPIRATIO^ (L'ART et le THe'ÀTRE), TECHNIQUE, ENSEIGNEMENT. - VIE.N ET LE RETOUR À L'ANTIQUITE. — Re'vOLUTION ACCOMPLIE PAR DAVID. - SON RÔLE ET SON OEUVRE; SA PHYSIONOMIE TELLE QUE NOUS LA CONCEVONS AUJOURD'HUI. — IL EST VRAIMENT LE POINT DE DEPART DE L'ART MODERNE.

En 1801, à l'heure où coiniiieiiçait le siècle, tous les éléments constitutifs de l'art destiné à le représenter, étaient déjà formés. David était à l'apogée de son talent. Il avait livré à l'admiration des foules les Horaces, la Mort de Socrate, Bnitus et les Sahivos. Il avait été l'homme de la Convention ; il était le peintre de prédilection de Bonaparte, comme il allait être le hérault de Napoléon. Son enseignement s'imposait, de lui-même, despotiquement et sans effort, par le prestige seul de son génie, jusque dans les ateliers de ses rivaux impuissants. Toute l'Europe lui envoyait des élèves. Ses disciples eux-mêmes commençaient à asseoir leur propre gloire ([ui venait encore consacrer la sienne. Le sort du siècle était désormais fixé.

Sous les coups répétés de ce rude et triomphant adversaire, tout le passé était bien mort. Il n'en restait, du moins, plus guère que quelques rejetons attardés et désorientés qui avaient traversé la tourmente au milieu d'émotions ou «l'éprouves plus ou moins cruelles et qui, pour vivoter |)énil)lement, sacrifiaient comme ils pouvaient à la mode nouvelle et déguisaient maladroitement les vieilles grâces démodées de leur pinceau, jadis si vif et si alerte, sous des accoutrements guindés et solennels.

Tout ce passé néfaste et charniaut était donc bien mort. Il disparaissait avec un monde désormais enseveli : à des temps nouveaux

BEAU\-AnTS.

il fallait un art nouveau, plus malo, [)lus ox[)ressir, plus [)roj)re à lépondro au\ aspirations d'une Innnaniié nouvelle, (lar c'était hien un monde qui s'écroulait et un monde qui naissait, au milieu d'un cataclysme aussi profond et plus soudain ([ue celui qui avait séparé les temj)S anciens des temps modernes. Et cette crise mémorable, à partir de laquelle les hommes sentaient qu'ils inauguraient une étape décisive dans leurs destinées et qui venait de relever leur dignité en leur donnant la conscience de leurs droits et de leurs devoirs, devait être suivie, dans le cours du siècle, d'une série d'autres révolutions (jui allaient changer non seulement leurs conditions d'existence, les rapports des hommes entre eux., mais encore la conception de leurs rapports avec l'univers et modifier jusqu'à la face même de cette petite planète, chaque jour plus étroite, à lajpielle leur sort est fixé.

Cet art nouveau d'un monde nouveau, ce fut David le premier qui le donna.

Après que, pendant plus de quarante années, il eût guidé la conscience artistique de la nation et l'on peut dire de l'Europe entière, après qu'il lui eût imposé sa direction morale et son langage, par le retour cruel de toutes choses humaines, son œuvre fut honnie et son nom détesté. Sa doctrine, dénaturée et aveulie par des élèves dégénérés, ignorants et fanatiques, qui confondaient la majesté avec l'emphase, le savoir avec le pédantisme, la correction avec la platitude, devint à son tour odieuse aux générations (|ui montaient, ardentes, enthousiastes, belliqueuses et injustes, si toutefois c'est être injuste que de s'affirmer selon les lois de la vie.

Et dans cette longue lutte entre deux écoles qui, toutes deux cependant, étaient nées au sein de son enseignement, la dernière ayant enfin dominé, nous avions, à notre tour, nous aussi, nous ses derniers descendants, hérité des préjugés romantiques à l'égard de cette grande figure de David qui ouvre notre temps.

Nous ne l'apercevions plus qu'à travers ou les Horaccs et Brulm, ou les Sabines et Léonida.s, sans plus comprendre d'ailleurs ce qu'il y a de vraiment cornélien dans ces premiers ouvrages et sans reconnaître que des autres sortirent plus tard VOEdipc et la Source, le Saint Stimphorwn et la Slralonuc , c'est-à-dire ce qui est devenu pour nous

et ce (jui restera assurément comme l'expression suprême de notre idéal moderne du Beau.

On lui rendait encore, il est vrai, quelques hommages, par respect pour ses admirables portraits, dont la réalité simple et saisissante,

BiisrliPt, oMi

David : M'"' Vijjée-Lcbrun. {Musée (le Rouen.)

Taisance et la Force, rini(dli};ence et le caractère, hien (|ue notre école nait jamais, même dans ses plus mauvais jours, manqué de portraitistes de talent, n'avaient de précédent (\uq chez les grands maîtres dltalie et de Flandre, si ce n'est peut-être La Tour qui, sur ce point, semble être son seul devancier.

/i EXPOS lTIO^ l)K 1 !)()(). - I!K\IIX-ARTS.

Mais pour le reste, nous ne le connaissions plus, nous ne lui pardonnions plus lant de casques et de cimiers, de ptéryg^es et de cothurnes, dont le pauvre et morose hric-n-brac avait attristé si longtemps nos Salons.

C'est rEx[)osition centennale de 1889 qui créa un commencement de réaction lavorahle à l'œuvre de David, en allant chercher le Sacre h Versailles. Celle de 1900, en face des Aii>Ics, trouvait un publie reconquis.

C'était, il est vi-ai, pour les Parisiens, i\ y a douze ans, une chose hien lointaine et sur laquelle planaient d'obscures et vieilles préventions que ce Couronnement de TEmpereur. Des esprits très libres el très perspicaces comme Thoréqui, eu plein triomphe des idées romantiques, ne craignait pas d'affirmer l'étendue du rôle de David, considéraient encore cette grande peinture, ainsi que celle des Aigles, comme des documents historiques plutôt que comme des œuvres d'arl. L'Exposition universelle et le Louvre n'ont peut-être pas donné à la |)remière un cadre aussi recueilli que son ancienne salle silencieuse et solitaire de Versailles, mais, du moins, ils l'ont rendue à la vie.

Dès le jour où l'on rapprit à connaître cette vaste composition d'un calme si solennel, d'une grandeur si imposante, et d'une puissance si simple et si auguste, dans cette belle lumière égale qui ajoute à la solennité et à la grandeur de ces grandes choses, où tout est dit de ce (|u'il faut dire sans rien de plus, ni rien de moins, avec une trau- (piille certitude, œuvre à la fois si digne du peintre et de son héros, ce fut, de toutes parts, comme une admiration nouvelle ou plutôt même inconnue, qui reporta notre sympathie sur les autres ouvrages du maître. Depuis, nous recueillons avec piété, dans un élan unanime, les glorieux vestiges de son pinceau et, comme nous sommes parvenus à un carrefour du temps d'où nous pouvons nous retourner pour embrasser, avec tout le recul nécessaire, l'ensemble des efforts de notre siècle, nous pouvons fixer sans passion l'œuvre de David dans l'histoire et le considérer avec gratitude comme le véritable fondateur de l'art moderne.

Pour bien comprendre le vrai caractère de l'art de David et son rôle dans notre histoire contemporaine, et se rendre compte de ce

qu'il a détruit et de ce qu il a londé, il siitïit de jeter un regard eu arrière et de se représenter en une l'apnle vision ([uel était I ni'l (1(1 wni'' siècle.

lUvue de l'Art ancien et moderne.

Daui. : M"" Talll.Mi.

Nous Favoiis rélial)ilité à son lour, nous aussi, cet art frivole et séduisant, sensuel, aimable et facile à vivre. (|iii nous représente \mv ses défauts comme par ses (jualités, les qualités et les vices charmants de ce monde qui se dissolvait. Nous n'avons plus à en craindre les effets et, tout au contraire, nous sommes portés à lui envier ses bonnes façons, son air avenant et son élégance si aisée. Mais si nous le jugeons ;i fond, sans parti |)ris, comme sans engouement, nous sommes surpris de la pauvreté de son inspiration et de son invention, de la médiocrité trompeuse de ses moyens d'expression, de

6 EXPOSITION m 1000. — P.KAUX-ARTS.

rinsigiiifiance do son rôle social et de la place qu'il tient, an milien des autres manifestations de; Tesprit humain, si fortement remué déjà par tant d'oljscurs et graves j)roblèmes.

C'était, sauf([uel(|ues (grandes exceptions, un ai't tout de convention et de manière, étranger à la masse du peu|)le intelligent, qui n'avait d'autre souci que de satisfaire aux goûts superficiels et dépravés d'une aristocratie déjà mêlée de petits marquis et de gros traitants. Après avoir été le témoin solennel et même le coopérateur recueilli de la magnificence des grands rois, il était descendu des lourds caissons dorés de Versailles pour s'asseoir sur les dessus de porte de Bellevue et de Louveciennes, acceptant le rôle de confident d'alccWes ou de compagnon de plaisir des rr petites maisonsi^et des ïrianons.ll était devenu le favori des maîtresses et le protégé des financiers.

Délassement de choix d'une minorité voluptueuse, égoïste et sceptique, il avait perdu le fonds solide de qualités traditionnelles qui pouvaient l'entretenir. L'esprit d'observation y était pour ainsi dire nul. On vivait la plupart du temps sur le premier acquit de l'école. On ne prenait plus de modèles et c'était tout comme pour le cas qu'on en faisait. C'est au point que Mariette pouvait, à bon droit, signaler comme une singularité chez ce rare et précieux Liotard, qu'il ne savait rien peindre, même les objets les plus indifférents, ^^h moins qu'il ne les eût en original sous les yeux^\ Qu'avaient-ils besoin, d'ailleurs, de voir la nature, où ils ne découvraient plus rien, selon le mot de David, te que ce qu'ils savaient par cœur^^?

L'imagination, par contre, sous des apparences de vivacité, d'exubérance et de fantaisie , était devenue d'une pauvreté navrante. Banalités allégoriques et mythologies rebattues qui ne gardaient un peu de piquant que par leur esprit de courtisanerie adulatrice, antiquités déclamatoires qui formaient la matière habituelle des concours scolaires et des morceaux de réception, scènes chevaleresques, pastorales, chinoiseries, conversations galantes, paysages composés, tout cela n'était qu'un art de théâtre, né du théâtre qui, pendant tout un siècle et plus, en fut la source d'inspiration presque exclusive.

Car le théâtre, d'un bout à l'autre du siècle, fut en France la passion universelle. On jouait la comédie partout, à la cour, au château.

à la ville, dans toutes les maisons un peu cossues. Chacun composait sinon des comédies ou des tragédies du moins des divertissements et des proverbes. Des troupes comiques suivaient les armées et c'était même sur la scène, dans les entr'actes, que le maréchal de Saxe donnait ses ordres de bataille. Les moindres (juerelles entre cabotins causaient à Paris autant d'émotion que les plus graves événements politiques. Les mémoires et les correspondances du temps sont souvent fastidieux par la narration de ces incidents et par l'accumulation des comptes rendus scéniques. C'est le théâtre, mode privilégié d'expression de notre génie national, qui manifeste le plus lidèlement, à cette époque, tous les ébranlements de la pensée et toutes les vicissitudes de la mode.

Si l'on se livre à un petit travail de rapprochement entre le mouvement artistique, donné par la succession des Salons et l'histoire du théâtre racontée par les Mémoires secrets de Bachaumont, la Correspondance de Grimm, le Journal de Collé, les Lettres de Clément, etc., on est frappé de voir les sujets des tableaux suivre constamment des variations parallèles au mouvement de l'art dramatique.

Je n'ai pas besoin de signaler la concordance des sujets antiques ou bibliques avec le théâtre classique, la tragédie, réveillée encore par les grands opéras d^Orpliée, à'Alceste, (ïHippoIi/te, etc. Mais c'est aux scènes de la comédie italienne que Gillot et Watteau empruntèrent leurs types, devenus immortels, de Pierrot et d'Arlequin, de Scaramouche et de Colombine. Gillot avait éveillé sa fantaisie décorative au milieu des pantomimes et des ballets de Benserade et de Lulli; ce fut également l'opéra qui fut l'inspirateur de toutes ces scènes chevaleresques imitées de TArioste ou du Tasse, ces Boland et ces Amadis, ces Benaud et ces ïancrède, ces Horminie et ces Armide. que célèbrent à l'envi, à la suite de Lulli, de Gluck, de Piccini ou de Bameau, les Coypel, les Vanloo, les Lagrenée, les Pierre, les Jollain, les Fragonard et tant d'autres, comme les drames musicaux de Wagner, de Berlioz ont. de notre temps, inspiré la fantaisie de Fantin-Latour. C'est des innombrables ballets de pastorales, originaires de VAmmIa ou de VAstrée, ({ue relèvent les bergerades que Walteau et Boucher répandirent par le monde. C'est à toute la littérature

de paniplilels et de coules, mais suiioiil aux piècc^s orientales de Colle, de Favart, de Belin, de Noverre, de Chainpfort et même et surtout de Voltaire, dont le théâtre, imbu d'idées novatrices jusque dans la mise en scène et le costume, eut tant d'inlluence sur son siècle, qu'est née la mode des turqueries et des chinoiseiies et de tout cet exotisme qui passionnait, avec les premiers orientalistes partant à la suite de nos ambassadeui's ou qui amusait, dans le joli badinage spirituel des décorateurs attitrés de kiosques, de pagodes et de [)etits appartements : les Pillement, les Huet, les Peyrotte, les Lajoue, les Fragonard, capricieuse farandole (|ue conduisaient toujours Watteau et Boucher.

C'est du décor de théâtre que relève le paysage. C'est le théâtre de Diderot et les pièces bourgeoises de Sedaine qui ont fait naître le genre bonhomme et sentimental représenté par Greuze, de même qu'à la fin du siècle, le Si('i>e de Calma (1775) de M. du Belloy occasionna tout un mouvement de peinture historique et nationale qui fleurit environ dix ans avant la Révolution, avant-coureur des sujets romantiques.

C'est donc bien le théâtre, qui présente tant de corrélation avec la peinture et de nos jours a conservé sur d'autres points son influence sur les arts plastiques, qui dirige le grand courant de l'inspiration artistique, auquel échappent seules de rares figures originales, étroitement attachées à la vérité et à la vie, comme Chardin et La Toui-, ou qui, nées dans la manière, la dominent et la dépassent en créant, comme Watteau, d'un genre faux et artificiel, tout un monde merveilleux de vraisemblance et de rêve.

Relâchement dans la pensée, relâchement dans la traduction, tout cela était autant la faute de l'enseignement que des mœurs. Ce n'est pas que l'enseignement ne fût, par certains côtés, sérieux et solide; il offrait quelques apparences de méthode et de discipline qui nous séduisent aujourd'hui dans le laisser aller et le négligé de nos études premières. Il fallait pour les élèves savoir beaucoup. On exigeait beaucoup des aspirants à la gloire, dont le sort était entre les mains de ceux mêmes à qui ils venaient disputer le succès et ses avantages |>osilifs.

H fallait pour être admis à exposer, c"est-à-dire pour Irouver le nio\eu de se faire distinguer et par conséquent de vivre, arriver à tout prix à l'un des titres de TAcade'niie, corporation tyrannique qui fui pourtant remplace'e plus tard par une congrégalion bien plus étroitement fermée. Cela n'empêcha point sans doute Watteau, ni Chardin , ni Vion lui-même dV trouver des juges intelligents et libéraux, mais que d'autres, — et nous en voyons de nos jours encore l'exemple heureusement affaibli, — sacrifièrent tout ce qu'ils pouvaient avoir de personnalité aux nécessités qui les livraient au bon plaisir des Jurys et aussi du public formé par eux.

L'enseignement, toutefois, était tout académique, nous dirions même corporatif et professionnel. On y donnait des recettes infaillibles pour les concours de Rome ou l'agrégation à l'Académie. On y apprenait, avec une adroite calligraphie de la brosse, à trousser des draperies, à chiffonner les étoffes; on y donnait un répertoire de gestes et d'expressions pour toutes les circonstances et, toute sa vie, on continuait à peindre des êtres vivants d'après des modèles rr dont les bras, disait David, étaient soutenus avec des cordes et les pieds calés avec des coins de bois'-.

L'école présentait donc un ensemble brillant et facile de qualités toutes scolaires, d'habileté professionnelle et pratique, élégante et maniérée, mais au détriment des conditions les plus urgentes de l'art. Les individualités y étaient rares et, dans ce domaine, il n'y a guère qu'elles qui nous intéressent ou du moins qui nous attachent.

La première croisade entreprise par Vien donna déjà un commencement de satisfaction au sentiment général, fatigué du sensualisme polisson de toutes ces nudités grassouillettes, de la fadeur ambrée de ces fables éternelles et de la monotonie de tous ces contes à dormir debout. Elle coïncidait avec le grand mouvement d'idées nouvelles soulevées par la discussion des philosophes et aussi avec le renouveau des études sur ranti([uité réveillé par les premières fouilles d'Herculanum, suivies bientôt des travaux de Caylus, l'un des premiers [)rotecteurs de Vien, les publications de Saint-Non, les écrits de d'Agincourt et des archéologues allenumds Winckelmann, Heyne. Lessing et du peintre Raphaël Mengs.

12 EXPOSITION DR 1900. — HKAUX-AHTS.

On recommença à puiser i\u\ sources éternelles de l'art antique. On crut Y reli'ouver les rèjjles de la beauté et les lois du dessin. Au milieu du concert, persistant jusqu'au dernier jour, de roucoulements et de soupirs, de pipeaux et de hautbois, Fart reprenait en dij^nité et en tenue.

Mais c'était là une réloi-nie insulïisanle. Car ce qu'il fallait, c'était une transformation radicale, une rupture complète avec le passé et, comme dans l'ordre social et |)olitique, comme dans la vie de la nation dont il devait être l'image, une rt'volution.

Cette révolution, David l'accomplit.

Foi'mé par Vien, David fut mêlé, à Rome, pendant plusieurs années, au milieu des savants ({ui scrutaient le mystère toujours renaissant du monde antique et y découvraient non plus seulement les chefs-dœuvre classiques de l'art ^^^réco-romain ou leurs répétitions pour ainsi dire officielles, mais toute la nouveauté de cette vie intense dont nos générations ont arraché au sol tant de vestiges singuliers et imprévus et dont l'inattendu n'est pas épuisé. Avec sa puissance d'imagination réaliste, il revécut entièrement la vie des anciens. Il en (*tail tout pénétré et avait, par un effort continu, tenace et conscient, effacé en lui les dernières traces persistantes, même à travers l'enseignement de Vien, de la pédagogie académique. L'apparition des Horacn.s, en 1 785, causa un transport universel et entraîna à sa suite toute la jeunesse, tous ses concurrents et jusqu'à son vieux maître.

Et, chose curieuse et déjà remarquée ^'\ la révolution de 1 art pi'écédait la révolution politicjue et si David fut l'homme de ces jours si troublés et si grands c'est qu'il s'était trouvé à point pour les représenter, c'est qu'il apportait à la nation soulevée un idéal tout formé, un idéal presque surhumain, seul convenable à cette succession d'événements tragiques. Car ces images héroïques, si fières, si austères, si tendues, pouvaient seules répondre exactement aux rêves d'une période d'exaltation passionnée, où les armées sortaient du sol . où les héros ne se comptaient plus, où le sacrifice était comme la loi

^'' E. Dur.Koi.nzR. David fl snii temps.

LA PEIATLRE. 13

suprême, où, tour à lour, chacun des adversaires portait, avec un égal courage, avec le même sourire altier et dédaigneux, sa tête sur l'échafaud permanent.

Les Horarcs, la Mail de Socrnie, Brulus, qui semblent pour mjus l'expression même de l'idéal révolutionnaire, sont tous antérieurs à la crise qui supprima la royauté et, bien mieux! furent des commandes de la royauté elle-même!

Ce qu'il v a d'instructif dans l'œuvre de David — et c'est encore une remarque de son élève Delécluze, dans un jugement sur son maître, si équitable et si exact qu'il est redevenu le jugement définitif de la postérilé — c'est que juste au moment où ces images épiques qui avaient secoué la torpeur des imaginations engourdies, réveillé les plus hautes pensées et créé un courant d'esprit antique touchant à toutes les questions du goût et atteignant même jusqu'aux choses les plus contingentes de la vie industrielle et de la mode, David seul, parmi ceux dont la mission est de voir et de conserver la vision vivante des choses vues, semble avoir eu conscience de la grandeur esthétique des réalités environnantes. 11 abandonne les sujets grecs et romains et, aux heures où la vie publique lui laisse le loisir de reprendre son pinceau, il aborde avec une foi ardente, une passion, contenue seule par le souci aussi profond de la vérité, certains sujets tout à fait contemporains, pour ne pas dire immédiats, (piil traite avec le réalisme puissant et digne de ses plus beaux portraits et la gi'andeur simple de IHistoire.

On sait de reste l'action, unique dans notre développement artistique depuis Lebrun, exercée par ce grand artiste et aujourd'hui on estime hautement non seulement les résultats de son enseignement et de son inlluence. mais lœuvre même de ce génie positif, robuste, franc, clairvoyant et sur, toujours sincère et respectueux de la vérité jus(|ue dans les entraînements où le conduit labus des principes et de l'érudition aboutissant, par moments, à Tesprit de système.

Sans montrer de puériles sévérités pour un art dont nous apprécions d'autant mieux les attraits que nous n'avons plus guère que le bénéfice des chefs-d'œuvi-e (|u"il a produits, un juste oubli ayant submergé les innombrables redites et les plus décourageants pastiches.

\h EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

nous sentons quelle œuvre bienlaisanle David a accomplie en substituant aux [^011 ts futiles du régime passé un idéal viiil et grandiose d'où devait jaillir pour tous, des sources nouvelles de haute délectation morale.

David est donc grand par ce qu'il a détruit et grand par ce (pi'il a créé. Nous lui sommes l'econnaissants d'avoir, le premier, combattu à outrance les déplorables errements de l'enseignement des académies avec un bon sens droit et naturel et un accent que retrouvera plus tard son grand disciple, Ingres, gardant la parole de vérité au milieu de ceux qui usurperont le titre de détenteurs privilégiés de cette Iradilion ujéme et de ses principes.

Mais sa physionomie, prise comme individualité, nous retient par son caractère puissant et exce[)tionnel; nous savons la voir désormais sous toutes ses faces, à travers les variations si honorables de son idéal artistique; elle nous intéresse même davantage aujourd'hui en ce que nous le sentons moins inflexible et dogmatique, que nous ne le voyons plus toujours en magister inexorable faisant marcher l'art d'un seul pas du bout de sa férule despotique, en ce que nous découvrons en cette âme ardente d'inquiétudes, de curiosités, d'étonnements. Nous sommes heureux de le voir moditier à plusieurs reprises sa propre direction, subir lui aussi l'action des autres, accepter des inlluences — et quelles influences! — non plus seulement celle des Romains, puis des Grecs ou des Etrusques, comme on disait alors, ni même de lia|)haël ou du Dominiquin, mais des primitils de Florence, de Giotto, de Fra Angelico ou de Pérugin auxquels il pense dans son Lconidas, et des vieux Flamands dont le milieu sympathique a rajeuni et réchauffé son art durant les jours d'exil de ses dernières années; il leur prenait avec candeur une certaine chaleur de coloris et des naïvetés supérieures de dessin qui le rapprochent alors si étroitement des premiers ouvrages de son élève Ingres, qu'on serait tenté de croire qu'il en ait subi l'action en retour. Car il reçoit aussi à l'occasion l'influence de ses propres élèves, soit dans les excès d'archaïsme et d'érudition où se complaisait le petit groupe des primitifs dont nous reparlerons plus tard, soit dans leurs tendances vers le mouvement et l'action, comme nous le voyons par les Ai<>lcs, où

il se soiivionl manifestement, bien que non sans gaucherie, de cet élève, che'ri jusqu'au dernier jour et admire', (jui va donner, avec les Pcdijévés de Joffa, le mot d'ordre d'une agitation nouvelle retournée contre ses principes. Enfin, nous le voyons plus instinctif, plus spontané, moins raisonneur et systématique. Pour toutdire, nous lui avons retiré son casque. Il est bien désormais un des nôtres.

Basrliel , ëilit.

David : M'"" Picqiirt.

11 a, en plus, pour nous, ses héritiers, un double droit parliculierà notre gratitude, car aux deux pôles opposés, il manpie le point de départ de l'art moderne.

Il est, en ellet, le restaurateur de la grande idée plasti(|ue léguée par l'antiquité: il est un des jalons de la grande tradition humaine

1(i EXPOSITION DE 1900. — nEMX-ARTS.

(Tideal antlir()|)()inor[)liiqiie qui va de Phidias à Raphaël et de Raphaël à Ingres.

C'est ce culte de la l'orme, cette recherche émue et j)assionn('c sur hi vie de la purification du dessin (jui, à travers les fausses interprétations scolaires, a donne', ne'anmoins, pendant ce siècle, une honno |)art de sa tenue exceptionnelle à l'école française et lui a foui-ni un instrument digne d'exposer les |)lus hautes conceptions.

En second lieu, il a remis Fart dans sa voie normale qui est d'être en corrélation étroite avec les choses de son temps, dont il est le premier et le plus puissant interprète. Il a créé et il a eu la volonté de créer un art qui ne fût pas égoïstement désintéressé des préoccupations morales de l'heure présente.

Dans un passage fort remarquable de son livre, Delécluze, qui fut parfois si injuste pour d'autres, s'étend avec une sagacité, méritoire à cette époque, sur ce que nous appellerions l'état d'âme des conteni- [)orains de David. 11 explique avec clairvoyance que ce qui a manqué à son maître comme à tous ses prédécesseurs de|)uis deux siècles, c'est ce milieu général, sinon populaire, qui a puissamment aidé les artistes d'autrefois, milieu qui eut une croyance, ou vraie ou factice, mais partagée avec l'artiste, un fonds d'idées communes auxfjuelles celui-ci apporte l'appui, l'autorité et le prestige de son langage

image

David eut conscience de cette dissociation entre l'art et la vie; il eut la volonté de la faire cesser et il s'efforça constamment de se trouver en concordance avec l'esprit de son temps. C'est une leçon qu'aucun des grands artistes (|ui lui succéderont dans le cours du siècle n'oubliera plus et sur laquelle ils se rencontreront tous de (juelque côté ([u'ils viennent. Cette unité morale, faite par la foi religieuse cpii donna si longtem[)s sa direction à l'art, chargé presque uniquement d'en répandre les enseignements, David essaya de la remplacer par la recherche d'une autre base, intellectuelle et morale; il apporta dans son art la vraie foi 'civique et patrioti(jue dont l'ardeur animait son âme, le lécondant par une pensée rélléchie, persistante, qui, bien qu elle soit loin d'être d'une aussi haute philosophie, fait, de ce côté, de ce grand réaliste, le continuateur de Poussin.

LA PRINTURE. 17

LA TRADITION DE DAVID : Lis NU ET L'ANTIQUE ; LA PEINTURE DE SCENES CONTEMPO- RAINES. — ÉLÈVES ET CONTEMPORAINS DE DAVID. — PRUDHON ; GROS. — RONA- PARTE ET SON INFLUENCE SUR LES SUJETS CONTEMPORAINS. - CE QUI MANQUAIT À DAVID, CE QU'APPORTE GROS. — ASPECT GENERAL DE L'ECOLE : GIRODET : LES PREMIERS LUMINISTES; REGNAULT ; GUÉRIN ; (iERARD ; LES PRIMJTIFS ; LEUR INFLUENCE SUR DAVID ET SUR INGRES, - SUITE DE L'EXAMEN DE L'ECOLE : PETITS ASPECTS FAMILIERS; INFLUENCES SEPTENTRIONALES (LES HOLLANDAIS, RURENS) ET ACTION DES MUSEES (LUXEMBOURG, LOUVRE, PETITS-AUGUSTINS , VERS\1LLES).

Parmi les élèves de David, les uns poursuivirent sa tradition antique de glorification des formes nues, les autres se lancèrent dans sa voie contemporaine avec une énergie qu'accrurent les e've'nements et qu'exaspérèrent les excès des premiers. Les uns et les autres précipitèrent |)ar leur conflit le nouvel avatar de l'art moderne.

Au nombre des premiers, il n'en est qu'un qui ait vraiment recueilli l'héritage du maitre. Son nom est demeuré immortel; c'est Ingres. Mais son heure n'est pas venue : dans ce mouvement de réaction ([ui s'accentue chaijue jour, il est, le premier, victime des préjugés dont ses adversaires ultérieurs auront ti leur tour tant à souffrir. Pour l'instant, il ira se plonger dans la solitude de liome, en face de ses maîtres de prédilection et, hélas! avec la misère j)our compagne, s'enfermer étroitement dans son rêve entêté de vérité toujours [)lus haute et de beauté toujours plus pure.

A la tète des autres se trouve une personnalité à la(|iielle notre temps a, également, rendu toute son importance. C'est Gros, qui allait exactement prendre sa place <laus h'cole. la j)remière année même du xix" siècle avec ce tableau de llotiapavlc disliilmanl des sahirs (llionneur, dont l'exposition centennale a souligné l'intérêt.

La direction de David se manifesta sur 1 école française avec autorité jusqu'en 1816, date de son exil, et aussi de l'avènement du nouveau régime dont lesfmt politi(|ue allait brusquer la réaction commencée contre 1 art issu des idées révolutionnaires. Mais lapogée de son influence se placeen 1800, après l'apparition des iSa^mes. Dèscemoment

18 IMPOSITION DK 1900. — BEAUX-AUTS.

sans qu'il décline, puisque ce n'est qu'en 1808 qu'il exposa le Couronnement, toutes sortes de ferments s'agitent sourdement autour de lui dans l'art comme dans la société, cette société sensuelle et exubérante, confuse, trouble, mêlée, respirant avec ivresse après tant d'effroyables ano^oisses, folle de vagues espoirs au bruit des fanfares victorieuses et au froissement des étendards conquis au delà des Alpes; milieu singulièrement incohérent où se heurtaient en des contrastes étranges, où s unissaient en des compromis les plus imprévus, toutes les subsistances du passé, toutes les audaces nouvelles, toutes les curiosités désordonnées, un moment arrêtées ou calmées par la tempête des mauvais jours.

Mais, dans tout fruit mûr est déjà formée la graine des futurs avrils.

Sous l'apparente unité que présente l'Ecole se perçoivent déjà assez nettement des tendances plus ou moins distinctes de l'idéal de celui qui semble la diriger.

Il y a d'abord tout près de David, un grand solitaire, une de ces rares figures qui, dans l'histoire, défient toute catégorie et montrent ([u'il y faut toujours tenir compte de la puissance et de l'imprévu des individualités. Prudhon est sans doute de son temps bien qu'il n'y relève ."•uère de personne et qu'il ait été chercher pour ancêtres des maîtres un peu négligés à ce moment : Corrège, Léonard et Andréa del Sarto, dont il est vraiment, dans sa personnalité plus modeste, le digne héritier. H n'y est pas précisément méconnu puisque, quehjues années après, il recevra des témoignages certains de la bienveillance impériale, mais il y reste sans autorité et sans influence et n'y forme j>as de continuateurs directs. Ce charmeur incomparable, ce rêveur discret, comme la France avait eu déjà Lesueur, qui a senti, avec une voluptueuse et chaste tendresse, la grâce de la femme et de l'enfant, dont l'œuvre exhale une si forte et si subtile émanation de jeunesse et d'amour, ce magicien de la lumière, cet inter|)rète ému et ingénieux des beautés de la nature, témoigne que la langue mystérieuse de la poésie n'était pas absolument incomprise alors. La génération prochaine n'oubliera pas de lui demander le secret de son exécution souple, grasse et nuancée, ainsi que de ces accords et de

ces harmonies crensemble que Gros et lui seront alors les seuls à deviner.

Le cas (le ce dernier est encore plus extraordinaire et mieux que le pre'cédent, il montre combien il faut se défier des |génëralisations outrées.

Iias,-I,(.|. .:.lii.

PiiimiioN : Zt'pliyre.

Dans Fart, toute ttiéorie et toute; école ne prévaudra jamais contre l'aftirmation d'un caractère individuel. Les plus fortes disciplines scolaires qui enchaînent, semble-t-il, des générations ne peuvent rien contre certains tempéraments primesautiers. Gros, par exemple, était loin d'être un combatif et^'un révolutionnaire, lui qui

20 KXPOSITÎON DE 19 00. - IJKALX-AUTS.

se (léses|)értut j)lus tard de man([iier aux principes de son maître, lors- (pTil o[)|)()sa de toutes pièces les germes les plus violents de réaction contre renseig^nement même qu'il voulait défendre. Mais les milieux. (Mii façonnent presque toujours les hommes à leur image, par momertt, se plaisent, comme par un besoin intermittent de paradoxe ou de contradiction, à les former tout à fait à l'opposé.

Nature éminemment instinctive et spontanée, les circonstances vinrent encore en aide au tempérament de Gros. Parti de bonne heure en Italie, mêlé a la vie des camps, près de ce pâle guerrier dont les actions étonnaient déjà le monde. Gros échappa à temps au prurit d'érudition qui gagna la plupart de ses condisciples; il subit le choc inoubliable de ces prodigieuses réalités. Quelques efforts qu'il fît plus tard pour rentrer sous la discipline première, c'en était fait de son génie, réaliste lui aussi, mais d'un réalisme passionné qui dépassait la représentation propre des êtres pour fixer la vie et l'action.

La faveur de son premier protecteur fournit une ample matière à son inspii-ation. Bonaparte, on le sait, ne voulut prendre à l'antiquité que le nom et le laurier de César. Son ambition pratique ne concevait pas qu'il y eût des talents perdus à célébrer des héros lointains ou des êtres imaginaires alors que tant d'exploits modernes s'offraient à l'imagination des artistes. 11 reprit pour son compte rap|)el qne Bénézech adressait dès l'an iv aux artistes français et favorisa leur essor en les faisant servir à sa gloire. Il créait, lui-même, de ce chef, un courant de sujets contemporains, pris non plus par le |)etit côté du genre ou de l'étude de mœurs, mais décidément par le grand coté de l'histoire , à la tête duquel il mit David lui-même, suivi de Gros, de Gérard, de Prudhon, de Girodet et même de Guérin, courant dont le Musée de Versailles nous fait pressentir la production innombrable, cpii contribua pour une forte part à soitir l'inspiration de 1 ornière antique et eut une action indiscutable sur la direction prochaine de l'art.

Pour en revenir à Gros, la grande toile des Pcsllforés de Jajfa , au cadre de laquelle toute la jeunesse artistique vint solennellement porter une palme au salon i8o6, fut l'occasion de la première manifestation de ce que nous appellerions cr l'esprit nouveau 55, qui trou-

vera près d'elle un appui réitère', vingt-cinq ans plus tard, au moment de l'explosion définitive, lorsque, après i83o, le gouvernement libéral, la tirant des greniers où elle était enfouie depuis quinze ans, rendra cette composition significative et doublement bistorique aux admirations entbousiastes de la jeunesse romantique. Elle contenait déjà, je ne puis dire toute la révolution, mais toute l^'volution nouvelle.

Gros : Bonapard.' ilislribuaiit di'S salirez (l'i.ouueur. [l'alais ili: Compirgne.)

Malgré sa grandeur et sa puissance il manquait plus d'une cbose à l'art de David dont la tension première avait si exactement répondu à Texaltation unanime des esprits pendant la période révolutionnaire. On le trouvait immobile et. en eiïet. il ne comprenait pas l'agitation

de la vie ou sH tentait de la tradiiii'e, comme dans les Sabincs ou dans les Aigles, ou ne peut pas dire <|u'ily réussit; il n'avait recherché que ce cpril aj)pelait le beau visible; il n'avait pas — David lavoue luimême — le sens du merveilleux. H ne comprenait la lumière qu'au g^rand jour, ignorait le mystère, mystère du clair-obscur, mystère de la couleur, ce lan|^a(>e musical et comme surnaturel des. tons. Il n'était ni sensuel, ni sensible, son art était avant tout un art de volonté, d'intelligence et de raison.

Gros apportait du coup sur des sujets contemporains et, plus tard, sur des sujets d'histoire moderne qui, dès 1819, comme le Charles-Quint à Saint-Denis , serviront de modèles à l'ardente poussée historique du romantisme, une foule d'éléments nouveaux ou renouvelés qui forment le fonds où puiseront largement Géricault et Delacroix.

Dès le premier jour, dans les Pestiférés de Jajfa, par la simple puissance de sa vision indépendante et comme restée vierge, en essayant uniquement de donner un corps aux images qui l'avaient si vivement frappé, il vivifie le champ de la peinture comme si quelque Rubens nouveau y fût venu secouer son verbe tumultueux et enflammé.

Les groupements et la pantomime, le clair-obscur et la couleur, les figures et le décor, tout cela était distribué, combiné, accordé en des jeux si puissants et si imprévus, par une instrumentation si riche et si sonore, avec une telle force expressive d'illusion et de vraisemblance que, malgré les accrocs à la vérité anatomique, aux lois de la perspective, et peut-être bien à d'autres principes plus ou moins scolaires, le spectateur était introduit comme un témoin ému et intéressé dans le spectacle représenté.

Ce pathétique inattendu, cette importance harmonique des fonds, cet accent du paysage et jusqu'à cette saveur exotique qui prépare tout l'orientalisme de Delacroix, cette liberté d'écriture, cette technique rapide et hardie qui permettaient de fixer, avec le feu de l'improvisation, la spontanéité de la vie agissante, toutes ces formes inaccoutumées étaient bien faites pour ébranler fortement des esprits déjà troublés et impatients qui n'attendaient qu'un guide et qu'un mot d'ordre. Volontairement ou non, ce rôle échut à Gros.

011011 ne s'imagine poinl, trallleurs, qu'il se |)ro(liiisit iiiimédialement dans l'école quelque stupeur ou quelque scandale. On ne découvrit pas de suite la portée de l'œuvre de Gros et l'on n'en prévit pas toutes les conséquences.

L'auteur des Pestiférés de Jajfa , de la Bataille (F AJtoukir et à'Eylatt, consacré otîiciellement par le pouvoir, approuvé par son maître, pouvait alors jouir sans remords de cette explosion d'une popularité qui se retournera contre lui, un jour, si tristement.

C'est que, d'abord, on ne vit dans ces tableaux que des manifestations en dehors de l'ordre proprement historique qui restait intact, des ce tableaux représentant un sujet honorable pour le caractère national r, comme disait le programme des concours décennaux institués par l'Empereur; et David espérait lui-même, nous dit-on, (jue celte chaleur communicative qui s'en exhalait réveillerait le coloris de l'école française, par trop anémié.

Ce n'esl (ju'à dater de 181 G, après le départ de David, et surtout en 1819, avec l'exposition du Radeau de la Méduse, (|ue le conllit latent devient grave entre l'ancienne doctrine et les tendances nouvelles. La présence du maître en impose toujoui's et l'école se cherche encore et se développe dans une activité, une curiosité et une diversité (jue, par suite de nos préventions ou de l'attention trop superficielle que nous lui accordons, nous sommes assez portés à méconnaître.

Elle est loin, certes, de cette physionomie intransigeante <]ue nous lui donnons, et qui sera vraie tout au plus au moment le plus aigu de la lutte, et loin aussi de cette uniformité que nous confondons avec son imposante et sa robuste unité.

Ainsi, dans l'atelier même de David, à coté de Gros, dont nous venons de voir le rôle tout spécial et l'action énergique et décisive, ne trouvons-nous pasGirodet, ([ue j'appellerais volontiers un romantique avant la lettre, tant son es|)rit éclectique, curieux et cultivé, est ouvert à toutes les idées nouvelles? Girodet, (|ui s attarde, en route, à peindre des paysages, qui est sensible à la poésie des nocturnes et peint même, la nuit, à la lueur des lampes; Girodet, (jui lait des

vers, prône les sujets modernes, lit la Bible et sacriiie, l'un des premiers, aux bardes et aux dieux du Nord; Girodet, enfin, qui, dès 1799, envoyait de Rome cet Endymion si parent de Tart de Prudlion — et antérieur aussi — sinon par l'exécution, du moins par la donnée poétique et naturaliste, cet Enilymion qui est resté encore plein de grâce et de volupté païenne, avec son corps aux modelés souples et gras, mollement étendu sur la peau de léopard, tandis que, dans la buée laiteuse et l'ombre transparente, la délicieuse figure de Zépbyre écarte les taillis frissonnants par où jaillit, vers les lèvres du jeune et beau chasseur, le rayon amoureux d'Hécate.

Girodet, un instant, fit école. Avant ceux de Prudhon, ses effets de nuit tenteront plus d'un pinceau. Gros, lui-même, s'y essayera dans Sapho, pour y revenir plus tard, dans un esprit plus rembranesque encore et plus dramatique avec le Départ de Louis XVIII. Car les préoccupations rrluministes^^, dirions-nous aujourd'hui, que nous croyons si spéciales à la seconde partie du xn" siècle et qui, il est vrai, furent si étrangères à David, intéresseront beaucoup plus qu'on n'imagine ses contemporains.

Je mets à part les peintres de paysage ou d'intérieurs : Demarne, Drolling ou Granet, que nous verrons un peu plus tard, et même Fragonard, le pauvre vieux rr Fragow, qui avait toujours affectionné les jeux les plus imprévus et les combinaisons les plus fantastiques de la lumière. Mais vovez le principal concurrent de David, Regnault! dans ses compositions d'histoire et surtout dans ses nombreux petits tableaux de chevalet, ne montre-t-il pas une intelligence, très singulière à cette époque, de la variété des effets dans l'éclairage des corps? Voyez son élève Guérin et le parti vraiment pathétique ou tragique qu'il sait tirer du clair-obscur, soit dans le Marcus Sextus , soit dans sa Clytemnestre, où le rideau rouge, violemment éclairé, produit une sensation si intense! Voyez même Gérard dans son portrait d'Isahey, où le fond lumineux du jardin, aperçu par la porte ouverte, donne toute son harmonie calme et sourde à l'intérieur et aux figures !

Je viens de nommer Gérard et Guérin. On ne peut guère opposer l'une en face de l'autre deux figures plus contradictoires. Le premier, savant sans pédantisme, élégant sans affectation, séduisant, fécond,

souple, ciillivé et mesuré, habile aux compromis distingués, annonce déjà tous les Delaroclie et tous les Cabanel; lype parfait d'école, il réunit sans excès les tendances les plus contraires et sait s'assimiler avec prudence et avec goût jusqu'aux plus compromettantes nouveaulés. Le second, entier, tendu, violent, théâtral, bien (pie

Rascliel , e'dit.

Regnault : Psyché et rAiiiour. [Minée d'Angiyrs.)

n'étant pas sorti de lalelier de David, semble résumer j)our nous tous les abus de sa doctrine; mais il nous désarme justement par cette volonté, par cette conviction, par cette tension exaspérée qui. vraiment, a quelque chose de fortement héroïque, enfin, par toute cette exagération qui, par cela même, est bien de l'art.

Un petit point d'histoire assez obscur, mais très instructif, réunit toutefois pour nous ces deux personnalités.

Le Mardis Sfi.rliis, la Phhlrc cl Hippolyto, etc. , d'une pai'l , F Amour et Psyché, (le l'autre , auraient été conçus sous l'inspiration des idées de celle secte àe'è foumrs ou desprinnlifs, que nous font connaître Delécluze et Cil. Nodier et dont nous ne saurions probablement rien, |)as même le nom, sans leurs écrits. Ce petit groupe, formé au sein même de l'atelier de David, est encore un indice de l'agitation des espiils, tout à fait au début du siècle et comme un des premiers signes avantcoureurs du romantisme artistique.

On savait qu'il avait pour chef une individualité très étrange et très sympathique, le peintre Maurice Quay, mort jeune et dont malheureusement il ne reste aucun ouvrage connu, pas même une de ces études dans lesquelles, paraît-il, il excellait. Nous ne savons éga- ' lement que peu de chose de ses camarades, la plupart fort médiocres, tels que les nîmois Perrié et Monrose, dont les déguisements précédèrent tout au j)lus ceux de leur compatriote à venir, le Sâr Péladan, si ce n'est que le dernier fut le maître de Sigalon. Ce que nous connaissons de Paulin Duqueylar ou des deux frères Franque, ces deux jumeaux élevés nvçi frais de la nation, dont l'un, en particulier, a . prodigué sa peinture au musée de Versailles, est très peu fait pour nous surprendre et pour nous renseigner.

Il semble que ce fut là un premier mouvement de curiosité passionnée, d'ardeur extatique sur tout le monde nouveau qui s'offrait à la pensée : la nature, à laquelle ils vouaient un culte fervent; l'idée chrétienne, avec la Bible et l'Evangile, qui étaient parmi leurs trois livres de prédilection; l'esprit mystique du Nord, avec l'inévitable Ossian qui fit tant rêver nos grand'mères; et même aussi — déjà! — Shakespeare.

Enfin, en ce qui concerne l'antiquité, non seulement on sortait de l'Histoire dans laquelle s'était maintenu jusqu'alors exclusivement David, pour suivre les poètes et de préférence Homère, — Homère, la Bible, Ossian, tels étaient leurs livres préférés, — mais on la concevait avec une esthétique propre à justifier la dénomination àe primitifs qui leur fut donnée. Précédant de vingt années les nazaréens allemands établis à Rome et qui se retourneront avec passion vers les primitifs italiens; devançant de cinquante années les réformistes

- liosoliel , (■.lil.

Regmault : Les Trois Grâces. {Musée du Lduvi-i-.)

LA PfiINTUUE. 31

anglais, — avec lesquels leurs utopies humanitaires leur donnent un autre point d'analogie, — qui voyaient dans Raphaël les premiers symptômes de la décadence de l'art moderne; à la clarté des premiers vases grecs dont ils devinent déjà l'importance pour la vraie connaissance de l'antiquité, ils proclamaient qu'à partir de Phidias l'art commence à décliner et qu'il ne fallaii chercher les vrais caractères de la pure beauté que dans les [)ériodes antérieures. Leurs préoccupations archaïques eurent même, nous l'avons dit, une influence marquée sur l'évolution de David, fort attentif à tous ces progrès de l'érudition au moment où il exécuta les Salines.

Ce goût archaïsant, qui se rencontre dans toutes les époques d'art un peu épuisé et jusque dans les temps lointains de l'Egypte et de la Grèce, nous le retrouverons encore au cours de notre histoire contemporaine. Il permit du moins à ces jeunes ^rpensmrsv de deviner la saveur vraie de l'art antique dans sa grandeur simple et familière, en dehors des types plus convenus de la statuaire gréco-romaine.

Fatiguée des dogmes et des canons infaillibles, la pensée exaltée se plaisait — souvent même chez la plupart des adeptes en puérilités extérieures de tenue et de costume qui annoncent à leur tour les gilets rouges et ies barbes de i 83o, — dans une recherche extrême de la naïveté et un goût un peu âpre et barbare pour tout ce qui paraissait avoir uti cavRcieve priinilif, (jiic cola vînt des Scandinaves, des Celtes ou des Grecs.

Et si nous nous rappelons le cas tout particulier que faisait de la Psyché de (îérard, Ingres qui la déclarait r:le plus beau tableau depuis David 5% Ingres, dont les premiers ouvrages se rapprochent de cet idéal d'ingénuité, de candeur dans la compréhension de l'art antique, Ingres qui avait, on le sait, un goût tout particulier pour ces vases ff étrusques 77 si chers aussi àGirodet, Ingres qu'on traitait bientôt lui aussi de wsauvagew et de or gothique^, nous ne serions pas éloignés de croire «pi'il reçut de ce milieu, en plein développement comme il allait partir pour Rome , la première lueur (jui devait diriger son génie.

En continuant l'examen attentif de ces origines à Tabri de nos anciennes préventions nous constaterons encore un certain nombre

(le laiLs instructifs. Parcourons les livrets des Salons de ces premières années du siècle, en remontant même, en deçà, à la période révolutionnaire, nous nous assurerons qu'à côté des grands sujets d'histoire qui occupent le premier plan foisonnent les paysages, les vues, les représentations d'animaux, les descriptions d'intérieurs, les scènes intimes ou les peintures de mœurs, les tableaux de fleurs et les natures mortes, et parmi tout cela nombre d'ouvrages de femmes, (|ui montrent la persistance d'un petit idéal paisible, sentimental et familier, tourné du côté des Flandres et de la Hollande, né déjà au siècle précédent et maintenu à travers les angoisses de la grande crise nationale, comme un refuge au rêve et à l'espoir. Nous reparlerons un peu plus loin de ce petit courant, alors si étroit et si mince, qui grossira à mesure qu'il s'éloignera de sa source au point qu'à partir du milieu du siècle, son cours, devenu large et puissant, s'étendra parallèle au grand courant historique.

C'est là un premier produit de l'influence de l'esprit septentrionnal et (le l'action des musées. Car c'est en plein xYin*" siè(!le, par l'ouverture des collections royales au Palais du Luxembourg, que les artistes, qui jusqu'alors devaient s'expatrier pour aller admirer les chefs-d'œuvre des maîtres et qui se dirigeaient toujours sur l'Italie, apprirent à connaître les j)etits maîtres flamands et hollandais, jadis si dédaignés, niais poui- lesquels un goût très vif était venu avec les mœurs nouvelles, et que le roi Louis XVI recueillait avec empressement dans ses collections. C'est dans la galerie du Luxembourg, nous le remarquerons plus loin, que se formèrent tous les précurseurs de la peinture de genre, d'intérieurs et de paysage.

(ùette influence des musées nous la verrons se manifester puissamment sur l'Ecole et sur les plus importantes figures de ses chefs, avec la création (lu Muséum central, surtout à l'heure de l'arrivée deschefsdVeuvre conquis par les guerres, assurés par les traités, qui réunirent pendant quelques années à Paris presque tout ce qu'il y avait de plus admirable au monde. On juge de l'impression inoubliable que durent ressentir toutes les intelligences si fortement remuées de la jeunesse, et l'on sait avec quelle ardeur Géricault, Delacroix et tant d'autres vinrent repaître leur imagination de ces merveilles accumulées.

U KXIM)SITI()N 1)K lu 0 0. — BEAUX-AMTS.

Elle se manifestera encore avec ia cre'alion du petit musée des Au^ustins où, devant les monuments français réunis par Lenoir, se fornieront les premières éludes attentives de notre passé national et qui sera Torigine du renouveau de la |)einture de genre historique que nous savons occuper une si grande place dans le mouvement romantique; de même que |)lus tard elle contribuera au développement de la grande peinture d'histoire par la fondation du Musée de Versailles. Mais de- [)uis deux cents ans les musées n'avaient cessé de j>arder leur vertu éducatrice, grâce à la (îalerie de Médicis, dont l'ensemble liiom])hal se déroule aujourd'hui dans toute sa magnilicence et sa gloire, el comme avec une splendeur nouvelle sur les parois du pavillon définitif (jui lui a été consacré au Louvre.

Car Rubens, que pourra plus tard nuiudirc Ingres qui le i»end justement responsable de Gros, de Géricault et de Delacroix, resta toujours un des grands directeurs de l'Ecole française. Sou iulluence v fait constamment contrepoids à celle des grands Italiens et nous ne sommes pas peu surpris de voir Girodet lui-même écrire à Gérard, de Rome, en i7()o, que de tous ces chefs-d'œuvre d'Italie, seuls capables, nous semble-t-il, d'émouvoir un cerveau exclusivement nourri de songes [dastiques, c: aucun, sans exception, ne lui a fait autant dinjpression que la Galerie de Rubens 7\

Cette iidluence septentrionale qui s était toujours maintenue dans la technique grâce aux enseignements continus de l'incomparable maître d'Anvers, qui s'introduit d'une autre façon avec l'esprit d'observation et d'analyse inculqué par les petits maîtres de Hollande, nous allons la voir se manifester d'une manière plus étendue et jdus pénétrante par son action môme sur toute la pensée contemporaine.

Clirli(! lir.niii.

Gkiiaiii» : L'Amour et l's\rlic. [Musée du Louvre^

LK ROMANTISME : SES ORIGINES; M""' DE STAËL; DliKIMTlON DES TERMES : CLASSIQlh: ET romantique; chateaubriand; idée CHRÉTIENNE ET IDÉK NATIONALE. SIGNES PRÉCURSEURS DU ROMA^TISME AU SIECLE PRECEDENT. — INFLUENCES SEPTENTRIONALES, IMPULSION DRAMATIQUE ET LITTÉRAIRE. — LUTTE DES CLAS- SIQUES ET DES ROMANTIQUES : GÉRIGAULT ; SALON Dli 1824; LES EXPOSANTS ANGLUS; les chefs des partis; salons de 1827 ET DE 1831.

Ceci nous amène on j)leiii dans les orijjines du roniaiitisme.

crLe nom de romantique, écrit. M""" de Staël ^'^ en 1810, a été introduit nouvellement en Allemagne, pour d(3signer la poésie dont les cliants des Iroubadonrs ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du clii'istiauismo. Si Fou n'admet pas que le paganisme et le christianisme, le Nord et le Midi, l'antiquité et le moyen âge, la chevalerie et les institutions grec(|ues et romaines se sont partagé l'empire de la littérature, Ton ne parviendra jamais à juger sous son j)oint de vue pliilosophique le goût antique et le goût moderne. *»

ffOn prend quelquefois, ajoute-t-elle, le mot classique comme synonyme de perfection. Je m'en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des anciens et la poésie l'omantique comme celle (pii tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. 77 M"""" de Staël fournit donc, au moment même, une définition précise de ces termes très discutés et ce qu'elle applique à la littérature s'entend également des arts. Elle complète plus loin sa pensée en essayant d'établir que l'esprit classique est un produit transplanté, tandis que l'esprit romantique ou chevaleresque est rrchez nous indigènes que rr c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore?7.

Transportez dans le domaine des arts ces réflexions judicieuses et vous aurez posé et résolu la question de la querelle entre le classicisme et le romantisme, c'est-à-dire entre un idéal artificiel basé sur un amas de choses mortes et un idéal naturel qui veut s'épanouir

^'' Dfi r AllemafpiP , cli. xi.

lihromeiil (hnis la vie ol ])u1s(M' sa sève dans loiiles les sources qui l'aliinenlenL

M""" de Staël est dans la vérité : dans la vérilë étymolo[]^i(]ue, car sa version nous fixe exactement sui- le sens orij'inel d<' ces termes, obscurs à force d'avoir été sortis de leur sens; dans la vérité historif|ue en constatant l'importance de cet esprit de retoui- vers leurs orijjines ethniques qui s'empare non seulement de FAllemagne, mais de la France et des principales nations européennes.

Elle a conscience, personnellement, de ce qu'il y a de faux et d'arbitraire dans cet esprit classique qui a formé une littérature a jamais inaccessible au peuple, car elle ne se base sur aucune de ses croyances, sur aucune de ses traditions, sur rien qui touche à sa famille et à son passé. Cette opinion qu'elle exprime avec tant de fermeté, par des exemples caractéristiques pris en Allemagne, trouvera les échos les plus symj)athiques cinq ans plus tard à l'apparition de son livre, interdit d'abord |)ar les censeurs impériaux. Mais ce sentiment n'était plus inédit. Déjà en i8oâ,un barde ressuscité du pays de Bretagne, dans un livre devenu pour nous peut-être indigeste, tantôt par la philosophie élémentaire de la thèse qu'il soutient, tantôt par l'amas des puérilités grandiloquentes, mais dont on ne pouvait sentir alors que les côtés de grandeur et la force de conviction, était venu combattre les doctrines allemandes, adoptées avec tant de ferveur en France, de Winckelmann et de Goethe, qui donnaient la prédominance à l'idéal |)aïen sur l'idéal chrétien. On sait l'enthousiasme produit par l'apparition du Génie du Clinstiamsmc, accueilli, remarque Chateaubriand lui-même, aussi bien par ses ennemis que par ses amis; on sait les raisons politiques qui donnèrent toute son importance à cet ouvrage au lendemain de la signature du Concordat. Ce compromis entre l'Etat et l'Eglise était lui-même un signe des temps.

Il avait pu suffire, sans doute, de ce tout petit espace de dix années dans la vie de la nation pour creuser un abîme entre le siècle qui venait de finir et celui qui commençait, pour tracer une ligne de démarcation vigoureuse et nette entre la société de la veille et celle du lendemain. Ces dix années avaient, certes, changé les situations respectives des hommes, bouleversé leurs croyances, anéanti en apparence leur

l.A PElNTlRi:.

loi et transformé ieur mentalité. Mais ([uand l'apaisement se fit, à la suite des orgies anti([ues du Directoire, du dévergondage des idées et des manirs qui couronnèrent la gestation douloureuse et sanglante du

B:i5cliet. clil.

Giiii.uiD : Porlrail dr M"" Lœlilia.

monde moderne, comme, |)lus tard, lorsque l'apaisement descendra après les effroyables saignées qui feront, pendant tant d'années, de l'Europe un charnier immense, une sourde exaltation mystique se fit

/lO EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

sentir; tous ceux qui s'étaient tus et tous ceux qui étaient reutr(''s [jarlèrent à leur tour et assez haut pour que l'autorité nouvelle s'inquiétât de leurs sentiments et de leurs croyances et tentât de les attacher à ses intérêts. Ghateauhriand, à son corps défendant, servit ainsi les desseins du premier consul.

C'était un retour de l'idée chrétienne, fortement refoulée et comprimée, et qui reparaissait avec une chaleur, une coloration poétique que le scepticisme ou la bigoterie du siècle précédeiit n'avaient pas connues. L'idée chrétienne se présentait alors à nombre d'esprits cultivés comme l'idée nationale. On lui associait tout le passé populaire de la France, toute l'histoire vivante de la nation avant que plusieurs siècles d'autorité royale absolue l'aient pour ainsi dire écartée de l'existence politique et sociale. C'est le sentiment (ju'exprime avec tant de précision M'"'' de Staël. Et, à vrai dire, ce retour vers les périodes premières de l'histoire du |)ays, vers ces temps un peu obscurs dont rimagination ne percevait, à travers la pénombre mystérieuse du passé, que ce qu'on appelait le côté romantique et chevaleresque, n'était-il pas lui-même antérieur à Chateaubriand, au Consulat et à la Révolution elle-même? Il se manifeste, en effet, dès la seconde moitié du xv!!!*" siècle, comme un premier indice de ce mouvement, interrompu par la succession rapide des grands événements tragiques, de ce grand mouvement de curiosité universelle, libre et passionnée, pour toutes les choses de l'homme et de la nature, dans le présent comme dans le passé et dans tous les passés à la fois, qui a été comme la Renaissance du xix*" siècle et que nous avons baptisé d'un nom limitatif : le Romantisme.

Pour rester sur notre terrain, au moment même où l'antiquité renaissait grâce aux premières révélations des cendres jusqu'alors muettes d'Herculanum, on sait tout l'intérêt que les discussions des philosophes, les travaux des encyclopédistes et en particulier les écrits de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, les récits des voyageurs, et jusqu'aux lettres des missionnaires éveillèrent relativement aux mœurs, usages, coutumes et croyances des peuples étrangers. Nous apprenions à comprendre les Anglais nos voisins dont Voltaire faisait apprécier les plus grands poètes et dont les goûts et les manières

commençaient à pe'nëtrtT chez nous, les Allemands et les Russes dont les souverains s'honoraient d'être les amis de nos philosophes, et jusqu'aux peuples d'Orient ou d'Extrême-Orient. Les produits merveilleux de ces pays éloignés, répandus par les grandes compagnies commerciales, enrichissaient les cabinets des amateurs; nos ambassadeurs les faisaient connaître par les travaux des premiers peintres

Ba^rlict, p.lil.

(iKHiiiAUi-T : Le rroiiHH'llo.

orientalistes attachés à leurs missions, tandis que de fastueuses caravanes d'envoyés extraordinaires étonnaient et ravissaient toutes les imaginations ; il n'était pas jus(ju'à leur morale qui ne fût exaltée par nos grands écrivains avec lesquels étaient pres(pie d'accord les Ldtvi's édifiantes des Jésuites, les-RR. PP. Duhalde ou d'Entrecolles. Paris et Versailles rayonnaient sur le monde entier où l'on copiait

/42 EXIM)SITI()\ DE 1 ',»0 0. — IIEAUX-AP.TS.

|);u'l()ii( nos palais ]iis(|iitMi (ïliiue, où l'on appelai! nos arcliiLecles, on Ion réclamait nos peintres et nos scnl[)tenrs; Paris et Versailles étaient devenus, [)ar contie, des villes cosmopolites on si Ton venait pi'endre la mode l'on venait aussi l'apporter. Toute une immense petite littérature de pamphlets, de rc lettres 77 et d'almanaclis, et le grand vulgarisateur des grands engouements du joui-, le théâlre. à la tête duquel est le plus grand vulgarisateur des idées, Voltaire, nous fournit une mine de renseignements les plus suggestifs sur ces regards attentifs et éveillés, sur cette curiosité ardente et jamais lassée qui porta l'esprit de la nation longtemps replié sur lui-même vers l'examen sympathique des autres familles humaines.

Et ce même sentiment se porta aussi sur toutes les formes de l'hunu^nité passée et en particulier sur les origines ])ro[)res de la nation, de son histoire, de son art et de sa langue.

En Angleterre, dans un pays traditionnaliste à l'excès, les études de folk lore étaient déjà anciennes; en Allemagne, malgré l'influence un moment exclusive des écrivains français, les origines germaniques restaient vivantes au cœur du }>ays. Le goût de la vieille li Itéra tu re populaire fut d'autant moins perdu dans ces deux contrées qu'il n'y avait pas eu comme en France une longue et glorieuse litti'rature classique entre l'aristocratie et le peuple.

Cependant, même en France, en plein règne de Louis XIV et dans cette première querelle des anciens et des modernes, Ch. Perrault ne publiait-il pas déjà ses Contes de la Mère l'Oie, qui virent naître à leur suite tout un flot d'imitations et de pastiches? Vers le milieu du xvnf siècle, ce goût ne reprit-il point et, cette fois, avec un sentiment plus critique? Les travaux de Gaylus, de Lacurne de Sainte- Palaye, de Legrand d'Aussy sur les anciens fabliaux, le Cabinet dea fées, les romans de la Bibliothèque bleue, les Mémoires sur F ancienne Chevalerie, etc. furent alors lus avec passion dans tous les salons et dans tous les châteaux tandis que la comédie ou l'opéra ou l'opéra comique donnaient Alzire, Tancrède, Les Paladins, La Fée Urgèle, etc. Et, à cette heure, où Jean-Jacques venait d'opérer une véritable révolution sur les intelligences en leur dévoilant avec une chaleur inconnue les beautés jusqu'alors incomprises de la nature, où son

LA PEINTliRE. /4.3

disciple, Bernardin de Saint-Pierre, réveillait toutes les sensibilités endormies avec ses voyages pittoresques, ses Eludes sur la nature et surtout les deux épisodes qui ont immortalisé son nom, au milieu des jardins w anglo-chinois- cette folie universelle des souverains, des grands seigneurs et des financiers, microcosmes des goûts multiples, confus et contradictoires du jour, petits espaces resserrés où tous les accidents de la nature et tous les ouvrages des hommes se pressaient dans une incohérence éclectique et pittoresque, à Trianon, à Chanteloup, à Monceau, à côté des ruines antiques de temples ou d'amphithéâtres, de hameaux villageois, avec leur laiterie et leur presbytère, de kiosques turcs, de tentes tartares ou de pagodes chinoises, peintes par Huet ou par Pillement, se dressaient aussi déjà, des reproductions en miniature de donjons, de beffrois et de cathédrales gothiques.

Dans la peinture, j'ai déjà montré l'inspiration des motifs chevaleresques maintenue par les traditions scéniques. Les sujets de genre historique, que l'ouverture du musée des Petits-Auguslins remit en faveur en fournissant des documents à l'inspiration d'un petit groupe d'artistes : Hévoil, Fleury Richard, Bergeret, etc., qui jouirent d'une certaine vogue entre i8o3 et 1808, eurent donc des précédents bien antérieurs et Ion n'a qu'à se rappeler Ménageot ou Angelica KaufTmann traitant, en 1781, bien avant Ingres et avant Gigoux, In Mort de Le'onard de Vniei.

Ce goût du merveilleux, cet attrait exercé par les origines fabuleuses des familles septentrionales, avec leur cosmogonie iiu'dite cpii changeait des vieilles histoires erotiques tant rebattues de l'Olympe antique, toute cette poésie r primitive 75 |)our nous exprimer comme le C(;nacle des penseurs, trouva un aliment exceptionnel dans le célèbre pastiche de Mac Pherson, qui en était issu, cet Ossiaii, (pie Maurice Quay mettait au-dessus de la Bible et d'Homère, ([ue célébraient à l'envi Girodet, Guérin, Gérard, etc., et pour lequel tout le monde se passionnait soit |)ar engouement sincère, soit par esprit d'adulation. Car Bona[)arte qui, décidément, semble avoir été le premier des romantiques, en avait fait son livre de chevet et le lisait, dit-on, sur 1(> bateau qui le l'amenait de ce monde autrement fabuleux de

hk EXPOSITION DE 1900. - BEAUX-ARTS.

l'Egypte. iMais lous les moyens et tous les vents sont bons à la nature pour répandre ses semences, et la plaiiturle ainsi que la sottise sont d'excellents véliicules pour la propagation d(^s ide'es.

On sait, et j'abrège à dessein, car ce sont des faits trop connus, le rôle (|ue jou(;ront un peu plus tard dans notre littérature et dans notre art d'autres alflux puissants venus également du Nord : les romans pittoresques et imagés de Walter Scott, les poèmes ardents, ironiques, tourmentés et pessimistes de lord Byron, et tout le mysticisme religieux et patrioti([ue des grands poètes allemands, leur théâtre, leurs \ers ou leurs créations philosophiques que M""" de Staël contribua fortement à faire connaître ; et Shakespeare mieux compris qui, par surcroît, appelait Dante. On sait que c'est aussi l'heure de la formation du magnifique développement poétique parallèle à l'art et qui jusqu'à un certain |)oint le précède; et l'origine du mouvement historique et philologicjue ([ui, en face du mouvement scientifique renaissant lui aussi de son côté, a modifié l'esprit du siècle par ra|)port de la méthode et la vulgarisation du sens critique. Les peintres lisaient alors beaucouj). Sous la Révolution on avait constamment recours à la lecture des poètes et des historiens antiques et l'on s'enflammait à leur lecture en face des événements qui se déroulaient. Les romantiques furent des peintres qui avaient beaucoup lu et qui même, comme l'écrit maintes fois Delacroix dans son journal, comme le fait remarquer justejnent Baudelaire : rr avaient comme un esprit endiablé de rivalité avec la pai'ole écrite 77 .

Toute rins[)iration moderne de l'art a donc pris sa source à ce flot puissant et tumultueux d'idées, venues de tous les côtés, faible d'abord, dissimulé ensuite et dont le murmure n'est pas perceptible au milieu du grondement des guerres civiles mais qui déborde bientôt et envahit entièrement le champ de la pensée. Car, à l'exrception de quelques médiocrités obstinées qui se serraient autour de David, prophétisant lui-même le règne prochain des chevaliers et des troubadours, presque toute l'Ecole, dans les diverses directions qu'il avait lui-même indiquées, sacrifia aux dieux nouveaux; et, à ce point de

vue, on [jOLirrail dire (juc do Gros à Delacroix eu [)assaut par (jirodet, par Gérard et |)ar Ingres lui-même, tout le monde a été plus ou moins romantique.

Cette fameuse lutte entre les classiques et Jes romantiques fui. d'ailleurs, moins dans les idées que dans les moyens d'expression. Il est triste de constater que c'est toujours, non sur des idées, mais sur des formes, sur des mots, sur des signes que les querelles des hommes sont le plus acharnées et le plus opiniâtres. Les arts plastiques, à la vérité, ne vivent que de l'association étroite de la forme et de l'idée. David avait hien donné, suivant le mot deDelécluze, une grammaire et une syntaxe à l'art renouvelé, mais sa langue précise, claire, simple et vigoureuse, manquait de richesse, d'éclat, de vihrations, de sonorités. Il falhiit quelque chose de plus autour des mots que les mots eux-mêmes. Gros avait trouvé, sans le chercher, ce verhe plus neuf et plus vivant. Derrière lui, Géricault le recueillera pour s'en servir avec une véhémence et une audace, une intelligence, une volonté et une autorité qui lui garantissent sa continuité et assurent à l'art ses destinées futures.

La mort prématurée de ce beau, noble et aventureux jeune homme dont la fière, grave et [)ensive figure évoque le souvenir de certains jeunes héros de l'antiquité, a fait de lui une physionomie de transition. Il laisse toute son œuvre à accomplir à Delacroix. Mais derrière Gros qui se renie, à cette heure critique où David, proscrit, quitte le chaujp de bataille, où les idées nouvelles ont déjà gagné la littérature et fait d'incalculables progrès avec la réaction [)olitique favorable à leur expansion, (iéricaiilt fui le chef et le porte-drapeau de la génération fiévreuse et impatiente, qui semblait ressentir plus fortement le contrecoup des événements auxquels avaient été mêlés ses aînés que ceux mêmes qui y avaient été acteurs ou témoins intéressés.

Il est mort trop tôt pour tout ce que son âme virile et généreuse avait à dire, mais non sans laisser au monde quelque nouveau chefd'œuvre et sans indiquer nettement la voie à ses héritiers.

C'est bien un filleul de Gros que Géricault, et tout le pathéticpie réaliste {\es Pesliféréti de Jajju se retrouvera dans le lladcau de la Mc'dnsc, comme plus tard dans le Ddiilc cl Virfrilr de Delacroix. Il n'est pas

Zi8 EXPOSITION DE 11)00. — BEAUX-AKTS.

jus(|u'au type humain, au dessin classique et régulier de formes davidiennes dont il ne se soit point complètement débarrassé. Mais quelle nature autrement supérieure ! Chez lui tout est d'accord, l'instinct et la culture, rinlelligence et la volonté. Car ce n'est pas un impulsif, un simple tem])éranient admirablement doué par la nature mais comme irrélléchi. Sa spontanéité est doublée de conscience et de ténacité. Le premier il a un besoin de savoir inapaisable; jamais il n'est satisfait. Son amour de la nature et de la vie, qui se manifeste par une recherche documentaire toute nouvelle de la vérité et non plus seulement de la vraisemblance , le pousse constamment vers les maîtres ; car plus il va, plus il est effrayé par ce problème angoissant de la pauvreté des moyens humains pour traduire le spectacle à la fois si simple et si complexe des réalités de la vie et du monde intérieur de l'âme, et il sent que ce n'est pas assez de tout l'effort des siècles réunis pour parvenir à dire quelque chose encore de tout ce qui n'a pu être dit. Aussi, dans ce Louvre incomparable, comme à Rome, comme à Londres, cherche-t-il le secret des plus puissants et des plus riches, des plus précis et des plus souples, des plus calmes et des |)lus turbulents, copiant tour à tour Raphaël et Michel-Ange, Titien et Véronèse, Rubens et Velasquez, Garavage et Salvator Rosa, et Rembrandt et Prudhon et jusqu'à Lesueur ou à Weenix. Car il voulait tout saisir, les corps avec leurs formes déterminées et cependant dans l'agitation de l'action, le décor comme les figures, préciser le rôle des témoins inaninjés (|ui accompagnent les acteurs principaux, envelopper la scène dans son atmosphère morale, comme dans son atmosphère réelle. Et, par-dessus tout, il voulait pénétrer ces images figées, ces spectres colorés, de tous les frémissements, de toutes les sympathies et de toutes les violences de son humanité palpitante et débordante.

Contrairement aux élèves de David, qui maintiennent leurs personnages dans un demi-relief, comme si les fictions de la peinture ne dussent se mouvoir que dans une sorte de rêve plastique sur un champ surnaturel, Géricault ne craint pas la plénitude de la rondebosse, qu'il ne confond jamais avec la vulgarité du trompe-l'œil. Comme doul)lé d'une véritable organisation de sculpteur, il poursuit la forme dans la saillie, dans l'épaisseur des volumes, au point de

LA PEINTURE. il)

cerner à outrance la silhouette de ses figures d'un contour inexorable, soutenu, il est vrai, par la solidité de la matière et par la puissance intérieure du modelé. Ce contour implacable et décisif, Delacroix le lui enviera longtemps et ne cessera de le chercher.

I;is<-lirl , (mIU

Gérical'lt : Le Radeau de la Méduse. Esquisse.)

11 accentue, encore, avec plus d'aisance et de naturel la mimique expressive de Gros, malgré, parfois, un restant de préoccupation anatomique, et il attaque de front la fameuse théorie de David sur le ^rlmtn visibh'^^ par la recherche du beau expressif, du l)eau [)ar les accords et les harmonies, parla puissance de rillusion et de l'émotion.

Car, il n'y a pas à dire, il veut émouvoir. Le dandysme stérile et égoïste de l'art pour l'art, ne convient pas à sa nature ardente, expansive et généreuse, et, soit qu'il éprouve déjà le premier sentini'Mit des lois de la solidarité humaine qui, plus tard, travailleront la pensée des plus grands songeurs, soit que son besoin d'action le rende

BEALX-AnTS.

50 EXPOSITION DE 1900. — BEALJX-AllTS.

surtoul sensil)le à l'aniiuation du drame, il ne rêve que sujets ëmouvauls et pathétiques: l'Inquisition, la traite des nègres, etc., et il re'alise avec un simple fait divers, (jui remuait alors tous les cœurs d'une horreur indicil)le, un chef-d'œuvre, dont la haute signification laisse loin derrière lui le fait et qui deTie toutes les imaginations.

Et c'était aussi un défi à l'académisme nouveau que David avait, sans s'en douter, fait éclore sur les ruines de l'ancien, par l'emploi du nu, mais pour des raisons vraisemblables, par le choix du sujet, qui n'était pris ni dans les temps anciens, ni dans l'histoire moderne, mais dans l'actualité la plus immédiate, par l'horreur de ce spectacle de détresse et de mort, par toute l'éloquence sauvage du ciel et do la mer. Et de ce Radeau de la Méduse, que les écrivains les plus modérés du parti de la résistance trouvaient bon tout au plus à remplir le cadre d'une marine ou d'une peinture de genre, il créait une œuvre qui atteignait l'idéal le plus grandiose et le plus héroïque.

Et, en même temps, à Paris, à Rome, à Londres, et jusque dans les derniers longs jours où languit ce corps brisé d'athlète, de sa brosse si hardie et si sûre ou de ce crayon gras qui, près tie son ami Gharlet, répandra les premiers chefs-d'œuvre de la lithogra[)hie, il accentue et précise sa vision hautaine, grave et familière à la fois, des aspects de la vie contemporaine qu'il est le premier à percevoir dans sa simple grandeur et dans son style définitif : ces fardiers, ces lutteurs, ces scènes de courses, d'écurie ou de marché, ces forges de villages, ce Four à plaire (|ui annonce déjà la vision synthétique de Millet, ces études épiques d'animaux domestiques ou de fauves, essayées déjà par Gros, que reprendrontaprèslui Delacroix et Barye, enfin, ouvrant cette large voie que tout le cours du siècle remplira de chefs-d'amvre.

Nous sommes en 18 iq. Le Hadean de la Méduse a pour voisins XOdalmjue et Roger et Angélique d'Ingres; ils sont aussi malmenés les uns que l'autre. Car le parti de la réaction , le parti des classiques, pour leur conserver ce nom, n'a pas encore deviné quel chef il allait avoir dans cet exilé fougueux, obstiné, qui piaffe d'impatience dans la solitude et qui bondit d'être confondu lui-même dans la cf tourbe romantique^?. Les hostilités s'accentuent, mais les idées nou-

voiles font du clieinin, avec la lutte littéraire, plus anleute encore s'il est possible, portées par les feuilles volantes de la lithographie qui répand plus loin la pensée des hommes nouveaux. Elles gagnent jusqu'aux anciens disciples ou compagnons de David. C'est Gérard, l'ami de M"'*" de Staël, de A. de Humholdt, mis |)ar celui-ci en rapport avec les savants, les poètes, les critiques ou les artistes d'Allemagne, entre

Ingrks : Hojjor et Anfjéliqiio. (jWh.stV do Montaulinn.)

autres ces deux frères Boisserée, (pii recueillent et [»ul)lient — en 1891! — les chefs-d'œuvre des primitifs de (ïologne et de Bruges; Gérard, l'auteur de Corinne et de VEntréc de Henri 71, à qui Thiers, tout près d'avoir deviné Delacroix, ce qui sera le principal titre artistique de sa vie, |)ourra écrire cette |>hrase exprimée depuis longtemps par toutes les bouches de la jeunesse : rr J'ai assez du latin et du grec, je prédis à nos peintres-statuaires un immortel ridicules.

C'est Guerin, qui avait, en somme, couvé les aiglons du jeune (j^roupe, même de ceux qui s'e'taient laissé plus volontiers séduire par fexemple dangereux de Gros : Géricault et Delacroix, et les SclielTer et Ghampmartin, et Piobert-Fleury et Gogniet, etc., Guérin qui ne pouvait pas ne pas leur montrer quelque indulgence.

David, lui-même, proscrit, n'a plus d'autorité; et n'est-il j)as égalelement, depuis son exil en Flandre, passé par une crise plutôt faite pour déconcerter ses fidèles?

Mais c'est entre 182/1 et i83i ([ue se placent les principales péripéties de ce qu'on a a[)pelé la lutte des classiques et des romantiques.

L'année de 182/1 fut exceptionnelle. Géricault venait de mourir, deuil, à cette heure, unanimement ressenti. Mais il avait laissé son héritage et Taccomplissement de ses desseins à un jeune camarade, un peu son élève, son ami et son admirateur passionné, ([ui venait de s'annoncer deux ans plus tôt par un ouvrage sensationnel, accueilli avec faveur, acquis par l'Etat et placé d'emblée au Luxembourg. C'était le Dante et lir^'ile et c'était Delacroix. Car, ainsi que pour Gros et pour Géricault, les débuts de cet artiste ne firent pas présager les destinées futures de leur auteur et la portée de leur action dans l'École.

De même, au mois de décembre de cette année, la mort de Girodet ra[)pi'ochera un instant les anciens élèves de David, effrayés des ])rogrès des nouvelles tendances. Gros essayera de prendre la direction d'une réaction qu'il était, de toute façon, si malhabile à conduire et qui l'entraînera à des productions contraires à son génie, fâcheuses pour sa gloire, et si violemment discutées que le découragement qu'il en ressentit fut la cause principale de sa fin tragique. Mais le véritable chef de cette opposition vient de surgir, nous Talions voir, avec l'auteur du \œn de Loim \1II, longtemps méconnu des siens et, pendant quelques années, la lutte va se dérouler, ardente et ra[)ide.

Ce Salon de 182/1 qui allait mettre aux prises des adversaires en forces de chaque coté, présentait une physionomie si parliculière qu'il est resté dans le souvenir des artistes romantiques ce que la re-

présentation de Ilcru'dii lut dans celui de leurs alliés littéraires. C'est la date d"un pvànà combat et d'une victoire décisive.

Gn:iW- th'S ne.iii.r- \,U.

IxGiiEs : Le Vœu do Louis Mil. (Calhédrale dv MaïUaubaii.)

Le nombre des ouvrantes e.vposés, accru de près de 600 depuis le Salon précédent et de 700 depuis le Salon de 1819, témoigne à lui seul sinon du développement du \^oid de la peinture, du moins de l'intérêt plus passionné que commencent à inspirer ces expositions. Le chiffre des ouvrages histori(pies y était devenu exceptionnellement

5/s EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

imposant. On ne voyait que des Saint Louis, des Charles V ou des Charles VU, des Louis XII, des François V^ et des Henri IV, ou même des Glovis, des Glotilde ou des Glodomir, sans com|)ter les Gaston de Foix, les Duguesclln, les Alain Chartier, les Condé, et toutes les femmes illustres depuis Jeanne d'Arc, la reine Blanche, Sainte Elisabeth de Hongrie, jusqu'à Geneviève de Brabant. C'étaient encore Laure et Pétrarque, Dante et Béatrice, Baphaël et la Fornarina, et Léonard et le Tasse, et Gamoëns et Clémence Isaure, etc. Mais, bien mieux! Tout cela était signé de noms célèbres que nous n'avons [)as inscrits, pour la plupart, dans les fastes des romantiques, car nous y trouvons justement ceux d'artistes qui nous semblent les plus ardents dans le camp opposé. Je ne parle pas seulement d'Ingres, mais d'Abel dePujol, de Blondel, d'Alaux, de Coupin de la Couprie, etc. Ce Salon présentait aussi je ne sais combien de naufrages, de rr petits savoyards 77, d'ermites, de bohémiens et de brigands et, rien qu'à lire cette nomenclature morose de livret officiel, on croit voir se dresser, avec son charme suranné, son parfum d'autrefois un instant réveillé, toute l'âme romantique, cette âme romanesque et sentimentale qui revit pour nous dans les vignettes de Tony Johannot ou dans les romances oubliées de Révoil.

Ce groupe tumultueux, incohérent, pour ne pas dire confus des romantiques, était composé de recrues au fond assez dissemblables, qui, plus tard, se disperseront dans des voies très opposées. On n'a qu'à nommer les principaux combattants qui entouraient Delacroix : les frères SchefTer, Delaroche et Sigalon, pour se rendre compte du peu d'affinités réelles qui existait entre le tempérament du jeune chef et de ses lieutenants. Dans le groupe de ceux qui, pour toutes sortes de motifs, se rangeaient alors sous cette bannière révolutionnaire, il faut comprendre également un certain nombre d'alliés aussi brillants qu'imprévus, dont le succès personnel ne fut pas étranger à la victoire romantique. C'était une petite cohorte d'artistes anglais, dont quelques-uns étaient fixés en France et dont les autres avaient été attirés par la reprise des relations, longtemps tendues entre les deux pays des bords de la Manche à l'occasion des guerres de la Révolution et de l'Empire, de même que plusieurs des noires, tels

Ciharlel et Géricault, avaient repris, peu avant, le chiMnin de Londres. Une sympathie naturelle devait réunir ces den\ groupes qui, les uns par la filiation de Gros, les autres par celle des maîtres anglais de la fin du siècle précédent, se rattachaient à la même grande tradilion flamande ou hollandaise du xvif siècle. C'est dans Tatelier de Gros, d'ailleurs, (|ue s'était faite l'éducation d'un des princi|)an\

ns--|..'l. .Mil

Uklacroix : Episode de la {fiierre de Grèce.

d'entre eux, Boninglon, l'ami de Paul Huet et de Delacroix, de qui les frères Gopley et Thaïes Fielding étaient les camarades presque quotidiens; on y trouvait les noms illustres de Gonstable et de Sir Thomas Lawrence et de quehjues autres plus ou moins oubliés : Harding, James Robert, John Varley et Wyld, celui-ci mort il n'y a pas très longtemps et dont la Vue du Mont Saint-Michel est à cette heure encore accrochée au Musée du Luxembourg. A coté apparaissaient, en même temps, les tirailleurs avancés de l'admirable phalange des grands paysagistes — ceux ([u'on a appelés depuis l'Ecole de i 83o, —

qui se trouvei'oiit l)ieiilot au complet. Ceux-ci eux-mêmes sont eutourés, sans tlisLinction de partis, de paysagistes à l'esprit plus curieux, aux \eu\ plus éveillés, qui commencent à s'intéresser avec plus de liberté, comuie nous le verrous ailleurs, à la diversité des spectacles extérieurs. Car, à ce moment, il semble déjà qu'on veuille toucher à tout. Quels (pie soieut les camps, les artistes s'adressent à tous les sujets répandus dans les imaginations par le cours des événements ou les mouvements de la pensée. C'est au point que si, dans cette confusion, dans cette incohérence apparente, première manifestation sensible de la grande |)oussée individualiste qui caractérise désormais l'art du siècle, il est malaisé de distinguer ceux ([ui s'intitulent classiques ou l'omantiques, on trouve partout les traces de cet état d'esprit nouveau que l'histoire a consacré sous le nom de romantisme.

Nous ne pouvons nous attarder, dans cet ex|)osé hâtif et rapide, sur le développement (h3s incidents quotidiens qui manpient ces glorieux et violents démêlés de la pensée artistique. Qu'il nous suQise d'en rappeler quelques-uns des faits les plus significatifs.

L'Exposition de 182/1, prolongée jusqu'au i5 janvier de l'année 18^5, lut suivie d'une distribution de l'écompenses à laquelle les deux partis eurent leur part, et qu'a rendue célèbre le j)inceau de Heim. Les Massacres de Scio étaient ac(|uis par l'Etat, tandis que, d'autre part, Ingres recevait la croix de la Légion d'honneur, suivie quelques mois après de sa nomination à l'Institut, en attendant un peu plus tard, en 1827, a[)rès l'apparition de V Apothéose (fHorm're, la rosette d'oOicier de la Légion d'honneur. Les honneurs et la gloire pleuvaient tout d'un coup aulour de ce grand méconnu de la veille, discuté encore par les siens et, sourd, sinon aux avances, du moins aux applaudissements des romantiques, il acceptait la direction du parti opposé.

De 1827 à i83o la lutte se précipite, tant en raison de la gravité des faits politiques qui enfiévraient tous les esprits que par suite d'événements se rapportant plus particulièrement à l'histoire dramatique et littéraire, mais (jui eurent leur contre-coup sur l'art.

Le théâtre, nous l'avons vu, forme de prédilection dans lacjuelle

aime à se manifestor la pensée en France, y a toujours été un clianij) (le bataille à la fois très ardent et très vaste [xxir la lutte des idées. Le conflit entre classiques et romantifjues v portait sur des sujets moins obscurs; la controverse s'animait sur des questions plus précises, plus déterminées, telle que la loi des trois unités. Les timides introductions opérées antérieurement des cbefs-d'œuvre scéniques d'Outre-Mancbe faisaient place maintenant à des manifestations |)lus brutales et plus franches, grâce auxquelles éclatait dans toute sa puissance expressive, ses accents d'humanité imprévus et comme sauvages, son étrangeté richement barbare et exotique, ses contrastes et sa coukur, le génie magnifique et touffu de Shakespeare.

En 1897 était donné VOthcllo d'Alfred de Vignv; puis les représentations d'une troupe venue d'Angleterre firent connaître les principaux chefs-d'œuvre du grand dramaturge anglais, dans leur langue natale, leur saveur locale, toute leur force et leur éclat naturels. En même temps Victor Hugo, dans sa préface de CromwcU, donnait le mot d'ordre, sonnait la charge et préparait la victoire bruyante du 2 5 février i83o, date de la première à'Hcrnani.

Et tout cela s'agitait dans l'ardeur des passions [)ubliques, dans une atmosphère surchauffée d'émeutes, au milieu des chutes de ministères et des chutes de royauté.

Les imaginations trouvaient encore un aliment à leur exaltation dans ce contact avec l'Orient, (|ui avait déjà fait naitre des chefsd'œuvre d'ordre divers, soit par les événemenis de (irèce, d'une actualité toute brûlante à cette heure où était décidée l'intervention des puissances et l'expédition de Morée, soit par les premiers faits d'armes de la conquête do TAlgérie.

Le Salon de 1897, le seul du court règne de Charles X, avait réuni face à face les adversaires dont les chefs prenaient cha([ue jour plus d'autorité. Le Marina Faliero de Delacroix s'opposait au Sainl Symphorien d'Ingres. Quatre ans a[)rès, le Salon de 1 83 1 était ouvert, sous les plis joveux des trois couleurs, ramenées par le nouveau régime politi(|ue, dans le réveil des espérances du libéralisme; il offrait le spectacle surprenant, dont la trace nous est conservée par le livret, accompagné de ses cnKj suppléments, d'un enseml)le de

3,107 ouvrages, chitlVe (|ui est déjà à peu près le chiffre uoruuil de nos Salous contemporains.

Autour de Delacroix, représenté par onze peintures inspirées de Lord Byron, de Walter Scolt, de Burns ou de Gliateaubriand, du milieu desquelles se détachait la Liberté guùUuil Jo peuple, ce chefd'œuvre de compréhension du sujet moderne, conçu direclemeni, peut-on dire, dans le feu et la fumée des événements, le [)arti romantique était désormais en nombre et composé de son élite : Barye, à la fois sculpteur et peintre, Sigalon, Vernet, Gogniet, Â. SchefFer, Delaroche, ces deux derniers ([ui renièrent un jour leurs premiers dieux, E. Devéria, Gigoux, Belloc, L. Boulanger, Ghampiftartin, Bo([ueplan, T. Johannot, Gélestin Nanteuil, avec des noms presque oubliés aujourd'hui, comme celui de Poterlet, mort jeune, dont Delacroix recueillait pieusement les chaudes esquisses et les brillants croquis d'après les maîtres et tout le bataillon sacré des paysagistes, depuis les doyens Isabey, Lami, Decamps, Fiers et tous les {;rands noms qui ont illustré cette admirable génération : Paul iluet. Th. Rousseau, J. Du[)ré, Diaz. etc.

lY

INGIŒS ET DKLACIiOlX. — LA LUTTK CUICONSCRUIÎ EMRE CES DEUX MAITHES. — LA rcLIC.NEn ET LA cr COULEUR ■)"). — COLORIS D'INGRES ET DESSIX DE DIÎLACROIX. - CAUSES RÉELLES DE CES GONELITS I IïNCOMPATIRILITÉ ENTRE LES DEUX CONCEP- TIOXS, DIAMÉTRALEMENT OPPOSÉES. — PRÉJUGÉS CONTEMPORAINS SUR LE CARAC- TÈRE DES DEUX CHEFS DE PARTIS. — REALISME D'INGRES ; IDÉALISME DE DELACROIX ; CARACTÈRE ET IDÉAL DE CES DEUX MAITRES.

A cette heure, et malgré tout, le romantisme est triompbant. Mais la lutte continue, et c'est maintenant qu'elle devient palpitante. Que nous importent désormais les opérations de second plan, les escarmouches lointaines et les engagements confus entre troupes de guerroyeurs plus ou moins hardis ou plus ou moins habiles! La bataille est aujourd'hui circonscrite entre deux illustres protagonistes, entre deux combattants gigantesques, bien mieux, entre deux mondes puisque c'est entre deux idéals.

Jamais, vraimeiil, un spectacle aussi grandiose n'avait élé donné à la pensée depuis que, au milieu d'une pareille elFervescence des esprits, au sein des splendeurs accumulées déjà par la jeunesse el la virginité du monde renaissant, iMicliel-Ange et Raphaël avaient une première fois opposé face a face, dans une suite d'impérissables chefs-d'œuvre, ces deux pôles adverses de l'idéal de beauté qui possède l'esprit humain. Jamais de plus hauts défis ni de plus nobles haines, jamais de plus beaux combats où nous, la postérité, (pii sommes les juges attendus, ne voyons que des vain([ueurs!

Bns,-li.-l. .Mil

Im.iîks : Clinrlps \

1) une part, idéal désintéressé de pureté plastlipie, idéal de raison, de mesure et d'ordre, de beauté dans la vérité, rie beau visible 'î avait déjà dit David; de l'autre, idéal agité de passion et de vie intérieure; idéal essentiellement expressif et humain. C'est encore ici la grande tradition anti([ue, persistante et toujours rajeunie, (jui se heurte au flot revenu. [)liis rapide et plus fort, du rêve septentrional et chrétien;

lutte éternelle dont nous retrouverons une autre phase dans Fhistoire (le la sculpture contemporaines

Vûw le conllit qu'on a restreint à une mesquine querelle de techni(jue, de |)rocédé ou du moins d'e'criture, entre ce qu'on a appelé les paitisans de la lipnc et ceux de la coulcni-, était en réalilé heancouj) plus profond.

S'il est exact, en eûét, que ces divisions passionnées portassent sur des moyens d'expression, il convient également de dire (jue, ici, ces moyens d'expression représentaient chacun une esthétique particulière, étaient la manifestation extérieure, non seulement de deux natures absolument contraires, mais des deux grandes manières de concevoir qui distinguent la création artistique.

Nous sommes tous d'accord, aujourd'hui que nous examinons les faits a distance, dans un esprit hautement désintéressé, pour juger ces grandes figures d'Ingres et de Delacroix à l'abri des pi'éjngés qui ont si longtemps trompé sur leur génie respectif et sur leur rôle dans la formation de notre art contemporain.

Ainsi, pour nous placer d'abord au point de vue de l'inspiration, nous trouvons Ingres et Delacroix moins éloignés l'un de l'autre qu'il ne semblait aux générations qui nous ont précédés. Loin de nous paraître exclusivement obsédé par le souvenir de l'antiquité ou de Raphaël, Ingres nous apparaît de bonne heure comme un esprit curieux, ouvert, éveillé, intéressé par le mouvement des idées courantes, s'attachant avec son esprit méthodique et attentif à l'étude du passé, de notre propre passé national dont il est le premier à saisir le vrai caractère sur les anciennes miniatures. Bien avant les romantiques, nous le voyons renouvelant, à côté de Granet, de Bergeret, de Révoil et de Richard, formés dans le musée des Petits-Augustins, le genre historique qu'il traduit, pour sa part, avec un esprit critique et judicieusement informé qui annonce Meissonnier. et un sentiment du milieu et du temps qu'on pourrait appeler d'un nom bien romantique, quoiqu'il se trouve déjà sous la plume de Diderot : la couleur locale. Nous le voyons sacrifiant, lui aussi, à la poésie septentrionale d'Ossian, à la mode orientaliste avec ses Odalisques, sans oublier les miniatures persanes et les peintures chinoises et japonaises qu'il

Clicl.c Biiuiii.— Basrliol , c'.lil.

I>GRES : La Source. [Musée du Ldhvvc.

comprit et admira bien avant, certes, que le ^uùl en fût revenu dans le petit cercle e'troit qui les répandit si largement dans la deuxième moitié' du siècle. Il est donc bien, jusqu'à un certain point, en communanté morale avec son é|)0([ne.

Piecue de l'Art n'icKii et modenie.

Dti.A(;iioi\ : Kiilùvcmi'iit do Héliocca.

Et nous savons aussi, j)ar contre, ([ue Delacroix, qui vibra avec tant d'émotion tumultueuse à tous les mouvements de la pensée, qui vécut de la moelle même des poètes et ne se délendit point contre

6/1 EXl>OSITION DE lUOO. — liE/VUX-ARTS.

les échos des e'vénemeiits conling^ents tie la vie nationale et sociale, Delacroix, dans un large esprit d'indépendance et de compréliension générale, n'aiïecta point de dédaigner les sujets antiques mis au !)an de Fart, dans son parti, par un esprit étroit de contradiction et de coterie, mais qu'il ne craignit pas, à l'occasion, de puiser dans ces thèmes rebattus et de leur trouver une poésie pour ainsi dire inconnue. ffJe suis surpris de me voir [)leurer sur du latin ??, écrit-il déjà en 1818.

La bataille romantique une fois gagnée, il semblait que ces deux grandes personnalités exceptionnelles dussent poursuivre leur (euvre, chacun dans sa solitude, en dehors des disputes journalières, aux deux pôles de l'art, l'un avec sa tête bilieuse de cdion malade 77, l'autre avec sa face rogne de cerbère de l'idéal. On en fit pourtant, bon gré mal gré, les représentants supérieurs des [)rincipes sous lesquels s'abritait un avatar nouveau de la lutte entre classirjues et romantiques.

Les uns, qui se groupaient derrière l'autorité d'Ingres, [)rétendaient tout ramener au principe de la ligne, c'est-à-dire re[)rés(Miter les objets presque exclusivement par leurs contours; les autres, méprisant tout linéament qui cernait les formes, ne voulaient voir les êtres et les choses que sous le rapport de leur valeur colorée.

Les mêmes querelles, bien apaisées comme ton, il est vrai, existent aujourd'hui sous d'autres vocables. Il ne faut ni s'en plaindre ni s'en étonner puisque la lutte c'est l'action, et que l'action c'est la vie. Mais on sourira sans aucun doute, plus tard, des discussions et des distinctions d'aujourd'hui, comme nous sourions de celles qui avaient été établies jadis entre les deux camps, ou, pour parler plus exactement, entre les deux maîtres qui les synthétisaient par leur génie.

Que penser, en effet, de ces chicanes, nous qui savons maintenant que, à propos même de son dessin, Ingres fut aussi justement décrié que Delacroix, qu'il fut traité de rr Chinois égaré dans Athènes^; et que l'on trouva à son Odalmjiic, orgueilleusement accrochée depuis dans notre Louvre, plusieurs vertèbres de trop? Nous qui savons aussi maintenant quel labeur patient, quelle volonté réfléchie et persévérante préparait en études innombrables, d'une si grande tenue,

d im style pHrlbis si sorré, les appareilles iiuprovisatioiis de Dela-

croix

A-t-on assez plaisanté, dans le camp des colorisles. cette école du rrfil de 1er- (jui cernait les corps d'un Irait inexorable. Et, pourtant,

Dascliet , o'dit.

hr.RKS : M"" (le S(!nou('s. (Musée de \aiileK.)

nons voyons le ^rrand clief roman ti(jne s'écrier à diverses reprises dans son journal et aux dates de la lutte la plus violente : rr la première et la plus importante chose en peinture, ce sont les contours ??. Après Géricaull. il ne pense ([u'aux ^contours, fermes et bien osés^, et il ajoute ([uelque part (18^3 A) : "... y songer continuellement

liEAL\-ARTS.

66 EXPOSITION DE l'JOO. — BEAUX-ARTS.

et coninioiicer toujours \n\v là ■>•'. Et, en luèiue teiups, nous voyons ïngres s'acharner à quelque exagération expressive des formes, soit pour obtenir un rythme plastiqne, comme dans V Odalisque^ soit comme dans ]loi>ci% lont entier à son coup de lance, pour faire saillir un (jeste essentiel, de caractère dramatique ou j^athéticjue, pour faire passer rrrânie à travers le corps 77, ainsi qu'il écrivait à propos de son Viri>ile. Et nous comprenons aujourd'hui le rapprochement, si paradoxal en apparence, que faisait un jour Bracquemond entre le dessin de Daumier et celui du grand maître classique.

C'est que si nous considérons le dessin comme un tracé idéal, établi sur ia vérité anatomique, basée elle-même sur certains canons acceptés, sans aucun doute Ingres et Delacroix ont souvent péché — d'ailleurs ensemble — contre ces règles scolaires. Mais il y a quelque temps aussi qu'on a donné du dessin une définition j)lus sûre, ce Le dessin est l'écriture des formes 77, disons-nous aujourd'hui, et nous pensons que chaque maître a son écriture propre, suivant les éléments qu'il veut prendre dans les objets extérieurs, suivant l'aspect sous lequel il perçoit dans l'espace les êtres et les choses qui nous entourent. Los uns voient le portrait des choses, la description par le contour des traits; les autres voient les vohunes et les traduisent par le clair-obscur et le modelé, c'est-à-dire d'après les quantités de lumière et d'ombre marquant les saillies ou les creux que ces objets pi'ésentent. D'aucuns voient les figures isolées du monde; certains ne peuvent les voir que raccordées à tout le décor ambiant; il en est qui ne les conçoivent qu'immobiles; il en est, par contre, qui ne les comprennent que dans le mouvement et l'agitation de la vie. Cela fait l'écriture ou le dessin de Raphaël ou de Corrège, de Léonard ou de Rembrandt, de Titien ou de Rubens, de Poussin ou de Velasquez, cela fait aussi l'écriture, c'est-à-dire le dessin d'Ingres ou de Delacroix.

Nous sommes revenus aussi, jusqu'à un certain point, sur le préjugé qui nous faisait condamner en bloc le coloris d'Ingres. Cjomme le temps a fait son actiou ! H est vrai qu'Ingres avait contribué luimême à notre erreur par ses axiomes combatifs ou ses sentences doctrinaires. Ses théories sur la distinction entre le dessin et la teinte.

LA l>l^:iNTl]RE.

sur la couleur, rrdame d'atours de la peinture-, sur rr la peinture sculpturale 7% sur le ^don historique 7?, sur le dessin cr probité' de Tartr. suivant le mot dont on a fail sa devise, nous ont lait concevoir de lui

liasrliel, ivlil.

Dklvciioix : .Missoloii'rlii.

une physionomie entière, têtue, une et inllexihlenjenf diri^j^ee dans un sens austère et incolore. Amaury-Duval, son «dève, relève à propos, déjà, l'anaj^^ramme spirituel, mais injiisle. de Laurent-Jan,

qui avait trouve, en renversant le nom d'inpjres, ces deux mots fatidiques : lin fp'is !

Assurément, Ingres n'est pas un harmoniste, li n'a pas, comme son rival, la science des accords, des contrastes, des com])inaisons symphouiques de tons; il ne sait pas faire jouer un ton au milieu des neutres; à vrai dire, même, ces nciUrcs qui peuvent être considérés comme la hase de la peinture pour un colorisie, il ne les connaît j)as. Mais nous trouvons à ses verdeurs, à ses aigreurs, à ses acidités volontaires, à ses tons aigus et strictement localisés, jouant sous une large lumière égale que n anime aucun imprévu, et jusqu'à ces discordances si pleines d'audace et d'inattendu — j'aurais presque envie d'écrire : ces discordances musicales, tant elles réveillent l'attention comme de brusques coups d'archet — une saveur singulière, primitive et pénétrante. Et nous verrons plus tard, un de nos plus savants et de nos plus l'ares harmonistes, notre grand Puvis de Chavannes, parti d'ahord de la tradition de Delacroix, se tourner vers les enseignements d'Ingres et lui emprunter notamment, en y joignant son sens subtil des accords expressifs et en le noyant dans la magie d'un paysage aérien, son procédé de juxtaposition de grandes teintes locales, variées seulement par les demi-tons, les tons de lumière.

. Il y a donc beau temps qu'on est réconcilié avec le dessin de Delacroix, de même qu'avec le coloris d'Ingres. Au fond, sous les moyens qu'ils emploient et sur lesquels on a fait porter tout le conflit, ce qui a créé impitoyablement la séparation entre ces deux grands artistes, la cause réelle de la scission entre leurs disciples ou leurs suivants, c'est la différence de leur conception primitive des choses, la disparité de leur cerveau. L'un, étroitement réaliste, purement objectif, procédant par l'observation et se fondant sur la tradition, qui cherche le beau par le vrai, rêvant de réaliser un type suprême, mais en prenant la réalité pour point de départ, toujours présent, à ce travail d'épuration, rrll n'y a pas deux arts, s'écrie Ingres, dans son Evangile particulier, il n'y en a qu'un, c'est celui quia pour fondement le beau éternel et natureb\ L'autre, au contraire, est un imaginalif. C'est une nature |)rofondément subjective, prenant la réalité comme prétexte pour exprimer ce rêve intérieur

LA PEINTURE. (i'.)

(|ni bouillonne et qui tléboide. Ce n'est, certes, ni lui insoumis ni un révolutionnaire, car il s'efforce conslamnient de s'imposer une discipline, de se fixer une méthode, mais s'il est respectueux des maîtres, il est insoucieux des dogmes, et sa fougueuse indépendance s'étend jus{[u'à l'égard du milieu ({ui l'entoure, (piil domine plus (pi'il ne dirige, sans chercher à faire école, <laus sa personnalité qui lui sullit.

E. L.Wv. ,;,|ii.

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