‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 26 sur 50 · L'ECOLE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

L'ECOLE FRANÇAISE

11 semble, quand on envisag-e les conditions de la statuaire, qu'elle ait du, au cours du siècle, vivre d'une existence tout autre que la peinture et échapper aux vicissitudes qui ont marqué le développement de ce dernier art.

11 est, en effet, certain que les luttes n'y prirent jamais ni le même caractère de généralité ni le même degré de violence. On n'y rencontre point, à proprement parler, d'écoles adverses, et les efforts conçus dans le but de s'affranchir de pédagogies desj)otiques et surannées furent surtout tentés par des individualités isolées.

C'est pourquoi si , pour la peinture , on trouve réunis sous des étiquettes plus ou moins pertinentes : classiques et romantiques, éclectiques, néo-grecs, naturalistes, réalistes, impressionnistes, symbolistes, etc., de véritables groupements dont les membres poursuivent , en même temps que leur développement personnel, un but commun pour l'action ou la résistance, pour le triomphe de leurs idées ou la défense des traditions, à peine trouvera-l-on, dans l'histoire de la sculpture, quelque trace confuse de ces divisions au plus fort des grands conflits artistiques, ou quelques rapprochements opérés sympathiquement par

Revue di' l'Ail a'iaen et moderne.

David D'ANoens : Buslc de Payanini.

53/i EXPOSITION DE 1900. ~ BEAUX-AIiTS.

des simililiides de tendances, de poûts, de milieux, mais sans bannières connnunes, ni même vraiment sans prog^rammes communs. Les grandes étapes du développement sculptural se marquent, en apparence, autour de certains noms exceptionnels : Piude, David d'Angers, Barye, Carpeaux, Falguière, Rodin, Dalou, etc.

Itcvuc de t'Ait uiwicii cl moderne.

PiîLAULT : 0[jliélie.

La physionomie de Lécole moderne de sculpture est loin pourtant d'oflVir le caractère d\inité imposante qu'elle présentait aux ('poques antérieures. Elle porte à son tour et à sa façon Tempreiute des préoccupations contemporaines. Elle nous parait moins batailleuse assurément, mais aussi inquiète que la peiuture, plus troublée même peutêtre, plus désorientée dans ses habitudes et peinant en efl'orts, moins vifs et moius spontanés, mais plus réfléchis, plus volontaires et plus tenaces pour arriver, elle aussi, à la fin du siècle, à se trouver en rapports plus directs avec les formes extérieures de la vie et en communion ]dus étroite avec la pensée des hommes de ce temps.

Au début du xix'' siècle, le souvenir de l'antiquité qui pesait sur toute la peinture ne pouvait manquer d'imposer fortement son empreinte sur la statuaire. Les sculpteurs, aussi bien que les peintres, subissaient la domination du maître dont les doctrines dirigeaient toute l'école et la tyrannie plus forte des goûts du jour.

Gomme pour la |)einture, il y avait, à cette heure, près de la génération formée au milieu du développement intégral de cette inspiration, les survivants de la génération précédente, dont quehjues-uns portaient un nom déjà glorieux. Julien (f 180^) et Pajoii (t 1B09) franchissent les premières années du siècle; Clodion et Houdon. qui

LA SCULPTURE

sont parmi les fi|]ures les plus significatives, sinon les plus originales du wiif siècle, touchent et même dépassent la période préparatoire

Revue de l'Art an et moderne.

Rude : Le départ ilo,-- wiloiilalrcs.

du romantisme, puisque l'un meurt en 1 8 1 /i et l'autre seulement en 1828. De même Roland, Cartelier et Ramey atteignent l'un l'année 1819, l'autre 1 83 1 , le troisième i838.

Ainsi que chez les peintres, les uns s'e'taient efforcés de plier leur talent aux exigences récentes, les autres s'étaient modelés avec plus de souplesse sur le nouvel idéal. Mais, en réalité, leur temps à tous était fini. La vivacité et la grâce sensuelle de Glodion, la puissance (le naturel et de vie de Houdon, la sobre et rare élégance de Julien étaient confomlues avec les excès pittoresques et turbulents des [)raticiens troj) habiles dont les marbres avaient tenté, par des tours de force d'exécution, de rivaliser avec la palette libre et hardie des Doucher et des Fragonard.

Les représentants d'une époque qui [)eut être considérée comme une des plus heureuses pour la sculpture française étaient condamnés comme appartenant à une épocpie de décadence et de corruption. Parmi rdes moins maltraités des maîtres de la génération précédente 7?, Falconet, nous dit M. André Michel, «était mis au nombre des artistes de son siècle qui eussent mieux valu dans un temps meilleur 77.

Avec l'ère grave qui commençait avaient succédé aux dieux de l'Olympe les héros de l'histoire antique et les héros non moins antiques des temps modernes. Sous prétexte de dignité, de grandeur, de style, et sous l'empire de théories pédantesques sur le beau absolu, la sculpture se figea en types immobiles, fixés dogmatiquement par les canons étroits de l'académisme renaissant. Et le mouvement est général à travers l'Europe, car, à cette heure, les noms les plus illustres sont ceux de l'Anglais Flaxman, du Danois Thorwaldsen et de l'Italien Ganova.

Ce dernier exerça une influence assez marquée sur notre école. Dans notre milieu austère, viril et froid, il apportait le sentiment de la grâce, une grâce, certes, non dépourvue d'afleterie, mais qui semblait correspondre, avec plus de mollesse, a l'idéal de Prudhon ou plutôt de Girodet. Sa tradition fut reprise par Bosio, qui devait ensuite la transmettre à son élève Pradier. Bosio, qui fut le favori de l'Empire et de la Beslauration, et qui a laissé un vrai petit chefd'œuvre classique avec son Henri IV enfant, Bosio est le type du sculpteur facile, habile, fécond et élégant d'école. G'est le Gérard de la statuaire. Pradier continua cet art aimable, sensuel, souple et, souvent aussi, banal dans une production abondante que dépassent

LA SCULPTURE

quelques œuvres supérieures comme les Victoires du tombeau de Napoléon.

A.-L. lÎAnvK : Le Lapillio cl lo (;i.nlaiiro. [Musée du Louvre.)

Le mouvement d'aUVanchissement qui se manifestait dans la peinture tentait également de se faire sentir dans la statuaire par des

essais do renouvollement plus ou moins liarclis. Les peintres romantiques se cherchèrent ou trouvèrent des adhérents parmi les sculpteurs. Ils essayèrent d'abord d'enre[];i monter dans leurs rangs quelques esprits plus détachés dos inlluences d'ateliers ou d'école. Toi Foyatier, dont lo Sparlacns, exposé en plâtre en 1897 et en marbre en iS3o, avait, peut-être bien aussi pour des raisons étrangères à l'art, été accueilli avec une faveur générale. Tel Durot, élève de Bosio, condisciple do Pradior, bien (ju'ils fussent tous deux séparés plus tard par une inimitié absolue, Duret aussi ])eu fécond que Pradier était abombiut. Son Pnhnir napohtam dansant la tarcnteUc, du salon do i833, arrivant d'ailleurs un an après le P(kh(>ur à la lortue, de Rude, dans son élégance fine et nerveuse, dans le modelé serré de son anatomie, dans le mouvement vif et justement équilibré do sa mimique, est un des morceaux les plus signilicatifs des tendances de nouveauté et de modernisme qui hantaient à ce moment la statuaire. C'est comme un prélude lointain au Vainqueur au combat de coqs, de Falguière, avec lequel Durot avait déjà quoique analogie par sa prédilection marquée pour le travail direct de la terre ou de la cire. Duret était donc embrigadé plus ou moins justement par les romantiques, à son retour de Uome, comme une recrue aussi précieuse que l'était, dans la peinture, Léopold Robert.

Mais Jos vrais romantiques, les combattants appartenant à l'école qui prenait Fart du moyen âge comme idéal exclusif, à la façon dont les classiques avaient sacrifié à l'antiquité, les fjothiques, comme on les appelait, ne méritent d'occuper dans l'histoire de la sculpture contemporaine qu'un tout petit paragraphe anecdotique. Le succès de ce mouvement est dû à une héroïne assez singulière, cette mademoiselle Félicie de Fauveau, compatriote de Gigoux, de qui, nous dit-il, elle fut la première admiration^'^, exilée à Florence par suite de la part qu'elle avait prise, en t 83o, à l'insurrection de la Vendée, et qui, les cheveux coupés, coiffée d'une toque et vêtue comme le prétendu portrait de Raphaël, tenait les propos les plus subversifs contre le maître dont elle avait adopté le costume.

''^ Causeries sur les artistes de mon temps, p. 211.

(JAiiPiiAix : L{;oliii.

./lO

(loiniii'o 011 le voit, le ])rérn|)liaélisme est une cliose bien ancienne et l)ien répandue avant la campagne apostolique de Ruskin. Les (grands inspirateurs de M"' de Fauveau furent les romanciers et les poètes, VValler Scott en tête; c'était dans la règle. A la façon des anciens artistes florentins, elle modelait et ciselait des vases, des flambeaux, des lampes, inaugurant une sorte de retour à la sculpture de genre. C'était en 1897. «Cette nouveauté fit fortune, nous dit Lavii'on^'^, et des hommes suivirent l'exemple donné [)ar une femme, v Nous trouvons en tête le baron de Triquety, peintre et sculpteur, qui exposait des petites figures en ronde bosse ou bas-relief, représentant

Itcvue du l Alt anvici

et moderne. Antoiiin MoiNE : Combat de "-nomes.

des Combats de chevaliers, des scènes historiques comme la Moii de Charles le Téméraire^ ou des sujets poétiques comme Pétrarque et Laure et accompagnés de socles ou de cadres précieusement ouvragés. 11 fondait et ciselait, à son tour, des aiguières, des vases, des dagues, des poires à poudre, des couteaux de chasse. Puis vient un petit groupe clairsemé d'adeptes, dont la plupart sont restés inconnus, comme Gechter, Bougron et Grandfils, dont les envois étaient généralement commentés par des suscriptions en caractères gothiques. De ce milieu,

''' Salon de i833 , p. 122.

LA SCULPTURE

5/il

toutefois, se détachent ([iielques figures plus intéressantes, voire plus importantes. Tel ce Jelian du Seigneur, qui exposait son Roland furieux, longtemps placé dans le jardin du Luxembourg avant de

Eujf. (iiiLLALME : Anacréun. {Mmee du l.u.criithnurij.)

recevoir les honneurs du Louvre, ou sa Esmévaldaen plâtre et rehaussé d'or 17 et toujours accompagnée d'une belle inscription en caractères gothiques, empruntée à Notre-Dame de Paris. Tel Feuchère, tel

Klagmann, son élève, sculpteur, ciseleur et de'corateur de mérite, un des premiers qui se soient souciés de la renaissance de nos industries d'ait et qui fondait et ciselait, lui aussi, des figurines, des médailles, des vases, des épées, élevait des fontaines, comme celle de la place Louvois, ou se pliait avec science et avec goût aux restaurations arcliiteclurales du Louvre ou du Luxembourg. 11 faut surtout citer Auguste Préault, qui représente pour nous le type exact du sculpteur romantique, fougueux, travaillant de verve, cherchant la couleur et le caractère jusqu'à l'exagération, dédaignant les pratiques lentes, sures et méthodiques de la statuaire. Préault, dont le souvenir vit par un groupe du pont d'Iéna, le Jacques Cœur de Bourges, le tragique masque drapé du Silence, au cimetière Israélite de Montmartre, par la Clémence haure, du jardin du Luxembourg, et surtout par des mots et des saillies d'un esprit mordant que, à la fin de sa vie, il répétait lui-même aux dernières générations qui lui fournissaient un auditoire renouvelé.

Enfin, un autre romantique de marque, un peu trop oublié peutêtre, et que Laviron appelle, je ne sais trop pourquoi, si ce n'est qu'il était de ses amis, un naturalisle , est le malheureux Antonin Moine, artiste doué d'un charmant talent pittoresque et coloré.

Mais, de tout ce milieu déjà plein d'animation se détachent trois figures d'une importance exceptionnelle dans leur temps comme dans l'ensemble de Thistoire contemporaine. Ce sont Rude, David d'Angers et Barye.

La carrière des deux premiers se poursuit d'un cours presque parallèle. Ils naissent à cinq années de distance, — Bude en i 78/1, David eu 1789, — mais leur début hors de l'école se produit presque à la même heure, car Rude obtint le second grand prix dé Rome en 1809 ^^^ ^® grand prix en 1819, tandis que David, lauréat du second prix en 1 8 1 o , est grand prix en 1811, et ils se suivent dans la mort à un an près, l'un décédé en 1 855 , l'autre en 1 856. Leurs destinées, pourtant, sont loin d'être semblables. Lorsque Bude revient de Bruxelles, où il avait accompagné la famille de son bienfaiteur, M. Frémiet, il est à cette date, 1897, presque un inconnu à Paris, ou son confrère est déjà chevalier de la Légion d'honneur, membre de

ISevu^' de t'Arl iiiicieti et moderne.

Falguière. — Nymphe cliassercsse.

GilAi'L' : Jeaiint' d Atr. [Musée du Lu-iembourij.)

r)/iG EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

rinstitut et |)rofesseur à l'Ecole des heaux-arts. Car David, loué, prôné, exallé, porlé aii\ nues par les chefs du parti romantique, surtout du côté des poêles, avait néanmoijis bénéficié de bonne heure des honneurs acadénii([ues. 11 fut, pour sa génération, Tincarnation du génie sculptural moderne, et Ton se souvient de Tode dithyrambique que lui adresse Victor Hugo dans les Fcmllcs (rmitomno. C'est que, par ses professions de foi ardentes et passionnées, par son amour de la gloire, son culte des grands hommes (ju'il immortalisait en une série d'images (|ui sont demeurées ses plus incontestés chefs-d'œuvre, i)ar le langage véhément et enflammé de cet ai't soucieux d'exprimer toute la puissance de la vie intérieure, il semblait répondre plus que tout autre au besoin d'émancipation général qui avait déjà fait lever les grandes âmes généreuses de Géricault et de Delacroix. David voulut être l'homme de son temps, il voulut créer un art national et il fut considéré comme le sculpteur national et moderne. A ce litre, en dehors des droits qu'il peut avoir en propre à notre admiration par ses monuments funéraires, ses statues et surtout ses éloquentes eilîgies en bustes innombrables ou en médaillons, qui s'élèvent au chiffre de plus de cinq cents, David d'Angers a exercé une influence salutaire sur l'école de sculpture contemporaine; il lui a donné la conscience de ses nouvelles obligations dans une société nouvelle fondée sur un idéal démocratique. Cela peut expliquer, sans parler ici des passions politiques qui entraînèrent David dans la lutte et vinrent clore sa carrière dans l'exil, la faveur exceptionnelle dont il jouit de son temps, en face de son rival plus injustement méconnu.

Rude, en effet, n'a repris la place h laquelle il a droit à la tête de notre école que bien après sa mort. Cette grande et simple figure n'a pourtant pas été dépassée. Formée à l'écart aussi bien des coteries que des académies, son individualité indépendante, saine, robuste, liche de toutes les ardeurs d'un sang plébéien, issu du terroir bourguignon , est le plus admirable composé d'enthousiasme et de mesure, d'instinct et de savoir, de naturel et de style, de sentiment et de vérité. Cet équilil)re supérieur qui comprend la force et la grâce, et qui concilie avec aisance les exigences de la statuaire avec la chaleur de la vie, nous ramène tout droit, par-dessus toutes les pédagogies, à la grande

R l^HBl^P^ ^^^^^^^^^^^^^^^^^^H

l'aul Dinois : Narcisse. {Musée du' Luxembourir.)

source éternelle de Fart antique. La fi(jure de Rude est capitale dans notre école par ses chefs-d'œuvre, qui semblent grandir chaque jour, de la Marseillaise de TArc de Triomphe, ou du Petit pêcheur à la Tortue, du Napoléon de Ficin, ou du Louis Xîll de Dampierre, du Maréchal Nrij ou de G. Cavaignac, comme fut capital son ensei^^nement fonde sur la science, sur la méthode, sur cette tradition qu'il a laissée çcd'émancipation dans la vérité 51.

Barye appartient à une (i^énéralion de dix ans plus jeune. Elève de Bosio, mais formé comme Rude dans le dur apprentissage et Téducation pratique d'un atelier industriel, il fut préparé surtout par les leçons de Gros. Dans l'atelier de ce maître il fut en contact avec cette jeune génération ardente qui devait renouveler peu de temps après les formules vieillies de la peinture; il y subit l'influence féconde de Géricault, ce peintre au génie sculptural, qui interrogeait si scrupuleusement la nature et qui avait retrouvé les grandes simplifications de formes des anciens. Il se rencontra également avec Delacroix, dans leur prédilection commune pour les scènes dramatiques qui mettent aux prises les êtres simples et instinctifs auxquels la nature a réparti son énergie suprême et sa force aveugle : les grands fauves des déserts ou des jungles , les reptiles des larges fleuves , des vastes marécages ou des forêts profondes de l'Egypte, de l'Inde ou de l'Amérique. Car, à cette heure où l'intelligence des hommes se portait de toutes parts, avec une curiosité éveillée et enthousiaste, vers les grands ou les intimes spectacles de l'univers, la sculpture d'animaux, genre presque exclusivement décoratif avant Barve, nous apparaît comme le seul regard que, jusqu'à ce jour, la statuaire eût osé jeter sur la nature extérieure à l'homme.

Barye, d'ailleurs, à l'occasion, traita l'être humain avec autant de grandeur que l'animal, mais il eut cette gloire de créer, avec ce qui n'était jadis qu'une étude très secondaire, un genre de sculpture placé aujourd'hui au même rang que la représentation delà figure humaine. Il a singulièrement élargi le domaine de son art.

La génération suivante mêle ou oppose les élèves de Ramey, de Jouffroy, de Dumont ou de Pradier aux élèves de David d'Angers ou de Rude, oflVant de l'école un ensemble très instructif et d'une

LA SCULPTURE. 5/i9

moyenne déjà élevée. Ici Bonnassieux,Perrau(l,Etex, Maillet, Simart, l'auteur de la célèbre Minerve chrysélépliantine du duc de Luynes, Guillaume et Thomas; là Gavelier, Aimé Millet, Ol tin, le scul[)teiir de la fontaine Médicis, ou Rocliet, l'auteur du Bonaparte à Brienne et du Cliarlemagne; Schoenewerk, Maindron et sa Velleda romantique, Clésing^er et Carrier-Belleuse, ou encore Gabet, Marcellin, Christophe, Gain, Frémiet, Just Becquet, Gordier, Ghatrousse, Iselin, Aube. Les premiers forment la plupart des chefs d'atelier dont l'enseignement se perpétuera jusqu'au début du xx" siècle. Ils continuent, pour la plupart, dignement mais sans surprise, avec plus de souplesse et de naturel,

liccue de t'Ait u'iaci

et moderne. FALGiiÈnE : Tarcisius. [Musée (la Lu.reiiifi(jur<f.)

l'art de leurs prédécesseurs, conçu sous l'inspiration, chaque jour mieux comprise, de ranli([uité. A vrai dire, pourtant, ils perpétuent une tradition, ils ne forment ni n'annoncent un art nouveau. Les autres préparent déjà un art plus vivant, plus animé, plus coloré, plus ému par la contemplation de la nature ou |)ar les passions de l'àme humaine. Et de ce milieu, justement, se détache, comme l'expression suprême des ardeurs nouvelles, des inquiétudes et des aspirations de la statuaire contemporaine, la figure passionnée, tourmentée et comme trépidante de Garpeaux, qui cherche à faire jaillir du marbre ou du bronze toute la profondeur de la vie intérieure et qui ne craint pas même daller demander à Dante le secret de remuer

l'âme par un sentiment, certes, inusité dans cet art divin : Tliorreur. Après Barye et après Rude, (larpeaux relie notre temps au mouve-

l!«s.ticl, oïlil.

RoDiN : Le Baiser. [Musée du Luxembourg.)

ment de révolte lente et sourde qui tente de briser le moule étroit des pédagojjies scolaires et des conventions académiques et de réveiller la Sculpture pour la faire descendre de son Olympe étroit et (>lacé. C'est

l'aul iJiiiols : Cliaiilour lloroiiliii. ( l/nsce (/» LuxvmbKUr^.)

la grande tradition de Puget, poursuivie par Falconet, Pigalle et Houdon, qui va, de jour en jour, étendre son cours plus large et plus puissant. Mais Garpeaux, comme Barye, comme Piude, comme tous les esprits indépendants et novateurs, n'apparut avec toute son importance vis-à-vis des contemporains qu'après sa mort.

C'est que deux causes retardèrent le mouvement d'émancipation qu'ils avaient préparé. Jusqu'alors, en effet, la peinture, dont les grandes luttes épiques ne cessent, durant tout le siècle, d'agiter fortement l'opinion, avait suffi à remplir le rôle nouveau qui était imposé à l'art. Et comme elle venait d'étendre singulièrement le champ d'action du rêve humain, lui ouvrant toutes les profondeurs du passé, tout le domaine de la vie intérieure, lui permettant d'explorer entièrement la nature et l'homme, dans l'espace et dans le temps, la pensée contemporaine , satisfaite , ne songeait pas encore à réclamer de la statuaire qu'elle renonçât à ses habitudes surannées d'affahulations mythologiques.

De plus, il faut ajouter que les maîtres qui se constituaient, dans ces nouvelles montées de générations, comme les héritiers de la tradition régulière classique, avaient eu le talent de la rajeunir par un dilettantisme savant, enthousiaste et réfléchi, dans un retour au passé, mais au passé des vrais maîtres, soit des anciens, soit de ces premiers toscans qui étaient aussi épris de la nature et de la vie que de la beauté. Car, déjà, un mouvement de réaction vers la réalité et le caractère s'était formé dans cette tradition elle-même et un des lauréats du grand prix, parti pour Rome en i8/i5, dirigeait coup sur coup sur les salons des envois où se manifestait, sous une forme contenue, sobre et imposante, une recherche plus étroite et plus intelligente de la vérité individuelle, de l'expression, de la vie intérieure. Ce sont ces Gracques, ce Faucheur, suivi du Marmoe romain et, plus tard, de ces portraits si intenses dans leur grande simplicité, par lesquels Eugène Guillaume aflirmait son individualité grave, digne et forte, faite de haute culture, de pensée réfléchie, de science et de volonté. Puis c'était Paul Dubois, dont le Saint Jcan-Baptislc , le Narcisse, et le Chanteur Jlorentin, préludes des chefs-d'œuvre monumentaux, discrètement pittoresques, du tombeau du Général Lamoricièrc, de la Jeanne iVArc, du Connétable de Montmorency, etc.,

«Mc.i-r

Art et décoration.

Jules Daloi : .Monument à Dclucroix. [Junlm du Lu.rumbvur^r,)

55/j EXPOSITION DE 1900. BEAUX-ARTS.

annonçaient, tians leurs formes nerveuses et délicates, ce retour aux grands qualtroccnlisti florentins, Donatello ou Veroccliio, Desiderio da Seltipnano ou iMino da Fiesole. De même Anlonin Mcrcié et son JJnrùl (iS^r^), d'une éléjjance svelte, fière et hautaine, tout impré^i^ué du [;énic florentin. Et ici, Chapu, son aîné, qui concilie rémotion grave et le pathétique recueilli avec la dignité de la statuaire, en de belles formes amples, nées pour la splendeur du marbre. Puis Falguière, nature douée de dons exceptionnels, si épris des réalités de la vie qu'il fut jusqu'au dernier jour mal à son aise dans ses souvenirs d'école et que sa fougueuse indépendance déborde pardessus tous 'les sujets de mythologies académiques qu'il se laissait imposer [)ar l'usage; Falguière qui était à la fois si ému par la forme vivante et si impatient d'en créer l'image, qu'il en étudiait le modelé jusqu'aux délicatesses épidermiques et que, sans prévoir la réalisation de son œuvre dans une matière durable, il se donnnit tout entier à la joie fébrile et passionnée de l'éternelle improvisation sur la glaise. Ce qui faisait dire justement à M. E. Guillaume que, s'il y avait l'école du marbre et du bronze, on pourrait dire aussi qu'il y a celle de la Icrrc pétrie.

Les Cuillaunje, les Thomas, les Paul Dubois, les Chapu, les Mercié, les Falguière et, avec eux les Barrias et les Delaplanche, sans oublier les Allar, les Hiolle et les Degeorge, etc., rivalisaient alors, dans la statuaire, avec les beaux idéalistes, Puvis de Chavannes ou Gustave Moreau, Baudry ou Henner, Kicard ou Delaunay, Hébert ou Fromentin, cpii, à la même heure et près d'eux, relevaient hautement l'inspiration de la peinture.

Tous ces artistes ont créé une école incomparable, saine et vivace, flère et élégante, savante et variée et aussi une, aussi disciplinée qu'aux plus beaux jours de l'histoire. Ils ont, pendant plusieurs générations, entretenu un ardent foyer qui a répandu son rayonnement salutaire sur toutes les formes de l'art.

Aussi, tandis que la peinture olTre pendant cent années le spectacle de ses divisions et de ses luttes, s'expli(|ue-t-on que la sculpture nous frappe par le contraste d'un incomparable ensemble de grandeur, de calme et de certitude. Mais ce n'est là que l'apparence. Les tourments, les inquiétudes et les préoccupations qui agitaient la peinture

RoDiN : Le l'uiiM-ur.

liniesL D.viiniAs : Jeune lille de Mégarp. {Musée du Ltuem/jnitrir.)

seront partagés de plus en plus chaque jour par la statuaire, car, ma^ré la force des traditions, malgré les exigences étroites de ses conditions d'exislence, elle ne pouvait se distraire assez de la vie de

son temps, pour nêtre pas remuée à son tour par le courant des idées nouvelles et n'être pas envahie plus ou moins par Talmosphère enfiévrée que respiraient les autres arts.

La grande poussée venue de Rude, de David d'Angers, de Barye et de Carpeaux se fit sentir surtout après la date grave et solennelle de 1870 qui, nous Tavons vu, avait fortement influé sur la peinture. A ce moment, la tradition classique était dégénérée en tradition scolaire, en art de pratique, d'académie et (Tatelier; l'insignifiance du sujet le disputai! à la pauvreté et à la hanalité dans la compréhension du langage expressif du geste, réduit à une pantomime convenue et bornée de corps de ballet. A ce moment, tandis c|ue du côté des esprits plus indépendants, formés autour des grandes figures prédominantes, se produit un mouvement de réaction qui va grandissant, sous l'action vigoureuse des événements, les influences du dehors péniMrent de tous cotés la statuaire (jui voyait autour d'elle la littérature, le théâtre, la peinture si foncièrement bouleversés.

Avec la forme du gouvernement, les caractères sociaux du pays s'étaient modifiés, et le souflle démocraticjue qui secouait fortement l'opinion avait créé, nous le rappelons, dans le roman, le théâtre, la peinture, une inspiration d'ordre exclusivement populaire, exaltant de toute façon ce nouveau facteur des temps modernes, le Travail. Au milieu de l'agitation réaliste créée par les scandales et les succès des études sociales de Zola et soiis l'influence de la peinture qui, depuis

lîcnir ilf l'Art aiiririi el iiiodiTiir.

RoDiN : L'n'je d'airain.

( Musée (lu Lu.remhourg.

LA SCULPTURE

Courbet et Millel. jusqu'à Mauet et Bastieu-Lepage, en avait entrepris la glorification à travers les deux grandes figures typiques du Paymn et de l'Ouvrier, la statuaire chercha tout d'un coup dans cette voie des inspirations nouvelles.

En même temps, elle était appelée par les besoins mêmes de cette société démocratique à un rôle presque inédit de commémoration des grands souvenirs et de consécration des hommes illustres et utiles.

Ail et Jécuialion.

Robis : La jeiinc huto.

Dans le désordre des tentatives de toute nature, des compromis inévitables entre la tradition et les points de vue nouveaux, la statuaire actuelle doit à ces causes une physionomie assez inattendue.

C'est à celte heure ([ue des grands semeurs méconnus commence à lever la moisson.

Les élèves de Rude, de Barye, de Garpeaux, rëimls, d'ailleurs, la plupart par des aiïiiiités d'école, — cette même Petite Ecole de dessin dont nous avons signalé la valeur pédagogique à propos des peintres réaUdca de la génération de i8()0, — constituèrent près de ceux-ci le noyau d'un groupe distinct d'artistes indépendants et originaux qui s'accrut lous les jours.

Et (andis que de nouvelles générations, venues principalement de Rome, se succédaient, persistant à entretenir brillamment le foyer de l'inspiration antique, en face de Hiolle, d'idrac, de Marqueste, de Goutan, de Lanson et de Longepied; de Peinte, de Garlès, de A. Boucher, de Boisseau, de Garlier, de Léonard, de Turcan, de Rlanchard, de Morice, suivis bientôt de Puecb, de Peynot, de Gasq, de Verlet, d'Ernest Dubois , de Sicard , de Larche , de Félix Gharpentier, d'Escoula , de Ilannaux, de Hugues et de toute l'innombrable phalange de scul- ])leurs de talent formés par notre école, en face de cette vivante pléiade d'arlistes savants et délicats, se levaient, jeunes et vieux, tout un monde de statuaires qui, puisant soit dans les mythes, la légende ou l'histoire, soit dans les créations des |)oèles, soit simplement même dans les éléments de notre propre existence, s'attachaient à traduire l'idéal de notre temps sous le revêtement de ses aspects extérieurs et surtout dans les plus intimes commotions de la pensée contemporaine.

G'étaient Frémiet, dont l'œuvre vivante et colorée mettait aux prises, en des drames nouveaux et imprévus, l'homme obscur des premiers temps avec les êtres' farouches auxquels il dispute la royauté de la terre {ours cl homme de Tâf^e de pierre; orang-outfmg et sauvage; gorilles^ ou (jui fait revivre tant d'héroïf[ues figures du passé (^Jeanne d'Arc, Sam [ Louis, Saint Georges, Louis d'Orléans, etc.); c'était Just Recquet, le vaillant sculpteur, qui taille les douloureuses images . à'Ismacl et de Saint Sébastien:, Ghristophe et ses créations hautement synd)oliques de la Comédie humaine, delà Fortune et du Baiser suprême ; Aube (monument de Gamhetta, Dante, liailbj, etc.); A. Legros, peintre et sculpteur, aujourd'hui établi à Londres, qui dressera les fontaines monumentales du duc de Portland; auxquels se joindront des transfuges ou des recrues de toutes sortes : Injalbert, venu de Rome (Hippomcnc, Christ en croix, Y Hérault, VOrhe et le Lez) et, plus jeunes,

Antoiiin MEnciÉ : David vainqueur. (Musée du Luxembourg.)

5r)2 EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

Desbois (Léda); Dampt (le Baiser de l'aïeule, Mélusiney, Alfred Lenoir et son Berlioz; A. Charpentier, Garriès, Pierre Roche, M""^ Marie Gazin, M""^ Besnard, etc. La scission des salons, en 1890, vint encore accentuer la direction de ce groupe qui suit la sécession au Ghamp de Mars, où les chefs de file sont Dalou et Rodin, où Bartholonié fait son apparition imprévue et spontanée. Les étrangers y envoient des recrues de premier ordre, avec l'Américain Augustin Saint-Gaudens, et surtout le Belge Gonstantin Meunier, rattachés à la France par toute leur éducation première, sans parler des liens plus intimes de race. Ge dernier, en particulier, avec ses statues et ses figurines empruntées au monde du Travail : mineurs, puddleurs, marteleurs, débardeurs, souffleurs de verre, forgerons, etc., produisit en France une sensation dont les échos se sont répercutés jusque dans les milieux scolaires.

Mais, en France, l'expression la plus haute de cette direction nouvelle est donnée principalement par trois maîtres très divers : Dalou, Rodin et Bartholomé.

Dans le milieu belge, très pénétré des nouvelles préoccupations sociales, Gonstantin Meunier avait traduit, sous l'influence d'ailleurs du peintre français J.-F. Millet, le caractère démocratique et prolétarien de notre temps d'une manière particulièrement significative. Dans l'école française, Jules Dalou, avec un sens plus général, a voulu créer un art (jui fût l'expression magnifique des inquiétudes et surtout des rêves et des espoirs de cette société. Tout en restant dans la grande tradition française et monumentale du temps de Louis XIV, tradition d'exaltation triomphale, de pompe, de grandeur, il l'applique, par un sentiment plus grave et plus simple, plus robuste et plus austère, à la gloire d'une nouvelle souveraineté : le Peuple. H a renouvelé les données habituelles de la statuaire en lui infusant plus de force, de puissance expressive et de vraie grandeur, par l'étude attentive de la vie et l'emploi d'une technique savante et sobre, et il a eu l'ambition de créer un art (|ui ne fût pas un art de placage, un art à côté de la vie, à laquelle il demeure étranger et indifférent, mais un art qui fût né de la vie même, issu des besoins de la société, forme imagée de son caractère, langage éloquent qui traduise en une forte synthèse sa nature , son esprit, enfin toute son idiosyncrasie morale.

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Dans cette même direction, tout autre pourtant est Auguste Rodin. Celui-ci se dégage entièrement des contingences du sujet, et même

Just Becqdet : baint bebaslien. [Musée du Luxembourg.)

lorsqu'il emprunte des motifs à la légende ou à l'histoire ou qu'il tente la glorification des grands hommes, devant Eve on saint Jean-Baptiste , Y Age d'airain ou les Bourgeois de Calais, Victor Hugo ou Balzac, il

s'éloigne volontiers des particularités consacrées ou de la personnalité déterminée de ses modèles, pour traduire en eux toute l'humanité intérieure exprimée par les palpitations de la chair. Lui aussi, comme Garpeaux, il s'est appuyé sur Michel Ange et il est remonté vers Dante pour forcer avec ce guide les portes de l'Enfer et pénétrer les mystères les plus troublants de l'âme humaine. Il a créé un art de tourments et d'angoisses, de frissons et d'épouvantes, de volupté poignante et triste, cycle passionnel d'une hautaine et âpre mélancolie. En même

An et dcvoralion .

Dampt : Basic de M'"° la comtesse de Béarn.

temps, doué au plus haut point de ce qu on appellerait le don plastique et pénétré au même degré des conditions du métier et des nécessités de la matière, Hodin a ouvert des voies larges et nouvelles à la statuaire contemporaine, dont il a pu paraître la plus exceptionnelle personnification.

Tout l'effort suscité dans le passé pour ranimer l'art par la vie, ce quePuget, Falconet, Pigalle, Houdon eurent l'ambition de réaliser par la contemplation attentive de la réalité vivante et l'inoculation d'une ardeur plus passionnée , ce que Rude , Barye , Garpeaux , essayèrent à leur

LA SCULPTURE

tour, ces maîtres ont voulu le reprendre, mais moins instinctivement, avec une volonté plus consciente et plus résolue. Ils voulaient, et ce fut en particulier le rôle de Rodin, briser ce que celui-ci appelait le rythme latin, renouveler le langage expressif de la statuaire par

Art et décoration.

A. Bartholohé : Monumenl aux morts (groupe centrai).

la recherche d'une mimique empruntée non plus aux conventions des académies, aux: routines des ateliers, aux habitudes déplorables des modèles professionnels, mais prise à l'inépuisable source de vérité et de beauté qui est la vie dans l'observation de son fonctionnement

naturel^ Fut-ce hasard ou providence, ils rencontrèrent sur leur chemin, parallèlement à leur effort, la voix de l'apôtre le plus convaincu qui put re'paiidre ce verhe nouveau, celle do Louis Gourajod, le fondateur du Musée français du Louvre. Du haut de sa chaire de l'Ecole du Louvre, il maudissait ces grands envahisseurs italiens (hi xvi" siècle qui avaient introduit à perpétuité' dans notre art le goût du rrbeau geste 75, des attitudes hanchées, des amusements allégoriques, et il reportait les esprits de ses disciples et de ses auditeuis vers le grand passé ethnique et national de la sculpture française qui avait, dans les années obscures du moyen Age, créé le splendide é])anouisseuient des cathédrales.

C'est alors qu'apparaît une nouvelle forme particulière de protestation contre les doctrines scolaires avec l'œuvre du sculpteui' Albert Bartholomé. Celui-ci, après avoir débuté comme peintre, fut entraîné vers la statuaire par le désir tout intime d'élever un monument funéraire consacré à un cher souvenir. De ce travail, exécuté sans précédent à l'atelier, sans habitude d'école, par la préoccupation unique d'apprendre le métier afin de réaliser un rêve, naquit une conception plus générale, celle d'une grande œuvre expressive et humaine qui parlât au cœur des foules. C'est de là que vint l'idée du Monument aux Morts du Père-Lachaise. Bartholomé s'était dirigé sans guide, mais il était remonté d'instinct vers la grande tradition septentrionale et chrétienne, dont il associa plus tard, dans son esprit, le culte avec celui du génie de ce peuple qui a le plus hautement célébré la mort : le génie de l'antique Egypte. Un double courant divisait donc de jour en jour davantage l'inspiration de la sculpture française, se réclamant chacun du passé historique de cet art.

L'un, héritier de la tradition classique de la Renaissance, de la tradition latine et hellénique à laquelle l'école française doit, depuis Jean Goujon, trois siècles de gloire; tradition méridionale et païenne, art d'équilibre, de raison et de clarté, qui s'est fait l'organisateur des apothéoses , le gardien de l'idée du beau, continuellement épurée et rajeunie.

L'autre, retour, après plusieurs siècles de résignation ou de révolte impuissante, à la vieille tradition réellement française qui a produit la magnifique floraison du xi^ au xv*^ siècle , la tradition flamande et

iiOGtu-BLucUB : Lu Froid, (.Waste du Lu.icinùourg.)

bourguignonne, vaincue au xvi'' siècle par Tart italien; tradition septentrionale , chrétienne et naturaliste qui s'insurge contre les canons étroits de la pédagogie antique et se traduit en un art essentiellement humain et mobile, vivant et souffrant, qui ouvre la porte toute grande à rimagination, à Tinfini de la pensée 'et du rêve, veut s'adresser à tout le monde et, comme les autres arts, prendre sa place dans l'héritage intellectuel et moral de l'humanité.

Le premier résultat de ce conflit qui, plus tard — comme, dans le domaine de la peinture, le continuel contrepoids entre le réalisme et l'idéalisme — devait assurer l'équilibre de l'école, fut assurément un trouble profond dans la conscience artistique de la statuaire. Longtemps — et aujourd'hui encore! — on put être frappé, dans nos salons et même sur nos carrefours, de ce singulier contraste entre, d'une part, un ensemble d'œuvres d'élite, graves, nobles, élevées, soumises avec intelligence aux lois supérieures d'un art divin mais étroit et exigeant, et, d'autre part, la foule des élucubrations incohérentes et agitées, inquiètes et turbulentes, figures gesticulantes et épileptiques, relevant par toutes sortes d'erreurs, d'équivoques, de compromis et de transpositions, de toutes les formes mêlées des arts plastiques ou non plastiques.

Ici plus rien de calme, de posé, d'assis, plus de souci de l'ordre, de la mesure, du rythme et de la beauté, mais une préoccupation presque exclusive du mouvement, de la passion, du caractère et du pittoresque. L'inspiration, puisée à toutes les sources les plus diverses, sans raison et sans méthode; les sujets empruntés au rêve, à la vie, à la légende, à l'histoire, à la poésie, au roman, au théâtre, à la musique, aux sentiments momentanés des foules, à la fantaisie la plus effrénée, tout cela se donnant carrière dans un tohu-bohu fort déconcertant.

Et quels que soient, pourtant, ce tumulte et ce dévergondage des formes, ce chaos sans cesse en mouvement, c'est encore là la vie; c'est le reflet des va-et-vient de la pensée contemporaine, de sa complexité et de ses troubles; c'est le réveil de la sculpture qui hésite, qui tâtonne et qui bégaie, retenue d'un côté par le passé, dont elle n'ose ou ne peut s'affranchir, tentée de l'autre par le désir de trouver des formes neuves, provoquée par la littérature, débauchée par la peinture, solli-

LA SCULPTURE. 569

citée par la vie moderne qui lui offre tant de thèmes nouveaux à développer avec les éléments usés d'autrefois.

Art et déeoralion.

M"" Marie Cazin : J.-C. Cazin.

Mais, entre ces impatiences irrélléchies et ces préjugés routiniers, de toutes ces préoccupations inconscientes ou raisonnées sont nées déjà ,

autour des œuvres les plus significatives des maîtres, des conceptions renouvelées et plus étendues, des modes d'interprétation plus variés qui ont rajeuni les formes accoutumées, créé des genres pour ainsi dire inédits, multiplié les sources d'inspiration de la statuaire et l'ont enfin rai)|)rochée de uos besoins intellectuels et moraux.

Art et décoration.

Théodore Rivière : La Simamite.

La sculpture monumentale et décorative a pris une extension considérable avec la fondation ou la reconstruction d'édifices nombreux élevés à la suite des événements de 1870 et de rétablissement de la République. La sculpture commémorative s'est développée sans mesure-par l'innombrable série, qui se continue encore en ce jour, des monuments de foi patriotique ou républicaine élevés à tous les points les plus éloignés du pays et dans lesquels se sont illustrés des maîtres

LA SCULPTURE

comme Dalou, Mercié, Barrias, Falgiiière, et lant d'autres moins célèbres (monuments à la gloire de la République, ou raj)|)elant la défense de la patrie, nombreuses figures de Jeanne d'Arc, symbole du patriotisme, etc.), et aussi par l'incalculable production de statues dressées sur les places des moindres villes ou même des villages, à la mémoire de gloires nationales ou locales : liommes p(dili([ues, soldats.

Arl l'i Jccnrnl'wn.

Hippolyle Lefebvre : Jeiuies aveugles. {Musée du Luxembourg.)

savants, arlistes : Tliiers, Gambetta, J. Ferry, (larnot, Pasteur, Claude Bernard, Delacroix, Ingres, Corot, Millet, V. Hugo, Lamartine... (pic sais-je? Le jardin <lu Luxembourg, à lui seul, est devenu une sorte de Champs Elysées où se dressent chaque jour de nouveaux marbres commémoratif's des poètes contemporains.

Le genre funéraire, dans lequel larl français n'avait cessé de se

distinjjuer, au cours de ses diverses llucLuaiions, a elé renouvelé, en correspondance avec le sentiment puMic, chez lequel le culte des morts devenait une religion plus suivie peut-être encore avec les mœurs démocratiques^nouvelles, par (fincomparables chefs-d'œuvre de Chapu (monuments de H. lie^nault. de Daniel Stem, de M^*" Dupanloup); do Paul Dubois (tombeau du général Lamorieière et du duc (FAumaley, de Mercié (tombeaux de Baudry, de Cahanel, du roi Louis-Philippe et de la reine Marie- Amélie); de Dalou (monuments de Victor Noir, de Floquet, deUlanqui) et de tant d'autres, en tête desquels il faut rappeler le sculpteur Bartholomé et son Monument aux Morts, dans ce cimetière du Père-Lachaise, qui est devenu aujourd'hui un des lieux les plus utiles à parcourir pour la connaissance de la sculpture moderne.

Si l'homme a été étudié à fond dans toutes les formes de la sculpture et en particulier dans la sculpture iconique, qui a pris une place plus considérable dans la vie par le buste ou la figurine de petit format, mise en usage par Théodore Rivière, le médaillon et la médaille, la nature s'est mirée en elle sous la forme de la cr sculpture d'animaux ?5 créée pour ainsi dire par Barye, continuée par Frémiet, Mène, Gain, et renouvelée encore avec une égale énergie et une analyse plus serrée du caractère des êtres, par des sculpteurs comme Gardet ou Péter, suivis de Valton, Leduc, Isidore Bonheur, Peyrol, Gordier, Surand, Virion, St. Lami, Mérite, Ghristophe, Jouve, Perrault, Navellier, etc.

Enfin le rr genres, la petite sculpture, après avoir longtemps hésité, avec ses deux maîtres précurseurs, Frémiet et le peintre-sculpteur Gérôme, a pris tout à coup un essor inattendu, auquel le succès des exquis ouvrages si pathétiques de Théodore Rivière (^Salammbô et Mathô, Ultimum feriens, Charles VI et Odette, Le vœu, Fra Angelico, la Sunamite, etc.) n'a pas été étranger. Rivière employait volontiers, comme avaient fait déjà bien antérieurement Simart avec sa Minerve chryséléphantine et ensuite Gérôme dans sa Bellone et plus tard dans son petit Tamerlan, les matières diversement colorées et même rares et précieuses dont il tirait un parti très expressif. Toute une forme de l'art est, si l'on ne peut dire née, du moins jaillie plus activement de cette conception et toute une école d'artistes : Moreau-Vauthier,

LA SCULPTURE

Glaudius Marioton et Dampt, qui aimèrent toujours les choses précieuses et menues, E. Barrias, Agathon Léonard, Laporte-Blairsy, Ferrary, Levasseur, Belloc, E. Lafont, Allouard, etc., employant tous les procédés et toutes les matières, marbres ou métaux, bois ou ivoires, avec l'adjonction de toutes les préciosités de l'orfèvrerie et de la joaillerie.

lIcLiir de l'Art tinfiea cl moderne.

Fr.KMiET : L'honime ilc l'à/je do |iicrre. {Muséum dlitstoire naluvelle.)

Et désormais il sendjie que la scul|)ture, enricliie d'idées neuves, de moyens d'expression plus éloquents et plus divers, mise à la portée de tous les esprits et de tous les milieux, n'ait plus rien à envier aux autres manifestations figurées de la pensée.

Ce dont elle aurait plutôt à se défier, c'est justement de sa variété et de sa richesse, de son voisinage ou de sa collaboration avec d'autres arts. Car ce qui a été la raison de la vitalité, de la grandeur et de la force de la sculpture dans les temps passés, ce n'est pas son indé-

pendancc, mais au contraire sa dépendance, sa glorieuse servitude à l'architecture. M. André Michel signale justement comme la cause principale du malaise de la sculpture contemporaine ce le divorce de l'architecture avec la sculptures. Mais c'est bien ce que paraissent avoir compris les générations dernières, nées de la fusion des deux courants traditionnels, l'un de mesure et d'ordre, l'autre de caractère, de vie et de sentiment. Sous des inspirations très diverses, mais toutes tirées de la réalité ou de l'idéal contemporains, de jeunes hommes comme Hippolyte Lefebvre, Jean Boucher, Roger-Rloche, Derré, Boverie, Segolhn, Desruelles, Gaston Schnegg, David, Gaudissart, Fix Masseau, Couteilhas, etc. semblent annoncer, dans un renouveau plein de saveur, que la sculpture française veut reprendre son assiette sur des bases solides, sans plus cesser d'être en accord parfait avec les mœurs, les formes, les besoins, enfin l'idéal de son temps.

Ppcur (le. l'Art d'iciri it moderne.

A. Legros : Soubassement de fontaine.

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