HISTOIRE DES BELGES. [«78S
PendaDt tout ce temps, Ja grande affaire resta indécise; on continuait à travailler aux bâtiments du séminaire général, mais on laissa croire qu'ils pourraient être destinés à un autre usage. L'époque habituelle de la première session des États de Brabant approchait, et il Tallail éviter un refus de subsides. On y parvint à Taide de concessions (!27 mai)« et, après le vote, le ministre déclara que TEmpereur c rendait à la nation et à ses représen* « tanls son ancienne bienveillance et sa confiance. »
D*Alton ne manqua pas d'attribuer ce résultat au système qu'il préconisait: c Ce succès, écrivait-il à Joseph II, est entièrement dû « à la fermeté soutenue et invariable que M. de Trauttmansdorff c a témoignée, et fournit une nouvelle preuve que c'est le système c à suivre pour guider le lion belgique ^ > L'altitude humble des États dans cette circonstance permet de croire qu'il leur avait en effet inspiré de la crainte; mais le gouvernement ne tarda pas à gâter sa position, par une dépêche dont le ton hautain devait soulever rindignation des plus timides.
Dans leur dernièie séance, les États de Brabant avaient décidé de réclamer contre le séminaire général , contre les persécutions dont certains professeurs de Louvain étaient Tobjet, et contre la translation à Anvers des huit conseillers du conseil de Brabant. On leur répondit (17 juillet) que l'Empereur avait trouvé bon de maintenir à Anvers la chambre du conseil de Brabant qui y avait été transférée ; loin d'user de ménagements envers les professeurs de Louvain, il exigeait qu'on les remplaçât, et se proposait de transférer à Bruxelles les facultés de philosophie, de loédecine et de droit; quant au séminaire général, nulle modification n'était à espérer tant que les évéques ne se seraient pas prononcés sur l'orthodoxie des doctrines qu'on y enseignait, et il voulait qu'ils eussent à se convaincre de cette orthodoxie en assistant eux-mêmes aux leçons, c Après avoir épuisé par ce c moyen, ajoutait la dépêche, tout ce que les évéques pouvaient c désirer, Sa Majesté est d'autant plus autorisée à leur imposer
< Lettre du 27 mai.
[l788] CHAPITRE 11. 93
< un silence perpétuel sur des dangers quMIs cherchent ii faire
< craindre pour la religion , et à regarder comme la calomnie la
< plus injurieuse pour elle, l'inquiétude qu*ils continueraient à « donner à ce sujet. »
Le ministre prévit les embarras nouveaux qui allaient Tassiéger; il sollicita sa démission, mais on ne voulut pas Taccepter, et il lui fallut aller en avant ^ La première chose à obtenir fut la fermeture des séminaires épiscopaux. Gonflée à d'Alton, la mission devait entraîner une nouvelle effusion de sang. Il coula en effet à Matines, et surtout à Anvers. Les prélats de ces deux villes, pour avoir résisté et protesté, furent mis aux arrêts civils.
Une fois établi sur le terrain glissant de l'arbitraire, le gouvernement ne fut plus maître de reculer : il fallut prendre des mesures contre les journaux, contre les réunions de la bourgeoisie, contre les rassemblements de toute espèce. Plusieurs individus s'étaient signalés par la vivacité de leur opposition; ils furent, sans décret du juge, arrêtés et transférés dans la citadelle d*Anvers. Un régiment entier se mit en campagne, pour se saisir de Van der Noot *, qui échappa aux recherches. Pour colorer ces procédés violents, on allégua (8 août) la raison d'État^ moyen commode d'excuser tous les actes de despotisme, et d'Alton se vanta, comme d'un succès obtenu , de la terreur répandue dans le pays entier, c Les affaires commencent à prendre un tour avan-
< tagenx, écrivait-il le 16 août, et je suis persuadé que la saisie « de cinq ou six chefs et d'une couple d'évéques assurerait la
< tranquillité sur une base solide. » Et le 13 septembre : « La
< tranquillité que j'ai eu l'honneur d'annoncer dans mon dernier
< rapport continue à régner, et acquiert tous les jours plus de
< consistance. Il est évident que le changement subit qui s'est fait « dans les esprits, a été opéré par la publication qu'ont effectuée
< presque tous les magistrats de l'ordre aux commandants mili-
< taires de châtier, en cas d'émeute, les excès de la populace en
' Fragmenté pour servir à Vhistoire, etc., p. 17. ^Traattmansdorff dit 1,500 hommes. Ibid., p. fO.
U4 HISTOJRE DES BELGES. [i788]
« faisant Feu sur elle, même à mitraille, et d^abatlre à coups de «c canon les maisons d où Ton tirerait ou jetterait des pierres sur « la troupe. » Joseph II approuva la conduite de ce soldat brutal; aveuglé par ses préventions, il ne vit pas que ces actes de vigueur^ comme il les appelait, allaient faire détester et maudire son nom.
Au point oii les choses en étaient venues, tout espoir de réconciliation avait disparu. Le gouvernement autrichien pouvait encore se soutenir quelque temps, mais la couGance était perdue sans retour. Chaque jour rendait sa situation plus périlleuse. Son dernier appui, la force armée, menaçait de lui manquer. Dans les régiments placés sous les ordres de d* Al ton se trouvaient des Belges, et plusieurs officiers, qui ne purent se résoudre à faire fusiller ou sabrer leurs compatriotes, rencontrèrent des imitateurs dans les soldats. Comment ne pas se lasser d*un état qui présentait les dangers d'une guerre véritable, moins les chances glorieuses !
Trauttmansdorff* continuait à désapprouver la marche qu'on le forçait de suivre; il ne se faisait pas illusion sur les résultats probables, et ses conseils ne manquèrent pas au monarque. Une de ses lettres au comte de Cobenzl , vice-chancelier de cour et d'état (23 septembre), réclamait instamment le rappel du commandant général, c qui avait eu, disait-il, le malheur de s'attirer « la haine de la nation, et qui avait réussi, il est vrai, à faire « craindre le militaire, mais en même temps à le faire haïr, et <K surtout à se faire haïr lui-même à un point qu'il est impossible < d'imaginer. » Il était encore fait mention des soldats, « qui se « regardaient comme en pays ennemi. » Dans la prévision d'un refus de subsides, le ministre manifestait aussi ses craintes sur le résultat des mesures à prescrire. Joseph II traita ces appréhensions de contes^ de pauvretés y de petitesses; il sembla ne pas comprendre que cette dissidence entre les dépositaires de son autorité, devait finir par ruiner son pouvoir en Belgique.
La seconde session des États de Brabant s'ouvrit le SI novembre. Après les violences auxquelles il s'était livré, le gouvernement se flatta encore, par quelques réparations, de prévenir un refus
[iT88] CHAPITRE II. 9iS
de subsides : les membres du conseil exilés h Anvers furent rappelés à Bruxelles; les moins suspects parmi les citoyens incarcérés furent élargis ; on se relâcha des mesures de sévérité déployées contre les professeurs de Louvain; on discontinua momentanément l'exécution du plan arrêté pour le séminaire général. Les leçons de Texpérience devaient rendre ineflicace l'emploi de ces hypocrites concessions. Cependant les deux premiers ordres, dominés par la peur ou hésitant à prendre un parti extrême, votèrent le subsida après quelques discussions assez vives. Des trois membres dont se composait le tiers-état de Bruxelles, deux ratifièrent ce vote^ Il fallait une décision semblable de la part des neuf nations ' : une seule se prononça pour TalRrroative; les autres, où dominaient des patriotes ^i qui Van der Nool avait communiqué son énergie, restèrent inaccessibles aux séductions dont on les entoura. Ce vote négatif rendait vain le consentement des deux premiers ordres (9 décembre).
Peu de jours auparavant (18 novembre), les trois ordres des États de Hainaut avaient aussi refusé les subsides, ou du moins suspendu leur consentement jusqu'à ce qu'il eût été fait droit à leurs réclamations '.
Quoique prévue, la situation devenait tellement grave, qu'il y eut, chez les agents du gouvernement comme dans le peuple, un moment de vive anxiété. L'incertitude fut de courte durée. Un message de Joseph II (1789, 7 janvier) vint apprendre qu'il se tenait pour délié de tout engagement constitutionnel à l'égard du Brabant et du Hainaut. Ainsi , dans ces deux importantes provinces, le monarque se déclarait hautement irresponsable et absolu. Une dernière tentative fut faite auprès des neuf nations de Bruxelles (24 janvier); elle devait bien moins réussir que les précédentes, puisqu'il s'agissait désormais de voter un subside
* Ce furent le magistrat et le large conseil.
' Les nenf nations comprenaient les corporations de métiers.
'Dans le but de couper les mvres au gouoemement, avait-on dit fort énergiquement au comte d'Arberg, ^and bailli de Hainaut. Livre noir du pays et comté de HaiJWtti, 1" cahier, p. ««.
96 HISTOIRE DES BEI^GES. [hSB]
perpétuel, c^est à dire de supprimer la seule garantie que renfermail la coDstitutioo contre les excès du pouvoir. Sur un nouveau r^fus, on congédia l'assemblée.
Deux jours après (26 janvier), les deux premiers ordres des États de Brabant se réunirent encore, à la demande de leurs députés. Dès le matin, la garnison de la capitale fut mise sous les armes, et des détachements de soldats avec des pièces d'artillerie prirent place sous les fenêtres de Thôtel de ville, où se tenait l'assemblée. Effrayés de ce cléploiement extraordinaire de forces, les deux premiers ordres déclarèrent qu'il ne leur restait qu'à s'en rapporter à ce que l'empereur jugerait convenable de faire pour suppléer, en vertu de son pouvoir souverain, au refus du tiers-état. Une supplique rédigée dans les termes Tes plus humbles, leur valut un sursis à l'exécution des ordres transmis au ministre plénipotenliaire. Cette décision, qui provoquait l'usage de l'odieux droit de compréhension ^ était une lâcheté, puisqu'elle laissait peser sur la bourgeoisie la responsabilité d'une résistance dont le clergé surtout avait donné le signal '; elle ne fut prise « dit-on, qu'à une majorité de sept voix contre cinq dans l'étal noble , de vingt-deux contre vingt dans l'état ecclésiastique.
Les États de Hainaut ne montrèrent pas la même docilité. Convoqués de nouveau (23 janvier), ils persistèrent dans leur refus, et quelques jours après (50 janvier), une dépêche de l'Empereur cassa la constitution de la province. Plusieurs membres des États furent arrêtés, et deux abbayes ayant voix, supprimées.
Dans la réponse hautaine (15 février) que Joseph II fit à l'obséquieuse requête des deux premiers ordres des États de Brabant^ il leur ordonna de veiller au recouvrement des subsides sur le pied accoutumé, c suppléant en vertu de sa pleine et souveraine
> On appelait ainsi la prérogative quelquefois réclamée par le gouvernement de comprendre le tiers dans le vote des deux premiers ordres, en d'autres termes de le tenir pour lié par la décision de la majorité.
* « L'état ecclésiastique n*a fait semblant de céder, dit à ce propos Trauttmans- • dorflT dans ses Fragments, que parce qu'il était sûr que le tiers ne consenti- ■ rait pas. > P. i3.
[ï!9b] chapitre n. 97
puissance à tout ce qui pouvait être requis pour compléter leur cooseoteiDefit. » Il leur déclara aussi son intention < d'épurer la constitution ténébreuse, incompréhensible, et même à bien des égards inexécutable, et de la rédiger et fixer sur un pied plus convenable. »
c Je vous préviens au surplus, leur disait-il en terminant, que la surséance aux dispositions rigoureuses de ma dépêche du 7 janvier ne tiendra que pour autant que tous les ordres de citoyen;^ demeureront, à tous égards, dans la soumission, le respect et Tobéissance qu'ils me doivent, et que 3*il s'en trouvait de réfractaires, ou si Ton se permettait de quelque part que ce pût être la moindre démarche séditieuse, contraire à Tordre public ou injurieuse à mon autorité, j'ai enjoint... de faire agir contre les (^upables et complices, sans observer pour lors les formes ^usage^ et comme il appartient dans tous les cas qui, par leur objet ainsi que par leurs suites et conséquences, sont au dessus des régies et formes ordinaires. > Envers des hommes qui se mettaient à genoux, on ne s'explique un tel langage qu'en supposant à Joseph II l'intention de recouvrer le temps perdu, et de revenir à ses plans de nouvelle organisation. D'Alton l'y poussait de toutes ses forces. « J'ose « répéter à Votre Majesté, lui écrivait-il le 1" février, que l'état « des choses en Brabant et en Hainaut est tel , que tout arrange- « ment qu'elle voudrait établir dans les Pays-Bas ne trouverait ( point la moindre opposition. » Huit jours après, il lui répétait: ( Tout le monde convient que ce serait le moment d'établir en c Hainaut et en Brabant le nouveau système, qui serait indubita- I blement demandé comme un bienfait par les autres pro- < Yinces. » Trauttmansdorff aussi affirme que d'Alton voidait éuAumeni quUl introduisit le système proposé par l'Empereur en 1787, et il ajoute en note qu'il lui est impossible de croire que le géDéral aurait autant insisté, s'il n'eût eu sur cela des ordres positifs de t Empereur \ Guidé par cet instinct qui trompe rarement, le
^ Fragments^ p. %L
98 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
peuple, on le voit, avait raison de se méfier de la sincérité du pas rétrograde obtenu de Joseph II. Effrayé des embarras qu'on lui suscitait, Traultmansdorff employait toute son influence à conjurer l'adoption de mesures extrêmes. Vains efforts! Il y était entraîné malgré lui, ne fût-ce que par les dispositions qu'on lui prescrivit dans la question du séminaire général, question sur laquelle l'Empereur alors ne voulait pas admettre de tempéraments. Les évéques et les chefs d'abbaye reçurent (23 et 24 février) un nouvel ordre d'envoyer leurs élèves à Louvain, les premiers sous peine de saisie du temporel, les seconds sous peine de suppression. Quelques abbés résistèrent; leurs monastères furent occupés aussitôt par des détachements de soldats. On avait en outre enjoint à l'archevêque de se rendre lui-même à Louvain, < et d'y séjour-
< ner aussi longtemps qu'il serait nécessaire, pour être à même « ou d'avouer publiquement la pureté de la doctrine qu'on y
< enseignait, ou de déclarer ce qu'il y trouverait de répréhen- « sible. » Le prélat allégua l'impossibilité, même en suivant les leçons pendant une année entière, de juger de l'orthodoxie de l'enseignement; il proposa de faire soigneusement examiner, par des théologiens, la doctrine des auteurs mis dans les mains des étudiants, puis de décider sur leur rapport; enfin il déclara ne pouvoir encore envoyer ses séminaristes à Louvain. L'évéque de Namur répondit dans le même sens, et celui d'Anvers s'excusa sur ce que la fermeture violente de son séminaire en avait chassé tous les élèves. Les autres évêques déclarèrent qu'ils avaient donné à leurs séminaristes connaissance des ordres du gouvernement, mais qu'on ne devait pas considérer cet acte d'obéissance comme un acquiescement.
Pour toute réponse, l'archevêque reçut de nouveau l'injonction d'aller à Louvain (6 mars); elle lui était faite en termes qui ne lui laissaient que l'alternative de la soumission ou de la fuite. Il se soumit, et, à son arrivée au séminaire général, il posa aux professeurs de théologie la double question de savoir si les évêques avaient, de mission divine, le droit d'enseigner la théologie à ceux qui se vouent à l'état ecclésiastique , et si ce droit pouvait
être empêché ou restreint par Tautorité civile ^ Le gouvernement s'opposa d*abord à de semblables questions; puis il Gnit par autoriser les professeurs à répondre à toutes celles qui leur seraient adressées, déclarant en même temps à Tarchevéque que l'Empereur « voulait absolument » qu'il ne quittât pas Louvain, avant d'y avoir puisé les éléments nécessaires pour juger de l'orthodoxie de l'enseignement.
Dans ces entrefaites, fut proclamé le décret de prise de corps contie Yan der Noot. Par la solennité donnée à cette affaire, le gouvernement contribua lui-même à augmenter la popularité et l'importance de l'avocat du tiers état de Bruxelles. Le patriote pouvait du reste maintenant quitter le pays, et se reposer sur ses adversaires du soin de ruiner leur cause. Dans la voie fatale où il était entré, Joseph ""'Il était poussé forcément à saisir le despotisme. La situation du Brabant, où les impôts se percevaient sans avoir été consentis, n'était pas durable; il fallait réformer la constitution, au moins en ce qui concernait ce tiers état si récalcitrant, et le faire par voie d'autorité. A cet effet le ministre adressa au conseil (29 avril) un édit qui rendait aux petites villes de la province le droit de représenter aussi le tiers, droit dont Bruxelles, Anvers et Louvain avaient usurpé le monopole depuis plusieurs siècles. Ce système, que plus tard les Yonckistes tentèrent encore de faire triompher, était fort justifiable ; mais le conseil, composé comme il Tétait, devait le repousser avec horreur; aussi répondit-il (9 mai) que plusieurs dispositions de l'édit paraissaient contraires aux privilèges de la province, et qu'il n'en décréterait pas Yémanation^ sans le consentement préalable des États. Ce consentement n'était pas à espérer, même de la part
» Ces questions furent suggérées à Tarchevêque par son secrétaire Duvi- ▼ler, mort, en 1834, grand vicaire du diocèse de Tournai. Il a paru dans le Messager des sciences historiques de Bdgique (muée 1840, p. 5) une courte biographie de cet ecclésiastique, recommandable sous plusieurs rapports, mais que Fexaltation de son caractère entraîna dans de blâmables démarches. L'auteur de la notice a en raison de glisser sur la coopération de Duvlvler aux événements de 1790.
des deux premiers ordres; ils avaient épuisé la somme possible des concessions, et il ne restait plus au monarque, après une dernière tentatÎTe, qu*à recourir à ce pouvoir constituant dont il se disait investi. Il informa d^AIton de ses projets : cYousappren-
< drez par le ministre quMI s'agit une bonne fois de faire finir, de
< bonne ou de mauvaise grdce^ les affaires litigieuses aux Pays-
< Bas. Ennuyé de leur durée, et voyant que le mal ne fait qu'aug- <K menter en différant davantage, j'ai résolu de couper court aux
< difficultés. Si les choses vont sans qu'on soit obligé d'employer « la force, tant mieux ; sinon il faut l'employer à propos, mais c avec fermeté et énergie, et ne pas balancer, ne pas douter, et ne c rien commencer qu on ne l'achève, et que tout ne soit soumis. « Le plus ou le moins de sang que peut coûter une pareille opérac tion, ne doit point être mis en ligne de compte, quand il « s'agit de tout sauver et de finir une bonne fois ces éternelles
< insolences.* >
Le 18 juin, dès le matin, les deux premiers ordres des Étals de Brabant furent réunis, pour recevoir! communication d'un diplôme soumis à leur approbation ; il portait que les subsides ordinaires constitueraient désormais un fonds fixe et permanent; que l'organisation du tiers état serait réglée conformément à l'édit dont le conseil avait refusé la publication; qu'à l'avenir le consentement de deux ordres ferait loi et serait censé celui de la majorité; enfin, que l'Empereur jugerait en dernier ressort la validité d'un refus d'émanation de la part du conseil. La délibération fut longue et vive. De la salle où ils siégeaient, les États entendaient le bruit des armes et les manœuvres des troupes rassemblées sous leurs fenêtres; les ordres de l'Empereur étaient formels, leur répétait-on, et des mesures sévères prescrites en cas de refus. Ces menaces ne les émurent pas; ils refusèrent de participer au renversement de la constitution, et rachetèrent la faiblesse dont ils avaient précédemment fait preuve. A sept heures du soir, le ministre renonçant à vaincre cette généreuse résis-
* Lettre du 7 juin.
Unee, envoya à rassemblée un conseiller do gouvernement qni fit lecture d*one ordonnance semblable à celle qui avait été prise pour le Hainaut six mois auparavant : la Joyeuse Entrée et tous les privilèges du Brabant étaient révoqués, la députation des États supprimée, le conseil de la province cassé et remplacé dans sa juridiction par le grand conseil de Malines. Le dernier article de c^tte ordonnance portait : a Nous prévenons tous et un chacun
< que notre volonté suprême est que ceux qui, à Foccasion des c événements passés ou à venir, se sont rendus ou se rendront € coupables envers nous, sur le résultat des recherches faites et c à faire à leur charge, soient arrêtés d*abord sans autre provic sian de justice poor être entendus et jugés selon les circon-
< stances, et par tel juge ou tribunal que nous trouverons à protf pos de désigner ou d*élablir à cet effet. » Au sortir de la séance^ plusieurs membres des États Turent arrêtés. D*autres se rendirent au conseil de Brabant pour y déposer une protestation; le conseil déjà n'existait plus, et un des juges venait d*étre transféré dans la citadelle d* An vers.
Le commandant général se félicita de ce qu'on s'était enfin décidé à entrer pleinement dans ses idées \ et le ministre lui-
* I Le général commandaDt , dit Trauttroansdorff dans ses Fragments ( p. i9 ), « me fit faire compliment, et me fit dire que le 18 Juin était un jour heureux
< pour la maison d'Autriche, puisque c'était celui où la bataille de Gollin avait i sauvé la monarchie, et où l'empereur devenait maître absolu des Pays-Bas. i> D'Alton lui-même écrivait à Joseph II, le 19 juin : « L'opération qui a eu lieu hier
• s'est exécutée avec toute la facilité imaginable, et se serait effectuée pour le
• moins avec la même faclUlé il y a un an... Mes démarches sont suffisamment
< jusUfiées par le calme existant qui donne champ libre aux opérations du
< ci? U, et est le fruit de la marche ferme et invariable que j'ai toujours suivie. » Les patriotes n'ont publié en 1790 que la correspondance du général autrichien antérieure au 4 mars 17S9 ; à dater de cette époque, il faut chercher cette correspondance dans les Mémoires pour servir à la justification de feu Son Excellence le gâterai comte dt Alton, et à l'histoire secrète de la révolution belgiqtie. Cet ouvrage , qui est d'un aide de eamp de d'Alton nommé Jaubert, a eu deux éditions : l'une en un volume in-4«, l'autre en deux volumes in-8° Le rédacteur du Journal général de l'Europe, Lebrun, offrit de le vendre à Trauttmansdorff qui refusa le marché. Il y a, dans les Fragments du ministre ( p. viu), une lettre fort curieuse <iu journaliste qui flt dans cette occasion du chantage.
102 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
même se fit un instant illusion sur les sentiments du pays, sur la durée de la consternation produite par ces mesures extraordinaires : « J'ai toujours de bonnes nouvelles à donner à Votre c Majesté, écrivait-il, nos affaires vont on ne peut pas mieux; <K nous aurons peut-être de petits embarras par-ci, par-là,... mais c j'oserais presque répondre qu'il n'y aura pas de grands événe- « ments, et que nous rentrerons peu à peu en plein exercice de € Taulorité souveraine qu'on a obligé Votre Majesté de reprendre
< dans toute son étendue; on ne murmure pas; on ne parle
< presque pas de ce qui s'est fait, et dans six semaines il n'en « sera plus question \ » Le contre-coup de la prise de la Bastille (14 juillet) vint le secouer rudement au milieu de ses rêves, et dans son mémoire on trouve ce passage : « Les fréquentes nouc velles de Paris, mais surtout l'arrivée des princes du sang et « d'autres Français qui fuyaient devant les ennemis de l'autorité, c augmentaient la fermentation; on parlait tout haut de suivre le c même exemple; on voulait intimider, en annonçant qu'on
< ferait sauter des têtes, et on trouva le Parc, les rues et les € églises remplis de billets sur lesquels était écrit : Ici comme à € Paris ^, »
Pendant ces graves démêlés avec les États de Brabant, le gouvernement s'était créé une nouvelle difficulté, en sommant Tarchevéque de s'expliquer sur Tortliodoxie de l'enseignement du séminaire général. La réponse du prélat (16 juin) fut qu'il regardait cet enseignement comme hétérodoxe; il se réservait de détailler ses raisons, ce qu'il fit quelques jours après dans une déclaration motivée (26 juin). Malgré la défense du ministre, la pièce fut clandestinement imprimée, et l'exaltation populaire s*en accrut. Le mécontentement se traduisit bientôt en émeutes (juillet et août). A Tirlemonl, l'arrestation d'un brasseur qui avait pris une part active aux troubles de 1787, occasionna le pillage de plus de vingt maisons de royalistes; Tournai et Diest furent le
1 Lettre du i3 Juin.
• Fragments, etc., p. 31.
[l7d9] CHAPITRE II. 103
Ibéâtre d'excès semblables ; à Louyain, il y eut un commeocement de révolution, et pendant une demi-journée on se fusilla dans les rues ^ On publia des édils d^une rigueur excessive; ils furent inefficaces.
La position que les derniers événements avaient faite au gouvernement autrichien en Belgique, était principalement le résultat de son obstination à maintenir le séminaire général. Après avoir si hautement exprimé l'intention de vaincre à tout prix, quel espoir pouvait-il encore fonder sur Tédil (14 août) qui vint déclarer cet établissement facultatif pour les élèves des évéques, et obligatoire seulement pour ceux des maisons religieuses '! Faite quelques mois plus tôt, cette concession eût peut-être empêché le développement de Tincendie révolutionnaire; mais à quoi désormais pouvait-elle servir? N'y avait-il pas inconséquence et folie, en faisant disparaître cette cause première de l'opposition, à maintenir les mesures extrêmes dont elle avait été l'origine?
Aussi ce nouvel édit, où l'Empereur déclarait « qu'il lui réput gnait de violenter les consciences, » n'excita qu'un sentiment de surprise; on s^étonna que le pouvoir, après avoir poussé à la rupture, répudiât le principe d'une institution dont rétablissement allait lui faire perdre la Belgique.
' Sur ces faits on trouve des détails circonstanciés dans les rapports de d'Alton des 24 et fl juillet et 1" août.
* Dans la notice que nous avons déjà citée sur Tabbé Duvivier, on présente cet ecclésiastique comme ayant lui-même suggéré au ministre Tldée de cet édit. Xous douions que le comte de Trauttmansdorff, qui dit dans ses Fragments (p. 17), qu'il lui était expressément défendu de se relâcher sur l'affaire du séminaire général, ait osé de son chef prendre une semblable mesure.
Intrigues de Van dcr Noot à l'étranger. — Encouragements de la part des cours de Berlin et de La Haye. — Situation politique de TEurope. — Vonck et son association pro aris et/ocU — Comités révolutionnaires à Breda et à Hasselt. — Joseph II publie sa justification. — Redoublement de mesures violentes. — Yandermersch accepte le commandement des patriotes. — Le Manifeêie du peuple branbançon, — Combat de Turnhout. — Gand au pouvoir des patriotes. — Le gouvernement entre dans la voie des concessions. — Évacuation de Mons. — Suspension d'armes entre Vandermersch et d'Alton. — Conséquences. — Évacuation de Bruxelles. — Les troupes autrichiennes se retirent dans le Luxembourg.
Le sentiment national avait été trop vivement offensé pour qu^une transaction fût encore possible. A part un petit nombre d'individus que guidait Fintérét personnel, tous les Belges, quelles que fussent leurs espérances, en étaient venus à maudire la domination de l'étranger et à chercher les moyens de s'y soustraire. Une révolution devenait imminente, et l'accord des diverses opinions en garantissait le succès. Les deux hommes qui prirent la direction du mouvement, et qui plus tard donnèrent leur nom aux partis, momentanément réunis pour secouer la domination étrangère, se montrèrent déjà divisés sur le choix des moyens.
Échappé aux poursuites, Yan der Noot s'était réfugié sur le territoire hollandais, où ne tardèrent pas à le rejoindre quelques
membres du clergé et du tiers état de Brabant. Dans ce conciliabule, qui prit le nom de comité de Breda, on discuta les moyens de révolutionner la Belgique. Jugeant mal de l'énergie de leurs compatriotes, ces hommes regardèrent comme impossible de réussir sans l'aide de étranger; ils crurent que la Prusse et la Hollande, hostiles à TAutricbe, leur fourniraient volontiers un général et une armée, sans exiger d'autre retour qu'une indemnité pécuniaire; leur perspicacité n'allait pas jusqu'à prévoir que le protecteur se serait bientôt transformé en maître K Van der Noot reçut de ses collègues un pouvoir qui le qualifiait (Tagent plénipotentiaire dupeupk brabançon ', et qui lui servit de titre dans les cours où il se présenta. Il débuta par un voyage à Londres, sans arriver jusqu'aux ministres anglais. A son retour, il se mit en rapport avec le grand pensionnaire de Hollande, Van de Spiegel, le personnage le plus influent du parti statboudérien, et il en obtint une première audience dans le mois de mai; son plan tendait à unir la Belgique à la Hollande, ou à en faire une république particulière avec un stathouder pris sans doute dans la famille d'Orange. Le grand pensionnaire lui fit quelques observations, l'encouragea indirectement, et accepta un mémoire où étaient exposés les dangers que courrait la Hollande, si les plans de Joseph U s'exécutaient en Belgique '.
Appréciant le parti à tirer de telles ouvertures, le diplomate hollandais s'empressa d'en informer le cabinet prussien, et de lui proposer d'agir de concert en tout ce qui concernait la Belgi-
* f Van der Noot voulait des troupes et un général. Ta! observé qu'alors le • roi faisait la révolution ou plutôt la conquête, et qu'alors si une fois on s'en ■ permettait autant, il n'y avait qu'un pas de plus, c'était de garder ce qu'on > aurait pris. • Extrait d'une lettre adressée par Tambassadeur hollandais à Berlin au grand pensionnaire. Résumé des négociations qui accompagnèrentla révolution des Pays-Bas autrichiens, p. 70.
* Ce pouvoir fut aussi signé par un certain nombre des doyens des trois chefsviUesdu Brabant.
* La conversation nous a été conservée par le grand pensionnaire lui-même. Voir le Résumé des négociations, p. 51. Le mémoire de Van der Noot se trouve à la suite de la conversation.
■IST. OU BBLGU, T. I. S
106 HISTOIRE IffiS BELGES. [l7^]
que. L'ofifre fat accueillie, et uu agent partit avec la mission de réclamer aussi la coopération du ministère britannique. II passa par La Haye. Dans une entrevue qu'il eut avec lui, Yan der Noot ne négligea rien pour effrayer la Prusse sur la possibilité d'une intervention française; il en obtint de vagues assurances, et résolut de se rendre à Berlin. L'ambassadeur hollandais, prévenu par te grand pensionnaire, lui procura une entrevue avec le ministre Hertzberg ; après quelques difficultés, on finit par lui promettre^ mais de bouche seulement, que si la Belgique faisait sa révolution, Frédéric-Guillaume II reconnailrait son indépendance '. Avec cette assurance, Yan der Noot revint triomphant à Breda rédiger son Manifeste du peuple branbançon ^.
La situation politique était merveilleusement propre à prolonger son aveuglement. L'Europe, partagée en deux camps, semblait à la veille d'une conflagration générale; les hostilités avaient même déjà commencé sur deux points : entre la Suède et la Russie, entre la Turquie et l'Autriche jointe à la cour de Saint-Pétersbourg. Les puissances maritimes et la Prusse, unies par un traité récent ', suivaient d'un œil inquiet les progrès des deux cours impériales. Pour elles, la révolution belge était un événement propice. Le cabinet de Berlin n'y voyait qu'un moyen de forcer l'Autriche à renoncer à ses conquêtes sur le Danube ; mais pour les cours de Londres et de La Haye, c'était, en outre, une occasion de réclamer contre les modifications apportées au traité de la Barrière. Si Yan der Noot et son parti manquèrent de prévoyance; ils surent au moins exploiter assez adroitement les terreurs et les espérances des deux puissances maritimes, en attribuant à Joseph II le projet de conquérir la Hollande : l'évacuation des places de la Barrière
* Voir dans le Bésumédes lUgoàaUons, p. 70 et 71, deux curieuses lettres à ce sujet.
* Cette alliante avec la Prusse provoqua de la pari de Camille Desmoulins une réflexion assez sensée : « Peut-il venir rien de bon de la Prusse? Oh ! le beau « gardien pour un troupeau qu'un loup-cervier! Brabançons, mes très chers « frères, pensez-vous que l'oppresseur de la liberté en Hollande en sera le resic taurateur dans les Pays-Bas? • Rêootutions de France ee de BràbatUy n* 3.
» Celui de la triple alliance de 178S,
[rm] CHAPiTHE m. lor
et la tentatÎTe de la libération de TEscant en avaient été les premières manirestations; la complète réalisation en était immanquable dès qne les plans de FEmperenr réussissaient en Belgique, dès qu'il parvenait à y établir le pouvoir absolu ; la suppression des maisons religieuses et Tintroduction de la conscription militaire devaient lui fournir Targent et les hommes; il fallait donc le prévenir, en Iç forçant à replacer la Belgique dans Pétat où l'avait obtenue son aïeul. Ainsi c'était au nom d'un traité désastreux qu'on sollicitait pour la révolution les sympathies de l'étranger! Politique odieuse, antinationale si elle fut sincère, si ce fut autre chose qu'un expédient pour aviser au plus pressé, sauf «^ débattre plus tard le prix de cette assistance ^
Tandis que l'agent plénipotentiaire du peuple brabançon courait de Londres à La Haye et de La Haye à Berlin, un autre patriote projetait Témancipation de la Belgique par les Belges eui-mémes. Vonck était aussi avocat au conseil de Brabant. Plus éclairé, plus judicieux, plus discret que Van der Noot, se mêlant beaucoup moins au peuple à cause de sa mauvaise santé qui lui faisait une nécessité de la retraite, il pouvait, avec une volonté forte dans un corps débile, donner l'impulsion au mouvement révolutionnaire, mais non acquérir jamais la bruyante popularité de son rival. l\ devait se contenter de dominer par Tascendant de ses connaissances, de ses vertus privées et de son sincère patriotisme, dans ces classes de la société qu'une constitution arriérée éloignait des États, et où il comptait de nombreux amis. Par ses mesures arbitraires, le gouvernement autrichien s'était aliéné ce parti qui eût voloutiers*accueilIi la plupart des réformes, si on n'avait pas cherché à les imposer. Les doctrines de Yonck, sœurs de celles qui prévalaient en France, lui enlevaient tout espoir de sympathie auprès des puissances que le comité de Breda fatiguait de ses sollicitations, et cette conviction dut fortifier en lui la nécessité d'un mouvement tout national. Il s'adjoi-
* Joseph II, dans le principe, ne voulut pas croire à ces intrigues diplomatiques; il n'en reconnut Texistence qu'au moi« d'octobre 1789. Voir ses lettres dans les Fragments de TrauttmansdorfT, p. 38.
108 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
gnit sept de ses amis, parmi lesquels se trouvaient des hommes d'énergie et d'action ^ et fonda avec leur concours Tassociation pro aris et fods; elle fut montée d'après les principes qui, de nos jours, ont présidé à l'organisation de toutes les sociétés secrètes : ces huit patriotes s'unirent pour travailler à reuverser le gouvernement, et chacun d'eux se chargea de recruter un nombre à peu près égal d'individus qu'il s'attacha par le serment, sans leur livrer les noms de ses associés; les enrôlés devaient se faire, de la même manière, enrôleurs à leur tour, et le cercle, s'agrandissant sans cesse, eût fini par comprendre tous les adversaires de l'Empereur. Le plan était bien combiné, et Joseph II, tout en se faisant illusion sur les résultats, en appréciait la portée, lorsqu'il écrivait à d'Alton : « Le plan d'insurrection formé par le parti « soi-disant pro aris et fods est certainement conçu avec la plus <K noire malice ; mais il est aussi trop compliqué pour pouvoir <i réussir ^. » On allait cependant tenter l'entreprise, quand un traitre en livra le secret pour 15,000 florins '.
Ce fut le signal de nombreuses arrestations, qui portèrent la consternation dans tous les rangs de la société ; des femmes même furent l'objet des rigueurs du pouvoir, et l'on en vit de la plus haute condition, la princesse de Ligne et la duchesse d'Ursel entre autres, gardées à vue dans leurs hôtels. Yonck était au nombre des proscrits, mais il s'échappa, et se décida à presser lexécution d'un projet que le comité de Breda s'obstinait à repousser. Une souscription patriotique procura des ressources financières à l'association; on provoqua les soldats à la désertion ; on poussa à l'émigration une jeunesse impatiente du joug de fer qui pesait sur le pays; on organisa à Hasselt, sur le territoire lié-
« Ce furent les avocats Verlooy, Torfs, T'kinl, le Hardi, les négociants Weemaels et d'Aubremez, et Tingénieur Fisco. Voir à ce sujet une pièce insérée dans le Journal général de l'Europe, année 1790, vol. I, p. 76. Il faut n'admettre qu'avec circonspection les documents publiés dans ce journal, mais celui dont il est question réunit tous les caractères de Tauthenticité, et doit avoir été communiqué par Vonck ou par quelqu'un de ses amis.
* Lettre du 15 août.
3 Lettre de d'Alton à Joseph II, du 19 octobre.
[l789] CHAPITIIE III. 109
geois déjà soustrait à Vautorité du prince-évéque, un nouveau comité qui se chargea d*enrégimenter les émigrants ^ Les patriotes qui se présentèrent à Breda furent, dans le principe, brutalement repoussés. « Van der Noot, dit Vonck *, ne voulait
< écouter aucun patriote; il les traitait de gueux (schorken) dans « ses lettres; il en chassa même grossièrement un grand nombre, « qui, sur le bruit de son nom , étaient allés le trouver à Breda.
< Rien ne lui sortait plus communément de la bouche que des « sottises et des impertinences contre l'association pro arts et
< focis; il y avait, disait-il, une trop belle moisson sur terre pour « commencer. H fallait encore avoir un peu de patience. Il venait
< des troupes hessoises, brunsunckoises, prussiennes et 190 pièces de « canon. Les citoyens ne devaient point combattre. Il ne fallait pas « forgent pour engager les Autrichiens à déserter. On n'avait qu'à
< le laisser faire, Henri vivait encore, etc., etc. C'est avec de telles
< inepties qu'il arrêtait toutes les opérations. > Cependant, comme on avait dit à Berlin que les Belges devaient faire euxmêmes leur révolution ', Van der Noot craignit de laisser à un autre le mérite du succès, et se ravisa. II se montra disposé à adopter le plan de Vonck, quand le comité de Hasselt, à la nouvelle d'une excursion de deux bataillons d'Impériaux (octobre), fut obligé de se retirer sur le territoire hollandais. Rien ne prouve mieux la maladre^-se du gouvernement autrichien que Tassociation momentanée de ces deux hommes.
Joseph II crut empêcher la désertion en répandant ses faveurs dans l'armée, en lui promettant que ses services seraient comptés comme si elle avait combattu contre les Turcs; mais le soldat
' Ce comité se composait des avocats Van den Eynde et de Brouwer, et des
égociants Yanderlinden et Robyns. Journal général de VEurope. Ibid.
* Abrégé historique sur V état a<:lud du Brabant, p. 18. Cette brochure, qui est anedes plus importantes de cette époque, est de Vonck; il la publia en 1791, .^ Lille où il s'était réfugié.
' « J'ai observé à Van der Noot que c'était aux Belges à opérer la révolution « par eux-mêmes, et qu'on ne pouvait, dans aucun cas, demander de notre part
< que protection. » Lettre de l'ambassadeur hollandais à Berlin au grand pen- <^iODnaire. néswné des négociations, p. 70.
110 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
étranger se fatiguait d*une situation où il avait en définitive plus à perdre qu'à gagner, et le soldat belge, en butte aux séductions de tout genre, ne pouvait voir d'un œil impassible les violences exercées contre ses compatriotes. Pour mettre obstacle à l'émigration, on menaça du bannissement perpétuel et de la confiscation les émigrants, et de la mort ceux qui provoqueraient à abandonner le pays « pour aller joindre les bandes du complot pré- < tendu patriotique brabançon ; » une somme de 10,000 florins, le secret et même l'impunité, s'il avait trempé dans le complot, étaient promis au dénonciateur. Vaines mesures trahissant le vide toujours plus grand qui se faisait autour du pouvoir! La désertion continua à se propager d'une manière effrayante, et le système odieux employé pour réprimer l'émigration, ne fit, comme toujours, que l'activer en augmentant l'inquiétude et le défaut de sécurité.
Convaincu de son impopularité, et voyant un ennemi dans chaque citoyen, le gouvernement autrichien prescrivit un désarmement général (19 octobre). Le préambule de l'édit est un manifeste contre la révolution. L'empereur explique sa conduite depuis son avènement au trône, et s'attache à démontrer que ses réformes n'ont eu en vue que le bien du pays; s'il a supprimé la constitution du Brabant, il y a été forcé par l'obstination du conseil et des États. Le reste du préambule est consacré à répondre « au système absurde avancé dans leur délire par quelques fac- « tieux, » que l'article 59 de la Joyeuse Entrée proclame la déchéance du souverain, en cas d'infraction de sa part au pacte fondamental, tandis qu'il autorise uniquement « le refus de « secours extraordinaires. »
On a souvent discuté la portée de ce fameux article, qui permettait aux États de ne rendre aucun service au souverain, aussi longtemps qu'il y avait violation des privilèges. C'était sans doute une prérogative exorbitante, surtout dans un système de gouvernement qui ne reconnaissait pas de ministres responsables ; mais de ce qu'une disposition législative est d'une application dangereuse, il peut résulter la nécessité de la modifier, non le droit
[iW] CHAPITRE III. 111
d'en contester l'usage tant qu'elle existe» et tous les sophismes du gouvernement autrichien venaient se briser contre la généralilédes expressions de Tarticle 59.
Avec le désarmement coïncida un redoublement de mesures violentes et arbitraires. I^es arrestations devinrent tellement nombreases, en Brabant surtout, qu'il fallut convertir en prisons des locaux destinés à un autre usage. Plus de garanties, plus de formes. Sur l'affirmation d'un seul témoin, en vertu d'un ordre du général d'Alton, on arrêtait, on incarcérait les citoyens. Souvent les soldats chargés de ces expéditions mettaient au pillage les maisons où on les envoyait \ La consternation était telle, qu'à Bruxelles les endroits consacrés à l'amusement du public restaient déserts ; il fallut un ordre du ministre, pour obliger le directeur du spectacle à continuer ses représentations. L'auiorité militaire avait accaparé le pouvoir, et elle en abusait à ce point que, dans une de ses lettrés à l'Empereur, le comte de Trauttmansdorfl semble craindre lui-même pour sa liberté *. Cette lettre peint trop bien la situation du pays, pour que nous n'en insérions pas ici quelques extraits : < L'injustice avec laquelle, disait le ministre, « on procède contre les sujets de Votre Majesté, sous prétexte
< d'otages à prendre ou de chefs de complots à écarter, doit natu- « rellement révolter, et met effectivement toute la nation au
< désespoir... Tout le monde craint la violence ; tout le monde se
< sauve avant d'être enlevé, car tout le monde est exposé à l'être
< avec tappareil le pltts révoUaniy au risque de se contenter de
< l'excuse qu'on s'est trompé de personne ou qu'on a été mal
< informé. Il ne s'observe plus de formes; personne n'a son juge. « Le gouvernement militaire, contre lequel des provinces entières c se sont élevées, existe effectivement. L'envoyé de Hollande et
< le résident de France sont venus ensemble me demander si je
< restais ici, ce dont ils me priaient de les avertir, parce qu'ils ne
< voulaient pas, si je partais, s'exposer aux mesures extraordi-
1 On peut voir le récit d'une de ces expéditions, dans VAhrégé historique de
Vonck, p. S4.
* Proffments pour servir à Vhistoire, etc., p. 94.
« naires da commaDdaDt général. En un mot, il n'y a qu'une
« voix à ce sujet... J'assure en honneur que si je n'étais pas ici
« par devoir, rien au monde ne pourrait m'engager à rester un
« quart d'heure en un pays où je ne serais pas sûr de n'être point
< enlevé par la force militaire, du sein de ma famille, de mon « lit, du milieu de la rue. Il n'existe pas de pays en Europe « aujourd'hui dont les habitants jouissent de moins de sûreté,
< liberté et propriété que dans celui ci... »
Ce système, qui fut principalement le fruit de la position indépendante donnée au général d'Alton, tout atroce qu'il était, obtint l'assentiment de Joseph II, prince cependant bon et humain : chose inexplicable, si l'on ne savait l'irritation que soulève, dans l'esprit des puissances de la terre, la résistance à leurs volontés!
Cette intolérable situation allait cesser; Yonck avait trouvé un chef pour sa petite armée. Un militaire belge, qui s'était fait un renom mérité de bravoure au service de la France, puis.à celui de l'Autriche, vivait à Menin sa patrie, où il s'était retiré avec le grade de colonel. Yan der Mersch voyait d'un œil indigné, l'odieux despotisme qui pesait sur son pays. Après quelque résistance, il accepta les offres qu'on lui fit de la part de Yonck, envoya sa démission à l'Empereur, et vint prendre le commandement des patriotes réfugiés sur le territoire hollandais. La disproportion numérique était grande. A quatre mille hommes mal équipés , et pour la plupart étrangers au métier des armes, Joseph II avait à opposer 15,000 à 20,000 hommes de bonnes troupes. Mais les Impériaux se trouvaient au milieu d'un pays prêt à se soulever, et chez leurs ennemis l'enthousiasme et le courage naturel suppléaient à l'habileté militaire.
Yonck et Van der Mersch voulaient tarder quelque temps encore, et commencer en tout cas l'invasion par la Flandre. Le comité de Breda, qui se montrait si peu belliqueux un mois auparavant, ne rêvait maintenant que conquêtes; il ne voulait pas que la Flandre fût délivrée la première, dans la crainte qu'elle ne paralysât son action, et ne prit la direction du mouvement révolu-
[i7d9] CHAPITRE III. 113
tiooDaire ^ On prit un moyen terme, en décidant qu*il y aurait deux attaques, et que la principale porterait sur le Brabant. Six cents hommes, conduits par le colonel liégeois Ransonnet et le major français Philippe Devaux ^, se dirigèrent vers le fort Lillo doDt ils s'emparèrent (24 octobre), et qu'ils abandonnèrent par suite d'une terreur panique. Une autre colonne, forte de 3,000 hommes sous le commandement de Van der Mersch, entra dans le Brabant par Hoogstraeteu ; elle n'y arriva qu'après avoir failli se disperser sur une fausse alerte. Après quelques heures de repos, 00 raogea les soldats en bataille, pour leur faire lecture du iHantfe$te du peuple brabançon.
A l'exception du préambule, qui est emprunté à un livre du baron d'Holbach et contraste singulièrement avec ce qui suit ', cette pièce n'est qu'un fatras d'idées décousues et de phrases barbares empruntées au jargon des tribunaux de ce temps. Van der Noot qui la signa déclarait, au nom du peuple du Brabant représenté par rétat ecclésiastique et le troisième membre des trois chefsvilles , conjointement avec plusieurs membres de la noblesse , Joseph II déchu de ses droits de souveraineté sur le duché, à cause des actes d'oppression dont son gouvernement s'était rendu coupable. Une proclamation, jointe au manifeste, déliait les militaires de tout serment de fidélité, et menaçait de traiter en ennemis de la patrie ceux qui n'abandonneraient pas les drapeaux autrichiens.
De Hoogstraeteu la petite armée de Van der Mersch se dirigea vers Turuhout, où elle arriva le 25 octobre. A la nouvelle de
' Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. I, p. 8.
' Ce Ph. Devaux devint plus tard adjudant-général de Dumouriez, et fut condamné à mort comme complice de sa défection. Le Bulletin du trihunalrévolution- ^ire (n* XLII) le dit originaire de Bruxelles.
' Le préambule, disons-nous, n'est pas de Van der Noot, mais du baron d'Holbach. Ce n'est pas un des faits les moins curieux de cette époque, que celui qui nous présente Thomme du clergé belge puisant dans les ouvrages du chef de recelé matérialiste. L'emprunt ne fut pas heureux. Plus tard on demanda à Tan der Noot Tapplication de ces axiomes de souveraineté populaire, dont il avait fait son œuvre sans trop les comprendre.
114 HISTOIRE DES BELGES. [i789]
rinvasion, d*AllOD publia cette proclamation furibonde où il disait que, malgré sa répugnance et son aversion pour verser le sang humain , il ne pourrait « se dispenser de faire mettre le feu « à tous les villages qui arboreraient Tétendard de la révolte, ou « dont quelques habitants se montreraient armés, dans la vue de « faire résistance aux troupes. » Son plan de campagne était sage, et consistait à concentrer ses forces pour écraser les insurgés. Mais le général Schroeder, commandant d'un des corps désignés pour participer à ce mouvement, se crut assez fort et marcha seul contre Yan der Mersch, qui, le lendemain de son arrivée à Turnhout, s'était dirigé vers Diest. Averti de la marche du général autrichien, Yan der Mersch comprit l'impossibilité de résister en rase campagne avec des soldats peu aguerris, sans cavalerie, sans canons, car les présomptueuses assurances de Yan der Noot avaient fait contremander l'envoi de huit pièces d'artillerie achetées à Liège par Yonck ^ ; il rétrograda sur Turnhout, s'y retrancha, et chercha à y attirer les ennemis. Schroeder s'engagea imprudemment dans les rues, où bientôt ses soldats se virent attaqués de front et sur les flancs (27 octobre). Aprè^ cinq heures d'un combat très vif, les Impériaux se retirèrent en désordre, abandonnant trois des cinq canons avec lesquels ils avaient commencé l'attaque. Ce fut la première artillerie des patriotes. Yan der Mersch attendit à Turnhout l'effet que devait produire ce premier succès; il dépassa ses prévisions.
Le gouvernement continuait à ordonner des arrestations. L'archevêque de Malines et Tévéque d'Anvers, menacés dans leur liberté, parvinrent à se soustraire aux recherches. Faire brûler par la main du bourreau (28 octobre) le Manifeste du peupk brabançon^ qu'un décret du grand conseil qualifiait de production séditieuse et infâme, fut une preuve de fureur impuissante, un acte
> « YoDCk avait conclu à Liège l'achat de huit pièces d'artillerie, lorsque « Yan der Noot rassura qu'il avait accès aux arsenaux de la république, et qu'il « avait à Breda un grand nombre de canons à sa disposition^ ce qui engagea « Yonck à contremander ceux qu'il avait achetés. » Mémoire historique pour Van der Mersch,, vol. I, p. 7.
[rm] cbàpitre m. 115
de mesquine vengeance sur une œuvre inanimée dont on ne pouvait atteindre les auteurs. On fit bien quelques instances pour obtenir Textradition de Van der Noot, mais elles furent repoussées. La réponse (13 novembre) contenait, en termes assez piquants, des allusions à Tappui que le gouvernement de Bruxelles accordait aux patriotes hollandais, sans que les États Généraux élevassent de réclamations ^
Yan der Mersch, retranché dans Turnhout, y passa plusieurs jours à organiser et à discipliner sa petite armée. Le général d'Alton ne Ty inquiéta pas. Au bout d'une semaine, les patriotes marchèrent sur Diest, et seulement alors les Autrichiens s'avan* cèrent contre eux. Par ce mouvement, Yan der Mersch n'avait eu d'autre vue que celle de provoquer les populations à l'insurrection; il ue pouvait encore tenir la campagne, et battit en retraite sur Turnhout, d'où il regagna le territoire hollandais (8 novembre). On doit rendre justice aux talents que déploya le général belge, dans cette campagne si insignifiante en elle-même, si importante par ses résultats ; mais il faut reconnaître aussi que ses adversaires lui facilitèrent l'accomplissement de sa tâche, par leur indécision et la faiblesse de leurs mesures.
Pour résister à Yan der Mersch dont il s'exagérait lés ressources, d'Alton avait dégarni une partie de la Flandre. Les insurgés , qui avaient tenté de pénétrer dans cette province, s'étaient aussi retirés sur le territoire hollandais après la prise du fort Lillo ; dès qu'ils s'y furent renforcés, ils se décidèrent à recommencer leur invasion. Commandés toujours par le major Devaux *, ils se portèrent, au nombre de 1,000 à peu près, des environs de Bergop-Zoom sur Saint-Nicolas. Des troupes furent aussitôt mises eu mouvement pour les cerner; mais, au lieu de battre en retraite,
' Les États Généraux ne s'étaient jamais plaints à aucune des puissances voi- < Bines chez lesquelles il avait été donné, à des personnes ayant eu une part « active aux troubles de la république, un asile dans leurs états, ou même des « grâces et des distinctions particulières. »
* Le comité de Breda, nous ne savons pour quel motif, avait renvoyé Bansonnet à la demande de Yan der Mersch. Rapedius de Berg, vol. II, p. 376.
116 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
ils résolurent de frapper un coup décisif, firent une marche de nuit, et se montrèrent à la pointe du jour sous les murs de Gand (13 novembre). Après s'être rendus maîtres des portes de Bruges et du Sas, qui furent vivement défendues, ils pénétrèrent dans la ville, où l'insurrection ne tarda pas à éclater. Pressée par des ennemis dont sa frayeur exagérait le nombre, la garnison se retrancha dans les casernes, et resta sans communication avec les troupes d'Impériaux qui vinrent le lendemain, sous le commandement du général d'Arberg , occuper la citadelle. D'Arberg essaya de réaliser sa menace de mettre le feu aux quatre coins de la ville; l'incendie de quelques quartiers et les excès commis par les soldats, excès malheureusement inévitables dans une telle lutte \ ne servirent qu'à exaspérer les populations, qui de tous les points de la province aflOuèrent à Gand. Au bout de trois jours de combat, tout espoir d'établir des communications entre les corps d'Impériaux s'évanouit. La garnison se rendit aux patriotes (16 novembre), et dans la nuit suivante la citadelle fut abandonnée '. L'évacuation de Gand fut le signal du départ des gouverneurs généraux, et de la délivrance de la Flandre (18 novembre); en quelques jours il n'y resta plus à l'Empereur qu'Alost et Termonde. Van der Mersch profita de cette diversion pour rentrer en Brabant (21 novembre).
Joseph II apprit, avec un étonnement et un dépit faciles à concevoir, ces revers successifs. Il reprocha sévèrement à d'Alton
^ Ces excès, comme le nombre des victimes, ont sans doute été exagérés dans les documents contemporains. Ainsi le Journal général de l'Europe, qui avait gratuitement donné à Van der Mersch 35,000 hommes à commander, porte à 12,000 le nombre de ceux qui perdirent la vie à ces quatre journées de Gand. Toutefois, même en faisant une large part à Texagération, il reste encore assez pour ajouter un nouveau fleuron à la couronne du général d'Alton. Trauttmansdorff, dans ses Fragments (p. 77), parle du butin immense que les troupes avaient fait à Turnhout et à Gand, et il ajoute quïl semble qu'on leur avait promis le pillage pour récompense.
> Sur révacuation de Gand, voir le BuUetin officiel du comité général établi dans la vUle de Gand, et un article de M Desmet intitulé : Les quatre journées de Gand, dans la Reme de Bruxelles, Décembre 1839, p. 159.
ses dispositions, et la dépêche où il qualifiait de décisifs les événements de la Flandre, dut faire pressentir au général sa disgrâce prochaine. Le gouvernement de Bruxelles voulut conjurer Forage, aa moyen d'une déclaration (20 novembre) où TEmpereur, quoique menaçant encore, supprimait définitivement le séminaire général, défendait à l'avenir toute arrestation arbitraire ^ et accordait une amnistie dont il n'exceptait que les principaux chefs de la révolte. Le lendemain (21 novembre), une ordonnance rétablit les États et le conseil de Brabant. Quelques jours après (25 novembre), l'amnistie fut déclarée illimitée. Vaines et tardives concessions, que la peur seule arrachait, et qui ne suffisaient plus à calmer l'exaspération !
Le comte de TrauttmansdorfT tenta aussi un arrangement avec les chefs de l'insurrection. Van der Mersch répondit aux ouvertures par des paroles de conciliation. Le comité de Breda les rejeta *; puis il posa pour bases la médiation et la garantie des deux puissances maritimes, une amnistie sans exception, et le rétablissement de la constitution. Mais quand on lui demanda s'il consentirait à traiter sur ces bases, il allégua l'impossibilité de prendre un tel engagement, et refusa de consentir à une suspension d'hostilités. Le délégué du ministre, sur de nouvelles instructions, voulut renouer les conférences; on finit par lui déclarer l'intention de ne traiter que sur des propositions formelles émanant de l'Empereur lui-même : il était à craindre, disait-on^ que le monarque ne désavouât plus tard le comte de Trauttmansdorff.
Dans l'intervalle de ces inutiles négociations, les hostilités
1 La déclaration reconnaissait que, parmi les détenus, se trouvaient une quaniité ^innocents .
* < Van der Mersch penche pour un accommodement, mais les ecclésiastiques ■ refusent absolument de s'entendre avec TEmpereur, prétendant qu'ils ont < été trompés trop souvent pour se fier à des promesses, et qu'ils désirent que * les Fays-Bas soient désormais une république indépendante. » Passage d'une lettre du baron Yan der Borch au grand pensionnaire, dans le Réswné desnégoeiatmi. On trouve dans cet ouvrage, p. 101 à 114, toutes les pièces relatives aux négociations entre TrauttmansdorfT et le comité de Breda.
118 HISTOIRE DES BELGES. [l7S9]
continuèrent. Deux aventuriers français» dont le comité de Breda avait agi*éé les services, prirent le commandement d'une troupe de 500 patriotes qui devait Taire en Hainaut une irruption combinée avec la nouvelle invasion de Van der Mersch en Brabant. L'indiscrétion et la jactance des chefs firent manquer le projet. Mais le commandant de Namur se croyant directement menacé, demanda du renfort à celui de Mons qui se mit aussitôt en marche avec toute sa troupe. La garnison avait à peine quitté la ville, que Tinsurrection y éclata (âl novembre). L'affranchissement de la plus grande partie du Hainaut suivit celui de la capitale. Des succès couronnèrent encore ailleurs les efforts des patriotes. Van der Mersch, ayant traversé Turnhout , se rendit maître de Diest, et se dirigea de là vers Tirlemont. Dans cette campagne, même lenteur, même indécision de la part du commandant général des troupes autrichiennes. Au milieu d*un pays insurgé, sa position, il est vrai, n'était pas facile, et les renseignements souvent lui manquaient, soit sur les ressources de ses ennemis, soit sur la direclion de leur route : « Les chemins, « écrivait-il à Joseph II , sont couverts de gens qui interceptent « les estafettes, et on ne peut se procurer des espions à quelque < prix que ce soit... On ne peut avoir que des avis faux, parce a que les insurgents ont tout le monde pour eux ^ » Il ne connut pas la situation de Van der Mersch, si critique au milieu de ses triomphes.
Forcé de rentrer en campagne avec moins de 5,000 hommes, ne recevant aucun renfort de la Flandre d'où il en attendait, le général patriote voyait s'avancer contre lui une armée supérieure sous tous les rapports; il allait être enveloppé, quand le hasard lui fournil le moyen de sortir d'embarras. Des dépêches interceptées lui dévoilèrent la mésintelligence de plus en plus vive, qui existait entre Trauttmansdorff et d'Alton. Mettant habilement la circonstance à profit, il proposa une suspension d'armes de quatre jours, pour informer le comité de |Breda des vues salu-
> Lettre du 11 novembre.
[l789] CHAPinUS m. 119
Udres de ministre; sans le dire précisément, il laissait entrevoir la possibilité d*an arrangement ^ D'Alton continuait à prôner remploi des moyens violents : il voulait brûler Diest et Tirle» moot, exterminer tout ce qui opposerait de la résistance. Mais il désirait aussi ne pas assumer seul la responsabilité de mesures qui pouvaient entraîner la perte de la Belgique, et quand il vit qae le ministre et le conseil du gouvernement, loin de Tappuyer, déclinaient leur compétence , il se prit à hésiter, et il accepta la proposition de Van der Mersch '. Les Impériaux reçurent ordre de ne pas avancer sur Tirlemont , que les patriotes abandonnèrent pour se retirer à Léau.
Peu de jours après (2 décembre). Van der Mersch et le colonel de Brou, délégué de d'Alton, convinrent d'une suspension d'armes de dix jours, en attendant un armistice de deux mois sur lequel le comité de Breda devait être consulté '. Ce comité, mal informé de l'état réel des choses et croyant à son général plus de ressources qu'il n'en avait, vit assez naturellement dans la convention un obstacle à l'enthousiasme révolutionnaire excité par les derniers soccès de la cause nationale, et un acheminement à une transaction dont il ne voulait pas * ; l'armistice et même la suspension
* Cette lettre a été insérée dans ses Fragments par TrauttmansdorfT [p. 101) cpii en trouve avec raison le style un peu diflicile à comprendre.
■ D'Alton vonini, après Févénemenl, se disculper en rejetant les torts sur le ministre, qui prétendit de son côté être resté complètement étranger à la conchislon de Tarmistice. Les moyens du ministre sont présentés pp. 103 et suivantes de ses Fragments. Nous les avons examinés attentivement, et il en est résulté la conviction qae nous avons résumée dans les quelques lignes qui se trouvent ci-dessus. On ne peut douter que si Traultmansdorff ne prit point une fart directe à la conclusion de la convention, il ne Tait vue avec plaisir. Voir particulièrement ce qu'il dit à la p. SI de ses Fragments.
* Cette pièce se trouve dans le Réisumé des négociations, p. IIS.
* n est possible aussi que le comité de Breda, dans son aveuglement, ait cru que la convention pouvait compromettre le succès de ses négociations diplomatiqttes, puisqu'à Berlin on avait subordonné à Texpulslon des Autrichiens la reconnaissance de Tindépendance de la Belgique. C'est Texplication qu'il faut donner à Texclamation que Tauteur du Mémoire historique pour Van der Mersch |t 1, p. S8) attribue aux membres du comité à la nouvelle de la suspension d'armes : Nous sommes perdus! que vont dire les trois puissances qui nous protègent !
120 HISTOIRE DES BELGES. [l7S9]
d'armes furent en conséquence désapprouvés. II s'ensuivit, entre Van der Noot et Yan der Mersch, des scènes très vives, et ce dernier donna sa démission. On s'efforça de le calmer car il était encore nécessaire, et il consentit à rester à la tête de l'armée; mais il prit sur lui le maintien de la suspension d^armes, tout ei déclarant à l'envoyé autrichien qu'il n'était pas autorisé à consentir k un armistice de deux mois.
Cette convention fut aux yeux de Yan der Mersch une nécessité. Peut-être ne voulut-il que gagner du temps; peut-être conçut-il l'espoir d'un rapprochement désirable à ses yeux^ Au début d'une révolution, tous ceux qui y prennent part sont loin de s'entendre sur le but à atteindre; souvent même ils ne sauraient se rendre nettement compte de l'étendue de leurs désirs; cependant le flot populaire marche jusqu'à ce que la voix de Dieu lui crie : Tu n'iras pas plus loin.
De la part du gouvernement ce fut une fausse mesure qui acheva de le perdre. Joseph II ne put s'en prendre de ce résultat qu'à luimême, et à sa résolution de rendre indépendants Tun de l'autre le ministre plénipoteotiaire et le commandant général des troupes. Trautimansdorff voulait gouverner par la douceur; d'Alton, par la
force. II y aurait de la témérité à se prononcer sur les chances des
1 Nous avons eu sous les yeux une lettre qu'un ami de Yan der Mersch, le chanoine de Brou, écrivili à propos de la publication du Mémoire historique; la conduite du général y est ainsi expliquée : « Le caractère de Van der Mersch est présenté comme désirant d'épargner le sang et les biens de ses concitoyens, en leur procurant les avantages qui pouvaient (aire leur bonheur, et de les engager plutôt à un accommodement solide avec TEmpereur, que de s'exposer à une guerre sanglante et ruineuse et à une perte certaine , vu le défaut de soutien chez les puissances étrangères, et Tineptie du gouvernement des États. Ce caractère a toujours fait Tâme de sa conduite et fait son plus bel éloge, vu qu'on n'entreprenait la révolution que pour que la nation fût heureuse, fût-elle monarchie ou république ; et comme je le disais à M. de Kulberg, quand il vint au mois de décembre 1789 à Diest pour engager le général à prolonger Tarmistice, il était plus préférable pour nous de conserver la forme actuelle de gouvernement qui avait fait le bonheur des provinces, quand les abus ne s'y étaient pas encore introduits, que d'en choisir un nouveau dont nous ignorions le succès , et qui, par l'expérience , nous a été si funeste. »
[rm\ CHAPITRE lU. ISl
deux systèmes, s*ils eussent été appliqués sans réserve: tout au ffloÎDS est-il certain qu'en tâtonnant sans cesse on les neutralisa ToD par Tautre, et les ménagements du ministre contrarièrent les pians du général, comme les violences du général paralysèrent les concessions du ministre.
Les appréhensions du comité de Breda ne se réalisèrent pas. La suspension d*armes acheva de décourager les troupes qu'on fatiguait parfois sans résultat, sans nécessité, et qui cédèrent à Tappàt d'aie solde plus élevée. Après l'évacuation de Gand et de Mons, d'Alton avait fait de Bruxelles le centre de ses opérations, et y avait concentré une grande partie de ses forces. Cette capitale était transformée en place de guerre : préparatifs d'inondation <)ans le bas de la ville, chevaux de frise aux portes, fossés et barricades dans les rues. Ces dispositions, où il entrait beaucoup d'ostentation, inquiétèrent les bourgeois, et le ministre les fit cesser, à la demande du magistrat (6 décembre), concession nouvelle qui hâta le dénoûment. L'association pro arts et focis avait conservé à Bruxelles quelques chefs intrépides, parmi lesquels on distinguait le vicomte Edouard de Walckiers. Ces patriotes comprirent que le moment était venu d'attaquer les Impériaux dans la capitale, et, le 10 décembre, des cocardes aux trois couleurs brabançonnes distribuées h Sainte-Gudule, au milieu même de la célébration de la messe, furent le signal d'une insurrection qui se propagea en un clin d'œil dans tous les quartiers de la ville. Vers midi, le canon d'alarme appela les soldats à leur poste, et le reste de la journée se passa à s'observer mutuellement.
L'affaire prit un caractère plus décidé le lendemain. Au son du (ocsin qui partait de la plupart des églises, les bourgeois attaquèrent les soldats, et les repoussèrent insensiblement vers le haut de la ville. A la soirée, le poste de la Grand'Place, le seul que les Impériaux eussent conservé dans la partie inférieure de la cité, fut abandonné après une vigoureuse défense. La position n'était plus tenable; les soldats désertaient par pelotons, et d'Alton était menacé de voir réduits à quelques centaines les 6,000 hommes qu'il comptait encore sous ses ordres. Sa droite, appuyée au cime-
HIST. OU BKLOKS, T. I 9
112 HISTOIRE DES BELGES. [l789]
tière de Sainte-Gudule, était meDacée par la désertion de deux compagnies entières, lorsque, le 12, Tordre du départ fut donné. Toutes les troupes se replièrent sur la Place Royale, et abandonnèrent successivement la ville. Mais cela se fit au milieu d'un affreux désordre, tellement que le trésor ^ et la plus grande partie des papiers du gouvernement tombèrent au pouvoir des insurgés. Le ministre partit un des derniers, après avoir fait encore une tentative désespérée pour arrêter la révolution ^.
Le 13 au malin, à Texpiration de la suspension d'armes, Vander Mersch se mit à la poursuite d*un corps ennemi qui abandonna Louvain pour prendre la direction de Namur, tandis que les patriotes de Bruxelles, renforcés de 2,000 Gantois, chassaient devant eux sur Genappe Tarmée qui avait la veille évacué la capitale. Les Impériaux ne firent que traverser Namur, dont Yan der Mersch prit possession immédiatement après leur départ (17 décembre). Ils continuèrent avec précipitation leur retraite vers Luxembourg, et ne s'arrêtèrent que quand ils furent parvenus au milieu de populations mieux disposées pour eux.
> Dans ses Fragments (p. 139) le comte de Trauttmansdorff évalue ce trésor abandonné à deux millions de florins.
' Voir à ce sujet une brochure de 16 p. in-8' intitulée : ReiaUon exacte de la prise de Bruxelles par ses habitants.
Avènement de Hoensbroech. —Le privilège des jeux de Spa. — Question constitutionnelle soulevée à cette occasion. — Intervention des États et des Vingt- Deux.— Attitude hostile de Tétat noble. —L'abrogation du règlement de 1684 demandéeparropposition.— Poursuites criminelles.— Discussion par rapport à l'impôt des 40 patara. — Attitude du tiers dans cette question. — Nouvelle difficulté avec l'état noble.— Expédition de Tignée. —Concessions du princeévêque. — La NoU aux citoyens de Bassenge. —Réception faite à Chestret. — Déclaration de Hoensbroech. — Journée du 18 août 1789. — Le prince vient à liége. — La révolution triomphante.
Au moment où les troupes impériales, vaincues par TinsurrectioD, se retiraient dans le Luxembourg, un mouvement semblable aîait, depuis quatre mois, éclaté dans la principauté de Liège % cette fraction du territoire beige qui avait échappé au système
» L'auteur prépare, sur la révolution liégeoise de 1789, un travail où n'entreroni que des documents tn^d«ï«, liés les uns aux autres par un récit dont ce cbapilre et le chapitre IX sont le résumé. Ils ont été, pour la plupart, trouvés parmi les papiers de Fabry et de Donceel, les deux patriotes qui ont sans contredit le plus souffert pour la cause des libertés de leur pays. La plupart des faits indiqués ici sont suffisamment connus ; pour d'autres nous devons renvoyer au livre annoncé, qui contiendra les pièces à Tappui des assertions. En attendant le moment de le faire avec plus de détails, nous proflterons toujours de Toccasion présente, pour remercier les familles de ces deux hommes de bien , de l'obligeance avec laquelle elles ont mis à notre disposition des documents dont le public pourra plus tard apprécier Timportance.
124 HISTOIRE DES BELGES. [i784]
absorbant de Philippe le Bon. Dans ce petit pays Tesprit public différait essentiellement de celui qui régnait ailleurs chez nous, et nous le rappelons surtout pour expliquer le caractère opposé des deux révolutions, et Tattitude également opposée des deux populations à propos du vote de réunion à la France.
De toutes nos villes wallonnes, Liège était sans contredit celle qui avait le plus ressenti Tinfluence littéraire de la France, celle aussi où les idées philosophiques qui prévalaient dans ce pays au xviii** siècle avaient rencontré le plus d'adhérents. Il ne suffît pas de rappeler qu*à différentes époques, pour lutter contre le princeévéque, et aussi contre les deux dynasties bourguignonne et autrichienne qui, successivement, cherchèrent à y dominer, Topposition patriotique, à tort ou à raison, avait sollicité et obtenu Tappai (tes monarques capétiens. Il faut, croyons-nous, expliquer surtout ce résultat par la forme même du gouvernement : le pays de Liège était une principauté ecclésiastique, et FÉglise a toujours rencontré une hostilité plus vive, là où elle exerce le pouvoir politique.
A Yelbruck , prince d*un caractère doux et affable, fort tolérant pour ne pas dire plus, ami des plaisirs, relâché dans ses mœurs et devenu, sous Finfluence des nouvelles idées, le protecteur du mouvement intellectuel, avait succédé un homme d'un caractère tout différent (1784). Hoensbroech, qu'il faut bien se garder de juger sur les récriminations de ses adversaires, était bon, mais faible, d un esprit; assez étroit, et, par son éducation, indifférent si pas hostile h une renaissance littéraire qui effarouchait son orthodoxie. Dévot, presque bigot, il éloigna peu à peu les hommes qui avaient eu la conûance de son prédécesseur» et finit par renouveler tout son entourage. Il se forma ainsi, dans la partie la plus intelligente de la population, un noyau de mécontenta que grossirent la froideur et l'extérieur peu sympathique du prince. Insensiblement se préparait un conflit, qui n'attendait qu'une occasion pour éclater. Elle se présenta dans la question des maisons de jeu de Spa.
Depuis longtemps, cette petite ville attirait à ses fontaines
[fm] CHAPITRE IT. ISS
d*eaux minérales de nombreux étrangers, qui consacraient aux jeux de hasard leurs longues heures de loisir. Des désordres en étaient résultés, et Tidée d*en détruire la cause par la défense de jouer ne pouvant guère venir alors, on intervint par voie de règlement : une société, pourvue d*un octroi du prince qui lui accordait le monopole des jeux de hasard, s'établit en 1763 et construisit une salle, la Redoute. Les bénéfices qu'elle réalisa furent un appât pour d'autres spéculateurs qui, au mépris du monopole accordé h la première société, construisirent le Watmhall. De là un procès qui dura plusieurs années, et auquel Yelbruck mil fin, en i774, par la fusion des deux compagnies.
Les choses restèrent en cet état pendant dix ans. En 1784, rannée même de Tavénement de Hoensbroech, un nouveau concorrent se présenta; c'était un bourgeois de Spa, nommé Levoz, ({ui semble avoir été plutôt Tinstrument d'un parti politique, que le représentant d'une compagnie dirigée par l'appât du lucre. Malgré l'opposition de la société propriétaire de la Redoute et du Wauxhall, et quoique le conseil privé, à qui il s'était adressé pour faire déclarer nul le privilège accordé précédemment, eut repoussé sa demande, il construisit une troisième salle, le C/nfr, qu'il ouvrit aussi aux joueurs (1785) ; en même temps il appela de la décision du conseil privé à la Chambre impériale de Wetziaer, cour suprême de tous les États de l'empire, et il ne manqua pas d'y faire valoir un de ces arguments extrajuridiques qui influent s(mvent beaucoup sur la conviction du juge.
La question soulevée n'était pas en effet une pure question de droit. Le privilège n'était pas gratuit. Le prince s'était réservé une part assez considérable dans les bénéfices, un tiers, paraitil, et cette part entrait dans le casuel du chapitre, en cas de vacance du siège épiscopal. Hoensbroech — il faut le dire à sa louange — avait assigné à cette partie de son revenu une destination qui en purifiait la source, en l'appliquant à l'entretien de plusieurs hôpitaux. Néanmoins cette participation aux bénéfices d'une spéculation immorale était toujours fSicheuse, parce que .si le prince régnant, par sa conduite généreuse, échappait person-
nellement au reproche, il en était différemment de son chapitre qui fournissait au conseil privé le plus grand nombre de ses membres, et pouvait être accusé de soutenir les privilégiés dans un intérêt sordide.* Cest ce que Levoz et ses défenseurs ne manquèrent pas de soutenir.
Dans tout cela il n*y avait en apparence qu'un débat particulier; on va voir que les arguments produits par les adversaires du prince, donnèrent bientôt à cette affaire les proportions d'un débat politique.
Au préalable, il convient de rappeler que, dans le pays de Liège, à la différence des autres provinces de notre pays, le pouvoir législatif était partagé entre le souverain et les États. Une proposition du prince ne devenait loi, qu'après avoir été adoptée par l'assemblée des trois ordres formant ce qu'on appelait le Sens du pays. Sur ce principe, pas de dissentiment possible. Mais Levoz prétendait que toute disposition d'intérêt général, comme rétait le privilège attaqué, était une loi qui avait, à ce titre» besoin du concours des deux pouvoirs. Non, répondait-on, un privilège semblable n'est pas une loi, mais un simple édit de police, matière que le prince a toujours eu le droit de réglementer ^
Cette question du pouvoir du souverain en matière d'édits de police était fort délicat^, et nous admettons volontiers que, de part et d'autre, on ait été de bonne foi, les raisons ne manquant ni pour ni contre. Elle ne se présentait pas alors pour la première fois, et avait aussi été agitée dans la plupart de nos autres provinces. Les précédents historiques n'étaient pas uniformes et ne pouvaient l'être, les institutions du moyen âge étant presque toujours le résultat de faits, sur lesquels il devenait fort difficile de s'entendre. A Liège toutefois ces précédents paraissaient con-
1 On peut consulter particulièrement sur cette question les nombreux mémoires de Donceel et de Lesoinne, et, dans le sens contraire, un travail fort remarquable de l'avocat Piret : De la souveraineté des princes-évêques de liège. On trouve aussi des arguments à ce sujet, dans les heures de Bassenge au chanoine De Paix.
traires au système soutenu par les défenseurs du prince. Ainsi la Lettre des Vénales de 1317, la Paix de Wihogne de 1326, la Paix di Yottem de 1331, la Paix de saint Jacques de 1343, toutes de l'époque d'Adolphe de la Marck, Fauteur de la Paix de Fexhe» sont des statuts municipaux qui renferment le consentement de la bourgeoisie de la Cité.
En attendant la décision des juges de Wetziaer, renommés par la lenteur incroyable qui présidait à leurs opérations, le Prince Toulut faire respecter son privilège, aussi bien par Levoz que par quelques autres bourgeois de Spa qui l'avaient également enfreint. Il en résulta, de la part des agents du gouvernement, des voies de fait qui envenimèrent la discussion, et amenèrent un recours aux Vingt-Deux^ tribunal érigé au xiv* siècle pour réprimer les abus d'autorité. Sur ces vingt-deux juges, quatorze étaient fournis par les communes; mais depuis que Maximilien de Bavière avait, en i684, bouleversé l'organisation municipale, il était facile au gouveroemeni d'obtenir des nominations favorables. A ce moment toutefois, parce qu'on n'avait pas prévu sans doute le besoin qu'on en aurait, il se trouvait dans ce tribunal un assez fort noyau bien disposé pour l'opposition. Ajoutons que le pouvoir fut maladroit dans ses procédés à l'égard des Vingt-Deux : ses agents ayant été condamnés, il les laissa, du moins le principal d'entre eux, se pourvoir en appel devant la chambre de Wetziaer. Ce recours souleva une clameur générale. Les Vingt-Deux ne jugeaient pas souverainement, mais leur supérieur légitime était dans le pays même : c'était aux États-réviseurs^ c'est à dire à une assemblée de quatorze juges nommés à vie par les États, qu'appartenait le droit de décider en dernier ressort. Aussi quand les Vingt-Deux, après avoir désobéi à un décret de la chambre impériale qui leur défendait de juger les agents du Prince, furentsommésdecomparaitreàVS^etzIaer pour rendre compte de leur conduite, ils demandèrent aux États de prendre fait et cause pour eux. La noblesse et le tiers-état ne balancèrent pas à leur accorder l'objet de leur requête (décembre). Il n'y eut d'hésitation que dans l'état primaire, exclusivement composé des cinquante-neuf chanoines tréfonciers de St-Lambert ou
It8 HISTOIRE DES BELGES. [tM]
chapitre catbédral. On conçoit que ce corps, qui devait regarder la cause du prince^véque comme la sienne propre, ait répugné k prendre une résolution défavorable à son chef. Tel était cependant le mécontentement produit par cet abandon de Tindépendance d'une haute juridiction nationale, qu'après une assez vive discus* sion, la majorité du clergé se rangea à l'avis des deux autres ordres. Ces votes sont remarquables. Un instant le gouvernement de Hoensbroech parut disposé à se modérer; mais ce bon sentiment ne fit qu'apparaître, et une tentative de réconciliation ayant échoué, le dissentiment continua avec une amertume croissante (1786).
Après une résistance de plusieurs mois, et plusieurs procès entamés à Wetzlaer, Levoz voulut recommencer la lutte avec un prête-nom, et loua le Club à un de ses concitoyens, Paul Redouté (juillet). Nouvelle ouverture de la salle, et nouvelle intervention d'un agent du Prince qui fut aussitôt traduit devant les Vingt-Deux. La sentence fut encore favorable au plaignant, mais on avait en outre habilement disposé les choses, de façon à donner à la décision une portée plus grande. Dans la première affaire le fonctionnaire inculpé s*était rendu coupable d'arrestation sans décret du juge, et, pour le condamner, il avait suffi de déclarer le fait constant. Maintenant c'était sur une plainte de violation de domicile à main armée, de foiUe comme on disait alors, que le tribunal devait décider, et, pour qu'il y eût délit, il fallait que l'agent mis en cause n'eût pas agi en conformité d'une loi. Or ici la loi, c'était l'édit du Prince qui avait accordé le privilège, c'étaient les autres édits confirmatifs du précédent, et tout cela équivalait à constituer les Vingt-Deux juges du droit réclamé par Hoensbroech, juges de la question constitutionnelle. Malgré les obsessions dont on l'entoura, le tribunal, à la majorité de 17 voix contre 5, avait, lisonsnous, encore décidé en faveur du plaignant (décembre).
Le fonctionnaire condamné suivit la marche légale, en appelant de la sentence aux États-réviseurs, et le gouvernement, sans doute pour peser sur la décision, prit l'assemblée des États pour juge de ses prétentions. Évidemment il comptait sur un sac»
[rm] CHAPITRE IV. Ift»
ces. Par sa composition, l'état primaire inspirait une entière confiance, comme aussi le tiers- état exclusivement composé des boQ^pmestres des 25 villes de la principauté, c'est à dire de fonctionnaires nommés sous l'influence plus ou moins directe du pouvoir. Quant à l'état noble, travaillé par l'opposition, plus indépendant qae les deux autres ordres, il excitait bien quelques appréhensions; on s'y croyait toutefois certain d'une majorité. A l'unanimité, le tiers-état déclara (1787, 37 mars) que le prince-évéque, en vertu (Tune possession constanlc^ avait le droit (Tédicter en matière de poUce, et que le tribunal des Vingt-Deux n'avait pas le droit de juger des lois ni des Mits. A l'unanimité aussi (30 mars), moins une voix, l'état primaire se prononça dans le même sens. Mais l'attitade de l'état noble fut différente (29 id.) : la majorité déclara fondés les motifs de la sentence des Vingt-Deux, et inconstitutionnel roctroi relatif aux jeux de Spa.
Le prince avait espéré obtenir du Sens du pays une décision favorable à ses prétentions, et il voulait s'en faire un titre à Wetzlaer; mais il existait à Liège un principe semblable à celui qui régissait le Brabant, c'est que, pour avoir valeur légale, le vote des trois ordres devait être uniforme, d'où le proverbe constitutionnel : un État, deux États, point d'États. L'opinion isolée de deux ordres n'était pas un fait sans importance; mais Hoensbroecb n'en pouvait retirer tout le fruit qu'il espérait, et fut vivement contrarié.
Le vote du tiers-état causa dans l'opposition une irritation facile à concevoir, et les conseils des principales villes, la capitale exceptée, désavouèrent leurs mandataires. Ce résultat mettait dans tOQt son jour le vice radical de l'organisation de cet ordre, et il n'existait qu'un remède: abroger la législation àqui on en était redevable. A partir de ce moment, l'opposition eut un nouveau et plus important grief à produire, et la révocation du règlement de 1684 devint son mot d'ordre et le but principal de ses efforts. Ce règlement ne concernait que la cité ; mais, à toutes les époques, la cité avait donné l'impulsion, et sa constitution servi de modèle à celle des communes inférieures; si l'organisation décrétée par Maximilien de Bavière disparaissait, celle qui avait été sur ce
iSO HISTOIRE DES BELGES. [i7S7]
modèle imposée aux bonnes villes, devait disparaître également. On a dit que cette législation avait fait succéder un siècle de tranquillité à quatre siècles de débats irritants, et ce n*est pas à coup sûr un médiocre bienfait. Mais il est permis, sans être partisan d*une démocratie effrénée, de croire qu'il faut savoir par quelques sacriOces payer le bienfait de la liberté. Dans tous les cas il est impossible de méconnaître que le règlement de 1684 fut imposé par la force, qu'il était illégal, et que les Liégeois étaient en conséquence autorisés à réclamer le rétablissement de Tétat de choses qui Favait précédé et dont ils gardaient le souvenir.
Cette irritation croissante ne fit que pousser le gouvernement de Hoensbroech, toujours plus avant, dans la voie dangereuse où il était entré depuis plusieurs mois. Au vote de Tétat noble il répondit par une sorte de défi, en publiant, de Tavis seul du chapitre cathédral, un mandement (14 mai) qui confirmait ses édits et ceux de ses prédécesseurs, et renouvelait la défense de jouer ailleurs que dans les deux salles privilégiées. Ce n'est pas tout : on voulut faire respecter la défense, en envoyant à cet effet, à Spa, une force armée plus considérable que les années précédentes. Redouté, le locataire de Levoz, avait annoncé l'intention de résister; mais, au dernier moment, il manqua de résolution ; peut-être céda-t-il aux conseils des chefs de l'opposition, qui ne croyaient pas venu le moment d'éclater. Le Club fut envahi et fermé. On y trouva un amas d'armes et de munitions de guerre, ce qui fournit l'occasion de poursuites criminelles pour fait de sédition ; elles furent intentées devant l'échevinage du lieu, avec la coopération de celui de la cité qui montra un singulier empressement, et Redouté fut décrété de prise de corps avec onze de ses prétendus complices; parmi ces derniers se trouvait Ransonnet, alors simple officier revenu assez récemment d'Amérique, où il avait été faire la guerre sous Washington et Lafayette. Peu de mois après (décembre), le tribunal des Vingt-Deux fut renouvelé. Comme le Prince était parvenu assez aisément à s'y assurer d'une majorité, il ne resta plus pour refuge aux patriotes que la chambre impériale, qui, jusqu'alors, ne leur avait inspiré que de l'antipathie; ils y luttèrent
[1787] CHAPITRE lY. 131
saDs trop de désavantage, grâces aux sacrifices d'argent auxquels ils durent se résigner pour s'y procurer des amis et des agents dévoués.
Cependant les circonstances ne leur étaient pas complètement défavorables. S'ils avaient perdu Tappui des Vingt-Deux , ils gagnaient du terrain dans les États, où le tiers tendait à se rapprocher d*eux. On s'en aperçut dans la session qui s'ouvrit à la fin de cette année (décembre).
Elle avait un objet purement financier : la continuation des impôts. En tout autre temps la chose n'aurait souffert aucune difficulté; mais on s'était habitué à soumettre à un examen assez minutieux les propositions du gouvernement, et un de ces impôts, celui des quarante patarSy fournissait matière à de nombreuses observations ^ Il s'agissait d'un droit établi sur les grains de toute espèce employés à la fabrication de la bière : quarante sous — patarsj à Liège — par 200 livres. En vertu de leurs privilèges, l'état primaire et l'état noble en étaient exempts. Chacun d'eux recevait cependant un dixième du produit. De son côté le prince en retirait deux cinquièmes, qui entraient dans ce que nous appellerions aujourd'hui sa liste civile. Enfin les vingt-trois villes du pays, qui payaient la plus grande partie de l'impôt, étaient autorisées à retenir le cinquième de ce qui se percevait dans chacune d'elles. Le reste — ce qui ne devait pas être considérable — entrait dans la caisse de l'État. Pour achever de caractériser la situation, nous ajouterons que la portion défalquée en faveur des villes était à peu près seule appliquée aux besoins publics, le prince et les deux ordres privilégiés faisant leur profit particulier des parts qui leur étaient attribuées. C'est
' Les principaux actes de la polémique soulevée à cette époque, sont le mémoire intitulé : De Vimpôt des 40 patars et la Lettre de Monsieur Demaret, bourgwsire régent de Chatdet, à Monsieur De Plomteux^ bourgmestre régent de liège. Ces deux pièces composées, Tune pour défendre le gouvernement, l'autre pour Tattaquer, sont anonymes. La seconde, qui est de Fabryjndique Tauteur de la première. On peut encore consulter dans le sens de l'opposition, lé Contredit au mémoire ée Vimpôt des 40 patars et les Pièces diverses concernant les impôts dupays publiées par Bassenge.
itn HISTOIRE DES BELGES. [i188]
dans ces termes que la question se présentait aux États. Les deux ordres privilégiés naturellement votèrent l'impôt, pour une nouvelle période de trois années ; Tétat-tiers renouvelé en partie, et qui subissait Tempire du désaveu précédemment infligé dans Taffaire des Vingt-Deux, vota aussi la continuation des impôts; mais, par iA voix contre 6, il en excepta celui des quarante patars (1788, 5 janvier).
Le gouvernement revint à la charge trois mois après. Dans Tintervalle il était parvenu à écarter la plupart des représentants du tiers qui lui avaient été hostiles, et la décision lui fut favorable : le vote de Timpôt des quarante patars fut emporté, mais pour une année seulement, du 15 août 1788 au 15 août 1789; on désigna en outre un comité pour rechercher et proposer, avant l'expiration de ce terme, les moyens les plus convenables pour subvenir aux besoins de TËtat (18 mairs).
Assuré de l'échevinage dont il avait éprouvé le dévouement, du tribunal des Vingt-Deux recomposé à son gré, et tranquille à l'égard des États dont il avait obtenu un vote nécessaire à la marche de l'administration, Hoensbroech aurait prudemment agi en profitant avec modération de sa victoire. Les conseils dans ce sens ne lui firent pas défaut, et au sein même du chapitre cathédral, si ardent à défendre une autorité qui était la sienne en définitive, plus d*nne occasion se présenta de lui donner des avertissements significatifs; il n'y prêta malheureusement pas l'oreille, et tendit toujours davantage les ressorts du gouvernement, au risque de les briser.
L*année 1788 se passa sans autre incident notable, et en procédures de toute espèce devant la chambre de VS^etzlaer , où les patriotes défendirent vigoureusement leurs intérêts, dans les nombreux procès politiques soutenus ou intentés par eux.
Au commencement de 1789 (février)» le tiers-état fut de nouveau convoqué pour la question de l'impôt des quarante patars. Il n'avait accordé la continuation de cet impôt que pour une année qui allait expirer dans quelques mois, et ce consentement devait être mis en rapport avec celui des deux ordres privilégiés
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qui portait sur trois années. Cette, convocation isolée provoqua quelques réclamations : puisque runiformité des votes des trois ordres était nécessaire pour rendre une résolution valide, il ne suffisait pas d*en appeler un seul, et, pour que le principe constitutionnel fût sauf, il fallait, disait-on, que le vote individuel du clergé et de la noblesse fut réitéré dans une nouvelle session. Cette interprétation, fondée sur la lettre plutôt que sur Tesprit de la loi, fut probablement soutenue dans la réunion du tiers; mais le gouvernement y avait la majorité, et sa demande fut accueillie. Il y eut cependant une assez forte minorité, et les représentants de neuf bonnes villes refusèrent leur assentiment à un système d*impôt accepté par les représentants de la cité et des treize autres bonnes villes.
A ce moment, le gouvernement venait de se créer une nouvelle difficulté avec la noblesse. L'hiver était d*une rigueur qui compromettait le sort des grains conflés à la terre, et la possibilité d'une mauvaise récolte avait amené un renchérissement considérable de cette précieuse denrée. Partout on recourut à la seule mesure connue alors : la défense d'exportation. Un édit fut publié (8 janvier) à Liège dans ce sens; mais le [gouvernement fit cette publication, en ne mentionnant que l'avis conforme du, chapitre cathédral , quoiqu'il fut assuré du concours de la députation des États. On le voit , c'était toujours au même but qu'il tendait : lomnipotence du prince en matière d'édits de police. De la part du tiers qui l'avait reconnue , il n'y eut pas de réclamation; mais la noblesse, qui soutenait de ce chef un procès à Wetzlaer, y envoya une protestation contre le nouvel édit, et, au risque d'exciter le mécontentement en paraissant s'opposer à des mesures jugées indispensables, il tenta — fort vainement du reste — de susciter des obstacles, en réclamant la réunion des États, ce qui lui fut refusé.
A cette difficulté s'en joignit bientôt une autre. Il existe à trois lieues de Liège un village du nom de Tignée, qui faisait alors partie du comté de Dalhem, et appartenait à l'Autriche avec le reste du Limbourg. En 4787, Urban, un liégeois éditeur de