ÉTATS-UNIS D AMERIQUE
L'Exposition américaine présentait un milieu attrayant et singulier où Ton voyait se croiser toutes sortes d'enseignements empruntés aux quatre coins du monde et d'où, cependant, se dégagaient nettement déjà des caractères assez distincts pour particulariser une école locale.
Si l'on parcourt le petit index biographique qui précède le catalogue américain, on constate une fois de plus les rapports de cet art avec le nôtre. La Hollande, la Bavière, l'Angleterre, mais par-dessus tout la France , tels sont les pays où se sont formés les artistes américains. Quelques-uns de leurs maîtres les plus illustres, comme La Farge et Saint-Gaudens, ont du sang français dans les veines. Un grand nombre vivent près de nous, mêlés entièrement à notre existence et comme naturalisés. Aussi avons-nous le droit de considérer avec quelque fierté cette riche et vigoureuse école, dont la nôtre a été la mère et continue à être la nourrice. Mais le phénomène le plus intéressant à noter, c'est le commencement d'émancipation qui se produit. C'est tout le travail local qu'il ne nous était pas permis, jusqu'à ce jour, d'imaginer et dont l'exposition nous a donné un aperçu, incomplet encore, mais qui établit pourtant sans conteste cette tentative d'affranchissement.
Il est deux noms surtout qui s'imposaient à tous les suffrages. Ce sont ceux de Wliistler et de Sargent. .le ne parle pas ici de John Lafarge qui, cependant, occupe dans cette école une place de premier ordre, parce que sa grande œuvre décorative n'est guère connue que de ceux qui ont traversé l'Atlantique. Nous n'avons pu l'apprécier en France que par une suite d'aquarelles exotiques ou de verrières d'un singulier éclat. On sait qu'il est le fondateur de l'art renouvelé du vitrail qui a pris une si grande extension au Nouveau Monde et jusqu'en dehors de ces régions. Quant à Whistler et à Sargent, nous n'avons rien de nouveau à apprendre sur ces deux maîtres qui ont pris les éléments de leur art dans nos ateliers, chez Gleyre ou chez Carolus Duran, et que nous n'avons cessé d'admirer, chacun à leur mesure, dans nos expositions et dans nos musées.
James Mac Neill Whistler, décédé depuis cette date, a pris une importance internationale dans l'art contemporain. Trois grandes nations s'en disputent la gloire : l'Amérique où il est né, l'Angleterre où il a longtemps vécu et où il est mort, et la France où il s'est formé, où il avait toutes ses amitiés et où il a été jugé de suite à son mérite. Quand le portrait célèbre de sa mère fut placé au Luxembourg,
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J. Mac Neill Whistler : Portrait de ma mère. {Musée du Luxembourg.)
Wbistler protesta lui-même contre la classilication qui le comprenait parmi les étrangers. Aussi n'avons-nous point manqué de le signaler avec notre école, dans le milieu de ces réalistes groupés autour de Courbet, tels que Fantin-Latour ou Legros, avec lesquels, si on l'observe bien à ses origines, il a des affinités plus précises qu'on
ne peut croire. Ce singulier harmoniste, si intense et si pénétrant dans la sobriété de ses accords qui jouent en contrastes délicats et le plus souvent en ra|)ports ténus et subtils de tons sur tons; ce génial abréviateur qui semble dédaigner la ligne, le modelé et qui ne prend puère des couleurs que leur ombre ou leurs nuances, a créé lart le plus raffiné, le plus étrange, le plus mystérieux et le plus suggestif ([inI soit possible de rêver. C'est un musicien qui sendjle l'aire de la musique avec du silence. On Fa quelquefois enrôlé avec les impressionnistes. On ne peut commettre un plus absurde contre-sens, car il n'a de rapport dans ce milieu qu'avec Degas qui est bien le moins impressionniste du groupe de talents si divers réunis sous cette étiquette. Et justement, à l'Exposition universelle de 1900, le délicieux portrait de jeune femme en blanc, appuyée, devant une glace, contre une cheminée de marbre blanc, où vibrent avec un éclat discret les roup'es d'une potiche et d'une boîte de laque et les bleus vifs d'un écran japonais, œuvre fraîche, lumineuse, assurément très ancienne dans la carrière de l'artiste, est d'un art tout français qui rappellerait au besoin cette parenté des premiers jours. Mais son art j)eut exactement être considéré comme h; plus haut degré de la synthèse. L'homme, la nature ne semblent plus être que des prétextes pour ce talent quinlessencié, et par le choix magi([ue de ses accords, il ne nous donne de l'une que des sensations et de l'autre on ne dirait que l'âme.
Nous avons vu son iidluence sur les jeunes Ecossais, comme aussi sur certains Français. Dans son pays d'origine, nombre d'artistes suivent son sillage. M. Alexander, en des frottis légers sur la toile grenue, cherche des effets de clair-obscur qui ont comme un aspect de fresque. Le dessin cursif et ra[)ide, l'imprévu de l'arrangement, la saveur discrète du ton, annoncent en lui un beau décorateur non encore employé. M. Humphreys Johnston avec ses nocturnes vibrants et ses portraits délicats et expressifs dans leur pénombre réchauffée de quelques tons rares, comme le portrait de sa mcre, aujourd'hui au musée du Luxembourg, MM. Maurer et Gauley, Miller, Frieseke, Ulmann et Barthold, nouveaux venus, etc., se rattachent à cette direction.
Le second maître qui, dans la figure, semble avoir Tanlre part de direction de l'école américaine estM. John Sargent, établi aujourd'hui plus spécialement à Londres et qui a fait ses débuts chez nous. Sa virtuosité ne nous surprend i)lus. Mais ce que nous ne cessons
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J. Mac Nkili, WiiisiLKa : Gris et rose; Clielsea.
d'admirer, c'est rem[)loi qu'il en sait faire. ?sous Unissons par l'oublier devant ces portraits si physionomiques, si vivanis, tels que celui de M. Wcrthnmrr ou devant cet admiral)le portrait de M''' Meyer et ses enfants, aisé, souple, éclatant et frais, où cette jeune mère est assise, sa robe de satin épanouie sur le canapé blanc, les cheveux poudrés, dans sa grâce souriante et sa pose abandonnée. L'aristocratie anghùse de la finance ou du sang a retrouvé dans sou [)einlre d'aujourd hui
quelque chose de la distinction hautaine de Van Dyck et de ses grands
successeurs.
M.Thayer, exécutant souple et hardi, M.Tarhell, franc et rohuste colorisle,M°'' Cécilia Beaux, M. Beckwith, etc. suivent non sans éclat cette voie dans laquelle la plupart ont été préparés par l'atelier initial de M. Carohis Duran.
A l'influence hollandaise nous devons les fortes et franches peintures de M. Gari Melchers, les portraits de M. Mac Ewen, plus mystérieux et plus frêle; les graves intérieurs ou les portraits soutenus de M. de Forest Brush; les scènes de genre, pittoresques, savamment étudiées de M. Millel ; les champs de tulipes de M. Hitchcock, sans ouhlier d'y rattacher M. Darling et M-^^ L. Cox. A l'Espagne M. Walter Gay a pris quelques-uns de ses sujets et de ses recherches de gris fins et enveloppés. C'est aux mêmes sources qu'a puisé M. Chase, avec sa Femme au chah blanc sohrement peinte avec quelque souvenir whistlérien. Depuis longtemps M. Dannat a renoncé à prendre conseil de Velasquez ou de Goya. Il tourne ses préférences vers Lawrence et Gainsborouph. Quant à l'influence directe de la France dans sestendances dernières, elle se manifeste sur tout un monde de peintres de figures en plein air, de paysagistes ou d'animalieft qui se tournent vers Troyon comme M. Bishing, vers Manet ou Monet comme M. Reid, vers Sisley comme M. Davis, ou vers Pissarro comme M. Childe Hassam, ou même vers M.Cottet comme M.Yail, ei tels autres comme MM. Benson, Sergeant Kendall, Ben Foster, aujourd'hui représenté au Luxembourg, Van der Weyden, M""' Mac Monnies et Miss Abbott qui, tous, font d'ailleurs honneur à leurs maîtres aborigènes et à leur propre école.
Quelques artistes plus justement locaux se distinguent dans cet ensemble. C'est, dans l'histoire, M. Abbey qui, sans doute, a pris à la France et à l'Angleterre bien des éléments de son talent de coloriste expressif, un peu théâtral et un peu tendu. Il est la preuve que les maîtres d'Amérique ne sont pas uniquement voués au portrait ou au paysage.
On peut dire, cependant, que dans ces deux ordres de manifestations ils ont donné des œuvres d'une plus forte personnalité. Nous
avons vu leurs portraitistes; leurs paysagistes ne le cèdent en rien aux premiers. Il y a là parmi eux des peintres superbes tel George Inness, si riche, si intense, si sonore et si profond dans ses paysages d'automne aux hêtres pourprés; Homer Martin, avec ses cieux brouillés
Gazelte des Ui'uux-.irts.
Joliii Saruent : Portrait de M"" Meyer et ses enfant^-.
et ses masses de forêts automnales; Wyant, robuste et lumineux, tous trois décédés aujourd'hui et qui semblent avoir amassé en eux la chaleur fluide des vieux paysagistes anglais et le beau métier vigoureux
BKAl.\-AliTS.
51Zi EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS,
et gras de nos romantiques. Ils ont de dignes héritiers avec Winslow Homer, mystérieux, étrange et fort; Harrisson, qui est devenu un des nôtres et qui a pris une place si originale comme peintre de la mer, dont il a rendu avec un sentiment jusqu'alors inconnu toutes les transparences, les irisations, les remous de la vague, les flaques perlées laissées par le reflux; Harry W. Ranger, W. Palmer, L. Walden, Butler, Walker, Alden Weir, Gihon, Dearth et bien d'autres qu'on ne peut citer.