LA SOCIÉTÉ NOUVELLE. — LES ANGLAIS, LES ESPAGNOLS, LES HOLLANDAIS
— MM. J. BLANCHE, RENÉ MÉNARD , LA GANDARA; MM. LOMONT, LOBRE , BML, PRINET, ETC. — BREUGHEL LE VIEUX; MM. JEAN VÉBER ET DEVAMBEZ.
Une des formes les plus imprévues de ce mouvement de réaction contre le courant naturaliste, dont nous venons de voir défiler les agents principaux, a été un retour soudain à la tradition. Pendant
Gazette Jeu Deu
Maurice Dems : Notre Dame île l'Eco
longtemps, les peintres avaient déserté le Salon carré ou la salle des Sept mètres pour les guinguettes de Ghatou ou de Bougival. La mode était passée d'aller au Louvre. La nature devait payer cher cet
engouement passag^er. Au cri de combat des naturalistes, des impressionnistes, des crpleinairistes?: : la Nature! de nouveaux venus o])posèrent leur mot d'ordre : les Maîtres ! C'est en leur nom qu'on protesta contre l'étroitesse et la banalité du point de vue documentaire et près d'eux qu'on voulut goûtera des conventions plus élevées, apprendre à donner l'expression entière de notre vie, dans la complexité de ses aspirations et de ses rêves. Ce fut vers les quaUroccnùsU italiens, d'un goût si savoureux et si étrange, dans leur grâce ingénue et un peu maniérée, avec leur restant de gaucherie charmante mêlée de hardiesses singulières et leur art tout chargé d'intellectualité, vers ces précurseurs naïfs, savants et subtils, qui, devant le passé à peine dévoilé et la vie qu'on venait de découvrir, sentaient eux aussi tant de choses nouvelles fermenter en eux, que se tournèrent les jeunes imaginations avides de couleur, de symboles, de mythes, d'images éloquentes, de termes assez profonds pour susciter des échos dans la pensée et dépasser la pauvreté de la langue.
On ne s'adressa pas directement, à la vérité, à l'austère Mantegna, à l'exquis Botticelli ou au divin Léonard, mais plutôt à quelques ascètes égarés dans leur temps, qui, depuis des années, avaient prêché dans le désert le verbe nouveau.
Un petit stimulant nous était venu d'outre-Manche, de la terre classique de l'idéalisme. D'un côté, originaire de la jeune Ecosse, un souiïle assez romantique, entretenu par les fervents de Whistler, faisait sentir ses effets jusque dans nos expositions, augmentant de ses recrues fortement colorées la v bande noire 77. D'un autre côté, par l'entremise de la littérature, des poètes anpflais Shellev et Swinburne, et Ilossetti, connu d'abord chez nous par ses vers, et grâce à la propagande de leurs adeptes français, depuis M. Stéphane Mallarmé jusqu'au ffSâr75 Peladan, le préraphaélisme britannique pénétra lentement chez nous. Avant même qu'on eût connu les œuvres des peintres qui composaient ce groupe, ignorés alors de nos générations, cet accès enthousiaste de dilettantisme littéraire créa un petit mouvement artistique, développé bientôt par l'engouement passager témoigné aux ouvrages que le dernier représentant des frères préraphaélites, sii* Edward Burne Jones, exposait à Irois ou quatre salons, et aussi par
l'importation des principes décoratifs de William Morris, répandus
sur le continent grâce à l'activité de quehpies maisons commerciales.
Il en sortit certains groupes symbolistes, dont nous avons signalé
les deux plus connus, celui de la Rose t Croix où nous avons vu
vl mtidirne.
G. MoiiEAu : Hercule et Tliydre.
figurer Henri Martin, et celui de l'exposition Le Rare de Routteville où s'était fourvoyé un instant Gottet. Nous ne voyons guère jaillir de là que quelques rares noms intéressants groupés aujourd'hui, de préférence, à la Société des artistes indépendants, dernier refuge des
39/i EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.
protestataires de l'enseignement scolaire, qui y forment d ailleurs école. Car on y rencontre toute la suite de Timpressionnisme, réunissant dans un mélange de brutalités et de délicatesses déli(|uescentes, les procédés de Manet ou plutôt de Cézanne, de Claude Monet ou de Pissarro, de Degas ou de Renoir. On y trouve, à leur période le plus aigu, l'emploi de tous les systèmes : exagération du trait en forme de vitrail, exaspération du ton, et le procédé de la division optique de la couleur, et le pointillisme, avec certains de ses adeptes les pins intelligents et les mieux doués, comme le belge Van Hysselberglie, ou les plus entêtés de ces mosaïstes à riiuile.
Au milieu de cette décomposition de la peinture, parallèle à la décomposition de la langue qui, entre les mains de certains artistes railinés, donne parfois des résultats dont on ne peut contester la saveur, il convient de citer à ce moment deux ou trois noms dignes d'être retenus : M. Anquetin, qui suivait avec profit les traces de Manet et de Daumier, avant de se perdre en des compositions trop ambitieuses oii Michel Ange lutte avec Delacroix, sans que personne soit vainqueur. M. Gauguin, issu de Cézanne, coloriste et décorateur, avec certaines velléités expressives, qui, volontairement exilé dans les lies océaniennes, essaie, près des formes primitives de ces populations sauvages, de se refaire une virginité de l'œil. M. Emile Bernard, peintre vigoureux, expatrié, lui aussi, à la recherche des splendeurs exotiques.
Le goût d'archaïsme qui se rencontre souvent aux époques d'art très avancé où l'austérité des formes primitives proteste contre la rondeur facile et abondante du dessin courant, ce goût d'archaïsme si savoureux déjà chez l^uvis de Chavannes, notamment dans ses tableaux de chevalet, comme le Pauvre pêcheur ou Y Enfant prodigue, passa de lui à quelques jeunes artistes qui le -suivaient de loin avec la même foi pour les mêmes idées. C était Dulac, mort en 1899, à l'âge de 3o ans, célèbre surtout, dans les arts graphiipies, par ses lithographies mystiques en couleur. C'est M. Maurice Denis, attachant malgré ses exagérations primitives, par la délicatesse des harmonies et la justesse expressive des gestes. A ce groupe, il convient de joindre M. Vuillard, un des plus fins coloristes qu'ait fait naître la vision
de Degas; MM. Bonnard, Pianson, le paysagiste Roussel, etc., dont les synthèses décoratives ou les recherches raffinées d'harmonies sont souvent d'un charme auquel on aui'ait mauvaise grâce à vouloir résister.
llcviie L'Arl déniratif.
René MÉSAno : Portrait de Louis Ménard. {Musée du Luxeinbimrg.)
Mais c'est surtout au sein même de l'Ecole des Beaux-Arts, dans ce milieu éclectique formé des restants de l'enseignement traditionnel, légèrement et inconsciemment imprégné du naturalisme ambiant, que se forma le foyer d'idéalisme le plus ardent, sous la parole chaude et convaincante d'un maître qui avait conçu sa mission de professeur comme un véritable apostolat. De son atelier fanatisé, la doctrine de Gustave Moreau gagna rapidement les ateliers voisins et s'étala au Salon, contribuant à grossir le flot montant du courant imaginatif.
La personnalité extrême de ce maître exceptionnel, le mystère dans lequel il tenail son œuvre, cachée même à ses [)lus fervents disciples et qui,de[)uis 1880, n'était plus guère connue que par les
photofjraphies d'autrefois, lout cela avait contribué à accroître son prestige et à marquer fortement son empreinte sur l'esprit des jeunes générations.
Comme Puvis de Ghavannes, Gustave Moreau était l'élève le plus direct de Gliassériau. Il avait gardé pour le maître le culte le plus fidèle et le plus fervent et il en a laissé le témoignage dans sa composition célèbre du Jeune homme et la mort, dédiée à cette chère mémoire.
Ses origines se ressentent tout particulièrement de cette admiration pieuse; mais tout en gardant plus d'une trace de ce singulier compromis entre Ingres et Delacroix , il ne tarde pas à s'en dégager au contact des maîtres les plus divers : les Italiens à la fois réalistes et expressifs, naturalistes et poétiques, si cbers au groupe d'amis auquel il appartenait : les Vénitiens, et surtout ce rare et savoureux Garpaccio, les Florentins comme Botticelli; les peintres du Nord comme Granacb, ou même les miniaturistes persans ou indiens-. Verrouillé dans sa solitude, il avait tenté, par une assimilation intime et intelligente de toutes les formes du passé, de se créer un verbe neuf, riche, éloquent, profond et magnifique pour traduire les rêves les plus hauts qui tourmentent l'âme moderne. Il avait ravivé tous les vieux mythes, rajeuni tous les antiques symboles, recueilli toutes les vieilles légendes, vivant avec les. dieux, les héros, ou les femmes fatales de la Grèce ou de la Judée, pour ressusciter les types primitifs de l'humanité, représenter en images merveilleuses la splendeur sereine et les grands combats du monde moral qu'il avait exploré jusqu'à ses dernières profondeurs dans ce que nous avons pu appeler ses cycles héroïques de l'Homme, de la Femme, de la Lyre et de la Mort
Après avoir charmé des générations de penseurs et non des moindres, l'œuvre de Gustave Moreau est, aujourd'hui, non plus même discutée, mais niée parfois iniquement. Le tempérament foncièrement réaliste de notre école a peine à s'accommoder d'un art si volontairement arbitraire qui essaie de fixer, en dehors des moyens d'imitation pure, par l'emploi de somptueuses, précieuses et musicales images, l'exposé d'une sorte de philosophie personnelle.
Evidemment, cet art, très romantique par Fabus de moyens purement imaginatifs, est surtout un art de tête. G'est l'art d'un cerveau,
cl iiwdcnie.
G. MoREAU : L'Apparition (Musée du Luxembourg) , don Hayom.
cerveau puissant, réfle'clii, lo(jique, bien équilibré, de bi race, très française lui aussi, de Poussin, de David et de Delacroix, mais auquel il a manqué une certaine sensualité organique qui le retînt plus près du sol, moins loin de la nature et de la vie. 11 est, au fond, et malgré les apparences, de la même famille que Chenavard. Il concevait, lui aussi, que Tart avait à dire quelque chose de plus que ce qu'il s'était borné à dire autrefois, et il instituait à sa façon une manière de culte de l'Humanité, exaltée dans ses héros, ses martyrs et ses apôtres, aboutissant à une sorte de religion de l'Esprit pur, dans le règne universel de rblée. Mais ils se trompaient tous deux sur les moyens, l'un faisant abstraction presque complète de la couleur, l'autre se perdant dans des accumulations exaspérées de richesses, comme si à son rêve de penseur se fût mêlé un cauchemar d'émailleur et d'orfèvre.
Il était parti du même point que Puvis de Chavannes, et ces deux maîtres marchèrent quelque temps côte à côte à la tète de l'idéalisme français; mais peu à peu ils se séparèrent et ils s'écartèrent l'un de l'autre jusqu'à ne plus pouvoir se comprendre. C'est que leur mentalité artistique était absolument opposée. L'un veut persuader par le vraisemblable; l'autre cherche à frapper par l'exceptionnel; l'un se défie de la tradition et ne la consulte que pour lui demander de le ramener toujours à la nature; l'autre, enfermé dans sa tour d'ivoire, vit dans la familiarité exclusive des maîtres et les conjure de l'aider de toute la puissance de leurs moyens réunis à traduire la troublante complexité des aspirations de l'âme moderne. Aussi, tandis que Puvis de Chavannes tend chaijue jour à donner la plus intense impression d'art par la plus austèie simplicité, Gustave Moreau se compli([ue à plaisir davantage et se perd lui-même dans le labyrinthe de ses fantasmagories et de ses prodigieux artifices.
Il serait plus près, par le caractère moral de son art, de certains de ses confrères anglais. Je ne parle pas du vieux William Blake, à cause de l'insuffisance de ses moyens, mais de Watts ou de Burne- Jones, — celui-ci qui le tenait en haute estime — par le dessein préconçu de moraliser, de pénétrer l'art par l'idée et de donner à celle-ci une place prédominante. Mais, quelques réserves que l'on [)uisse faire, on ne peut, sans injustice, refuser de considérer Gustave Moreau
EXPOSIirON l)K 1000.
BEAllX-AHTS.
comme une des plus belles et des plus nobles imaginations de noire temps. ïl a exercé une puissance d'évocation [)eu commune, il a été doué d'un sons divinatoire exceptionnel, qui lui ont permis de pressentir, avant les découvertes de la science, et de nous faire deviner la sombre splendeur orientale des époques antiques. Il a ravivé la
llcvue L'Art décnratif.
DESVALLitiiES : Joueur de lialli'?
compréhension des grandes époques primitives de l'histoire humaine et il a, en même temps, relié l'âme de l'homme d'aujourd'hui à l'âme de l'homme d'autrefois. Il faut bien croire que son rôle avait dans son temps sa raison d'être, car avant lui et autour de lui, les plus nobles voyants, nous l'avons montré, s'étaient retournés, eux aussi, vers les mythes et les fables de l'antiquité pénétrés par un esprit nouveau. Dans le même temps nos dernières générations ne ménageaient pas
hO\
leur adiiiirallon à une iiiitrc grande œuvre fraternelle qui, également, par la puissance de ses facultés divinatoires, par ce don exceptionnel de résurrection, — confirmé depuis par les découvertes archéologiques, — ranimait dans son étrangeté sauvage et magnifique un passé inconnu et imprévu, fécondant de son côté, par la richesse et
Revue L'Art décoratif.
DESVALLiÈnEs : Joueurs de l)alles
la mystérieuse heauté de ses images ineffaçables, toute la pensée artisti(iue. La Salammbô de Gustave Flaubert est la sœur de la Salonir de Gustave Moreau.
L'œuvre de Gustave Moreau, bien qu'alors mal connue, ou peu connue de ses élèves, les influença fortement au début. Mais bientôt, surtout après sa mort, ils se lassèrent d'eux-mêmes assez vite de cette fantasmagorie romanti([ue d'un autre temps, de tout ce qu'il y avait
BEAIJX-AKTS.
à02 EXPOSITION DE 1000. - BEAUX-ARTS.
d'artificiel tlans ces pastiches moroses de sujets sur les([uels le uiaître avait marqué son empreinte si personnelle, et ils désertèrent clia(pie jour le monde fabuleux de l'Olympe helléni(pie et les jardins merveilleux de la Bible et de rEvaii(jile pour se consacrer à Texpressioii émue de la vie de leur temps.
Depuis dix ans, on a remanpié dans nos expositions les noms de MM. Desvallières, Uouault, Pierre, Maxence, Béronneau, Guérin, du Gardier, Courselles-Dumont, Besson, Milcendeau, Bussy, Martel, Flandrin d'une part, et d'autre part de MM. Lévy-Dhurmer, Berges, P.-A. Laurens, etc., venus, les uns, directement de l'atelier de Gustave Moreau, les autres attirés un instant par le [prestige de ce maitre. On les a vus quebpie temps hésiter dans la donnée primitive du prand symboliste. Au milieu des rochers aigus qui hérissent les Tonds de Mantegna et de Léonard, à travers les algues, les goémons, toute la flore et la faune sous-marine chère à Gustave Moreau, nous avons vu reparaître, l'espace de deux ou trois salons, lés divinités rajeunies de l'Olympe des Grecs, les saintes femmes de la Bible et les pâles figures shakespeariennes du romantisme : Dianes, Muses ou Sirènes, suivies de Suzanne, de Salomé, de Bethsabée, ou encore d'Ophélie, faisant face à nombre de Saml-Jcan-Bapttsle , de Sainl-Georges ou d'Enfant prodigue. Quelques-uns sont restés fidèles à leurs anciennes habitudes, comme M. Desvallières qui, pourtant, à l'exemple de son second maître, Delaunay, s'est exercé maintes fois, lui aussi, dans le portrait, à l'étude de la physionomie contemporaine. Mais tous les autres, ou presque tous, ont évolué dans un sens diamétralement opposé, passant de l'idéalisme le plus subtil au réalisme le plus concret, de la tradition à la nature, tout en restant très respectueux des maîtres. Mais ces maîtres, ce ne sont plus les (juattrocentisti, jadis si chers, de Venise ou de Florence, devant lesquels les conduisait dévotement Gustave Moreau, ce sont les peintres plus terre à terre, un peu brutaux ou un peu brusques, mais si puissants, si robustes et surtout si vivants, de la Hollande, des Flandres et surtout d'Espagne.
Certains contacts, certains groupements accélérèrent cette unité d'inspiration de la jeunesse actuelle, unité si bien réalisée, — je ne
parle ici que du sujet, de la tendance à étudier de préférence la vie de notre temps — qu'elle s'étend jusqu'à des lauréats de l'Académie (l<; France à Rome, comme MM. Déchenaud, Sabatté ou Laparra. Car ce sera une caractéristique de ces dix dernières années que le
llevue L'Ait décoratif.
René Miîsahd : L'Automne. [Musée du, Luxembourg.)
pullulement de ces petites sociétés limitées, petites chapelles ou [)etits clubs, individuels ou surtout collectifs, tentatives de solidarité artistique dans un temps d'activité et de lutte, nés à l'imitation des syndicats du travail. Le plus grand nombre ne justifient pas leur programme ambitieux, mais 11 en est quelques-unes qui ont permis le rassemble-
àdà EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ATITS.
ment de certaines |)ersonnalite's appelées à se recliercher par des sympalliics mutuelles, des similitudes de goûts, d'étud(!S ou de sujets, et les ont portées à agir l'une sur l'autre. C'est ainsi, pour en citer une, que la Société nouvelle mettait en contact des Français comme MM. Cotlet, L. Simon, René Ménard, Blanche, La Gandara, elc. , avec des artistes belges comme Constantin Meunier, Clans ou Baerl-
licvuc de l'Art uiwitn et moderne.
Jac(|LiPS Blanche : La famille Thaulow. {Musée du Luxembourg.)
soen, et des Espagnols comme Zuloaga. Malgré la diversité des origines et la diversité des tempéraments, une parenté s'établit bientôt entre la plupart d'entre eux. Nous avons parlé des deux premiers. M. Jacques Blanche est, lui aussi, une des physionomies les |>lus typiques de la génération qui est arrivée à son plein développement à la date où nous sommes. C'est une des jeunes personnalités sur lesquelles la Société nationale des Beaux-Arts, qui tient à son caractère individualiste, bien que chacun des principaux fondateurs y fasse
école, compte pour le succès de ses expositions. Il s'est voué avec bonheur à Tétude de la physionomie humaine. On lavait vu se chercher jon^o^temps dans un compromis heureux entre la vision et la manière
Ucvuc L'Art décoiatif.
Jacques Blakcbe : Portrait de M. Paul Atlam. (Musée du Luxembourg.)
de Alanet et la composidon ou la pidelte des maîtres an^^lais de la fin du xvnf siècle et principalement de (rainsborough. Le portrait du peintre Thaulow el de ses enfants, ([ue le musée du Luxembourg a recueilli dès sa sortie de l'Exposition universelle, est un des spécimens les plus originaux de cette pi'iKxh' Bientôt, dans le voisinage amical
àOC) EXPOSITION DE 1900. - BEAUX-ARTS.
de Simon, de Cottet, et plus tard de Zuloajja, qui prenait dans son pays, avec une belle et jeune audace, la succession abandonnée de Goya, de Velasquez et de Greco, le talent de M. lîlanche se réchauffait et se colorait, en même temps qu'il prenait plus d'ampleur, d'aisance et de maturité, comme si cette fois, dans ses souvenirs, à Manel se fussent associés Goya et Reynolds.
C'est un phénomène particulier, soit dit en passant, que cette influence des [j'rands portraitistes anglais sur les peintres de notre école actuelle. Benjamin Constant, on le sait, leur dut une modification très importante dans le caractère de son talent. Derrière lui, IVI. Humbert, M.Chartran , M. François Flameng^, M. Bordes ou, dans les plus jeunes, M. Helleu ou M. Lauth, et bien d'autres, en ont été plus ou moins fortement impressionnés. D'année en année les traces en sont plus nombreuses dans nos expositions. Le baut prix qu'ont atteint les œuvres de ces maîtres dans leur pays, l'importance que leur donne en France leur rareté même, ont coïncidé avec le retour néo-romantique vers les rousseurs de la palette , vers le goût des matières riches et transparentes, du travail spontané, large et généreux. La fréquence de plus en plus grande des voyages à l'étranger parmi les artistes, surtout parmi les lauréats des bourses du Gouvernement, a favorisé la curiosité studieuse des jeunes peintres et contribué sans doute à l'extension de cette influence britannique.
M. René Ménard n'y est pas étranger. Voisinant avec MM. Simon et Cottet, s'il appartient à la bande noire par ses colorations profondes dans les notes basses qui rappellent les rousseurs romantiques, sa physionomie est très distincte. Moins primesautier, moins spontané que ses camarades, héritier de la culture de son père et surtout de son oncle, Louis Ménard , philosophe, poète, historien et peintre aussi , quoique peu connu sous cette forme, M. René Ménard a repris la petite manière à la Poussin que celui-ci s'était créée, associant, dans son inspiration, ce grand nom au souvenir des paysagistes anglais de la première heure. Il a ramassé le pinceau tombé des mains de Paul Flandrin et relevé le paysage historique. Il se distinguait en même temps par des portraits attentifs et distingués, tels que celui de son oncle, qui est une image parfaite de ressemblance physique et morale.
Tioviic L'Art déci,ral'ij.
\)y. La (jA.ndaua : l'orlrait (k' M"'" la coiiitosSL' du iNoaillos,
Dans le morne groupe précédemment cité, i\l. A. de La Gandara a subi, lui aussi, cette double domination anglo-espagnole, mais à trav<;rs le souvenir obsédant de; Whistler, avec ses mises en toile singulières, rimj)révu de la pose des modèles, le mystère des barmonies, un maniérisme et je ne sais quel agrément qu'on trouverait volontiers assez pervers.
Près des Anglais ou des Espagnols, dans ce renouveau de ferveur pour les maîtres, les Hollandais ont aussi dans la jcun(»sse leur petil culte intime et leurs adeptes convaincus. Van der Moah- de Délit et Pieter de Hoocb, aïeux: de Granet et de Bonvin, reconnaîtraient sûrement pour leurs petit-neveux M. Lomont et ses DenlcUih'es, ses Piondoa (Venfanls et son Lied et M. Lobre, visionnaire exquis et subtil, confident discret de tous ces témoins inanimés qui forment le cadre de Texistence humaine, témoins muets mais pourtant si éloquents. Comme il remue doucement, celui-ci, l'âme de ce vieux Versailles aux salons déserts et mélancoliques, où le rayon (|ui, seul, ne dort pas, vient réveiller les ors des consoles et des trumeaux, et causer tout bas avec ces meubles abandonnés semblant, dans un sommeil encbanté, attendre leurs princesses d'autrefois tragiquement disparues! Voici M. Joseph Bail, habile et robuste exécutant, qui semblait suivre les traces de Bibot et de Voilon, et qui s'apaise, s'assouplit et élargit son inspiration à celte école sans pareille. Voici près d'eux M. Prinet qui, dans une gamme un peu plus chaude, goûte aussi avec un sentiment très fin les discrètes harmonies des intérieurs bourgeois de province, au décor un peu vieillot, modeste et touchant. Voici M. F. Guiguet, qui a le sentiment si pénétré de l'intimité des simples vies, ou M. Delachaux, éveillant tous deux dans leurs tons très apaisés, leur lumière tiède et tamisée, le souvenir lointain de Cals. M. Tournés qui, dégagé de l'influence de Carrière, décollette les jolies nuques de jeunes femmes assises à leur toilette, M. Désiré Lucas, (fui fait revivre un coin des chaumières bretonnes, M. Morisset, plus parisien, et M. Emile Boulard, paysagiste et peintre d'intérieurs, intelligent, ému et réfléchi, qui continue dignement, avec M. Lucien Griveau, la tradition des chauds coloristes de l'Isle-Adam, M. Troncy et M. d'Estienne, peintres des intimités modestes, à la façon du peintre belge Struys.
Et il n'est pas dans ces vieux maîtres du Nord, si intimes, si vrais, si aimés de notre temps parce qu'ils ont si bien compris et aimé le leur, juscju'au vieux Breughel, le père des manchots, des boiteux et des culs-de-jatte, auquel déjà ses descendants belges, H. Leys et de Braeckeleer, avaient voué un culte pieux, dont les mânes ne soient ré-
[ierae de l'Art uucien et moderne.
Jt'ap \ ÉBER : L'or.
jouis parles fantaisies ingénieuses et piquantes, dans leur clKirnie délicat de contes de fées et leurs colorations fraîches et vives , de M. Jean Véber, qui souvent même ne dédaigne pas, comme lui, une forte pointe de caricature, ou encore ce prix de Rome assez impertinent, M. Dewambez, (jui voit les êtres et les choses d'assez haut pour nous les montrer en raccourci et en qui le séjour de la Ville éternelle n'a pu tarir la source d'une douce gaieté. Après tout, (jui dirait ([ue c'est devant \lichel-An}>;e (pi'on envoya étudier Fragonard !
/ilO EXPOSITION DE 1900. — BEAUX-ARTS.
CONCLUSION. — CIÎ QL'E VEUT LA JEUNESSIi; D'AUJOURD'ITUI. — BILAN DE L'ART ACTUKL DANS LES ANCIENNES FORMES DE LMIISTOIRE, DE LA lM':iNTUr.l': RLLICILUSE , DE L'ALLÉGORIE ET DU NU. — BUT UNIVERSEL : LA VIR ; LA VIE DES ETRES ET LA VIE DES choses; le PORTRAIT, LE PAYSAGE, L'ASSOCIATION DE L'HOMME ET DE LA NATURE. — LA VIE MODERNE SOUS TOUS SES ASPECTS. — DERNIERES TEN - DANCES DE L'ART, — RETOUR SUR LE PASSE ET COMPARAISONS AVEC LE PRESENT. RÉSULTATS DE L'EFFORT DU XIX^ SIECLE. — L'ART DU XX*^ SIECLE.
Ainsi donc, ilans tout(3 cette jeunesse craujourdliui, avide à la fois de vérité et de poésie, ardente et inquiète, lassée du passé qui ne parle plus à son imagination et des abstractions qui ne sullisent plus à son rêve, les yeux ouverls sur la grandeur, le charme ou le pathétique des spectacles qui nous entourent par la littérature et par tous les courants de l'opinion, dans cette jeunesse enthousiaste ramenée vers les sources vives de la nation par les crises récentes de la conscience grâce auxquelles s'est opéré un rapprochement plus étroit entre ceux qui travaillent par la tête et ceux qui travaillent des mains, s'est réveillée de nouveau, avec une intensité plus grande en raison du développement intellectuel, moral et social du pays, cette vieille ambition de traduire, dans sa pensée intime comme dans ses aspects extérieurs, toute la vie de notre temps.
Car plus vivement peut-être, ou du moins plus consciemment que ceux d'autrefois, nous l'avons aimé, notre temps. Nous l'avons placé nous-mêmes dans l'Histoire, non sans orgueil, certains assurément que la tâche de notre siècle est im])arf;iile, mais fiers de nos efforts, pénétrés de grands espoirs et, dans tous les cas, convaincus que nous avons jeté, les premiers, les bases de la véritable émancipation humaine.
Aussi, si vous voulez tenter d'établir le bilan de Tart actuel, c'est en vain que vous essayeriez de parquer la production d'aujourd'hui dans les limites étroites des divisions que nous trouvons au début de ce siècle : Htstoire ou genre, portrait ou paysapr. Toutes les barrières ont cédé, toutes les digues ont crevé, tous les courants se sont mêlés.
/lit
VHisloire , un instant relevée par Puvis de Chavannes et par J.-P. Laurens, dans laquelle se sont distingués encore Benjamin Constant. Cormon ou Albert Maignan, l'Histoire ne disparaîtra
Gozelte dex Hrav-r-Ans.
LoBnK ; Une iiil'anlc.
iamais tout entière, car un peuple a besoin de se retourner vers ses origines, de renouer constamment ses traditions, de rappeler ses gloires et ses luttes et d'y chercher de l'orli fiantes leçons. Çepen-
an
(lant, mémo, nous nous désintéressons de plus en ])lus du passé. Les beaux jours sont loin où les plus illustres romantiques empruntaient au récit des grands drames, dans les([uels se débattaient au jour le jour les destinées de THumanité, des thèmes émouvants pour secouer riuia^jination et atteindre Famé. Nous sommes fiitignés de riiistoire |)ar 1 oripcnu d(^ théâtre et le hric-à-brac d'érudition. Nous sommes
Rasclict , éilit.
IJoissAiiD DE BoiSDENiER : Épisotlc clc la retraite de Moscou. [Musée de Huuen.)
dégoûtés de toutes ces représentations où rien ne manquait sans doute, excepté la vie. D'ailleurs nos préoccupations actuelles nous reportent plus volontiers sur nous-mêmes et sur l'avenir de notre société. Chaque art suit son temps. Aussi, c'est à peine s'il se trouvera de loin en loin quelcjues rares interprètes convaincus qui essayeront de maintenir ce genre, soit avec l'appui du paysage et des sensations extérieures, comme M. Tattegrain, soit avec le secours de l'archéologie, comme M. Rochegrosse.
L'histoire moderne, du moins, fif{ure-t-elle avec avantaj'e? Notre
/ri 3
esprit documentaire pourrait, ici seinl)le-t-il, se satisfaire plus aise'uiont. Elle est siirloiit représentée par la peinture militaire qui, au commencement du siècle, a joué, nous l'avons vu, un des premiers rôles dans l'expression de la vie moderne, en raison des uniformes et des mêlées qui prêtaient plus à l'imagination pittoresque et peut-être aussi g^râce à cette conception funeste de Thistoire, d'après lafjuelle
Baschct , édit.
Guillaume Régamky : Los Cuirassiers. [Colleclimi Van Culsem, à Bruxelles.)
nous ne constatons révolution progressive de lliumanité que par les tueries de peuples. On se souvient de l'importance que prit ce genre sous le Consulat et le premier Empire, avec Gros et presque tous ses contemporains appelés à s'y illustrer. C'est d'ailleurs, depuis Van der Meulen, et même en remontant plus haut, jus(prà ces peintres de l'école de Callot <jiii peignaient le siège de la Rochelle, un genre très français que cette peinture de batailles, dans laquelle se distinguèrent, au siècle dernier, les Lepaon, les Lenfant, les Casanova, jusqu'aux Swebacb, aux Bâcler d'Albe et aux deux derniers Vernet. 11 a créé deux
/il/i . EXPOSITION DE 1!)00. — BEAUX-AIJTS.
figures exceptionnelles, Gharlet et Ralïet. Dans le milieu du siècle, si l'on se place au point de vue propre de l'art, il ne faut pas oublier, outre les Pils, les Yvon et les Pliilij)poteau\, de rappeler les deux noms de Boissard de Boisdenier et celui de Guillaume Rép^amey. L'Exposition centennale les a ressuscites pour notre mémoire oublieuse. Le premier, dans sa IlelraiU; de Russie, a donné une pa^^e vraiment épique. Quant au second, qui fut, on s'en souvient, un des vaillants compagnons du groupe des réaUsles, nul n'a exprimé d'une façon plus simple et plus grandiose le côté héroïque de ces sortes de reîtres, traineurs de sabre, du second Empire. Après les désastres de 1870, le souvenir récent des glorieuses luttes pour la défense du sol fit éclore tout un renouveau sous la haute influence de Meissouier et créa les talents divers d'Alphonse de Neuville, de Protais, de John- Lewis Brown, exquis peintre de genre, et de Edouard Détaille. Ils remuèrent chacun, par des moyens divers correspondant à leur tempérament passionné ou rélléchi, la fibre patriotique de la nation durant de longues années. Détaille, en particulier, grandit le genre et le renouvela sous les prétextes les plus ingénieux avec la sûreté d'un talent fait de science et de probité. Cette forme de l'histoire contemporaine dont l'intérêt, épuisé à mesure que les événements s'éloignaient des générations nouvelles qui ne les avaient pas connus, s'est continuée assez pauvrement en scènes de manœuvres ou de campagnes coloniales; — et cela a valu du moins deux ou trois œuvres très remarquables du malheureux peintre orientaliste Marins Perret. Elle s'est relevée un instant en remontant aux sujets de l'Empire et de la Révolution, toujours d'après le grand exemple de Meissonier et sous l'influence des nombreuses publications de mémoires de cette époque. A côté de M. Détaille, on n'a pas oublié certaines scènes émues ou mouvementées de MM. Le Blant, Hippolyte Berteaux, François Flameng, E. Beaumetz, Boutigny, etc.
Jadis, près de l'histoire, fleurissait largement la peinture religieuse. A côté des mythologies, chères à notre école, ce fut le sujet qui fournit le fonds même de l'art. Aujourd'hui, hélas! tous les dieux sont partis. Si l'on s'en tenait uniquement au\ rubriques des livrets il semblerait pourtant qu'un renouveau de religiou ait envahi la peinture contem-
[•oraine, car dans celto époque de septicisiiie ou d'hidifl'érence, il est intéressant de noter à quel point l'on trouve dans les musées et les salons de manifestations extérieures du culte : baptêmes, processions, bénédicités, premières communions, prières du soir, pendant Follice, pardons, pèlerinag^es, etc. C'est que la relifjion est ici un moyen déjà vieux'^ d'introduire une part de rêve et de pittoresque, une poésie et
LSa»cbrt, édil.
E. Détaille : Le Rêve. [Musée du Luxeinhoiog.)
une couleur lariles dans les sujets niudernes et populaires. Mais en dehors de quelques sujets scolaires, de (pK'lques reupi-aines académiques entêtées et isolées, on ne peut g-uère signaler ([ue la petite évolution intéressante signalée, dans un chapitre antérieur, autour du nom de J.-C. Cazin.
Avec les mylhologies et les allégories, nous entrons dans le domaine de la vie réelle. Cela semble un paradoxe, et cest pourtant une très banale vérité. Personne ne cherche plus à nous donner le change. On ne tente plus de nous persuader qu'il y a autre chose au fond de tous ces sujets qu'un simple prétexte à exalter la beauté du corps de la
femme. MM. Henner et Faiilin-Lalour sont peut-être les demiers à croire aux Diane, aux: Artémis, aux naïades et aux ondines, avec cette loi de Tari ([u'avaient les peintres de la Renaissance. On va droit au l)ut anjourd'liui et si l'on peint le nu, c'est de'sormais avec des images moins abstraites et des conventions plus réalistes. Si M. Raphaël Colin ou M"" Dufau, avec leurs chastes nudités confondues dans de doux paysages, tentent encore de faire à la beauté de la femme un dëcor qui soit digne d'elle, si la fantaisie de M. Resnard sait lui créer quelquefois un éden merveilleux, on se contente le plus souvent de prendre le modèle dans sa pose, de l'asseoir, comme M. Resnard lui-même au coin du feu, de suivre la femme au bain ou , à l'imitation de M. Degas, de pénétrer dans le secret de ses toilettes intimes. Ce sont là des formes nues, mais vivantes de notre propre vie.
Car c'est là que nous voulions en venir. Maintenant que nous ne croyons ])lus beaucoup aux anciennes chimères, quelles que soient les tendances de notre esprit, idéalistes ou réalistes, le fond commun des préoccupations contemporaines est dans l'expression diverse de tout ce que renferme ce simple petit mot : la vie.
La vie des êtres et la vie des choses; l'homme et la nature, de moins en moins isolés chaque jour — en ce sens, veux-je dire, que si la nature peut toujours être conçue indépendamment de l'homme, l'homme ne pourra plus guère désormais être compris en dehors de la nature qui l'environne — telle est évidemment l'étude de prédilection de notre temps. C'est le fonds inépuisable où chacun trouve à exprimer son idéal personnel, les uns s'attachant simplement aux aspects du dehors, les autres cherchant à traduire le sens intime et caché des choses, ici pour extraire du sujet son verbe propre, là pour lui faire exposer le rêve secret de leur âme. Tout notre esprit d'analyse et d'observation, tous nos besoins d'imagination et de synthèse poétique ont découvert par cette voie le moyen de se manifester clairement et fortement.
C'est ce (|ui dans notre siècle et dans notre pays a donné cette haute portée à ces formes primitives de l'étude sur la vie : le portrait et le paysafjc. Rien qu'au point de vue du nombre, ils occupent la plus grande partie de nos expositions. Le portrait a revêtu tous les aspects