‹ Histoire des beaux-arts, 1800-1900Chapitre 7 sur 50 · I. {Miiséfi ilii Lii.rciii/xittrjy · texte numérisé non relu

I. {Miiséfi ilii Lii.rciii/xittrjy

sentiment exact des réalités vivantes, sans amendements scolaires ni tempéraments académiques, et certaines ([ualités viriles de technique, de bonne heure ses recherches se présentent plutôt comme une tentative de protestation contre l'idéal de Courbet, en tant que peintre. Ce Guerchin de la Franche-Comté, comme l'appelait Paul Mantz, était d'ailleurs |)révenu à ce moment de compromissions adroites avec l'école. On ne retrouvait plus en lui dans ses modelés très poussés, aux ombres intenses, l'austère franchise des premiers jours. On l'accusait, comme faisaient Zola ou Thoré, à cette heure où son astre baissait, de vouloir maintenir sa réputation par des concessions au goût public en des œuvres acadénii([uemeut S()ij';nées, comme sa

Remise de chevreuils, et en n(''j>ligeaiil volontiers l'expression de la tîj^ure humaine pour le paysage.

Manet, an contraire, après avoir tâtonné, en des œuvres d'un charme assez fruste et sauvage, autour des Espagnols et du Hollandais Franz Hais, se dégageait chaque jour, fuyant les omhres épaisses, les tons opaques, cherchant, lui aussi, ces rr modelés dans le clair 77 qui permettent de le rapprocher indiscutablement d'Ingres. L'O/^/^^p^, du Luxembourg, — quelques réserves qu'on puisse faire d'autre part sur cette figure célèbre dont on a voulu inexactement constituer le chefd'œuvre de Manet, soit dans nn esprit de combat, soit dans un sentiment de taquinerie envers l'administration des Musées qu'on supposait, bien à tort, hostile. — V Olympia est un exemple typique, une preuve indéniable de cette auguste parenté. Regardez l'exécution des chairs, dont les volumes sont indiqués en pleine lumière, avec une préoccupation constante d'éviter toute ombre, les draperies traitées dans le même esprit f[ue celles de Y Odalisque ou de la Slratonice, et, malgré la brutalité bien inutile, exagérée sans doute par un reste de coquetterie combative, de quelques contours qui cernent le corps, ici encore comme chez le grand réaliste classique, regardez l'exécution elle-même, l'exécution égale, sans violence, par larges à-plats colorés, par grandes teintes localisées, accordées, sans passages, sans reflets, par les simples rapports de tons, si exacts et si délicats, qu'on pense à ces images d'Extrême-Orient qui commençaient à exercer la forte séduction de leur esthétique imjirévue sur les imaginations des artistes, et que Ingres avait été, on le sait, le premier à connaître et à admirer.

En avançant dans sa carrière, l'art de Manet s'allégeait encore et se dégageait des maîtres en progressant dans un sens plus nettement naturaliste. Car jusqu'alors, tout en conservant au point de vue du sujet, un idéal tout réaliste et moderne, il continuait comme les artistes de sa génération, à fréquenter assidûment les musées. Comme pour Fantin ou Legros, on connaît de lui d'excellentes copies du Louvre, et l'on saitvjue, dans maints ouvrages, tels le Déjeuner sur riierbe ou cette même Olyrnpia, il se plaisait à transposer à la moderne des chefs-d'œuvre anciens.

Il peint, à ce moment, des natures mortes dont plus d'une évoque vraiment le souvenir de Chardin; il peint des marines, et la nature l'amène peut-être insensiblenjent à l'angle des rayons lumineux de Corot et de Millet. Car, dès lors, en dehors des pures recherches de prati([ue et d'expression picturale, il se passionne, lui aussi, pour

ces prohlèmes d'ordre scientifi([ue, dont la résolution préoccupe depuis déjà tant d'années la pensée de ses grands devanciers. 11 étudie les apparences des corps à travei-s les masses de l'air et sous les jeux multiples de la lumière; il cherche alors comment se comportent les couleurs dans la clarté qui les pénètre et les envelo|)pe, les décolore et les harmonise, par quels effets, d'autre part, se colorent les omhres; il s'efforce d'arrêtei- simplement les silhouettes des corps, de noter

•iG/j EXPOSITION DE 1900. — BEALIX-ARTS.

justement et largement, comme dans la réalité de la vie, l'éclat doux des chairs, leurs valeurs fraîches et délicates à travers les vibrations de ce double fluide d'azur et dor au milieu duquel les êtres et les choses sont noyés et dont ils s'impi'ègnent. C'est la ])ériode tout impressionniste de Manet. Elle va bientôt se préciser au contact de ces camarades nouveaux qui vont se grouper dans le bruit de sa renommée. Ses derniers ouvrages, notamment ses pastels, procédé qu'il avait adopté comme Millet, pour sa facilité dans l'analyse, sa commodité dans la décomposition du ton, sont tous conçus sous cette nouvelle vision.

Manet a été une des personnalités les plus violemment discutées de notre histoire. A cette heure encore la malignité n'a [)as entièrement désarmé devant ce nom qui est resté, près de certaines parties du puhlic mal éclairé, comme celui de quelque croquemitaine de l'art. Cela est fait pour excuser les excès de ses panégyristes.

Quelle est la place qui revient à Manet? Occupera-t-il, dans l'école, le rang d'un des principaux initiateurs? Question sans doute très oiseuse. Il serait téméraire et impertinent de vouloir y répondie aujourd'hui. Nous en savons pourtant assez pour ne plus lui ménager notre admiration et notre gratitude. Car si sur certains points il est resté très incomplet, s'il n'a eu le sens ni de l'animation ni de la vie, ou du moins si la vie paraît toujours avoir, dans ses toiles, un caractère de fixité et d'immobilité étranges, si l'humanité de ses personnages nous laisse à peu près indifférents, si la pensée n'est jamais mise en éveil ou en mouvement par son œuvre, il a, toutefois, au point de vue étroitement pittoresque, donné à l'œil des joies sûres et franches et répandu d'utiles leçons. Malgré les gaucheries ou les embarras de son écriture, quels que soient ses partis [)ris systématiques, dus aux entraînements de la lutte, qui poussent le besoin d'affirmer jusqu'aux apparences du |)aradoxe, nulle œuvre encore, depuis bien des générations, n'avait otl'ei't autant de véritables jouissances organiques pour les yeux sains et bien constitués, nulle pratique n'était mieux faite pour ramener de nouveau dans la voie des maies traditions ces manières jul(Mises, troubles, minces ou louches qui, malgré les efforts antérieurs, dominaient toujours dans l'école.

LA Pi:[NTl HR.

Mal^J^ré les sarcasmes, les injures et les persécutions, la leroii fui comprise et l'exemple suivi. Linlluence de Manel se fît senlii* de tous cotes jusque dans les milieux où régnait le culte de la liadition. Des maitres même, tels que Baudry, ne craignirent pas de puiser à cette source fraîche et vive. Nombre de compromis se formèrent à sa suite qui ont rajeuni l'aspect de la production ge'nérale contemporaine. Mais comme dans le roman de XŒuvrr. de son coiira,;'eiix défenseur.

lî.Tidipl . ('-ilil.

E. Ma>kt : Dcjouiier sui' i lierbo.

Zola, tandis que le créateur recevait les coups sur la brèche, nuuuts Fragei'olles accommodaient pour le palais du |)ublic cette cuisine trop simple et trop forte et récoltaient sans eiïorts les honneurs et les profits. C'est une histoire vieille comme le monde et toujours nouvelle.

Ces! en iSGç). nous dil M. Claude Monet^'^ de lui-même, (juil conniil Manet. Il avait bien eu I occasion de ra])ercevoir en i(S()().

*'' M. TlllKBAni.T-SissoN. CJitiiile Mnnrl , les Années d'épreuve, le Temps, -iô iiov. iqoo.

•i()(i EXPOSITfON DE 1900. — BEAUX-ARTS.

mais dans des circonstances plutôt faites pour jeter (piclque froid entre les deux artistes et les tenir éloignés lUn de l'autre. (Jaude Monet venait d'exposer sa Femme à la rohe verte qu'on a pu admirer à diverses reprises dans les galeries Durand-Ruel. C'est une |)einture riche et superl)e qui , parla beauté de l'exécution, la splendeur du ton , sentait son Courbet rajeuni. La similitude des deux noms, à un moment où celui de Claude était encore peu connu, fit attribuer cette toile de Monet à Manet que, pour une fois, on félicitait unanimement avec chaleur. On juge de la déconvenue et de la mauvaise humeur de celui-ci lorsqu'il comprit la confusion. L'erreur était, d'ailleurs, assez ])ardonnable, car les deux artistes se ressentaient de leur commune origine, et Zola, dans son Salon de 1866, nous la confirme, avec l'impression d'un témoin oculaire, en classant à ce moment Cl. Monet dans le camp des réalistes, à la suite de Courbet et de Millet, et en tête de Ribot, Vollon, Bonvin et Roybet.

Ce n'est, il est vrai, qu'une date dans la carrière de Claude Monet, une manière, comme on dit, et il se modifiaassez vite dans une direction nouvelle.

La même source, corroborée par la correspondance entre Claude Monet et Boudin ^'^, nous fait connaître les origines de celui ([ui a été le plus haut représentant de l'impressionnisme.

Né à Paris mais élevé au Havre, où son père était retenu par ses affaires, il eut conscience de ses dispositions artistiques par un goût |)articulier pour la caricature qui, remarqué autour de lui, lui fit bientôt, dans la localité, une clientèle et une réputation. Il fut présenté par hasard, dans la boutique de l'encadreur qui fournissait les bordures de ses portraits-charges, à Boudin; et Boudin, par une curieuse coïncidence, avait de même connu par hasard, à ses débuts, dans la papeterie de son |)ère, Troyon venu pour faire encadrer (pielques tableaux. Boudin, dans les cartons de qui on trouve également, parmi les premiers essais, quelques charges dans resj)rit de (lavai'ui. Boudin détourna le jeune homme de cette voie étroite et l'engagea à étudier la nature.

'"' G. Gaiie\. E. linudin.

Monet, fier de son petit pécule laborieusement gagne, part aussitôt pour Paris avec des lettres de recommandation de Boudin pour quelques amis, entre autres Troyon, dont il ne |)araît pas très satisfait,

lîascliot. Mil.

DhoA.s ; La raïuilk' Maiil

Monginot et Amand Gautier, avec qui il parait qu'il se lia plus intimement. Il avait alors seize ans. Il connut, à ce moment, Pissarro qui travaillait, dit-il, "tout bonnemeut dans la note de Coiot'^. Monet Timita

2(;8 EXPOSITrON DE 1900. — BEAUX-ARTS.

cl, (liiranl, les (jiKilrc aiinc^os (|iii suivii'ont, projj'i'ossa siii'lout d'après les conseils do Boudin.

Ici il convieni d ouvrir une |)arenllièse poiii' [ ailei- juslcnrient de ce noudiii (jui garda toute sa vie une situation ni( .leste malgré un succès marqué pai' le nombre considérable de toiles livrées aux amateurs et aux marchands, et (jui resta toujours indiscuté bien (ju'il fut un des auteurs les j)lus responsables de l'impressionnisme. La mort, comme il arrive poui- les bons artistes, est venue de|)uis relever sa personnalité.

Fils d'un pilote, d'abord mousse, ce Normand aventureux eut donc la bonne fortune de rencontrer, dans la boulique |)aternelle, Troyon qui s'intéressa à ses timides essais. Ce fut son premier maître. Millet, qui errait alors sur les plages normandes, en quête de portraits à trente francs, lui donna aussi quelques conseils. Enfin, il entra chez Coulure comme tout le monde. Mais il subit surtout la direclion d'ïsahey, le vieux romantique, et de son élève Jongkiiid.

Ce Jongkind, de Rotterdam, mort à Grenoble, où il finit une vie lamenlablement gâchée par des excès qui le conduisirent à la folie, est devenu aujourd'hui une manière de génie, [.a postérit(^ mettra |)eutétre dans son jugement un j)eu plus de mesure; du moins en ce qui concerne ses tableaux, car l'aquarelliste est incomparable. Mais il esl incontestable que ce fut un artiste de vraie race, de la race des grands paysagistes de son pays qu'il rappelle bien souvent avec bon7 heur, et qu'il conduisit le romantisme pittoresque d'Isabey qui contenait déjà certaines hardiesses significalives, — hardiesses si accusées en plein romantisme chez les peintres anglais Conslable ou Bonington, — vers les larges abréviations, l'écriture rapide, audacieuse, spontanée de rim[)ressionnisme.

Boudin, esprit curieux, avide de savoir et d'apprendre encore, regardait tout, imitait tout, van de Velde et van Goyen, Vernet et Guardi , et Jean Steen et même Meissonier, et dans ses contemporains, Corot, Courbet, enfin tous les maîtres qui avaient à lui dire quelque chose sur l'interprétation du ciel et de la mer, des animaux et des personnages : maquignons bretons, pêcheurs normands, joueurs de biniou, buveurs de cidre peuplant ses marchés, ses ports, ses foires,

LA PKIMUKE.

ses guinguettes, ou jolies Parisiennes aux robes claires, nounous enrubannées et bébés roses, animant de leur floraison grouillante les [jlages mondaines de Trouville et de Deauville. Mais avec Corot, c'est Jongkind qui [)eut être considéré comme son principal maître.

Le hasard qu'on aj^pelle la Providence conduisit justement Claude Monet en face de ce même Jongkind; il trouva en lui un maître bienveillant qui s'intéressa à ses travaux, si bien (pi'aujourd'bui, le cliel des impressionnistes ne reconnaît pour ses deux vrais initiateurs (jue Boudin et Jongkind. Il recevait ainsi doublement, — indirectement et directement. — la même impulsion. Ceci remonte à 1869.

(iuzclte des lli'au.r-Aiis.

SisLEi : Le pont de Morel.

Entre temps, Monet avait tait deux années de service mililaire en Algérie. A son avis, — ce sera le cas plus laid pour son continuateur Lebourg, — les im[)ressions de lumière (|u"il y ressentit eurent une influence considérable sur sa vision. "Le germe de mes recherches futures y était 77, ajoute-t-il. Puis il était entré de force, sur les objurgations de sa famille, à l'atelier Gleyrc ou il connut, nous l'avons vu. Bazille. Iienoir et Sisley, et il allait aljoutir, en 18GG, à cette Camille qui eut tant de succès et pour laquelle il se mettait sous la

tutelle de Courbet, le g^uicle universellement reconnu par tout artiste qui se lançait dans la voie moderne.

Ensuite, continuant plus exclusivement les études de plein air, c'est le voya^je en An^f^^leterre, le contact avec Constable et surtout ïurner, le développement de l'artiste dans une personnalité chaque jour plus accusée vers l'étude des phénomènes de la vie qui anime la nature par le jeu des éléments de la lumière et de l'atmosphère. Nous arrivons en plein dans la formation du cénacle impressionniste et dans le développement original de Claude Monet. Nous ne pouvons nous arrêter sur cette page d'histoire universellement connue. Car nous n'apprenons [)kis rien à personne en rappelant au souvenir ï Eglise de Vélheuil, les Rochers de Belle-Isie , les vues de la Gare Saint-Lazare, solutions grandioses des problèmes lumineux et atmosphériques les plus imprévus, qui sont en même temps les contemplations les plus élevées, les interprétations les plus sonores et les plus riches, et comme les hymnes les plus lyriques qu'aient suscités dans une âme d'artiste les grandes harmonies de la nature, et mieux encore, ces séries des Meules, des Peupliers, des Cathédrales de Rouen, des Nymphéas, etc., prises chacune dans la gamme des accords que leur fait l'heure différente, prouvant ainsi à quel point les procédés modernes d'invesligation scientifique pouvaient multiplier la puissance expressive et [)oétique de la peinture.

Si nous nous sommes attachés de préférence aux débuts de ce maître, c'est qu'ils nous intéressent, en dehors du cas particulier de la formation d'un artiste qui comptera dans notre temps, pour l'histoire même des origines de l'impressionnisme.

Relisez les noms que nous avons prononcés à cette occasion : C'est Troyon ou Millet, Corot ou Courbet, Isabey ou Jongkind, sans parler des parents d'Angleterre et d'autres encore. Telle est la généalogie de ces bâtards inconnus, sortes de chemineaux de l'art qui s'installaient eu intrus dans l'Ecole, où le grief le plus grand qu'on leur faisait était justement d'être des sans-famille! Des classiques et des romantiques, des naturalistes et des réalistes, vous trouvez toutes les précédentes formes d'art parmi leurs ancêtres. Leur fdiation est donc

LA PETXTTRE. 273

régulière; ils sont le produit direct et légitime de la tradition. C'est que rimpressioimisme est raboutissement logi(|ue de toutes les formules antérieures. 1 avatai' dernier que doit traverser 1 histoire du paysage au xix'' siècle avant d'avoir épuisé tout le champ de Tobseivation et de revenir à son point de départ synthétique et imaginatif. Car, de tous ces vastes esprits contemplatifs, de tous ces yeux ouverts sur les spectacles du monde avec une intelligence clairvoyante et sympathi(|ue devait surgir, parunecouîbinaison savante, une vision nouvelle si éveillée, si subtile, si affinée, qu'on n'en pourrait dépasser l'acuité.

Pour bien comprendre leurs ambitions et déterminer leur rôle, il faut maintenant diviser ce petit groupe en deux parts et distinguer, bien que j)lus d'un ait traité 1 un et l'autre genre, suivant qu'ils ont abordé Tétude de la nature ou celle de l'homme.

Parmi les paysagistes, autour de Claude Monet, nous avons cité Cézanne. Pissarro et Sislev. Le premier, grand ami de Zola qui le soutenait ainsi que Manet, est aussi plus proche de la vision de celui-ci comme de sa technique. Il y a, toutes réserves faites, parenté entre leur façon respective de comprendre le paysage. C'est, à vrai dire, le plus contesté encore de tout le cénacle, comme le plus prisé de ceux qui en sont les fervents. Avec un dédain paradoxal de ce qui constitue la transcription des formes, il se distingue dans ses paysages et ses natures mortes par des recherches de matière et de justes tonalités. Sisley, œil infiniment délicat, aérien, léger, sensible à un rare degré aux accords de la nature, partit lui aussi de Corot et épousa un instant la manière aux verdures grasses de Daubignv avant d'acquérir toute sa personnalité. Anglais d'origine, il fut un de ceux qui semblent s'être assimilé le plus heureusement les hardiesses des transparences et de la touche des maîtres paysagistes anglais.

Camille Pissarro a été peut-être l'impressionniste le plus terrible. C'est évidemment lui qui a dirigé contre le groupe les anathèmes du gros public et fourni le motif des plaisanteries faciles des revues de fin d'année. C'est qu'il a été sinon l'inventeur, du moins le lanceur du potnlillismc. Ceci demande quelque explication.

Au cours de son ('volution j)ersonnelle, Claude Monet était parvenu à fixer en principe le j)rocéd('' de la dinston du Ion. Ce n'était pas là

BKALX-ARTS. ifi

27/i EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

en soi une chose tout à fait nouvelle et, pour rester dans notre époque et dans notre pays, Delacroix ne s'en était-il déjà point soucié? Mais Cl. Monet appartenait à une génération tout imbue des idées scientifiques et il allait appliquer à l'étude de la nature les méthodes analyti(|ues de la science.

Ghevreul aVait déjà posé la loi physique du conlraslc mmallani' des couleurs. Qu'on nous permette d'en résumer ici la donnée et les conclusions. Les six couleurs du prisme (l'indigo ne devant être considéré que comme un dérivé du bleu) se réduisent à trois couleurs primordiales : le bleu, le rouge et le jaune. Pour arriver à l'unité de la lumière blanche chacune de ces trois couleurs appelle les deux autres, c'est-à-dire que le bleu appelle le rouge et le jaune qui, réunis, donnent l'orangé; le rouge appelle le bleu et le jaune qui, réunis, donnent le vert; le jaune appelle le bleu et le rouge qui, réunis, donnent le violet. Et il avait constaté par ses expériences, remarques déjà faites par Gœthe et par Monge, nous dit Gh. Blanc ^'^, que l'œil ajoutait de lui-même à chaque couleur sa complémentaire; c'est-à-dire que pour l'œil une tache rouge s'auréole de vert, une tache verte, de rouge, une tache bleue, d'orangé, etc.; ou que, si vous retirez vos yeux après avoir fixé dans la lumière une forme rouge, vous la voyez aussitôt reproduite dans la chambre de l'œil en vert, soit avec sa couleur complémentaire. Il en concluait que la juxtaposition de deux couleurs complémentaires produisait leur exaltation réciproque, de même qu'on arrivait à l'achromatisme, à l'anéantissement du ton par leur mélange.

De là toutes sortes d'observations pratiques au point de vue de la peinture sur ces questions d'ordre physiologique de la vibration des couleurs : accords des semblables, analogies des contraires, etc., vérilables problèmes optiques qui passionnèrent les esprits des artistes portés à l'analyse, à un moment même où la nouveauté des découvertes du daguerréotype et de la photographie fixait l'attention.

Ge mélange optique, formé de la juxtaposition, imperceptible à quelque distance, des tons qui doivent former une leinte, ce procédé

''^ (j1i. Blanc, Granmidirr dis orls du dessin ,

ingénieux par lequel on arrivait à décupler la puissance expressive du ton, ([ue Delacroix emploie avec une belle science orchestrale, CÀ. Monet, k son tour, incomparable harmoniste, s'en servit méthodiquement, divisant chaque teinte de la nature par ses tons initiaux, pour arriver à rendre, par cette exaltation simultanée, toute la splendeur de la lumière, tout l'éclat suraigu des apparences colorées. On peut se rappeler que c'est à ce procédé, prôné par Ruskin, que les préraphaélites anglais doivent l'intensité de leurs effets lumineux de plein air.

n^-ve de V \i-t un et iiindenie.

JoNOkiNn : PaliiicLirs on Ilollando.

Ce principe de la division du ton, dég('néré en système, fit naître le pomlillmnc, inventé par Georges Seurat, comme le moyen d'analvse le plus propre à traduire la complexité des phénomènes lumineux. Pissarro, esprit curieux, ouvert, facilement impressionnable, dfijà louché à Londres par la fantasmagorie de Turner, Pissarro adopta le nouveau système avec ardeur et lança le petit groupe des possihilislca. dont les expositions durèrent quelque temps. Le pointillisme, ce j)endanl, conserve encore quelques adeptes, comme M. Signac et le peintre belge Théo van Rysselberghe; il a eu aussi, dans ses principes fortement amendés d'ailleui's, une recrue exceptionnelle avec M. Henri Martin.

Mais Pissarro ne s'attarda point trop longtem|)s dans ces exagérations systématiques; il revint, plus dégagé peut-être par ces essais, a ses vergers, a ses champs, a s(s polag-ers d"lle-d(^-France ou de

270 EXPOSITION DE 1900. ~ lîEAUX-ARTS.

Normandie. (Fini charme intime, fort et vigoureux, mais un peu rude et terre à terre, traités simplement par un métier solide et sûr, sans prétention poétique, mais plutôt comme de la bonne prose rui'ale. Il est remonté, ces dernières années, avec ses prises cavalières des boulevards parisiens, avec ses vues de Rouen et surtout avec celles des Tuileries, vers le souvenir de son premier maître Corot, qui l'a pénétré cotte fois de sa légèreté et de sa grâce euveloppante.

Ajoutez Lépine, qui se fit une manière très délicate et personnelle dans la voie de Corot, après avoir été quelque peu troublé, lui aussi, par Jongkiiul; (luillaumin, plus pi'ès de Monet, talent mâle et un peu brusque; Albert Lebourg, un des plus charmants et des plus rares harmonistes, Vignon, el , parmi les plus jeunes, MM. Maufra, Lebasque, Moret, Luce, etc., vous aurez la ])etite phalange des paysagistes avec ses derniers adhérenis.

Les peintres principaux de la figure humaine sont, avec Manet, MM. Degas et Renoir. On ne peut pas, en groupant ces noms, imaginer trois natures plus dissemblables, bien qu'unies par certaine communauté de tendances et d'idées. L'un, tout objectif, comme indifférent, devant le spectacle des êtres et des choses, à tout autre sentiment que celui d'une satisfaction purement organique; le second, observateur implacable, ironiste cruel sous ses jU'éoccupations pittoresques, sous la richesse brillante et originale de son instrumentation colorée; le troisième, impiiel, changeant et inégal, mais plein de sensibilité et heureusement doué de ce don divin : le charme.

Les origines de M. Edgar Degas le placent à côté de Fantin, de Legros,deWhistler, en plein dans ce milieu épris des réalités vivantes, mais non moins épris des maîtres. Car ce sont les maîtres anciens qui l'ont élevé et l'Italie qui a été son éducatrice. On a pu voii", galeries Durand-Ruel, certains morceaux de ses débuts, instructifs déjà par la tenue du dessin et le sentiment des coloi'ations <lélicatement accordées. L'Exposition centennale nous a fait connaître égalenient le curieux tableau du musée de Pau, un Cotnploir de colon à la ]\ouvelle-Orléans, étude d'intérieur et de physionomies où l'artiste montre déjà cette naïveté supérieure et consciente qui va droit à la mimi([ue vraie, à l'attitude juste etéchap[)e, parle souvenirdes maîtres.

Li PEINTURE.

àrei)i[)rise des rliéloriciens et des aniplificaleurs. Ce [iremier tableau de mœurs, jjres(jne de penre, est vu avec 1 œil (Tuu priinitd.

C est ce (|ui a attache' M. Degas, d'un culte devenu chafjue jour [)lus étroit, à la grande figure d Ingres. Legros, le farouche réaliste dautrefois, élait venu également à ce maître [>ar le même chemin. Les vrais héritiers de son crayon sont là.

Baschet , édit.

Degas : La Répétition.

ïnspiraliou, toutefois, ne signifie point pastiche: la personnalité de M. Degas s'est aflirmée non point seulement par une interprétation différente des formes, mais par une conception morale du monde qui témoigne d'une tout autre mentalité.

Le dessin dlngres s'attache surtout à la modulation des contours; celui de Degas accuse, avec fermeté et décision, les contours et en plus les volumes. Et, ce qui com[dète la physionomie de cet art singulier, c'est le sens le plus subtil, le plus ralliné des colorations : contrastes aigus, accords délicats, accompaguements profonds. Il joue des tons purs et des neutres en musicien consommé.

La collection Isaac de Gamondo , qui , par l'effet d'une très noble et très

touchante générosité, appartiendra un jour à la France, montre dans sa puissante variété cette œuvre exceptionnelle, depuis les peintures souples et poussées des premiers temps de son développement personnel jusqu'aux lar[j[es sabrures, hachées, violentes et heurtées de ses derniers pastels. On y voit en même temps tous les sujets (|ui ont inspiré son esprit d'observation pénétrant et sa verve acérée et mal contenue : jockeys, qu'il prend à Géricault et (pie lui emprunte Lewis Brown, avec leurs casaques bariolées et leurs chevaux dont l'allure est si hautement comprise; coulisses de théâtre, avec leurs lî(jurants ridicules; et surtout ce monde des danseuses devenu après lui un des sujets favoris interprétés par l'art moderne, dans lecjuel, près de la vérité parfois la plus douloureuse, s'exhalent d'un accord de gestes, de tons et de lignes, des accents d'exqiiise et mystérieuse poésie. Mais c'est à contre- cœur, semble-t-il, qu'il se laisse séduire par la grâce féminine, car le voilà maintenant chez les Blancimseuscs, attiré parles rapports des linges, des étoffes claires, les gestes des repasseuses, sans épargner, dans une sorte d'humour à froid, le caractère vulgaire des ligures; vous le retrouvez, ici, dans les cafés de Montmartre, paVmi les filles aux faces abruties et canailles; là, mieux encore, dans lintimité des salles de bains ou des cabinets de toilette. C'est l'Olympe où il prend ses mythologies, où il célèbre la beauté nue, se peignant, s'épongeant et s'essuyant au sortir du tub, en toutes sortes de poses et d'attitudes qui ne répondent guère à celles que donnent les modèles ])rofessionnels chargés d'incarner Vénus, Diane ou Artémis et qui ne sont point inscrites dans le vocabulaire habituel des ateliers. On dirait qu'il met je ne sais quelle joie mauvaise à détruire le vieil idéal masculin. A ce titre, cet observateur clairvoyant, sagace et féroce, est le précurseur du genre r- rosse?? qui a sévi(juelque temps sur ^rla Butte ^•. De lui proviennent à divers titres, Forain, peintre et pastelliste à l'occasion, mais qui se spécialise dans le dessin humoristique ou la charge; Toulouse-Lautrec, harmoniste délicat, exagérant encore la recherche du caractère sur des types pris dans les bas-fonds sociaux; le peintre et dessinateur Gh. Maurin, et par quelques côtés avec une tendance plus robuste et plus populaire, le dessinateur Steinlen, etc.

La physionomie d'Auguste Renoir fait absolument contraste avec

LA PKIXTURE.

]a |necé(loiile. Avec lui plus d'ironie ou de pessimisme, mais au contraire l'optimisme le plus attendri. Né à Limoges, où il débuta dans des travaux de céramique, il vint à Paris en 1869 et entra à Tatelier de Gleyre; il y connut Cl. Monet,Bazille et Sisley. Son premier Salon date de 186 A, et il participa aux expositions ollicielles jusqu'en i8(jo,

Revue L'Art décoratif.

liENoin

l'égulièrement et simplement, sans afliclier d'allures révolutionnaires, loul aux inquiétudes respectables d "un artiste vraiment ému et consciencieux, troublé par l'image si mobile et si changeante de la vie. Car il a aimé la >ie. Il a aimé les entants, les femmes et surtout la jeune tille, cette tleur encore en bouton: il a aimé les Heurs et les paysages.

280 EXPOS]TIOr\i DE IIIOO. - BEAUX-ARTS.

et il a voulu [)Giii(lre la jnil[)i3 des chairs et la [)ul|)e des pétales, les lèvres charnues, les cheveux dorés, et Téuiail Irais des yeux. Il a choisi tour à tour, suivant le cours de ses inspirations, des scènes po[>uUiires [>leines de simplicité et de honhomie, sans la moindre pointe de malice : scènes de hal puhlic, de ^guinguettes, l'êtes champêtres, que traversent, dans lamohilité delà vie agissante et instable sous la lumière, de tièdes et légers effluves amoureux; on encore des enfants et des mères, des groupes élégants dans la clarté ambrée des salles de spectacle, des fillettes très sages qui jouent du piano, ou des baigneuses d'une grâce un [)eu troublante, qui avancent leurs jolis corps nacrés dans les eaux. Inégal, comme tout artiste primesautier, changeant comme tout artiste ému par la diversité des spectacles, il s'est tour à tour appuyé sur les maîtres les plus divers : tantôt Watteau ou Fragonard ou Lawrence, en des harmonies chaudes, noyées, ])rofondes, d'un charme très singulier, tantôt, dans une donnée toute différente, Ingres ou même l'école de Fontainebleau, recherchant alors la précision des contours, les belles matières glacées, le dessin ferme et le modelé dans le clair.

Il a formé (pielques élèves, dont les uns ont varié entre Degas et lui, comme l'Américaine Mary Cassait, peintre et graveur, qui a rendu avec tant de gracieuse vérité les jeunes enfants, ou M'*'" Dufau, qui a gardé la trace de ses enseignements et de cet idéal attendri en des visions de femmes nues dans des paysages. Il faudrait citer aussi M. Abel Faivre et M. d'Espagnat, porté volontiers vers le décor.

Le groupe des impressionnistes comprenait encore deux personnalités plus discrètes, qui ont également étudié la figure humaine; on ne saurait les oublier. L'une est la belle-sœur de Manet, Berthe Morizot, qui figure souvent dans ses toiles et qui ajoulait à la compréhension artistique de son beau-frère, je ne sais quoi de plus délicat, de plus subtil, de tout à fait féminin; Tautre est Gustave Caillebotte, plus illustre par sa donation que par sa peinture, dont les Raboteurs de par qi/ et soulevèrent tant de rires en i 8^5 et qui nous paraît à nous, entre Manet, Cézanne ou Pissarro, imitant l'un dans ses figures, l'autre dans ses natures mortes, le troisième dans ses vues cavalières, comme un artiste sérieux, attentil , peut-être trop sage.

Maintenant, quel était le prog^raimiie conunun de ces artistes, si dissemhlal)ies sous leur commune dénomination? ( hieiles étaient leurs amlntions et comment les ont-ils réalisées?

Leurs [)réoccu|)ations ont été de divers ordres, suivant qu'ils se mettaient en l'ace soit de Ihomnie soit d(i la nature, suivant qu'il salissait du sujet, de la vision ou des moyens d'expression.

B;isrli,>i. .••.lu.

M"° Berllié Moiuzot : l'orlrait Je lomiuc. {Musée du Luxcmbuuyg.)

Dans le premier cas, en lace de 1 homme, ils ont voulu, après Géricault, Delacroix, Millet, Courbet, Fantin ou Legros, fixer l'expression de l'humanité de leur temps; ils ont poursuivi 1 entreprise du réalisme, en la jj^énéralisant, en la complétant sur certains points.

La vie rurale ou populaire avait l'ait Tobjet |)resque exclusif des recherches antérieures, du moins pour la catégorie des peintures de style;

•28-2 EXPOSITION DE 1900. - BEAI X-\RTS.

ils oui, (Ml plus, |H3iiélré dans tle nouveaux milieux, daiisia vie urbaine et bourgeoise, dans le groupement social où Tartisle et son j)ublic lial)ituel se meuvent plus particulièrement. De ces sujets, dont la plupart furent longtemps abandonnes au genre ou à la caricature, ils ont créé des œuvres de baute portée. Et ils nous ont ouvert les yeux non seulement sur certaines classes sociales, sur certains aspects de riiumanité, mais encore sur l'Iionime même. Car ils ont protesté contre la gesticulation théâtrale et fausse, transmise de génération en génération parles écoles, les académies, les ateliers, les modèles et même par les musées, de|)uis que nous avons converti les grands gestes des décorateurs italiens, nos premiers maîtres, en pantomime de tableaux vivants ou de corps de ballet. Ils ont voulu enfin faire l'œuvre d'assainissement que tentait à leur côté la littérature avec Zola ou les frères de Concourt, Flaubert 6\i Cuy de Manpassanf.

En ce qui concerne la nature . leur champ était plus étendu. C'est que nous ne la concevons pins sans doute comme aux premières heures du xix"" siècle. Si la connaissance de l'Univers est transmise à notre entendement, divisée parlés canaux respectifs de nos organes, comme si à chacun de nos organes corres[)ondait un univers particulier, nous avons pourtant conscience de son unité, car ces mêmes organes se concertent dans un parfait accord pour la reconstituer dans notre cerveau.

En face d'un spectacle de la nature, le charme que nous subissons ne provient pas exclusivement des objets que notre sens visuel peut percevoir, il est fait, sans même nous arrêter aux impressions morales que nous apportons, il est fait de frissons, il est fait de bruits, il est fait d'arômes, il est fait surtout de ce perpétuel mouvement des éléments qui passent, des souflles qu'on ne peut palper ni percevoir, du vol lourd ou rapide des nuées, de la masse fluide dans laquelle notre terre est plongée et surtout des jeux et des caprices de la lumière qui modifie à tout instant l'aspect du monde.

Et tout cela, il faut le rendre avec quelques petits tas de couleurs alignés sur une planchette. Car Tambition de chacun des arts, correspondant à chaqne organe, la musique, la sculpture même, mais surtout la [)einture, (jui est chargée de donner les apparences de la

LA PEIATLRE.

vie, et (liiiis celle lornie d'art, le paysage, (jni lente trexpriiiier la vie de l'enseiiihle. chaque art a voulu, à lui seul, réaliser cette unité de sensations, et nous donner, par la magie de certains artifices. Tillusion que nous sommes en communication avec le monde extérieur j)ar tous nos organes réunis.

Rniie de l'An nnnen el moderne.

Degas : A la toilette

Dans leurs analyses eu apparence les plus utinutieuses, les paysagistes antérieurs avaient, au fond, formé des visions syuthéliques. résumant en raccourci une impression l'ecue ; ils s'étaient attachés plus spécialement à fétude de ce (pi On peul appeler les éléments fixes (lu j)avsage. les terrains, les arhres. les rochers, les constructions, les eaux. Alîinanl. suhlimanl la vision de leur> plus audacieux ou de

28/i EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.

leurs plus subtils devanciers, doveloj)|>aiil la liberté, la rapidité et la décision de Técrilure de manière à pouvoir saisir dans leur instabilité les effets les plus l'ujiitifs, les ini|)ressionnistes ont considéré (buis la nature surtout ces éléments mobiles de la lumière, de Tatmosplière, (pii donnent la vie à toute l'ossature inanimée du paysage comme le sang porte la vie sous Tépidenne ; ils ont voulu fixer les barmonies de la nature telles que, dans la réalité, elles se présentent à nos sens réunis.

De plus, ils découvraient des s])ectacles nouveaux ou imprévus ou (juon n'avait encore considérés (|u'imparfaitement, tout un paysage inédit, exclusivement moderne, de villes, de rues, de gares, d'usines, de bouille, de 1er et de fumée, et ils nous présentaient les s[)ectacles accoutumés sous des points de vue nouveaux, grâce à des mises en toile plus variées, c'est-à-dire au déplacement plus fréquent de la ligne d'borizon, à l'encontre des traditions invétérées de 1 école qui considéraient toujours la figure ou le paysage sur le même plan babituellement convenu.

C'est là que se manifesta particulièrement rinlluence de l'estbétique japonaise. Car c'était le moment où les estampes de ce pays conmiençaient à être observées autrement (|ue comme des objets de curiosité, où les frères de Concourt les recueillaient, où Burty les étudiait, où Bracquemond et (iazin s'en inspiraient pour leurs travaux céramiques. Cette influence se marque, en même temps, dans le domaine de la technique : ils prirent aussi aux Japonais l'audace de leurs barmonies de tons francs juxtaposés et grâce à eux ils rendirent la fraîcbeur et léclat au ton qu'on avait trop oublié jusqu'alors au profit des valeurs.

Enfin, ils tentaient de porter sur les cboses une vision neuve et ingénue, à l'abri des souvenirs obsédants du passé, ils s'efforçaient de supprimer la calligraphie picturale, le beau métier de virtuose qui fait toujours penser à l'ouvrier devant l'œuvre, au lieu de vous laisser tout entier à l'impression du spectacle représenté.

Jusqu'à quel point ces ambitions furent-elles réalisées? C'est là ce qu il est pour le moment encore imprudent de vouloir déterminer. li sufiirait déjà qu'ils les aient conçues pour qu'ils aient le droit de compter parmi les émancipateurs de l'art moderne, parmi les conti-

niiateurs des vraies traditions nationales et les fondateurs de Tart à venir.

L'étendue que prenait leur influence dans l'école, à l'heure même des violences, des persécutions, des |)ires préjugés, est le témoignage le i^liis |U'ol)anl de rim|)ortance ^\[\ rôle ([n'ils remplissaient.

L'ÉCOLK DU PLEIN AIR. — BÂSTIEN-LEPAGE. — ACTION DE CET ARTISTE ET DE SES DOCTRINES SUR L'ECOLE. — RAPPROCHEMENT AVEC JULES BRETON. - SUJETS NOU- VEAUX PRIS DANS LA VIE MODERNE ET DANS LE MONDE DU TRAVAIL. — INFLUENCE DES EVENEMENTS ET DE LA LITTERATURE. — ZOLA; LE PEUPLE ET LA FOULE. — IDÉAL DÉMOCRATIQUE ET SOCIAL : LA FOULE ET L'INDIVIDU; LA FAMILLE; A. ROLL ET E. CARRIÈRE. — IDEAL POPULAIRE ET RELIGIEUX. — INFLUENCES EXTERIEURES EN FRANCE ET À L'ETRANGER; L'ÉVANGELISME DE TOLSTOÏ ET DE DOSTOIEWSKV. — J.-C. CAZIN. — DÉVELOPPEMENT MOMENTANE EN FRANCE ET \ L'ETRANGER DU RAJEUNISSEMENT DE LA PEINTURE DE SUJETS RELIGIEUX. - AUTRES FORMES D'EXPRESSION DE LA VIE MODERNE : LE CC CARACTÉRISME r ; J.-F. RAFFAËLLi; P. RENOUARD. — SCIENCE ET IMAGINATION, FANTAISIE I ALRERT BESNARD ; J. CIIÉRET, WILLETTE.

L'influence de l'impressionnisme en dehors du groupe étroit de ses adhérents s'est manifestée sous une forme particulière qui a pris une extension considérable dans notre école. G est le compromis qui est resté célèbre dans l'histoire sous la dénomination d'école du plein air. transaction entre les doctrines scolaires et les audaces des novateurs, que les discussions passionnées dont ils étaient l'objet mettaient en évidence près de la jeunesse, volontiers prête à les écouter. Elle se produisit exactement à la même heure que le groupement des impressionnistes et lorma dans lait un juste milieu auquel furent heureux de s'attacher ceux ([ui voulaient se «loiiner des apparences libérales sans fréquenter avec les révolutionnaires.

Cette formule eut une vogue énorme. Pendant ([iiinzeansau moins, il ne lut (piestion que de plein au- sans ([u on sût bien exactement ce que l'on entendait par ces mots aux<[uels on donnait , comme toujours, une acception aussi vaste (pie conluse.

Elle se manifesta plus spécialement dans l'association du paysage et de la ligure, et le loiidaleiir cl principal l'eprésentant en a été Jules

Bastien-Lepago. Toucijante et intéressante physionomie que celle de ce jeune artiste, brisé à trente-six ans, en plein talent, en pleine force, en plein succès, à l'heure peut-être où plus maître de lui, affranchi de l'obsession des premiers enseignements qui, de son aveu, le ])oursuivaient malgré lui, il eut donné tout ce qu'on pouvait espérer d'une telle énergie, d'une telle foi, d'une telle sincérité, d'un tel amour si naïf et si vrai des simples beautés de la terre natale! Mais durant toute sa carrière il lutta entre l'application de vérités qui lui apparaissaient chaque jour plus évidentes, et des habitudes contractées au cours de son éducation scolaire; il hésita entre le libre examen et le dogme; il ne s'évada point entièrement de l'église.

Pénétré profondément de la poésie familière du milieu rural où il était né et dont le charme lui parut plus vif quand les déconvenues de l'école le ramenèrent au village, il en trouva la première expression dans ce portrait du Grand-pere, exposé en 18-7/1, accueilli comme s'il était attendu, et que suivit l'année suivante cette petit-e Premihe communiante . tracée avec toute la candeur d'un primitif de Fhindre ou d'Allemagne.

Son échec au concours de Rome le ramena plus ardent encore vers la campagne aimée; il y prit les Foins (du musée du Luxembourg), la Bécollc (les pommes de terre, le Mendiant, V Amour an village, etc. , toutes œuvres qui, accompagnées d'une suite de portraits serrés, nerveux, pénétrants et justement admirés (^Simon Hayem, M""" Victor Kloi: , André Theuriet, Sarali Bernhardt, le Prince de Galles, M'"' Drouet), la plupart du temps dans le petit format des maîtres français du xvf siècle, si souvent adopté depuis, le mirent à la tête de la jeunesse. Et pourtant, quand le succès lui vient, il retourne comme malgré lui aux sujets scolaires, à ces prétextes historiques, rêvant ou tentant un M, un Christ au tombeau, un Diogme, une Ophélie, une Jeanne d'Arc, celle-là réalisée et exposée, qui fut discutée comme il se devait, car aucun ne trouvait absolument son compte dans ce mélange mal opéré de réalités très déterminées et de figurations imaginaires.

Sa préoccupation constante semble être d'avoir voulu concilier son double besoin de vérité et de poésie, de naturalisme et de mysticisme, et accommoder la nature avec les traditions.

Dans les Foins, où il avait voulu rendre la g^riserie de la nature, riiébetemenf d\ui être quasi priiinliF dans la splendeur diffuse du soseil et les vapeurs de la glèbe, dans la R(kolte des pommes de terre, qui sont ses œuvres typiques et sont désormais des toiles historiques, il est plus fi'anchement lui-même, mais peut-être encore veut-il trop dire, n'acceptant de rien sacrifier ni des détails ni de l'ensemble , soucieux de l'effet et en même temps de la perfection technique. On lui reprochait déjà vivement à chaque salon le défaut d'air et de perspective.

Quoi qu'il en soit, son œuvre exerça un prestige indéniable, prestige émané de cet ensemble de probité, de volonté, de candeur et de foi et aussi parce que ce compromis répondait au besoin de rajeunissement universel de la vision pittoresque. A ce titre, Bastien-Lepage, en face des intransigeances de l'impressionnisme, eut le même rôle que Jules Breton avait eu en face de Millet et de Courbet. L'art plus sociable, plus aimable, plus souple, moins systématique de ce maître qui avait entrepris la glorification du travail des champs avec une préoccupation de la plastique, du charme et de la poésie, avait pénétré bien plus facilement dans les masses et, parce fait, avait contribué très activement à répandre dans tous les milieux le goût des sujets rustiques. J. Breton avait parla renouvelé et approfondi le rêve de Léo])old Bol)ert, d'ex- ])rimer la beauté et l'harmonie dans les rapports des figures |>opulaires des campagnes avec le milieu qui les environne.

Bastien-Lepage est bien leur continuateur, (^omme eux il est un réaliste poétique, mais chez lequel le sentiment des réalités, conformément aux tendances nouvelles, est autrement personnel, de même que ses facultés d'observation sont plus pénétrantes et plus aiguës et que ses moyens d'expression serrent la vérité avec une exactitude plus scruj)uleuse.

A cette heure (1876 à 1877), Millet, Corot. Courbet venaient de se suivre dans la mort. Leui' œuvre, subitement grandie, produisait après coup une action (|ui s'exerçait au moment opportun. L'opinion était violemment secouée dans les milieux ai'tistiques par les discussions soulevées autour de l'impressionnisme. On déblatérait contre le bitume, la peinture noire; on voulait chasser tous les Bolonais de nos musées; Paul Mantz, notre maître à tous, proclamait le règne

bienfaisant du blanc et du gris. La personnalité de Bastien-Lepage fut accueillie de toutes parts comme le guide qui montrait la voie.

iKi^riM'i , cdit.

J. Bastien-Lepagr : «Pas mcclien.

Ses élèves et ses imitateurs furent iimombra])les. A Tétraiiger cett(; inspiration a été l'un des éléments principaux du développement ou du renouvellement de certaines écoles. Sans parler de l'infortunée Marie Bashkirtseff, la jeune artiste russe qui ne devait pas survivre à sou maître, et qu'on pourrait considérer comme appartenant plutôt à notre école, c'est : en Belgique, Léon Frédéric qui, avant d'atteindre à la

DEAIIX-AKTS.

personnalité si décidée qu'on lui connaît, a repris métliodicpiemeiit et inconsciemment le plan conçu par Bastien-Lepage de représenter en tableaux suivis toutes les scènes de la vie rurale qu'il étend à la peinture de la vie de l'ouvrier des villes. Parmi les Américains de Paris qui lui fournirent tant d'adeptes c'est, entre autres, Harrisson et son ArcacUe; parmi les Anglais, après Hawkins, naturalisé français, qui lui doit un de ses plus touchants ouvrages, c'est la jeune école de Cornouailles, avec M. Stanhope Forbes, Bramley, Bacon, etc.; en Finlande, c est Edelfelt; vous trouverez même des traces évidentes de cette influence en Allemagne, en Autriche-Hongrie et jusqu'en Espagne, dans les premiers tableaux de M. Sorolla y Bastida.

Mais en France, que de talents d'originalité diverse qui ont pris depuis une place plus ou moins importante dans notre école se rattachent à cette source !

Entre Bastien et Millet, Lhermitte reprenait cette grande tradition rurale en une suite d'importantes compositions peintes ou de moindres cadres de pastels et de fusains où il transcrivait sa vision objective des spectacles coutumiers de la vie des champs. Butin, au contraire, mêlant le sentiment à l'observation, créait ces tableaux de la vie dramatique des marins et des pêcheurs, d'un art grave, attentif, ému d'où naissait un large courant sympathique qui s'étendait en s'amplifiant jusqu'aux dernières générations.

Duez, attiré lui aussi par la mer, transportait pourtant ces méthodes de vision et d'observation a des milieux élégants de bourj>-eoisie , s'attachant de préférence à l'étude de la physionomie humaine, dans la lumière du dehors, se rapprochant, à l'occasion, de la manière des impressionnistes. Paul Mathey, a côté de ses figures de pêcheurs, se plaisait à des recherches d'efl*ets lumineux sur des portraits en action dans leurs milieux accoutumés. Doucet, plus mince, hésitait entre la vie des champs et la vie mondaine. Gervex appliquait les principes du plein air à la représentation de la vie bourgeoise, aux intérieurs, aux portraits, reprenant même d'une certaine façon les compositions de portraits groupés que Fantin-Latour avait reprises aux peintres de Hollande, pour les animer par le piquant d'un sujet ou d'une action déterminée i^Le Jury du Salon de peinture , La Rédaction de

la Rppubhque française) ; il inaugurait tout un .fjonre de peinture d'ateliers, de laboratoires, de cliniques, de pharmacie, d'un caractère tout objectif et représentatif, dans lequel l'esprit documentaire du temps trouvera des éléments pittoresques basés sur l'exactitude, dont les compositions foisonnent autour des grandes figures scientifiques auxquelles la reconnaissance publique se plaisait à rendre de publics

Revue L'Art décoratif.

RoLL : La Grève.

hommages. Après Gervex, Lhermitte peignait Sainte-Claire- Deville ou Claude Bernard, Brouillet, Charcot à la Salpêtrière, Edelfeit, Paaleûr dans son laboratoire , etc.

Nous retrouvons encore les mêmes préoccupations analytiques chez H. LeroUe, très modifié depuis; chez Dantan avec ses ateliers de sculpteurs et des mouleurs, prétexte à des notations de décolorations délicates; chez Gueldry, avec ses régales, ses abattoirs, etc.; chez H. de

Ricliemont, plus près du seiitimenl mystique de Bastien-Lepag^e, clierchant des efïels poétiques dans les effets lumineux; chez Fouric, plus réaliste dans sa Noce à Yport; cliez Tattegrain, qui enrichit et ravive un instant en l'élargissant le genre historique par l'apport paysagiste du peintre des sardiniers de Berck. En dehors de cette filiation plus directe, ne trouvons-nous pas également, impressionnés par cette compréhension des rapports de la figure humaine avec la nature. Sautai, qui renonce à ses notes colorées de la vie romaine pour noter, dans la modeste église de Lavardin, où prie quelque femme solitaire et recueillie, le jeu des blancheurs et des demi-teintes; Renard, qui suit ses traces avec ses baptêmes et ses processions de nonnes et ses scènes religieuses; Heilbuth, revenu, lui aussi, de Rome et des pompes surannées de la cour pontificale et que séduit la grâce des fraîches toilettes parisiennes dans de clairs paysages printaniers. Et nous pourrions ajouter des élèves de Jean-Paul Laurens, comme Dawant, qui abandonne quelque temps le drame et l'histoire pour aborder, dans ce même esprit, la réalité émouvante des scènes maritimes ou les accords des costumes et des ors dans la clarté diffuse des intérieurs d'églises; comme Albert Maignan, lui aussi, dans ses compositions nouvelles, mélanges de réalité et de rêve, rr allégories réelles 77, eût dit Courbet des Cloches, du Rêve de Carpeanx, de Y Absinthe, etc. ; comme leur niaître lui-même, Jean-Paul Laurens, qui s'affine au point de dédaigner les sonorités primitives de sa robuste et ardente palette méridionale pour tenter des effets de blanc sur blanc, comme dans ses Hommes du Saint- Office et échanger sa technique de gras et solides empâtements contre des méthodes plus apaisées.

On multiplierait sans se lasser les exemples, car l'école tout entière, ou peu s'en faut, se ressentit de cet idéal nouveau de préoccupations atmosphériques, de valeurs claires, de rr plein àvvii et de lumière. Et je ne cite à dessein ici que les représentations où la figure humaine prend une place prépondérante, sans m'arrêter au paysage proprement dit ; il poussa plus loin encore le parti pris de décolorations et d'enveloppe en des conceptions d'un esprit documentaire assez étroit et assez sec qui devait bientôt, comme nous ne tarderons pas à le voir, amener une réaction.

Nous enlroQS à cette heure dans une période plus active du développement politique et social de la nation. Déjà s'annoncent les premiers triomphes décisifs de l'idée républicaine. Le nouveau régime, fondé sur la mésintelligence des partis de réaction, maintenu par des compromis mais faussé dans ses rouages par ceux qui étaient chargés de les entretenir et de leur faire produire leurs effets, était mis définitivement dans les conditions régulières de son fonctionnement normal.

Basi-licl, nlit.

LuERMiTE : Le Viii.

Après le coup d'État avorté du 16 mai (1877), le renouvellement républicain des Chambres (1878), l'entrée à l'Elysée, l'année suivante, d'un président républicain, après le succès de l'Exposition universelle de i'878, premier témoignage oiTiciel en face des peuples du relèvement du pays, la nation prenait possession d'elle-même, l'idée républicaine se confondait avec l'idée patriotique, et le progrès de cet esprit civique, démocratique et laïque s'étendait, continu, avec un élan plus vigoureux après chaque obstacle vaincu.

C'était, dans \n vie sociale, la reprise du programme rationnel

de 18/18, mais, cette fois, en apportant plus de sang-froid dans la préparation des conquêtes, entreprises logiquement, rc sériées?? suivant le mot du grand tribun qui, après avoir incarné la conscience de la patrie, était devenu le plus puissant, le plus utile et le plus sage instrument d'organisation méthodique de son existence nouvelle.

Cette vitalité démocratique était traduite avec énergie dans l'ordre des manifestations de la pensée par le mouvement littéraire très intense dont l'expression la plus haute et la plus violente était alors Emile Zola. C'était, en effet, l'heure de ses grands succès. Les scènes réalistes aux outrances com me lyriques du Ventre de Paris ( 1 8 7 /i ) , de Nana ( 1 8 8 o) et surtout de F Assommoir (1878) exercèrent une vive influence sur l'esprit et la vision du temps. Ces ouvrages ne s'imposèrent point sans scandale, mais le scandale aida à leur succès. De plus, le théâtre ne tarda pas à les interpréter d'une façon plus concrète et à les répandre dans tous les milieux. Vient ensuite, avec un caractère épique plus marqué, Germinal (i885), au moment où se produisent les premiers de ces mouvements sur lesquels nous sommes blasés aujourd'hui, tant leur fréquence les a fait entrer dans les mœurs, mais dont l'opinion fut alors très fortement impressionnée, qui annonçaient l'ère des grands conflits entre les deux puissances nouvelles, obligées de vivre associées, mais toujours en défiance et luttant d'égal à égal : le Capital et le Travail.

On n'avait jadis étudié l'homme qu'à travers l'individu, Germinal le dépeignait dans les turbulences, les passions, les gestes de cet être anonyme qui va prendre la première place dans les sociétés : la Foule. D'autre part, la Terre, parue en 1888, créait, dans les exagérations brutales de son réalisme, une sorte d'exaltation triviale et puissante, célébrant la force, la richesse et la fécondité de la nature. C'est l'apogée du mouvement que Zola avait appelé lui-même le naturalisme, d'un vocable maintes fois employé — naturisme,' dirent aussi les peintres pour se distinguer des naturalistes d'autrefois — peut-être afin de se dégager de tout« compromission avec ce qu'on avait entendu par le réalisme, mais surtout pour souligner la tendance scientifique, physiologique, du roman ce expérimental ??.

Zola avait, dix ans plus tôt, nous l'avons vu, soutenu courageuse-

ment presque tout seul, les tentatives indépendantes de Manet. Les liens d'amitié qui l'unissaient avec Bastien-Lepage ne permettent pas de douter de l'inlluence que l'écrivain a pu exercer sur la direction d'un artiste si bien préparé à la recevoir. Ce qui est certain, c'est que la nouvelle école du plein air, comme le grou[)e des impressionnistes, se montra, nous venons de le constater, très favorable à l'expression des sujets nouveaux que les événements offraient à la pensée des artistes.

Biisclnn , cdil.

DuEZ : Le déjeuner sur la terrasse.

Ces tendances étaient affirmées au même moment par d'autres physionomies ori(>inales, assez distinctes de ces milieux. C'est ainsi que, en 1876, venu d'un tout autre point de l'horizon, de cette petite phalange des élèves de Lecoq de Boisbaudran ([ui avait fourni les plus hauts représentants du mouvement réaliste, Gazin, à peine débarqué de Londres, où il était allé professer près de Legros, exposait son Chantier à Boulo'pie. Après une suite de compositions semilégendaires, semi-po[)ulaires, sur lesquelles nous aurons à revenir, le

jeune artiste, qui s'annonçait déjà comme le peintre le plus attendri, comme l'ami des simples, des pauvres gens, des petits travailleurs, les chemineaux et des vagabonds, de même qu'il était l'hôte toujours ^mu des sites les plus ingrats de la nature, modestes potagers, landes lésolées, plages désertes, carrières abandonnées, célébrait bientôt, avec le Souvenir de /e(e (1881) dans une sorte de vision apothéotique où, sous le grand ciel étoile de la concorde étaient unis, sur les assises d'une sorte de temple en construction, le Courage, la Science et le Tiavail, les nouvelles ardeurs, l'espoir et la foi qui animaient cet élan général de la vie nationale.

Au même moment l'attention publique était attirée, d'un autre coté, vers un jeune talent qui allait bientôt s'imposer comme l'expression la plus typique de ce mouvement démocratique dont la forme définitive avait déjà été réalisée dans les lettres. M. Alfred RoU exposait, en effet, en 1877, son Inondation dans la banlieue de Toulouse, scène pathétique qu'il euqjruntait, comme jadis Géricault, à l'horreur d'un événement tout actuel; en 1880, suivaient sa Grhe de mineurs et, en 1882, le là juillet 1880.

Si les premiers tableaux de Gazin avaient surpris et déconcerté l'opinion, ceux de RoU firent bien autrement scandale. On y vit des manifestes sociaux et des programmes pittoresques. On croyait voir revenir l'ombre terrifiante de Courbet, du Courbet à la fois réaliste et cf communard?; qui avait déboulonné Napoléon après avoir tenté de supprimer Raphaël. Et c'était bien, en effet, quelque chose de Courbet qui revenait, un héritier, qui s'annonçait presque aussi mâle et plus alerte. Rien qu'elle s'abritât, dans les livrets, sous les noms de Gérôme et de Ronnat, c'était bien de Courbet et de Manet que descendait en droite ligne cette jeune inspiration vaillante et généreuse. Car Roll examinait, lui aussi, d'un œil attentif, clairvoyant et dégagé, les êtres et les choses dans le caractère pittoresque de leur réalité contemporaine, dans les aspects qu'ils prennent sous l'action des phénomènes lumineux et atmosphériques et, sans rien perdre des sûres acquisitions de ces recherches objectives, il tentait de fixer leur signification intime, de donner une image qui ne fût pas seulement extérieure et désintéressée , mais vivante et animée de la vie de sa génération.

Si sous ce premier rapport, au point de vue de la vision et du métier, par réclat de sa touche, la légèreté aérienne de son décor, M. Roll se rattache de près à Manet, hien qu'il ait moins de vivacité dans le ton et que, sous l'influence alors prédominante de Corot, il soit

Revue L'Arl décoratif.

Roi.i. : Maiula Lamctrie, fermière. {Musée du Luxembourg.)

plus volontiers porté vers la notation des gris, il se distingue de son idéal étroitement pittoresque . indifférent aux: préoccupations dont est chargée l'atmosphère morale de l'époque. 11 est, par là, plus près de Courbet sans en avoir sans doute la [)uissance, mais avec un sentiment d'émotion chaque jour moius contenu qui fait défaut au maître d'Ornans.

L'inspiration de M. Roll s'est partagée pour ainsi dire contradictoirement entre deux conceptions très opposées de la peinture de la vie. L'une, tout optimiste, dit avec un élan heureux de jeune mâle plein de désirs les splendeurs et les joies de la vie, la magnificence des chairs nues amoureusement épanouies dans la clarté d'une nature exubérante et complice. C'est d'une beauté toute sensuelle et animale qui évoque le souvenir du grand ancêtre des Flandres, Rubens. Acette forme appartiennent la Fêle de Silhie; les Joies de la vie; Femmes et Jleurs, de l'Hôtel de ville de Paris, la Femme au taureau, En été. et on y peut joindre ses superbes études de bêtes : En Normandie; Enjant au taureau, etc. L'autre manifestation de sa pensée, la dominante, celle qui persistera dans sa carrière avec une sympathie élargie par les événements, est au contraire plutôt pessimiste. Elle est portée vers la peinture des âpres devoirs de la vie, vers la peine et le labeur et vers ceux qui sont voués à l'effort, à la lutte, au Travail. Cette manière populaire s'exprime, à son tour, sous deux aspects. Ce sont tantôt de larges tableaux de conception générale et synthétique, traçant les scènes de l'existence du peuple dans le travail (le Cliantirr de Suresnes), dans ses revendications et ses révoltes (/a Grève"), dans ses anniversaires, ses fêtes, la glorification de son histoire présente (le lâ juillet 1880 , le Centenaire , la Pose de la première pierre du pont Alexandre III), dans le grand devoir universel du soldat, dans la guerre moderne avec son appareil nouveau, scientifique, tragique et morne, la guerre anonyme et unanime (^En avant). C'est dire que, parallèlement à l'œuvre littéraire do Zola , il entreprenait de son côté la peinture de la vie des foules.

Tantôt, passant du général au particulier, il j)récise son idéal populaire et démocratique en vigoureux portraits de types campagnards et plébéiens fixés dans le caractère propre de leur personnalité nommément désignée. C'est, pour que nul n'en ignore, Manda Lamétrie, fermière; Bouhey, cimentier, Marianne Offrey, crieuse de vert, ha femme Hagard , pauvresse , Louise Cattel, nourrice.

Dans ces dernières années, soit par suite des fortes commotions qui ébranlèrent la conscience nationale, soit par l'effet d'émotions d'ordre tout intime, sa sympathie pour les humbles a pris un accent plus pro-

fond, plus chaud, plus enveloppant, un sentiment plus pathétique et plus attendri. Ses tonalités claires et grises se sont colorées et assom- ])ries; c'est la période des Drames de la terre, Pauvres gens; Terreur; Crainte; Amoureux , Mère et enfants, sortant ainsi du domaine plus extérieur de la vie sociale pour pénétrer dans l'intimité des âmes simples et des humbles fovers.

Ueuie L'Ail àécuiutij.

RoLL : La femme uu Liuroiu.

Cette intimité du foyer, cette tendresse des mères, ces caresses des enfants, cette tiédeur grave, souriante et mélancolique de l'existence des petits groupes humains unis, comme depuis les premiers jours de l'homme, dans le cercle étroit de la famille, pour la défense

et pour la lutte, pour les peines et pour la joie et dans la marche incertaine vers l'inconnu, nul n'en a donné une expression aussi profondément sérieuse et émue que le peintre Eugène Carrière.

Si la personnalité de M. Roll s'explique dans son temps entre le milieu impressionniste et l'école du plein air, et comme une modification de leur idéal pittoresque ou descriptif dans un sens plus expressif et plus humain, celle de M. Carrière, issue originairement de l'école, s'est formée non point, certes, en dehors des tendances morales, mais à l'écart des préoccupations artistiques du moment, à peu près toute seule en face des maîtres du passé. Elle n'en a j)as moins été fortement discutée au début et classée bien gratuitement dans le clan impressionniste. Le public n'acceptait pas ses partis pris de pénombre et de mystère. L'entrée de la Maleniilc au Luxembourg causa, sui- l'instant, un scandale presque égal à celui de l'acceptation de la collection Caillebotte. C'était même une bonne plaisanterie, qui menaçait de devenir classique, de souffler sur cette toile avant de la regarder.

Ce parti pris de sfwmalo, comme l'appelait Paul Mantz, qui eu relevait les origines dans les décadents florentins de la suite de Léonard, a créé longtemps, en effet, un malentendu entre cet artiste et le grand [)ul)lic, long à préparer. Car il n'est pas admis qu'un artiste reste conséquent avec lui-même et si les marchands de tableaux réclament d'un même faiseur le même plat avec la même sauce, la badauderie bourgeoise et le snobisme mondain veulent être amusés par des ragoûts toujours nouveaux. On n'admettait pas que Carrière se maintînt dans ses harmonies en sourdine pour traduire le rêve profond, attendri et enveloppant, souriant et douloureux, formé en lui parla contemplation des choses si graves de la vie, comme si l'artiste n'était pas libre de choisir et de conserver les moyens qui lui sont propres du moment qu'il arrive exactement à sa fin.

Comprise aujourd'hui dans son idéal, admise dans ses procédés, cette figure originale peut être considérée comme une de celles qui ont conduit vers son rôle expressif et humain l'évolution marquée si puissamment par les principaux représentants du groupe réaliste. Car c'est bien la reprise et le développement, dans un sens moral plus déterminé, des tendances précédemment signalées de Cals, de Millet,

de Bonvin, (ie Fantin. C'est en face de l'œuvre de Roll, représentation plus spéciale de la vie extérieure du peuple, l'exaltation de l'intimité du foyer.

Elève de Gabanel, Carrière concourut même pour Home en 1876, année où il exposa aussi pour la première fois. Mais il avait subi de bonne heure de fortes influences qui combattirent efficacement en lui l'enseignement, d'ailleurs assez éclectique et libéral, comme on sait, du brillant académicien. Le hasard d'un séjour à Saint-Quentin l'avait mis en face de cet incomparable traducteur de la physionomie humaine, La Tour. M. Geffroy, l'historien attitré de Carrière, rappelle heureusement une observation fort juste de Edmond de Concourt attribuant à ce contact le sens si particulier des volumes, de la construction, qui caractérise la vision de Carrière. Il fut ensuite attiré parRubenset par Velasquez, c'est-à-dire par les deux plus extraordinaires praticiens et harmonistes, et bientôt il se créa, sous ces influences, une première manière à lui, très délicatement pittoresque, où de jolies colorations roses, blanches et bleues, jouent avec un éclat discret sur le fond brun des neutres et que relèvent de légers empâtements se fondant dans la transparence des frottis. Il suivait ces maîtres de prédilection, assez innocemment, il est vrai, et sans y apporter la persistance systématique que nous regrettons de constater chez certains bons artistes, voués à perpétuité aux accoutrements d'opéra comique empruntés au passé, mais jusqu'à donner alors à ses modèles, modèles enfants, il faut le spécifier encore, des déguisements qui les rapprochaient des modèles des maîtres aimés. Tels sont ces enfants à la collerette tenant ici un plateau, là un bock de bière, ou serrant un chien dans leurs petits bras, et ces fillettes blondes, les cheveux attachés de côté par un nœud rose, avec des petits airs d'infantes. Le souvenir de Velasquez le poursuit jusque dans son tableau des Dévideuses. En 1886, le Premier voile, en 1887, le portrait du sculpteur Devilkz marquent chez Carrière l'origine d'une manière de plus en plus exempte de coquetteries professionnelles, d'une manière sérieuse, tendre, attachante, et qui s'élargira avec un style chaque jour plus ample dans l'expression, et une signification morale chaque jour plus haute et plus générale.

Il sacrifiera dès lors volontiers ses primes qualités de coloriste pour accentuer avec énergie, au milieu de la buée mystérieuse et profonde qui plonge ses personnages dans le demi-jour de leur atmosphère spirituelle, ses facultés rares de dessinateur cherchant la forme dans les saillies, les épaisseurs, les volumes, — cries formes, dit-il, qui ne

E. Lcvy, odit.

Gaziis : Tobie. {Musée de Lille.)

sont pas par elles-mêmes, mais par leurs multiples rapports r^C), — avec un sentiment du modelé qui fait honneur à son premier maître, La Tour, et qu'on ne trouverait développé à ce point que dans Toeuvre d'un sculpteur.

Son idéal michelangelesque le rapproche alors de Rodin et aussi de Daumier. Il en a la puissante synthèse de lignes, les modelés souples

'') Giist. (ÎEKHun, Cyrricre, V Edition (Fart.

et fuyants, il a les courbes éloquentes de leur arabesque, leur caractère puissamment expressif.

Dès ce moment les scènes de famille passent des jeux d'enfants, des petits coins de chambre ou de salle à manger, aux baisers graves et inquiets des mères, aux tendresses toujours troublées par quelques secrètes angoisses. Ce sont des baisers du soir, des mères pressant leurs enfants dans leurs bras, de chères petites têtes blondes endormies sur le coin d'une table, des tendresses fraternelles oii les enfants ont déjà des airs réfléchis et songeurs.

Sous la poussée des événements, au contact de la vie et des hommes de pensée, son esprit impressionnable, mêlé aux choses de son temps, se modifie encore dans un sens plus général. Le TJmiIre de BrlJeville , le Christ en croix, le panneau pour la décoration de l'amphithéâtre de l'enseignement libre à la Sorboune correspondent à des préoccupations ambiantes de sympathie pour les milieux ])opulaires, de néoévangélisme moderne. De même, le choix de ses portraits marque, comme chez le peintre anglais Watts, la recherche d'une signification morale. Après Daudet ou Goncourt, Puvis de Chavannes ou Rodin, Verlaine ou Jean Dolent, G. Geofl"roy ou G. Séailles, c'est, en eff'et, le colonel Picquart, Elisée Reclus, Blanqui, Anatole France. Carrière prouvait ainsi une fois de plus par cette grande œuvre, qui est loin encore d'être close, tout ce que la vie, la vie actuelle, la vie quotidienne peut offrir à l'imagination des artistes de nobles images et de belles inspirations.

Nous avons observé à l'occasion des événements de 1868, que le mouvement démocraticpie et social manifesté dans les arts par un courant philosophique, scienlifi(|ue et réaliste avait vu naître en face de lui une contre-partie mystique et religieuse, issue de son côté, d'autres ébranlements de l'opinion. Le même contraste devait se reproduire au milieu des mêmes contradictions de la pensée. Tandis que, en face de l'œuvre réaliste et foncièrement laïque des Zola, des Flaubert et des Maupassant, s'étail formée toute une littérature réaliste aussi, mais mystique, avec les romans de Barbey d'Aurevilly, de Huysmans, de J. Péladan, ou les poésies de Verlaine, se produisait

dans Fart, en face du mouvemenl populaire reconstitué autour des diverses personnalités que nous venons d'examiner, toutes sortes de formules plus ou moins religieuses, mystiques ou symbolistes, un petit mouvement dont nous retrouverons l'expression plus particulière

dans les générations suivantes.

el luudcniv.

(iiziN : La fuilc en Kgypl.;

Toutefois, dès lors, à coté de ce catholicisme déliquescent, morbide et romantique, aussi proche de l'occultisme et de la magie que de l'orthodoxie, se dessinait un mouvement plus franchement ou plus purement chrétien, d'un christianisme sans dogmes, sans église, sans autorités et sans hiérarchie, un courant proprement évangélique. Cet état d'esprit avait été préparé en France par des éléments de toutes sortes. Dans la kitte, qui marquera le cours entier du siècle, entre la science et la religion, l'Eglise ou plutôt ceux qui tentaient de la rajeunir, de la mettre d'accord avec les idées et les mœurs du jour, s'essayait à certains compromis et s'appuyait étroitement sur le peuple. Ce courant de christianisme démocratique, de socialisme chrétien, déjà sensible en 18^18, se dévelopj)a à une heure où l'esprit laïque et l'esprit religieux se disputaient plus énergiquement la domination réelle, où TEglise semblait se relever sous l'influence d'un pontificat

BEACX-AUTS.

qui s'annonçait comme particulioiement hrillanl. Mais ce néo-évangélisme humanitaire, ég^alitaire et sentimental eut surtout son point (le départ, en dehors de ces tendances de politique religieuse, dans l'ordre des choses littéraires et trouva, du moins, son instrument le plus puissant et le plus sûr de propagande et de prosélytisme avec le prestige considérahle exercé sur les imaginations, les unes troublées ou exaltées, les autres se cherchant un idéal moral, par les grands écrivains russes, Tolstoï et Dostoiewski.

Leur sentiment de pitié sans limite pour les humbles, les malheureux, les parias, les déshérités, tous les cr pauvres gens 77, les rr humiliés ?? ou les ff offensés 77 à quelques bas-fonds sociaux qu'ils pussent appartenir, leur amour du prochain poussé jusqu'à l'exaltation dernière de l'esprit de sacrifice, tout ce sublime altruisme évangélique pénétrait la pensée, d'autant plus profondément qu'on sentait dans ces livres un réel accent de sincérité, une abnégation complète des vanités littéraires, qu'on voyait qu'ils étaient dépouillés de tout artifice, de tout moyen à effet, de ces grosses antithèses romantiques qui, chez nous, dénaturent les Misérables ou de ce mélodrame de feuilleton qui a rendu illisibles pour l'avenir les Mystères de Paris,

En art, cet esprit de sympathie profonde pour les humbles associé au sentiment religieux avait trouvé une expression particulièrement haute et solitaire dans la figure de J.-F. Millet. Toute son œuvre exhale ce parfum austère, mystique et évangélique.

Pénétré des grandes et simples images de la Bible et des Evangiles, il en avait, nous l'avons vu, retrouvé la simplicité et la grandeur dans les actes coutumiers de la vie du paysan. Ce rapprochement se fait partout de lui-même dans son œuvre, sans sujet déterminé. Mais il précisa un jour cette association avec un caractère plus concret en transposant exactement dans le milieu rural contemporain une scène empruntée directement aux Saints Livres : l'histoire de Tobie, traitée déjà dans le même sens par Rembrandt, reprise plus tard par Cazin. Car Millet, dans sa lecture assidue de la Bible et des Evangiles, s'était rencontré avec le génie exceptionnel de cette petite Hollande protestante et républicaine qui, jusqu'à ce jour, au milieu des pompes et des magnificences catholiques de Tltalie et des Flandres, en avait

seul compris la haute signification humaine et divine et la grandiose simplicité.

L'héritage de Millet et de Rembrandt fut recueilli à la date où nous sommes par J.-G. Cazin.

llu>rl,ol, tMU.

Cazi.n : Jiiditli.

Bien qu'il ait été plus connu, à la fin de sa vie, comme paysagiste et qu'en effet, sous cet aspect, il occupe dans notre école une place à part, Cazin tenait beaucoup à son titre suranné de ce peintre d histoire ^5. C'était par là, d'ailleurs, qu'il avait débuté, mêlant, dès ses premiers salons, ses études réalistes et ses conceptions légendaires ou poétiques, les unes s'appuyant sur les autres et se pénétrant mutuellement.

Déjà en i8G3, James Tissot, dans son histoire de l'Enfant prodigue, conçue en une suite de ((uatre tableaux suivant le style narratit" des préraphaélites anglais et sous l'iniluence à la fois poétique et réaliste de ce milieu, avait travesti entièrement la parabole sacrée en

sujets tout modernes avec un certain piquant qui essayait de rajeunir la scène et Féniotion.

Caziu avait, lui aussi, été mêlé un instant à ce milieu britannique, mais il avait voisiné plus volontiers avec Burne-Jones, décorateur ingénieux et conteur délicatement ému. Et il tenait de sa nature propre et de son milieu primitif un amour profond des réalités vivantes, un sentiment l'are des accords et des harmonies du paysage. Sur lui la nature avait toujours un extraordinaire pouvoir d'évocation. Ses yeux clairs et pénétrants fixaient avec une sûreté métliodi(|ue l'image exacte des choses dans ce cerveau si savamment modelé par Lecoq de Boisbaudran que rien de ce qui s'y était une fois mai'qué ne s'en effaçait jamais. Mais ce cerveau où s'étaient amassés tant de rêves et tant d'images, vibrait au moindre contact de la nature et la peu- [dait, avec la candeur et la puissance d'une imagination d'enfant, du monde imaginaire au milieu duquel il vivait en familiarité quotidienne. Dans le petit royaume qu'il s'était constitué sur la dune aride d'Equihen, la moindre butte de sable, la moindre touffe de genêts, la moindre flaque d'eau évoquait nettement aux yeux intérieurs de l'âme les saintes histoires d'Agar et Ismaël, de Judith ou de Tobie.

Il faut dire qu'il lisait la Bible comme la lisaient Millet, Poussin et

Bembrandt, ses maîtres de jjrédilection. La Bible et les Evangiles étaient ses livres de chevet. Car il aimait les livres simples qui parlaient par images; il aimait les paraboles, les fables, les rr moralités :? et ses livres préférés étaient encore Homère et La Fontaine.

L'influence de Poussin et de Bembrandt se fit sentir de bonne heure sur son esprit. Au premier, il prenait Fordonnance auguste de ses lignes, la grandeur éloquente du paysage, la valeur expressive des tons, l'accord étroit des figures avec le décor; à l'autre, au grand magicien qui faisait jaillir l'or de la lumière de la brume opaque des cieux bas et pesants et de l'ombre lourde des ghettos, il empruntait cette simplicité familière, ce sentiment populaire, cette résurrection de la pensée évangélique transportée dans le milieu contingent qui l'entourait.

Cette tendresse fraternelle, cette pitié généreuse, ces ])remiers sentiments des devoirs de la solidarité humaine dont la vertu trans-

figurait dans son rayonnement de Inniière et d'amour toutes les plus misérables choses de la vie, toute cette clarté supérieure qui s'élève des Pc'lerms dEmmaiis ou du Bon Samaritain a illuminé, en effet, (Fun reflet bienfaisant l'œuvre de Gazin. Nul n'a environné d'une

IJaM-liel, nlil.

BiiSNAiîu : M'"" 1{. Jourdain.

atmosphère plus attendrie les choses les plus pauvres et les plus dédaignées de la terre et de Thomme, réunies par lui sous la splendeur infinie des cieux dans leur égale humilité.

Aussi, dans ces sujets qu'il emprunte aux livres sacrés ou plutôt dans ces sujets des livres sacrés qui se réalisent constanmient à ses

yeux sui' la dune uiélancolicjue et (îeurie (l'E(|uili('i», ce n'est point les fastes héroïques du peuple hébreu, ni h^s actes (hniloureux de la (Jurande tragédie chrétienne qui se déroulent à son iniajj^i nation exaltée, mais des scènes d'humhles détresses, d'angoisses intimes, d'obscurs dévouements, d'isolement et d'abandon. C'est Agar cl Umnél [)erdus au milieu des sables, le Drpaii de Tobie après les épreuves paternelles, l'exil des premiers humains chassés de leur Eden fortuné (la Terre), la fuite en Egypte des divins proscrits, et Judith, qui n'est plus pour lui la belle veuve du riche Manassé, mais une modeste et vaillante Jeanne hébraïque.

(ionformément aux habitudes simples, naïves et ingénues de son radieux guide, il place ses sujets en plein dans la vie de son temps, dans le décor familier où s'écoule la plus grande partie de son existence, avec les personnages qui l'entourent et jusqu'aux accessoires du costume qui leur appartient ou du mobiber coutumier. Tantôt employés dans leurs principes essentiels, tantôt combinés par un choix subtil et des arrangements exceptionnels, ces éléments pittoresques contribuent à concrétiser la scène ou à la dépayser.

C'est ainsi que Gazin rajeunit toutes ces vieilles légendes sacrées qu'on avait tenté sans succès de renouveler, sous l'impulsion de l'école orientaliste, par rada])tation des éléments empruntés à la vie des nomades du désert algérien, grâce à l'accent concret de la chose vécue, au charme toujours nouveau et imprévu qui est au fond de toute réalité lorsqu'elle est pénétrée par l'œil d'un véritable voyant.

Et à cette heure même où par une autre source plus large et plus abondante se répandait dans les esprits ce courant tiède de ferveur néo-évangélique venu de l'orient septentrional, à cette heure où commençait à rayonner la grande œuvre légendaire et naturaliste de Puvis de Chavannes, où se dégageait également le mysticisme de Bastien-Lepage, Cazin , reprenant la pensée de Millet avec un accent moins âpre, plus attendri et consolant, apportait une formule qui réalisait dans l'art cet idéal à la fois réaliste et poétique, religieux et populaire.

Après les ])remiers mouvements de surprise, cette formule fit fortune. A l'étranger comme en France, de divers côtés, des tentatives

::. Ll'vv, cdii.

Cazin ; Souvenir de fèk

analogues avaient été entreprises pour renouveler la source de l'art religieux, épuisée parles fastidieuses et plates répétitions des traductions scolaires. On eut recours, comme chez nous, — et sans plus de succès, — soit à l'archéologie, soit à l'ethnographie. En Allemagne, un effort intéressant fut tenté par M. von Gebhardt dans un sens plus expressif et humain en s'appuyant sur le souvenir des vieux maîtres locaux. Mais, préparé par ces essais et sous l'inlluence de Cazin, avec l'application intelligente des mêmes principes et un sentiment aussi sincère et ému de foi naïve, un jeune peintre de ce pays, M. von Uhde, reprenait heureusement cette tentative d'assimilation au milieu contemporain des épisodes de la vie du Christ. Ces nouveaux efforts couronnés de succès frappèrent vivement l'attention du public et des artistes et bientôt un courant religieux et populaire se dessina auquel participèrent les écoles les plus éloignées, les tendances les plus diverses, et chose curieuse, des talents surtout plus spécialement naturalistes. C'étaient Lhermitte, Duez, puis Dagnan-Bouveret et Burnand qui en demeureront l'expression la plus durable, l'américain Melchers, etc.

Les formules de Cazin ou de M. de Uhde ne parurent même pas à quelques-uns définitives. D'autres vinrent qui voulurent ajouter un enseignement immédiat aux scènes de la vie du Nazaréen. Sous l'influence, cette fois, du milieu littéraire, du roman russe et du théâtre Scandinave, un Norvégien, M. Skredswig, jusque-là robuste paysagiste et animalier, aflirmait la volonté de donner, dans le Fils de l'homme, l'interprétation nouvelle et l'enseignement immédiat que les grands écrivains du Nord, convertis en apôtres des temps nouveaux, tiraient de la doctrine évangélique.

Jésus, considéré comme le défenseur des humbles, des souffrants, des déshérités, comme le messager venu pour porter la parole d'amour et de fraternité, servait de figure symbolicpie à des esprits qui établissaient des rapports entre le puissant courant démocratique et socialiste actuel et la révolution occasionnée dans l'ancien monde par l'avènement du Christianisme. Non seulement le milieu dans lequel se développait Ihistoire de Jésus se rajeunissait en se transportant de nos jours, mais le Fils de l'Homme lui-même, abandonnant sa robe

blanche sans couture, dépouillant sa physionomie léjjendaire de beau sémite aux cheveux roux, empruntait le visage et le costume des classes prolétariennes modernes, de l'ouvrier mineur, |)uddlcur ou carrier, de celui qui fjiit aujounDiui le nombre, la foule et auquel tous les partis, paraphrasant la parole évangélique, viennent parler de fraternité, d'amour, de justice et d'égalité.

Cette peinture fit à son tour école, et dégénéra bientôt en exagérations réalistes et en paraboles outrées, — si Ton peut traiter d'école les derniers échos qui vinrent clore ce renouveau momentané de la peinture de sujets religieux. Jai parlé de M. Melchers. On se souvient sûrement de ses Pèlerins d'Emmails, où Jésus est assis entre deux paysans qui boivent ferme dans une salle d'auberge. On se souvient aussi de Y Hôte de M. Jacques Blanche, fourvoyé, lui aussi, un instant dans ce chemin périlleux; l'T/o/c, sous-entendu qui voile avec pudeur cette transposition un peu déroulante d'un épisode évangélique.

Ici, dans une salle à manger bourgeoise, simplement mais confortablement lueublée, au milieu d'une table proprement servie, le Fils du Charpentier est assis, en robe de chamlu'e japonaise et tenant un petit pain qu'il semble bénir; il est entouré de personnages divers parmi lesquels un vieux mouleur en blouse blanche avec un fez sur la tête, de grandes jeunes filles simples et élégantes et une fillette en toque d'astrakan se rendant à son lycée. M. Blanche doit bien s'amuser aujourd'hui lorsqu'il pense à ses anciennes velléités mystiques.

Mais l'exemple le plus violent et le plus caractéristique est celui qui fut fourni par M. Jean Béraud, jadis peintre de genre si spirituellement observateur des milieux parisiens, — qu'on se souvienne de sa Salle Grajfard! — avec sa Madeleine, agenouillée au milieu de rastaquouères à moitié gris de Champagne, et surtout sa Descente de croix. Cette allégorie réelle, eût dit Courbet s'il eût pu sans horreur fixer ses regards, sinon sur la peinture, du moins sur les enseignements qu'elle comporte, réunit autour du divin crucifié descendu du poteau infâme, un brave curé en soutane, des ramasseurs de bouts de cigare, des femmes en deuil et un pauvre gueux en blouse bleue, montrant le poing à la société, à la grande Jérusalem, pourrie de vices et d'iniquités, qui élève derrière la grande butte sacrée de Montmartre,

LA PEINTURK. 315

les cheminées noires de ses usines, les coupoles de ses théâtres, les toits noirs de ses gares ou de ses grands magasins.

Une dizaine d'années environ s'était écoulée depuis l'apparition des diverses manifestations spéciales que nous venons d'étudier. Du milieu

BascLcl , uilii.

J. lUFFAfcLLi : Les Forgerons.

des protestations et des admirations qu'elles avaient soulevées, des compromis de toutes sortes qui en étalent issus, de l'atmosphère brouillée et animée qu'elles avaient créée, naquirent de nouvelles combinaisons en vue de trouver une expression toujours plus proche de la vie moderne.

Les deux |)lus sig^nificatives , à coup sûr, furent celles qui correspondent aux noms de J.-F. Raiïaëlli et de Albert Besnard.

Le premier fit, si l'on peut dire, sa première communion artisticpie dans l'atelier de M. Gërôme, qui doit encore en faire j)énitence. A vingt ans il débuta au Salon, ina[)erçu ; et, a|)rès toutes sortes d'avalars pour gagner sa vie, toutes sortes de voyages, il commençait à trouver sa voie dans la direction des impressionnistes avec lesquels il fit campagne en 1880, et dont il garde, en les exagérant encore dans ses paysages, les habitudes d'abréviations libres et hardies. Enfin, en 188^, il affirma seul sa personnalité déjà toute développée, dans une exposition qui eut lieu 28 Iris, avenue de l'Opéra. Cette exposition comprenait 176 sujets dont deux sculptures et quelques eaux-fortes. Les peintures étaient classées en une répartition méthodique , sous des rubriques dont l'énoncé atteste un idéal également raisonné et méthodique dans la pensée de l'auteur. Le catalogue en était, d'ailleurs, suivi d'une sorte de manifeste-prog^ramme sur les mouvements de Fart moderne et sur le beau caractériste , formule par laquelle il résumait l'ordre de ses recherches.

Si j'essayais de rapprocher la figure deUaffaëlli de celle de Chenavard, nul doute que je n'obtinsse un succès d'effarement plus encore que de surprise. Et pourtant si vous comparez certains passages des déclarations de M. Raffaëlli des aphorismes classiques de Chenavard , vous découvrirez chez ces deux artistes, en apparence si éloignés l'un de l'autre, des conclusions qui ne sont pas sans analogie.

J'ai déjà dit le rôle que Chenavard assignait à l'art présent en regard de l'art du passé. Celui-ci avait donné toutes les formes les plus hautes dans l'ordre de la beauté plastique; nous ne pouvons plus lutter avec lui sur ce terrain et nous devons nous servir de tout ce qu'il a apporté à l'intelligence humaine comme de moyens d'expression pour atteindre un idéal nouveau qui est un idéal d'enseignement moral. Raffaëlli assigne un même sort à l'art du passé et une fin identique au présent et à l'avenir, rr Tous les moyens d'art du passé, dit-il, ne devraient être considérés par nous, artistes, que comme des moyens d'expression et jamais comme quelque chose d'admirable en soi. . . Que peut nous importer la beauté d\in art en soi, d'un métier

manuel quelque beau et passionnant qu'il soit? Ces métiers ne sont-ils suffisamment connus et en exemple dans nos musées ?t Et la lin qu'il assigne à Fart est une fin d'ordre philosophique, la recherche du

beau cf caractéristo ^ qui est c: le beau essentiel à une époque positiviste t et qui "doit être en même temps le l)eau naturel, le beau intellectuel et le beau artistique, menant comme fin au beau moral.- Il nous dit encore, pour le faire parler, toujours lui-même, que '-la recherche par les arts des caractères doit être la recherche des

lois morales et physi(|ues déterminant les individualités et les phénomènes de la nature 7? et les individualités, pour lui, Thomme moderne, c'est rrriionime plus (i^rand en raison, plus dégagé des fanatismes, l'homme scientifique t.

Je pourrais multiplier les citations pour justifier ce rapprochement entre le peintre des chiffonniers et l'auteur de la Chnle des religions.

C'est que l'un, avec sa forte culture de lettré, d'érudit, de mythologue, l'autre, avec son acquit mélangé d'intelligence primesautière défrichée à tout hasard, ils se placent tous deux, a quarante ans d'intervalle, à un point de vue spécialement philosophique et marquent chacun à leur façon, sous les formes les plus opposées, une tendance générale qui s'accentue chaque jour, à s'écarter de la formule de ff l'art pour l'art '' afin de réaliser l'idéal rêvé par Thoré de a l'art pour l'homme '?.

Ici, à dire vrai, il n'est plus question de la philosophie de l'histoire; nous sommes, comme eût dit Laviron, dans Vactualité a pleins bords.

Porlmits-types de gens du bas peuple , dit en débutant le catalogue de i88^ et il aligne, au-dessous de cette catégorie, terrassiers et fumistes , chiffonniers, marchands d habits, marchands de chiens et marchands de marrons, déclassés et buveurs d'absinthe, voleurs et receleurs, miséreux et loqueteux, qui n'ont de comparable que leur misérable décor, les portraits-types de lieux qu'il appelle Caractères de la banlieue.

Ce sont ensuite, à travers ce qu'il appelle ^^ études, fables, pantomimes et paysages?', les portraits-types de petits bourgeois, rentiers, employés, lecteurs du Petit Journal qu'il représente, celui-ci, devant la barrière qu'il vient de peindre, tel autre regardant ses soleils, ou qu'il réunit sous le titre de Scènes de mœurs, tels les Invités attendant la noce, venus au Luxembourg par le don Charles Hayem, la Promenade du chien, la Parade des saltimbanques , Discussio7is politiques, les Malades, etc.

Dans ces scènes réalistes, si j'ose employer ici ce terme, car il faut voir avec quelle verve et aussi avec quelle critique déliée et perspicace il juge les réalistes et les naturalistes , — comme ceux-ci d ailleurs avaient antérieurement jugé les romantiques — dans ces scènes caractéristes, dirai-je, pour me servir des propres expressions de l'auteur, il dégage avec une intelligence clairvoyante, une observation spirituelle

et méthoiliqiie. le pittores([ue expressif des choses les plus humbles et les plus dédaignées, comme avant lui avaient fait Gazin et bien antérieurement encore Hobbéma. Mais le grand paysagiste de Harlem se contentait d'être intime et familier; Gazin songeait en penseur ému et attendri ; Raffaëlli, avec une sorte d'humour personnelle , faite d'ironie dissimulée, tantôt bonhomme, tantôt pitoyable, éveille notre intérêt surpris et notre curiosité, un peu méprisante mais sympathique, pour ces misères et ces médiocrités.

Gette forme descriptive de notre société démocratique actuelle n'est plus traitée avec des préoccupations ou des tendances politiques ou sociales, sentimentales ou mystiques. Ge qui la caractérise, c'est un art conscient, un esprit d'observation critique, non point indifférent et tout au contraire intéressé et attentif où, suivant les termes du jargon philosophique employé avec un certain genre de coquetterie par notre peintre caractériste ^f le subjectif se mêle à l'objectif ?? et qui a pour ambition de laisser un portrait physique et moral de la société contemporaine.

Dans cet ordre d'idées, une physionomie très originale à signaler, bien qu'il pût paraître, au point de vue technique, plus à propos d'en parler à l'occasion de la gravure, puisque son œuvre appartient presque exclusivement au r blanc et noir 77, est le dessinateur Paul Renouard. 11 est célèbre par ses sériés sur la vie anglaise, qu'il a pénétrée plus intimement peut-être qu'aucun artiste indigène, et sur les événements les plus importants qui ont intéressé ou passionné notre pavs; entre autres, l'Exposition universelle de 1900, l'affaire Humbert et surtout l'affaire Dreyfus. Gelui-ci est plus quun peintre de la vie moderne, c'en est le journaliste supérieurement informé, le rej)orter extraordinairement intelligent et clairvoyant, qui, d'un regard vif et rapide de ce gros œil à fleur de tête auquel rien ne semble devoir échapper, perçoit immédiatement ce qui doit être vu et retenu de [)ittoresque, d'instructif, d'humoristique, ou même de grand et de ti'agique, car ce chroniqueur sait à l'occasion s'élever jus([u"à l'Histoire, et le note fidèlement dun crayon ferme, prompt et hardi, avec une puissance de vérité (|ui localise sûrement la scène et le milieu, silhouette énergiquement les personnages, accusant avec décision et précision les caractères et les types dans les races et dans les individus.

Gazin affectait toujours de considérer Paul Uenouard comme un ancien camarade de la c? petite e'cole'î; il peut être confondu, en effet, dans le groupe des élèves de Leco(| de Boisbaudran. Du moins, Ta-t-on heureusement choisi aujourd'hui j)our tenir la place de ce maître.

Tout autre, certes, est la physionomie de M. Besnard. Elle est essentiellement, elle aussi, moderne ou 'moderniste , si Ion veut, et de même consciente et clairvoyante. A 1 artiste s'ajoute un homme à idées, un esprit réfléchi et critique; c'est un des rares artistes ne craignant pas à l'occasion de formuler par écrit le résultat de leurs observations et de leurs réflexions. Car ils ne sont pas nombreux, depuis les grandes époques romantiques, les artistes qui nous dévoilent le travail intérieur de leur pensée ou nous guident à travers celle de leurs confrères. Ils y apportent bien souvent, comme en témoignera le rapport spécial sur la peinture à l'exposition décennale de M. Guillaume Dubufe, critique aussi avisé qu'organisateur ingénieux et habile décorateur, avec un esprit d impartialité qu'on leur conteste souvent à tort, des jugements sûrs et des points de vue inattendus.

La personnalité de M. Besnard est donc formée d'un singulier, complexe et attrayant mélange d'intelligence consciente, de faculté d'observation critique et subtile, d'esprit compréhensif et scientifique, si l'on peut dire, associé à une sensibilité organique exceptionnellement développée, le tout servant une imagination mobile, souple, impressionnable, facile à s'émouvoir.

G'est en i886 qu'il prit place dans sa génération par le portrait de Madame Roger Jourdain, qui, pour ne pas manquer à l'usage, provoqua son petit scandale. On n'a pas oublié cette jeune femme s'avançant, en robe de soirée, sur une vérandah, éclairée d'un côté par l'illumination rouge et or de la salle et de l'autre côté par la lumière froide et bleuissante de la nuit. Gomme toujours on cria à l'impressionisme. G'était l'anathème du jour. Il y en avait bien quelques traces réelles, mais le public criait : haro ! sans les distinguer.

Jusque-là, M. Besnard s'était, pendant dix ans, cherché dans l'histoire, l'allégorie, le portrait et jusque dans les sujets réalistes, comme le vieux Carrier — lui aussi! — du Salon triennal de i883. Elève de Gabanel et d'un artiste. .1. Brémond, confondu dans l'injuste

E. Lcvv, cclit.

Jules Chéret : La Musique.

LA PEINTURK. 323

oubli qui en a englouti tant d'autres, ce produit peu banal de l'Ecole des beaux-arts fut de plus pensionnaire de rAcadëniie de France à liome. H y resta jusqu'en 1879, après quatre ans d'un séjour en Italie, maintes fois renouvelé, qui n'a |)as été sans avoir sa part dans la formation de sa personnalité. Il séjourna ensuite à Londres et, par ses anciens et ses modernes, de Van Dyck ou de Gainsboroug-h à Watts ou à Turner, y compris notre compatriote Legros de qui il exécuta un beau portrait et qui lui donna assurément quelques conseils pour ses premières gravures, l'Angleterre exerça aussi sur son œil attentif et son cerveau réfléchi une attraction, indéterminable par la diversité des impressions confondues et assimilées.

Quand M. Besnard revint à Paris, on était en pleine effervescence du mouvement impressionniste et en plein succès du compromis de Bastien-Lepage. Gomment cet esprit aussi éveillé, cet œil aussi curieux serait-il resté indifférent à des manifestations si propres à l'émouvoir? Près de Degas, de Manet, de Monet ou de Renoir, il s'affinait, se libérait, sentait se développer en lui, avec le sens naturel des volumes, le sentiment d'une mimique moins convenue, du dessin des formes en mouvement et en même temps ce goût pour l'inattendu des effets, pour les éclairages singuliers que produit la lutte des jours naturel et artificiel. Et il créait bientôt à sa suite, dans cette voieluministe, un entraînement général qu'excitèrent encore au dehors, comme pour rivaliser avec la magie de la peinture, de petits événements contingents : ra|)parition des premières féeries des fontaines lumineuses et la danse serpentine de la Loïe Fuller. G'était la science mise au profit de la joie des yeux. Il n'en est pas autrement dans l'art de Besnard. G'est la science qui renouvelle la fanlaisie et le rêve.

Il se jouait avec une audace et même une témérité sans égale de ces difficiles problèmes. Devant ces accords imprévus de com[)lémentaires, devant ces contrastes aigus de tons chauds et de tons froids et la virtuosité périlleuse de sa technique savante et rapide de dessous, de glacis et de pâtes fines, on eût crié à tout autre : casse-cou ! mais il retombait toujours solidement sur ses pieds.

Au milieu de tous les sujets qu'il a traités, portraits animés par l'attitude, la démarche ou les effets lumineux, allégories, qu'il sort

32/i EXPOSITION DK lOOO. - BEAUX-AUTS.

des rébus conventionnels pour leur infuser une vie supérieure par la vraisemblance et un nouveau mystère par la jjloire d'une lumière apolhéotique, scènes réelles de mœurs, et surtout scènes pittoresques d'Al.f';érie ou d'^spa^ne qu'il traduit avec une rare saveur exotique, ce com|)réhensiret cet imaginatif, s'il faut définir avec lui l'imagination, rf la l'acuité de sortir de soi-même, de deviner à l'aide des yeux de IVime, la corrélation des infinis '7, triomphe particulièrement dans la connaissance des deux êtres de choix : la femme et le cheval. Car il est du ti'èh [)elit nondjre d'artistes qui aient vraiment compris l'harmonieuse beauté du cheval arabe, chont les formes élégantes, fières, sveltes et nerveuses parlent de mouvement même dans le repos, et la grâce insinuante* et sensuelle de son pinceau souple, alerte, ondoyant et caressant a trouvé le secret de pénétrer cet être troublant et mystérieux, éternel inconnu, c^cet être du soir qui s'avance vers vous en ondulant sous les lumières d'une fêto^^^, la femme du monde, qu'il enloure de l'éclat artificiel de son atmosphère réelle (jui est aussi son atmosphère niorale.

On a rapproché maintes lois M. Besnard des fantaisistes charmants du xviu"' siècle. Toute sa féerie a giorno a l)ien quelque chose d'un Embarquement pour Cythère. Il a peut-être aussi quehjue aïeul du côté de Fragonard, cet impertinent et délicieux Frago (|ui aimait tant, lui aussi, les fantasmagories de la lumière. A moins qu'il ne faille remonter tout simplement au superhe et joyeux ancêtre d'Anvers, le premier peintre heureux de la femme, qui peignait la sienne, comme on voit dans ce magnifique portrait du Louvre, avec un mélange surnaturel de miel, d ambre et d'or.

Ce contraste paradoxal d'un arttrimagination et de caprice, réveillé et renouvelé par la science elle-même, dominatrice du siècle, en face de tous les graves courants troubles et agités (|ue teintent de leurs couleurs sombres les grandes préoccupations d'une grande épo(pie,a besoin d'être complété. Avec Willette qui ressuscitait l'âme candide du bon, tendre et malicieux Pierrot, Chéret règne jjloiieuseineiit sur les

^'^ A. Besnard, Salon de i S f)^, Gazelle des remarquable passage sur le porlrail de la beaux-arts, oîi il faut lire, eulre autres, uu femme du monde.

murailles de la Cite où il entretient le rêve ingénu et badaud des foules. Il relie, lui aussi, dans l'éclat tapageur des lumières heurtées et sous les ailes de ce Moulin qui ont vu voler tant de bonnets, la

n,is,-l„.i . ,:,l

W iLLETTE : La veuve de Pierrol.

farandole lubrique (le ses rc fêtards ^^ et de ses rr soupeuses t^ aux théories amoureuses de fêtes galantes, de conversations espagnoles, de pastorales chinoises, de carnavals vénitiens, de rr donneurs de sérénades» et de «belles écouteuses ^ qui, du haut de leurs trumeaux: chantournés, firent rêver quelquefois nos aïeules poudrées, les joues flambant de

3l>(i EXPOSITION DE MXM). - BEA HX-AnTS.

rouge et le visage ëloilé de mouches, les hi-as nus sorlanl de leurs manches pagode el h'iirs doi<>ls dlslrails joiianl avec h'ur pelil lUM-essaire de galuclial.

L'ÉCOLE OKUÎiNTALISTK. L'EXOTISMK; EXOTISMK ITALIEN ET EXOTISME ORIEXTAL. -

L'OUIENT DANS LE PASSf'. - LA PEINT115E OIUENTALISTE ALI XVUl' SIECLE; DliCOlUTEUnS ET DESCRIPTEURS. - LA REVOLUTION ET L'EMPIRE ; L'EXPEDCFION D'EGYPTE ; ANDRÉ DUTERTRE, GROS. — L'ECOLE MODERNE : LES ROMANTIQUES; LA LITTERA- TURE; LA GUERRE DE L'INDEPENDANCE GRECQUE ET LA CONQUETE DE L'ALGERIE. -HORACE VERNET, GÉrÔME, GLEYRE , LANDELLE , ETC. — LE CRÉATEUR DE L'ÉCOLE MODERNE : DECAMPS. - MARILHAT. — DELACROIX. — CIUSSERIAU. - RELLY. — DEHODENCQ. — FROMENTIN; SA PEINTURE, SES ECRITS, PRORLÈMES QU'IL SOULEVE LE PREMIER, — GUILLAUMET. - SITUATION NOUVELLE DE L'ECOLE PAR L'EFFET DES CIRCONSTANCES POLITIQUES. — L'IMPRESSIONNISME : CL. MONET, RENOIR, A. LE- ROURG, A. BESNARD. — PRIX DU SALON ET BOURSIERS DE VOYAGE. — E. DINET. - LA SOCIÉTÉ DES PEINTRES ORIENTALISTES. — TRADITION HISTORIQUE DE H. RE- GNAULT ET DE BENJAMIN CONSTANT. — ORIENT ET EXTREME-ORIENT. - MARIUS PERRET, ETC. — VENISE; ZIEM.

Il est une inspiration spéciale à i'école française qui, durant le cours du siècle, a participé aux principaux mouvements de son développement artistique, faisant cause commune au premier rang avec le romantisme, se fourvoyant dans le camp des classiques, et aidant plus tard avec énergie au mouvement analyti(|ue, méthodique ou scientitique, qui sous les diverses étiquettes de naturalisme, de réalisme ou d'impressionnisme, a caractérisé les tendances de l'art depuis près de cinquante ans. C'est ce qu'on a appelé la peinture orientaliste.

On sait par quel apport d'incomparables chefs-d'œuvre, avec quel éclat et comme par une sorte d'exaltation nouvelle, de rajeunissement enthousiaste, elle a fécondé et revivifié les divers modes de la peinture : histoire, genre, paysage, pour conserver ces vieilles dénominations académiques.

Longtemps ce rôle avait été tenu par l'Italie qui possédait, côte à côte avec tant de grandeurs naturelles, tant d'impérissables souvenirs et tant d'immortelles interprétations des splendeurs de son ciel et de sa race. C'était vers l'Italie que se dirigeait le rcve de tous les artistes; c'est elle (|ui fut la seconde |)atrie, la patrie de choix, la |)atrie

idéale Je Claude Lorrain ol de Poussin, comme elle sera encore la terre de prédilection d'Ingres et de Corot. L'intérêt passionné qu'inspiraient ses arts, son passé, sa nature, se reporta, nous l'avons vu. dès le commencement du siècle, sur les héritiers vivants de ce peuple privilégié et, depuis Schnetz et Léopold Robert jusqu'à Hébert, Bonnat ou Jules Lelebvre, ce qu'on peut appeler l'exotisme de la péninsule latine rivalisa avec l'exotisme des pays orientaux pour lui céder enfin toute la place.

r..,Ml,d, r.lil.

Decamps : Lo passage du gué.

L introduction de l'Orient dans les tableaux remonte presque aux origines de la peinture moderne. De bonne heure les scènes de la Bible, de l'Evangile et les récits hagiographiques tracés pour l'enseignement ou l'édilication des fidèles sur les parois des églises ou les panneaux des autels, figuraient soit les patriarches ou les prophètes, soit les Juifs crucificat(;urs, soit les païens persécuteurs sous ras[)ect enturbanné des inlidèh's, car les sectateurs de l'Islam étaient restés vivants dans l'imagination populaire par suite des guerres sarrazineset des croisades et se trouvent fort exactement représentés dans certaines écoles, notamment en Flandre et à Venise, cette ville déjà toute orientale. Qu'on se souvienne seulement de Caipaccio et des frèi'es Bellini

et en particulier de la Prédicalion de Smnl Marc de Gentile, à la (paierie Brera de Milan.

Au xvii" siècle, RemJirandt, lui aussi, sous son ciel de Hollande, dans ces brumes d'or percées par les s[)ectres des navires revenus des plus lointains pays, fut hanté par la vision de l'Orient et chercha le simulacre de ses mystères et de ses pompes au fond des ghettos tortueux et dans l'ombre des synagogues. A cette heure, dans les moments de répit que laissaient les innombrables guerres qui divisaient l'Euro[>e, les nations réveillées tentaient de refaire leurs forces dans une activité pacifique. La Hollande, l'Angleterre, la France, se lançaient à de nouvelles conquêtes territoriales ou à une invasion commerciale des pays orientaux. De grandes compagnies se fondaient, répandaient sur le continent tous les trésors de l'Afrique et de l'Asie, les porcelaines et les laques de la Chine et du Japon, les tapis de la Perse et de la Turquie, les armes et les étoffes de la Syrie et des Indes, exhibant tout d'un coup aux yeux étonnés et ravis la fantasmagorie inouïe d'un art qui semblait en contradiction avec tout ce qu'on avait rêvé chez nous, d'un art si précieux et si parfait dans l'exécution qu'il ne paraissait pas être le produit de mains humaines et dont le merveilleux et le caprice, charmant toutes les imaginations, modifièrent sensiblement les anciennes conceptions traditionnelles de notre esthétique latine.

Les collections formées par les riches amateurs, les favorites, les princes , les traitants ou les artistes , les récits des missionnaires , les réceptions pompeuses d'ambassades lointaines, exaltèrent le sentiment de curiosité des foules et celui-ci fit naître un besoin de s'expatrier, de tenter les aventures, de connaître de plus près ces pays fabuleux de contes de fées. Aussi tout dans nos arts et nos industries fut-il à la Chine et au Levant durant un siècle. On avait des appartements tendus d'étoffes de Perse et de Turquie, des boudoirs meublés de sofas et d'ottomanes; des kiosques et des pagodes dans les jardins étaient entièrement construits, meublés et décorés à la turque ou à la chinoise; les bains et les cafés publics prenaient des airsmogols ou mahométans; les vêtements eux-mêmes empruntèrent à l'Orient leurs pékins et leurs nankins, leurs damas, leurs basins et leurs musulmanes. Je me suis étendu, maintes fois, antérieurement, sur cette inlluence de

rOrient elderE^trôme-Orieiit danslamode et dans Tartan xviii*' siècle. J'ajoute que ce mouvement se continua jusqu'aux premiers jours de la Révolution.

En même temps, la littérature et le théâtre, à l'instigation des voyageurs et des missionnaires, et suivant le coiirnnl de la mode générale, prenaient à FOrient leur prétexte ou leur inspiration. On écrivait les Leilrcs pcrsaniics, le SopJia, Angola. Mmipouj , Thnnzaï ci A'radanu'. On jouait Gcngis-Klimi , MaJiomcL V Orphelin de la Chine, etc.

Baschcl , ddit.

Delacroix : Les côtes du Muiui ,

^j'est de ce moment que se forma on ne peut pas dire encore une école, mais un véritable groupe de peintres orientalistes.

L'Orient, à vrai dire, pour eux, c'était avant tout le pays féerique et surnaturel des contes arabes récemment traduits, la patrie éloignée de la fantaisie, de la mascarade et du bibelot; c'était surtout le prétexte nouveau, étrange et imprévu qui se présentait à point pour remplacer les motifs fatigués des com|)ositions décoratives.

Aussi, lauLôt à la suite du mouvement, tantôt à sa tète, la peinture essaya-t-elle de tirer parti do l'Orient pour renouveler un pou U\ vieux stock rebattu des mytliolo(J^ies erotiques, et ])iontôt vit-on, à coto des bergerades et des tableaux de sentiment, se former et se développer très vite tout un genre de peinture exclusivement composée de sujets orientaux, soit de chinoiseries, soit de turqueries.

On ne vit plus que des ce bâchas '' faisant poindre leurs maîtresses, des femmes turques jouant du luth, des sultanes travaillant à la tapisserie ou recevant le café des mains d'une négresse, des grands seigneurs avec des sultanes dans des jardins de plaisance, enfin toutes sortes de figures d'un orientalisme douteux, que de Troy introduisait à la cour d'Assuérus, que Carie Van Loo peignait pour les dessus de portes de Bellevue, que Amédée Van Loo installait chez le roi de Prusse et que Lajoue établissait dans ses jardins en perspective, au bord de ses ports de mer, dans ses tableaux de forme chantournée.

Mais à côté de ces décorateurs fantaisistes, de ces orientalistes de boudoir et d'opéra, et même parmi ceux-ci, se forma pourtant une famille do véritables orientalistes, ou du moins d'ai'tistes qui eui'ont le désir et la prétention de représenter l'Orient |)Our lui, ot dont plus d'un poussa même la conscience jusqu'à aller chercher ses renseignements sur les lieux.

Désormais nos diplomates ne s'embarquèrent plus pour leurs destinations éloignées sans se faire accompagner, comme nos missions d'exploration daujourd'hui, d'un peintre chargé de conserver les grands souvenirs de leurs ambassades, les |)ortraits de ces êtres et de ces lieux, si extraordinairenlent différents des peuples et des ]>ays de la chrétienté qu'on eût dit les indigènes et les régions d'une autre planète.

C'est ainsi que M. de Harlav entraîna àConstantinople Simon Vouet, lo pore do la peinture française du xvii" siècle et le premier ancêtre des orientalistes, et que M. do Nointol emmena avec lui Jacques Garrey, de Troyes, Tauteur des précieux dessins qui ont servi à la reconstitution du Parthénon.

Décorateurs et descripteurs, toute une petite école orientaliste se fonde à ce moment et. à la suite ou à côlé do P>orain, de (xillot et

d'Audran, de Walteau, de Boucher et de Fragoiiard, des Van Loo. de Lajoue, de Christophe Huet, de Pillement, de Peyrotte, pour h^s décorateurs et les fantaisistes, nous trouvons une vraie petite phalange de voyageurs curieux et éveillés.

C'est Van Moor, de Valenciennes, qui s'installait à Constantinople, et y composait des tableaux représentant les costumes, les cérémonies et cries différentes manières de s habiller des peuples du Levant, et particulièrement des Turcs r, que la gravure répandit dans tout Paris. Liotard y demeurait aussi (juelque temps, et en revenait avec la barbe et le costume qu'il conserva. On sait quel choix de petites merveilles le Louvre doit à son crayon si spirituellement précis et observateur. Leprince acquérait une grande célébrité dans la peinture des mœurs de la Russie, qu'il étudiait sur place, — et la Russie, à cette époque, c'était encore l'Orient. — Le chevalier de Favray exploitait Malte et Constantinople.

Mais les préoccupations de leur épo([ue étaient assurément fort éloignées des nôtres, et ils ne cherchèrent pas en Orient ce que nous y avons découvert depuis.

La peinture, lassée, épuisée, suivait. [)0ur se renouveler, le courant qui l'entraînait vers la littérature et le théâtre, où se rencontraient, nous l'avons vu, tous les engouements du siècle. Ce l'ut, naturellement, dans un sens littéraire ou scénique que les peintres orientalistes s efforcèrent à tirer parti du thème nouveau qu'ils avaient trouvé. Le récit des mœurs, la repiM'sentation des différentes scènes de la vie de ces peu|>les, le compte rendu de leurs fêtes et de leurs cérémonies, la description de leurs costumes, quelques portraits, quelques vues, tel fut le but et le résultat de leurs recherches.

Ils se maintinrent dans le genre et l'anecdote, et tâchèrent d'intéresser la curiosité par la singularité et l'exotisme de leurs sujets. A ce titre même, ils n'eurent j)as le mérite de l'exactitude et de la copie conforme; ils interprétèrent les types, modifiènMit les caractères, dédaignèrent ce que Diderot ap[)elait déjà la couleur locale; ils ne s'attachèrent qu'au côté extérieur des choses, se contentèrent de là [)eu près; enfin, au point de vue de l'art proprement dit, ils méconnurent les seuls éléments vraiment pittoresques et nouveaux ([ue [)Ouvaient

romiiir l(»s éti'os, los sites eL les cieii\ de cette humanité restée primitives et (le ces latitudes (exceptionnelles.

Tout cet orientalisme disparut avec la Révolution au bruit des légions anticjues. Bonaparte \o l'appela avec l'expédition d'l^gy[)te (|ui avait parn satisfaire un jour son imagination con(juérante et (pii satisfit, du moins, le goût de faste qu'il jugeait nécessaire à son prestige. IK faut lire, dans les souvenirs du temps, ce qu'en rapportent les contemporains et notamment les compagnons de cette héroïque aventure, commencée en conquc^te d'Alexandre et terminée pitoyablement en coup de tête d'aventurier, ])Our se rendre compte de l'impression inoubliable pi'0(kiite par ce contact avec un monde prodigieux ([ui aj)paraissait, avec tout son passé insondable, mii'aculeusement debout et vivant. L'Orient dépassa donc la mode des turbans chez les femmes, des mamebicks à la suite des états-majors, des blancs chevaux arabes sur les flancs des(|uels battait le yatagan du premier consul et des cymbaliers noirs dans les nmsiques militaires. Une description, donnée par M"'' d'Abranl(\s de son salon, nous offre un curieux tableau de la recrudescence à cette date de ces modes exotiques que Marie-yVntoinette, héritière des goûts de M'"" de Pompadour et d(^ la du Barry, avait conduites jusqu'à l'aube sangbmte de ces jours nouveaux.

L'un des plus curieux et des plus exacts interprètes de ces réalités grandioses et surju'enantes fut André Dutertre, le dessinateur de la commission d'Kgypte que j'ai déjà cité. En dehors des portraits, au crayon noir rehaussé, des généraux de l'expédition conservés au musée de Versailles, Dutertre, en vue d'illustrer les mémoires de la commission d'Egypte, se livra, parfois à l'aquarelle, parfois au crayon ou à l'encre de Chine, et en se servant à l'occasion, semble-t-il, de la chambre noire, à des études saisissantes de vérité, à des portraits locaux de personnages et de décor, à l'abri des influences classiques du moment, et qui annoncent Marilhat. Mais ce lut un modeste qui devint bient(jt un inconnu.

Le maître qui devait évoquer avec le plus d'éclat les mirages de ces régions exotiques fut Gros. D'une brosse épique il avait tracé les

Pr^lifWs ,k Jajp, ,t la llaiaill,. d'Aboukù; trouvant |,ar „„o veritaWo ■"luUiou une vision ,1e l'Orienl si |.uissamn,ent évocatrice ,,u'elle

Gazelle des Beuux-Ail

Deuodenco : L,' supplice d"uiie Juive.

'•villa I unaginallun ,1,. (W~nc.,ûl,Ae Dolacroiv ol ,,u-ellc. a.nl ,„r„„. an deijul, snr celle de Ciiillaninel. "

Depuis ce jour et à difrérentes reprises, les circonstances nous ont rapprochés de plus en plus de lOrienf et nous ont mis eu conimuni-

cation immédiate; avec lui. La j^erre do riiidépendance grecque, la conquête de rAl[»éne, le percement de i'isthme de Suez et, de notre propre tem|)s, le mouvement très intense d'expansion coloniale : les conquêtes, suivies de l'exploitation paciri([ue, de nos royaumes d'Africpie et d'Asie et de nos vastes territoires du centre africain, hier encore si mystérieux.

Aussi dès ce moment une réelle et nombreuse école s'est-elle formée, composée d'éléments les plus divers.

A travers tous les camps, classiques et romantiques, et naturalistes, et réalistes, et impressionnistes, chacun fournit son appoint. Les uns partaient, attirés par la beauté propre de ces spectacles qui avaient d'avance surexcité leur imagination; les autres avec le désir de trouver un aliment nouveau à leurs préoccupations de plastique, de couleur, de lumière ou de style. Certains étaient frappés par la singularité des caractères ethnographiques; d'autres par la persistance des formes primitives dans la nature et dans riiumanité. On y trouvait tantôt un stimulant pour la pensée créatrice, tantôt une occasion de défricher un terrain inexploré et exceptionnellement fertile en phénomènes propres aux études d'observation et d'analyse.

A la suite ou autour de Chateaubriand et de Lamartine, de lord Byron, de Victor Hugo et de Théophile Gauthier, classiques et romantiques rivalisèrent dans leur ardeur à répandre leurs odalisques, leurs intérieurs de harems, leurs pirates grecs ou turcs, leurs combats singuliers et leurs massacres, depuis Ingres ou Géricault, Bonington, Ary Schefler et Delacroix.

Le voyage au Maroc de ce dernier maître, par le contact inoubliable avec des réalités si étranges que, suivant son propre mot, il était fc étourdi?? de tout ce quil avait vu rr comme un homme qui rêve et qui voit des choses qu'il craint de pouvoir lui échapj)er?7, ce contact réel, manjué par de nouveaux chefs-d'œuvre, embrasa encore toutes les imaginations.

L'Algérie, de son côté, avait vu une nuée d'artistes se porter à la suite des armées conquérantes, narrateurs faciles des épisodes militaires ou reporters consciencieux et littéraux comme Dauzats. Horace Vernel, nous l'avons dit, crut même avoir rajeuni la |)einture des

scènes bibliques par l'emploi du décor, du type et du vêtement des populations arabes, dont les mœurs ont xjardé le caractère patriarcal des plus anciens jouis. Ce fut une tentalive rpii eut beaucoup de succès mal^j-rè la stylisation banale d'éléments dont le grand improvisateur n'avait pas su extraire la grandiose simplicité; elle fui continuée en Allemagne et en Angleterre puis, en Fiance et non sans un certain caractère pittoresque, par le dessinateur Bida; elle lut encore

liasclict, édil.

Euffèno Fromentin : lanlasia aralic.

reprise plus récemment par l'entreprise, conçue avec un tout autre sentiment de la vérité, avec l'observation attentive et persévérante de dix années d'un esprit curieux et documentaire, par James Tissot, dans ses illustrations de la vie du Gbrist ou de la hible.

Dans le milieu classique des éclectiques ou des néo-grecs, Gleyre allait promener sa lassitude éternelle et son éternelle mélancolie en Egypte, où les villes amusaient un instant ses yeux par leurs spectacles bariolés et où le d('sert offrait à sa pensée le charme de 1 infinie solitude. Gérôme y venait satisfaire son esj)rit d'ingéniosité

33G EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-MîTS.

documentaire sui' un pittoresque fourni entièrement par la réalité et qu'il n'avait (ju'à observer attentivement et à transcrire fidèlement. Le plialanstérien Papety devait à l'Orient quel(|ues-uns de ses succès les moins ëquivocjues. D'autres, comme Landelle, montrent le parti que tirèrent de ces milieux ceu\ qui s'attachaient au style. La Femme fellah de ce dernier peintre, ré|)étée jus(|u'à (juinze ou seize fois par Tauteur, [)our répondre aux désirs des princi[)ales cours d'Kuroj)e, atteste reii^j^ouemcnt que ces sujets, à cette date, firent naître dans les esj)rits.

Les premiers l'éalistes (|ui suivirent le romantisme, nous l'avons vu précédemment, allèrent chercher en Al{jérie ou au Maroc les prétextes de vérités pittoi'osques. Avant Ghassériau et Fromentin, Hédouin raj)[)orlait d'Al^éi'ie, comme Dehodencq du Maroc, des notes d'un charme exotique très |)énétrant. Aussi peut-on dire qu'il n'est puère, dans notre école, de PToupes qui, accidentellement au moins, n'aient puisé aux multiples sources de cette inspiration orientale. Courbet lui-même, Courhet dont le positivisme étroit ne connaissait d'autre horizon plus éloij^né que celui (|u'il découvrait du haut de son clocher d'Ornans, Courbet pouvait railler rrtous ces (jens, disait-il. qui n'ont donc point de patrie ^-î, mais il oubliait (pi'il avait, de son côté, péché contre ses principes, en sacrifiant, lui aussi, à l'Oiient, et non à l'Orient réel, mais aux odalisques d'atelier.

C'est Thoré, d'ailleurs, qui s'est char|jé de lui r(''poiulre; Thoré le plus vaillant cond)attant pour la cause du léalisme, de la démocratie et de la modernité.

r^Si l'Orient n'existait [)as, écrivait-il, les peintres auraient bien fait de l'inventer 77. Et ce n'était pas chez lui un simple accès d'enthousiasme dans un cas particulier. Car il considérait qu'une des causes persistantes de pauvreté dans le j^énie français, une des raisons (jui ont si lonfjteinps ralenti son alTranchissement et l'ont maintenu dans les routines académiques, provenait justement de cette existence fermée, exclusivement rivée à la glèbe natale, bornée au clocher du villa^je voisin. Il pensait ([u'il fallait chercher l'homme partout où il est grand et la nature partout où elle est belle, et il conseillait les déplacements dans l'espoir seul qu'ils donneraient à l'esprit de l'artiste

])liis Je malurilé en face des nouveaux problèmes à résoudre, à une date où, comme il le prévoyait prophétiquement, l'art devait être renouvelé moins par la forme que par la pensée. 11 comptait sur les voyages pour forcer aux comparaisons, pour ouvrir les yeux et rintelligence, enrichir la mémoire d'images et le jugement d'idées générales.

r,cvtie de l'Art (nicien cl iiiodenii;.

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