‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 35 sur 50 · L. Valdoyeu : (Jathédraie de Marseille · texte numérisé non relu

L. Valdoyeu : (Jathédraie de Marseille

Pour se rendre conq)le de 1 importance de la première de ces causes, il faut considérer la filiation des styles dans le passé. Jusqu'à la veille et même jusqu'aux premiers jours du xix*" siècle, chaque génération avait hérité une série de formes et de formules qu'elle acceptait sans discussion, se contentant de les modifier d'une manière insensible, suivant des besoins qui ne changeaient [)as beaucoup. Les

G/iG

influences extérieures, les lendances, les ^oûLs, uialgre' la lureur des modes ou des eu^jouements passa(>ers, s'y marquaient d'une façon plus ou moins discrète, sans jamais altérer visiblement le pro^j^ramme. La [)lus j'^rande crise se ])roduisit au xv*" siècle et au commencement du xvi'', et l'on sait pourtant comment l'art proprement français et septentrional fit bon ménage avec l'art envahisseur d'Italie, s'en pénétrant, se l'associant avec toutes les transitions nécessaires, et se fondant en lui pour former cet art bien local de la Renaissance française, jusqu'au jour où il fut doucement supplanté par la prédominance des canons antiques. A partir de ce moment, Vitruve rè^ne en

An et décurutioii,

VioLLET-LE-Duc : liasG de la flèrhe de Notre-Dame.

maître, et les moindres écarts qui essaieraient de se manifester. sont aussitôt réprimés. Les fouilles d'Herculannm, au milieu du xviii*' siècle, et l'esprit révolutionnaire à la fin, ramenèrent bien vite aux [)rincipes de l'antiquité. Ces tentatives, d'ailleurs, (juelles étaient-elles? Était-ce des velléités d'émancipation, quebjue efl'ort pour répondre à de nouveaux besoins et briser des moules connus? Bien loin de là, assurément! C'était tout juste un petit désir de nouveauté, d'amusement et de pittoresque.

Ces rares émotions que subit Tai't français lui vinrent principale-

LWRCHlTECTURi:. GM

meut de son contact avec les civilisations d'Orient et d'Extrême- Orient. J'ai déjà si(pialé la part de cet a[)[)ort exotique dans les arts plastiques ou les industries décoratives. L'architecture n'y lût, certes, pas insensible. Des exemples venus de haut, comme ceux donnés par Louis XIV lui-même, étaient faits pour être suivis. Le fameux rrTrianon

Ali d dinivaUnii.

Henri Labiiolste : Bibliothèque Nationale. [Salle de lecture.)

(le [)orcelaine^, éditié en 1670, nous montre la part de cette esthétique extrême-orientale, si diftérente, si lointaine, dans la construction des édifices. Les fragments qui nous en restent attestent avec quel soin on s'attacha à la re[)roduclion, [)ar le stuc ou par la céramique, des éléments décoratifs empruntés à l'Extrême-Orient, et cependant

— les repi'oduclions qui en ont été gravées en font foi, — rien absolument n'est clian[i[é dans le caractère architectural du hâliuient, dans la disposition des pleins et des vides, dans le système des supports, etc. Tout au plus Lrouve-t-on nn petit [)i(piant inédit, un condiment de nouveauté, un lé{';er piment exotique qui relève cette architecture toute Louis-quatorzienne. C'est bien encore à Tart de rE\tréme-Orient que l'on doit ces laquages en blanc, en bleu et en gris qu'inaugurait le duc de Luynes, en remplacement des lamhris dorés et des ])lafonds peints. Gela encore n'a-t-il point donné justement au\ intérieurs du xviii*' siècle un caractère que nous nous plaisons à considérer comme français au |)remier chef. Sous le régent, sous Louis XV, sous Louis XVI, on multipliait les kiosques, les pagodes, les édicules chinois ou turcs dans les jardins devenus rr anglo-chinois 75; on répandait à l'intérieur les magots et les potiches et les mille bibelots de porcelaine, de laque et de jade, les soies brochées de Chine et les tapis ou les cotonnades de Perse et de Syrie; on couvrait les murs de toutes les chinoiseries et de toutes les turqueries dues au pinceau de fantaisistes, qui se documentaient quelquefois avec le soin de véritables orientalistes, et cet envahissement qui pénétrait la vie à travers tous les arts domestiques : ameublement, céramique, tissus, etc., toute cette inondation orientale touche si peu le fond des choses ([ue les créations les plus excentriques qu'il produit, avec les chantournements du style rocaille, sont aussi nettement de l'architecture occidentale et française duxvni*" siècle qu'une commode à panneaux laqués de lliesener est un meuble français, ou que les assiettes de Strasbourg ou de Marseille, de Sinceny ou d'Orléans, sur lesquelles des Chinois pèchent à la ligne ou fument de longues pipes, restent, sans hésitation aucune, des faïences pleinement françaises. Le monde put changer, la Révolution put surgir, suivie de l'Empire, ce ne fut (jue pour aggraver l'ancienne servitude envers l'idéal antique. Il y a un abîme entre l'humanité de la veille et celle du lendenuiin; l'architecture, néanmoins, continue docilement et aveuglément le passé, déroulant régulièrement et sans à-coup le fil de l'ancienne tradition. De la Colonnade du Louvre aux Colonnades des palais de la place de la Concorde, de la Monnaie et du Panthéon à la Madeleine ou à la

L'ARCHITECTURE. 6A9

Bourse, de Perrault à (iabriel et de Gabriel à Aulolue et à Soulllot, pour aller jus(ju\\ Vi^uoii et à Brongniart, (jiie s'est-il passé de uoiiveau dans le monde? S'il ne restait (jue ces monuments pour en témoi(jner, ([uelles luodificalions annonceraient-ils dans la direction de la pensée d un peuple à travers ces deuv siècles d'humanité?

C'est (pie riiorizon de l'artiste était borné en arrière et en avant, qu'on vivait, positivement, pour riienrc [)résente, sans souci d'un passé si distant que tous les vestiges en étaient considérés comme

Art (f dicnrtiliu».

Di;ban : Vestibule à l'Ecole des Bcaux-Arls.

barbares, sans ces préoccupations, (jui nous sont propres, de solidarité avec l'avenir. Chacjue génération ne voyait guère au delà de celle ({ui la précédait et ne s incjuiétait point de ce qui adviendrait de l'héritage (pi'elle laissait à la suivante. Bien ne dérangeait le pcûnt de vue habituel de la pensée. Xul doute ne venait troubler une religion solidement établie. On travaillait dans un état de certitude (pi il nous est désormais interdit de connaître, dans une ignorance bénie, avec un sentiment paisil)le et sûr de la supériorité du temps sur toutes les époques antérieures, les yeux dirigés immuablement avec une foi toute catholi(|ue vers les dogmes de l'antiquité.

Un beau jour lout cela changea. La pensée, brusquement réveillée par tant de commotions violentes, scrutait avec une curiosité avide toutes les formes antérieures de Tliumanité et toutes ces formes à la fois. Nous avons vu, |)Our la peinture et la scul[)ture, les traces de cet état d'esprit qui se manifesta avec énergie sur les productions les plus diverses de l'inteUigence. La rupture était complète entre la suite des générations. Désormais, l'imagination, émancipée, se portait avec une liberté inconnue vers toutes les choses du passé et principalement avec une sympathie ardente vers les origines nationales, vers cet art se[dentrional et chrétien du moyen âge qu'on avait injurieusement qualifié d'une appellation équivalente jusqu'alors à celle de :f barbare 77: art polliique. Si les études historiques proprement dites impressionnèrent fortement les lettres, toutes deux exercèrent sur Farchitecture une action souveraine qui la transforma jusqu'à l'ame. Augustin Thierry et Michelet, Chateaubriand et Victor Hugo, sans oublier Walter Scott, firent naître la personnalité exceptionnelle de Viollet-le-Duc.

Tandis qu'en face des toiles truculentes de L. Boulanger, des vignettes de Tony Johannot, des figurines de M"' de Fauveau et du baron de Triquety, se levait une sorte de genre cf troubadour ?7 qui fleurit innocemment avec la bourgeoisie des premières années du règne de Louis-Philippe; par l'érudition et la culture générale se formait un esprit nouveau de compréhension, de nature tout objective, hautement désintéressé : l'esprit de curiosité scientifique, l'esprit critique qui créait un état universel d'éclectisme.

C'en est fini alors de la certitude et de la paix. L'horizon est ouvert sur tous les points, et l'inspiration veut puiser à toutes les sources. Antiquité ou moyen âge, art grec ou art égyptien, art byzantin ou art gothique, art toscan, art de la renaissance française ou du xvf siècle italien, art arabe ou art hindou, etc., l'architecture touche à tout, eniprunte partout. Mais elle a perdu cet état premier d'ingénuité auquel elle devait la faculté d'absorption intime des éléments les plus hétérogènes. Elle n'opère plus, â. travers le vaste répertoire de foriues qu'elle a découvertes, que desavants démarquages, de doctes combinaisons de styles enchevêtrés. On compose, comme l'écrit judicieusement

L'ARCHITECTURE

(if)

M. Pascal^^^, à pro[)os des inspirations orientales, r sans l'anie de ces peuples, sans l'empreinte héréditaire i^. Il n'y a plus d'art homogène, mais un chaos de restitutions, d'adaptations, une macédoine de tout ce qu'a produit le passé. Il en fut de môme dans les arts ([ui relèvent de l'architecture, dans les industries du mobilier, et l'on sait, par suite de la propriété prodigieuse d'expansion des nouveaux procédés mécaniques, (|uelle cacophonie décorative fut créée dans les arts domestiques.

Alt et dcfurutiuii .

Vaudremek : Giborium de l'église Saiiit-Piorro de Monlroiigc.

Lorsqu'on s'aperçut du mal et qu'on voulut y porter remède, ce ne fut guère que pour mettre un [)eu d'ordre dans ce dévergondage d'éléments empruntés à toutes les époques et à tous les milieux et pour classer les styles avec des caractères expressifs de signification arbitraire. On fit des églises gothiques et des châteaux moyen âge ou Louis XIII, des palais renaissance, des villas pompéiennes, des palais

Rapport du Jury iulernatinnal de igoo. Classe X. Archilcclure.

de justice aiiliques, etc.; dans les maisons elles-mêmes, à chaque pièce était attribué un style particulier : salle à man^^er Henri II, salon Louis XV, cabinet de travail Louis XIV, boudoir ou chambre à coucher Louis XVI. Il semblait (jue tout le passé eût travaillé pour nous et qiuî ce ne lut [)lus la peine de créer.

Jus(pie vers le deuxième tiers du xix'^ siècle, on n'avait guère employé, coinuje matériaux d'architecture, que le bois, la pierre ou la brique, qui n'est qu'une pierre artilicielle. Le fer ne tenait dans la construction (|u\ine place limitée à la serrurerie, à la ferronnerie et à la (|uincaillerie. Tout d'un coup, il est appelé à un rôle de premier ordre, dans ses applications directes de martehipe à la forge et surtout de fonte, grâce aux conditions nouvelles et extraordinaires des industries métallurgi(|ues, développées par l'emploi généralisé de la houille, les premières utilisations de la machine, les facilités inconnues, et cha(|ue jour croissantes, des transports.

Art et dccoratioii.

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