‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 24 sur 50 · ESPAGNE ET PORTUGAL · texte numérisé non relu

ESPAGNE ET PORTUGAL

L'école espagnole, comme son autre sœur latine, est sur le point de se rajeunir en remontant à ses origines nationales. Ce n'est pas que l'esprit de l'Inquisition ne se soit retrouvé vivant dans un jury d'académiciens qui a écarté de l'exposition tel artiste dont l'œuvre eût donné à cette section un éclat exceptionnel. Je n'ai pas besoin de nommer M. Ignacio Zuloaga, dont l'exclusion a fait scandale. C'est pourtant l'artiste qui a renoué le fil rompu de la vraie tradition locale et qui évoque aussitôt le souvenir de cette extraordinaire et tout à fait exceptionnelle figure de Goya. Extraordinaire vraiment par son génie si varié, si puissant, si fort et si souple et par-dessus tout si original, car s'il a quelque analogie avec ses contemporains anglais ou français, il est longtemps une grande personnalité solitaire dans l'art espagnol.

Bien qu'il se rattache pour la plus grande partie de sa longue vie au siècle qui précède, Goya semble vraiment appartenir plus exactement au siècle nouveau. Il est de notre temps par ses impatiences, ses caprices, son individualisme, l'indépendance de son esprit et de sa vision, son sentiment profond des réalités environnantes. Aussi a-t-il été un des maîtres vers lequel se sont tournés avec soumission et respect les [)remiers réalistes de notre école.

Après ce grand et curieux artiste, l'Espagne est longue à produire quelque autre physionomie intéressante qui tranche sur l'ensemble de l'école formée moitié à Rome et moitié à Paris. A côté de la famille des Madrazo, dont le premier fut élève de David, portraitistes savants et distingués, mais dont l'art n'offre aucune saveur particulière de terroir, on note quelques artistes qui, dans l'histoire ou plutôt le genre historique et dans le genre anecdotique, font preuve d'esprit dramatique ou de qualités d'exécutants. Tels sont Rosalès et Pablo (îonzalvo, Antonio Gisbert, Ramon Rodriguez, Rico, Palmaroli et Zamacoïs, la plupart camarades de celui qui, dans cette génération, représente avec le plus d'éclat Tart de son pays, ce Mariano Fortunv, mort à trentesix ans, en 187/4, dont nous avons déjà noté l'influence sur certains milieux français et surtout italiens. Cette manière papillotante, pétil-

lante qui passait du miroitement et du chatoiement des intérieurs arabes du Maroc ou d'Andalousie aux chantournements les plus rococo des intérieurs de style rocaille, encombrés de bibelots accrochant la lumière de toutes parts, ce genre étourdissant de virtuosité manuelle, exerça en Espagne une influence aussi déplorable qu'en Italie, et retarda pendant de longues années le véritable essor de l'art. On ne peut oublier, toutefois, à côté des peintres à demi français comme Melida ou Jinjenes, le nom de M. Pradilla qui produisit, à l'Exposition de 1 878, une vive impression avec sa composition Louchante de Jeanne la Folle, et celui de M. Moreno Carbonero qui a illustré avec une certaine verve l'histoire de Bon Quichotte. Jusqu'au renouveau assez récent marqué par le retour à la nature et aux vrais maîtres locaux, le seul artiste qui compte dans l'art espagnol est le dessinateur Vierge LIrrabieta, si extraordinairement doué comme esprit pittoresque, et dont maintes séries d'illustrations sont de véritables chefs-d'œuvre du genre.

Parmi le milieu assez restreint des jeunes artistes dont les œuvres nous donnent une vraie sensation d'art, il faut, comme nous l'avons dit, mettre en tête M. Zuloaga. La plupart des Espagnols qui se sont distingués dans les arts sont des Catalans ou des Basques. M. Zuloaga est Basque, et son père était déjà connu comme un artiste hors pair dans les arts du métal. Formé à peu près tout seul, il a trouvé sa voie devant les maîtres, Velasquez et Goya, avec quelques regards sur Manet, et non sans susciter autour de lui bien des hostilités dont l'Exposition, nous l'avons dit, porte la trace. Coloriste puissant, aux accords à la fois savants, rares et expressifs, au dessin et au modelé rapide, hardi, saisissant énergiquementle caractère, qu'il s'agisse soit de la face hébétée de quelque naine idiote, de la physionomie à la fois fruste et rusée de quelque vieux paysan, soit du visage mobile et provoquant de quelque gitane au châle bariolé ou de quelque gracieuse sévillane. Aujourd'hui représenté dans tous les musées d'Europe, sauf peut-être dans son' pays, c'est en France qu'il a trouvé ses premiers amis et ses premiers succès et qu'il s'est découvert, sinon des parents du moins des alliés par ses maîtres de prédilection Goya et Velasquez,

Dans un esprit tout autre, se rattachant au développement de

récole française vers les recherches naturalistes, M. SoroUa y Bastida raconte la blancheur des voiles gonflées dans la fraîcheur du matin et le papillotage joyeux de la lumière sous les treilles fleuries, à travers

iieviio L'Art décortitif.

ZuLOAGA : Préparalils pour la course de taureaux.

les géraniums vivement éclairés où des jeunes filles reprisent des voiles, en corsages roses. Le Musée du Luxembourg, qui est fier de posséder les portraits de jeunes femmes de Séville et la ISaine de Zuloaga ,

a la bonne fortune de conserver également de M. SoroUa y BasLida le Halage d'ync barque de pêche qui fut, à Paris, son premier succès.

M. Pinazo Martinez, incomplet, incorrect, dans de vastes toiles en largeur où s'égrènent les personnages, a du moins un certain sentiment de la lumière, des silhouettes et des attitudes. M: Carlos Yasquez y Ubeda, dans sa Récolte de f pies d'Inde, faisait preuve de certaines qualités de luministe brillant. M. Menender Pidal [Scihis infirmoruni)

Revue de l'Art ancien et moderne.

ZuLOAGA : La Nnine. {Musée du Luxembourg.)

se montrait sobre et recueilli, d'une tenue rare dans l'école. La Bêle humame de M. Fillol y Granel, dans la brutalité de son sujet, est une toile qui paraissait d'une franche peinture et d'un caractère expressif. Nous signalerons les grandes scènes turbulentes de M. Gheca, américain du Sud; les scènes ou les portraits de M. Casas, bien connu dans nos expositions et doué de qualités d'animation réelle. Nous n'oublierons pas de mentionner aussi, bien qu'il ne figurât pas à l'Exposition

de 1900, soit M. Aiiglatla, qui a pris sa place dans nos salons par de rares facultés de coloriste déliquescent, soit i\I. Roïg, déjà presque célèbre par ses aquarelles de gitanes et de danseuses et ses illustrations en couleur de la Femme et h Pantin, soit \[. PichoL

Dans le paysage, enfin, avec les petites toiles discrètes de la campagne de Tolède, de M. Aureliano de Beruete, riiistorien de Velasquez, il faut noter les vues panoramiques de montagnes neigeuses, de M. Morera, et surtout les délicieuses et si originales vues des jardins de Grenade, de M. Rusinol.

A la section portugaise, peu de noms à retenir, si ce n'est, après celui de S. M. le roi dom Carlos, dont la Levée des filets d'une Madrague a bien mérité sa médaille, ceux de MM. de Souza Pinto, à demi français, qui expose une série de toiles d'un fin sentiment de nature, et celui de M. Golumbano, vigoureux portraitiste dans la tradition des vieux Espagnols.

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