RoTY : Mateinilé
C'est Degeorge, sculpteur et graveur, si expressif dans ses compositions et si distingué dans la recherche des formes; c'est Lagra nge, habile aux représentations d'architecture; Alphée Dubois, ingénieux artiste; le second de cette famille de graveurs; Daniel Dupuis, fécond et habile portraitiste, qui troussait ses images parlantes, comme les peintres d allégories d'autrefois, en aimables conventions, agréables lieux communs traités avec une élégance un peu facile et une réelle grâce décorative. C'est enfin et surtout Chaplain et Roty qui devaient conduire l'art de la médaille à son apogée, l'un avec ses médailles fondues de portraits, d'une énergie el d'une volonté, d'une puissance de vie et d'une grandeur de style qui en font des pièces inappréciables dans l'histoire et que rehaussent des revers toujours hautement significatifs; l'autre, dont l'art nerveux, pénétrant, imprévu et rare a fait de la médaille une des formes les plus expressives et les plus [►opulaires de la pensée de notre temps.
Car Roty est vraiment l'incarnation de la médaille contemporaine. Il a fait de cet art vieilli, suranné, à la vie étroite el circonscrite. I art
le plus proche de notre vie, ie plus mêlé, non pas seulement aux grands actes de Texistence publi([ue, mais à Imtimité même du foyer Il représente ce que peut l'imagination d'un grand poète ému lorsqu'elle est servie par le savoir et par la méthode d'un esprit observateur, attentif, réiléchi. à la fois audacieux et discipliné.
Alt et décoration.
Daniel Diipuis : Médaille pour l'Assistance publi(](ic.
Avec lui, le sujet, la forme, la matière ont été entièrement modifiés et renouvelés. Car vouée primitivement, d'une manière presque exclusive à la commémoration des événements importants de la vie nationale ou à la consécration des récompenses officielles, la médaille, grâce aux efforts de son initiative continue, descendait de plus en plus dans l'existence semi-officielle des corporations et des groupes, des sociétés académiques, scientifiques, littéraires, ou des associations industrielles, commerciales ou sportives pour pénétrer jusque dans les manifestations intimes de la vie de la famille. C'est ce rôle nouveau qui nous a valu ces médailles qui conservent la date d'inauguration d'un chemin de fer, d'un canal ou d'une usine, ou célèbrent le centenaire ou le cinquantenaire d'une fondation [création des chemins de li'f de l'Es! alijérien, Compafjtw' du canal de Suez, Chamhres de commerce
(le Paris H de Lyon , plaque Ue du cinquantenaire de la maison Cirnstojle), ou ces médailles et placjuettes de naissances et de baptêmes, de mariages, de noces d'argent on de noces d'or qui fixent à jamais la date des événements notables de la famille, constituant comme des sortes d'archives familiales et de liens éloquents entre les générations. Bien mieux, concevant la médaille comme la forme d'image la plus propre à s'insinuer dans tous les milieux pour y porter une sorte d'enseignement à la fois esthétique et moral, Roty créait ce jeton d'identité du
Art el tlecrnl.
l'icrri^ llociii: : Contaiircsso
soldat, destiné à remplacer la rondelle de métal sur laquelle est gravé le numéro matricule et que chaque homme porte en temps de guerre, et il étendait cette médaille personnelle à cha([ue individu pris depuis sa naissance, garçon ou fille. Si cette doiiMe idée n'a pas obtenu ra|)plication générale cpj'elle méritait, du moins la Semeuse de sa monnaie d'argent reprenait-elle à travers le monde cette mystérieuse et puissante propagande du Beau et de Tblée à laquelle il s est voué. En ce qui concerne la forme, lioly tiansformait le disque tradition-
60/1 EXPOSITION DE 1900. BEAUX-y\RTS.
nel (le la médaille en plaquette carrée, allongée, cintrée, à l'imitation des Florentins du xv^ siècle, auxquels il empruntait leurs chaudes et riches patines, et il bouleversait le langage emblématique des accessoires usés par Temploi d'une symbolique nouvelle et compréhensible de tous, basée avant toute chose sur une mimique juste et expressive et en se servant de termes choisis dans les éléments habituels de notre vie. Aux caducées, aux glaives et aux balances, aux urnes, aux ballots, aux enclumes, attributs des dieux de l'Olympe ou de leurs vertus allégoriques ont succédé, sur ces revers qui prennent à l'avenir un rôle éloquent pour compléter la signification de la face, toutes sortes d'objets familiers, serviteurs ou témoins inanimés de nos actes et de nos gestes de tous les jours : lampes à abat-jour, livres, corbeilles de laine, voire au besoin appareil téléphonique, enfin tout ce mobilier qui est le nôtre et qui prend sans effort, sans surprise et sans scandale sa place au milieu de scènes vivantes et animées, qui ne sont plus d'obscurs logogriphes, de nobles devinettes ou d'augustes rébus. Est-il besoin de rappeler la médaille des Funérailles de Carnot, si pathétique justement par l'observation exacte sur la réalité du mouvement et du geste de ses divines porteuses; la préfecture de police, la médaille de la création de l'enseignement secondaire des jeunes filles, la médaille du centenaire de CJœvreul, la médaille commémorative de la conslruction de la prison de Fresnes? etc.
La voie était désormais largement ouverte.
A cette heure il faut signaler comme un des agents les plus actifs pour le développement de l'art de la médaille et son expansion à travers la foule, le rôle de la machine, du tour à réduire qui élimine à peu près toute la technique spéciale de la gravure, supprime les longs apprentissages et réduit à leur minimum les lentes préparations de chaque ouvrage. Avec celte sorte de pantographe qui reproduit à la dimension voulue, dans l'acier du coin futur, le relief créé par l'artiste, celui-ci n'a plus à se soucier que de son modèle en cire et il s'y permet toute liberté, toute variété, travaillant avec l'aisance d'un peintre, rivalisant de pittoresque avec la peinture. C'est grâce à cet appareil inventé dès le commencement du siècle, mais perfectionné depuis, principalement par le graveur Tasset, qui a gravé à peu près toutes les
monnaies crEurope et qui a été ie conseiller tecbni([ue, religieusement écouté de nos meilleurs maîtres, que Ghaplain et surtout Roly oui |iu renouveler, ou plutôt créer le décor dans lequel se meuvent leurs personnages réels ou allégoriques, introduisant autour d'eux les arbres, les fleurs, les paysages avec leurs fonds de montagnes, leurs lointains les plus ténus. A ce moment où le public ouvrait les yeu\ sur toutes ces petites merveilles qu'on venait de lui découvrir, la macbine à réduire permit la surproduction intense (jui fit pénétrer la médaille
Art t'J décviation.
Daniel Dupdis : L'Horlicullurc.
jus(|ue dans nuiuhrc d applications industrielles : orlè\rerie. bijouterie, reliure, etc., et ouvrit cet art à un grand nombre d'artistes cpii n'y avaient point eu accès précédemment, mais qui furent tentés par ces facilités nouvelles d'initiation.
A Ghaplain, à Daniel Du puis, à Roty succédaient Boltée, taleiil brillant et décoratif rappelant l'art français du iè};iie de Louis \[\ : Patev, j)uis Vernon, qui associent dans leur œuvre aimable ou grave, et chez le second déjà si riche, les qualités heureusement combinées de leurs illustres prédécesseurs. Ce sont les sculpteurs Péter, intelligent portraitiste et savant animalier; Antoine Gardet, Maximilien
Art et décoration.
A. Gharpentieii : Portrait (l«; (i'oiistanlin Mcnnier.
Boiirjjeois, Leviliaiii, qui renouvelle avec une si ingénieuse poésie, les
vieux souvenirs de la Grèce aniique; Dampt, Gustave Michel, Hannaux
et plus jeune, Hippolyte Lefebvre, qui a déjà une petite carrière bien remplie de médailleur à côté de ses grands ouvrages de maître. Ils viennent doubler les rangs des graveurs professionnels : Mouchon, universellement connu, à côté, pour la gravure spéciale des clichés de timbresposte ; Henri Dubois , troisième du nom; Lechevrel, Heller, Gilbaut, Borrel, Vernier, Le- ^astelois, Pillet, Deschamps, Roiné, doué d'un talent très
décoratif, pour finir à Yencesse, le dernier élève de Ponscarme, aux
rehefs effacés dans un sentiment de délicatesse extrêuie, comme dans
la pénombre d'une atmosphère voilée,
ce qui l'a fait appeler le ce Carrière de la
médaille 7?.
En dehors de la tradition régulière
se sont formés quelques indépendants,
dont certains ont pris une place qui
n'est pas sans importance dans Fart de
la médaille. Tel est, par exemple, le
sculpteur Alexandre Charpentier, dont
les nombreuses plaquettes fondues et les
quelques médailles frappées ont fait en
grande partie la célébrité. Il n'a point,
assurément, le sens de la grâce ni le
goût de la beauté, mais avec de larges et puissants modelés, il possède
un sentiment viril, fort et un peu âpre des .réalités, la compréhension
des types populaires et des dons de portraitiste expressif. Très expressif
Art et âécoralinn,
Michel Cazi^' : Femme de pècliour.
Art et décoration
Yencesse : Maternilé
égalemenl dans ses portraits, ses types populaires de marins, mais
avec une pointe de sentiment qui n'est pas sans charme, est M. Michel
Gazin, l'auteur d'une tou-
■■^ chante médaille pour 1 Urpltr-
linat des A ris. Très inge'n ie ux et imprévu se montre M. Pierre Koche, artiste curieux, touchant un peu à tous les aits, auxquels il faut joindre MM. Nocq, qui associe la médaille au bijou , Dufresne , etc. , et maint autre médailleur d'occasion enrôlé dans cet art par la Société des Amis de la médaille. Car il faut compter encore parmi les événements notables qui marquent l'existence de la médaille contemporaine, avec le renouvellement des monnaies de la troisième République, la fondation tant à l'étranger qu'en France de sociétés destinées à encourager cet art en donnant aux artistes le moyen de produire et aux amateurs le goût de recueillir et de stimuler. La Société française des Amis de la médaille, fondée sur l'initiative de son [)rincipal historien, a déjà commandé depuis cinq ou six années une trentaine de môdailles ou pla(piettes. Elle est consciente du rôle (pi elle a à remplir, car aujourd'hui, devant les facilités de réalisatioii quont trouvées nombre d'artistes, la médaille n'est plus devenue souvent qu'un petit tableau en relief, d'un pittoresque facile et banal, où la
Irt et décnrativ
A. (iiiAïuKMiKr. : La Repasseuse.
608 EXPOSITION DE l'.)00. — BEAUX-ARTS.
saillie n'est plus souvent marque'e que par la patine, où le sujet n'a plus de si(]nification précise, où les éléments constitulifs tie la coniposilion perdent leur valeur expressive, en même temps que l'exécution se relâche, que le sens de la beauté des formes et de la qualité du métier s'éteint. Ce qui a causé le succès de la médaille peut servir à la faire déchoir à l'avenir. On ne peut que louer et encourager tout effort tendant à réagir dans le sens de l'ordre, de la clarté, de la tenue, du style, pour garder à la médaille cette préciosité incomparable et cette [)uissance de signification qui en font un art exceptionnel, chargé de traverser les siècles en gardant la mémoire fidèle des générations dont elle porte l'image.
A l'étranger, la production de la médaille est loin d'avoir pris le développement exceptionnel qu'on a constaté en France. Toutefois, un élan s'est manifesté dans certains pays où des groupes un peu plus pressés ont pris un certain caractère d'école. A peu près partout l'inspiration relève de nos maîtres dont les travaux ont été si appréciés que tous les musées d'Europe se sont empressés de recueillir des collections de leurs chefs-d'œuvre.
En Angleterre, à côté du peintre Leighton, du sculpteur Gilbert et de M. Bowcher, il faut surtout signaler le mouvement créé par notre compatriote Alphonse Legros, dont l'influence s'est manifestée si fortement sur les autres manifestations des arts. Curieux des techniques anciennes ou ignorées, il fut attiré par la médaille comme il l'avait été par la sculpture ou l'eau-forte, et prit modèle sur les grands médailleurs florentins du xv' siècle. Avec l'aide de son ami Lantéri, il a formé, particulièrement dans le milieu féminin, un certain nombre d'élèves dont les œuvres, marquées à ce coin spécial, ne sont pas sans un réel intérêt d'art. Il faut citer les noms de la comtesse Feodora Gleichen, de M"^*^ Verker Hamilton, de M^^'' Halle et Swainson, etc.
En Amérique, le sculpteur Saint-Gaudens s'est révélé comme un médailleur de ])remier ordre par un ensemble de plaquettes, dont (pielques-unes ont même été conçues sous un format inusité, ({uant à la grandeur. 11 est suivi de MM. Mac Monnies et John Flanagan.
Tandis que l'Allemagne proprement dite se montre très en retard.
LA MKD/VILLE RT LA CLYl'TIQUE. (iOl)
— signalons toutefois, parmi les artistes impressionnés par les courants nouveaux, le nom de M. Mayer — l'Autriche-Hongrie lient, dans la me'daille, une place exceptionnelle avec des artistes de mérite comme MM. Tautenliayn, ScliarlF ou Schvvartz, dont les œuvres do caractère allemand, mais de manière française, traitent le portrail avec de fortes qualités cxpiessives et pittores([ues et manient avec une certaine ingéniosité l'allégorie. Il faut y joindre MM. Marscliall, Pawlik, Klimt, etc. On le voil, c'est une jx'lite école. Tout à côté, deux
Kautsch : Li'nliacli
petits pays tournissent chacun un artiste de valeur : la Bosnie, avec M. Kautsch, à demi des nôtres par son élection de domicile parmi nous et par le caractère de son talent; la Croatie, avec M. Franges, qui traduit les sujets rustiques avec une âpreté savoureuse.
En Belgique, il n'est point de statuaii'e qui, par occasion, ne s'exerce à la médaille, tels MM. Dillens, ou Van der Stappen, ou Gharlier. M. Devreese, toutefois, s'est créé dans ce genre une petite spécialité précise et délicate.
BEAUX-Ams.
La Hollande, qui s'est associée à la Belgique pour créer une société des amis de la médaille, est un pays où cet art commence à être cultivé d'une façon suivie. L'impulsion a été donnée par M. Begeer, qui grave ses propres compositions ou celles dont les modèles lui sont confiés par MM. Wienecke, Miedema,Van der Tunk ou Junger. Parmi les jeunes graveurs originaux, il convient d'ajouter M. Faddegon, à demi Français, il est vrai, par ses études, qui s'annonce comme un des artistes les plus heureusement doués de son pays.
Art et di'cpiat'ion
Aumistin Sainï-Gaudens : Slevenson.
La Russie (Pologne ou Finlande) comprend des noms (|ui nous sont familiers : MM. Rasumny, Trojanowski, M""" Valgren.
Les pays Scandinaves (Norvège ou Danemark) sont représentés par deux artistes assez particuliers, M. Throndsen, formé en France, et M. Skovgaard, doué d'un talent robuste.
Dans les pays latins, en Espagne, on relève un nom, celui de M. Ruiz Martinez, qui rappelle, lui aussi, avec goût l'enseignement de la France. Quant à l'Italie, nous trouvons M""*" Lancelot-Groce , devenue italienne par son mariage, et dont le talent brillant semble, du coup.
avoir pris un certain accent animé d'au delà des Alpes. Nous trouvons surtout le sculpteur Trentacoste, dont les qualités de finesse, do mesure, de tact, se reconnaissent heureusement dans une série de médailles et de phicpiettes nerveuses, fermes et délicates.