‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 23 sur 50 · ITALIE · texte numérisé non relu

ITALIE

Dans l'ensemble des écoles contemporaines, on ne donne peut-être pas à l'Italie sa vraie place. Certains de ses praticiens, d'une habileté lamentable, ont fait un tort grave à sa réputation. Le préjugé s'est perpétué par indifférence ou par ignorance. L'exposition de 1889, pourtant, nous avait montré l'art italien en plein travail de rajeunissement par une étude appliquée et sincère de la nature. Celle de 1900 aura dissipé, nous n'en doutons pas, beaucoup de ces vieilles préventions.

Si, en effet, l'école italienne n'y atteignait pas encore la hauteur et la dignité qu'on est en droit d'attendre de cette patrie classique de la beauté, on peut dire que c'était une des sections qui nous offrait le plus d'étonnement et d'imprévu. On y découvrait, à chaque instant, des œuvres intéressantes non plus seulement par la virtuosité, la souplesse, la verve et l'esprit, mais, au contraire, par la gravité, la tenue et le sérieux. Ses dilettantes mêmes, tels que M. Boldini, M""*" Juana Romani ou M. Mancini, avec tout leur éclat, leurs harmonies savantes, leur exécution prestigieuse ou, comme chez le premier, avec des qualités plus élevées de physionomiste expressif, v surprennent un [)eu dans ce milieu attentif, réfléchi et qui no semble guère vouloir apporter de passion que dans la recherche de la vérité. C'est le résultat, semble-t-il, d'un état d'âme nouveau.

Que l'on considère, en effet, par quelles vicissitudes a passé cette nation avant de conquérir son unité et sa conscience nationales! Toutes les forces vives du pays ont été absorbées vers ce glorieux but. Pendant longtemps l'art italien n'a été qu'un pâle et morose reflet de la peinture française représentée par David, Delaroche, Léopold Robert ou Schnetz, depuis le fameux Camucini ou plus tard le célèbre Stephano Ussi, jusqu'aux romains Simoni et Corelli.

Le premier mouvement d'émancipation a été produit un peu après le milieu du siècle, en même temps que le pays approchait de l'iieuie de sa libération définitive. Il vint plus particulièrement du Sud avec le napolitain Morelli, aidé, d'autre part, par l'espagnol Fortuny. Celui-ci, par malheur, a exercé une terrible influence dans l'une et l'autre péninsule latine, en poussant, avec des dons prodigieux d'exécution et de pittoresque, au maniérisme le plus papillotant qui semble réunir la minutieuse observation de Meissonier au pétillement de Diaz ou de Monticelli pour former une sorte de Guardi exaspéré. Cela créa toute une peinture de genre, brillante, spirituelle, remarquable souvent par des qualités expressives de mimique ou de sentiment, mais plus souvent encore superficielle, vaine et puérilement médiocre. On put signaler à ce moment, comme les plus remarquables représentants de ces tendances, avec Michetti que nous retrouverons si changé, les vénitiens Favretto et Nono et le piémontais Quadrone. Mais déjà des qualités d'observation plus sérieuses se marquaient chez les milanais Induno ou Pagliano, tandis que, tout à fait mêlés à nous et presque confondus dans notre école, le spirituel, charmant et si juste impressionniste que fut deNittiset le chatoyant et non moins vif orientaliste Pasini, ou même le peintre d'animaux Palizzi, étendaient la réputation des artistes formés au delà des Alpes.

Tout le mouvement nouveau qui caractérise depuis douze ou quinze ans l'école italienne, part plus spécialement des provinces du Nord, du Piémont, de la Lombardie ou de Venise.

Le Piémont, plus près de la France, semble avoir subi le plus utilement l'impulsion naturaliste de nos grands maîtres du paysage. C'est la patrie de Fontanesi, peintre de mérite, continué dans sa peinture et mis en lumière grâce à ses écrits par M. Marco Calderini, à demi français par le talent comme par le sang, dont la gravité sage contraste un peu dans toute l'animation de ses compatriotes. C'est aussi le pays de Segantini, mort en pleine fleur d'un talent qui, à lui seul, a redonné un lustre nouveau à l'art italien et dont l'exposition, en 1889, lut une révélation de l'ardeur imprévue qui animait nos frères du Sud-Est. Naturaliste très aigu, il y a également en lui un idéaliste dont les symboles ne sont pas toujours très clairs et qui s'embarrasse

Gazette des Bcaïuc-Aits.

BoLDi.M : Portrait de M"° V. l\

souvent dans les entraves de la tradition de ses ancêtres du xv'' siècle — à laquelle il s'est relie peut-être à travers les anglais modernes. Il est parti de l'enseignement de Tëcole française, de Millet ou de Troyon, pour arriver à donner, des grands spectacles de la nature et en particulier de cette nature alpestre, dont on avait vainement tenté de réaliser la splendeur, une vision d'une rare puissance, d'une vigueur âpre, violente, aiguë, jusqu'à la dureté parfois, d'une intensité lumineuse comme exaspérée, où semblent.se rencontrer l'esprit des larges et robustes synthèses de Millet, et en même temps les minutieuses et pénétrantes analyses des premiers préraphaélites.

Segantini a laissé quelques élèves qui continuent cette tradition non sans éclat, non sans force ni sans intensité poétique. Ils le suivent dans son préraphaélisme acéré, dans son sentiment vif, ému, délicat et comme amoureux de la lumière, ils le suivent jusque dans ses procédés souvent discutables, érigés par eux en système. Car ce travail (le rugosités, destries, d'épaisseurs, formées de pâtes sèches superposées, aux Ions divisés suivant les principes de l'impressionnisme ou du préraphaélisme, s'est aggravé, chez les successeurs, de préparations au plâtre tout à fait déconcertantes par les aspérités qu'elles présentent pour accrocher la couleur. Etant donnée la matière cassante de ce suhstratiim , on est effrayé en songeant aux conséquences qu'elle réserve pour l'avenir. Le plus particulier est M. Tavernier, qui a voulu fixer, à son toui', les aspects les plus panoramiques de la montagne [jour en tirer des effets d'art. Il associe, à l'occasion, à ces grandioses spectacles alpestres, dans une lumière à la fois ardente et fraîche de matinée de printemps, des personnages soit modernes, soit pris aux vieux conteurs de Florence, ce qui contribue encore davantage à rappeler le souvenir des maîtres anglais contemporains. M. Delleani a les mêmes dons réels et puissants de paysagiste, bien que les personnages qu'il associe à ses visions soient présentés avec une mimique souvent exagérée et des allures théâtrales; M. Falchetti a les pareilles qualités et des défauts du même ordre, c'està-dire, une préoccupation un peu trop marquée du sujet. A signaler encore, pour cette province, M. Petiti, M. Grosso, portraitiste et décorateur habile et vigoureux; M. Chialiva, adroit et souple, à demi

parisien et plus; M. Ferro et M. Pellizza, qui nous offrent, à leur tour, le témoignage de cette influence d'Angleterre que nous retrouverons ailleurs.

A Venise, tout un groupe d'observateurs compréhensifs, brillants et alertes, ou émus et recueillis, traduisent les spectacles varies à l'infini de cette ville de rêve où l'existence maritime du peuple offre à l'aitiste toute son animation pittoresque et aussi toutes ses mélancolies. Notre école en a longuement profité. M. Ettore Tito est bien, lui, un italien, un héritier jeune et hardi des peintres vifs, légers, gracieux, spirituels des derniers jours de l'ancienne Venise. C'est un décorateur intelligent, d'un maniérisme auquel on pardonnr quelque contournement et quelque afféterie en raison de son caractère expressif et vivant, de son esprit et de sa verve; mais dans ses morceaux de réalité, — dont l'un, sa délicieuse petite toile de Chioggia, de l'exposition de 1900, a pris heureusement place sur les murs de notre Luxembourg, — il montre des qualités rares de fluidité, de distinction, de souplesse dans les accords et en même temps d'animation dans ses figures de jeunes femmes aux cheveux roux, de fillettes ou de ragazzi, auxquelles il fait respirer le souffle léger, subtil et vivifiant de la mer sous la lumière fraîche, limpide, argentée ou ambrée de ce beau ciel j)rivilégié. M.Fra Giacomo montre, lui, de grands effets simples et de chaudes colorations doucement amorties; il a le sens de la mer, de la nuit et du silence. M. Bezzi est un musicien aux accords voilés et mystérieux, dans le sentiment de notre Corot comme coloré par la vision d'un Mauve; M. Guglielmo Giardi, M'^^Emma Giardi, avec un charmant esprit de fantaisie, MM. Sartorelli, Scattola et Volpi, se montrent de chauds coloristes, aimant volontiers la poésie et le mystère du couchant et de la nuit. MM. Selvatico et Milesi se distinguent, de leur côté, dans le portrait.

Venise est devenue aujourd'hui le centre le plus intense du mouvement artistique en Italie. Elle a ouvert une grande exposition internationale qui fonctionne tous les deux ans et qui en est à sa cinquième manifestation. Le chiffre des acquisitions qui ont été opérées en 1908 s'élève à près de quatre cent mille francs. C'est devenu le grand marché artistique de l'Italie. Un musée moderne a

été créé par la municipalité et installé en i()oo au Palais Pesaro, légué par la duchesse Bevilacqua-La Masa. Il comprenait avant les achats réalisés à l'exposition de 1908, près de 900 numéros. Milan est l'autre centre actif d'enseignement. Pagliano et Mosè Bianchi y sont restés les derniers représentants de la peinture de genre, le dernier dans un goul vénitien d'autrefois, vif et spirituel, car Venise

M(illi-i(iz. .Mil.

De Nittis : La place des Pyramides. [Musée du ÎAixembourg.)

attire et retient plus d'un de ces Lombards. Tel, par exemple, M. Bazzaro, avec ses intéressantes scènes de pêcheurs. Dans le paysage, M. Garcano, dont la Campagne d'Asiago a pris place au musée du Luxembourg, est connu depuis lon}> temps comme une belle physionomie de puissant, large et robuste paysagiste, ayant le sentimenl de la grandeur et de l'unité. M. Cairati, dans ses paysages animés, d'un ton très intense, montre également une certaine grandeur qui n'est pas sans mélancolie. Mais, de ce côté, c'est surtout l'étude de la

vie et de la vie populaire qui intéresse les artistes de cette grande cité industrielle, véritable ruche de fltalie. M. Rossi, milanais (YEcole de la douleur, Exposition de 1900) comme M, Rotta, vénitien (ÏHôpilal des fous) ont pris leurs sujets à Venise et nous les montrent sous un aspect plus réaliste que de coutume, soit dans la tristesse des jours de pluie, soit dans la détresse des pauvres gens des lagunes. Mais celui qui fait preuve des plus hautes qualités d'observateur concentré et recueilli de la vie populaire est M. Morbelli. On le connaît maintenant dans notre musée par son Jour de fête a l hospice San-Trivulzio si émouvant, comme son Viatique qui l'accompagnait en 1900, par la

lievue de l'Art ancien et moderne.

Segantini : Gardeuse de chèvres.

simplicité des attitudes, la sobriété de l'exécution, la compréhension intelligente du milieu et des effets lumineux, l'accent de conviction sincère qui s'en dégage. Ces toiles rappellent, parleur esprit de gravité, certaines compositions analogues du peintre anglais Herkomer. Ce n'est pas le seul rapprochement que nous pourrions faire ici avec quelques unes des tendances d'Angleterre. C'est ainsi que le véronais M. Dall'Occa Rianca, par ses sujets poétiques, ses figures sentimentales exécutées dans un modelé précis, serré et en même temps très coloré, au milieu de paysages aux rousseurs chaudes et aux pelouses ardentes, comme le milanais Conconi, par un métier

différent, mais des tonalités aussi fortement expressives, éveillent malgré nous ce souvenir.

La province émilienne se distingue par les noms de MM. Marcliesi et Miti Zanetti. Elle garde surtout le culte pieux de deux artistes morts en pleine jeunesse et en plein talent, Giovanni Muzzioli, décédé à quarante ans, en i 89/1, et Luigi Serra qui n'avait guère, lui aussi, que quarante-deux ans, en 1888, quand il mourut à Bologne. Le premier, un des rares artistes italiens qui continuent la peinture d'histoire, s'était fait connaître par des scènes antiques avec des effets d'architecture analogues à ceux d'Alma Tadema ou de Benjamin

Gazette des Beaxix-Arls.

MoRBELLi : Le Viatique.

Constant, mais avec une certaine puissance de mouvement et de tragique. Il a cherché aussi des sortes de fantaisies macabres avec de puissants effets de paysage, dans le goût de Bôcklin.

Le second est une nature tout autre. Les dessins et les esquisses exposés en 1900, — et qui étaient les projets de décorations exécutées pour la salle du Conseil provincial de Bologne, — témoignent d'un talent très particulier de composition et d'un esprit rélléchi, ingénieux et pittoresque que l'on remarque aussi dans ses tableaux de genre. Les italiens le regardent comme un des principaux initiateurs de leur renouveau artistique.

A Naples, justement, le premier instigateur de la rénovation de l'art italien, Domenico Morelli, — mort depuis la clôture de l'Expo-

52/i EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

sition universelle, — dans une œuvre qui ne le caractérisait pas suffisamment, le Chrifil au Désert, mais qui témoignait néanmoins de charmantes qualités de légèreté atmosphérique, tenait avec l'illustre scul|)teur Gomito , la tête d'un petit groupe où l'on distingue MM. Casciaro, vif et s|)irituel dans ses pastels minuscules et ses pochades, de Sanctis, qui rap|)elle un peu de Nittis, Gaprile, A. Gampriani,etc. , tandis qu'à Rome, sanctuaire antique des plus nobles souvenirs, fleurissent encore les vestiges de la grande peinture et de la décoration monumentale. On a peut être oublié les beaux et larges dessins de M. Maccari en 1889; ils indiquaient un réel sentiment de l'histoire que nous refusons trop facilement à l'Italie moderne. M. Sartorio nous montre, lui aussi, qu'on n'a pas perdu le sens du vrai grand style, soit dans ses sujets historiques ou décoratifs, soit dans ses nobles paysages; M. Joris nous prouve qu'on y a conservé le secret des savantes harmonies, des sonorités éclatantes et douces, et M. Michetti, qu'il y reste encore des brosses vaillantes, de fiers et robustes décorateurs. Les grandes décorations de ce dernier artiste qui couvraient chacune, à elle seule, une des parois de la salle où elles étaient accrochées, faisaient un singulier contraste avec les tableautins minutieux de sa manière antérieure sans la faire regretter. Trop vastes sans doute, d'une composition trop dispersée, elles témoignaient d'un sentiment saisissant du relief mais sans excès, d'une véritable science des jeux de la lumière et d'une extraordinaire maestria d'exécution.

La Toscane n'est pas fidèle à son grand passé; elle est loin de tenir la tête de l'art italien, du moins pour la peinture. On remarque parmi les artistes de cette province, les paysages de MM. Signorini, F. et L. Gioli, Discorolo, les portraits de M. Ghigiia. Enfin, M. Balestrieri, natif des environs de Sienne, mais habitant Paris, a obtenu un succès mérité avec son BeetJioven, toile un peu étendue, sans doute, pour le sujet; mais il y avait une telle attention dans les attitudes des personnages, un tel accord sobre et chaud dans les tons, une telle volonté, qu'on lui pardonnait volontiers cet abus.

Page 1