‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 4 sur 50 · Tassaert : Ciel cl Enler. {Musée de Mniitpellier · texte numérisé non relu

Tassaert : Ciel cl Enler. {Musée de Mniitpellier

Se souvient-on aussi de Janmot, de son Pohm de l'âme, en dix-huit tableaux, qui se continuera, également, en plusieurs suites, répétées à de longs intervalles jusqu'en 1868, avec toutes sortes de titres mystiques comme : VAnge et la Mère, Souvenir du ciel, YEchellc d'or, ï Infini, Beve de feu, Amour, Adieu, Doute, etc.?

En 18A7, ce Janmot peignait le portrait de Lacoi'daire; en i8()i, il

composait, pour l'églis( Saint-François de Lyon, La foi et la science se reunissant au pied de la Croix, tandis que Galimard reprenait en 1869, en litlio^jrapliie, son tableau du salon de i836 : La Liber U' s appuyant sur le Christ.

N'est-ce point là, à Tévidence, la péne'tration dansTart de ces premières tentatives d'accommodement entre la religion et la science, entre la religion et la démocratie, dont la formule se reproduira à diverses dates à plus de trente ans de distance.

Ce mysticisme religieux eut, d'ailleurs, sa contre-partie philosophique. On a oublié aujourd'hui, à peu près complètement, le nom de Dominique Papety. Tout au plus quelques-uns ont-ils gardé un lointain souvenir de ses dessins et aquarelles, d'après les fresques attribuées au moine Panselinos, dans le couvent d'Aghia-Lavra, sur le mont Athos, dessins acquis par le musée du Louvre. Ce beau jeune homme qui, tel autrefois le primitif Maurke Quay, exerçait autour de lui un grand attrait par lui-même, avait fait concevoir, à son retour de liome, en 18^1, de vives espérances. Il était un des génies attendus. Séduit à son tour, comme tant d'autres, par les utopies fouriéristes il rêva d'être le peintre du phalanstère et au salon de i8^3 son Rêve de bonheur, comme en 18^17 cette espèce de triptyque : Le Passé, Le Présent et L'Avenir, eurent la prétention de donner une image concrète des rêves et des doctrines de la phalange. Conçues dans ce mélange assez veule des doctrines d'Ingres et de la deuxième manière d'Ary Schelfer, commun à peu près à tous ces mystiques, ces toiles firent, en effet, grand bruit. On les loua avec excès, on les discuta avec passion.

A la vérité, on les critiqua davantage, surtout en ce qui concerne la dernière. Elles produisirent, néanmoins , une grande sensation , assez grande assurément pour qu'on pût attendre que, revenu de ses erreurs, leur auteur produisît un effort digne de ses dons exceptionnels.

Ce fut, du moins, ce que pensa Chenavard qui se l'adjoignit dans l'œuvre colossale qu'il était en train d'entreprendre.

Ceux qui ont connu Chenavard n'oublieront pas cette physionomie fort originale comme homme et comme peintre. Ils verront toujours cette large carrure, cette forte tête chevelue et barbue, ce vaste front creusé de rides, d'un aspect tout homérique, ces mains puissantes

caressant ses genoux ou jouant avec un mouchoir qu'il tiraillait constamment par un coin avec les dents. Ils entendent encore cette voix sourde et caverneuse, cette voix grise et profonde comme sa peinture; ils voient encore sa mimique sobre mais expressive et imitative accompagnant ses intarrissables anecdotes, soulignant ses théories et

n<vue (te l'Art ancien . , i'. i i

et moderne. A. Legkos : L Amlnilaiice.

ses paradoxes, ses élucubrations grandioses de projets chiméricjues, tels que Paris port de mer, tout le (lot de laits et d'idées débordant de ce cerveau prodigieux et un peu fumeux toujours en travail.

Élève d'Ingres, ami de Delacroix, mêlé au cénacle de Courbet, lié avec tous les savants, écrivains, poètes, hommes politiques, musiciens et artistes de son époque, que recherchait l'inépuisable curiosit/' de son esprit et qu'attirait l'intérêt constant de sa conversation,

Ghenavard avait également noué amitié à Rome, alors rendez-vous universel des artistes, avec la plupart des peintres de l'Ecole allemande qui y résidaient. Mais, à la vérité, tandis que ses camarades et compatriotes lyonnais fréquentaient volontiers le couvent de San Isidoro et son chef mystique Overbeck, il se liait plus spécialement avec les sécessionnaires Cornélius et Kaulbach. 11 était, comme eux, moins porté vers les primitifs que vers les maîtres puissants et abondants du xvi^ siècle; comme eux, nature philosophique et encyclopédique fortement saturée de lectures, imprégnée par tous les poètes et les penseurs, il conçut l'art comme le plus haut moyen d'expression pour traduire, sous la forme de vastes généralisations imagées, les grands enseignements de la philosophie, de la morale et de l'histoire. 11 confisquait, il est vrai, à la peinture ses avantages les plus décisifs en la dépouillant des charmes sensuels et concrets du coloris et en la réduisant au rôle de grands cartons d'un camaïeu à peine relevé de quelques teintes pâles et rabattues. Mais il considérait que la peinture en tant qu'art qui se suffit, avait fait son temps avec les grands maîtres du passé, et qu'en poursuivant la recherche exclusive de la beauté, nous ne risquions que de les répéter, sans originalité, sans puissance et sans grâce. Suivant lui , l'art avait mieux à faire et la peinture, ayant définitivement conquis tous ses moyens expressifs, ne pouvait plus servir à l'humanité, dans un âge où la pensée régnait en maîtresse, où la science avait assuré la donnnation de la raison, qu'en se donnant un grand but moral.

Ce mélange d'histoire et de philosophie, d'images et de symboles, qui caractérise les vastes compositions de Cornélius et de Kaulbach à Munich et à Berlin, marque aussi toute l'œuvre de Chenavard. Il subit leur incontestable influence et résolut de porter leurs doctrines dans l'art français. Mais bien qu'il n'ait pas leur originalité et que sa personnalité se détache moins aisément au milieu d'une école formée alors de figures exceptionnelles — tandis que Cornélius et Kaulbach dominaient la leur — Chenavard leur est assurément supérieur comme artiste et peut-être aussi comme penseur.

Pendant des années, avant d'entreprendre ce vaste ensemble décoratif destiné au Panthéon où il voulait résumer toute la vie de

l'Humanité, Ghenavard se claustra dans les musées et les bibliothèques, parcourant l'Europe, s'installant en Italie, son pays de prédilection : à Rome, à Florence, à Venise ou à Parme, s'arrêtant à Madrid, à Nuremberg, à Râle, à Anvers, en Hollande ou en Angleterre, suivant qu'il éprouvait le désir de vivre mouientanément en communion avec Velasquez, Albert Durer ou Holbein, Rubens, Rembrandt on Van Dyck. Et dans tous ces séjours, dans tous ses vovages. il amassait des trésors de souvenirs, traduits la plupart sous la forme d'études, de croquis et surtout de copies; certaines d'entre elles sont incomparables par une exactitude religieuse et un sentiment rare du maître reproduit qui témoignent bien que ce furent là des œuvres d'amour.

Très pénétré, surtout, de Michel-Ange, de Léonard et de Gorrège, il ne se dégage pas toujours très aisément de leur souvenir obsédant, et ce rappel constant des maîtres se retourne contre ses principes, de même que son parti pris abstrait et monotone de grisaille nous détourne plutôt de l'idée qu'il ne nous v attache. Gar l'art a besoin, avant tout, d'indépendance et de libre vie et ne se plie jamais, heureusement, à la tyrannie des systèmes. G'est le travers d'une doctrine qui, cependant, en voulant ramener, elle aussi, l'art à sou ancien rôle d'interprète des sentiments de Ihumanité contemporaine, est dans le chemin de la vérité. Quoi qu'il en soit on ne saurai! trop admirer la puissance et la profondeur de synthèse et de généralisation dont sou esprit témoigne dans la conception de cette Histoire universelle, déroulant en plus de (juarante tableaux, les diverses phases des transformations successives de I lin inanité, de son évolution intellectuelle et monilo; de mémo ipi'on ne sanrail li'()[> louer son art de grouper les faits, d'en tirer la significalion et d'en extraire l'idée, de même ou ne peni nier sans injusiice les rares facultés de composition, d'ordonnance, de tenue, de style, et aussi de caractère local ou moral dont fait preuve, dans cette compréhension des divers âges de la vie Iiuniaine et des actes (pii la représentent, cette r-sorte de rêveur de génio. puissant à invenlcr des choses impossibles, impuissant à fairo quoi (pie ce soit" conimc rap|)elait Tlioiv, conformément an piéju};é contemporain.

Son œuvre, pourtant, ne fnt |)as qno diins le brouillaiil dn rêve, et

si les incideiiLs [)olitirjiies n'étalout |)as venus brusquement l'anéanlir alors quelle e'iait envoie de pleine réalisation, j)eut-étre, au lieu (|ue nous soyons obli(»és de ra|)|)eler aux nouvelles p^énërations un nom ([u'elles connaissaient à peine par les cartons du musée de Lyon et la Divlna Tragœdia du mus('e du Luxembourg, le vaste et noble ensemble de sa Palingénésie universelle eut sufti poui' 1 inscrire à la place qu'il mérile (Toccuper j)armi les hautes intelligences (pii, dans le domaine de lart, ont lionorc' noti'e siècle.

IMPÏJLSIOiN IJliALISTE DE LA TîÉVOLl TION DE IS'iS. - LES AUTISTES ET LA PEINTURE DES ÉVÉNEMENTS. — INFLUENCE DE LA LITTERATURE ET DES ETUDES FOLKLORISTES. - LES PRÉCURSEURS DES UÉALISTES : .lEANRON, LES FRERES LELEUV , DEIIO - DENCQ, ETC. — OURLiÉS ET MECONNUS. — LA PEINTURE DES SUJETS PATHETIQUES : PRUDHON, TRIMOLET, TASSAERT. - C\LS. — LA VIE POPULAIRE; RAISONS ESTHE- TIQUES QUI ATTIRENT LES ARTISTES VERS CES ASPECTS DE LA VIE CONTEMPO- RAINE. - ÉCOLES PROVINCIALES ET EXOTIQUES : PEINTRES DE BRETAGNE, DES PYRÉ- NÉES, DE PROVENCE, D'ALSACE, D'ALGÉRIE, ETC. - L'ITALIE; ERNEST IIÉRERT.

Essentiellement pliiloso[)hique, par suite d espi-it l'oncièrement laï<|iie. très teinté de fourK'risme et de positivisme, Clienavar<l , par son (eiivre, consacrait à son tour certaines aspirations pbiloso|)hiqiies de sa génération, entre autres ce cuite de rilumanité qu'instituait la religion d Auguste Comle. Sainl-Siiiion et Fourier ligureiit (Taill(Mirs, dans ses compositions, parmi les pro[>bètes et les législateurs (pii dirigent les [leuples. Toutefois cette direction philosophique de r()j)ini(»n produisit de plus importants r('sulfals.

Je me suis altardi', en effet, sur ces artistes secondaires et sur ces aspects particuliers de Fart |)arce qii ils sont intcM-essants à noier pour comprendre la rorination de la pensée, dont Tart est une des faces, au milieu des événements qui la traduisaient dans la vie sociale et politique du pays. Mais le principal effet de tous ces mouvements et d(^ tous ces systèmes c'est (jiie, loin de perdre Tinspiratiou dans les ahstractions historiques et les allégories philosophiques, ils infusèrent une compréhension plus exacte, une conscience plus intime des réalités vivantes, ils l'aidèrent à sentir, à jK'uétrer la noblesse des

sujets |)0|nilaires, et c'est de ce moment qu'ils prendront détinitivementdans l'art une place comparable à celle qu'occupaient jadis les plus hauts sujets d'histoire.

On y est, cette fois, en plein dans la réalité et dans l'actualité, comme disait J^aviron, et il n'est |)as jusqu'aux événements tra^nques qui ouvrirent et qui fermèrent dans le sang les quelques heures éphémères de cette pauvre République qu'on avait prise pour le ))oint de départ d'une ère nouvelle, qui ne sollicitent le pinceau des artistes; il n'est point jusqu'à ces ouragans populaires, jusqu'à ces éruptions spontanées de toute une ville, crevant, comme sous une ibrmidahle [>oussée Yolcani(|ue, son vieux sol et soulevant en barrières menaçantes ses pierres et ses hommes, ipii n'ait ins|)iré à Meissonier sa fumante Barricade, à Dehodencq, blessé lui-même dans ces luttes, cette farouche Nuit du a 3 février où les tombereaux chargés de morts passent escortés j)ar une étrange armée en guenilles sous la lueur sinistre des torches; à Adolphe Leleux, Le mot d'ordre, du musée du Luxembourg, la Patrouille de nuit et la Sortie, se rapportant aux événements de février, et le a à juin i8à8, à Paris, et enfin à Daumier, depuis si longtemps sur la brèche avec les mordantes satires de son crayon, parmi lesquelles cette page effrayante et émouvante de la rue Transnonain, sa République et son Mouvement populaire dans la rue, exposés en if)oo.

Comment résistera de tels appels, quand l'àme tout entière était saisie? on était porté par le sujet.

ff En liS , quand on essayait le sulï'rage universel , écrit le bon Gigoux, dans ses souvenirs déjà cités. . . ^^\ tous les murs de Paris étaient placardés de professions de foi : Nommons un tel, ouvrier, Jils d'ouvrier! C'était à qui se dirait fils d'ouvrier r, et, en effet, l'ouvrier, l'ouvrier de l'usine et l'ouvrier de la terre vont bientôt devenir deux grands types pittoresques dont le caractère s'accentuera et s'élargira de jour en jour avec le prodigieux développement industriel, accompagné de luttes économiques entre les nations, de conflits violents entre les classes, dont la fin du siècle sera le théâtre. La crise aiguë qui [)ortait

'"' GiGOux, ('unscvics sur les artistes de mon temps, p. -ihh.

LA PEINTLRE.

au plus liaut point l'ellervesccMice des idées démocratiques, bouillonnant sourdement depuis (ant d'anne'es, avait remué fatalement chez les artistes, la plupart issus d'origine [)Iébéienne, leur âme crpeuplcT^, en les détournant des histoires d\m passé si distant de leurs préoccupations, pour les ramener dans le milieu d'où ils étaient sortis.

(iazelle des Beauj:- irl.-i.

Dalmier : LAmaleiir.

N'oublions pas aussi que, à cette heure, si la peinture. [)ar le prestige universellement subi de ses maîtres, pénètre et domine les poètes ou les romancieis, la littérature avait |)ris les devants, comme toujours, et traduit avec une rare énergie, une puissance d observation

18/j EXPOSITION DE 1900. - BEALX-ARTS.

ou rrintiiilion jiisrurici inejjalée, les realités les plus diverses, les plus immédiates, les plus contingentes de la vie, avec le ^énie évocateur de jjalzac et les inoubliables tableaux de la Comédie bumaine. N'oublions pas qu'après les chansons de Béreng^er, les cba usons de Pierre Dupont, les nouvelles de Nodier ou de Gérard de Nerval, les romans champêtres de Géorgie Sand, et jusqu'aux recherches scientifiques d'Ampère, on goûtait dans les ateliers ^'^ la saveur sauvag^e et délicate {\(i la poésie populaire, on regardait avec intérêt les petites gens des villes, les petites gens des campagnes, les humbles humains, les bonnes bètes, frustes, sim[)les et sains, tous un peu parents, dont Léopold Robert et Schnetz avaient déjà essayé de dire, sous un ciel plus [»ur, les caractères méconnus de beauté externe, et dont, à cette heure, Troyon, Uosa Bonheur ou Jules Breton, sur un mode plus tranquille ou plus attendri, Millet et Courbet, avec des accents inconnus plus austères ou plus âpres, fixaient les images impérissables, disaient la force et la joie, les labeurs, les peines, les angoisses, la foi simple, les vagues contemplations, mettaient à nu Tâme profonde, étr(jite et primitive.

Millet et Courbet, nous l'avons déjà vu à Toccasiou du développement de l'histoire du paysage, seront les deux plus puissants instruments de cette révolution. Il faut, toutefois, reconnaître que déjà, autour d'eux et pour quelques-uns avant eux, évolue un groupe assez nombreux d'artistes, presque tous très injustement oubli('s aujourd'hui , qui forment la première génération de ceux qu'on appela les réalistes, véritables précurseurs par leur sentiment des réalités et j)ar leur goût du beau métier, du grou[)e célèbre qui se réunira plus tard autour de la gloire bruyante de Courbet.

J'ai déjà nommé Jeanron, rr peintre plébéien jusque dans l'expression du paysage 77 écrit Thoré; Jeanron, l'auteur de ces dessins sur la Vie (le Foiwn'er exécutés pour Ledru-Rollin , prélude des cartons du peintre belge Frédéric; Jeanron, que Thoré appelait aussi rr un des praticiens les plus énergiques de notre école actuel le ^"'^7. J'ai nommé les frères Leleux : Adolphe, un des plus intéressants artistes de cette généra-

'"' Voir Ghampflelrv , Le Réalisme, LcUre à M. Ampère, touchaul la poésie populaire. — ''' Salon de i8A6, p. oio.

L\ PEINTl RE.

tion, bon peintre et sachant tunjonrs mettre traccord ses figures et ses paysages; son jeune l'rère Armand, qui le suit avec des agréments moins robustes. J ai déjà nommé Deliodencq, ce riche et puissant coloriste que nous retrouverons avec les maîtres orientalistes. .1 ai nommé le grand Daumier. remis au premier ran."; aujourd'hui, car Daumier, peintre, lut pour le petit peuple des \illes ce que Millet lut pour le peuple des campagnes et avec la même force expressive et

Dascbcl . édil.

DEHODE^c^) : Bohémiens et Bohémiennes au retour d'une fête en Andalousie.

avec la même |>uissance pittores(|ue. Il lani Iciii- joimlre tous ces inconnus ou ces oubliés : (lai'bet. Fortin. Lessorc. lionhoninn». le peintre des forges et des usines. Penj»;uill\ I llaridon, (iuignet, (iuillemin. Antigna, Hédonin. plus connn aujourd hui comme graveur,

Hafîner, que Thoré ap[)elait crun vrai bon peintre -, \ erdier, Edouard Frère, Luniinais. cjui ne peignait pas encore les scènes mérovingiennes par lesquelles il <^st resté [)lus connu; et un peu plus tard, en 18^7, Bonvin, suivi de Servin. d Arnaud (iaiitier. puis d'ileil-

bntb. Ra|>[)(^llerai-je encore les noms de Feyen et de Feyen-Perrin, de Marschal, deBnon,(|ui e'voquenl à notre passé les images d'Alsace, et Loiibon le provençal, et tant d'autres dont (juelcpies-nns ont traversé jadis notre Luxenibourj;, où fort peu sont demeurés et qui sont éparpillés aujourd'liui à travers toute la proviuce?

Et je n'ai pas encore prononcé le nom de Tassaert ; j ai à peine Hissé sur celui de Cals, et dois-je oublier, à cette beure même, celui de Hébert qui, cbacun dans des milieux tort dissemblables et daus des situations très dill'érentes, n'en doivent pas jnoins occuper une place exceptionnelle dans cette exceptionnelle {^^énération.

Le pauvre ïassaert, lui du moins, a eu la célébrité, une célébrité surtout posthume. Il l'a due peut-être, hélas! plus à sa fin tragique qu'à son talent. Il a trouvé, toutefois, quelques amateurs — dont l'un, Alexandre Dumas fils, le couvrit de son nom illustre — qui, attachés à son œuvre et à son nom, leur ont assuré une certaine popularité.

Tassaert avait reçu en naissant quelques gouttes du lait de la Muse de Gorrège et il dut avoir pour marraine celle de Prudhon. Il essaie de le continuer, celui-ci, dans un sentiment, certes, moins élevé, dans un dessin moins large et moins pur, dans un style trop éloigné de l'ampleur et de la noblesse de ce divin créateur de formes surnaturelles. Mais il a retrouvé un écho de ses belles harmonies lactées et nacrées, il lui a emprunté quelques-uns des secrets de sa technique et de sa matière aux pâtes glacées et argentées et il a tenté d'exprimer à son tour avec une volupté moins chaste, mais une sensibilité délicate et subtile, la grâce et la splendeur des formes féminines. Il continue Prudhon jusque dans ces sujets de pitié, de misère et de souffrance qui vont bientôt former comme un petit genre à part dans le genre, poursuivi et accru largement de nos jours.

Greuze avait été comme le créateur de ce genre, mais il était resté sentimental, moralisateur et em[diatique. Prudhon, dans son dernier iMeun , La faniilk désolée, le pénètre le premier, de toute sa propre détresse.

A son tour, le pauvre Trimolet, le beau-frère de Daubigny, Triuiolet, le caricaturiste, qui amusait les foules à coté de Daumier, de

Adolplit? Lelei\ : Lo niol durcln-. (Muser du Ln.vembiiur',i.)

Traviès et de Pigal , nature , elle aussi , vouée au malheur, dans la Maison de secours, du salon de i83(), qui reimia fortement les artistes, essayait de peindre ses propres souflVances en peignant les souffrances des de'shéritës, tandis que ïassaert, avec la Famille malheureuse, dont le Luxembourg a vulgarise' l'image, sujet même qu'il a répété plusieurs fois, ou avec le Suicide, semblait se complaire longtemps à l'avance dans la pensée du triste sort qu'il se réservait. Par ces œuvres et par sa fin tragique ([ui les consacrait, il fixait ce genre pathétique.

Cals, du moins, si douloureuses qu'aient été certaines périodes de sa carrière, surtout aux années de déhut,Gals n'a jamais perdu une sorte de douce résignation basée à la fois, semble-t-il, sur des subsistances de foi chrétienne et de confuses aspirations saint-simonisles. Ce fils d'ouvrier, resté peuple avec aisance et distinction, demeure attaché aux existences qu'il décrit, à ces âmes primitives et rusti(|ues, qu'il juge avec une clairvoyance si bienveillanle dans les lettres, d iiiie simplicité noble et d'une charmante animation, qu(^ nous fait connaître son historien^'^, mais qu'il contemple avec une sympathie toute fraternelle. 11 n'y a chez lui ui drame, ni manifestation aucune de sentiments tendus à l'excès, aucune représentation de sujets allendrissanls ou pathétiques. Il n'y a même, pour ainsi dire, pas de sujel, pas de fait déterminé spécialement: mais, suivant la grande tradition des Hollandais et de Chardin, qu'il est le premier à reprendre avec franchise, de très simples actes de vie, les plus ordinaires, les plus coutumiers, ceux qui se reproduisent indéfiniment tous les jours. La vie enfin, sans (pialification et sans épilhèle, sans protestation <'t sans revendication.

Prenez les titres de ses tableaux entre i83o et iSfi;). vous lisez tantôt : une Pauvre femme (i835), encore une Pauvre femme (i83()). une autre Pauvre femme (i8^3), le Vieux pauvre (i 838). le Vieux va- ^rahond ; Petit vap-ahoml: une Pauvre famille en privre (i8^i()); tanlol : La Prière, Liseuse [\ S li -2): TMe de jeune fille (18^1^1). avec un de ces effets de lampe ipii! affectionne cl (pii seront rcpi'is si souveiil plus fai-il: Jeune fille lisant ( 1 8'iô); Petite fille lisant. Jeunes files travaillant.

■'' Arsènn Alevandre. Cals ou le tionfieur de peindre.

Vieillard Usant ( i 8 4 8 ) ; Jeune femme assise ( i 8 5 a ) ; Enfant lisant ( 1 8 5 3 ) ; F lieuse (i 86 i); la Lecture, la Misère, les Deux sœurs (i864 ou i86B). Tantôt enfin : Sollicitude maternelle (i8^6); V Enfant endormi (i8/i6); Jeune mère (1867); Jeune mère allaitant son enfant; V Education maternelle (i85()); etc. Ne trouvons-nous pas, chez ce brave ouvrier de la première heure, dont le nom élait tout à fait perdu il y a |)eu d'années, hors d'un groupe fidèle qui en avait gardé le culte j)ieux, que nous voyons débuter au milieu des romantiques, finir avec les impressionnistes, mais toujours sincère et indépendant, bien avant Millet, quoiqu'il n'ait ni sa puissance expressive et symbolique ni sa grandeur mystique; ne trouvons-nous pas déjà chez Cals l'inspiration qui a dirigé, quinze ans ou même trente ans plus tard, des artistes comme Legros, Fantin-Lalour et Carrière, dont il possède déjà, sur sa palette plus modeste, les qualités de recueillement, d'émotion simple et contenue, leur atmosphère tiède, enveloppante et attendrie?

Ce sentimentalisme, disons plutôt cette peinture de sentiment, pour éviter ce que ce premier mot peut marquer de défavorable, ne pouvait manquer de trouver des échos sympathiques dans le milieu d'artistes mêlés aux réalités de la vie populaire et, par suite, aux spectacles douloureux qu'elle recèle. Ary Scheffer s'était apitoyé déjà sur la Pauvre femme en couches, sur V Enfant malade, sur Une mère malade allant à Féglise appuyée sur ses deux enfants. Guillemin, Lessore raconteront les angoisses et les deuils des paysans et des marins, annonçant tous les petits drames poignants et intimes que Butin ou Priant, Pelez ou Geoffroy traduiront de nos jours avec une nouvelle intensité. Heilbuth dira l'attente anxieuse et morne du Mont-de-Piété ; Amand Gautier nous conduira à travers les salles blanches des couvents et des asiles, des dispensaires et des hôpitaux que Bonviu peindra, lui aussi, en homme qui les connaît trop bien pour les avoir, disait-il avec mélancolie, trop souvent et trop longtemps fréquentés.

Cet intérêt pour les misères, comme ce goût pour les humbles, avaient des raisons d'un ordre plus étroit et plus particulièrement esthétique. A propos de Jeanron et de Adolphe Leleux, Thoi'é écrit ces lignes bien significatives''^ : rrNos peintres feraient bien de se tourner

'') Salon (le 18/47. p. ^l^-

un peu (lu côté populaire. Si l'ancienne aristocratie fournissait à Titien et à Van Dyck de nobles t>pes à reproduire, la bourgeoisie actuelle s'e'ioigne chaque jour de l'e'légance et delà grande tournure. Les scènes otFicielles de la vie moderne ne se prêtent pas beaucoup aux images originales ou magnifiques. Les habits du travailleur ont

E. Levv. idit.

Tassaert : Tentation de saint Hiiarion.

plus d'aisance que les habits de loisif; un égoutier est plus beau en peinture qu'un notaire ou (piun marchand. La physionomie et la mimique du peuple sont surtout bien plus expressives que le masque et le manne([uin du tiers état. 7?

Et, en ciTet — on y revient toujours — hi dinicull»' de traduire, (b^ voir avec un œil dartiste les formes de la vie ('h'Mjjinte ou bourgeoise, du Jiiilieii social propre des ai'tisfes. ces iiirmes jirlisles no hi ro'soii-

192 EXPOSITION DE 1000. - lîEAUX-AUTS.

(Iroiil que dix ans après, vers la tlale de i 860. Qu'on se souvienne seulement de liinpossibilité dans laquelle se trouva Léoj)old liol)ei'l de représenler, dans son tableau de Corinne au cap Mishie, le personna^oi'e d Osvvald , (pTil essaya en costume civil, en costume militaire, et auquel, en deTinitive, il dul renoncer, modifiant tolalement nn tableau dont il lit rinipr.ovisaieur napolitain.

C'est la raison, nous l'avons dit, (pii poussa les peintres de |]enre vers le déguisement historique, ou qui leur fit rechercher l'appoint d'un intérêt plus ou moins à côté : l'esprit ou l'action, (pii demeurent exploités exclusivement par les peintres de genre proprement dits; le sentiment, qui est déjà un prétexte plus noble et (|ui, sortant du sentimeirtalisme ponr arriver à une expression discrète et loyalement picturale, enrichira lart d'nne vivifiante chaleur, et le ])ittoresque qui, le nom suffît à l'indiquer, était plus à même de satisfaire les natures essentiellement peintres.

Et c'est ce qui explique, pour ce dernier cas, ce chassé-croisé incessantdes artistes entre la Bretagne et les Pyrénées, les Pyrénées et l'Alsace, rEs[)agne et l'Algi'rie ou le Maroc. Un vieux restant de romantisme, surtout dans un mdieu (jui touchait à Decamps, cpii se mêlait assidûment au monde des paysagistes et ([ui comprenait, comme recrue principale, un des romanticpies de la première heure tel que Roqueplan, les porte vers ces mœurs et ces costumes essentiellement pittoresques, dans ces pays où il y a encore des bandits, des contrebandiers, des braconniers, des mendiants aux loques épiques, des gnitarreros et des barbiers plus ou moins originaires de Séville, on bien des joueurs de biniou, déjeunes bigondènes, ou encore de vieux pasteurs à longues redingotes; dans ces régions fortunées pour lart, où il y a encore des embuscades, des maraudeurs, des sérénades, des danses anciennes et expressives, des noces de Gamache, des pai'dons et des processions, des toires aux servantes, enfin je ne sais quel fonds poétique et romanesque, encoi'o à 1 abri des apretés de la vie (|ui commence pour les peuples.

Les artistes voyagent davantage, la littérature et les études ti-aditionnalistes, nous l'avons vu, excitent leur curiosité vers les milieux provinciaux. Il y a, à ce moment, une école bretonne où dominent

les frères Leleux, Pen^ullly THaridon, Antigiia, Lumiiiais, Guilleniin. ffLa Bretagne a e'té tellement parcourue et explolte'e par les artistes, écrivait de'jà un critique en 1862, qu'elle n'est redevenue supportable (prà force de naïveté^'^^. 11 y a une école pyrénéenne et nous

Betue Je l'Art (inrn'n et mndcrni .

(,ALs : La (îraiicrnière.

rencontrons près des mêmes noms des frères Leleux, de (luillcmin, et près de Roqueplan. Hédouiu. Ilalfiier, Dehodcncti . (|ui passent du Béarn on Arapou. de (iîitalojjru' eu Andalousie: il \ a une ('Cole alsa-

'') (lli. TiLi.'iT. f.'iiilli'lon (lu Siècle, 1 1 mai i85-i.

BEAL"\-ARTS.

19/1 EXPOSITION DE I !)()(>. — REAL;X-AliTS.

cienne avec Marchai, Brioii, Elmerich et encore Hafltier; il y a une école provençale avec Loiihon, successeur de (Constantin , (|ii(> suivront plus tard Guigou, Moutte et Meissonier, sans pai'Icr des Normands, des bourguignons, des Dauphinois, etc. 11 y a l'Algérie, pour les orientalistes, et le Maroc où lout le inonde Iciit plus ou moins son stage, — He'douin, Ad. Leieux ou Deliodencq — , et Tltalie, qui garde toujours son prestige exotique et dont le charme vient d'être re'veillé avec un accent tout nouveau de mélodie colorée, chaude, langoureuse et mélancolique, par Hébert.

Car la Mainria date de i8bo. L ex-pensionnaire de la Villa Médicis, nature assez indépendante et rélractaire aux doctes lormules de renseignement officiel, s'était atlardé depuis près de dix ans à Home, devant la splendeur grave et lascinatrice des réalités vivantes. H v avait fondu l'idéal de Léo])old Uobert et de Schnelz, de qui il a\ait reçu les encouragements directs, avec un naturalisme plus souple et plus ému, une sensibilité toute musicale du ton, une sorte de réalisme poéti(|ue réchaulïé par le souvenir des premières commotions subies dans les milieux d elïervescence romantique et ])ar les conseils d'une amitié précieuse et exceptionnellement éclairée, celle de Jules Dupré. «C'était l'heure des grands succès pour les paysages et les paysanneries^'^, pour Decamps, Corot, Théodore Rousseau, Millet, Jules Breton, etc. La Malaria sembla une paysannerie italienne, naturelle au même titre que les paysanneries françaises, avec ce charme que le sujet était exotique, la mise en scène attendrissante, d'une réalilé incontestable 77.

Nous retrouverons plus loin Fauteur de ce tableau (jui garde, au Luxembourg, après cinquante années, un attrait inépuisé de nouveauté et de jeunesse, persistant jusque dans les dernières caresses de cet infatigable pinceau.

'' Geoi'ges Lafenestre, La Tradition tians l'Art; Ernest llvheii, oiG.

LA PKINTIRE. 197

PKRIODE DU SECOND EMPIRE. - MOUVEMENT DES ARTS : TRAVAUX HISTORIQUES; ADMINISTRATION. - L'ECOLE OFFICIELLE. - INDEPENDANTS : IDEALISTES ET RÉALISTES. — IDÉALISTES : PUVIS DE CIIAVANNES, GUSTAVE MOREAU, RICARD, DE LAUNAY, RALDRV, FROMENTIN, IlERERT, ETC. — VHOMMAGE À DELACIÎOIA' , DE FANTIN-LATOUR; LE RÉALISME ET LE MODERNISME, CIIAMPFLEURY ET RAl- DELAIRE. — CONSTANTIN GUYS, ALFRED STEVENS, J, TISSOT. — LES REALISTES : COURBET ET SON GROUPE; RONVIN , A. LEGROS, WIIISTLER , FANTIN-LATOUR. CAROLUS DURAN, RIROT. VOLLON. — RAPPORTS ENTRE LES DEUX GROUPES.

La période du second Empire ne peut guère être comptée comme une des grandes époques de l'histoire des arts. 11 serait injuste, pourtant, de dire que ce régime n'essava point de les encourager et de les déYelopj)er. L'impulsion donnée par les hommes de /i8 et |)ai' le personnel d'élite recruté pour l'administration des intérêts artistiques du pays se continuait naturellement et se manifestait par les travaux d un premier proupe d'ériidits raOinés ou de savants dilettantes, (pii jette lés bases dune véritable histoire des arts. C'est en iSb-i que Philippe de Chennevières fonde les Archives de F art. français, en 1853 que A. de Montaiglon , qui lui succédera plus tard dans la direction de cette publication, donne ses Mémoires pour servir à Ilmloire de rAcadémie royale. Charles Blanc poursuit, avec ses collaborateurs Thoré, Paul Mantz, etc. , son Histoire des Peintres, commencée en i 8/i8 et fonde en 1859 la Gazette des Beaux-Arts. Le comte Léon de Labord publie ses Bues de BoHr<>oiyne de i8^K) à 1851, sa Beiumsance de arts en France de iHôi à i8o5 el il remue le umnde des esprits (pu s'intéressent aux grandes questions de l'ail, examiné à partir de ce moment sous une face nouvelle comme un des plus importants facteurs de la richesse nationale, par son Ihippnrt sur fE.vpositiou de Londres en i85i, |)ul)li<> en i8r)r). Ce travail, on le sait, fut le point de départ de tous les elforts tentés par l'Etat ou par l'initiative privée vers la résolution des problèmes de l'organisation et de 1 enseignement du dessin et du renouvellement des principes du décor dans les arts utiles: il fut entre autres, comme nous le verrons plus

tard, la cause de la fondation d'une association qui jouera un rôle important dans ces oi'i[jines : VUmon centrale des Beaux-Arts.

Sous la direction, restée populaire, de M. de Nieuwerkerke, qui héritait, à la vérité, des plans de Jeanron, trop injustement oublié, et de l'aide de ses collaborateurs, le Louvre, réuni aux Tuileries et débarrassé, depuis la deuxième République, de la servitude des ex[)ositions annueUes, permet l'achèvement du programme méthodicjiie du Gouvernement de /i8. Les collections se classent, s'inventorient en des modèles de catalogues critiques, et s'enrichissent par d'importantes acquisitions, tandis que la cassette ))rivée de l'empereur se substitue le plus souvent à l'action du Gouvernement pour attribuer au Luxembourg les principaux ouvrages les |)lus remarqués au Salon.

11 faut signaler aussi l'institution des expositions universelles doni le retour périodique (hqiuis i855 sera l'occasion d'un examen récapitulatif sur le passé, de leçons d'ensemble qui n'ont pas été sans exercer une influence utile sur le mouvement des arts. Désormais ces dates décennales formeront comme des étapes fixes pour Ihistoire de la ])roduction artistique qui, chaque fois, semble repartir avec une décision nouvelle.

Enfin, puisqu'il a toujours été considéré de la part d'un souverain comme une des plus grandes gloires de son règne d'avoir encouragé les arts, le Gouvernement impérial, à défaut d'autre gloire plus réelle, mettait une coquetterie particulière à se mériter ce titre et à s'attirer la sympathie des artistes. L'Empire, qui avait décoré Millet, Daubiguy et Rousseau, fait Corot oflicier de la Légion d'honneur, se donnait les gants de décorer aussi les principaux de ces républicains de ^8, comme Jeanroïi, les frères Leleux, ou même Ghenavard; il fondait en i 864 le grand prix quinquennal de 100,000 tr. , à l'imitation du prix décennal fondé par Napoléon L*^; de plus, ainsi que nous l'avons écrit plus haut, il mit fin aux querelles des expositions par l'organisation officielle de l'Exposition des Refusés en i863 et, dans les velléités de libéralisme qui le prennent sur le tard, il réorganise l'enseignement de l'Ecole des Reaux-Arts l'année suivante.

Ce fut bien malgré lui, toutefois, et dans tous les cas bien en

LA PEINTUHR. 199

dehors de lui, (pie l'idéal arlislique fiL de nouveau un pas décisif dans la vois du progrès vérilaljle. div les faveurs et les encouragements, comme il ('tait à piM'voir, allaient de préfe'rence vers les productions académicjues, \(M's les continuateurs plus ou moins dc'fiénérés et plus ou moins confondus des traditions dlngi'es,de Delaroche et

RoiiGiiKRKAi : Pliiloiiu'le et Projjiié. (Munrcs iintioiian.r [i'ulais de Foidaiiidilrau].)

d'Ary Scheffer. {|ui s'étaient tenus a l'écart lors des événements de 18/18 et qui avaient bientôt repris courage. A l'exception d'un petit nombre d'artistes (pii poursuivaient leur voie dans ce sens avec tenue et dignité, tels que Signol, Timbal, Amaury-Duval, Lafon, Jalabert. Charles Landelle, quOn charge de la décoration des églises nouvelles; des portraitistes comme Ed. Dubufe, Lehmann et le

200 EXPOSITION DK 1900. — BEAUX-AKTS.

C('lol)i'o WinlorliJillor, chor déjà à I.oiiis-Pliili|)pe, c'est partoiil Tiiisi- ^nifiaiico aimable et la coriuîcle médiocrité' qui reçoivent les travaux et les honneurs. Le premiei' i'an(j au Salon, appartient, comme de juste, à toutes les banalités épisodiques à la louante des souverains, parmi lesquelles dominent les élucuhrations militaires puisées dans les événements de Grimée ou (ritalie, sij;iiées, les meilleures, d'Yvon ou de Pils, et (pie Meissoniei-, du moins, illnslre par quel([ues chefsd'œuvre. C'est aussi la ^^rande éjioque du f'cnn', où Meissonier tient é|>alemenl la tèlc avec Gérome, tandis que le duc de Morny, de son côté, lance Vetter.

Dans celte cour d'emprunt libre et sceptique, ayant des prétentions au J'out et h l'élégance, apparaît un retour mytholojjiaque des divinités aimables de l'Olympe, dont les nudités attrayantes avaient charmé les hôles d'une cour d'autrefois dont on s'elTorçait d'imiter les grâces et les mœurs. /Vgréable et facile dilettantisme qui développe sur nouveaux frais les inspirations de l'école néo-grecque. De ce milieu se détachent plus vivement soit La figure de Gabanel, déjà célèbre, bientôt chargé de la décoration de l'Hôtel de Ville, (|ui s'annonce dans le portrait, en des œuvres dont il recueillera sa gloire la |)lus durable et la plus méritée, par des qualités rares de distinction et de morl)idesse, faisant concurrence aux non moins rares et non moins exquisement languissants |)ortrails d'Hébert; soit la personnalité de Bouguereau dont la lonj'ue carrière, vouée principalement au culte aimable de la beauté nue, est éclairée d'un jour plus grave par cette toile d'une grande tenue, d'une simplicité émouvante, ] en Funérailles de satnic Cécile, morceau qui compte toujours dans l'école et qui semblait indiquer alors une reprise, avec peut-être plus de force, de la tradition ingresque de Flandrin. G'est encore Lenepveu, avec ses Marlyrs aux calacomhcs , qui trouvera son œuvre décisive dans les décorations des plafonds de l'Opéra ou <lu théâtre d'Angers; c'est Barrias, avec ses Exilés de Tibh-e qui, en iSSq, produisirent une vive impression; c'est enfin Bandry, lui aussi déjà célèbre, fier, savant et délicat, déjà inquiet et tourmenté, hésitant encore dans sa voie en attendant l'heure décisive de sa grande œuvre. Tous ces noms, nous les retrouvons près de nous, mêlés à nos générations; car

cette périotle impériale, dans laijiielle viennent aboutir les derniers mouvements romanticjiies, où vont s'opanouir à l'écart les naturalistes antérieurement formés, a préparé les ^«jéuérations qui vont surtout donner leur dévelo|)pement après la date de 1870. Ces di\-huil années, durant lesquelles ne pouvait jï'uère prospérer ouverlemeni

Baschot, ëdit.

E. Delaunay : Diane. (Musée du Lu.iinnboiir^y.]

aucun germe fécond d'art puissant et robuste, alois (pic se poursuivent dans leur plénitude, au milieu des rires et des sarcasmes, des injures et des violences, l'œuvre grandiose de Millel ou Fœuvre superbe de Courbet, ces dix-buit années comptent donc plutôt comme une période Iransitionnelle, préparatoire de la péi-iodo de trente années à la(pielle nous appartenons.

Copoiidaiil , (lès le pieiiiior tiers do ce rè^ne, an milieu de la veulerie g'eiie'rale, de la nonchalance et de la lassitude (jui suivaient Père des grands combats, se levaient lentement, des deux points opposes de l'horizon, deux groupes de voyants ou de songeurs énergiques, palients, volontaires, guides par la vraie clarté d'un idéal supérieur, et s'a})puyant en même temps sur les bases solides de fortes et savanles techni<[ues. Ils protestaient chacun à leur façon contre l'abâtardissement de l'école, le scepticisme et rindilï'érence des autorités qui prétendaient la diriger.

C'était, en face de l'évolution académique et conservatrice de l'art français, la montée des esprits émancipateurs: d'une partie gi'oupe de maiires oiiginaux, naturalistes ou réalistes, observateurs attentifs et passionnés des choses et des hommes, dont nous avons déjà nommé les obscurs précurseurs; d'autre part, c'était le groupe des idéalisles, des imaginatifs, qui reprenaient, dans la poursuite d'un l'éve do l)oaut(' plasti(|uo et de hauteur morale, les deux idéals coml)in('s d'Ingres et de Delacroix dont la fusion avait été tentée par Théodore Ghassériau.

Idéalistes, réalistes, ces termes demandent à élre l)ien définis, car ils sont susceptil)les d'intoi'prétations si diverses que leur emj)loi est dénature à susciter (|uelque erreur. L'idéalisme des uns, tel Puvis de Ghavannes, s'a[>puie sur l'observation la plus attentive des réalités vivantes; le réalisme des autres, tel Fantin-Latour, est essentiellement poétique. Il faut donc entendre ici, des premiers (ju'ils ont voulu de préférence sur le mode antique du mythe, du symbole, on reprenant les éternels et magnifiques lieux communs sur les- (juels, depuis les origines de l'art, a vécu le rêve humain et au moyen de formes choisies, épurées, considérées en dehors des relations de temps et de lieux, dire la vie intérieure de l'humanité de leur

temps, son idée de beauté absolue, de splendeur morale, tout l'Eden secret de son âme. Les autres, au contraire, même lorsqu'ils ont voulu traduire des actes humains essentiellement généraux, même lorsqu'ils ont voulu pénétrer dans l'intimité de la pensée et du rêve, n'ont cherché d'éléments pittoresques et expressifs que dans les formes de la vie de leur temps.

Mais recherche de beauté' plastique expriuiée sur des idées générales, recherche (\e beauté expressive formulée par des réalités contemporaines, quel que fût l'idéal de ces deux groupes, ils se rencontraient sur hien des points. Ils se rencontraient déjà par leur

lienif de l'.lrl ancien et moderne.

\]. iJl.LAlKAY : Opllclic.

conviction, par la ferveur de leur foi artisti(|ue, an njilieu delindilférence universelle; ils se rencontraient par leur culte des maîtres; non, certes, par un respect étroit, machinal et scolaire des traditions bâtardes de seconde main, mais par une fréquentation directe, assidue et féconde des plus grands. Ils se rencontraient également par un amour commun du beau niétiei'. des foi'tes praticpies. des pleines et

20A EXPOSITION \)\i lUOO. - BEAUX- ARTS.

viriles réalisations, c[iii contrastai I, étra librement avec la mollesse et la platitude ge'nérales de l'exécution. Leurs points de contact seront même si fréquents qu'ils se pénétreront souvent l'un par l'autre et donneront naissance à des figures intermédiaires, et que, lorsqu'ils se retrouvent sur des sujets communs, comme Fétude de la physionomie humaine, du portrait contemporain, ils forment des deux côtés, sans distinction de milieu, un ensemble incomparable dans l'école.

Parmi ce premier groupe des idéalistes, silencieux, recueilli, malgré les succès de quelques-uns d'entre eux à cette heure, autour de deux personnalités exceptionnelles dont nous examinerons le rôle spécial un |)eu ])lus loin, — Puvis de Chavannes et Gustave Moreau, — ne trouvons-nous point la réunion des plus exquis et des plus savants (h'iettantes? A \'à fois exaltés et rélléchis, produits de culture intense et d'imagination enthousiaste, à travers le goût des anciennes techniques et malgré la fascination exercée sur leur intelligence par les chefs-d'œuvre des vieux maîtres, ils tentaient de fixer en images nobles ou magnifiques le monde merveilleux de la vie intérieure ou essayaient, dans l'étude d'individualités contemporaines, de saisir la psychologie subtile et compliquée de l'âme moderne. Voici Ricard, sorte d'amateur passionné, d'érudit inquiet et ému, de praticien curieux et anxieux, doué d'un sens d'admiration si pénétrant et si lucide des maîtres et d'une vision, si aiguë et si intense de la physionomie humaine, dont les portraits qui rellètent tour à tour les mystères de Léonard ou de Rembrandt sont animés d'une vie sourde et profonde. Son art savant et ardent, complexe et raffiné, exerça autour de lui des séductions telles, qu'on en peut trouver l'intluence plus ou moins avouée, non seulement dans son propre milieu, sur Hébert ou Raudry, Delaunay ou Gustave Moreau, mais sur des personnalités se rattachant plutôt au milieu réaliste, comme Desboutin dans ses premiers tableaux, VoUon dans son propre |)ortrait, du Luxembourg, et parmi les étrangers, sur l'une des plus grandes figures de l'art allemand, sur Lenbach. Voici maintenant Elie Delaunay, une des plus nobles figures de notre école contemporaine, si é|)ris des belles formes, des harmonies riches.

LA PEINTliHE.

pjTaves et e\[)r(;ssivos dans ses compositions liéroiVjues ou monumentales, si incisit et si pénétrant dans ses portraits; Delaunay, l'auteur de la Prslc f) Boute, du Cnitaure AW.s'?/.s, de la Diane, et de tous ces beaux mythes, renouvelés, d'Apollon jouani de la lyre, d'Orphée el d'Eurydice, d'Ampliion bâtissant des villes, j)()Ui' (jui la beauté de

BasclicL , éilit.

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