Regnailt : Porto des deux Sœurs à l'Ailiambra
Et s'il fut un temps où le succès des grands orientalistes, qui avaient enrégimenté derrière eux toutes les imaginations du camp romantique et même Lien d'autres, par les ahus et les excès de certains exploiteurs superficiels, avait fait dégénérer ce genre en orientalisme de bazar et de romance, lexpérience a montré qu'il a repris son crédit en fournissant, non plus en ce qui concerne seulement la
DEAtX-AUTS.
pensée, mais même en ce qui louche la l'orme, la plastique, la couleur, des éléments de richesse inappréciahle, des éléments nouveaux et inconnus de beauté dans la vérité.
Parmi les orientalistes qui se vouèrent, sinon rég^ulièrement, du moins à un moment donné de leur carrière à cette inspiration distincte, les uns recherchèrent la grandeur des spectacles humains, les autres la splendeur d'une nature incomparable, ou encore Faccord entre ces êtres et ce décor. Us se disaient que ces régions privilégiées leur offraient un ciel d'une lumière à nulle autre semblable, par son ('clat, sa pureté, son intensité, permettant à leur goût d'analyse toutes les délicatesses et toutes les audaces; ils se disaient qu'ils y trouvaient le décor de féerie sans la mascarade, la magnificence du costume sans le déguisement, une humanité restée héroïque et primitive, belle par la race, par la constitution physique, par la vertu héréditaire d'une existence chevaleresque ou patriarcale. Et ils justiliaient ce mot de Gérôme, aujourd'hui le doyen de l'Ecole : rrCe sont des sujets qui portent; plus d'un qui n'a pas eu de talent ailleurs, en a trouvé là ■>•>.
Pendant près d'un siècle, on les a vus parcourir toutes les routes de l'Afrique et de l'Asie, entravant leur cheval ou leur mulet au bord des puits ou des ruisseaux bordés de mimosas ou de lauriers-roses, plantant leurs tentes au milieu des sables ou s'installant j)our de plus longs séjours dans les cases indigènes de boue séchée. Les uns demandaient à l'Orient la pureté des lignes, la netteté des horizons, dans la clarté des vastes ciels transparents et [)aisibles; les autres s'essayaient à rendre le papillotage et le chatoiement des couleurs sous le scintillement du soleil; d'autres s'efforçaient d'exprimer la profondeur des ombres, l'intensité de la lumière ardente et de la chaleur torride. Suivant leur façon de voir, ils parcouraient tantôt les rues bariolées du Caire, ou naviguaient dans les mers irisées de Gonstantinople; tantôt ils s'enfermaient dans les intérieurs sombres et mystérieux du Maroc; tantôt ils suivaient les caravanes le h)ng de la vallée du Nil ou s'asseyaient sous la tente de laine noire au milieu des douars de l'Algérie.
Et avec cette préoccupation de la lumière se manifeste chez eux —
selon le mot de Delacroix - — le désir de rr s'insinuer, pelil à petit, dans les façons du pays 57, de pénétrer de plus en plus dans la vie et dans les mœurs des indigènes, dans leur manière à eux de concevoir leur pays. Ils essayeront de détruire en eux ce que j'appellerais ce l'œil européen 77 ; ils voudront évoquer chez leurs spectateurs les impressions les plus insaisissables de l'Orient, la sensation de la durée et de l'étendue, de l'immobilité et du silence, et le frémissement de l'atmosphère et jusqu'à cette odeur particulière qui est une des caractéristi(|ues de l'Orient, cette odeur de fiente de chameau mêlée aux poussières du Caire, cette exhalaison de musc spéciale au désert peuplé d'antilopes, ce vague parfum de benjoin auquel, en entrant dans le port, Fromentin reconnaissait Alger.
Le véritable créateur de cette peinture est Decamps, qui, en dehors du cycle romantique et du mouvement opéré |)ar les événements de Grèce, fut attiré en Orient par des besoins purement pittoresques : la recherche des effets intenses dans les ombres et les lumières, la passion des terrains arides et dépouillés, des architectures géométriques, rr l'amour des angles droits, des horizons rectilignes, des intersections brusques 77^'^, qu'il exprimait avec un souci acharné de la pratique et de la cuisine des couleurs.
Decamps a donné la vision d'un Orient brûlé d'une lumière implacable, d'un Orient farouche, au caractère très accentué, mais évidemment exalté, interprété. Entraîné peu après lui dans les mêmes voies, Marilhat se tint plus près de la réalité; il choisit ses sujets et les traduisit crà peu près comme des portraits 75^^^ dans la forme des beaux paysages classiques, avec un dessin précis, une. couleur douce et chaude, une très grande lumière et une véritable poésie.
A côté de ces deux premiers maitres de lOrient vient se placer celui que Fromentin a appelé crie vrai maître moderne, le souverain traducteur de la grâce et de la force arabe et de la magie du paysage africaine. Decamps avait peint la Turquie et l'Asie-Mineure, Marilhat la Syrie et l'Egypte, Delacroix prit d'abord la Grèce turque, j)uis le Maroc pour le thème de ses conceptions dramatiques et trouva, un
'"' E. Fromkntin , Le Snltrl.
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des premiers, la vérital)le sensation de l'Orient, en leur demandant le sujet de ces visions splendides où la beauté des êtres est relevée par la richesse du costume, Téclat de la lumière et cette orchestration profonde et jusqu'ici inconnue de la couleur.
Delacroix, néanmoins, était resté un romantique, c'est-à-dire, rr un vénitien qui se délecte avec des objets contemporains analo{jues pour la couleur au souvenir passionné qu'il a gardé de ses maîtres 7? ^'l Son voyage au Maroc fut un heureux incident qui secoua violemment ses puissantes facultés imaginatives. 11 avait comme l'impression d'être entré tout entier dans de la peinture vivante. 11 garde toujours un merveilleux éblouissement de ce rr sublime, vivant et frappant qui court ici dans les rues et vous assassine de .sa réalités (^l L'Orient fut donc pour lui surtout le prétexte à des magnificences orchestrales, cr Delacroix, écrivait justement M. Gabriel Séailles^"^, a pris du Maroc ce qui convenait à son rêve, la couleur, la lumière, le mouvement, l'éclat. Il n'a pas eu le temps de discerner les races, d'arrêter dans son imagination les types en caractères ineffaçables. 11 a vu cette nature africaine, comme un spectacle, d'un peu loin, d'ensemble les hommes et les choses, comme on voit un ballet d'opéra, par grandes masses, et il a rapporté un rêve d'Orient. Plus encore peut-être qu'un violent et un passionné, Delacroix orientaliste est un enchanteur, un charmeur 77. Personnages, ciels, costumes, fauves rugissants, chevaux cabrés et se mordant de rage, restent pour lui de splendides lieux communs, d'une intensité colorée ou d'une énergie expressive, lui fournissant des spectacles d'une beauté jusqu'à ce jour inexprimée.
Cette grande féerie de couleur, ce llamboiement d'inimaginables pierreries, ce sera toute la fantasmagorie de Diaz avec son Orient et sa Bohême imaginaires ou de Ziem avec Gonstantinople et Venise; c'est la formule romantique.
Ghassériau, déjà fortement ébranlé par Delacroix, était parti pour Gonstantine, en i8/i6, sur l'invitation du khalifat Ali-ben-Hamet, dont le portrait peint par lui a été donné par M. Arthur Ghassériau au musée de Versailles. Ce beau et singulier pays, comme il l'appelait,
''' Ph. BuRTV, Lettres de Delacroix. — '"' Gabriel Séailles, Alfred Dchodencq , Histoire d'un coloriste, i885.
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aji'it sur lui iuimécliatement. cr J'ai vu des choses bien curieuses, écrivait-Il, primilives, éblouissantes, touchantes et singulières... Je vis dans les Mille et une nuits ^^^^K
Ce monde idéal de formes pnres, de beaux corps, de hères attitudes, de riches costumes, celte vision d'une humanité supérieure par la noblesse, la dignité, la beauté naturelles, qu'il avait cherchés dans la splendeur du rêve antique, il les trouvait réalisés, vivants, intenses, éblouissants dans la vie orieulale où il entrait comme dans lo merveilleux des contes arabes!
Tout le mystère et l'inconnu de ce monde nouveau, tout ce [)assé qui n'était point passé, mais subsistait vivant encore, suivant sa propre expression, rrcomme à leur premier jour?' dans les races arabe et juive; ce milieu de féodalité chevaleresque et amoureuse qui gi'isa aussi Fromentin, ces chasses, ces razzias, ces guerres de tribus, ces femmes rêvant aux balcons ou sur les terrasses, ces [)oètes composant des vers, ces mœurs patriarcales et bibliques de pasteurs et de guerriers; tous ces fiers cavaliers majestueusement drapés, ces jeunes gens couronnés de jasmin, et toutes ces belles créatures sauvages, aux coiffures bizarres, aux lourdes ceintures de métal, aux pendeloques bruissantes, chargées, comme des idoles, de lourds bracelets, de chaînes, de sequins, constellées de pierreries et de paillettes étincelantes, les mains teintes de henné, les sourcils rejoints, les yeux mystérieux et profonds comme les yeux de beaux animaux doux et farouches; toute cette séduction irrésistible de l'Orient qui tient à la magie du ciel, à la beauté de la race, à In richesse du décor, à l'étrangeté des mœurs, et surtout à tout l'imprévu d'un monde avec lequel nous ne trouvons d'afFmités qu'en rêve, toute cette splendeur vivante avait encore accru l'extase perpétuelle dans laquelle se complaisait son imagination exaltée par un besoin impérieux de vérité et de beauté.
Aussi toute cette petite catégorie de son œuvre est-elle loin d'être banale. On peut dire même que ce séjour en Afri([ue, qui le rapprocha encore de Delacroix, développa sa fougue et son sentiment de la cou-
''^ V. CiiEViLLARD, Th. ('hassc)iau..
leur et eut une influence marquée sur cette partie de sa carrière qui devait se terminer sitôt.
Ghassëriau reste doue près de Delacroix, la plupart du temps, surtout dans ses tableaux composés. Mais dans ses études ou ses petits sujets d'observation et de souvenir, il est plus personnellement et directement intéressé; il est impressionné de plus près par des réalités dont il perçoit un des premiers le charme spécial et local. Il n'est déjà plus un romantique.
r.evtii- itf I' \rl une et moderne.
ZiK.M : Kliicles de l'iiics.
Presque au même moment, trois figures également importantes apportent, dans cette inspiration particulière, une interprétation distincte, correspondant aux diverses tendances qui, depuis le développement du romantisme, caractérisent l'évolution de l'école française. Ce sontBelly, Dehodencq et Fromentin.
Le premier, élève de Troyon. est [)roprement un naturaliste, si
nous acceptons cette qualification pour désigner un de ces analystes scrupuleux qui suivirent la période romantique et se formèrent par réaction consciente ou inconsciente contre ses pratiques. Il le fut, du moins, durant sa période orientaliste et c'est, de ce chef, par ses études analytiques sur des sujets d'Orient qu'il s'est acquis le meilleur de sa réputation. Car, lors(|ue revenu d'Egypte, il voulut, comme avait fait Marilhat, reporter ses dons personnels sur le paysage de France, il trouva sans doute des images d'un beau et noble caractère, d'un savant dessin, d'une forte et chaude couleur, mais, troublé par les maîtres romantiques qui étaient alors dans toute leur gloire, il perdit, comme son devancier, les qualités maîtresses qui lui avaient assuré une place spéciale dans l'école.
Sa Caravane fanatique qui s'avance, silencieuse, morne, découpant la haute silhouette dégingandée de ses bêtes cagneuses , à la démarche houleuse, à l'allure fantastique, à travers ce double infini implacable du ciel torride et du désert aride et brûlé, est un spectacle d'une majesté solennelle et farouche. Elle produisit, au Salon de 1861, une impression c|ui ne s'est pas effacée depuis. Bien qu'il ait été, lui aussi, quelque peu victime de l'injuste oubli des générations, on est porté aujourd'hui à remettre à sa vraie place cet artiste qui fut à sa façon une sorte de précurseur. Car, si l'on se reporte aux dates des envois de ses premiers voyages en Palestine, en Syrie et en Egypte (1800i85i), on peut constater qu'il apparaît, dans ses recherches rigoureuses d'analyse de la lumière solaire, exactement à la même heure où Millet commençait à s'affirmer dans ce sens. C'était aussi le moment où, dans cet ordre d'idées spécial, les préraphaélites anglais qui, Thoré le remarquait déjà à cette date, furent des réalistes et des luministes si aigus — avant même nos impressionnistes — exécutaient justement en Orient, avec Holman Hunt et Thomas Seddon, leurs vues de Jérusalem et de la vallée de Josaphat d'une préciosité si pénétrante.
Comparé à Decamps ou à Delacroix, Bellv n'est ni un exalté comme le premier, ni un lyrique comme le second. Ce n'est pas plus un contemplatif précis et délicat comme Marilhat, qu'un artiste affiné comme Fromentin. Ainsi que l'écrit Paul de Saint-Victor : crBelly voyait et
Ul
sentait rOrieiit en poète, et il l'exprimait avec toutes les qualités sagaces et solides d'un bon prosateur. Son exécution, ferme et juste, précise l'enthousiasme de ses impressions. 11 caractérise les types et
bLii.L.vLMti ; l'ilruM'>a i)un-,'-iaaaa-
les sites non point seulement par Tintensité de la couleur, mais par la netteté et la sincérité du dessin. Les spectacles presque visionnaires de l'Egypte et de la Syrie prennent chez lui la certitude et l'exactitude de la vnr. Il écril d'un crayon insistant et sûv les rêves de l'étrangeté
et (le la lumière; aux effets les plus fantastiques, il donne le corps et raffirmation de la \évité.-n
A côté des orientalistes de l'Algérie, où le ciel est d'une pureté extrême, où les tons, si décolorés qu'ils soient par les reflets, gardent leur éclat, Belly surprend par sa note grise, particulière a 1 Egypte, grande vallée irriguée par les débordements d'un large fleuve, où la luuiière est vive, mais dans une atmosphère embrumée et couTuse. C'est à ces aspects, plus proches de ceux de nos climats, (pi'il dut de ne point trop surprendre ses contemporains.
Par ses préoccupations des grands problèmes pittoresques de la lumière et de l'enveloppe, Belly a tenu un rôle prépondérant dans la formation de l'école actuelle. Depuis Guillaumet, elle procède presque exclusivement, d'une manière directe ou indirecte, de la vision de ce maître.
Nous avons déjà parlé de Alfred Dehodenc(p Cet artiste, on s'en souvient, appartient à la génération des réalistes de la [)remière heure qui restaient fortement émus par Delacroix, considéré comme l'expression la plus haute du réalisme, étaient dirigés principalement par Decnmps, mais commençaient à ouvrir avec plus de clairvoyance les yeux sur la vie environnante. C'est un moment, nous l'avons vu, où renaît avec vigueur ce goût d'exotisme, d'intérêt passionné pour les formes les plus diverses de l'humanité et les aspects les plus opposés de la nature, sym|)tôme de vitalité [)ittoresque et d'intelligente curiosité.
Attiré vers les Pyrénées pour des raisons de santé, Dehodencq pénétrait dans celte Espagne que son imagination ardente lui avait toujours fait désirer et entrevoir, cette Espagne, porte de l'Orient, elle aussi, si l'on peut qualifier ainsi ce vestibule occidental de l'empire du Maghreb. Dehodencq y réside, bien mieux s'v fixe, comme il se fixera ensuite au Maroc. Et ce fait à lui seul indique déjà la différence notable qui va se produire entre les orientalistes prochains et ceux de la période romantique qui n'avaient traversé qu'en passant et comme en un songe dont l'intensité s'affaiblissait peu à peu, ces pays (pii les tenaient néanmoins dans un enchantement nostalgique. Dehodencq s'imprègne totalement de cette atmosphère nouvelle, se
pénètre entièrement de la forte et singulière poésie de ce terroir âpre et coloré. -Il marque, écrivait Th. Gautier, une étonnante aptitude ethnographique, un sentiment profond des races*' et. ajoute son historien, M. (lahriel Séailles, 'fil montre l'homme dans son
GriLLALMhT : <ji'iiupi.- JAralM-s pour rtLajjhoual-'.
milieu, il dégage le type, ce (|ui dune rac(? ne disparait (jue (p.iand elle est anéantie. C'est toute une épopée, dans une suite de scènes caractéristiques, un labh^au de civilisation, rude et barbare. Dehodenccj y met ses grandes qualités: cette vision rapide comme Fémotion; cette éloquence de l'attitude et du geste; cette exécution j)leino de verve
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qui a les frémissemenis do la vie, l'agitalioii de la foule; el, sur loiil cela, cette profonde intelligence des types qui donne à une œuvre, née d'un sentiment soudain, la vérité de l'histoire et la valeur d'un document durable. ?7 Et ce qu'il a fait de l'Espagne, il le fait aussi pour le Maroc, étudiant avec une attention exaltée le jeu des passions humaines, des individus et des foules, sur une humanité [)lus violemment accusée, partant plus pittores(|ue et plus expressive.
Et en môme temps, s'il avait originairement emprunté à Delacroix le secret de sa puissance harmonique pour traduire avec chaleur, avec éloquence, avec éclat, toute la spontanéité et la violence magnifique de ces extraordinaires spectacles, il trouvait de son côté, entre l'heure où Courbet et celle où Manet se tournaient vers les grands réalistes espagnols, un stimulant efficace, un appui solide à son tempérament personnel, près de ces grands initiateurs qu'il abordait directement. rrTout Goya palpite autour de moi;', écrivait Delacroix en débarquant en Espagne. Dehodencq pouvait à son tour répéter la même exclamation et s'en souvenir plus longtemps. Ce grand méconnu n'est donc plus le dernier romantique, comme on disait de lui et comme il s'en plaignait, et s'il n'est pas un pur réaliste, tels que ceux qui vont bientôt se lever à son côté, puisque, ainsi qu'il l'écrit, il cherche la poésie mais r cette poésie qui sort de l'objet même 77; il est du moins, un très particulier composé de réalisme expressif, formé d'un esprit d'observation qui examine, qui note, qui constate, qui emmagasine scrupuleusement dans le cellier bien clos de la mémoire, et d'une imagination qui puise dans toutes les richesses amassées pour réveillei* et ressusciter.
Fromentin occupe une place exceptionnelle dans l'histoire de la peinture orientaliste. Cette place, à la vérité, il la doit autant à ses écrits qu'à ses tableaux. Et, par un singulier phénomène, comme orientaliste, il reconnaît s'être engagé dans cette voie beaucoup plus loin qu'il n'aurait voulu et, comme peintre, il considérait à la fin assez mélancoliquement qu'il était retenu dans cette carrière rrpar ses habitudes plutôt que par ses goûts. 77
Il fut on peut dire l'inventeur de l'Algérie ou, du moins, il la
découvrit artistiquement. Horace Vernet, sans doute, avait popularise les sujets arabes. Mais il l'avait fait avec un esprit de convention médiocre, vulgaire et banal au possible. Ghassériau et Ed. Hédouin furent les premiers à réagir et à en offrir des images à la fois plus véridiques et plus bautes, mais encore peu répandues. Fromentin, le premier, fit universellement connaître la vie chevaleresque du désert dans sa
Revue de l'Arf ancien cl iin"i <
DiGNAN-BouvERET : Ouled-Naïl. (Musée du Luxcmbinir^.)
noblesse, sa dignité, sa souveraine élégance. Mais ce qui fait son originalité plus spéciale c'est qu'il est le premier qui, dans le milieu idéaliste de dilettantes enthousiastes dont il faisait partie, ait démêlé, avec un esprit supérieurement avisé, pn'paré à l'examen des beautés de la nature par la contemplation réfléchie des maîtres , les grandes questions pittoresques soulevées par la traduction de ces spectacles nouveaux et exceptionnels. On se trouvait, en efl'et, en face de problèmes
esthétiques qui n'avaient pas encore été posés, en face de conditions déroulant toutes nos anciennes habitudes en ce qui concernait tant la perception de nos organes, que la conception de notre esprit. On se trouvait devant des phénomènes physiques inaccoutumés qui modifiaient en entier, comme Fromentin l'observait judicieusement, iusqu'à la composition lumineuse du tableau. Car, dit-il à propos, pourtant, d'intérieurs, crà l'inverse de ce qu'on voit en Europe, ici les tableau:^ se composent dans l'ombre avec un centre obscur et des coins de lumière. C'est en quelque sorte du Rembrandt transposé; rien n est si mystérieux. ^7 Bien plus, on se trouvait en face de points de vue intellectuels autrement troublants pour nos principes traditionnels de lop-ique pittoresque. rcL'Orient, écrit Fromentin, est extraordinaire... il échappe aux conventions, il est hors de toute discipline, il transpose et intervertit tout, il renverse des harmonies dont le paysage a vécu depuis des siècles. 77 Et il précise : ce C'est le pays du grand dans les lignes fuyantes, du clair et de l'immobilité; — des terrains enflammés sous un ciel bleu, c'est-à-dire plus clairs que le ciel, ce qui amène, notez-le bien, à tout moment des tableaux renversés; — pas de centre, caria lumière afflue partout, — pas d'ombres mobiles, car le ciel est sans nuages. Enfin jamais, que je sache, avant nous, personne ne s'est préoccupé de lutter contre ce capital obstacle du soleil et ne s'est imaginé qu'un des buts de la peinture pouvait être d'exprimer, avec les pauvres moyens que vous savez, l'excès de la lumière solaire, accrue par la diffusion. ^^ Et Fromentin conclut : rrJe vous signale ici des difficultés de pratique, il y en a mille autres, jdus profondes, plus sérieuses et beaucoup plus dignes d'être méditées. 7^ Et ici, il entendait fixer ce quelle est la vérité dans les arts qui vivent de la nature 7^ établir quelle devait être la part du vrai absolu et du vrai relatif, la part de la vérité générale et de la vérité locale; il voulait résoudre ce qu'il appelait rrla grave question de la couleur localen, démêler exactement les droits de la plastique et les exigences du sujel. 11 avait, à sa façon, résolu le problème d'exprimer cet rr ordre de vérité qui ne rencontre de précédents ni dans la littérature ancienne ni dans Wvi-n. Il avait fait deux parts dans son travail d'interprétation, confiant chacune à un instrument différent : au pinceau ou à hi plume.
Mais, chose singulière! il advint que cria part du peintre se trouva si réduite que celle de 1 écrivain lui parut immense^, et cet orientaliste de race, qui a noté avec une si lumineuse sagacité tous les problèmes que ses successeurs tenteront de résoudre et dont il semble leur tracer le programme détaillé, en arrive à condamner Forientalisme, tout en constatant que rr par une contradiction commune à beaucoup d'esprits, il était entraîné précisément vers les curiosités qu'il condamnait, que le penchantétait plus fort que l'idée et Tinstinct plus impérieux que les théories. ^7
Gazelle des Bcaiix-ArU
CoTTET : Marcliauds de canne à sucre. (Haute Egypte.)
Rien n'est plus attachant que les analyses de cette subtile philosophie artistique, et que cet examen libre et clairvoyant de sa propre conscience pittoresque par un esprit de haute culture, de raison mesurée, fine et largement ouverte. Et rien n'est plus touchant que ses nobles aveux. Car il pressentait sans doute le jugement de la postérité à l'égard de l'une et de l'autre des deux formes parallèles de son inspiration. A la vérité, si l'écrivain prenait déjà de son vivant une place qui est, depuis, restée indiscutée, le peintre cédait le pas
devant celui-ci et l'on peut craindre qu'il ne se soit montré inférieur à son talent, pour avoir arrêté tous les élans de son pinceau devant les obstacles qu'élevaient les réserves trop pusillanimes de son esprit critique, pour avoir voulu s'attacher trop étroitement à des traditions formées dans une humanité d'une mentalité si dislante de la nôtre, pour s'être ligotté de scrupules, entravé dans les principes et les théories, pour n'avoir pas, enfin, osé confier à son pinceau la mission qu'il abandonnait à sa plume, d'aller jusqu'au bout de l'expression de ce monde, dont le premier il avait si justement perçu toutes les richesses pittoresques, de ce monde oriental si complexe et si étrange, mais aussi, de son propre aveu, si grand, si simple, si primitif et si beau.
Belly et Dehodencq auraient suffi à donner un démenti à l'esthétique rationnelle, subtile, mais un peu étroite de Fromentin. Guillaumet dut précisément sa réputation et son mérite au fait que, tout en cherchant dans l'Orient une occasion exceptionnelle d'étudier ces problèmes de lumière et d'enveloppe atmosphérique qui passionnaient sa génération, il ne sacrifia pas ce" prétexte et s'attacha justement à pénétrer plus à fond le caractère local de ces pays et de leurs races indigènes.
Au début, et tout imprégné de souvenirs d'école, il subit Imlluence passagère de Gros et de Géricault, pour se livrer bientôt à la fascination exercée sur son imagination jeune et ardente parles grandes scènes émouvantes et passionnées de Delacroix. Le pathétique et le drame dans le mouvement et la couleur, tel est alors l'objectif qu'il poursuit dans ses premières compositions.
Sous l'action directe du milieu, dans lequel il s'insinue chaque jour plus intimement, il ne tarde pas à trouver sa véritable voie. Frappé par la compréhension plus précise de Belly, attiré un instant par la séduction des harmonies distinguées de Fromentin, il s'assagit promptement et se contente de puiser d'innombrables motifs pittoresques dans la représentation exacte des paysages ou des scènes de ces beaux pays si attirants par le grand caractère primitif de leur humanité et par le charme de leur incomparable décor.
Dès lors il prend part lui-même à cette existence contemplative des oasis et du désert; il s'asseoit sous la tente do laine noire des douars nomades ou bien il installe son chevalet de campagne au milieu de ces a{]giomérations en pisé jaunâtre qui forment les petites cités sahariennes. A ce moment sa personnalité s'accuse avec franchise par ses chefs-d'œuvre du Luvembourg, La<rliouat et la Seguia, soit comme peintre, soit comme orientaliste. Car sa préoccupation est double.
Il appartenait, par sa génération et par la tradition acceptée de Belly, au mouvement naturaliste de la peinture qui s'était voué à l'étude méthodique et pour ainsi dire scientifique des problèmes pittoresques de la lumière et de l'atmosphère. Les grands initiateurs (iOi'ot et Millet venaient de frayer la route à l'impressionnisme et à l'école du plein air. Millet agit fortement sur Guillaumel. Celui-ci s'attacha, dans ces régions où le ciel se prête plus que tout autre à de savantes et exceptionnelles analyses par la variété et l'intensité qu'y atteignent les effets lumineux, à l'étude attentive et réfléchie de la lumière dans ses états normaux, dans ses excès ou dans ses effets indirects.
La décomposition et la décoloration des tons dans la lumière, la coloration et la transparence des ombres, le jeu imprévu des reflets, l'enveloppe des êtres et des choses dans cette trépidation de l'atmosphère qui. dans ces grands paysages de clarté, baigne la sécheresse des lignes comme dans un fluide imperceptible et vibrant, toutes ces délicates notations, ces subtiles recherches, se manifestent avec un sens rare d'observation aiguë, soit au bout de sa brosse, soit à la pointe de sa plume, mais dans un dédoublement tout autre que celui de Fromentin. Car, ici, pas de dissociation entre l'écrivain et le peintre; le premier n'est que le serviteur du second, et sa petite œuvre littéraire, qui comprend de fort belles pages plus particulièrement descriptives, ne forme guère qu'une sorte de commentaire de son œuvre peinte.
Pour l'étude de ses sujets de plein air. il avait emprunté à Millet cette technique serrée de petites touches rompues de pâte sèche, rappelant un peu le procédé du pastel, qui permettait d'écrire les formes sans mollesse, dans la solidité des masses et des silhouettes, mais dans l'indécision nécessaire des traits. Cependaiil. (|iiand, vers la fin de sa carrière si courte, il aborda la peinture de ces intérieurs
mystërioux si étrangement éclaires, de reflets en reflets, par de puissants ricochets de soleil, il se souvint à propos du grand nom de Rembrandt et il voulut arracher au merveilleux visionnaire son secret pour traduire le clair-ohscur de ces bizarres coins dombre profonde, ti'ansparente et comme illuminée, qui eussent exalté le cœur de l'éternel magicien.
Gomme orientaliste, tel (jue Belly auquel il se rattache le plus directement par la méthode et par l'espi'it, Guillaumet se sépare franchement de ses autres devanciers et crée une nouvelle compréhension de la vie orientale qui parut alors si intense et si exacte qu'elle sembla définitive. C'est à son enseignement que s'est formée la jeune école si activement développée depuis.
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Revue de l'Art ancien et moderne.
PoTTEK : Village nègre (Haut-Nil).
Les romantiques, nous l'avons constaté plus haut, restèrent toute leur vie sous l'éblouissement dun premier voyage. Pour plusieurs, cette première sensation avait été si violente qu'elle ne ])araît pas s"être alïaiblie avec le temps; mais, si profonde qu'ait été leur émotion et si aiguës qu'aient été leurs perce]>tions de ces pays merveilleux qu'ils ont eu la joie de contempler dans tout l'éclat d'une civilisation qui n'était pas encore souillée et abâtardie par la notre, ils n'ont ])u se dépouiller entièrement des souvenirs antérieurs d'ai t et surtout de littérature. Chateaubriand et Lord Byron. Lamartine et Victor Hugo, Théophile Gautier et Géi'ard de Nerval exerrnient toujours
LA PEINTUKE.
quelque aulorili' inconsciente sur des esprits ([ui ne se retrempaient pas assez rréquemmenl sur les lieux. A coté de Belly et de Deliodencq, Fromentin, en découvrant TAlgérie, ouvrit le premier la voie aux générations suivantes en essa\ant de se renouveler par l'observation exacte et l'étude approfondie du milieu arabe; mais nous avons vu quels scru[)ules un peu pusillanimes lui firent écarter trop soigneusement de sa [)einture ce qu'il trouvait dans ces pavs de singulier, d'exceptionnel, d inédit, ce quil appelait cule périlleuses nouveautés r.
Ces r: périlleuses nouveautés r n'ellravèrent point Guillaumet. Une suite ininterrompue d'événements [)olitiques et économiques nous a
Itcciw </(' l'Ali nif.V'i et moderne.
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PoTTEii : Villago di' Klior (Haut-Nil).
mis chaque jour en contact plus intime avec les pa\s musulmans. Les imaginations contemporaines, enserrées dans un monde désormais tro|) étroit pour leur essor, ont clierclu; dans les sensations exotiques, dans le dépavsement vers ce qui reste des civilisations d'autrefois, à étancher leur soif de merveilleux auquel s'allie un inqjérieux besoin de vérité. Car les circonstances (jui, depuis le début du siècle, avaient tourné tous les regards vers la Grèce. I Egypte, la S\rie ou l'Algérie, ces circonstances se sont renouvelées avec une intensité sans précédent, depuis que le mystère impénétrable de l'Afrique a été violé par tant
(le hardis explorateurs et (|ue la vieille Europe s'esl riK'e, dans un snl)it élan de convoitise, au dernier partage des uîond(;s inconnus. Le point (le vue artistique s est force'ment déplace. Le point de vue général a du faire place au point de vue local. Le regret de voir chaque jour disparaître les mœurs et les costumes j)ittoresques de ces contrées a lait luiilre le désir de noter scrupuleusement, pour en conserver du moins Timage, les vestiges rares et précieux de ce féerique décor.
Les scrupules si éloquemment expriujés j)ar Fromentin sur 1 iiderprétalion de TOrient étaient donc appelés chaque jour à se dissi[)er. S'il considérait, en effet, que le sentiment le plus étranger à Fart et le plus funeste est celui de la curiosité, l'Orient, grâce au prestige de ses incomparables traducteurs, littérateurs ou poètes, parmi lesquels il faut le classer lui-même en première lippue, a tellement pénétré chez nous qu'il ne nous offre plus d'étonnements. Nous sommes depuis longtemps acclimatés ^rd la nouveauté de ses aspects, à l'originalité de ses types, à l'âpreté de ses effets, au rythme particulier de ses lignes, à la gamme inusitée de ses couleurs.^*
Lettré délicat plein de souvenirs classiques, Fromentin avait cherché dans l'Algérie la poésie et la grandeur des restes de la féodalité arabe, l'illusion de l'Alger d'Omar et du dey Hussein; il avait été saisi par la beauté des types, adorant la race dans l'homme et le cheval, se plaisant au pittoresque des costumes, aux simulacres d'escarmouches, aux scènes mouvementées de chasse, à tout ce qui est typique et héroïque, à tout ce qui glorifie l'homme avant de célébrer l'Arabe.
Guillaumet, tout en restant profondément humain par son côté général, s'est rapproché ])lus étroitement de son sujet; il a vu et vécu la vie quotidienne du désert, primitive, agricole et pastorale, dans les douars ou par les ksours, ces petites cités somnolentes au milieu des oasis qui ont des airs de vieilles villes hébraïques et, de toutes ces existences austères et paisibles, celle qu'il aime à raconter par-dessus tout, c est la vie des femmes arabes.
Fromentin avait craint de déflorer le mystère qui environne la femme; chercher à soulever ce voile, c'était retirer à l'Orient une part de sa poésie. Il ne s'est laissé séduire d'assez loin que par les
LA PEIISTURE. 359
cliariiies des belles lilles des lladjouls ou des Oiiled-xNayls aii\ nueiirs voluptueuses, (juillaumet, lui. n"a connu (|ue les cr ménagères ^^ coiiiuie il les appelle coiiiplaisaininent.
E. Lévy. cdil.
Di.NET : Portrait cl»' Si Slinian Leii Ibraliim.
11 écoute le bruit de leurs meules et de leurs pilons qui perce au dehors par rentre-bàillement des portes; il les guette quand, la lète chargée d'un large turban, couvertes de bijou\ et retroussées jusqu aux hanches, elles agitent en cadence leurs jambes nues dans la rivière pour laver les nippes de la maisonnée; il admire Ihabileté des filles qui décorent les poteries kabyles, le geste élégant des fîleuses arrondissant, au-dessus de leur tète, -un bras de statue antique?*.
Par son milieu et ses habitudes, par Tordre de ses recherches. Guillaumet appartenait principalement à l'état-major du groupe si étendu qui adopta la formule de Bastien-Lepage. L'impressionnisme,
(le son cùl/', proOla do cet cnlraîiieiiieul vers les pays orieiilaux et en relira ([iielt[iies bénélices, Je mets à ])art(lans cette ])ro(liicti()n exotique certaines étiitles prises par Pissarro an pays natal, qui ne (lilFèrent pas sensiblement de ses travaux coutumiers ou les tentatives singnlières de rajeunissement de l'esthétique occidentale parce qu'on n'ose appeler l'estln'tiqne océanienne, essayées sur place par le néo-impressionniste Gau(juin. Mais Renoir doit à l'Algérie ])lus d'une toile, |)aysa(i;e ou fi{>ure, d'un charme (ju'agrémente un j)iquant nouveau et Claude Monet, comme All>ert LeLourg", conduits en Al^^érie, le premier par les obli[][ations du service militaire, le second par les nécessités de la vie (jui le contraignirent, au début, à accepter une place de professeur de dessin à Alger, ont maintes fois affirmé la [)art (|ue les spectacles imprévus de ces cieu\ privilégiés exercèrent sur toute leur vision à venir.
Lebourg, même, en a olfertle témoignage sensible par un ensemble d'études exposées pour la première fois aux expositions de la Société des peintres orientalistes en 1900, (|ui dénotent l'influence que pouvaient exercer, sur des yeux sains, des spectacles sur lesquels n'avaient pas eu le temps de peser encore l'obsession impérieuse d'une compréhension traditionnelle. On se trouvait là, plus qu'ailleurs, en face de la nature et à l'abri de la domination du passé.
Quelques années plus lard, au cours d'un voyage en Espagne et en Algérie, Albert Besnard apportait dans la notation de ces ciels inaccoutumés ses rares facultés de luministe en même temps qu'd savait extraire une nouvelle poésie et une nouvelle saveur exotique de ces deux êtres d'élection — et de prédilection de son pinceau : — la femme et le cheval.
Le mouvement inauguré par Guillaumet s accentue avec les générations suivantes. Les migrations traditionnelles vers l'Italie semblaient s'être détournées sur ce coté de la Méditerranée, accrues par les encouragements nouveaux donnés par l'Etat aux déplacements artistiques et la fondation des bourses de voyage. Depuis Cormon, Dagnan- Bouveret, Priant, Brouillet, Muenier, Bochegrosse, etc., quel lauréat fit exception à cette règle, quel est celui qui n'entraînât à ses côtés ou à sa suite quelque compagnon?
Pour la plupart, ce fut, comme pour les anciens romantiques, un rêve de quelques semaines ou de quelques mois, dont ils fixaient le souvenir en inotes"^ d un enthousiasme moins lyrique quoique aussi
E. Li.n-V, rJll.
DiNET : Ràoiiaclia.
ardent, et d'un esprit d'observation plus véridi([uo. Pour plusieurs, possédés ])ar la nostalgie du déserl , ces à|)res séductions, non exemptes de périls, ramenèrent conslamment leurs pas vers ces sources d'insj)iration où certains d'entre eux. même, Irouvèrent trag-iquemeut le
lei'iiie (le leur existence, (l'est |>jinnl ces derniers (jiie se Forma le noyau de la Société des peintres orientalistes. Un petit événement artisli<pie Tavait décidée.
(Jrace aux études patientes de (pielqnes amateurs ([ui se firent par occasion des érudits, les arts de TExtrêuie- Orient venaient de |)reiidre [)lace à coté des arts occidentaux, dans le domaine de Tllistoire. On démêlait lenrs origines, la filiation de leurs artistes dont on déga[;eait la biographie.
Ces [)roductions merveilleuses, dont I es(li('ti(|ue avait si [irolondénient ému la noire depuis plusieurs siècles, n'étaient plus désormais considérées comnn; de siujples objets de curiosité. IjC même devoir de r('liabilitation, le même travail de chronologie et de critique s'im|)osait envers les arts de l'Orient proprement dit, les arts de civilisation musidmane, plus proches des nôtres et (pi'ils ont aussi maintes fois impressionnés au cours des siècles. Tel fut le Ijut que s'assigna le comité de la première exposition d'art musulman en 1898. Cette tentative intelligente, mais légèrement conduite, ne donna pas tous les résultats attendus. Elle jeta, du moins, les premières bases d'une étude plus méthodique de ces matières. Elle fut, en ce (jul nous concerne, l'occasion du groupement des peintres orientalistes et de la fondation de leur société.
Celui qui, dès l'origine, en fut et en est resté l'ame. est le peintre Etienne Dinet. Conduit en Algérie par son ami Lucien Simon , en 1 8 8 ^ , Dinet y revenait l'année suivante, grâce à l'obtention d'une bourse de voyage. Depuis, il v est retourné annuellement, ou plutôt, il n'a cessé d'y fixer sa vie, se conservant seulement à Paris un domicile pour la saison d'hiver.
Ses débuts furent plus particulièrement analytiques. Sans parler des tendances du moment, il était porté par son naturel volontaire, tenace, à la fois audacieux et méthodique, à aller jusqu'au bout dans la connaissance la plus étroite de la race et du pays. Il s acharnait à résoudre les dilïicultés qui avaient rebuté ses devanciers et qu'ils avaient soit tournées, soit imparfaitement résolues.
Fromentin, Guillaumet lui-même, demeuraient plus ou moins volontairement fidèles aux habitudes d'école ou, du moins, au souve-
iiir (les maîtres. Diiiel luisait un elï'orl assidu pour se deljarrasseï" (h; toute obsession de cet ordre et pour pénétrer le mystère de cette humanité et de ce ciel, avec les yeux de la tête et les yeux de Tâme d'un voyant indigène. 11 en arriva à entreprendre, de son côté, sur ce terrain neuf ou tout au moins mal exploré, les mêmes tentatives cpie poursuivaient les impressionnistes tant sur la nature que sur l'homme. C'est-à-dire que. sur la nature, il se livrait à des études poussées
Marius Perret : MusicIcnrK' annamili'
jus(|u au degré le plus aigu ou le plus délicat des phénomènes lumineux et atmosphériques qui se manifestent dans la clarté et dans l'ombre et dont les jeux modifient les apparences des cor|)s. El, sur l'homme, il cherchait à préciser le caractère de la race, du milieu, de l'individu , à le traduire dans son action significative el à dégager cette signification au moyen du langage muet par lequel ces spectacles s'expliquent à nos yeux quand la parole est absente, c'est-à-dire par l'élude attentive de l'expression et de la mimique.
Et dans cette recherche, parallèle à celle suivie antérieurement
par les impressionnistes on pîii' (juelques autres esprits indépendants, tels que Puvis de Gliavannes ou llodin, pour rompre avec les d('[)lorables traditions imposées à notre école, Dinet faisait personnellement une o])servation nouvelle. En efï'et, cette existence partag^ée entre deu\ mondes si divers les lui faisait connaître plus justement Tun et l'autre par l'exercice d'une perpétuelle com[)araison. Il notait donc couibien, dans notre civilisation septentrionale et chrétienne, où le prog^rès continu est fait de luttes ardentes, de misères et de labeurs, l'être liumain qui travaille, le seul dont l'action semble intéressante à lart d'aujourd liui, est usé, déprimé, [)arfois dé^jradé, dans tous les cas modifié par l'effort accoutumé, le contact de la machine, la division du travail, sans parler d'autres facteurs secondaires tels que le théâtre, les réunions publiques, la caserne, les cabarets, tous ces milieux où chacun des individus qui forment la foule est acteur, figurant ou spectateur porté à l'imitation. Dans les populations sahariennes, au contraire, où l'existence patriarcale s'est continuée sans interruption comme si le temps s'était arrêté tout net, les mêmes attitudes, les mêmes gestes, les mêmes expressions physionomicpies se sont perpétués à travers les siècles, correspondant au même genre d'existence, aux mêmes occupations, aux mêmes rapports entre les hommes, aux mêmes pensées intérieures. D'où il s'ensuit que si la vie contemporaine qui a fourni et qui doit fournir des inspirations si hautes, est de nature à donner des éléments particulièrement riches et éloquents dans l'ordre de ce qu'on peut appeler la heauté expressive, l'observation des milieux indigènes de nos provinces de l'Afrique du Nord ou de tout autre pays resté à l'abri des effets de notre civilisation, est propre à livrer à l'artiste des trésors, pour ainsi dire vierges, d'éléments essentiellement pittoresques et plastiques que nous ne trouvons plus intacts autour de nous et ([ue nous avons coutume de chercher dans les dépouilles froides du passé.
C'est en se plaçant à ce point de vue que Dinet aborde l'étude synthétique des milieux arabes et que dans les derniers ouvrages qu'il a produits, depuis le Charmeur de vipères ou la Courtisane jusqu'à Chansons de jeunes filles, Abd-el-Gheram et Noûr-el-Aïn ou au Fils d'un sanit M'rahelh , s'il nous attire ou nous séduit par l'accent, l'intérêt ou le
LA PEINTUUi:.
charme locaux de scènes d'une couleur et d'une animation incomparables, il dépasse ce premier attrait étrange et superliciel, ce caractère incpiiétant si Ton veut, d'exotisme et (Uethno^i^rapliie, |)our faire de ces sujets, avec une puissance de vie inconnue de ses plus illuslres devanciers, le prétexte de hautes généralités humaines.
K. I.riy, cdit.
Maiius rKKRKT . JoiujLir clc l'ùlo siaiHoisi
La traduction des spectacles humains était continuée depuis le romantisme par une évolution de caractère histori(pie. Elle avait été représentée avec un vif éclat par Henri Hejjnault (pii unissait à une certaine fougue dans laquelle on leconnaissait la patei'uilé de Delacroix, un esprit de grandissement quehpie peu littérairi^ ou ihéàtral et un(3 virtuositc'' hrillante de métier, un ^joùt de l'effet, dus à 1 iiilluence du peintre Espagnol Fortuny avec qui il lut lié de vive amili('.
La mort, ([iii le coucha sui' un champ de hataille, ne lui j)ermit pas d'achever sou (i'ii\ rc 11 cul un successeui-, dont la carrière ne hnlla
3(;(i EXPOSITION l)K 11)00. - BEALJX-A15TS.
pas (riin moindre éclat, avec Benjamin Constant, dont le pincean prestigienx évoquail, avec nne véritable magie d'exécution, les magni licences sombres et farouches des harems mystérieux du Maroc.
Réalistes dans leurs études ou leurs impressions de voyage, ces maîtres avaient reconstitué un Orient d'une convention iiouvelh', un Oi'ient de poésie, de littérature, emprunté, semble-t-il, aux poèmes de Victor Hugo ou de Leconte de Liste, un Orient tout imaginaire et fantasmagorique qui devait dégénérer en formule académique. Aussi, cette tradition histori([ue n'eut-elle guère de suite digne d'être notée, si ce n'est la reprise, par Paul Leroy, de certains sujets bibliques ou évangéliques (Jésus, Marthe et Marie, Samson, Un soir à Nazareth). traités, d ailleurs par l'observation directe des réalités, presque sans transposition et avec la préoccupation d'y trouver l'application de ses études de types humains et d'effets lumineux. Et encore cet orientaliste, qui fut un des fondateurs du groupe actuel, affirmait-il plus franchement ses qualités personnelles de vision rare et délicate dans ses simples études d'observation des mœurs des Arabes sédentaires du Sud et des aspects paradisiaques des oasis sahariennes.
C'est pourquoi l'école orientaliste est essentiellement réaliste. Dix expositions successives en ont fait la preuve et ont mis en valeur nombre de talents éprouvés qui ont voulu satisfaire leurs plus intimes aspirations de poésie ardente ou voilée dans le spectacle même des choses. C'est ainsi que Ad. Chudant erre par les nuits limpides, dans les ruelles tortueuses de la ville haute d'Alger ou par les carrefours déserts des ksours dont le silence est seulement troublé par les aboiements rauques des chiens de garde. C'est ainsi que Girardot suit les blanches processions de femmes voilées dans les cimetières de Tanger à travers les roses tendres et les lilas du couchant. Lunois, peintre ou lithographe, exprime avec les richesses hardies de sa palette, les danses des gitanas de Séville, ou plus simplement les scènes de la vie rurale du Maroc et de l'Algérie occidentale.
Bompard et Saint-Germier promènent leur parasol des oasis de Chetma aux lagunes de Venise. Car Venise, n'est-ce pas 1 Orient, un Orient maritime, unique, imprévu d'exotisme et de |)ittoresque? Aussi Venis(». chère aux âmes de i83o, a-t-elle à elle seide une cour dont
le souverain maître est ce dernier des romantiques, celui quon a appelé le Turner de France, Ziem, et dont les fervents sont innomhrahles, attirés de tous les points de l'Europe et même du Nouveau- Monde et qui comptent dans les anciens, des noms comuie celui de Wliistler et dans les jeunes, comme celui de Cotlet.
Ciu-Mle (1rs Ilemix-Aris.
Paul Bi;ffi;t : Roi d'Abyssiiiio.
Mais d'autres terres plus lointaines sollicitaient, les unes par leur magnificence primitive et barbare, les autres, simplement par leur solitude et leur désolation, l'imagination voyageuse de quelques arlistes destinés à payer, hélas ! de leur vie ce goût d'aventures (|ui donne tant (Kattraits à l'existence du peintre orientaliste.
Ici ce inonde fastueux et singulier de l'empire du Xégiis attirait, avec la mission Bonvalot-de Bonchamps, Maurice Potter qui, le |)remier, après les périls et les difficultés d'une marche infiniment pénible, plantait, sur le Nil bleu, à Fachoda, le drapeau français. 18 jours avant Tai-rivée dn commandant Marchand, et périssait au relonr. frappé par hi hince p.'rfnh' (Tun indigène. Préparé par son ami Dinel, il a\all (h'bnté avec des sujets empruntés an roman «le
3G8 KXI'()SITI()\ l)K 190(1. BEAUX-APiTS.
Salainiiilx), (juc sou ii»a«;iiiali()ii , justement remui'c par les peintures (lu ,«»'i'aii(l ('cri\aiu, (essayait de li\er au uioyeu de ses observations siii' luilui'c II élait pi('t à passer des spleiuleurs d'un monde imaginaire aux inaonifieeuees (Fini monde réel. Ses derniers ouvra[jes, pi'incipalement exéculés au crayon, ont la netteté rolorée, la sûreté et la décision des dessins de Marilliat. Il fut suivi pn^sque aussitôt à la couiantiipie de Ménélick par Paul Bullet qui, ]dus heureux, revint en France avec un riclie luilin artistique. Ailleurs, la brousse semée (TaHa du désert saliari(ui ou du désert séné^^^alais, attira avec une mystérieuse puissanc(; Taine hautement mélancolique de Marins Perret. Tantôt il s'enfonçait seul dans les profondeurs Au M'zah et jusque chez ces Touai'cps qu'il a été encore le premier et le seul à peindre surnature, tantôt il suivait la colonne Dodds à travers le Sénéf>al ou le Foula, rapportant ces Piroguiers de Guet ND(U', ou cette marche de colonne dans les sables, qui sont les plus sobres et les plus magistrales notations des effets de décoloration de la lumière solaire dans les excès de sa dilLision et aussi du dessin s[)écial, d(^ la gesticulation particulière de ces es[)èces humaines. Attiré peu après dans l'Indo-Ghine et le Cambodge, où le gouverneur général de notre empire extrêmeoriental, M. Paul Doumer, créait toute une colonie de peintres orientalistes, on voit par les peintures du Luxembourg ce qu'on pouvait attendre des facultés extraordinaires d'observation attentive et clairvoyante de ce malheureux, fier et consciencieux artiste, dont le talent prenait une envergure nouvelle au jour où il fut terrassé [)ar la maladie et couché sous les cendres volcani([ues de Java. A la suite se formait comme une petite école extrême orientale au premier rang de laquelle se mettait Joseph de la Nézière avec ses études d'Indo-Chine, de (lliine, du Japon et de Corée et qui compte des recrues incessantes, dont (piehpies-unes d'un talent déjà dégag(\
11 n'est pas jusqu'à la Martinique dont l'inoubliable catacl}sme n'ait fait une victime artistique avec l'infortuné Merwart.
Qu'eût dit Fromentin, qu'eut dit l'admirable et profond écrivain du Sdliel devant ces images nouvelles de tant de mondes hiei' inconnus, devant ces visions fantastiques dont les unes donnent l'impression farouche de (Mt/'s lunaires, de dernnu's veslif'es d'une humanité
disparue sur une planète abandonnée par la vie, et dçnt les autres semblent avoir amassé en elles toutes ies féeries des contes, tous les caprices du rêve, toutes les étrangelés de la nature et de la fantaisie humaine?
Eût-il aujourd'hui encore critiqué ce qu'il appelait alors des notes de voyage, des documents? \es eût-il condamnés au nom d'une esthétique surannée? Tout en continuant d'établir justement la différence ff entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyagea, n'eût-il pas senti, avec son tact si fin de critique large et supérieurement intelligent, que le point de vue en art est contraint de se déplacer éternellement, au fur et à mesure que se déplacent et s'éloignent les bornes des connaissances humaines? N'eût-il pas compris que l'art a le droit de tenter toutes les aventures par lesquelles il peut étendre les limites de son empire et enrichir ses réserves d'images et de moyens d'expression; qu'il ne peut avoir qu'une crainte, celle de s'appauvrir, de se diminuer, de ne plus correspondre aux besoins moraux des hommes; et que, s'il ne peut que répéter éternellement la même chose à leur sentiment, il est tenu, pour être à la portée de leur intelligence, de modifier, avec le temps, le vocabulaire dont il se sert?
1889 : SCISSION DES SALONS ; l.\FLCE>CK QU'ELLE EXERÇA SUR LES ARTS. - REACTION POÉTIQUE ET COLORISTE, SES CAUSES, SES EFFETS. — LE MYSTICISME ET LE RÉALISME EXPRESSIF DE BASTIEN-LEPAGE ; DAGNAN-ROUVERET ; PRIANT - AUTRES ÉLÉMENTS DE RÉACTION : HENRI MARTIN; AMAN JEAN; LES PEINTRES DE LA PÉNOMBRE ET DU MYSTERE : E. LAURENT, LE SIDANER , II. DUIIEM, ETC. — LA nANDE NOIRE : Cil. COTTET; LUCIEN SIMON. - LA BRETAGNE ET LA HOLLANDE.
Au lendemain de lExposition universelle de i88() se produisit un événement qui eut certaines conséquences sur les destinées de TEcole : c'est la scission du Salon.
Dès 1881, l'Etat avait confié déiiniliveiiient aux artistes eux-mêmes l'organisation des expositions; c'était l'ancien projet de Ph. de Chennevières qui se trouvait réalisé. Les artistes acceptaient cette fois une liberté qu'on leur avait, jadis, vainement offerte. Le fonctionnement
liEAlXAIiTS. 2^
370 EXPOSITION DK 1000. — BEAUX-AUTS.
(le ce nouvel or^i^anisme administratif, auquel l'Etat conservait son patronage et cédait en même temps les rouages qui l'avaient fait marcher antérieurement, fut tout aussi régulier qu'autrefois grâce à la sagesse et à l'esprit ])ra tique des artistes. Nul incident ne marqua les expositions des neuf premières années. Mais, après l'Exposition de 1889, des difficultés d'ordre intérieur, relatives à la question des récompenses, amenèrent des dissentiments dans le Comité et bientôt un groupe, à la tête duquel se mettait Meis*sonier qui se montrait le plus intransigeant, se séparait pour créer à l'écart une société nouvelle. Cette société prit le nom de Société nationale des Beaux-Arts.
Le premier résultat de la scission se fit sentir de part et d'autre. A la société primitive des Artistes français, le vide produit par le départ d'artistes renommés eut pour effet de faire monter aux premiers rangs des comités et des jurys, des générations plus jeunes qui fussent, sans cet événement, restées plus longtemps à l'arrière-plan des hiérarcliies artistiques. Ces nouveaux venus prirent du coup dans les ateliers et les académies une autorité égale à celle de leurs aînés qui, jusqu'à ce jour, régnaient en maîtres.
A la Société nationale des Beaux-Arts, au Champ-de-Mars, comme on disait et comme on dit souvent encore par souvenir de l'origine de cette société, ouverte dans le palais des Beaux-Arts de l'Exposition de 1889, les fondateurs étaient composés de la plupart des physionomies les plus indépendantes sinon les plus originales de l'Ecole. En tête figurait donc Meissonier, chargé d'honneurs ofliciels, de titres et de croix et dont la situation paraissait assez anormale dans ce milieu d'artistes qui n'avaient guère marché dans ses voies puisque, sauf lui, aucun n'appartenait à l'Institut. Autour de lui étaient groupés Puvis de Chavannes et Carolus Duran, les sculpteurs Dalou et Bodin, les graveurs Bracquemond et Lepère et, à côté d'eux, d'autres personnalités aussi distinctes dans l'Ecole française, les jeunes maîtres qui, depuis une quinzaine d'années, avaient le plus vivement frappé l'opinion par l'originalité de leurs travaux.
La société nouvelle les dégagea, les souligna. Elle mit vigoureusement en première ligne des peintres comme Cazin, Besnard , Carrière, Baffaelli, Boll, Dagnan-Bouveret et reçut encore chez elle l'appoint
sérieux de maîtres étrangers tels que Whistler et Constantin Meunier. Il en résulte que ces artistes exercèrent une influence très notable sur la production du milieu qui les entourait, influence qui se manifesta soit par leur action individuelle, soit par leur action combinée, créant parfois des dérivations très intéressantes comme les talents d'Ary Renan, de Billotte, de La Touche, de Lagarde, d'A. Berton, etc., et donnant, dès ce moment, à l'ensemble des expositions de cette société, une couleur très spéciale que certaines figures, venues au jour avec les générations ultérieures viendront corser encore.
Basclicl, éJit.
Dagnan : Les Conscrits.
Un autre fait particulier à la Société nationale des lîeaux-yVrts a exercé son contre-coup sur la production actuelle. La nouvelle société s'organisait, on le sait, en une sorte de vaste cercle. Au programme étaient inscrites la suppression des récompenses, l'acceptation au même titre que les autres arts des arts dits « décoratifs t et l'admission ,
372 EXPOSITION \)E 1900. — REAUX-AHTS.
(kl moins pour les sociétaires, d'un nombre illimilé d'ouvrages. Celle dernière condilion créa, au dél)ul, des expositions exceptionnelles dont réclal ajouta an |)resti};e de la jeune association et des maîtres (|ui la composaient. Chacun s'efforçait d'arriver, chaque année, avec un nofnl>re imposant d'ouvrages et ramassait jusque dans le passé tous les morceaux dont il pouvait disposer.
Bientôt, pourtant, ce stock sépuisant, on eut recours pour entourer les pièces de résistance aux études faites dans l'année; la foule des artistes plus jeunes n'avait, d'ailleurs, pas encore de quoi fournir un aussi lourd bagage. A côté de tableaux composés, réfléchis, voulus, pullulèrent les morceaux d'observation, les études sur nature, les recherches, les préparations. Cela donnait un aspect très vivant, très nouveau, très jeune et très hardi, car, l'indépendance étant de mise, on renchérissait volontiers sur les impressionnistes que l'Exposition universelle de 1889 venait de faire plus amplement connaître et que le Luxembourg allait consacrer. De plus, l'apport des étrangers fut bientôt considérable. Alors que, pour la Société des Artistes français, la moyenne des exposants étrangers était environ d'un quart de Tensemble exposé, dans la Société nationale des Beaux-Arts, elle donnait jus([u'à un tiers comme proportion. Venus plus généralement du Nord (améiicains, anglais, belges et hollandais, allemands, Scandinaves), 011 l'inspiration est dirigée de préférence vers la représentation des intimités de la vie, ils apportèrent comme un nouvel encouragement à se tourner vers l'examen des réalités contemporaines et des milieux populaires. Sans entraves et sans lisières, mais aussi sans guides et sans appuis, c'est-à-dire sans traditions, ils dépassèrent rapidement dans les audaces de leur vision et dans les témérités de leur métier, les excès, toujours tempérés en France par un certain sentiment de mesure inné et par un vieux fond de discipline pédagogique, des novateurs les plus hardis.
Enti'aînés par la mode, amusés par la nouveauté, les yeux du public, naturellement si réfractaires et routiniers, s'étaient accoutumés d'abord à ces visions les plus osées. Bientôt la lassitude suivit et les mêmes causes qui avaient étendu les progrès du mouvement analyli(pie et naturaliste accélérèrent les prodromes de la réaction qui
37/i EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.
commençait à se faire sentir vers une compréhension plus haute et plus expressive des réalite's vivantes.
X ce moment, dans les nouvelles générations, va s'accentuer un mouvement de retour vers un idéal poétique rajeuni, vers une sensation plus intense et plus rohuste des colorations, un goût plus sain pour les harmonies sonores et fortes.
Pour hien comprendre les causes de cette réaction, «[u'on se reporte un |)eu en arrière. On était ah)rs en plein développement de la période triomphante du natuialisme de Zola. La foule des continuateurs dégénérés de Courbet, de Manet, de Basiien-Lepage, persistait à exploiter, en l'exagérant dans son esprit le plus étroit et le plus sectaire la fameuse formule du rr plein air 75. Leur mépris du sujet, leur dédain aifecté de tout choix, leur |)rétention à un certain pédantisi])e scientifique, leur crainte de toute signilication élevée, de toute idée générale, avait conduit la peinture à l'exactitude littérale, au document pur, au terre à terre et à la platitude, tandis que l'abus des effets de lumière diffuse et des préoccupations atmosphériques l'entraînait assez rapidement à un état d'anémie, de chlorose, d'épuisement nerveux, nous dirions mainteuant, de neurasthénie.
C'est l'époque de toutes ces descriptions de campagne qui abondent également, par un abus autrement insupportable, dans la littérature, de ces portraits de paysages : coins de terrains, bouts de buissons, fragments de routes, pris à toutes les heures du jour, sous des cieux indifférents, où les arbres aux riches frondaisons, aux fortes ramures, les beaux chênes noueux, les hêtres aux fûts lisses et droits, les pauvres arbres, premiers rôles éloquents de tous les spectacles grandioses de la nature, sont désormais proscrits, rendus suspects par l'amour passionné que leur témoignèrent les romantiques, traités de poètes, de cltiqucurs.
C'est l'époque de ce qu'on avait appelé cr l'école de la blouse bleue '7 de tous les travailleurs sans caractère, occupés à des besognes auxquelles ils ne savaient pas nous intéresser par ce qu'ils ne s'y intéressaient pas eux-mêmes, qu'on voit se mouvoir avec ennui surles parois des salles de mariage, des galeries de fêtes, des salles du conseil de tant de mairies parisiennes ou d'hôtels de ville de banlieue. Car les
K. I,(ivy, éJil.
Henri AlAniiN : Beauté.
claires, mais fraîches et toujours vibrantes harmonies, hs grands partis pris simplificaleurs du merveilleux, visionnaire d'Amiens et du Panthe'on, compris à contre-sens par nos édiles, dénaturés par leurs artistes, contribuèrent eux-mêmes innocemment, sous prélexte de nécessités décoratives, à cet aveulissement de la peinture.
et moderne. lih. GoTTET : Mcsse basse en Bretajjne.
Contre ce culte inintelligent, têtu et borné de la vérité, ou plutôt de l'exactitude, contre cet esprit d'observation sans but qui ne voulait pas ou ne savait pas conclure, se firent entendre des protestations, d'abord timides et lointaines, qui se précisèrent de plus en plus. Gela venait tantôt de quelques anciens qui n'avaient point abdiqué leur idéal d'autrefois, tantôt de plus jeunes, sous la poussée inconsciente de la littérature qui, comme toujours, précédait l'ait dans cette nouvelle évolution. Gela se marquait par des modifications insensibles du paysage, qui se colorait plus volontiers des teintes chaudes du couchant, par la recherche de sujets plus humains et plus émus, par une apparition encore vague du sentiment, par je ne sais quoi de ])lus songeur et de plus poétique. Nous en avons vu déjà les traces dans le chapitre pi-écédent.
Et comme, d'ailleurs, toul se lienl en ce monde, et que, suivant le
mot de Renan, tout n'est que transition, il arriva que le dernier représentant de cette période scientifique du naturalisme, le chef de l'école du c: plein air?7, Bastien-Lepage, portait déjà en lui-même, comme d'ailleurs son prédécesseur Millet, les germes de réaction contre le
mouvement qu'il avait contribué à répandre dans l'Ecole et contre les tendances qu'il avait acclimatées dans le public. Son mysticisme confus, qui voulait s'appuyer sur l'observation, s'est développé en s'accentuant dans le sens poétique ou pathétique chez ses principaux successeurs. M. Dagnan-Bouveret, (jui avait débuté par les scènes toutes réalistes de la yVoce vh'z le pfiotof>raphp. et de V Accident, ahouiil en passant par le Pmn hén'U, aux Pèlerins iTEmmam et à la Chu, qui font de lui l'un des pi'incipaux peintres d'esprit religieux de cette époque. De même M. E. Priant, en renforçant le côté sentimental et en poussant plus loin les scrupules de l'analyse, recherchera à côté de son œuvre d'implacable portraitiste et de sagace observateui' populaire, les scènes de deuil (La Tonsmint; Douleur), où il se plait à opposer savamment et fortement les noirs des vêtements aux notes claires du paysage. C'est encore à cette tradition , qui continue à évoluer en se conformant à un idéal plus moderne dans le sens des colorations plus chaudes et des compositions plus expressives, qu'appartiennent MM. Henri Rover, Âdler, Duvent, etc.
Mais ce développement normal et lent n'eut point sensiblement modifié la direction de la peinture. On attendait |)lus. Une soif ardente d'imagination se faisait sentir, un besoin d'exprimer tous les rêves confus qui tourmentaient la conscience contemporaine et de traduire la vie de ce temps non plus seulement sous ses aspects extérieurs, dans sa représentation littérale et vulgaire, mais dans sa physionomie la plus haute, dans l'intimité la plus profonde de son âme. C'était comme une fermentation sourde de lyrisme. Un renouveau de romantisme s'annonçait dans l'art, comme il se marquait déjà dans les lettres, et non seulement en France, mais en Belgique, en Angleterre, en Allemagne. Ce mouvement s'alhrma bientôt de toutes parts autour de certaines personnalités déjà caractérisées, dans tous les milieux, parmi les réalistes comme parmi les idéalistes et dans le sein même de l'enseignement olTiciel. C'est alors qu'au début apparaissent.
assez isolées, (juelques figures encore incertaines, parmi lesquelles se disliiifï'ue plus parliculièrement celle de M. Henri Martin.
Sorti (le l'atelier d'un des plus robustes exécutants et des plus éclatants coloristes, d'un maître qui eut toujours à un très liant degré le respect de Tliisloire, le sentiment du passé, et qui vivait dans l'intimité, sinon des poètes, du moins des historiens, M. Henri Martin se trouva heureusement placé, près de M J.-P. Laurens, dans le milieu le plus favorable pour préparer l'éclosion de son talent. Après un premier succès qui eut du retenlissement, en i883, pour des raisons diverses, avec une composition d'allure assez académique où se manifestait déjà sa prédilection pour les sujets empruntés à la poésie {Paolo Malatcsla et Francesca di Rimini), M.Henri Martin est apparu comme le créateur d'un symbolisme ingénieusement renouvelé quil opposait à la banale convention des allégories traditionnelles. Chacun sa Chimère, U Homme entre le vice et la vertu, Vers l'Abîme, les frises de l'Hôtel de ville, ne laissèrent personne indifférent. Sans doute, on était surpris au début par ce métier de touches juxtaposées dont le parti pris systématique est un peu gênant dans ses premiers tableaux. H suffisait d'ailleurs que ce procédé de décomposition du ton rappelât l'impressionnisme, le pointillisme, pour qu'il fût impitoyablement condamné. Peut-être M. Henri Martin mettait-il quelque coquetterie à s'obstiner dans sa manière d'écrire les formes; il se disait que les yeux les plus récalcitrants y viendraient un jour. Ils y sont venus; mais il a bien fait quelque pas lui-même à leur rencontre. Ses brosses assagies n'ont plus conservé ce moyen, très atténué, dé|)ouillé de toute exagération abusive, que pour garder au ton ses vibrations et sa richesse.
Quant à l'inspiration de ces vastes compositions, empruntées le plus souvent aux poètes, suivant l'usage des anciens romantiques, à Dante et à lord Byron, à Musset et à Baudelaire, — ces compositions, traversées, comme les ciels de Puvis de Chavannes, parle vol des Muses et qu'éclaire, comme dans les visions mystiques de Gustave Moreau, le symbole rayonnant de la Lyre, — elle témoigne d'un retour à la culture des grandes idées générales et du désir de les renouveler en les exprimant plus fortement par l'emploi d'une symbolique nouvelle et par la ressource inépuisée du langage éloquent des harmonies. Un
petit ragoût d'étrangetë, quelque raffinement de bizarrerie donnent à ces toiles un fort accent d'originalité qui ne va pas sans quei([ue grâce excentrique. Si pourtant ses conceptions d'ordre symbolique et moral
E. Léw, rdil.
Aman Jean : Portrait.
pouvaient inquiéter par leur nouveauté des esprits un peu déliants, comment ne pas reconnaître à ses dernières décorations semi historiques ou semi-allégoriques formées d'éléments plus connus, leur séduction peu commune de visions réalisées.
Dans les Troubadours, Inspiration, démener Isaure et surtout sa grande composition de Sérénité, à propos de laquelle on n'a pas imprudemment prononcé le grand nom de Puvis de Cliavannes qui avait cru
voir en lui son hërilier, chaque jour, avec la maturité prochaine, son talent gagnait plus de charme et de simplicité'. Le TravaiL destinée au Capitole de Toulouse, dans la splendeur naturaliste de son ciel estival, dans cette grande quiétude des champs au.\ végétations épanouies, aux terres prospères et fécondes, que troublent seuls le rythme rép-ulier des faux et les rires de jeunes filles, vient justifier toutes les espérances qu'avaient fait naître ce talent original et singulier.
Plus réservé, plus calme, plus songeur, fuyant le bruit par tempérament, s'affirmait parallèlement, dès la même époque, M. Aman Jean, qui s'intitulait élève de Hébert et de Puvis de Ghavannes. Nature du Nord opposée à la nature méridionale de M. Henri Martin, cet artiste trouvait, de son côté, près de ses maîtres préférés, la douce chaleur qui convenait pour faire éclore déUcatement ses songes poétiques. Fréquentant volontiers, au début, le monde imaginaire de la légende, de l'histoire ou de la fable, il s'est détaché peu à peu de Saint Julien l'Hospitalier, de Sainte Geneviève, de Jeanne d'Arc et des Muses pour évoluer dans un sens plus moderne et réaliser, avec les éléments empruntés à notre vie contemporaine, un mode de décoration rêveuse et émue, d'un charme enveloppant et persuasif, qui parlât en même temps aux yeux et à l'âme.
Entre ces deux artistes, allant de l'un à l'autre et penchant peutêtre davantage vers le dernier, s'est formé un grouj)e de songeurs peu bruyants, aimant la pénombre et le mystère, de dilettantes raflinés, d'harmonistes savants, les uns portés vers la peinture des idées générales, les autres, en plus grand nombre, vers les aspects de la vie contemporaine qu'ils tendent à traduire, surtout dans ses aspirations, et si l'on peut dire, dont ses états d'âme par la mélodie des lignes et la langue expressive des harmonies. Dans ce premier groupe on a relevé, aux derniers Salons et à l'Exposition universelle, les noms de MM. Ernest Laurent, dont les ])ortraits de femme sont conçus en des harmonies très discrètes, très délicates qui accompagnent en sourdine le ton doux des chairs et dévoilent la psychologie du modèle; M. Le Sidaner, tendre et mystérieux; M. Henri Duhem et M™' Marie Duhem, peintres mélancoliques des Flandres, M. Piidel, M. Henri Fournier, M. Boggio, M.Paul Steck,M. Loup, etc.
En lace de ces songeurs, de ces poètes plus ou moins mystiques recueillis dans le charme mélancolique du souvenir ou perdus dans le monde enclianleur du rêve, se levait un petit groupe chaque jour plus nomhreux de naturalistes robustes, chauds, expressifs, comparable, par certains côtés, à celui dont nous avons signalé la formation autour de Courbet, en i 809. Jeunes, hardis, aventureux quelquefois, enthousiastes et émus, ils ont voulu exprimer la vie de notre temps, spécialement dans les milieux populaires et non plus seulement la traduire dans ses extériorités, mais en Gxer la signilication au moyen de fortes et larges synthèses. C'est ce groupe que la malice des camarades appela d'un mot plaisant qui fit fortune : la bande noire.
A leur tète sélait mis d'emblée M. Ch. Cottet, qui associait en lui la fougue romantique, le sens des orchestrations colorées et éloquentes de Delacroix, avec le réalisme viril, l'exécution robuste de Courbet. M. Cottet prenait à cette heure la figure d'un homme assez batailleur. M. Henri Martin était sorti de l'École en passant par l'exposition de la Rose t Croix, sorte de groupement mystique et symboliste, très artificiel et tout éphémère organisé par un écrivain connu, comme son maître Barbey d Aurevilly, autant par rexcentricité de ses costumes que par ses ouvrages, M. Joséphin Péladan. M. Cottet, échappé rapidement de l'école du quai Malaquais où il se sentait assez mal à l'aise, s'était d'abord enrôlé sous la bannière impressionniste en traversant l'ofiicine ultra symboliste d'un marchand de la rue Le Peletier, aujourd'hui décédé, Le Barc de Boutteville, 011 se réunirent, quelques années, ceux qui voulaient prendre le rôle d'indépendants ou d insoumis dans les jeunes générations. M. Cottet ne garda pas longtemps trace de ces débuts et l'on ne put jamais l'accuser d'occultisme ni de magie. C'était déjà un solide gaillard, fort en couleur, de robuste santé, très sanguin et quelque peu violent. On le considérait même comme assez combatif et paradoxal. Ortains souvenirs très accentués de Courbet, vers lequel il fut conduit peut-être par M. RoU qu'il avait choisi pour maître, se mêlaient chez lui à ce retour atavique de romantisme qui manpie notre jeunesse. Il n'était pas sans prêter à ces qualifications. Sans doute, M. Cottet aimait d'un amour (|ui semblait exclusif les réalités concrètes. Ses expositions antérieures ne
comportent que des études de vie très fortes, très brutales, très franches, vues comme par l'œil d'un Maupassant, prises en Bretag^ne et, par occasion, en Egypte ou en Alg^érie, car ce n'est pas l'un des moins vaillants orientalistes. Dès le premier jour il a été' con(|uis par cette côte septentrionale de Bretagne, âpre et mélancolicjue, aux grands ciels chargés de lourds nuages ouatés, qu'il excellait à colorer sous des lumières imprévues au soleil couchant, ces ieaux nuages formant des paysages de ciel, si l'on peut dire, devenus classiques et qu'on retrouve sans faire grand eiï'ort chez ses imitateurs, qui pullulent aujourd'hui dans les salons. Mais M. Gottet n'était pas doué de l'indifférence fanfaronne de Courbet. Breton de rencontre, Savoyard d'origine, rêveur et porté vers la vie intérieure, il ne pouvait rester insensible ni aux graves harmonies de la nature, ni aux p-randeurs tragiques de la vie. Ce lyrisme passionné que les romantiques dépensaient à ressusciter, en une lièvre de génie, les grands drames du passé ou les créations des poètes, M. Cottet l'amassait en lui lentement pour traduire avec une chaleur communicative quel([ue chose de son temps. Depuis des années il accumulait études sur études pour se pénétrer de l'existence héroïque et grandiose des humbles pécheurs bretons, jusqu'au jour où parut l'œuvre qui devait résumer toutes ces émotions et toutes ces observations, toutes ces histoires simples et tragiques, tous ces adieux et tous ces deuils, dans le grand triptyque Au pays de Ja mer, qui reste une des œuvres les plus significatives et l'on pourrait dire classiques de cette génération. C'est l'antique terre bretonne que M. Cottet a choisie pour le théâtre de ses contemplations habituelles, la vieille terre bretonne avec son passé, son vieux fond atavique de religiosité et de mysticisme, le pathétique continuel de ces vies humaines en lutte perpétuelle avec les flots. Nous avons vu, à la date de 18^8, qu'elle avait déjà une première fois attiré une nombreuse génération de peintres sensibles à ses mâles et singulières beautés. La grandeur sauvage du paysage, le caractère de la race, le pittoresque exceptionnel et comme exotique du costume, les survivances de la vie religieuse, tout cela forme un spectacle propre à émouvoir, de tout temps, des imaginations d'artistes.
A une date où se précisait le retour de la pensée artistique vers les couleurs de la poésie, M. Jules Breton avec ses pardons et ses processions, M. Dagnan-Bouveret avec ses tendres, délicates et mélanco-
E. Lûvy, cdit.
Ilonrl Martin : Le Travail ; dtkorulion pour le Gapitole de Toulouse (panneau de gauche).
liques bretonnes, aux cornettes blanches, aux yeux vagues, profonds et doux de génisses songeuses, ramenèrent les esprits vers ces régions quasi primitives des menhirs et des dolmens. N'avaient-elles point trouvé déjà pour les célébrer un des apôtres les plus haut placés
dans la domination spirituelle de ce temps, Ernest Renan et, |)liis tard, un des poètes les plus émus par ses charmes mélancoliques, un des narrateurs les plus touchants de ses éternels démêlés avec la mer, Pierre Loti?
Le succès de M. Gottet attira nomhre de jeunes peintres sur ces côtes découpées. Près de lui, déjà uni avec lui dans une camaraderie étroite, qui tout en laissant à chacun sa propre individualité, les marque cependant tous deux de communes tendances, M. Lucien Simon a pris une place aussi exceptionnelle dans sa génération. Il est, lui aussi, le peintre de la vieille presqu île armoricaine, mais tandis que M. Gottet la traduit subjectivement, unissant partout à ce vieux fond breton, son âme à la fois violente et pensive, M. Simon semble la considérer d'une façon plus objective, plus indépendante, qui l'intéresse plutôt organiquement et intellectuellement. Mais peintre viril, riche et savant harmoniste, il a le sens mâle et puissant du pittoresque et du caractère et il a su extraire de ces scènes de mœurs provinciales, les Lî<//eM/\s, le Cirque forain , la Voiture des saltimbanques, le Retour de la messe, le Bal, et surtout la Procession, du Luxembourg, qui rappelle par son réalisme grandiose, la vie interne de ses personnages, l'unité im[)osante d'impression, certaines fresques des anciens florentins, tout l'esprit d'une race, tout le charme fort, brutal et singulier d'une famille humaine qui semble être restée intacte.
Autour d'eux, paysagistes ou peintres de figures, s'est constituée toute une école bretonne, si nombreuse que nous pourrions répéter le mot que nous avons déjà cité pour i85i. Ge n'est plus aux salons, surtout à la Société nationale des Beaux-Arts, que paimpolaises, bigoudènes, jeunes filles d'Ouessant ou de Gamaret, pardons, marchés ou processions. Et partout des coups de soleil couchant sur les voiles rousses et sur les gros nuages gonflés qui montent de l'horizon. M. Gottet et M. Simon ont fait souche plus ou moins légitime, mais innombrable. Il n'y a que la Hollande avec l'exotisme aussi singulier, mais plus menu, plus étroitement pittoresque de ses populations marines, de Middelburg, Volendam et Marken, qui ait pu faire concurrence à ce cycle breton. De part et d'autres, on a maintes fois
relevé, parmi les jeunes artistes les mieux doues, MM. Daucliez, We'rv. Du vent, Milcendeau, vif, intelligent et curieux dessinateur, Hanicotte, Le Goût-Gérard et tant d'autres.
RÉACTION POÉTIQUE (SUITE). - RETOUR À LA TRADITION. — INFLUENCES D'OUTRE- MANCHE. — LES symbolistes; — LES INDÉPENDANTS : NÉO-IMPRESSIONMSTES , ARCHAÏSANTS, HARMONISTES ET DÉCORATEURS. — REACTION POÉTIQUE DANS L'ÉCOLE. — GUSTAVE MOREAU. — SON INFLUENCE. — SES ÉLEVÉS ; LEUR ÉVOLU- TION VERS LA VIE ET VERS LES MAITRES DE LA VIE. — SOCIÉtÉS PARTICULIERES;