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S4 HISTOIRE DES BELGES

YEsprit des Gazettes^ le principal journal belge de cette époqae, y avait établi une imprimerie qui, au commencement de i789^ servit à publier un nouveau journal semi-hebdomadaire : XAvant^ Coureur. Fondée dans Tintérél de la cause patriotique, cette feuille prit une attitude hostile au prince-évèque, sous Tinspiration de Bassenge, son correspondant. Le seul journal qui existât alors à Liège était hGazelte^ feuille privilégiée qui ne s*occupait absolument pas des affaires intérieures, même quand il survenait des occasions où les actes du gouvernement avaient besoin d*étre défendus. On conçoit dès lors Tintérét que présentait YAvarU- Coureur j avec ces allures polémiques qui étaient chose toute nouvelle; on conçoit aussi l'irritation que ressentirent les conseillers de Hoensbroech, en se voyant exposés, aux portes mêmes de la capitale, à des attaques quMls ne savaient comment repousser. C'était surtout la correspondance anonyme de Bassenge qui les exaspérait. Trop généreux pour exposer des innocents aux soupçons du pouvoir, trop franc en même temps pour ne pas avouer ouvertement sa collaboration, Técrivain patriote écrivit (20 mai), pour se déclarer l'auteur de la correspondance incriminée, un article où on lisait : « Hoensbroech est le chef de mon pays ; j'ai c dit, j'ai écrit que ce rang était sacré pour moi, je le répète; c mais j'ai dit qu'on le trompait ; celui qui lui dit la vérité est « mon seul ami.... Si je me trompe, c'est de bonne foi; qu'il

< m'entende; si j'ai commis des fautes, qu'il me fasse attaquer « légalement ^ ; si des crimes, qu'il me fasse punir légalement; je « ne crains rien, j'attends. Mais que haut qu'on soit élevé, ne

< pas vouloir lire, ne pas vouloir raisonner!... Slat pro ratione c voluntas!,.. Cela n'est plus possible, et celui qui le veut, à la c tête de cent mille hommes comme seul , portant un sceptre ou

< une houlette, une mitre ou des haillons,.... n'est qu'un bri-c gand. »

Il fallait du courage pour écrire ces lignes et rester à Liège,

< Les mots imprimés ici en italiques le sont en capitales dans VAvant-Coureur, vol. I, p. 391.

car l'attaque était violente , et on racontait que dans un dtner auquel assistaient de hauts personnages, Fauteur de cette insolente épitre avait été déclaré digne de la roue. Néanmoins le gouvernemenl» qui soutenait déjà tant de procès à Wetziaer, se souciait probablement peu d'en augmenter le nombre, et Bassenge ne fut pas inquiété; mais on voulut se venger de Téditeur, et des hommes de main s'étant transportés à Tignée (23 mai), ravagèrent impitoyablement Fimprimerie, brisant les presses et dispersant les caractères, ce qui n'empêcha pas le journal de reparaître après quelques jours d'interruption, plus violent et plus agressif. Ses attaques contribuèrent à une explosion que les événements extérieurs allaient hâter.

Ils furent, au mois de juillet, de la nature la plus grave. En Belgique, une lutte s'annonçait imminente. Joseph II avait confisqué à son profit la constitution des deux provinces les plus récalcitrantes, et il se préparait à soumettre les autres à son autocratie, en y faisant voter un subside fixe et permanent. En France, la prise de la Bastille venait de révéler la puissance irrésistible du flot populaire, frappé d'épouvante les gouvernements brouillés avec leur pays, et autorisé Bassenge à écrire dans son Avant-Coureur ^ : « Faiseurs d'enquêtes, oppresseurs de l'inno- « cence, voyez Paris et tremblez. » Comme toujours, l'événement^ grossi par les rapports exagérés des fuyards et des peureux, parvint à l'étranger revêtu des couleurs les plus sombres, et y augmenta la terreur des uns, les espérances des autres.

Agité par la crainte et voyant que le système de compression appliqué jusque-là conduisait à une catastrophe, Hoensbroech annonça, le 15 août, l'intention d'ouvrir cette session des États qu'il avait refusée trois mois auparavant aux instances de la noblesse. En même temps, pour corriger l'impression défavorable produite par son obstination à maintenir l'impôt des quarante patars^ impôt peu onéreux sans doute, mais vicieux dans ses bases, il fit à son chapitre cathédral la proposition de renon-

' Vol. n, p. 41.

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cer à ses exemptions, et de coasentir à Tégalité de tous dans la répartition des charges publiques. La pensée à coup sûr était louable; manifestée un an plus tôt, elle eût provoqué une explosion de reconnaissance; dans les circonstances, on n'y vit que l'expression de la peur, et Bassenge y répondit quatre jours après (17 août) par sa Note aux citoyens. Avant d'aborder la répartition de l'impôt, disait l'écrivain, il faut rendre à la constitution du pays les garanties qui lui manquent, en abrogeant le règlement de 1684 et tous ceux qui, d'après les mêmes principes, ont réglé l'organisation des petites villes ; ces dispositions tyranniques ont vicié dans son essence la composition du tiers-état, et avant leur abrogation il est impossible de procéder avec succès aux réformes.

Le reproche était fondé et la demande légitime. L'organisation décrétée par Maximilien de Bavière accordait au gouvernement une influence exagérée dans la composition des administrations municipales, et par suite le moyen de se créer une majorité servile dans le troisième ordre des États, comme dans le tribunal des Vingt-Deux où les Liégeois voyaient avec raison le boulevard de leurs libertés. Néanmoins les patriotes auraient sagement agi en ne brusquant pas les choses. Le vent soufflait aux réformes, et, sous la pression des circonstances, ni le prince ni les États ne pouvaient échapper à la nécessité d'abandonner un système dont les inconvénients étaient désormais bien démontrés. Une transaction, devenue inévitable, ôtait à la chambre impériale tout prétexte d'intervention. Le règlement de 1684 était sans doute un coup d'état; mais au bout d'un siècle de durée le coup d'état devient un ordre de choses légal, et si une violence nouvelle vient y substituer quelqu'autre forme , c'est au dernier fait seulement que l'opinion attachera le caractère d'illégalité. Ce sont là des considérations auxquelles il est dangereux de ne pas avoir égard, quand on est une grande nation ; à plus forte raison quand on n'est qu'un petit état, attaché, comme l'était celui de Li^e, à un puissant empire. La passion, qui ne raisonne jamais, l'emporta. Peut-être aussi devint-il impossible aux chefs d'arrêter le

iDOuvement : une révolution est plus facile à faire qu'à conduire.

Le dernier écrit de Bassenge fut le coup de- tocsin qui fit éclater celle de Liège. Depuis plusieurs jours, la cocarde nationale rouge et jaune, et la cocarde verte et blanche des hommes du pays de Franchimont, avaient apparu dans la cité. L'opposition était devenue si forte, que quand le bourgmestre Ghaye proposa (1 7 août) au conseil communal de poursuivre les porteurs de ces signes proscrits, il rencontra Toppositiou de son collègue, Tbistorien Yillenfagne, et de la majorité de cette assemblée jusque la si docile. Uadoption de la proposition n'aurait eu du reste d*autre résultat que d^exciter un conflit, car, à la nouvelle de la discussion soulevée à Thôtel de ville, les couleurs patriotiques, qui n'avaient encore été arborées que par les plus hardis, commencèrent à se montrer sur tous les chapeaux.

A la soirée arriva Cbestret, récemment revenu de Wetzlaer, où il avait été soutenir les intérêts de la cause populaire. Cœur généreux, tète vive, doué de plus d'esprit que de jugement, le baron de Cbestret de Hanefle, membre de Télat noble, était, avec Fabry père, l'objet de la faveur publique. Celui-ci, plus âgé que son ami, appartenait à la bonne bourgeoisie; aux qualités qui distinguaient Cbestret, il joignait un esprit plus cultivé, et beaucoup plus d'expérience des hommes. Porté deux fois déjà à la magistrature de la cité — c'est le nom qu'on donnait à Liège aux fonctions exercées par les chefs du conseil communal appelé aussi magistrat — il avait, dans l'exercice de ces fonctions, montré une grande habileté, et en même temps cette aménité qui gagne les cœurs et qni n'excluait pas chez lui la fermeté de caractère. Fabry avait possédé la confiance des trois prédécesseurs de Hoensbroech, et exercé à la cour une influence qu'il perdit à l'avènement de ce dernier, à cause surtout de son attachement bien connu aux doctrines philosophiques de cette époque. Tels étaient les deux hommes qui dirigeaient l'opposition, et qu'entouraient le respect et l'afieclion de la grande majorité de leurs concitoyens.

L'arrivée de Cbestret, qui s'était arrêté quelques heures dans sa maison de campagne de Donceel, avait été annoncée, et il fut

■IfT. 915 BKLGBS, T. 1. "^ 10

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Tobjet d'une chaleureuse ovation, dont Fabry recueillit sa part» Portée à Seraing, où résidait Hoensbroech, la nouvelle y répandit l'épouvante. A peine échappé des bras enthousiastes de ses partisans, Chestret avait écrit au chanoine De Paix, Tun des membres les plus intelligents du chapitre, d'engager le prince à donner sans plus tarder une preuve écrite des intentions conciliantes dont il le disait animé; c'est du moins ce que De Paix lui avait affirmé deux jours auparavant. Remise aussitôt à Hoensbroech, cette lettre l'engagea à écrire, au milieu même de la nuit, la déclaration suivante, qui fut imprimée le lendemain matin : « ne

< désirant que le bien-être de la nation liégeoise, que nous chéc rissons et dont le bien-être est intimement lié à nos jouissances, c nous déclarons consentir, autant qu'il est en notre pouvoir, à c tout ce qui peut y contribuer, et nous nous empresserons

< toujours d'interposer nos bons offices, pour l'accomplissement t de ces vœux. »

Tout n'était pas fini avec cette déclaration, dans laquelle les conseillers du prince avaient eu soin de lui faire prendre seulement l'engagement de ratifier ce que décideraient les États. Celte conduite ne manquait pas d'habileté, mais elle n'avançait guère les choses, car on voulait davantage, et on l'obtint le lendemain.

Le conseil communal venait de se réunir (18 août), et de décréter la convocation des seize chambres de la cité, ponr rédiger les instructions à donner aux deux bourgmestres chargés de présider le tiers dans la prochaine session des États. Tout à coup pénétra dans la salle un rassemblement nombreux, conduit par un fabricant d'armes dont le patriotisme et l'énergie étaient bien connus, et qui s'était fait accompagner par ses ouvriers.' On signifia aux deux bourgmestres que le peuple relirait au conseil le mandat dont il se disait investi, et il n'y eut pas la moindre tentative de résistance. Les deux bourgmestres furent ensuite reconduits chez eux, et invités à rendre les clefs magistrales, emblèmes de leur dignité. Villenfagne s'exécuta de bonne grâce, et parut même à son balcon, agitant un chapeau décoré des couleurs

[im] CHAPITRE IV. 130

nationales. Ghaye refusa d'abord de satisfaire à la sommation; mais la pointe d'one épée appuyée sur la poitrine, jointe à Tinjonetien répétée pour la dernière fois S lui arracha enfin son consentement. Pendant l'invasion de l'hôtel de ville, d'autres troupes de patriotes armés s'emparaient des principaux postes, et de la citadelle où le régiment national ne fit aucune défense.

La ville entière était au pouvoir de l'insurrection, quand Qiestret, du haut du perron de l'hôtel de ville, s'adressant à la foule assemblée sur le marché, l'invita à remplacer le magistrat dépossédé et à élire d'abord deux bourgmestres. Chestret et Fabry, cria-t-on de toutes parts. A ces deux hommes si populaires on adjoignit ensuite, toujours par acclamation , deux eorégents et trente quatre conseillers. Parmi ces derniers se trouvaient : Favocat Donceel, le jurisconsulte le plus versé dans la connaissance des institutions de son pays, et qui n'avait cessé de défendre de ses conseils et de sa plume ses compatriotes persécutés, homme honnête et désintéressé que les électeurs liégeois donnèrent l'année suivante pour collègue à Fabry, son ami, et qui forcé de fuir, quand le prince revint sous la protection des baïonnettes autrichiennes, alla mourir dans l'exil éloigné des siens; TaTocat Lesoinne son beau-frère, comme lui défenseur des intérêts de l'opposition, et à ce titre signalé aussi plus tard aux rancunes d'an gouvernement implacable; Bassenge afné, patriote d'un courage à l'épreuve, écrivain parfois emphatique, mais chaleureux et plein de verve, homme de cœur si jamais il en fut.

Dans l'après-midi, une partie de la bourgeoisie s'assembla de nouveau pour aller à Seraing, et engager le prince à venir par sa présence dans sa capitale combler les vœux de son peuple *. Chestret, qui n'avait probablement pas sollicité cette mission, marchait en tête avec une partie du conseil ; Fabry était resté en ville, pour y maintenir l'ordre que les prisonniers imprudemment élargis mena-

' Nous trouvoDS ce détail non dans une relation faite par un partisan du prince, mais dans un journal patriotique, la Feuille nationale liégeoise. * Expressions de Bassenge dans son Précis de la révolution.

çaient de troubler. On présenta au prince-évêque une cocarde nationale qu^il attacha à son habit, puis on lui demanda de venir à Liège ratiûer ce qui s^était fait. Les conjonctures ne lui permettaient guère de refuser Tinvitation, et il se déclara disposé à suivre la députation du conseil. Il fut libre à peu près comme l'avait été, le mois précédent, Tinfortuné Louis XVI, lors de son excursion à Paris après la prise de la Bastille. Les allégations contraires, insérées dans les relations officielles, sont de ces mensonges nécessaires pour sauver aux époques de crise le prestige de Tautorité. D*autre part on ne peut rendre responsables de quelques propos grossiers, dont Texistence est assez bien établie \ que ceux mêmes qui les ont proférés.

Arrivé à Liège à la soirée, et bien accueilli — quoiqu'on disent certains pamphlets — par la grande majorité de la bourgeoisie, Hoensbroech fut conduit à Thôtel de ville, et y signa plusieurs récès dont il ne songea pas même à connaître le contenu, tant son trouble était grand *. L'un d'eux approuvait l'élection du nouveau conseil, un autre abrogeait le règlement de 1684, un autre encore substituait comme grand mayeur au comte de Méan, propre neveu du prince, le comte de Lannoy chef de l'opposition dans l'état noble. Quant aux épées nues qui remplissaient la salle, quant à celte unique lampe qu'un souffle pouvait éteindre, quant à ces figures sinistres qui respiraient le meurtre, tout cela c^est de la fantasmagorie inventée par l'esprit de parti. Nous ne ferons pas à la mémoire des chefs de la révolution liégeoise l'injure de les défendre contre d'aussi absurdes inculpations ; s'ils péchèrent pendant leur courte domination, ce fut par commisération et indulgence, honorables fautes dont nous devons les féliciter.

De l'hôtel de ville Hoensbroech se rendit au palais où il passa la nuit, et le lendemain il retourna à Seraing. Les adhésions ne

> Le respectable Bovy les rapporte dans ses Promenades historiques. U était alors âgé de dix ans, et son père, qui mourut de chagrin quelques mois après, était attaché au régiment national en qualité d*oflicier de santé.

* La Feuille nationale liégeoise dit que, pendant la nuit, on fut obligé de lui tirer du sang.

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manquent jamais à une révolution triomphante, et tous les corps constitués, Téchevinage en tète, Téchevinage qui avait si ardemment persécuté les patriotes, vinrent féliciter le nouveau conseil. Le chapitre cathédral, dont la majorité devait bientôt émigrer et protester, se montra aussi plein de bienveillance, quand les deux bourgmestres vinrent lui notifier (i9 août) le récès par lequel la généralité des citoyens avait aboli le règlement de 1684 \ et demander un Te Deum^ en actions de grâces pour Yheureuse journée de la veille; pas une voix ne s'éleva pour protester contre Tun et refuser l'autre. Le jour même après-midi, ce Te Deum fut chanté en grande pompe et devant une foule considérable, dans l'antique et splendide basilique, qui ne devait pas, hélas! survivre aux haines soulevées par ses lévites.

L'ouverture de la session des États avait été fixée au Si août. Deux jours auparavant, le prince quitta furtivement son château de Seraing, laissant une déclaration où il affirmait que le soin seul de sa santé, non le dessein de solliciter une intervention étrangère ou de porter plainte à Wetzlaer, le forçait à s'éloigner pour quelque temps. < J'exhorte, y disait-il , la nation de déli- ( bérer avec calme et modération sur les changements utiles et

< nécessaires dont on jugerait la constitution susceptible, de res-

< pecter les propriétés, et de n'exercer aucun genre de vengeance

< contre qui que ce soit. » On appréciera plus tard la sincérité de ces explications, et de l'esprit de conciliation qu'elles annonçaient.

Hoensbroech se retira dans l'abbaye de Saint-Maximin près de Trêves; sa fuite — car c'en était une — allait produire de sérieuses complications.

^ Noos copions ici le protocole.

Union de la Flandre et du Brabant. — Entrée de Van der Noot à Bruxelles. — Propositions de Joseph II. — B^union des États Généraux. — Acte d'union des Éiais Belgiqttes Unis. — Les conservateurs et les progressif)}. — Les Considérations impartiales de Vonck. — Mandement de Tarchevêque de Malines. — Adresse du 17 février. — Mort de Joseph II. — Propositions de Léopold. — Accueil qui y est fait. — La société patriotique et les volontaires de Bruxelles. — Débats sur le serment à prêter par eux. — Adresse du 15 mars. — Pillages.

A la fin de décembre i789 , la Belgique entière, à rexception de la province de Luxembourg et de la citadelle d'Anvers qui se rendit trois mois après S était perdue pour l'Empereur. Gand était à peine évacué, que le comité de Breda proposait aux États de Flandre l'union avec le Brabant, et l'établissement d'un congrès chargé de veiller aux intérêts communs des deux provinces. L'offre fut agréée, et les autres provinces suivirent cet exemple, quand les Étals de Brabant les y convièrent le 20 décembre.

Deux jours auparavant (18 décembre), Van der Noot était rentré triomphalement dans Bruxelles, accompagné des membres du comité de Breda; il fut reçu avec les honneurs souverains au portail de Sainte-Gudule, puis introduit dans le chœur, où il assista, agenouillé sur le prie-Dieu des gouverneurs généraux, à

J La garnison capitula le ^^ janvier, et évacua la citadelle le 20 mars.

[iT»] CHAPITRE V. 143

ao Te Deum solennel. Le soir, il se montra au spectacle dans la loge de Marie-Christine, et fut couronné par les comédiens , aux applaudissements d'un public enthousiaste. Ce peuple dont il était ridoie ignorait que, si les conseils de son héros étissent été suivis, la bannière de rAutricbe eût encore flotté sur les places de la capitale.

Un peu tard Joseph II reconnut ses torts, en disgraciant d'Alton , en transmettant par le général Ferraris, son successeur, les propositions qu'il faisait aux insurgés et qu'avait réclamées le comité de Breda ; elles consacraient entre autres le rétablissement de la Joyeuse Entrée, des États et du conseil de Brabant, l'abolîtion du séminaire général, et la publication d'une amnistie dont Van dtT Noot, Van der Mersch et l'archevêque de Malines eussent seuls été exceptés. On répondit par d'autres propositions, qui forent plus tard acceptées au nom de Léopold * : il fallait une amnistie entière et même un emploi marquant pour Van der Noot, le droit aux États de se confédérer entre eux, l'abrogation des édils postérieurs à l'avènement de Joseph II, l'application à toutes les provinces des principaux articles de la Joyeuse Entrée, la participation des États Généraux aux affaires qui concernaient la géDéralité ^

Dans son rapport à l'Empereur (21 décembre), le général Ferraris traça le tableau de l'état du pays et de l'exaspération qu'avait soulevé le despotisme de d'Alton ^ ; il ne dissimula pas que ces mêmes conditions, qu'il donnait comme étant ks vcbux des mieux

* Nous voulons parler des propositions du t mars 1790.

' Cette pièce, ainsi que le rapport du général Ferraris et plusieurs lettres relatives à cette nouvelle tentative d'arrangement, se trouve dans les Documents foUtiqnes et diptomatiques sur la révolution bdge de 1790 publiés par M. Farcbiviste Gachard, p. 94 et suivantes.

* Nous signalerons dans ce rapport le passage suivant : « L'ordre de brûler

< les villages où Ton laisserait des signes d'insurrection, et l'espoir du piUage * présenté aux soldats, sont cause du soulèvement de la Flandre où, à Gand, « les bourgeois ne se seraient pas joints aux patriotes, si la troupe n'avait pas « commencé à piller, et à commettre des exc^ qui ont irrité et déterminé le

< peuple à la révolte. »

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intentionnés , pourraient être jugées insuffisantes par les ré volationnaires les plus influents. Effectivement, quand le comte de Cobenzl, envoyé par Joseph II avec des pouvoirs fort étendus » et avec la suprême 'autorité sur Farmée comme dans Tordre civil, écrivit de Luxembourg aux États des provinces qu*il était autorisé à traiter sur ces bases, ses lettres et celles des gouverneurs généraux restèrent sans réponse. L'enivrement du succès était tel, que toute tentative d'accommodement devenait inutile, comme le répondit l'archevêque au prince de Kaunitz qui avait réclamé sa médiation.

Après avoir proclamé la déchéance de Joseph II , les États des provinces se mirent en possession de la souveraineté, au nom de la nation dont ils se disaient les représentants. Pour le surplus, la constitution fut maintenue.

Il fallait aussi régler les rapports fédéraux. Ce fut la mission d'une assemblée qui se constitua à Bruxelles (1790, 7 janvier)» sous la dénomination d'États Généraux; elle se composait de cinquante-trois députés nommés par les États des provinces ^ On se conformait ainsi aux précédents historiques, car telle était notamment l'organisation adoptée par la Hollande, quand elle avait conquis son indépendance au xvi"" siècle. Le pacte fédéral fut le premier objet en discussion , et la répartition des votes la première difficulté. On admit, toujours d'après l'exemple de la Hollande, le vote par province ; mais, en prenant pour base de la répartition des voix la contribution dans le subside ordinaire payé au gouvernement autrichien, on eût livré la confédération à la merci du Brabant et de la Flandre qui y entraient pour plus de moitié. Pour éviter cet inconvénient, on convint d'un total de quatre-vingt-dix voix, dont cinquante-six étaient nécessaires pour former une majorité. Le Brabant en eut vingt, et la Flandre vingtdeux. Dès lors il n'était plus au pouvoir de ces deux provinces de faire, à elles seules, prévaloir une mesure qui préjudiciàt aux

1 Dans la première édiUon (vol. I, note S à la fin) nous avons donné la composition de cette assemblée.

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intérêts des antres, et à celles-ci, qui n'avaient à elles toutes que qoarante-huit voix^ de prendre une décision au détriment de la Flandre et du Brabant. La représentation avait toujours pour base rimportance et la richesse des provinces. Après quelques séances^ l'acte d'union des États Belgiques Unis fut voté (10 janvier). II laissait à chaque province son existence indépendante, et ne faisait porter le lien fédératif que sur la défense commune, sur le pouvoir de faire la paix ou la guerre, de contracter des alliances, de recevoir ou d'envoyer des ambassadeurs. Un Congrès divisé en trois comités : politique, guerre, finances, exerçait ces attributions sans recours aux provinces. C'était le pouvoir exécutif de Funion, tandis que les États Généraux composaient le pouvoir constituant, et délibéraient sous la ratification des États, leurs commettants. Ces deux assemblées, dont les prérogatives n'étaient pas bien définies , dont l'une était permanente , tandis que les réunions de Tautre dépendaient des circonstances, furent, dans le principe, composées des mêmes membres; elles ne devinrent réellement distinctes qu'au mois d'août, quand il fallut négocier avec les puissances étrangères ^

Un homme partagea l'influence que Yan der Noot y exerça. Grand pénitencier à Anvers au moment où la révolution éclata , Van Eupen se joignit aux émigrants, fit partie du comité de Breda, et s'attacha à l'agent plénipotentiaire du peuple brabançon. Quoique plus fin , plus prévoyant, plus politique, il montra aussi une confiance trop grande dans les promesses de la diplomatie. Van der Noot fut nommé ministre, Van Eupen secrétaire d*État, fonctions qui semblent leur avoir été confiées à litre de récompense nationale. En cette qualité ils siégeaient aux deux côtés du président, et signaient avec lui , l'un en l'absence de l'autre , les actes des États Généraux et du Congrès.

Les États des provinces ne s'attribuèrent pas , sans opposition , l'exercice du pouvoir souverain; les réclamations prirent même

' VAcu cf union a été publié en forme d*édit, et plusieurs fois depuis lors. On le trouve dans Gacbard, Documents politiques et diplomatiques, p. 113.

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bientôt un caractère dUrritalion qui amena, en dernier résultat, la guerre civile et la restauration.

Le mouvetnent intellectuel du xYin"" siècle qui s'était étendu sur l'Europe entière, n'avait pas été perdu pour la Belgique. On y reconnaissait, dans plusieurs classes de la société, la nécessité de mettre les institutions en rapport avec le progrès des lumières. Il était impossible d'y parvenir sans combat, car ils étaient nombreux et puissants ceux dont les idées, les intérêts ou le carac* tère ne sympathisaient pas avec de pareils changements. Van der Moot et Yonck représentèrent les deux opinions : Van der Noot donnu son nom aux zélateurs du système existant; Vonck donna le sien aux partisans de la réforme. Ceux-ci s'appelèrent démocrates, parce qu'ils voulaient renforcer dans la constitution Télément populaire, et ils traitèrent d'aristocrates leurs adversaires qui soutenaient les privilégiés. Froissés à différents titres par les mesures de l'Empereur, les deux partis s'étaient rapprochés. Il eût été facile de dissoudre la coalition ; la distance qui séparait les Joséphistes de bonne foi — c'est à dire ceux qui attachaient l'idée d'une régénération utile à l'exécution des plans du monarque — des hommes qui prirent bientôt le nom de démocrates ou de Vonckistes, n'était pas grande au fond. Il semble qu'on n'ait pas même eu l'idée de l'essayer.

Van der Noot et Vonck se réunirent donc pour renverser le gouvernement autrichien. D'accord sur le but, ils se divisèrent déjà, nous l'avons vu, quand il fallut déterminer les moyens de l'atteindre. Cette dissidence qui ne touchait en rien aux doctrines, n'avait pas une grande importance; elle laissa cependant entre eux un levain de rancune qui contribua à la rupture. On s'en aperçut peu , tant que dura la lutte avec l'étranger. Mais dès que l'éloignement des Autrichiens rendit le danger moins pressant, la mésintelligence reparut avec un caractère plus grave : il s'agissait d'imprimer au mouvement révolutionnaire une direction, et de lui faire produire ses résultats.

Les Vonckistes, qui avaient prêté à l'insurrection l'appui de leur influence , appartenaient aux classes les plus instruites de la

[rm] CHAPITRE V. 147

nation : oatre quelques nobles élevés dans les idées nouvelles, c'étaient des commerçants, des avocats, des médecins, des membres du clergé séculier, des hommes adonnés aux professions libérales, tous également exclus de la représentation du pays. Celle-ci était alors concentrée dans une partie de la noblesse et du clergé régulier, formant les deux premiers ordres et représentant la propriété foncière; dans les membres des corporations de métiers, formant le tiers état et représentant en partie le peuple de quelques villes ^ .

Les Yonckisles demandaient qu'on accordât dorénavant une joste part, dans l'administration des affaires publiques, à des classes de la société qui, par leur position, leur influence et leurs lamières, y avaient droit. Mais la révolution française, qui grondait à nos portes et menaçait de ses réformes les biens et les privilèges des deux premiers ordres, vint renforcer les obstacles que rencontraient ces prétentions; la noblesse, et surtout le clergé régulier, crièrent à la gallomanie; les opinions exagérées de quelques Vonckistes furent prises pour l'expression du vœu de tous, et leurs demandes écartées comme destructives des institutions que la révolution avait eu pour unique objet de maintenir. Ces institutions cependant n'étaient plus intactes. Les États, personnification de l'opinion conservatrice , ne se mettaient-ils pas à la place du prince dont ils décrétaient la déchéance ? Ne faisaient-ils pas ainsi disparaître un corps intermédiaire, placé entre la nation et son chef pour veiller au bon emploi des deniers du peuple et au maintien de ses vieux privilèges? Ne sapaient-ils pas eux-mêmes la constitution par sa base , et ne transformaient-ils pas une monarchie tempérée en une pure aristocratie?

En principe, ces objections n'étaient pas à réfuter; aussi n'y répondit-on guère que par des raisons de nécessité et de salut

* Ainsi en Brabant, où il y avait plus de quarante monastères, le clergé se Gomposait des chefs de treize abbayes seulement, et la noblesse, des individus nobles ayant titre de baron, quatre quartiers et un revenu de 1,000 florins. Qnant an tiers état, il ne représentait, partiellement encore, que les trois cheis- Tilles du duché : Bruxelles, Anvers et Louvain.

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public. Il faat en convenir, la Belgique possédait les conditions premières du système représentatif ; elle n'éprouvait pas le besoin jd'une réforme radicale semblable à celle qu'on effectuait en France, et nul parmi les Yonkistes n*eût pu prédire où se serait arrêtée la démolition. Car il y avait dans le parti de nombreuses nuances. Si quelques-uns, les plus nombreux sans contredit, eussent été satisfaits de changements dans l'organisation des États , il en était d'autres qui allaient jusqu'à réclamer une convention nationcUe ^

On doit aussi tenir compte des intrigues de la diplomatie. Les puissances étrangères craignaient avant tout que la France ne prit la direction de la révolution belge; elle lui eût été acquise, si les Yonckistes avaient triomphé. Il fallait donc repousser toute idée novatrice, représenter la moindre atteinte à la constitution comme étant de nature à compromettre la Belgique auprès de ses puissants protecteurs ^. La recommandation fut accueillie avec d'autant plus d'empressement, qu'elle flattait les passions de ceux à qui elle s'adressait. On confia la mission de faire prévaloir ce système, non à des plénipotentiaires, puisque notre indépendance n'était pas reconnue, mais à des intrigants sans caractère public ', qui exploitèrent, dans un but de lucre personnel, la cré-

' Qu'aUons-nous devenir? brochure où Tavocat d'Outrepont inséra cette, phrase qui souleva contre lui les fureurs du parti aristocratique : « Les Belges sont « précisément dans le même cas où ils se trouveraient si, dans ce moment, ils « sortaient des mains du Créateur. » \

* Ce fut Tobjet entre autres d'une communication adressée par renvoyé belge à La Haye, et que les journaux du parti aristocratique s'empressèrent de repro- |

duire;il y était dit : a qu'aucune des trois cours aUiées n'avait la moindre idée j

t( de nous gouverner, de nous dicter la loi, ni de nous gêner le moins du n monde, que jamais non plus elle n'exigerait le moindre sacrifice de notre part, c mais que, pour ce moment seulement, leur propre sûreté ne leur permettait pas « de souffrir que notre constitution actuelle, celle qui était le titre de notre N insurrection, fût altérée par qui que ce fût. » Voir le JourniU historique de Feller, N' du 1" mars 1790.

' Nous signalerons un personnage du nom de Bruchausen et un juif nommé Epbraïm, chargés de veiller aux intérêts de la cour de Berlin, et Hottman, le secrétaire de la princesse d'Orange. La cour de Londres, comme nous le dirons^ plus loin, prit à ces intrigues une part beaucoup moindre.

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dulité de Yan der Noot, fomentèrent les divisions et encouragèrent dans les journaux aristocratiques, rédigés presque tous par des mensbres du clergé, les plus violentes sorties contre rassemblée nationale de France et contre ses décrets.

La polémique, entre le parti conservateur et le parti progressif, produisit un nombre prodigieux de pamphlets. L*un d eux mérite une attention particulière, car il émane du chef de Topinion démocratique.

Dans ses Considérations impartiaks \ Yonck, passant en revue les diverses formes de gouvernement, se prononce pour une aristocratie élective, où les droits d'élection et d'éligibilité ne seraient refusés qu'à la partie de la nation la plus minime possible. 11 se demande ensuite si les États ont le droit de saisir le pouvoir souverain, et s'ils représentent réellement la nation. A cette double question sa réponse est négative. Une nouvelle forme est donc nécessaire. Mais pour qu*elle ne s'écarte pas trop de l'ancienne, il propose de faire entrer dans la représentation du clergé des membres du clergé séculier, d'ouvrir l'ordre de la noblesse à un plus grand nombre de nobles, d'attribuer au tiers état le droit de représenter aussi les campagnes, et de lui donner double voix afin de contrebalancer l'influence des deux premiers ordres. Pour exercer le pouvoir exécutif, on [choisirait|, dit-il, dans les quatre ordres quatre personnes auxquelles on adjoindrait un membre du conseil de justice. Les Considérations impartiales ne s'occupaient que du Brabant, mais le plan pouvait recevoir son application dans toutes les provinces.

Ce système, que Yonck n'abandonna jamais, présentait l'avantage de constater un progrès et d'éviter une perturbation. Il était dicté par un louable sentiment de modération; mais par cela même il avait chancejde réunir les suffrages, et fut attaqué avec

1 Considérations impartiales sur la position actueUe du Brabant. In-8* de 46 pages. Il faut y joindre une brochure de trait pages intitulée : Essai d'institutions poUtiquesà Vusagedu Brabant. D'après ce que dit Vonck dans Y Abrégé historique^ p. 40, le fond seulement des Considérations impartiaks serait de lui.

180 HISTOIRE DES BELGES. [f790]

une extrême violence. On alla jusqu'à dire que la restauration était préférable à une réforme quelconque ^

Le mandement de Tarchevêque de Matines pour le carême de 1790 (31 janvier), vint donner une déplorable sanction aux attaques conlre les Vonckistes. Cette pièce, essentiellement politique, dénonçait comme ennemis de la religion et de l'État < tous ceax c qui, par des raisonnements aussi frivoles que subtils, qui se c ressentaient de la philosophie de ce siècle, voudraient troubler c un bonheur dont on était à la veille de jouir, bonheur qui

< ne pouvait être que Teffet de cette union désirable , et de cette c paix Tobjet des vœux les plus ardents de tout bon citoyen. »

£n même temps il parut une déclaration qui menaçait les Vonckistes de toute la colère du peuple brabançon indigné^ et une adresse destinée à protester contre toute innovation; celle-ci se terminait par cette phrase, indice de Thorrible exaspération qai Tavait dictée : < Déclarons traîtres à la patrie et perturbateurs du « repos public, tous ceux qui voudraient introduire des changec ments ou nouveautés soit à la religion, soit à la constitution * c supplions les seigneurs Etats de sévir ou faire sévir contre ces

< novateurs ou perturbateurs du repos public. » Écrite en quelque sorte sous la dictée du secrétaire de Tarchevêque *, la

1 « SMl fallait, s'écriait à ce propos le fougueux Feller, opter entre ces deux « extrémités terribles, ou d'établir parmi nous le règne de la cohue nationale « française, ou de rentrer sous le pouvoir du souverain dépossédé, ta nation « n'hésiterait pas dans la détermination du choix. J'irais mol-même rappeler « d'Allon avec tout ce qu'il y a de bourreaux dans la milice autrichienne, et « nous préparerions, en attendant, nos rues, pour les voir joncher, comme ci- « devant, des cadavres de nos concitoyens. »

« L'imputation est grave. Nous la motivons sur une pièce émanant de l'abbé Duvivier lui-même ; c'est une circulaire adressée par lui aux curés doyens, et ainsi conçue : « Omnibus et singulis cleri, tam secularis quam regtUaris, sacerdotibus « et inferioribus ministris vera esseet fide digna, quœ in rétro scriptis littcris continen- « tur, attestor. Datum. Brux. f^jan. 1790. De mandata suœ Eminentiœ,J. H. Oufn- « vier. » Au-dessous se trouve la circulaire du doyen à ses subordonnés : « Has « vobis transmilto declarationes a vobis et a subditis vestris, prœsertim a magisîratu « sive scabinis et a notabilioribus parochiœ hominibus, subscribendas, quibus peracU*, « dignemini has mittere ad aulam archiepiscopalem Bruxdlis. Si vero quidam r«iit-> « tentes inveniuntur (quod non suspicor), tnnc habeatur in fine etpost subscribetUes

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pièce fttt adressée à tous les curés et aux chefs des maisons religieuses. On les engageait à la faire signer par les bourgmestres, par les échevius et par les notables de leurs paroisses, et à la renvoyer ensuite au palais archiépiscopal ; il devait être tenu note des individus qui refuseraient de signer. Quelques curés furent assez sages pour ne pas compromettre leur caractère et les intérêts de la religion dans ces tristes débats; d'autres, en plus grand Qombre, prêtèrent leur concours, et allèrent jusqu'à refuser les sacrements à ceux qui ne voulurent pas signer ^

On doit sévèrement condamner cette intervention du clergé , intervention d'autant plus répréhensible qu'elle ne se tint pas dans les limites de la modération , qu'elle provoqua au contraire les foreurs et les turpitudes dont Bruxelles surtout devint le théâtre ^ La situation de la France , les rapports qui existaient

< nota nolefitium subscribere. » Les deux pièces sont écrites au dos de l'adresse en question, et eUes ont été trouvées parmi les papiers d'un ecclésiastique qui prit une part active aux événements de 1790. Il ne fut pas possible aux Yonc- Idsles de se procurer une copie de la circulaire de Tabbé Duvivicr, quoiqu'ils en connussent Texistence (Abrégé historique, p. 37 et 116), et c'est ce qui engagea sans doute ce dernier à les mettre au défi de prouver leurs allégations. On peut joger maintenant de la valeur d'un désaveu, conçu toutefois en termes assez entortillés pour ouvrir une porte aux interprétations. Ce désaveu se trouve dans les journaux du temps.

'Nous ajouterons que les conservateurs imputaient à leurs adversaires d'avoir pris Tinitiative à cet égard. On lit notamment dans le Journal des rroti- Hrstfes Pays-Bas en 1790, à la date du 10 février : «t L'on reprochait aux ecclé-

< siasliques et anx États de Brabant de se procurer des signatures par toutes

< sortes de moyens ; mais je sais, à n'en point douter, qu'avant qu'on ne deman-

< dàt des signatures en faveur des États, l'on en demandait contre eux. » Ce Awnuil des troubles, auquel nous renverrons plus d'une fois, est inédit et se trouve à la bibliothèque de Bourgogne. L'auteur, M. Gérard, ancien secrétaire perpétuel de l'académie de Bruxelles, a consigné jour par jour, pendant toute Tannée 1790, les faits qui lui ont paru avoir quelque importance. Cet ouvrage manuscrit, dont il est aisé d'apprécier l'intérêt, forme sept volumes in-4*.

* VoDck signale 1 existence, dans le palais archiépiscopal à Bruxelles, d'un ^^mté ecclésiastique où présidait l'esprit jésuitique toujours twrbulenty et auquel il donne pour chefs l'abbé Duvivier, les jésuites Feller, Brosius et Dudoyart. Les renseignements nous manquent pour nous prononcer à ce sujet; nous dirons seulement que Tallégalion de Vonck est vraisemblable, et nous lisons dans le Jottnwl des troubles (V. 98) : « L'abbé Duvivier, par ses petite^ intrigues et par

152 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

entre les réformes de rassemblée constituante et celles que réclamaient certains Vonckistes, expliquent mais ne justifient pas cette animosité.

L'adresse fut colportée dans tous les villages du Brabant, et présentée aux Étals (17 février) revêtue d'un nombre considérable de signatures ^ Il est vrai qu'on ne se montrait pas très rigoureux sur la qualité, en admettant à signer des femmes et des enfants; la grande quantité de croix prouvait aussi à quelle espèce de public on s'était adressé de préférence, pour faire déclarer aux représentants de la province < qu'il n'était pas en leur pouvoir de « toucher à la constitution ou à la forme de la représentation, i A une assemblée où dominait à un haut degré les idées conservatrices, la recommandation était inutile.

Les Yonckistes aggravèrent encore les difficultés de leur position, par l'attitude qu'ils prirent à l'égard des propositions de Léopold.

Après avoir lutté plusieurs mois contre une maladie incurable , Joseph II était mort (20 février) en accusant les Belges de l'avoir méconnu '. Appelé à succéder à son frère, Léopold, grand duc de Toscane, monta sur un trône dont la stabilité était compromise : la Belgique émancipée, la Hongrie presque en insurrection, la capitale de l'Empire troublée par la révolte, les finances en désordre, les conférences avec la Turquie rompues, et la guerre sur le point d'éclater avec la Prusse, telle était la situation où le nouveau souverain trouva la monarchie autrichienne.

« ses écrits anonymes et autres, avait beaucoup contribué à jeter la zizanie dans c les provinces de Flandre et de Hainaut ; il était fort lié avec le ci-devant jésuite « Feller qui logeait chez rarchevêque, et avec le ci-devant jésuite Dudoyart. i L'opinion publique était unanime à attribuer à ce trio clérical les écrits les plus violents.

> Les documents contemporains portent ce nombre à 200,000.

* « Votre pays m'a tué, doit-il avoir dit au prince de Ligne, et Tévacuation de « Bruxelles est ma mort. » JLe général D'Alton avait précédé de quelques Jours Joseph 11 dans la tombe, tué par le chagrin qu'il éprouva de sa disgrâce ; le soupçon d'un suicide par le poison semble avoir eu pour cause, le désir de flé* trir les derniers instants d'un homme qui s'était fait exécrer en Belgique.

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Pour en sortir avec honneur, il fallait la sagesse et la modération dont Léopold fit preuve, pendant un règne malheureusement trop court.

La situation de la Belgique fut un des premiers objets qui attirèrent son attention. Étant encore grand duc de Toscane, il avait rédigé, dans la prévision du décès de son frère, un mémoire contenant les conditions d'une réconciliation. Dans cette pièce, Léopold avoue hautement les torts de son prédécesseur et la légitimité de rinsurrection ; il croit cependant que le droit de refuser obéissance à un prince parjure, ne s*étend pas à son successeur s'il répare les infractions ; or c'est là ce qu'il veut faire. Ses propositions d'accommodement sont à peu près celles qui avaient été remises à Bruxelles au général Ferraris. En voici les principales : U y aura amnistie entière ; aucun des employés de lancien gouvernement ne sera remis en activité, sans l'agrément des États; les emplois quelconques ne seront accordés qu'à des nationaux choisis sur une liste de trois candidats présentés par les États de la province; les gouverneurs généraux seront pris dans la famille da souverain; le ministre plénipotentiaire et le commandant général des troupes seront toujours des nationaux ; on formera de nouveaux régiments dont tous les officiers devront être natifs du pays; le séminaire général restera définitivement supprimé, et les éfëques seront complètement indépendants du gouvernement dans l'administration de leurs séminaires; les États Généraux s'assembleront quand ils le jugeront convenable, pour s'occuper d'aflaires importantes, et le souverain ne pourra faire de nouvelles lois sans lear adhésion; dans chaque province le conseil de justice aura rhomologation des édits, et les États-Généraux seront convoqués pour décider, en cas de dissentiment entre le gouvernement et le conseil ^

En adressant, le 2 mars, ces propositions au comte de Cobenzl

* Cette pièce a été reproduite dans la plupart des Journaux du temps et imprimée à part. On la trouve aussi d^s Gachard , DoeumeiUs pdUtiques et (Hv^omatiques, p. 130.

mST. DU RUGCft, T. I. il

154 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

à Luxembourg, les gouverneurs généraux ^ ajoutaient que Léopold consentirait même à accorder aux Belges, pour le maintien de leurs constitutions, la garantie d*une puissance étrangère : allusion à une demande du comité de Breda relative à la Hollande. Ni les États Généraux, ni le Congrès ne répondirent à cette dépêche; les États de Brabant s*en prévalurent même, pour ordonner à toutes les personnes de la maison des gouverneurs généraux qui étaient restées à Bruxelles de quitter le pays dans les huit jours.

Le rejet de propositions aussi favorables fut une faute grave. On ne Texplique que par une méfiance assez naturelle contre toutes les communications de la chancellerie autrichienne, et par l'impopularité attachée à tout projet de restauration; beaucoup se fussent montrés favorables, qui se turent dans la crainte de voir leur patriotisme suspecté. Peut être même Léopold faisait-il trop de concessions, pour qu'on ne dût pas révoquer en doute sa sincérité ^. A cette occasion, la presse se livra contre lui aux attaques les plus déplacées. On rappela avec ostentation une note trouvée parmi les papiers du comte de Trauttmansdorff, et qui présentait le monarque approuvant, du vivant de son frère, les réformes tentées en Belgique. Le clergé signala aussi , comme un mauvais garant de ses intentions relativement aux affaires religieuses, les réformes introduites en Toscane, et l'appui prêté à l'évêque de Pistoie, Scipion Ricci. Dans cette supposition même, il était d'une saine politique de faire des propositions du monarque l'objet de négociations, de s'en servir pour forcer les puissances étrangères à se prononcer définitivement; le but qu'elles poursuivaient, en fomentant les troubles de la Belgique, n'étant pas encore atteint, elles eussent peut-être reconnu l'indépendance du pays, pour éviter qu'il ne se réconciliât avec son souverain.

Léopold, voyant ses propositions rejetées, tourna toute son

1 Ils s'étaient retirés à Bonn.

* Le Congrès déclara qu'il fallait les envisager comme des promesses trompeuses et forcées par les circonstances»

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attention vers l'Orient; c'était là que la révolutiou belge pouvait être combattue avec le plus de succès.

Pour dépopulariser les Yonckistes, on les représenta comme disposés à profiter des offres du successeur de Joseph II, comme appelant de leurs vœux une restauration. Il n'est pas juste de rendre le parti entier responsable des actes de quelques-uns de ses membres. Les chefs n'avaient pas perdu encore Fespoir de réaliser leurs projets sans sacrifier l'indépendance nationale; seulement ils eussent désiré que les propositions fussent soumises au peuple et qu'il se prononçât ^ S'ils montrèrent moins d'assurance que leurs adversaires, sans doute on ne peut l'attribuer exclusivement à leur perspicacité : il est aisé, après l'événement, de se faire honneur d'avoir vu plus juste et plus loin que les autres. Cependant les propositions de Léopold offraient de tels avantages, et l'organisation militaire était dans un tel désordre, que des patriotes peuvent dès lors fort bien avoir prévu des revers. Puis, il devenait évident pour tous les hommes qui ne partageaient point les illusions de Van der Noot, qu'il ne fallait pas compter sur les secours des puissances étrangères. Si les États, au lieu d'entretenir l'exaltation des esprits , se fussent attachés, comme le voulaient Yonck et ses amis, à faire sentir l'utilité de prendre les propositions de Léopold pour bases de négociations à ouvrir, ils eussent obtenu peut-être alors ce qui fut vainement sollicité cinq mois plus tard : un souverain particulier pour la Belgique, pris parmi les nombreux enfants du monarque. A en croire un contemporain généralement bien informé ', le ministère français avait donné ce conseil à un Belge précédemment envoyé à Paris par le comité de Breda; ce belge ayant ensuite confié la chose à Yan Eupen, celui-ci aurait répondu : Je vom cùttseUle de ne pas en parler en public^ si vous ne voulez point recevoir des coups de bâton.

Loin de rétablir la concorde, les propositions du monarque

* Abrégé historique, p. 86.

* Mémoire Historique pour Van der Mersch, p. 165.

156 HISTOIRE IIE8 BELGES. [i790]

devinrent ainsi une cause nouvelle de scission , et augmentèrent l'irritation au point de rendre un conflit inévitable. Les deux partis se mesuraient des yeux , comptaient leurs forces , et semblaient ne pas prévoir que la lutte conduirait, par une pente fatale, le pays à la restauration. Pour comprendre les déplorables scènes dont nous allons entreprendre le récit, il faut connaître la situation du parti démocratique en Brabant.

Immédiatement après le départ des troupes autrichiennes» il s'établit à Bruxelles, comme déjà cela s*était fait à Gand, on comité qui concentra en lui Tautorité pendant la période insurrectionnelle. Bientôt les États de Brabant se reconstituèrent, s'arrogèrent le pouvoir souverain, et soutinrent que la mission du comité était devenue sans objet; la dissolution de cette assemblée leur importait grandement, car la majorité y était acquise aux hommes dont on avait agréé le concours au moment du danger, ai qu'on allait mécontenter en repoussant leurs réclamations. Les Yonckistes résistèrent, mais enGn il leur fallut céder : on voulait le maintien entier de la constitution, et nulle autre autorité que celles dont l'existence y était reconnue. Yonck alors établit la Société patriotique y qui devint la place d'armes de tous ses adhérents. Ce fut un véritable club, où l'on faisait des motions, où Ton discutait les intérêts publics. Le parti eut dès lors un centre, une sorte de gouvernement. Les compagnies des volontaires agrégés aux serments lui procurèrent une force armée. Yiolemment dissoutes en 1787, ces compagnies s'étaient reconstituées le jour où Bruxelles fit sa révolution, et formaient la garde nationale de cette grande cité. Recrutés dans les rangs de la bourgeoisie, les volontaires appartenaient généralement au parti démocratique.

Pour abattre leurs adversaires, les États devaient donc s'attacher à dissoudre la société patriotique, et à briser la majorité dont elle disposait dans les compagnies de volontaires.

Quoiqu'il fût possible , dans liine constitution qui ne reconnaissait comme légales que les associations dont Texistence remontait à plusieurs siècles, de trouver des armes pour combattre l'établissement de ce club, on n'osa pas l'essayer; les services rendus par

[iTOO] CHAPITRE V. 157

les fondateurs à la cause de la révolution, étaient trop récents encore, et cette persécution eût peut-être proGté aux opprimés. Il parut plus avantageux et plus sûr d'incrinoiner leurs tendances, et de dépeindre la société patriotique comme un conciliabule dliommes irréligieux, projetant Tanéantissement des institutions nationales, au profit de ce qui s'appelait le système français. Cette imputation était d'autant plus dangereuse pour ceux à qui elle s'adressait, qu'elle avait un côté vrai. On laissait au temps à la propager, à la mûrir, à déterminer le moment où il conviendrait de frapper un coup décisif.

Il n'était guère possible non plus de dissoudre les compagnies de volontaires; leurs services n'étaient pas encore effacés de la mémoire du peuple. On préféra les soustraire à l'influence des YoDckistes, en leur faisant prêter serment de fidélité aux États, dont elles n'avaient pas encore reconnu la souveraineté. Une première tentative ne fut pas heureuse. La majorité des volontaires rejeta la formule présentée, pour en adopter une autre, où il était juré fidélité à la nation. Les États patientèrent, et, quelques jours après, Van der Noot revint à la charge avec une formule qui ne parlait que de soumission à l'autorité communale; en même temps il publia une déclaration signée de lui (25 février), comme agent plénipotentiaire du peuple brabançon, et portant ({ne c le manifeste aurait lieu en tous ses points; que tout ce qui « s'était fait, l'avait été au nom du peuple, en qui résidait la sou- < verainetéf et que les États n'avaient jamais prétendu y contre- ( Tenir. » La satisfaction n'était qu'apparente. De part et d'autre 00 reconnaissait que la souveraineté résidait dans le peuple; mais les Vonckistes soutenaient, en outre, que les États n'avaient pas QDe délégation du peuple, et Yan der Noot, embarrassé de la situation que lui avaient faite les promesses de son manifeste, évita de se prononcer sur un principe qui était le nœud réel de b difficulté.

Au jour fixé pour la prestation du serment (9 mars), la majorité des volontaires persista à ne pas vouloir d'une autre formule que celle qui avait été adoptée, et prit vis-à-vis du Congrès et des

158 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

États de Brabant, une attitude assez significative, en se donnant un commandant général, et faisant choix à cet effet du duc d*Ursel '. Les six compagnies réunies sur la GrandTlace se montraient prêtes à un coup de main au premier signe de leurs officiers; Yan derNoot courut des dangers personnels, et on proposa à Yonck de faire sauter par les fenêtres les membres des États *. Yonck n'avait pas Ténergie nécessaire au chef d*un parti qui conspire le renversement d'un gouvernement établi. Sa vie entière nous le montre cherchant à concilier deux choses inconciliables : la légalité et la révolution.

Après avoir poussé les choses à l'extrême ', le parti démocratique manqua de résolution au moment de donner le signal de la guerre civile. De cette scène, qui pouvait avoir des résultats décisifs, il ne retira que la satisfaction d'avoir accru l'irritation de ses adversaires, et de les avoir mis dans la nécessité de recourir, pour anéantir son opposition, à des moyens d'une efficacité

1 « On se demandait de quel chef le duc d'Ursel s'intitulait commandant général ff des volontaires, dans le temps que tout au plus ce n'étaient que les officiers de « volontaires qui lui avaient donné ce titre. » Journal des troubles, t. II, p. 130.

* Abrégé historique , p. 48, et Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. I, p. %Î2. On trouve des détails sur cette discussion avec les volontaires dans ce dernier ouvrage, et aussi dans le Journal général de r Europe, vol. I et II de 1790.

s II y avait eu de sa part des menaces on ne peut plus significatives. Nous lisons dans une réponse au mandement de Tarchevêque de Malines : < Quand « Torage se brisera sur la tête de nos lâches détracteurs , quand le jour de la « vengeance sera venu, et ce jour n'est pas bien loin peut-être, etc. » Les mots en italiques sont ainsi imprimés dans la pièce. Dans son Journal, Gérard dit aussi , à la date du 12 février : « J'appris que la plupart des officiers de volontaires « s'assemblaient sur le soir et la nuit, dans une chambre qu'ils avaient louée « dans l'hôtel où se tient le club ( la société patriotique ), et que dans une de « leurs réunions il avait été proposé de faire assembler, sous quelque prétexte, « les compagnies de volontaires sur le marché, pendant que les États seraient « assemblés dans leur salle de l'hôtel de ville, et qu'on enverrait des députés aux « États pour les requérir de déclarer que ce n'était que par provision qu'ils « tenaient les rênes du gouvernement ; et au cas que les États ne voulussent « point donner une pareille déclaration, d'user de violence à leur égard. Cette «' proposition ne fut point agréée alors par la pluralité, et l'on observa que Ton • n'était rien moins qu'assuré que la pluralité des volontaires voudrait prêter « les mains à une telle expédition. » Journal des troubles, 1. 1, p. 292

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immédiate. Ils eurent, dit-on, les conseils et l'expérience d*un agent de la cour stathoudérienne ^

La presse aristocratique continua de poursuivre les Yonckistes a?ec un incroyable acharnement. « Il est plus que temps, porte c un de ces libelles, qu'une sévère mais exacte justice nous délic vre de ces scélérats, qui ont semé le trouble et la discorde « parmi nous. Ce sont là nos plus cruels ennemis ; ne les ména- « geons pas, car ils sont responsables de beaucoup de sang innoc cent... Confisquez leurs biens, et employez-les aux besoins de € Tétat; vous ne vous saisirez que d'un bien mal acquis, et du c sang de vos compatriotes dont ils se sont enrichis. » Le jésuite Feller n'était pas moins violent quand il écrivait : c Décernez des c châtiments sévères et infamants contre les prétendus régénéra-

< teurs et projeteurs quelconques, comme contre les plus dangec renx ennemis de la patrie. Proscrivez ceux qui imaginent ces c nouveautés fatales, qui les proposent, qui les répandent ; abo-

< lissez les livres, les feuilles qui les contiennent... » Des partisans de l'Autriche ou de la réunion à la France s'étaient glissés dans les rangs des Yonckistes pour se couvrir de leur influence, on accusa le parti entier de comploter, d'une ou d'autre façon, la perte de l'indépendance nationale. La calomnie s'attacha même au patriotisme si pur, si désintéressé de Yonck : il n'avait, au risque de ses jours, organisé l'association pro ans et focis qu'afin d'entraver la marche de la révolution ; il n'avait aussi fait décider Tin- ^asion du territoire belge, contrairement à l'opinion de Yan der Noot, que dans l'espoir de voir les insurgés battus.

L'histoire a parfois accueilli les récriminations contemporaines, en faisant des démocrates de pseudo-patriotes, préparant le retour

* Le fait a généralement été admis par les contemporains, et il est probable. Dans ane lettre adressée par un réfugié hollandais au Journal général de l'Europe (1790, t. II, p. 340), on lit à propos de Hottman : « C'est cet homme que Ton soup-

< çonne, avec fondement, d'être Tâme de toutes les machinations aristocra-

< tiques qui ont été tramées depuis peu à Bruxelles, qui a donné le plan des « pillages, des proscriptions, des persécutions modelées exactement sur celles ' qui nous ont fait quitter notre malheureuse patrie. »

160 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

de l'étranger, le lendemain même du jour où avait triomphé la cause nationale. C'est mettre en un singulier oubli leurs antécédents révolutionnaires. Quelque reproche qu'on soit en droit de leur faire, pour n'avoir pas soutenu jusqu'au bout la cause de l'indépendance du pays, sans se laisser ébranler par les torts de leurs adversaires, il est toujours bien établi qu'ils ne se livrèrent à l'Autriche qu'en désespoir de cause, et après de longues négociations. Encore s'en trouva-t-il qui ne voulurent, à aucun prix, d'un pacte semblable. On a été injuste aussi en les dépeignant comme rêvant la réunion à la France. Il ne faut pas les confondre avec les Jacobins qui, deux ans plus tard, votèrent cette réunion à coups de sabre, et nous aurons à constater le soin avec lequel ils réclamèrent, de l'assemblée nationale, la reconnaissance de notre indépendance.

Aveuglée par un récent succès, s'exagérant le crédit dont elle jouissait, cédant peut-être à une invitation qui recelait un piège S la société patriotique présenta aux États de Brabant une adresse (15 mars), où elle demandait que la nation fut consultée sur la forme de gouvernement à établir : les Vonckistes regardaient le maintien de l'ancienne constitution comme impossible, depuis que l'élément monarchique en avait disparu. Il conviendrait cependant, ajoutait l'adresse, que les États, avant de réunir le peuple , rédigeassent , pour le lui soumettre , un projet dont ils pourraient prendre les bases dans les Considérations impartiales ; les circonstances étaient favorables, et Léopold ne troublerait pas la tranquillité du pays, < pendant le temps moral qu'il laisserait < vraisemblablement It la nation pour délibérer sur ses offres. »

Depuis plusieurs jours, on faisait d'horribles projets, qui parfois éclataient en menaces. En pleine séance des États, on avait dit au duc d'Ursel que le peuple lui en voulait ^ et qu'il était sur une liste de proscrits '. Des membres mêmes du Congrès avaient eu à se

1 C'est ce que soutient Vonck dans son Abrégé historique { p. 49 ). Après ce qui avait eu lieu, il fallait peu de pénétration pour croire à la modération du parti aristocratique.

* Le duc d*Ursel, général major au service d'Autriche, à la nouvelle de la

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plaindre de propos injurieux, et il fut un moment question de transférer l'assemblée à Gand \ La remise de l'adresse donna le signal de l'explosion. Les Étais s'empressèrent de faire circuler la liite des perturbateurs du repos public^ contenant les quarante-deux signants '. On répandit le bruit que c'étaient dès scélérats qui voulaient anéantir la religion, établir une assemblée nationale, détruire les États, faire la paix avec l'Autriche. Ne laissaient-ils pas entrevoir la possibilité de délibérer sur les propositions de Léopold? On ne publia point ra<]resse ; c'eut été fournir le moyen de vérifier la fausseté des imputations dont elle était l'objet. Il parut plus sûr de répandre une brochure, qui en rendait un compte infidèle. A la soirée et dans la nuit, les émissaires du parti aristocratique placardèrent aux portes des maisons vouées au pillage, une inscription rimée, monstrueux assemblage d'horreur et d'ineptie ', et ils appliquèrent des images de la Vierge aux habitations que devait respecter la fureur populaire. Sur les murs des églises, se lisait cette sinistre invitation : Peuple! il se trame un complot contre la religwn et la constitution; assemblez-vom demain à neuf heures du matin. Ces atroces provocations furent dénoncées aux

rérolution donna sa démission et revint en Belgique ; il prit séance aux États Généraux et au Congrès comme député du Brabant, et fut appelé à présider le comité de la guerre.

' Gachard, Documents politiques et diplomatiqwSy p. 90. * Voy. dans la l** édition, à la fln du volume I, note 3, la liste des signataires <le redresse, telle qu'elle se trouve dans le Mémoire historique pour Van der Merseh et & la suite de V Abrégé historique de Vonck ; elle ne contient que 39 noms. Deux individus qui l'avaient signée, Turlot et Feignaux, retirèrent leur signature. Noos ignorons quel a pu être le quarante-deuxième signataire.

* Cette maison doit être pillée, Le chef en sera massacré Pour conserver notre liberté :

Sans cela point de tranquillité, C'est le vœu de la publicité.

On faisait circuler d'autres rimes aussi bêtes et aussi atroces :

Vonck, d*Aremberg, d^Ursel, Walckiers, La Marck, Herries, Godin,

Sont de la société patriotique les soutiens,

Bt comme ils prétendent être du pays de la lumière,

11 faut, pour les contenter, les mettre au réverbère.

162 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

États ; ils en attendirent tranquillement Feffet. Le résultat dépassa leur attente.

Au jour fixé (16 mars), la populace se rend, dès le matin, à l'invitation qu'on lui a faite. Guidés par un personnage de la noblesse qui dirige leurs bras, excités par des religieux qui circulent dans les groupes S encouragés par plusieurs membres des États qui, du balcon de Fhôtel de ville, applaudissent à leurs hurlements, les pillards, ayant les Capons du nmge à leur tête, se répandent dans les rues de Bruxelles, aux cris de : Vivent les États! vive Van der Noot! Plusieurs maisons sont dévastées; celle de Vonck, protégée par un aide de camp de Yan der Mersch, échappe au pillage par une sorte de miracle ^ Des citoyens estimables sont accablés de coups, laissés pour morts sur la place; d'autres ne se dérobent à la furie de leurs persécuteurs que par une prompte fuite '. Le conseil de Brabant s'associe à ces horribles excès, et rend un décret qui < défend bien expressément toutes congréga- « tiens ou assemblées, soit sous le nom de société patriotique, < assemblées des chefs-doyens et officiers des volontaires on autres, « tendant à troubler le repos public. » En signalant les démocrates comme des perturbateurs, il semble imprimer à leurs ennemis

1 On trouve dans V Abrégé historique (n. 43) des exemples malheureusement trop prouvés du fanatisme des moines; à les lire, on se croirait reporté aux temps de la ligue. Feller encouragea ces excès, et témoigna hautement sa satisfaction des rossades vigowreitses dont les démocrates avaient été régalés.

* Deux jours auparavant , Vonck avait couru des dangers personnels dont Gérard rend compte en ces termes : « Ledit jour ( 14 mars) Tavocat Vonck, Tun « des principaux chefs de rassemblée patriotique , sortant de Téglise de Finis- > tère à Bruxelles, vers onze heures du matin, fut hué par le peuple qui rassail- « lit et criait qu'il fallait le pendre au réverbère, comme traître à la patrie. 11 « échappa plus mort que vif des mains du peuple, et se sauva dans une maison « du voisinage. » Journal des troubles, t. II, p. 128.

* « Il n'est pas croyable combien ceux qui formaient la soi-disant assemblée « patriotique furent consternés. Ces gens qui , quelques jours auparavant , se « vantaient de forcer les États de Brabant de souscrire aux conditions qu'ils « voudraient leur imposer, n'osèrent rester dans leurs maisons, ni se montrer « en public. » Journal des débats , t. II , p. 185. Ces réflexions désobligeantes constatent au moins un fait vrai : le défaut de résolution du parti démocratique, après avoir poussé les choses à Textrême.

[l790] CHAPITRE V. 165

le caractère de yengeurs de Tordre et de défenseurs de la société menacée ^

Le lendemain (17 mars), les mêmes horreurs se renouvellent. Malgré les obstacles qu'on leur oppose, les volontaires parviennent à se réunir, et cherchent à mettre un terme aux dévastations. Mais ils ont reçu Tordre de ne pas tirer, et la populace, qui le sait, les bue ou leur jette de la boue et des pierres. Une patrouille arrête un des principaux pillards. Trop faible pour emmener son prisonnier, malgré la foule qui veut le lui arracher, elle le remet à une autre patrouille de la compagnie de Walckiers; ce capitaine n'a pas déserté son poste, et il commande en personne. Le peloton se met en marche, poursuivi par la populace qui Taccable de pierres. Poussée à bout, la dernière ligne fait feu. Deux hommes de Tattroupement sont tués; le reste prend la fuite. L'exaspération, déjà grande contre Walckiers, augmente encore. Les pillards demandent sa tête ; ce courageux citoyen est forcé de donner sa démission, et de licencier sa compagnie ; il ne doit qu'à Tintervention de Yan der Noot lui-même d'échapper aux coups d'un assassin, et se hâte de quitter une ville où ses jours sont sérieusement menacés. Le pillage cesse enfin lorsque, dans Taprès-midi, les Capons du rivage se déclarent satisfaits, et promettent de tra- ^iller au rétablissement de Tordre.

Le 19 mars, quand les bras de leurs partisans furent fatigués, les États de Brabant publièrent une ordonnance qui prononçait la peine de mort contre les dévastateurs, autorisait à les repousser par la force, défendait les attroupements, et enjoignait de dénon-

1 La veille des pillages, deux amis de Yonck, Verlooy et Willems, s'étaient rendus au conseil de Brabant, pour demander qu'on ordonnât des poursuites contre ceux qui avaient menacé de mort le chef du parti démocratique ; on leur répondit ironiquement qu'on ne comprenait pas le but de leur demande, « puis- « qu'ils ne voulaient reconnaître d'autres supérieurs que ceux qu'ils avaient < choisis ou choisiraient eux-mêmes. » Journal des troubles, t. II, p. 144. C'est encore une ironie cruelle pour les doctrines du parti, que ce passage du même annaliste : c On remarqua que, lorsqu'on voulait engager la populace à cesser

« les pillages, il y en avait qui disaient : Nous pouvons le faire, nous sommes

« souverains. » Journal des troubles, t. II, p, Î22.

164 HISTOIRE DBS BELGES. [l7do]

cer ceux qui provoqueraient au pillage. Mesure tardive et dérisoire! L'assemblée entière ne doit peut-être pas répondre des fureurs de quelques-uns de ses membres; on peut lui reprocher tout au moins de s*étre rendue complice des dévastateurs, en ne faisant pas cesser les provocations, en ne déployant pas, pour en arrêter l'effet, les moyens qui étaient en son pouvoir \

La société patriotique fut ainsi frappée de mort. Quant au corps des volontaires, il devint un instrument docile entre les mains des États, dès qu'il fut privé de ceux de ses membres dont l'opposition était à craindre, et qui furent forcés de s'exiler.

Ces détails n'intéressent pas seulement une province. La lutte entre les deux opinions étant la même partout, des excès populaires signalèrent le triomphe de la cause aristocratique, dans la plupart des localités où la majorité lui était acquise. Tous les États cependant ne se montrèrent pas aussi jaloux de leur souveraineté que ceux du Brabant. A Gand, à Mons et à Tournai, il fut déclaré que cette souveraineté ne serait que provisoire, et qu'elle cesserait dès que les circonstances permettraient de consulter le peuple sur la nature des modifications à introduire dans les institutions nationales. Les États de Flandre allèrent même Jusqu'à proposer à la délibération des collèges de la province, un plan d'organisation qui faisait droit aux principales réclamations des Vonckistes. L'intrigue parvint à le faire rejeter dans plusieurs villes; mais il obtint faveur à Gand, et la CoUace, assemblée représentative de la vieille commune, y fut renouvelée d'après un mode tout démocratique. Il en résulta une lutté très vive, car on parvint à effrayer les États et à en obtenir un mouvement rétrograde.

1 A consulter sur ces pillages du mois de mars, le JowrwU général de VEwrope (1790, vol. 11, p. 137, 158 et 170), et dans le sens aristocratique, une brochure in-8* de 40 pages, intitulée : Rdation exacte de ce qui s*e$t passé à BrfixéUes, dans lesjou/mées des 16 et 17 fnars 1790 avec toutes les pièces rdaUves Van der Noot distribua, de la part des États de Brabant, de l'argent aux pillards; mais ce fui évidemment pour les engager à mettre fin à des dévastations, qui commençaient à effrayer ceux mêmes à qui elles profitaient.

l])]0UtreGiVioii de Tarmée de Van der Mench. — Vonck à Namnr. — Schoenfeld en marche. — Sa convention avec Van der Mench, et arrestation de celuici. — Déroute des 23 et 24 mai. -» Mourement en Flandre en faveur de Van der Mersch. — Entrevue de Douai entre Van Eupen et les Vonckistes. •— Eéialtats. — Nouvelles persécutions à Bruxelles contre les Vonckistes. — - Arrestation et délivrance du duc d'Ursd. — Négociation entre les Vonckistes et la cour de Vienne. — Détails et résultats.

La Doavelie des persécutions exercées à Bruxelles contre les Vonckistes, causa dans Tannée une vive irritation. Les officiers étaient, pour la plupart, de jeunes patriotes qui avaient répondu à rappel de Vonck; après les avoir rebutés. Van der Noot et son parti ne devaient pas compter sur leurs sympathies ; d'ailleurs ils j tenaient peu, car à leurs yeux le salut du pays dépendait toujours de Tappui de l'étranger. Le chef de Tarmée, Van der Mersch, n'était pas un homme politique ; mais lié d'amitié avec Vonck, qui l'avait appelé à défendre la cause de la révolution, il s'était associé à son système. Loin de chercher à rompre ces liens, le parti aristocratique semblait prendre à tâche de les resserrer. Plus d'une fois, le comité de Breda manqua d'égards pour le vainqueur de Tarnhout, et les États de Brabant, lors d'un voyage que le

166 mSTOIRE DES BELGES. [l790]

général fit à Bruxelles en janvier, poussèrent Foubli des convenances au point de lever leur séance à dessein, pour ne pas recevoir sa visite ^ Les États Généraux, il est vrai, lui accordèrent, en récompense < des importants services rendus par lui à la € nation, » le grade de général d'artillerie, avec un traitement de 15,000 florins, et 10,000 florins pour sa table et ses équipages en temps de guerre; Topiniou dominante n'en continua pas moins à lui susciter des obstacles et des contrariétés '.

L'organisation militaire avançait peu ; sous ce rapport encore, la Belgique avait tout un apprentissage à faire; le Congrès avait une foi aveugle aux rêves de Yau der Noot, et négligeait la défense du territoire national. Dire qu'il ait à dessein affaibli l'armée, serait admettre d'odieuses récriminations de parti ; mais il voulait se déraire de Yan der Mersch, dont les plaintes ne furent pas accueillies, et qui se vit forcé, après un premier échec, de

» Mémoire historique pow Van der Merschy vol. I, p. 147.

» Il y a, sur les relations de Van der Mersch avec les Vonckistes, un curieux passage dans le Journal de Gérard ; il mérite d'être reproduit, malgré Tesprit de dénigrement qui Ta dicté, car il nous montre combien Topinion publique rattachait cette insurrection militaire aux discussions dont le Brabant était le théâtre : « 11 était connu , surtout à Bruxelles , que le général Van der Mersch « était étroitement lié avec les personnes qui voulaient faire changer la consti- « tution en Brabant. Il avait non seulement négligé les membres des États étant « à Bruxelles, mais aussi les membres du Congrès, même ceux de Flandre, pro- « vince dont il avait reçu tant de faveurs... On avait attribué ses procédés à un « défaut d'éducation et à un vil intérêt, lorsqu'on fut informé qu'il avait reçu en i présent un cheval de prix de M. Edouard Walckiers, une garniture de porce- « laine avec son chiffre et plusieurs autres présents des membres de la société • soi-disant patriotique, dont quelques membres indiscrets disaient que le a général Van der Mersch approuvait et soutiendrait leurs projets. L'on n'y fit « d'abord pas beaucoup d'attention , non plus qu'aux discours que quelques « membres de ladite société tenaient après le pillage arrivé à Bruxelles le 16 et « le 17 de mars, que leurs projets n'étaient que retardés, et qu'ils auraient lien « dans une quinzaine de jours. Mais lorsqu'on apprit, vers la fin dudit mois de « mars, que quelques membres de cette société s'étaient rendus à Namur, l'on « commença à soupçonner qu'ils voulaient attirer les officiers de l'armée à leur « parti , et qu'ils étaient secondés par le général Van der Mersch. L'événement «c prouva que ces soupçons n'étaient point dénués de fondement. » Joumag des troubles, t. II, p. 347.

[l790] CHAPITRE YI. 167

se replier de Nassogne sur Assesses ^ Le général patriote eut bientôt un nouveau motif de méfiance. Le Congrès, cédant aux sollicitations de Yan der Noot, consentit à recevoir, des cours de Berlin et de La Ha\e, un général dont nous aurons à flétrir la conduite: la Prusse et la Hollande voulaient prévenir la France, imprimer aux opérations de la guerre la direction qu'elles jugeraient la plus convenable à leurs intérêts. Le prussien Scbœnfeld eut d*abord un grade inférieur à celui de Yan der Merscb, qu'on devait encore ménager; mais il ne tarda pas à devenir Tbomme de confiance du Congrès. Tandis qu'il puisait à volonté dans le trésor public, pour équiper et enrégimenter des recrues qu'il ne sut pas former à la discipline, on laissait le vainqueur de Turnhout sans renforts en présence de l'ennemi, et on exigeait de lui qu'avec 4,000 hommes dépourvus du nécessaire, et six mauvaises pièces de canon attelées de chevaux de réquisition, il tint Luxembourg bloqué dans le lointain '.

Yan der Mersch et son armée n'étaient donc pas dans des dispositions favorables ', quand la nouvelle des pillages de Bruxelles parvint au quartier général à Namur. Les officiers exprimèrent hautement leur indignation. Il était aisé de les pousser à la révolte contre une autorité dont ils avaient à se plaindre, et Van der Mersch accrut l'irritation en annonçant que, dégoûté des déboires qui rassaillaient, il allait se retirer. Aussitôt les officiers ^ se réunirent pour rédiger une déclaration, dans laquelle ils soutenaient que le peuple seul pouvait accepter cette démission; ils y déclaraient aussi adhérer aux principes de l'adresse présentée le 15 mars aux États de Brabant. Ensuite ils élurent, pour agir en leur nom, un comité qui débuta par constater ce qu'il appelait les

I Nassogne et Assesses sont deux villages, l'un en avant de Marche, Tautre à trois Heoes de Namur, sur la rive droite de la Meuse.

* Mémoire kistorique pour Van der Mersch, vol. I, p. 90.

> L'adjudant de Van der Mersch, Pasteels, était le fils d'un individu qui avait soufTert des pillages.

* Voir les noms des signataires de cette pièce, note 4, à la fin du 1" volume, 1" édition.

168 HISTOIRE DBS BELGES. I^790]

vœux de tarmée : c'était de maintenir Van der Mersch comme généralissime, de rendre au duc d'Ursel la direction du département de la guerre, et de donner au comte de la Marck le commandement en second ^

Quelques explications sont ici nécessaires, sur les personnes et sur les faits. Wolfgang, duc d*Ursel allié à la famille d'Arembej^ par sa femme, était un de ces grands seigneurs qu'avaient séduit les généreuses idées de Tépoque. A la nouvelle des actes arbitraires de d'Alton et du traitement discourtois dont la duchesse avait eu à se plaindre, il quitta la Hongrie où il exerçait un commandement militaire, envoya sa démission à l'empereur, et revint en Belgique. On voulut utiliser son expérience, en lui confiant la présidence du comité de la guerre. Mais comme il avait pris ces fonctions au sérieux, il se dégoûta quand il vit les hommes qui dirigeaient lesiaffaires publiques, et à qui d'ailleurs ses opinions personnelles déplaisaient, ne faire aucun état de ses avis pour la réorganisation de l'armée. La nomination du général Schoenfeld faite par le Congrès sans le consulter, et, ajoute-t-on, le refus du grade de lieutenant-général pour son beau -frère , mirent le comble à son mécontentement, et il donna sa démis-

1 Le duc d*Aremberg, frère aîné du comte de la Marck, appartenait aussi an parti démocratique, et ses opinions lui valurent le commandement en chef des cinq Serments de la capitale. Le Journal manuscrit de Gérard contient, à propos de la réception qui lui fut faite en cette qualité par les volontaires, les réflexions suivantes qui ne manquent pas de justesse : « Quoiqu'on eût recommandé à tous « les spectateurs d*applaudir, les acclamations ne furent rien moins que gênéc raies ; car il y avait bien des personnes , surtout les plus clairvoyantes , qui « n'approuvaient point cette cérémonie, ni les honneurs qu'on rendait à un parc ticulier, dans une province qui venait de s'ériger en république. Il y en avait <c qui disaient que le duc d'Aremberg les méritait d'autant moins , qu'il avait ff quitté le pays dans le temps que sa présence était le plus nécessaire aux Étais, c et qu'il n'était revenu qu'après la prise de Namur, c'est à dire, après qu'U n'y c avait plus rien à craindre. D'autres allaient plus loin ; ils croyaient entrevoir, c dans les démarches de la famille d'Aremberg, certaines vues tendant à parc Tenir insensiblement au premier rang. Les liaisons du duc et de sa famille « avec les chefs de ceux qui voulaient faire changer la constitution et Oter la c représentation des Btats, dont les ducs d'Aremberg et d'Ursel étalait mem- « bres, donnaient aussi matière à bien des conjectures. •

[1790] CHAPITRE YI i69

sion, après une explication fort vive avec Van Eupen. Ce beaufrère du duc d*Ursel était Auguste d'Âremberg, comte de la Marck, Tami de Mirabeau, le diplomate dont la correspondance récemment publiée abonde en curieuses révélations. Maréchal de camp au service de France, il s'empressa aussi, quand la révolution éclata, de revenir en Belgique. S'il espéra y jouer un rôle, ce fut assurément une ambition bien légitime. Les partisans des États ont accusé cette famille d'avoir aspiré au trône. Il est diflQcile de se prononcer sur une imputation de ce genre. La déchéance de ' Joseph II une fois prononcée, la maison d'Aremberg était, après tout, placée assez haut pour prétendre à Thonneur de fournir son successeur , s'il s'agissait de le prendre dans le pays. On peut, d'après les observations qui précèdent, se faire une idée exacte de ce que voulait l'armée de Van der Mersch.

Soit que l'insurrection fût prévue, soit qu'on crût nécessaire d'accorder quelque satisfaction aux Yonckistes, les États Généraux, ce jour-là même, votèrent une déclaration où ils promettaient, au Dom des provinces, « d'établir une représentation plus étendue « des ordres du peuple, dans l'organisation des États. »

Il est possible que cette déclaration fût sincère, car il y avait plus de sagesse, de prudence et de modération dans les États Généraux que dans le Congrès ; mais c'était des assemblées provinciales que dépendait en définitive la réformation de la constitution. En général elles y étaient contraires, et les États de Brabant exprimaient la pensée commune quand, repoussant tout engagement pour l'avenir, ils répondirent qu'ils n'entendaient pas s'occuper de semblables questions, c tant que l'insurrection du plus dangereux exemple < ne serait pas finie, et Thonneur de la nation vengé. » En tout cas cette promesse des États Généraux, dictée par une pensée louable quoiqu'un peu aventurée, venait trop tard; Yan der Mersch décidé à rompre s'associa ouvertement au mouvement, l'approuva, ' et déclara qu'il resterait à la télé de l'armée (1^ avril). Yonck, qui se tenait caché à Bruxelles, où les États, dit-il % ordonnaient

' Kaerdere onzeydige atnmerkingen of vervolg van staetkimdige onderrigtingm

■UT. DBS UMII, T. 1 IS

170 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

des processioDS et des neuvaines contre lui, fut appelé à Namur par le comité des officiers; il entrevit dans cette affaire le « véri- € table moyen de faire rendre justice à la nation ^ » et accéda à l'invitation avec trois de ses amis *. Le duc d*Ursel et le comte de la Marck le suivirent de près ^ Le parti démocratique n'avait peut-être pas directement provoqué cette levée de boucliers, mais il s'apprêta à en tirer parti ; la résolution allait lui manquer encore une fois.

Quoique l'armée républicaine, composée en grande partie d'hommes qui avaient contribué à l'émancipation politique du pays, ne dût pas être assimilée à cette soldatesque qui fait la force des États absolus, sa conduite était toujours un précédent fâcheux qui devait être réprimé. Aussi le Congrès ful-il puissamment soutenu ; les États de Flandre mêmes, qui avaient toujours appuyé leur compatriote ^ promirent une active coopération aux mesures jugées nécessaires. Elles furent promptes et énergiques : on manda

voor het brabanschvoUif p. 100. Ce volume, qui est aussi de Vonck, est plus important encore que V Abrégé historique dont nous avons parlé précédemment. ' Naerdere onzeydige aenmerkingenj p. 100.

• Verlooy, d*Aubremez et Weemaels, tous les trois signataires de l'adresse du 15 mars.

> Le duc dTrsel et le comte de la Marck voulurent jouer le rôle de médiateurs. A ce sujet, nous lisons dans le Journal de Gérard des réflexions assez justes :

• On trouva fort singulier qu'ils se mêlassent des affaires sans en être requis, et

• on leur prêta d'autres intentions que celles qu'ils annonçaient. » Journal des troubles, t. Il, p. 388.

* Dans plusieurs occasions , les Flamands avaient rendu à Yan der Merscb des honneurs réputés excessifs par ceux qui n'envisageaient pas ses services d'un œil aussi favorable. On lit notamment dans le Journal de Gérard, au sujet de la réception qui fut faite à Ypres au général : « Les gens sensés désapprouc vèrent qu'on rendit à Yan der Mersch, qui ne s'était signalé qu'à Tumhout ,

• dont d'ailleurs le succès n'était dû qu'à l'imprudence du général Schrceder , « des honneurs qui n'étaient rendus qu'aux souverains ou à leurs représentants ; « mais tel était l'enthousiasme des Flamands pour le général Yan der Mersch ,

• leur compatriote, enthousiasme que les autres provinces étaient bien loin de « partager. » Journal des troubles, t. II , p. 13. Ces lignes ne sont pas d'un ami. Quelques pages plus loin, le même annaliste prétend que ce voyage de Yan der Mersch en Flandre eut pour but d^obtenlr des États « quelque gratification ou

• pension. » Le désintéressement ne fut pas , il faut le dire , >u nombre des quaUtés du général.

[l790] CHAPITRE VI. 171

à Schœnfeld d*avancer à la tête de Tarmée qu*il avait réunie dans les environs d*Anvers, et on intima à tous les commandants des troupes qui ne se trouvaient pas sous Faction immédiate de Van der Merscb, de ne dérérer qu'aux ordres qui leur parviendraient du département de la guerre. Le Congrès^ dont les députés avaient été arrêtés à Namur, écrivit aussi au général pour le sommer de rendre compte de sa conduite.

Dans d'éclatantes occasions, Van der Mersch avait fait preuve de bravoure sur le champ de bataille ; mais il lui manquait Fénergie du conspirateur. S*il n'avait pas reculé au moment de commencer la guerre civile, malgré son «infériorité numérique peutêtre fut-il parvenu à renverser le Congrès. Ses soldais étaient aguerris; presque tous l'avaient constamment suivi depuis Turnbout, et ils étaient pleins de conGance en lui. Scbœnfeld, au contraire, commandait des recrues ou des bommes peu sûrs, et des compagnies entières s'étaient prononcées en faveur de son antagoniste. Dans leur honorable répugnance à user de moyens violents, Vonck et ses amis ne pouvaient inspirer à Van der Mersch une vigueur qu'ils ne possédaient pas eux-mêmes. Au lieu de l'engager à marcher hardiment sur Bruxelles, à user du seul moyen qui lui restât pour sortir avec succès de son aventureuse entreprise, ils le laissèrent désavouer la conduite de ses officiers et l'arrestation des députés du Congrès; tout cela, disait-il, s'était fait à son insu et sans sa participation. Explication dépourvue de franchise, qui fournit de nouvelles armes contre lui.

Pour le perdre dans l'opinion publique, ses ennemis lui attribuèrent les faits les plus odieux. Ils l'accusèrent d'avoir détourné, à son profit, les munitions et les. effets envoyés à l'armée; d'avoir, dès le principe de la révolution, conçu le projet de trahir son pays. Le combat de Turnbout, dont le succès était dû à la sagesse de ses dispositions, fut représenté comme ayant été gagné malgré lui et contre son attente. De même qu'on avait imputé aux Yonckistes les désordres dont ils étaient victimes, on rendit Van der Mersch responsable du dénuement de ses troupes. Ces absurdes accusations, tant l'exaspération était grande, trouvèrent accès dans des

172 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

esprits prévenus. Toutes les tentatives de conciliation échouèrent. Quand le duc d*Ursel se présenta au Congrès pour justiGer le général patriote, il fut reçu avec une grossière méûance. Le parti était pris de n'admettre aucun ménagement.

Schœnfeld s'était mis en route, accompagné d'une députation du Congrès. Le 6 avril, au matin, Van der Mersch apprit son arrivée à une lieue de Namur, sur la route de Bruxelles; un second corps d'armée s'avançait par la route de Louvain, sous le commandement d'un général montois qui s'était subitement trouvé guéri de la goutte, obstacle allégué chaque fois qu'il avait été question de marcher contre» les Autrichiens. Schœnfeld, voyant les dispositions de son adversaire, lui fit demander par son aide de camp s'il voulait négocier. Quoique Van der Mersch dût prévoir le sort que lui réservait le Congrès, il acquiesça à une conférence avec les députés, et, après quelques pourparlers, il fut verbalement convenu « qu1l n'y aurait point d'effusion de sang; « qu'aucun officier ne serait dégradé, pas même arrêté, sans an « examen et une conviction préalable ^ » La paix conclue, les deux armées rentrèrent dans Namur, où le désordre était au comble. Mis en mouvement par des émissaires du Congrès, le peuple avait désarmé la faible garnison laissée par Van der Mersch, et pris des mesures pour lui fermer le retour. Vonck et ses amis ne s'étaient pas échappés sans peine, et ils avaient pris la route de Givet.

Si réellement l'intention du Congrès avait été d'exaucer les vœux d'une grande partie de la nation, et d'anéantir des divisions qui conduisaient le pays à sa ruine, il eût agi sagement en usant d'indulgence; on le pouvait sans danger, puisque l'exemple était fait et la révolte apaisée. Les réclamations de l'armée d'ailleurs étaient justes, quoique irrégulières. Mais ce qu'on souhaitait c'était

* Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. I, p. 309. On trouve dans ce volume des détails étendus sur toute cette affaire, et les pièces dans le vol. III. Un rapport des députés de Flandre ati Congrès nous apprend aussi qu'il fut convenu « quMl n'y aurait ni arrêts ni cassation infamante. • C'est un fait attesté encore par les députés mêmes que le Congrès envoya à Namur avec dchœnfeld.

[i790] CHAPITRE VI. 17S

de se débarrasser de Yan der Mersch, et de frapper en lui le parti démocratique. Les tennçs de la convention furent contestés; elle ne pouvait en tout cas faire obstacle à une assemblée, dont la majorité admettait le principe que « le souverain ne

< peut être lié par la promesse que lui arrache un sujet rebelle ^ » Les députés du Congrès commencèrent par désorganiser et par

éloigner les bataillons dont le dévouement pour Yan der Mersch était connu, puis ils enjoignirent au général d'aller se justifier à Bruxelles. Il y arriva sans escorte (8 avril), et introduit dans le Congrès, il lui déclara < qu'il présentait sa tête à la nation pour

< garant de sa fidélité *. » On lui proposa un conseil de guerre; il en déclina la compétence, prétextant que c'était au peuple seul à le juger : puisqu'il avait reconnu l'existence du Congrès, quand il s'était agi d'en obtenir des avantages pécuniaires, ses adversaires furent en droit de trouver sa prétention exorbitante *. On lui répondit par une injonction de garder les arrêts, et peu de jours après il fut, malgré ses protestations, transféré dans la citadelle d'Anvers. Les torts de Yan der Mersch n'autorisaient pas sa translation dans une ville, dont la population ét;iit arrivée au dernier degré d'exaltation contre lui. Aussi, pendant le séjour qu'il y fit, les outrages ne lui manquèrent pas, et plus d'une fois ses jours mêmes fureAt en danger. Les premières démarches pour améliorer son sort ne furent pas heureuses; il fallait laisser à l'impression qu'avait produite dans les esprits l'irrégularité de sa conduite, un temps moral pour s^effacer au souvenir de ses premiers services.

Dans le camp des Impériaux, on célébra comme un succès l'arrestation de Yan der Mersch *. Ce ne fut pas la seule. Le Congrès fit aussi emprisonner nombre d'officiers qu'on lui signala

« Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. I, p. 311.

•Aû(.,p. 315.

' Voir notamment le Joumalphibsophique et chrétien, 1790, p. ^20.

* Dans ses Naerdere onzeyddge aenmerkingen ( p. 119 ), Vonck nous apprend qu'il y eut, à cette nouvelle, des feux de joie dans Tarmée autrichienne, et que des leltr^ de plusieurs officiers manifestaient Tespoir de rentrer bientôt en Belgique.

174 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

comme Yonckistes, et priva ainsi le pays d*une partie de ses défenseurs les plus braves et les plus sin^cères. Yonck et ses amis furent décrétés de prise de corps. Des patriotes hollandais, forcés de s'expatrier après le retour du stathouder en 1787, s'étaient retirés en Brabant; ils montrèrent des sympathies pour le parti démocratique, auquel les rattachait la communauté de doctrines; c'en fui assez pour les signaler comme fauteurs de complots : délaissés par les États de la province, qui savaient faire en cela chose agréable à la maison d*Orange, il ne leur resta d'autre moyen d'échapper aux persécutions populaires que de se réfugier ailleurs. L'émigration fut aussi la ressource de tous les Belges, qui avaient montré quelque propension pour les opinions de Yonck. Il faut ea convenir, on ne devait pas être tenté de rester à Bruxelles, quand on voyait placarder, aux coins des rues, des pièces comme celle qui suit : « Chers concitoyens, braves Bruxellois, toute la trahison est « découverte; on vous l'a dénoncée, mais vous ne croiriez jamais c combien cette trahison est étendue. Tous les capitalistes et les < négociants y ont tramé. Ainsi, si vous voulez être heureux, « il faut extirper tous ces traîtres. Yous avez proscrit hier les « patriotes hollandais réfugiés ici; chassez indistinctement tous « ceux qui ne sont pas des États, des métiers et du clergé, ft Bruxelles, ce 8 avril 1790. L'un avertisse l'autre. »

Après l'arrestation de Yan der Mersch, Schœnfeld devint commandant en chef, et signala son avènement par une défaite. L'armée du Congrès était divisée en trois corps. La colonne du centre, sous le commandement immédiat de Schœnfeld, avait son quartier général à Assesses; celle de droite, h Beauraing ; celle de gauche, dans le Limbourg. Il fut résolu de diminuer l'étendue de la ligne de défense, et de se porter en avant vers Luxembourg dont on espérait s'emparer, les Impériaux n'ayant pas encore reçu de renforts. Mais ils eurent avis de ce qui se tramait contre eux \ et la veille du jour fixé pour l'attaque (23 mai), ils

1 Le secrétaire d'État , De Feltz , était à La Haye le haut espion de rAutriche ; voici ce qu'il écrivait, dans une lettre chiffrée, le 5 mai, aux gouverneurs gêné-

[l790] CHAPITRE YI. 175

tombèrent à Timproviste sur Tavant-garde de la colonne du centre qui marchait sans précaution, et la culbutèrent aisément. Cette avant-garde se replia en désordre sur le gros de la colonne, des cris de trahison se firent entendre, et la déroute devint générale. Les deux autres corps n'eurent pas connaissance de ce qui s'était passé au centre, et, privés d'un appui sur lequel ils devaient compter, ils Turent aussi battus en détail ^

On ne peut sans doute, d'après ce seul fait, établir entre Scbœnfeld et Yan der Mersch un parallèle au profit de ce dernier.

raux à Bonn : « Le secrétaire de Russie, qui est à Bruxelles, vient d'informer le 9 ministre de sa cour ici, que Van Eupcn et Van der Noot ont él6 à Namur ; « qu*lls ont ramené le général Schœnfeld à Bruxelles ; qu'il a été admis au

• Congrès où il a exposé son plan d'attaque sur Luxembourg, et le projet facile, i selon lui , de réduire les troupes qui sont dans la province , avec Tespoir t d'engager la garnison à sortir de la forteresse , sur laquelle tomberait en ce « cas le corps qui est dans le Limbourg ; qu'après de longs débats le plan du « général a été agréé, et qu'il lui a été ordonné de l'exécuter avant l'arrivée des

• troupes allemandes ; c'est pour cela que le Congrès a rappelé les officiers en « semestre. Les divisions des insurgents pouvant tenir nos troupes dans une « sorte de sécurité sur un tel projet d'attaque, je crois devoir en donner connaisi sance par estafette. » Nous lisons encore dans une autre lettre datée du 16 mai, OD il parle des intelligences qui existent à grands frais entre les insurgents et des Luxembourgeois : • La nouvelle vient, par sûres mains, d'une maison qui « doit faire passer les moyens de corruption. » On voit que le Congrès ne plaçait pas mieux sa confiance, qu'il ne maintenait le secret de ses décisions. Les extraits de ces lettres de De Feltz ont été copiés par nous aux Archives de VÈtat. Tout ce qai sera indiqué sous cette rubrique est inédit.

^ L'armée du Congrès comptait onze régiments d'infanterie, quatre régiments de chasseurs, cinq régiments de cavalerie, un régiment d'artillerie. L'entretien coûtait environ 100,000 florins par semaine. Au nombre des régiments d'infanterie figurait un corps appelé la légion anglaise, dont les bommes étaient afifublés d'habits rouges : ruse grossière imaginée par le parti de Van der Noot, pour faire croire à l'appui de l'étranger. Sur la formation de ce corps, le Journal des trouves (t. I, p. ^19) contient un curieux passage : « Ce qui est dit dans le « Journal de l'Europe , que le roi d'Angleterre avait permis de lever dans ses

• États une légion de 1,000 hommes pour le service des États de la Belgique, est i absolument faux. Voici le fait. Une espèce d'aventurier anglais s'était effecti- « vement chargé de lever ce corps en Angleterre, mais il n'en avait pas obtenu « la permission du gouvernement anglais. Il enrOla clandestinement quelques « bommes en Angleterre , et quelques Anglais qui se trouvaient en Flandre ; « il parvint à former un corps d'environ 100 hommes, mais la plupart étalent

• Liégeois, Allemands et Belges. »

176 HISTOIRE DES BBLGES. [^'''4

Jusqu'alors, Tarmée autrichienne n'avait reçu que Tordre de repousser l'agression. Il était donc aisé à Yan der Mersch d'éviter un échec, en se tenant sur la défensive ; tandis que Schœnfeld» s'il attaquait, se créait une position plus difficile. Néanmoins la manière dont les dispositions furent prises, l'absence des précautions militaires les plus indispensables, autorisent à attribuer aa chef une partie des résultats de ce conflit ^ La discipline et des chefs capables, non le courage individuel, manquaient à l'armée belge; Yan der Mersch, trop faible avec ses soldats, n'avait pu les assujettir à la sévérité des règlements ; son successeur fut aussi faible, et ne sut pas comme lui se faire aimer.

La perte en hommes avait été peu considérable, et l'armée fut aisément ralliée; mais le coup était porté, et le soldat belge avait perdu, avec la conGance dans ceux qui le commandaient» le secret de ses premiers avantages. La colonne de Beauraing repassa la Meuse, et celle d'Assesses rétrograda jusqu'à Ândoy, à une petite lieue de Namur, sur la route de Luxembourg. Le Congrès déféra à Schœnfeld une sorte de dictature militaire, et ses plénipotentiaires à l'armée décrétèrent un règlement d'une excessive sévérité. Rien n'y Gt : Schœnfeld n'usa d'un pouvoir exorbitant, que pour servir d'instrument aux intrigues que poursuivaient les officiers attachés à son prédécesseur, et les divisions intestines, toujours plus actives, paralysèrent les ressources du pays.

Yan der Mersch n'avait pas été soutenu par les États de Flandre; ils durent voir avec défaveur Tinsurrection armée dont il avait été le chef, et commencèrent à traiter hostilement le parti démocratique, auquel ils avaient fait quelques concessions dès le principe. Mais le général comptait dans la province de nombreux partisans, qui décidèrent d'obtenir par la force ce qu'on refusait

* On trouve de curieux détails à ce sujet dans les Mémoires mûitaires twr la pagne de l'armée b^ifiqtte en 1790 ( p. 6 et suiv.), volume qui doit être du vicomte Vilain XIIII, quarlier-mattre général lieutenant à la colonne de Bouvigne, et qnl a été écrit sous les yeux du général Koehler. Cet o£Rcier, qui avait été aide 4e camp du général Elliot, célèbre par la défense de Gibraltar, entra, en décembre 1789, au service de la Belgique avec le grade de colonel d'artillerie; il obtint quelques mois après le grade de lieutenant général.

[l790} CHAPITRE VI. 177

i de pacifiques réclamalious : réiargissement de leur compatriote, oa du moios sa translation dans la province qui Tavait vu naître ^ Les YoDckistes s'associèrent au mouvement; la cause du général était devenue la leur. En quittant Namur, Vonck se réfugia à Givel, d*oii, au bout de quelques jours, il se rendit à Yaien*çienneSy puis à Lille; il arriva dans cette dernière ville au corn* mencement de mai. Ce fut là que se réunirent les réfugiés belges, et que s'organisa le mouvement en faveur de Van der Mersch. Les Tolontaires des villes de Gand, Bruges, Courtrai, Ostende, etc., convinrent de se réunir pour réclamer la mise en liberté du général, avec menace, en cas de refus, de renverser les États de Flandre et de marcher sur Anvers. On espérait intimider le Congrès par cette manifestation faite au nom de sept à huit mille hommes armés, et on aurait ensuite insisté pour faire rendre à Yan der Mersch le commandement en chef; alors il eût été facile de s'entendre avec les Vonckistes de Bruxelles, pour abattre le Congrès et les États de Brabant.

La réussite du projet était subordonnée à bien des chances, mais l'insurrection de la Flandre était du moins possible. Les populations de cette province n'étaient pas, comme celles du Bra* bant, inféodées au système aristocratique. Dans les villes, et surtout à Gand, les partisans des idées progressives formaient la majorité; la capitale de la Flandre avait profité de la révolution pour ressaisir ses vieilles libertés, et sa CoUacej comme aux jours de la lutte avec Charles-Quint, avait déjà entamé contre les États une opposition qui bientôt aboutit à une rupture ouverte.

Les préparatifs étaient achevés, les chances se montraient favorables, et l'ordre de marcher allait être donné, quand les chefs du complot décidèrent d'attendre Tefiet d'un deuxième mémoire que l'avocat de Van der Mersch » venait de publier. Ce retard les per^ dit. Le Congrès eut tout le temps de paralyser des manœuvres qu'on ne se donnait guère la peine de dissimuler. Ses émissaires,

> tes États de Flandre avaient déjà vainement réclamé du Congrès la translation de Van der Mersch d^Anvers à Termonde * L'avocat Sandelin, un des signataires de Tadrease du 19 mars.

178 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

presque tous des religieux % s'attachèrent à représenter le mouvement comme une contre-révolution déguisée; quelques Yonckistes, en effet, demandaient à délibérer sur les propositions de Léopold; mais la restauration entrait si peu dans les intentions des sommités du parti, que Yonck précisément alors refusa une somme de deux millions qu'on lui offrit pour y travailler *. En faisant ainsi un appel aux sentiments nationaux, on parvint à désunir les conjurés, et à détacher du mouvement ceux qui ne voulaient à aucun prix d'un arrangement avec TAutricbe. Dès lors le complot n'eut plus de chances de succès.

Au jour déGnitivement fixé (28 mai), les chefs ' se rendirent à Courlrai, où devaient se réunir les volontaires des villes voisines pour marcher sur Gand. Mais les prédications contre les Yonckistes avaient produit leur effet. Quand les volontaires de Menin arrivèrent au lieu du rendez-vous, ils s'y trouvèrent seuls; la plupart de ceux de Courtrai refusèrent de marcher, et les conjurés, après avoir quelque temps attendu les renforts qui leur étaient promis, finirent par se disperser ^

Avant que ce résultat ne fût connu, le Congrès avait fait des propositions aux chefs du parti démocratique. Yan Eupen et deux autres députés ^ se rendirent à Douai (31 mai), où une entrevue avait été

> Vonck cite entre autres les jésuites Ovin, Maseele et de Zoutere.

» Naerdere onz^dige aenmerkingen, p. 1Î4. Cette tentative de corruption à regard de Yonck est démontrée à nos yeux. Une note de sa main , que nous avons lue au dos d'une lettre qui lui était adressée, nous apprend que roffre lui fut faite par Proli, de la part du comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche à La Haye. On lit avec un grand intérêt ce que lui suggéra à ce propos sa vertueuse indignation.

■C'étaient Weemaels, Yerlooy, Sandelin et un baron de Haack, inspecteur général de Tinfanlerie beige, qui avait été président du comité des officiers de Namur, et qui s'était enfui après la non-réussite de cette levée de boucliers. Le baron de Haack, à la demande de Vonck, avait consenti à prendre le commandement militaire.

* Les Naerdere onzeydige aenmerkingen contiennent (p. 122 à 137) des détails étendus sur cette affaire.

* Le comte de Thiennes, député du Hainaut, et Desmet, député d'Alost. Le comte de Thiennes avait été envoyé à Paris par le Congrès , et c'était lui sans

[l790] CHAPITRE VI. 179

ménagée par le comte Cornet de Grez ^ De part et d'autre on se livra à des récriminations. Yan Eapen avoua que la Belgique n'avait rien à attendre de la Prusse, et que son unique espoir résidait dans l'appui de la France. L'assemblée nationale » ou plutôt les notabilités qui avaient pris en son nom l'engagement de la procurer, y mettaient pour conditions premières : qu'on rappelât les Yonckistes; que Yan der Mersch fût rendu à la liberté, et replacé à la tète de l'armée avec trois généraux français sous ses ordres ; qu'on modifiât l'organisation du Brabant. Yan Eupen reconnut que la situation n'était pas tenable; il s'engagea à procurer Tadbésion du Congrès, et se plaignit vivement des embarras que suscitaient à une direction convenable des affaires Yan der Noot et les doyens de Bruxelles; cependant avec l'appui du tiersétat des villes d'Anvers et de Louvain ', il espérait surmonter ces obstacles. Les députés du Congrès, qui accompagnaient Yan Eupen, ratifièrent ses allégations, et on convint que les Yonckistes feraient les premiers pas.

Vonck, retenu par ses infirmités, n'avait pas assisté à la conférence de Douai ; mais rien ne se faisait sans le consulter, et il se joignit â ses amis quand ceux-ci, de retour à Lille, écrivirent à Van Eupen la lettre qu'il leur avait demandée (1^' juin) : les exilés se disaient prêts à faire cesser les divisions, à sacrifier leurs ressentiments au salut de la patrie; Léopold et ses adhérents étaient et seraient toujours, ajoutaient-ils, leurs premiers ennemis, leurs ennemis irréconciliables '. Yan Eupen accusa réception de la lettre, et un projet de réponse fut même adressé par le Congrès

doute qui avait rapporté les propositions faites au nom de l'assemblée nationale de France.

* Le comte Cornet de Grez, membre du conseil du gouvernement de Bruxelles, se retira à Douai à la fin de 17S7, quand il vit la tournure que prenaient les affaires en Belgique. Il revint à la fin de 17S9 ; mais, s'apercevant que les conseils de la modération ne prévaudraient pas, il ne tarda pas à retourner à Douai.

* Vonck les désigne sous les dénominations de Signoors et Peetermans.

' On trouve cette lettre dans le Mémoire historique pour Van der Mersch, vol. III, p. 328.

180 HISTOIBE DES BELGES. [t790]

aux États des provinces; mais la chose en resta là. Les puissances alliées et TAutriche avaient un intérêt égal» quoique difiëreni, à ce que la France n'intervint pas dans la révolution belge; elles ^'attachèrent donc à faire échouer une combinaison qui eût rétabli l'union, seule chance de notre salut, et il ne leur fut pas difficile de convaincre Van der Noot ^ La majorité du Congrès et Yaa ï^upen furent de bonne foi ; Vonck lui-même le reconnaît, et nous pouvons l'en croire '. Mais ils reculèrent quand les exagérés» les accusant de trahison, travaillèrent à reodre impossible une alliance avec la France par leurs diatribes insensées, et répondirent par des cris de fureur aux avances du parti démocratique '. La décou* verte d'une prétendue conspiration dont Bruxelles devait être le théâtre, fournit un nouvel aliment aux passions de ces énergumènes. Il ne s'agissait de rien moins que de massacrer au milieu d'une procession solennelle, le jour de la Trinité (50 mai), l'arche* véque de Malines, Van der Noot, Van Eupen, les membre» du Congrès qui assisteraient à] la cérémonie , et généralement tous les citoyens marquants attachés au parti des États.

* On est bien porté à ralifler Tépithèle d'imbécile { grof-geestig) que Vonck donne à cette occasion à Van der Noot. Naerdere onzeydige aenmerkingen, p. 145.

< md., p. 144.

* la lettre des Yonckistes fut accueillie par les commentaires furibonds de VAmi des Bdges, qui prit pour texte cette phrase significative du Deutéronome : Non fades cum eis pacem. Ce sycophante, qui faisait constamment intervenir Dieu au milieu de ses turpitudes, vit un miracle dans la découverte de la prétendue conspiration; Dieu, dit-il, voulut témoigner par là que la révolution était son ovmrage, Gérard fait dans les termes suivants la description de la situation où se trouvaient les Yonckistes à Bruxelles : « Le 18 mai, on fit parcourir la ville par « un grand nombre de patrouilles de volontaires et autres, parce que le brait ^ s'était répandu qu'une très grande quantité de peuple avait résolu de siassem* « bler au jardin Saint-George , et d'aller ensuite chez tous ceux qui avaient « signé radresse aux États de Brabant, pour les chasser de cette ville. Plusieurs 4 d'entre ces signants, qui étaient restés à Bruxelles, avaient quitté ladite villa 41 le jour précédent , de crainte d'être insultés. Il est certain que la haine du t peuple contre les partisans de l'avocat Yonck était très forte. Passant , ledit

• jour, par le marché , j'y vis quelques jeunes gens rassemblés, et j'ouTs qulla

• disaient : A moins qu'on ne pende aux lanternes une douzaine de Yonckistes, « on n'aura jamais la tranquillité, et il faudrait commencer l'expédition aujour-

• d'hui. » Journal des troubles, t. III, p. 313.

[l790] CHAPITRE VI. 181

La conspiration n*ayait pas la moindre réalité. Un misérable intrigant, qui espionnait les réftigiés de Lille, inventa le plan et le livra à Van der Noot, qui le lui paya d'une somme assez forte. L'infSime reçut sans doute aussi son payement de rAutrîche dont il servait les intérêts. Ses liaisons prouvées avec Thomme que les gouverneurs généraux avaient chargé de faire des propositions aux YoDckistes ', sont de nature à le faire croire. Il connut par loi les détails du mouvement qui s'organisait en Flandre, et y rat^ tacha un complot imaginaire à Bruxelles, où trois individus seulement avaient été initiés au complot deCourtrai. Ses indications forent accueillies avec avidité ^ ; dans l'état de lutte où se trou- ▼aient les deux partis, elles prenaient un caractère de vraisem* biance, et d'ailleurs elles flattaient les passions des exagérés, qui y trouvèrent un moyen de paralyser les démarches conciliantes de Van Eupen et de la fraction la plus raisonnable du Congrès.

Ce fut en effet un puissant levier pour soulever les masses déjà 5i fanatisées du Brabant, ces masses qu'on exaspérait en leur représentant sans cesse la religion menacée par les Autrichiens et par les Yonckistes. Leur fureur fut sans bornes, quand elles apprirent le prétendu danger auquel avaient échappé un prélat objet de leur vénération, et un homme qu'elles s'étaient habituées à regarder comme la révolution personnifiée. Des communes rurales on vit arriver à Bruxelles une multitude ' de paysans armés de tout ce qui leur était tombé sous la main : fusils, bâtons, faux, bêches, etc. « Ils accourent, dit Feller qui appelle cela un

* Nous en parlerons incessamment.

* Les Naerdere onzeydige aenmerkingen, p. 141, contiennent sur ce méprisable personnage et sur la conduite qu'il tint à cette occasion une longue et curieuse BOte, dont nous avons donné la traduction, avec quelques explications supplémeotaires, dans la 1" édition de cet ouvrage. Voir la note 5 à la fin du 1" volume.

* L'afilnence fut telle que Gérard, dans son Journal des troubles (t. lY, p. 97), porte à environ 90,000 le nombre des paysans qui arrivèrent à Bruxelles le S juin. La plupart de ces campagnards suivaient leurs curés qui les précédaient l'épéeà la main. Souvent le cortège avait pour bannière le portrait de Van der ^ot, et parfois on y remarquait de singuliers emblèmes, tels qu'un gibet auquel appendaient des figues , une roue à laquelle était attaché du brulin , etc. Les figues désignaient les démocrates, et le brulin leur chef, Vonck.

I8â HISTOIRE DES BELGES. [t790]

€ touchant enthousiasme, offrir leurs services contre les traîtres et € les assassins ; ils se mettent en ordre militaire devant la salle € des États, ils montrent leur cœur et leur bras droit, et accom- € pagnent ces gestes expressifs de cris qui percent les airs et € pénètrent la multitude des spectateurs d'un sentiment profond c et inexplicable, où la joie, la confiance, la gratitude, Taffection € et Tamitié disputent à qui aura le dessus. On a vu les curés et c vicaires précéder à cheval ces braves agriculteurs, et leur don* c ner l'exemple du patriotisme... »

Ce fougueux jésuite, que l'on retrouve toujours quand il s'agit d'exagération, publia aussi dans son journal \ qui était le plus répandu de tous ceux de l'époque, un article d'une violence incroyable; il se récriait contre les lenteurs des formes judiciaires, et provoquait à courir sus aux Yonckistes. « La trame € est mise au grand jour! s'écriait-il... et i^faut encore des « formes pour donner aux ennemis de la patrie le loisir d'échap-

< per, pour les mettre en état d'ourdir de nouvelles trames ! Et c ce sont des avocats, des magistrats qui crient à l'injustice, c lorsque la promptitude de remprisonnement] délivre la patrie c de quelque scélérat prêt à la mettre en feu! Ces hypocrites parc tisans d'une justice factice ne craignent donc pas de dévoiler

< le secret de leur abominable cœur?... Les formes sont respecc tables sans doute, quand elles assurent la vie du citoyen; mais c quand elles compromettent la vie de tous, qu'elles mènent la c patrie sur le bord de sa ruine, qu'elles encouragent la scélérac tesse et la félonie, qu'elles rassurent les meurtriers et les bric gands, elles sont détestables. »

c On sème partout la désunion, disait un autre furieux; des

< traîtres, des monstres sans nombre veulent nous donner des c fers pires que ceux que nous avons brisés... Il est temps € d'étouffer ces vipères, il est temps de purger notre terre des c monstres qui l'infectent... Justice! justice! que nos ennemis , € ces traîtres que nous avons comblés de bienfaits^et d'honneurs,

> Journal historique et littéraire. U9 du 15 juin 1790.

[l790] CHAPITRE VK 185

c expient daos les tourments les plus affreux les crimes horribles

< dont ils se sont rendus coupables ! Suivons l'exemple de ces

< braves Américains. Ils avaient brisé leurs fers, ils n'étaient pas

< encore tranquilles. Des complots les désolaient, les harcelaient, c empêchaient la réunion des esprits et la perrection de leur c félicité républicaine; qu'ont-ils fait? Ils ont pendu sur-le-champ « tous les intrigants, les conspirateurs, enfln tous les ennemis c du bien général. Depuis ce temps ils sont libres, ils sont heu-

< reux. Quel exemple à suivre ! Quel exemple nécessaire ! Il est c temps. Plus de lenteur, plus de bannissement, plus de pillage :

< la mort, la mort, la mort la plus honteuse! Cent traîtres sup-

< pliciés, nous n'aurons bientôt plus d'Autrichiens à combattre, c nous serons libres, heureux! C'est le désir du peuple belge, « c'est sa voix, c'est celle de Dieu! Vox poptUi^ vox Dei! »

L'histoire peut excuser l'exaltation des esprits en temps de troubles, mais elle doit être impitoyable pour des provocations aussi sanguinaires, surtout émanant d'hommes à qui le caractère de prêtre imposait une mission bien différente.

On publia aussi, par l'intermédiaire du département de la guerre, une déclaration constatant qu'un capitaine autrichien avait promis à ses soldats de leur donner des hosties consacrées en guise de pain de munition, et de leur faire confectionner des boucles avec des vases sacrés. Ce propos, démenti du reste par l'officier à qui on l'attribuait \ n'était qu'une atroce bravade et le fait d'un particulier; à ce titre, il ne méritstit pas sans doute l'importance qu'on lui accordait; mais il servait à exaspérer toujours davantage la populace contre des hommes accusés de travailler à la restauration, et cela suffisait '. Toutes ces provocations obtinrent un déplorable succès. Les prisons regorgèrent bientôt de

> C'était un capitaine du régiment de Wurtemberg, nommé L. de Ketelbutten. Ce démenti se trouve dans le Journal général de V Europe , 1790 , vol. III » p. 390. On eonçoit que Lebrun se soit demandé, à ce propos, si Ton était bien en 1790, à soixante lieues de Paris et de Londres.

' « Cet imprimé flt beaucoup de sensation, surtout au plat pays, et fut cause i que les paysans prirent la résolution de prendre les armes et de venir à

IS4 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

citoyens incarcérés sans décret du juge ' ; rinviolabililé du domicile, le secret des lettres, les garanties les plus précieuses de la constitution furent audacieusenient foulées aux pieds. Un système de terreur et d'oppression , pire que celui qu'avait imposé le lieutenant de Joseph II, couvrit la capitale jusqu'au moment où la Belgique fut enfin, grâce à ces fureurs liberticides , replacée sous la domination de rAutriche '.

Au nombre des personnes qui souffrirent à cette époque, se trouva le duc d'Ursel. Après l'arrestation de Van der Mersch, il avait jugé prudent de se retirer dans une maison de campagne de révéque de Gand, son oncle, où les États de Flandre le firent arrêter. On instruisit son procès, et le conseil de la province, dès qu'il en eut pris connaissance, ordonna sa mise en liberté (3 juillet). Mais les États, violant eux-mêmes cette constitution dont ils réclamaient hypocritement l'intégrité, s'opposèrent à l'exécutioa du décret < pour des raisons particulières et secrètes, à eux con-

« Bruxelles offrir leurs bras pour le soutien des États et de la religion. ■ Journal des troubles, t. III; p. 419.

* Les choses en vinrent au point que le Congrès , pour éloigner de lui tout reproche de connivence à ces arrestations, déclara publiquement qu'elles se faisaient sans son assentiment. Celle manière d'agir ne convenait pas aux exagérés du parti conservateur. « Les députés des États de Brabanl au Congrès, dit Gérard,

• avaient tâché d'empêcher la publication de cette déclaration, et l'avaient

• arrêtée pendant quelque temps, parce que c'était le comilé supérieur de police « et le comilé civil établi à Bruxelles qui avaient fait arrêter plusieurs personnes « qu'on avait dû ensuite relâcher, et qu'ils craignaient que ces personnes n'au- « raienl attrait soit les membres des États de Brabant, soit les membres desdits « comités en justice réglée pour être dédommagées. C'est la publication de cette

• déclaration qui , à ce qu'on assure, fut cause qu'on publia contre le Congrès « et autres personnes une pièce satirique par laquelle on accusait le Congrès de « soustraire les traîtres à la punition qu'ils avaient méritée. » Journal dts troubles, {.\, p. iZi.

* « Les honnêtes gens gémissaient en secret de tous les excès qu'on commettait, « mais ils n'osaient s'expliquer publiquement, et ce n'était qu'entre quatre yeux « qu'on osait s'expliquer. Les personnes clairvoyantes disaient que cela ne c pouvait durer, qu'il y aurait une contre-révolution, ou qu'une partie de la « nation voudrait se mettre sous la domination du roi Léopold. > Journal des êrùubles, t. Y, p. 126. Qu'on fa^se attention que ce langage émane d'un Van der Nootiste, non d'un Vonckiste.

[l790] CHAPITRE YI. 185

c nues, » et donnèrent aux gardiens du duc, Tordre de repousser (a force par la force. Ils firent plus : par une lâche et coupable condescendance pour leis États de Brabant, ils tentèrent de faire transférer le prisonnier à Bruxelles , où la populace Feût mis en pièces. Heureusement les volontaires gantois, avertis à temps, s'opposèrent au départ de la voiture, et le duc, rendu à la liberté, se retira en Hollande, puis en France, d'où il écrivit à ses persécuteurs une lettre dictée par un sentiment d'indignation facile à concevoir ^ Il y eut encore, en Flandre et en Hainaut, des essais de guerre civile, mal combinés, mal conduits, et qui, pour tout résultat, coûtèrent la vie à quelques malheureux. C'est seulement après ces déplorables scènes, que les Yonckistes entrèrent en négociations avec la cour de Vienne.

Un agent de l'Autriche, Wildt conseiller pensionnaire des États de Limbourg, vint trouver les chefs du parti réfugiés à Lille, et se présenta à eux comme un des leurs *. D'abord, il prit garde à ne pas parler de restauration, et se montra l'un des plus chauds partisans du mouvement organisé en faveur de Van der Mersch. Déjà cependant il avait suggéré l'envoi d'un député à Bonn, pour obtenir des gouverneurs généraux la promesse d'appuyer auprès du souverain les réclamations du parti démocratique, lorsqu'eut lieu l'entrevue de Douai avec Yan Eupen et les

* Voir sur cette affaire du duc d'Ursel un article de H. Desmet dans les Buttetins de Vacadémie royale des sciences et bdles-kUres de Bruxdles , vol. 11 de 1S43 , p. il7.

* Le nom de ce personnage se trouve parmi ceux des membres qui compoitèrent les États Généraux belges de 1790. Les détails ci-dessus sont puisés dans an rapport que Wildt adressa aux gouverneurs généraux, et que nous avons copié aux Arekwes de l'État. L'obscurité qui couvre encore les relations du parti vondListe avec la cour de Vienne nous a engagé à publier, à la fin du I" volume (r ^ition), ce document qui est d'une baute importance, et dont nous avons, il y a bien des années , donné une analyse dans la Reime belge ; nous y avons ajouté trois autres pièces également inédites, et relatives au même fait : le rap- 9<Hrt des gouverneurs généraux à Léopold , la réponse transmise en leur nom tm réfugiés de Lille et la réponse de Kaunitz. Nous ferons seulement remarquer 9ie Wildt, pour augmenter Timportance de sa mission, n'est pas toujours très euai , et qu'il convient de contrôler son rapport par différents passages des fimdere onzeydige aenmerkingen, et notamment par une note de la p. 183.

■BT. DU BBLGIS, T. I. 13

lae HISTOIRE DES BELGES. [l790]

deux députés du Congrès. La réunion des deux partis compromettait le succès de la restauration, et Wildt mit tout en œuvre pour la faire échouer * ; il contesta la sincérité de Yan Eupen, prétendit qu'il était dangereux de se fier à lui, et que sa demande cachait un piège. Plusieurs parlèrent dans le même sens; mais l'ascendant de Yonck ^ l'emporta, et la proposition du Congrès fut accueillie.

Malheureusement les événements traversèrent cette patriotique résolution, et l'agent de l'Autriche revint à la charge. Les dernières persécutions exercées à Bruxelles contre leurs amis, avaient porté au comble l'exaspération des réfugiés ; il fut plus aisé cette fois de s'entendre avec eux, et d'obtenir connaissance des conditions qu'ils mettaient à leur réconciliation avec le souverain (juillet). Ces conditions étaient renfermées dans deux projels. L'un était relatif aux changements à introduire dans la constitution, l'autre h une nouvelle organisation des États : le pouvoir législatif était partagé entre le roi et les États Généraux ; quant aux États des provinces, qui devaient chaque année se réunir dans la capitale comme États Généraux, et y voter par tète non plus par ordre, ils étaient renouvelés tous les deux ans par moitié; à cet eiïet, des espèces d'assemblées primaires élisaient, dans la proportion d'un pour cent de la population, les représentants de leurs districts; et ces représentants, appelés centeniers, choisissaient à leur tour les membres des États, à raison d'un par vingt-cinq centeniers; les trois ordres étaient maintenus , mais le tiers état devait avoir un nombre de représentants double de celui de chacun des deux

> rintimité qui existait entre Wildt et Robineau dit Beaunoir, Tinvenleur de la conspiration de Bruxelles, permet de croire que la dénonciation faite au Congrès par ce dernier fut concertée entre eux deux ; elle devait rendre impossible une réconciliation entre les conservateurs et les progressifs » et servait ainsi admirablement la politique de la cour de Vienne.

' Il était cependant fortement circonvenu , dans le sens d'une restauration , par le comte de la Marck. Nous avons donné dans la note 7, à la fin du I" volume ( r* édition), les extraits de quelques lettres inédites de ce dernier; ces lettres ont été copiées par nous dans la correspondance de Vonck, qui se trouve à la bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles.

[l790] CHAPITRE VI. 187

autres ordres. Si le monarque adoptait ces idées, au moins dans leur essence, les Vonckistes se disaient disposés à travailler de tous leurs movens à la restauration.

Le résultat de ces négociations fut transmis aux gouverneurs généraux, qui en firent l'objet d'un rapport à Léopold (28 juillet). Ce rapport concluait en disant que, toute vicieuse qu'était l'organisation des États, il y aurait de l'inconvénient à adopter le système des Vonckistes; qu'il valait mieux, en rentrant dans le pays, décréter le rétablissement des constitutions, sauf à promettre d'y introduire les changements que la nation elle-même réclamerait. La réponse adressée aux réfugiés de Lille était conçue en termes vagues, qui dissimulaient mal un refus, et quand plus tard (en août) le prince de Kaunitz eut à se prononcer sur le rapport des gouverneurs généraux, il leur manda qu'il ne pouvait plus être question de négocier sur ce pied. L'Autriche venait en effet de faire la paix avec la Prusse, d'enlever au Congrès son dernier espoir d'intervention étrangère, et elle se croyait désormais assez assurée du succès, pour ne pas devoir prendre, vis-à-vis du parti démocratique, des engagements formels.

La situation resta donc la même. Dénoncés à leurs compatriotes comme des traîtres ^ qui ne rêvaient que pillages et massacres, la plupart des Vonckistes favorisèrent la restauration pour se venger de leurs implacables persécuteurs , et dans la persua-

^ Le préambule d'un édil des États de Brabant du 4 juillet portait : « Le Congrès souverain des provinces belgiques unies étant informé que les traîtres et les ennemis jurés de la patrie, irrités par leurs défaites, cherchent encore à se relever et à se venger des bons et fidèles habitants qui ont si courageusement résisté à leurs vues sinistres, et tâchent de bouleverser tout le pays pour rouvrir aux Autrichiens , doni la suite serait qu'Us feraient une irruption avec d'autant plus de rage que, voyant qu'ils ne pourraient jamais tenir les braves Belges sous leur tyrannie , ils assouviraient leur vengeance sur vos personnes et sur vos biens, dévasteraient votre riche moisson, détruiraient vos maisons, assassineraient vos femmes et vos enfants, pilleraient vos églises, empêcheraient le culte divin , pour vous détourner par ce moyen de votre sainte religion, sachant que c'est la main de Dieu qui vous a sauvés de l'esclavage ; en un mot , qu'ils mettraient tout en œuvre pour faire de ces belles provinces un lieu de dévastation. . . Nous, etc. »

188 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

sion que leur parti devait, à tout prendre, gagner à un changement. Il en est cependant qui refusèrent constamment de transiger sur la question de l'indépendance nationale, et se contentèrent, pour toute concession, de rester inactifs. Ils sont indiqués, dans le rapport adressé aux gouverneurs généraux, par la dénomination honorable de têtes exaltées poursuivant une chimère. Nous avons plus d'une raison de croire que Yonck fut du nombre, et qu'on se cacha de lui pour faire des propositions dont nous venons de dire le but et le résultat ^ ^

ni est à remarquer qu'il n'est pas fait mention de ces propositions dans \&> Naerdere onzeydtge aenmerkingen, et que Vonck semble même ne pas connaître bien précisément la mission de Wildt (voir particuUèrement une note à la page 133). Nous ajouterons que le projet de constitution , joint au rapport de Wildt, s'éloignait des idées républicaines de Vonck.

Négociations avec Tétranger. — Sentiments de la Prusse, de la Hollande et de r Angleterre pour la révolution belge. — Conférences et préliminaires de Reicbenbadi. — Le Congrès s'adresse a la France. — Résultat de ses démarches. — Session du Congrès renforcé. — Les volontaires appelés à l'armée. — Croûaâe de septembre. — Débats sur VlnnnttatUm verbale, — Réponse à ce document. — Situation de Bruxelles. — Réplique verbale des ministres médiateurs. — Les généraux consultés sur l'opportunité d'un armistice. — Réponse dilatoire du Congrès. — Ultimatum des puissances étrangères.

On peat imputer à crime au parti conservateur non d'avoir sdlicité l'appui de l'étranger, mais d'en avoir fait la condition essentielle de l'indépendance nationale : les promesses de la diplomatie sont toujours soumises à des éventualités, qui en décident l'annulation ou le maintien.

Des trois puissances favorables à la révolution belge, la Prusse fat celle qui montra le plus de chaleur. Les premières instructioiis données à son ambassadeur en Angleterre, ne tendaient à rien moins qu'à mettre la Belgique en état de s'ériger en république, et de s'associer à celle des sept Provinces-Unies ^ A Londres, l'ouverture fut accueillie avec froideur, et le plénipotentiaire

< Résumé des négocialions qui accompagnèrent la révolution des Payê-Bas OMlrtekâem, p. €7.

que le Congrès y envoya, ne se vit pas mieux accueilli que Van der Noot ne Tavait été précédemment ^ Il en devait être autrement h Berlin. Le ministre Hertzberg donna audience aux députés belges, qui lui remirent un mémoire destiné à alarmer le cabinet prussien, en lui montrant le pays prêt à se jeter de désespoir dans les bras de la France ; on y développait aussi les idées présentées déjà aux méditations de la cour de La Haye : si l'Empereur parvient à établir le pouvoir absolu en Belgique, l'équilibre politique est gravement compromis; les puissances maritimes et la Prusse doivent intervenir, en cas de succès de l'insurrection , pour arrêter de concert avec les Belges une forme de gouvernement convenable à tom les intérêts; en cas de non réussite, pour réclamer l'exécution du traité de la Barrière '.

Ce système s'adaptait parfaitement aux vues de la cour de Berlin, et le ministre Hertzberg, de l'aveu de Frédéric-Guillaume n, proposa de nouveau aux cours de Londres et de La Haye de reconnaître l'indépendance de la Belgique , si ses efforts pour secouer la domination autrichienne étaient couronnés de succès '. Le cabinet anglais ne voulut pas d'une mesure aussi décidément hostile à l'Autriche qu'il ménageait, et se contenta de donner son assentiment à un projet de convention rédigé par les États Généraux de Hollande : les trois grandes puissances s'engageaient à ne prendre, relativement à la Belgique, de mesures que de commun accord, et à n'intervenir que si elles y étaient invitées par l'Empereur, ou si l'urgence des circonstances le réclamait; elles devaient se concerter, dans le cas où les Belges proclameraient leur indépendance et qu'il ne restât plus d'espoir de les ramener à la soumission, pour décider s'il y avait lieu à reconnaître ou non cette indépendance. La convention du 9 janvier, à laquelle la Prusse accéda, fut conclue sur ce pied ^

^ Résumé, etc., p. 12i. Ce plénipotentiaire était le marquis de Rodes.

• Und., p. 126. Les deux députés belges étaient 0*Hearn, professeur à Louvain, et le comte de Hoen-Neufchâteau.

* Cette convention se trouve dans le Rùumé des négociations, p. 1 49. H. Gachard,

[l790] CHAPITRE Vil. 191

Dans rintervalle la révolution s'était achevée, et la cour de Berlin avait fait de nouvelles instances auprès des deux autres cabinets : Le moment était venu, disait-elle, de reconnaître Findépendance de la Belgique, sauf à lui imposer pour conditions

< de se donner une constitution ferme, solide et conforme aux c intérêts des alliés, d'après un concert et selon leurs conseils, « de se former un état militaire respectable et propre à donner

< de la conGance, de ne point contracter de liaisons avec d'autres

< puissances qui seraient contraires aux intérêts des alliés, et c enfin de régler leur commerce d'une manière qui ne fût pas c contraire aux traités subsistants, et de faire avec eux des liaic sons de commerce réciproquement utiles ^ » Pour empêcher FAutricbe d'envoyer des troupes en Belgique, on eût recouru à des représentations, et au besoin à des mesures plus efficaces. Il fallait aussi, en présence des dissensions qui s'annonçaient en Belgique, appuyer < le parti qu'on trouverait le plus sûrement c porté pour l'indépendance et pour les liaisons suivies avec les « trois puissances alliées. » Cette note ne tarda pas à être suivie de deux autres ', où le ministre prussien, argumentant du texte même de la convention du 9 janvier, réclamait une prompte décision : à l'entendre, la France était sur le point d'envahir la Belgique.

A La Haye, les opinions flottaient indécises; la cour statboudérienne avait à cœur de se venger de l'appui prêté aux patriotes hollandais; il lui importait d'affaiblir la puissance de l'Autriche, et de ne pas laisser les Belges conquérir seuls leur liberté, car ils n'eussent pas permis quon leur imposât des conditions '. D'autre pan, fournir à la Belgique les moyens d'utiliser ses ressources en favorisant l'établissement de son indépendance, c'était préparer

dans ses Documents politiques et diplomatiques ( p. 953 ) , lai donne , d'après le Mémoire historique pour Van der Mersch, la date du 10 Janvier, date qui doit être inexacte. '

* Bésumi des négociations, p. 146.

'Datées des 11 et 18 février. Ibid,, p. 163 et 158.

* RiiÊimédes négociations, p. 133.

lllt HISTOIRE DES BELGES. [l790}

une concurrence funeste aux intérêts des Provinces-Unies, qui déjà voyaient avec crainte les États Généraux de Bruxelles montrer pour ^agrandissement du commerce un empressement^ précoce et maladroit ^ Afin d'éviter ce double écueil, on proposait d*unir les deux pays, de manière à ne faire porter la communauté que sur la défense territoriale et sur les relations extérieures.

Certes, l'idée de reconstituer les Pays-Bas tels qu'ils existaient avant Philippe II, idée qui prévalut vingt-cinq ans plus tard au congrès de Vienne, dut sourire à un grand nombre de patriotes '. Mais la différence de religion et surtout la rivalité commerciale en rendaient l'exécution difficile ', et l'attitude de l'Angleterre empêcha d'y songer sérieusement. A Londres, en effet, on se montra sourd aux sollicitations de la cour de Berlin : l'unique but que doivent se proposer les alliés, répondit le ministère britannique, c'est d'empêcher que le pouvoir absolu ne s'établisse en Belgique, ou que la France n'y obtienne une influence prépondérante , et de ces deux suppositions, nulle n'est à craindre pour le moment. Les États Généraux de Hollande finirent par se ranger à cette opinion.

< Rinmé des ikégoHati(ms, p. 135. Ce passage bit allusion à une décision des Étals Généraux de Bruxelles, du 11 Janvier 1790, pour former dans les provinces des commissions chargées de rechercher les moyens de favoriser et d'agrandir le commerce du pays. Voir à ce sujet le XVr Recvteû de Feller, p. 112.

* Ce sy/stème fut soutenu par l'auteur de la BépMiqm bdgique, livre auquel se rapporte la note 8 à la fin du 1" volume ( 1" édition).

* Dans une lettre du baron de Feltz, qui parle d'un projet de réunir la Belgique et la Hollande sous un même stathouder, ou d'ériger dans le premier de ces deux pays un stathoudérat particulier pour le fils cadet du prince d'Orange, et qai signale la comtesse de Mérode comme intriguant fortement à La Haye dans ce but, on lit : « Il entrait dans cet arrangement différents points concernant le « commerce, tels qu'une chambre de la compagnie des Indes à Ostende, Touver- I ture de l'Escaut avec certaines entraves favorables à la ville d'Amsterdam... i Les conférences ont été suivies de mémoires et de billets, mais tout cela n'a « pas fait grand efl^et ; il existe une jalousie de commerce entre la Hollande et la « Brabant, qui seule suflBrait pour rendre toute réunion impossible. On s'en c explique ouvertement ici sur ce pied, et bien plus encore à Amsterdain, à « Dordrecht et dans les autres villes commerçantes delà province, t ArckiceM di VÈtat,

[mal CHAPITRE VU. 195

La Prasse n'insistait aussi vivement que parce qu'elle était décidée à rompre avec rAulriehe; un traité venait d'être conclu par eile avec la Turquie, et la guerre devait en suivre la ratification. Avant de donner sa signature, Frédéric-Guillaume II désirait s'assurer la coopération des deux puissances maritimes, qui se fassent associées à son système en reconnaissant l'indépen* dance d'un pajs dont la cour de Vienne réclamait la souveraineté. Or, on ne voulait d'une guerre semblable ni à La Haye, ni surtout à Londres; l'Angleterre avait intérêt à maintenir puissantes l'Autriche et la Turquie, et ne désespérait pas d'ailleurs de rétablir l'alliance qui l'unissait à la cour de Vienne avant 1756. La mort de Joseph II, qui survint à cette époque, ouvrit les voies à une politique de conciliation. Dès son avènement, Léopold, connaissant les préventions du chef de la diplomatie autrichienne ^ contre la Prusse, se mit en correspondance directe avec Frédéric-Guillanme II, lui manifesta les intentions les plus pacifiques, et s'attacha à l'effrayer sur les conséquences que devait avoir pour l'Enrope entière la situation de la France. Après deux mois de négociations, grâce à l'intervention du cabinet anglais, on con- Tint d'un armistice entre l'Autriche et la Turquie, et des conférences s'ouvrirent à Reichenbacb, pour arrêter les bases d'un traité destiné à réconcilier les deux puissances (27 juin).

La révolution belge ne devait pas compter sur de fervents défenseurs. La Prusse elle-même, qui l'avait si chaudement appuyée, en fit aisément le sacrifice ; elle se contenta de la promesse d'une amnistie et de celle du maintien des constitutions ^

L'Angleterre et la Hollande se joignirent à elle, pour demander que la Belgique fût comprise dans l'armistice admis à l'égard de

' Le prince de Kaunitz.

* « Et comme Sa Majesté pnissieone avait assuré que, loin de vouloir mettre < obstacle à la rentrée des Pays-Bas sous la domination autrichienne, elle y « eûQtrU»nerait au contraire de son mieux, à condition que l*ancienne constito- « tion leor serait rendue, et garantie par les puissances maritimes et la Prusse» « les plénipotentiaires sont chargés de convenir aussi sur ce point. • Résvmé eu «4roetVuioiu,p.291.

194 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

ht Porte. L'Autriche s'y refusa, alléguant qu'il était contre sa dignité de traiter de puissance à puissance avec des sujets rebelles. Cependant, pour adoucir le coup, elle se montra disposée à céder le terrain que lui avait fait gagner le traité de Fontainebleau \ et à consentir au renouvellement de cet odieux traité de Vienne * que Tavidité mercantile de nos voisins avait obtenu de la faiblesse et de l'incurie de Charles YI '; elle donna aussi à entendre que, si les négociations à entamer avec les Belges marchaient convenablement, on pourrait suspendre la marche des troupes *,

Le Congrès n'eût connaissance que des actes qu'on ne voulut pas lui celer. Ainsi on lui cacha la convention du 9 janvier, tandis qu'on prolongeait ses illusions, en lui communiquant les notes diplomatiques où la cour de Berlin insistait auprès de ses alliés, pour les engager à reconnaître l'indépendance de la Belgique. Toutefois, les avertissements ne lui manquèrent pas; dès le mois d'avril on déclara, de la part de l'Angleterre et de la Hollande, à son envoyé à La Haye ^, qu'il serait prudent de se ménager un accommodement honorable avec Léopold *. C'était le parti le plus convenable, et peut-être eût-il été adopté, sans la crainte d'encourir l'impopularité qui s'attachait à toute idée de restauration.

* C'est le traité qui lermina la querelle élevée entre Joseph 11 et la Hollande. La fin de notre Introduction en donne le résumé.

* 11 consacra la suppression de la compagnie d'Ostende.

' Voir au sujet de ces concessions promises par la cour de Vienne le Résumé des négociations, p. S95.

« Ibid,, p. Î93.

* Le docteur Van Leempoel, professeur à Louvain.

* « M. Kempson , ci-devant secrétaire d*ambassade d'Angleterre , écrivait ( le « 14 avril) de La Haye le baron de Feltz, a fait entendre à Leempoel qu'il aver- « tisse ses commettants de s'accommoder avec la maison d'Autriche; que telle « était la résolution de l'Angleterre et de la république, loin de vouloir recon- « naître l'indépendance. » Gachard, Docunnents politiques et diplomatiques, p. 267. Quelques Jours auparavant, à en croire encore de Feltz, Van Leempoel avait reconnu ■ que les insurgents ne pourraient faire mieux que d'accepter les pro- « positions de Sa Majesté, et de se ménager, sur cette base, un bon accommo- • dément. » Ibid., p. 266.

[nSO] CHAPITRE VII.

Quoique la paix ne fut plus douteuse à Tépoque où s'ouvrirent les conférences de Reichenbach, il fallut aux négociateurs un mois pour s'entendre. La Prusse voulait se faire payer l'abandon de la révolution belge, et elle réclamait de l'Autriche une cession territoriale, qui lui eût procuré les movens d'obtenir de la Pologne les villes de Thorn et de Dantzig. Léopold prévit le refroidissement que cette demande amena bientôt entre les cours de Londres et de Berlin, et se refusa à la cession. Enfin la Prusse fléchit, et on convint des bases de la paix à conclure entre l'Autriche et la Turquie (27 juillet).

Quant à la Belgique, il résulte des déclarations échangées à cette occasion, que les puissances de la triple alliance promirent de concourir à la faire rentrer sous la domination de Léopold, et que ce dernier s'engagea, si la soumission était volontaire, à publier une amnistie générale, et à faire quelques concessions qui ne devaient pas altérer essentiellement la constitution , telle qu'elle était au commencement du règne de Joseph II; le monarque annonçait l'intention, pour donner p{ti5 tefficacilé aux mesures condliatoires des cours alliées dont il admettait la médiation, d'envoyer en Belgique un corps d'armée qu'il pouvait désormais transporter du Danube sur la Meuse ^ € Le temps qu'il faudra à ces troupes pour arriver, disait-on « dans une note adressée quelques jours après aux États Géné- € raux de Hollande, fournira un intervalle assez considérable , c pour qu'on puisse juger jusque-là de la possibilité d'un arranc gement amiable; leur présence sur les lieux sera de nécessité € absolue, au cas qu'il devienne impossible ; et, dans toutes les

< suppositions, la détermination de leur envoi ne pourra qu'y « contribuer essentiellement, en achevant de détruire les illu-

< sions que les malintentionnés pourraient continuer d'entrec tenir parmi les sujets égarés (20 août) ^. »

1 Les pièces relatives aux préliminaires de Reichenbach se trouvent dans le Biiumé des négociations, p. 9!9T, et dans Gachard, Docvments poUtiques et diptomatiques, p. 279.

* Bé^nimé des négociations, p. 313.

A la lecture des préliminaires de Reichenbach, toutes les illusioDs durent cesser en Belgique. Le coup fut d'autant plus rade, que Ton y avait pris fort au sérieux les promesses d'intervention % et que, la veille encore, le cabinet statboudérien s'épuisait en hypocrites protestations '. Jamais aussi on ne vit crédulité semblable à celle de nos hommes d'état; ils accueillirent comme possibles les idées les moins réalisables, et dépensèrent en pure perte des sommes importantes, pour acheter dans les cours étrangères des diplomates qui acceptèrent leurs dons et se moquèrent d'eux; ils mirent un soin excessif à ne pas divulguer leurs négociations, et leurs décisions les plus secrètes étaient connues de TAutriche ', à qui les représentants mêmes des puissances étran-

1 La lecture du passage suivant de VAmi des Bdges (n* du 1" juin) donnera une idée des moyens dont on se servait pour égarer Topinion : « Je suis accablé,

< cher lecteur, par la multitude d'heureuses nouvelles. Abondance de biens ne « nuit pas. Je les renvoie à Tordinaire prochain, si elles conservent jusqu'alors « leur fraîcheur. Il faut pourtant que j'ouvre le sac , et que je vous en donne

< une pour la bonne bouche, mais celle-là vaut bien toutes les autres. C'est... « c*est que le roi de Prusse propose pour conditions de paix ; 1» que le roi i iéopold rende toutes les prises sur le Turc ; 2* qu'il restitue aux Polonais les

< royaumes de Gallicie et de Lodomérie; et la troisième {iMttez-i)ous à genoux € pour Ventendre), c'est qu'il reconnaisse l'indkpbnivance des Belges. Dixi. » La fin de l'article est imprimée avec ces lettres italiques et capitales.

' Un agent secret de l'Autriche écrivait, le 2 juillet, de La Haye aux gouverneurs généraux .- « Mes notions sûres du moment portent que, de ce côté-ci. Ton « continue de rassurer sous main le parti dominant dans les provinces belgcss,

< et c'est d'après ces assurances et instigations que le soi-disant Congrès sou-

< verain à Bruxelles persévère dans son opiniâtreté, et met tout en œuvre pour • se maintenir, faisant publier par les gazettes que l'on a des informations cerc taines au sujet du succès des négociations étrangères en faveur des Belges , i au point que l'on peut se flatter de devenir un peuple lifire. » Archives de VtiaL

* On lit, dans une lettre adressée aux gouverneurs généraux par un de leurs agents, ces minutieux détails : « Il est certain que Yan Eupen conduit toute la c machine ; c'est lui seul qui conduit toute la correspondance externe. Il se tient « dans un cabinet particuUer qui communique avec la salle du Congrès, tandis

< que Yan der Noot veille à tout ce qui se passe et se fait dans la salle même. « Les abbés qui y figurent sont régulièrement du parti de Yan Eupen et de Van

< der Noot. Les députés séculiers sont parfois partagés d'opinion, mais il est rare

< que les opposants l'emportent... 11 y a trois semaines que, sous la présidence « de H. de Haverskercke, Yan Eupen exigea de tous les membres présents au

[l790] CHAPITRE VU. 197

gères tenaient lieu d'espions K Le Congrès se plaignit amèrement de ce perfide abandon ; sa lettre à Frédéric-Guillaume II ^, révèle de nouveau cette politique sans dignité que Yan der Noot avait si malheureusement imprima aux négociations : la Belgique possède un sol riche ; elle ne demande qu*à le cultiver en paix, et renoncerait volontiers aux avantages que lui procurerait le commerce '. Ces lamentations obtinrent pour réponse que la cour de Berlin n'avait pas pris rengagement de soutenir la révolution , et qa'elle ne pouvait mieux prouver ses sentiments d'affection pour lesBelges, qu'en offrant sa médiation dans un arrangement à conclure avec FAutriche *. Le cabinet de La Haye tint le même langage ^; et le ministère britannique, à qui, pour Teffrayer, on présenta comme possible l'intervention française, répondit par la menace de joindre en ce cas ses troupes à celles de l'Autriche ^. D'abord on tenta de donner le change au peuple, en affirmant

« Congrès le serment de ne pas révéler l'objet qu'U allait proposer, et qu'il « avait déjà, dît-il , confié à H. le président. Cette proposition consistait à être i autorisé , pour Thonneur et la prospérité de la république , à faire usage i secrètement d*une somme de 800,000 florins sans être obligé d'en constater « remploi. H. de Haverskercke convint de la confidence que Yan Eupen lui avait i bite, et Taflaire passa. Mais quelques membres du Congrès, sachant que Yan « Bupen manœuvre ou qu'il affecte de manœuvrer constamment dans les cours • étrangères, ont cru apercevoir dans les propos séduisants et entortillés de « leur secrétaire d'État, qu'il n'excepte pas même le cabinet de Yienne de ses

< corruptions... » Archives de VÉUU,

< De Feltz écrivait de La Haye : « Le ministre de Russie, qui a envoyé à i Bruxelles son secrétaire pour découvrir l'état des choses et les dispositions « des esprits, informe que tous les' jours le parti de l'autorité royale fait des ' progrès sensibles. » Archives de l'État.

* Elle se trouve dans le Réswmédes négociations, p. 303.

* i Nous ne susciterons pas, dit le Congrès, la crainte de nos voisins, ni leur « envie; nos richesses sont dans notre sein; un commerce plus étendu serait « notre ruine; les fruits de notre sol, dont nous ne consommons qu'un tiers, i bien administrés, suffiront toujours pour nous enrichir, sans courir les dan-

< gers de la mer, et sans autre commerce que celui que la possession nous « donne. > I6td., p. 305.

«i&td.,p.306.

* Voir une conversation entre Yan Eupen et le grand pensionnaire van de Spiegel. JHd., p. 813.

*Gaâuird, Documents poHtiques et diplomatiques, p. 318.

198 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

que les renseignements obtenus sur le contenu des préliminaires étaient obscurs, contradictoires; que d'ailleurs il était douteux qu'ils fussent suivis d'un traité définitif. Il fallut bien enfin dire la vérité, et reconnaître qu'il ne restait plus à la Belgique de secours à attendre que d'elle-même. Cela n'empêcha pas k Vrai Brabançon, l'organe le plus effronté de Yan der Noot, d'écrire encore le 20 août : « Il est certain, malgré les trompettes des

< gazettes, que le roi de Prusse n'a rien moins qu'abandonné les « Belges, et que, malgré les préliminaires signés à Reicbenbach,

< il ne s'agit nullement de reconnaître les prétendus droits du « roi Léopold à la souveraineté de la Belgique. » Le Congrès n'alla pas aussi loin ; il dissimula néanmoins toujours la gravité de la situation dans une communication faite vers cette époque aux États des provinces, pour stimuler leur zèle,en montrant les dangers que courait l'indépendance nationale (6 août). Les désastres du mois de mai avaient dissipé une sécurité funeste; la publication des préliminaires panit rendre au patriotisme sa première ferveur. La souscription ouverte depuis plusieurs mois se remplit, de nombreux dons en canons et en argent arrivèrent à Bruxelles \ et l'attention se porta enfin sur la défense du territoire. C'était y songer un peu tard. Six mois avaient élé perdus en vaines négociations, et l'armée belge, mal conduite, était moins avancée qu'au début de la révolution, alors que le concert de toutes les opinions suppléait, jusqu'à certain point, à la tactique et à la discipline.

Abandonné par la Prusse et par les deux puissances maritimes ', le Congrès fit alors des efforts sérieux pour obtenir

* On se ferait difficilement une idée du nombre de ces dons, qui étalent apportés processionnellemenl au Congrès ; tous les états , toutes les conditions à peu près furent représentés ; les cuisinières de Bruxelles se cotisèrent pour offrir une somme de 900 florins. 11 y eut sans doute quelques contributions peu volontaires, mais ce fut le petit nombre. On trouve dans les collections du temps plusieurs comptes rendus de ces processiens patriotiques.

* « Je suis assuré, écrivait le 13 août De Feitz dans une lettre chiffrée, qu'on a « parlé clair à Yan Eupen, que Tàmbassadeur d'Angleterre lui a même fait une c mauvaise plaisanterie, mais qu'il ne s'est pas décontenancé : on lui a offert de

[l790] CHAPITRE VU. I99

Tappui de la France. La tentative ne fut pas heureuse, et ne pouvait l'être. Des deux opinions qui partageaient rassemblée nationale, nulle n'était favorable à la révolution belge. Les royalistes eussent voulu chez eux le triomphe des idées que défendait le Congrès; mais soutenir Tinsurrection à Bruxelles, c'eût été la légitimer à Paris, et la restauration en Belgique était, à leurs yeux, le pont par où elle devait pénétrer en France. Leurs adversaires avaient à défendre un principe commun aux révolutionnaires français et belges; mais pouvaient-ils soutenir chez nous la cause de ces privilégiés, qu'ils poursuivaient eux-mêmes si vivement ^? Dans les rangs des républicains, peu nombreux encore alors, il s'éleva quelques voix favorables, qui poussaient à la guerre parce qu'elles en attendaient le renversement de la royauté. Les partisans de la monarchie constitutionnelle trouvèrent là un motif de plus pour user de circonspection, et ne pas être entraînés dans ane rupture avec l'Autriche.

Quoique le parti dominant en Belgique, aveuglé par les assurances flatteuses qui lui arrivaient journellement de La Haye et de Berlin, attachât dans le principe peu d'importance à l'attitude de la France à son égard, il chercha néanmoins à se mettre en rapport avec le ministère de Louis XVI et avec la Constituante. Dès le mois de janvier, Van der Noot s'était hasardé à adresser son manifeste au monarque français, qui enjoignit de renvoyer le paquet sans l'ouvrir. Dans le mois de mars, deux particttiiers brabançons ' se présentèrent, porteurs de lettres du Congrès pour le

ff travailler à faire obtenir des conditions favorables ; il a répondu que, depuis « six mois, le roi en offrait sans la médiation de personne, mais que la résolution 9 était prise de se défendre jusqu'à l'extrémité pour avoir l'indépendance ; il a M étalé les forces des Pays-Bas ; il est endoctriné par le secrétaire du grand penff sionnaire. » Archives de l'État.

1 Les sentiments des deux partis, à regard de la révolution belge, se révèlent par le langage de leurs journaux ; ainsi, il y a autant de mauvais vouloir dans les Actes des apôtres que dans le Moniteur.

* Ce sont les expressions mêmes du Moniteur. Le Congrès envoya à diverses époques à Paris, en qualité de députés, le comte de Thiennes, de HaverskerclLe et Gendebien. L^avocat Torfs, un des signataires de l'adresse du 15 mars, les y

too HISTOIRE DES BELGES. [ITM]

roi et poar le président de rassemblée nationale. Louis XVI refasa encore celle qui lui était destinée, et le président demanda à rassemblée de lui prescrire la conduite à tenir.

Sur cette communication, Lafayette prononça un discours qui mérite d'être reproduit : « Il n'est, dit-il , aucun Français, aucun c ami de la liberté qui ne doive au peuple belgique des vœux et « des éloges. Mais on doit, au sujet des lettres dont il s*agit, c examiner deux choses : à qui sont-elles adressées, et par qui? c Elles sont écrites au corps constituant de France, par un Conc grès que je respecte, mais qui ne me parait pas avoir tous les c caractères qui émanent de la puissance souveraine du peuple. € Toute corporation, tout despote, en s'agitant, ne fera que

< bâter la révolution qui l'attend, et qui doit opérer sa ruine. € N'en doutons pas, la liberté reprendra ses droits sur les c hommes. Renvoyons au roi la détermination que demande la c circonstance actuelle : le roi des Français, restaurateur de la

< liberté, ne nous égarera pas. » Lafayette fit ensuite une proposition formelle dans ce sens, et tout ce que nous apprend le Moniteur^ c'est que l'assemblée, après de longues et tumultueuses agitations, passa à l'ordre du jour ^

Un journaliste, qui occupait une haute position dans la presse parisienne, et qui, en sa qualité de républicain, se prononça vivement contre cette décision, nous a transmis quelques détails qui comblent en partie la lacune de la feuille semi-officielle. Camille Desmoulins nous apprend que Péthion et Dupont de Nemours parlèrent contre la motion de Lafayette ; il manifeste son étonnement de ce que ce dernier fût venu, contre son habitude, de bonne heure à l'assemblée ; il dit que c'était un coup monté, une embuscade dressée, et qu'on voulait emporter le décret avant l'arrivée des grands orateurs de la gauche; il ne fallait, ajoute-t-il, examiner qu'une chose : un peuple écrivant à un autre peuple ; il trouve qu'au lieu de s'en rapporter au beau-frére du tyran détrôné

précéda, à une époque où la rupture n'avait pas encore éclaté entre les conservateurs et les progressifs.

* Cette séance eut lieu le 17 mars ; on la trouve à sa date dans le Moniteur.

[l790j CHAPITRE VH. 101

4es Belges^ on eût dû examiner les pouvoirs des doutés, et c qu'il c est incroyable que M. de Lafayette, qui est si affable, qui a 4 toujours le chapeau à la main et salue tout le monde, ait fait à f deux envoyés d*une nation Timpolitesse de les mettre hors de < rassemblée nationale par les épaules ^ »

L*influence des Vonckistes, poursuivis en ce moment-là même à Bruxelles, perce à travers les expressions quelque peu amphigouriques de la motion de Lafayette; elle se révèle mieux encore dans une réponse qu'il fit, peu de semaines après, à une lettre du Congrès. Le document est rempli de ces vagues protestations qui n'engagent à rien ; mais en approuvant la conduite des États de Flandre, qui avaient déclaré s'attribuer la souferaineté seulement par provision, Lafayette donnait assez dairement à entendre que l'existence du Congrès n'était pas Intime à ses yeux '. Ses relations avec les Yonckistes sont démontrées. Peut-être agit-il dans l'intérêt du projet qu'avait conçu le ministre Montmorin de se débarrasser du duc d'Orléans, en lui élevant un trône en Belgique '. Les documents signalent, parmi les émissaires envoyés dans ce but à Bruxelles, M. de Sémonville, qui« par son étourderie et la légèreté de son

< Béoclutions de France ei4e Bràbant, n' IS.

* Voici cette lettre, qui porte la date du 7 avril, et que H. Tarchiviste Gachard

a pabtiée, il y a quelques années, dans le journal VÉtnancipation : < Messieurs, j'ai reçu avec une vive sensibiUté les marques de confiance et de bonté dont vous avez daigné m'bonorer. M. le comte de Thiennes et M. Torfs vous auront sûrement informé du vif intérêt que je prends à la liberté belgique , et du bonheur que j'éprouverais à pouvoir y continuer. La nation française connaît trop le prix de ce premier des biens, pour que jamais elle puisse en gêner rezercice chez ses voisins, ou voir avec indilTérence que d'autres puissances voulussent y apporter des obstacles de quelque nature qu'ils puissent être. Mon vœu personnel a toujours été de voir tous les peuples du monde jouir de leurs droits trop longtemps usurpés, et se donner la constitution qui convient le mieux à leur situation. D'après ces principes, je n'ai pu voir, sans un vif intérêt , la marche que les États de Flandre ont adoptée , et ce sentiment m'est inspiré par un zèle ardent pour la prospérité et le bonheur du peuple belgique. »

*èm ce projet, voir entre autres : Vie poUtique et privée du général Dvmouriez,

«51. 1 , p. 89 , Capefigue , l'Ewrope pendant la révolution française, vol. I, ch. UI ,

et Louis Blanc, Histoire de la révohktion française, III, 266.

HIST. Bit BBLGIfl, T. 1. 14

902 HISTOIRE DES BELGES. ^ [l790]

caractère, eût rendu le projet inexécutable, s*il ne Feût été de lui-même ^

Les négociations de Reichenbach modifièrent les dispositions des constitutionnels français à l'égard du Congrès. On sut à Paris que les puissances étrangères se préoccupaient beaucoup de la situation de la France, et que Léopold envisageait le rétablissement de son pouvoir en Belgique comme un premier secours fourni à Louis XVI '. Il importait de se prémunir contre une coalition qui dès lors était à prévoir, et les députés belges furent accueillis avec plus de faveur que précédemment. On imposa comme condition essentielle la réconciliation avec les Yonckistes; l'entrevue de Douai eut lieu, et Dumouriez, alors colonel et attaché au ministère des affaires étrangères, vint en Belgique, pour vérifier s'il y existait des moyens de résister sérieusement à TAutriche. Il fut présenté au Congrès , et le trouva au dessous de la confiance du peuple. Van der Noot lui parut un Mazaniello^ et Van Eupen un fourbe hypocrite; « ces deux hommes, « instruments et jouets des cours de La Haye et de Berlin, trom- « paient les Belges par les moyens les plus grossiers. » L'armée, qui c était remplie de courage, mais qui manquait d'armes, d'hac bits, de vivres, de munitions, d'argent, d'officiers et de disci- « pline, » était commandée par « un fourbe qui ne cacha même c pas que le sort de la Belgique dépendait du congrès de Rei- « chenbach. » Dumouriez vit « qu'il n'y avait aucun avantage à « tirer pour la France d'un pareil chaos, » et il partit, après

* Nous lisons dans une lettre au prince de Kaunitz : « Si on doit ajouter quelque « foi aux assertions d*un comte de Ricé, colonel au service de France,... M. de « Lafayette a envoyé ici (à Bruxelles) un M. de Sémonvitle pour répandre les « principes français ; il avoue que celui-ci n'a fait que des étourderies. • Ardktvei de VÉlat. Ce fut M. de Sémonvilie notamment qui tenta , le 25 février 1790, de faire arborer la cocarde tricolore française à Bruxelles, au sortir de la messe de Sainte-Gudule , tentative qui provoqua une démonstration hostile de la part du peuple, et qui fut, à tort croyons-nous, imputée au parti démocratique.

* Léopold doit avoir dit à Frédéric-Guillaume II à ce propos : « Entendons-nous « d'abord, puis nous nous ferons entendre aux émeutiers de France. • Capeflgue, iM.

[l790] CHAPITRE VII. S05

avoir remis deux mémoires au gouvernement belge : l'un, politique, pour lui prouver qu'il était trompé par les puissances étrangères; Tautre, militaire, pour indiquer le système à suivre dans la guerre avec TAu triche ^

C'est de Dumouriez lui-même que nous tenons ces détails. Une lettre adressée au prince de Kaunitz prétend que cet officier offrit au Congrès de prendre le commandement de Tarmée, et que sa proposition fut rejetée, dans la crainte de mécontenter les puissances qui avaient imposé Scliœnfeld ^. Il faut conclure de ce brait, que Tobjet réel de la mission ne fut pas connu. Dumouriez était un des trois généraux français qu'il s'agissait de subordonner à Van der Mersch, si la convention conclue à Douai avec Van Eupen eût reçu son exécution ^ Nous avons vu que les exagérés du parti conservateur s*y opposèrent. Les attaques de la presse ecclésiastique contre la cohue nationale * de P^ris redoublèrent de violence, et le Congrès perdit tout espoir de procurer à la Belgique un puissant allié. Les Yonckistes seuls conservèrent en France des sympathies qui, plus tard, leur vinrent en aide dans une tentative de nouvelle révolution.

Une occasion se présenta bientôt d'éprouver les sentiments de la majorité de la Constituante. Le ministère français avait permis à un corps d'Autrichiens de passer la Meuse à Givet. A cette nouvelle, le directoire du département prit l'alarme, s'opposa à l'exécution d'un ordre où il vit une manœuvre contre-révolutionnaire» et en référa à l'assemblée nationale. Le gouvernement fut vive-

* ViepdUtique et privée du général Dumouriez, vol. I, p. 91.

' < M. Dumouriez a voulu voler de ses propres ailes, et devenir généralissime • des troupes des insurgents. Ce n'était pas le compte de ceux qui avaient < envoyé le soi-disant général Schœnfeld, et il a été chassé. » Archives de VÉtat.

> C'est de Dumouriez que Vonck parle^ sans le désigner nominativement, dans ce passage de ses Naerdere onzeydige aenmerkingen (p. 144), où il dit qu'un général français vint, de Vaveu du Congrès , prendre connaissance de Tétat de Tannée belge.

* C'est Vexpression que Feller fit prévaloir. Nous avons donné, dans la note X, à la fin du I" volume (1'* édition), quelques détails sur les deux sommités de la presse ecclésiastique, Feller et Duvivier.

104 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

inent attaqué (27 et 28 juillet) % mais pas un orateur ne songea à relever ce qu'il y avait de peu généreux à favoriser ainsi les «ennemis d'un peuple, qui défendait péniblement sa liberté et son indépendance.

Dans la situation que les préliminaires de Reichenbach venaient de faire à la Belgique , le Congrès crut devoir rendre compte de sa politique (19 août), et les États des provinces furent invités à lui adjoindre momentanément un certain nombre de députés. Cette session dura six jours '. Il nous est parvenu peu de détails sur les séances; le secret était la condition essentielle des discussions de nos assemblées délibérantes, et le résultat seul fut publié (28 août) : le Congrès renforcé déclara que les négociations avaient été conduites avec prudence; que jamais il n'avait été question, soit de livrer la Belgique à la maison d'Autriche, soit de lui donner un chef quelconque; que les préliminaires de Reichenbach n'ayant pas terminé les différends qui existaient entre les puissances, la question de l'indépendance de la Belgique restait soumise à une solution ultérieure; qu'il était nécessaire, en attendant, de tenir l'armée sur un pied respectable '.

1 « 0 bon monsieur Capel , s'écriait à ce propos Camille Desmoulins , quels « ministres vous avez choisis dans votre sagesse ! • Révolutions de Ftance et de Brabant, n' 36.

* Du 23 au 28 août inclusivement. Nous avons donné, d'après les Documents politiques et diplomatiques de M. Gachard, les noms des soixante et seize députés (ïni assistèrent à ce Congrès renforcé. Voir la note XI, à la fln du i^ volume (1« édition).

> Au milieu de circonstances aussi graves, le Congrès s'amusait à faire battre monnaie à son eflSgie. Nous renvoyons ceux qui voudraient des détails sur ce point, à un édit du 14 août 1790. Nous dirons seulement ici qu'on avait d'abord arrêté, pour les pièces d'argent, la légende : Mon. Nov. Arg. Prw. Fad. BHg., sor la face, et celle : In unione salus sur le revers. Ces deux phrases furent remplacées par les suivantes : Domni est regnum sur la face, et ipse dominabitur gentium sur le revers. La cause de ce changement est ainsi expliquée dans le JowmeUdes troubles (Y. 350) : « Les ecclésiastiques du Brabant, qui étaient membres du f Congrès ou des États de cette province, voulaient avoir un texte de l'Écrtiure « sur les monnaies; mais la pluralité du Congrès avait choisi pour légende : i in uniont salus. Pour parvenir à leur but, ils engagèrent le ci-devant Jésuite c Feller à critiquer cette légende. » Gérard intercale ici um article du J(mrnaf>

. II fallait bien, pour ne pas exciter le découragement, atténuer la portée des préliminaires, écarter Tidée de la possibilité d'une restauration ; et cependant le Congrès venait précisément de proposer aux cabinets de la triple alliance, de traiter sur des bases conformes à celles des propositions du mois de mars. Ce fut une détermination tardive. La cour de Vienne, mettant les circonstances à profit, avait révoqué ses premières concessions, et les gouverneurs généraux, dans leur rapport au prince de Kaunitz, qualifièrent d'insolentes plusieurs demandes auxquelles ils avaient spontanément accédé six mois auparavant ^ Pour rendre ses adversaires plus traitables, le Congrès se décida à tenter de nouveau la voie des armes, et proposa aux États des provinces de décréter un emprunt forcé de dix millions de florins, destiné à la défense du pays. On devait en faire rémission au moyen de 10,000 billets de i,000 fl. chacun, productifs d*un intérêt de 4 1/2 p. c. Celui qui possédait en biens meubles ou immeubles 50,000 florins, devait prendre un billet, deux pour 150,000, et trois pour 300,000 florins. Le projet fut voté par les États des provinces; mais la restauration, qui survint bientôt après, empêcha de le mettre à exécution.

Il fallut aussi aviser aux moyens de renforcer Tarmée. Dès le mois d'avril, il avait été organisé dans chaque province des corps de volontaires non rétribués, ni astreints à porter l'uniforme ; ils furent appelés à un service plus actif. On leur assigna des lieux de réunion, et on stimula leur zèle en leur montrant Van der Noot prêt à marcher avec eux; l'engagement fut limité à trois semaines^ avec une solde de huit sous par jour et le pain, sans distinction de grades; on fixa la force d'une compagnie à 125 hommes; deux compagnies formèrent une division, et deux divisions un batail-

kùUnique et littéraire qui relève plusieurs barbarismes dans la légende adoptée m premier lieu, puis il ajoute : « La nouvelle légende ne fut pas à Tabri de la • critiqae : on y annonçait, disait-on, que le règne était celui de Dieu, d'où il « s'ensuivait que les ecclésiastiques étant ses ministres , c'étaient eux qui « devaient présider au gouvernement des Pays-Bas. » > Archivés de l'ÈUU.

S06 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

Ion. Les évoques engagèrent les curés à suivre leurs paroissien», en qualité d'aumôniers ^

Le patriotisme n'était pas mort en Belgique, et les volontaires se présentèrent en grand nombre pour marcher à Tennemi '. Bien oi^anisés et bien conduits, ils eussent rendu des services; mais il semblait que leur présence seule dût ramener la victoire sous les drapeaux de la révolution, et Ton ne se mit pas en peine de régulariser les efforts et la bravoure d'une milice inexpérimentée, e Âh ! qu'on me donne 10,000 volontaires qui ne fassent « pas leur volonté, s'écriait le Vrai Brabançon^ et qui ressemc blent aux Romains ou aux Belges que César eut à combattre, c et avant un mois d'ici les Autrichiens seront balayés de la pro-

< vince de Luxembourg. » Quelques semaines après, revenant sur la même idée, le journaliste demandait si, dans la lutte avec l'Autriche, on comptait pour rien les braves volontaires qui allaient s'ébranler sous la conduite du libérateur Van der Nooty et il faisait de leur oi^anisation le tableau suivant : c Leurs capitaines c seront de ces bons fermiers, les pères, les nourriciers, les conc fidents de leurs cantons. Quittant le soin de leurs charrues c comme Quintus Cincinnatus, ils conduiront leurs volontaires,

< qu'ils connaissent tous par leurs noms, à la victoire plutôt c qu'au combat, et semblables à ce consul romain, nous les verc rons revenir triomphants et reprendre modestement le soin de c' leurs champs. Ce sera un charmant spectacle et du présage c le plus heureux, de voir des curés, des vicaires, des religieux , c qui sous l'ancien gouvernement avaient perdu sur le peuple

^ Il importe de mettre sous les yeux de nos lecteurs les pièces relatives à Tintervention du clergé dans les affaires de ce temps, et nous renvoyons à cet effet à la note XII, à la fln du I"' volume ( \^ édition ). En les lisant, on concevra Texclamation de Camille Desmonlins : « C'est dommage que ces prêtres gâtent si fort la « révolution du Brabant ! On ne peut s'empêcher d'admirer le courage avec « lequel les Belges, en voulant conserver les capuchons de leurs moines, « veulent aussi conserver la liberté. » Révolutions de France et de Brabant, n* 80.

* Ce devait être un moyen bien coûteux, si Gérard est bien informé quand il dit que 350 volontaires, pour 40 Jours de séjour à l'armée, avaient occasionné à l'État une dépense de plus de i0,000 florins. Joumai des troubles, v. 320.

[l790] CHAPITRE VII. 207

toute l'autorité qui leur compète, dans ce qui concerne les lois de rÉglise et les bonnes mœurs , de les voir, dis-je , comme autrefois les missionnaires du Paraguay» marcher avec leurs paroissiens , se prosterner humblement devant Dieu trois fois le jour, se nourrir chaque jour de la parole de Dieu, se purifier souvent dans les eaux de la pénitence, entrer au moins chaque mois dans la salle du festin, adoucir les fatigues de leurs marches par de saints cantiques ou par la récitation du rosaire ou d'autres prières vocales , et s'écrier sans cesse comme de concert : Seigneur, c'est pour votre gloire et pour le salut de votre peuple, que vous nous voyez les armes à la main contre nos ennemis, implorer votre miséricorde et solliciter votre secours! Ainsi Machabée, ce modèle des généraux chrétiens, ainsi les Juifs qui étaient sous ses ordres, ne se préparaient aux expéditions qu'ils méditaient que par les plus ferventes prières, et par les plus saints exercices de religion. Le camp des volontaires sera donc un camp des saints ^.. » La déroute du mois de mai, et la perte du Limbourg que les Autrichiens reconquirent dans le mois d'août % avaient rejeté l'armée du Congrès sur la Meuse. La colonne de gauche, sous le commandement immédiat de Schœnfeld qu'on assimilait sérieusement à Fabius le temporiseurj eut son quartier général à Andoy, vidage à une petite lieue de Namur; elle se dirigeait de là sur Andenne, et longeait la Meuse jusqu'aux portes de Huy. L'aile droite, commandée par Kœhler, avait son centre à Bouvigne, et s'étendait le long de la même rivière jusqu'au delà d'Hastière. Quelques légers succès, obtenus de ce dernier côté, encouragèrent à reprendre l'offensive, avant l'arrivée des renforts que Léopold envoyait à son armée dans le Luxembourg.

« N«* 6 du SO août et 8 du 3 septembre.

* Les patriotes furent chassés du Limbourg le 28 juillet. Rentrés dans Hervé le t août, ils y exercèrent, comme représailles, des actes de cruauté malheureusement trop fréquents dans les guerres civiles , et que Feller qualifle de ju$lice séwre, mais indispensable. Ils en furent définitivement expulsés le 13 août, et le Vrai Brabançon soutint que c'était parce qu'ils ne disaient pas le bénédicité et les grâces. N' 7 du 27 août.

20g HISTOIRE DES BELGES. [iTM]

Le 18 septembre, trois dépvtés du Congrès ' appelèrent les deux généraux commandants à une conférence, et une attaque fut décidée pour le 22. Les corps d'armée d*Andoy et de Bouvigne devaient agir simultanément, le premier sur la droite, le second sur la gauche des Autrichiens ; la petite ville de Rochefort était désignée comme point de jonction. Au jour fixé, toute la ligne se mit en mouvement. Les volontaires affrontèrent avec intrépidité le feu de Tennemi ; mais la multiplicité des attaques était à elle seule une cause d'infériorité *• La colonne partie d'Andoy culbuta d'abord l'ennemi, et le poussa devant elle pendant plus de deux lieues ; un échec éprouvé à gauche l'obligea à se retirer. Le corps d'armée commandé par Kœhler avait traversé la Meuse et emporté sans hésitation la forte montagne d'Anseremme, quand tout à coup l'explosion de deux caissons de poudre y sema l'épouvante, et le rejeta en désordre sur la rive gauche de la rivière. Cette défaite enleva leur appui à quelques bataillons partis d'Hastière, et qui, écrasés par des forces supérieures, durent aussi repasser la Meuse avec précipitation.

Tel fut le résultat du mouvement qu'on est convenu d'appeler la croisade de septembre; Van derNoot en avait été le principal instigateur, et ceux qui s'apprêtaient à en faire pour lui une occasion de triomphe furent tristement déçus dans leur attente ^. Les volontaires, ayant atteint le terme de leur engagement, regagnèrent leurs foyers. Les ennemis de la cause nationale ont cherché à les couvrir de ridicule ; mais l'historien impartial doit dire qu'ils montrèrent une résolution à laquelle on ne devait guère s'attendre , de la part d'hommes peu exercés au maniement des armes.

1 De Baillet, Dcirio et Henri Yan der Noot.

* Il y avait six attaques différentes : Pattaque principale par la route de Namur à Luxembourg, trois sur la gauche partant d^Andenne et delà Neuville au dessus de Huy, deux sur la droite par Anseremme et Hastière.

> « Le chef de ces volontaires, Henri Van der Noot, a été à Halle implorer la c protection de celle que TÉglise appelle le secours des chrétiens , et il ajparu f plus grand au pied de son image, qu'il ne le sera dans rentrée triomphale « qu'on lui décernera à son retour. • Vrai Brabançon, n* 9 du 10 septembre.

[l790] CHAPITRE VII. 209

Après ce nouveau désastre, le Congrès parut admettre rimpoasibiliré de lutter encore à main armée; cependant un incroyable esprit d'aveuglement continua à présider aux négociations dipkK matiques.

Au iDoment où Tarmée s'apprêtait à faire un vain et dernier effort 9 arriva à Bruxelles une communication des représentants des trois cours médiatrices, réunis à La Haye pour ménager un accommodement avec Léopold (17 septembre) ^ : on proposait an Congrès une suspension d*armes, et Ton s'engageait à Tobtenir également de rAutriche. Elle y avait déjà consenti à Reichenbaeh, quoiqu'elle eût refusé d'admettre la Belgique dans l'armistice conclu avec la Turquie. Vinsinuation verbale (c'est le nom que portait cette note diplomatique) ajoutait que si l'olTre n'était pas accueillie sans retard, < il ne serait peut-être plus au pouvoir des trois c ministres et de leurs cours, de rendre leurs bons offices utiles < aux Beiges. »

Avec une armée découragée, il fallait s'empresser d'accepter la proposition ; elle faisait gagner du temps, et l'Autriche seule devait y perdre *; on pouvait traîner les négociations en longueur» atteindre ainsi l'hiver et espérer de nouvelles complications. Le Congrès n'osa pas assumer la responsabilité d'une mesure qui eût épargné au pays le déshonneur d'une restauration à main armée; il provoqua une nouvelle adjonction de députés extraor-* dinaires, qui se réunirent à Bruxelles le 34 septembre.

Les derniers rapports ne laissaient plus de doute sur les intentions des cabinets de la triple alliance. Le but qu'avait poursuivi la Prusse en favorisant la révolution,* était mis au jour; les deux puissances maritimes avaient elles-mêmes engagé Léopold à envoyer des troupes en Belgique, pour ôler à la France toute velléité d'y intervenir; c'était bien un parti pris de donner les

^ Ces trois ministres farenl lord Aukland pour TAngleterre, le comte Keller pour la Prusse, le grand pensionnaire Van de Spiegel pour la Hollande.

* Une lettre d*un agent secret de rAutriche à La Haye porte que le but de la lM\anide, en insistant pour un armistice avec la Belgique, est d'arrêter les VTogrès des Impériaux. Archives de l'État.

210 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

mains à la restauration ^ Après plusieurs jours de discussion, malgré l'opposition des députés du Brabant, organes du parti hostile à toute transaction , le Congrès renforcé résolut d'adjoindre deux députés ' au plénipotentiaire qui le représentait à La Haye, et il leur remit une réponse à YinsintMtion verbak (38 septembre). Cette pièce était conçue en termes vagues; elle signalait les conséquences funestes que la suspension d'armes pouvait avoir pour la Belgique, et réclamait l'indication des bases de l'accommodement; ces bases étant connues, il serait, disait-on, plus facile de convaincre le peuple de la nécessité de céder '.

Une réponse dilatoire, dans de telles circonstances, ne s'explique que par la méfiance à laquelle donna lieu le caractère non officiel de la démarche des ministres étrangers; la crainte de l'émeute ne laissa pas non plus aux députés la liberté d'opinion nécessaire. Le peuple de Bruxelles, parvenu au paroxysme de l'exaltation révolutionnaire, ne voulait pas entendre parler d'accommodement, et l'idée de rentrer sous la domination de l'Autriche le faisait frémir d'indignation. A la fin d'un pamphlet de quelques pages intitulé : Les volontaires bruxellois au Congrès soih verain , on lit ces lignes menaçantes : c En voilà assez pour c aujourd'hui ; mais après-demain nous devons connaître tous les c traîtres qui sont dans le Congrès et autres tribunaux : il faut c des exemples. Vox populi, vox Dei. » Les États de Brabant eux-mêmes étaient dépassés. Dans son Journal des troubles^ à la date du 6 août (t. Y, p. 198), Gérard rapporte : c Vers une heure c après midi , environ 40 volontaires de Bruxelles se rendirent c aux Étals de Brabant, et' y furent reçus en la chambre de la

1 Voir sur Tétat des négociations un intéressant rapport des députés de Tournai au Congrès, dans Gachard, Docwiienls politiques et dipkmatiques, p. 3Î8.

* Ces deux nouveaux députés furent de Mérode et Rapsaet. Nous avons dit précédemment que le plénipotentiaire du Congrès à La Haye était le professeur Van Leempoel.

* Les pièces échangées entre le Congrès et les ministres médiateurs se trouvent dans le Rémnédes négociations et dans les Documents politiques et diplomatiques. La plupart ont paru dans les Journaux du temps, ou sur feuilles imprimées par ordre du Congrès.

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députation. Ils y demandèrent l"" qu*on fit pendre ceux qni avaient signé l'adresse et qui étaient en prison; 2* qu'on bannit, pour le terme de dix ans, les personnes qui avaient été au service du gouvernement autrichien ; S"" qu'on fit pendre les officiers de l'armée reconnus pour traîtres et qu'on tenait en prison;... ils firent encore quelques autres demandes; ils dirent' que 400 à 500 bateliers viendraient appuyer leurs demandes ; ils parlèrent très insolemment à plusieurs membres des États, les menacèrent, et frappèrent avec tant de violence sur une table qu'ils firent sauter l'écritoire, et en s'en allant ils dirent qu'ils viendraient à cinq heures l'après-midi chercher une réponse. » Quelques pages plus loin (t. Y, p. 231), à la date du 7 août, on lit encore : « Vers midi, quelques volontaires de Bruxelles se rendirent à l'assemblée des États de Brabant, pour demander qu'il fût déclaré que toutes les personnes qui proposeraient d'entrer en accommodement avec le roi Léopold pour se soumettre de nouveau à la maison d'Autriche, seraient livrées à la vengeance du peuple. » Des écrivains fanatiques, prêtres pour la plupart , entretenaient la fureur du peuple en le poussant à une dévotion outrée; ils encourageaient l'adoration aussi stupide que sacrilège de l'image de Van der Noot S et ces processions fréquentes qui étaient devenues des manifestations politiques en même temps que des occasions de lutte, ces processions qu'ils disaient devoir obtenir le même succès que celles des Israélites autour des murs de Jéricho '. Us semblaient n'avoir qa'nn souci : le rétablissement des monastères supprimés par

' Les poètes du Brabant, et quels poètes ! avaient donné à Van der Noot entre autres surnoms celui de Franklin belgique, quoiqu'il n*eût, disait un pamphlet dirigé contre lui, m' maîtrisé la foudre, ni inventé la poudre.

* Les ecclésiastiques qui réprouvaient ces manifestations étalent signalés comme traîtres à la patrie : « Le curé de la paroisse de Sainte-Catherine à

< Bruxelles devait avoir dit, dans un sermon, qu'il suflQsait de prier Dieu sans

< multiplier les processions, parce que cela empêchait de travailler les ouvriers « qui devaient nourrir leurs familles. Cela lui attira une mauvaise satire, dans « laquelle on Taccusait d'être Yonckiste ou royaliste. • Journal des trouMes, t. Y, p. KS.

212 HISTOIRE DES BELGES. [l79a]

Josepb II. A les entendre, le sort de la cause nationale y était attaché, et les religieax devaient être autant de Moïses qui auraient tenu pendant le combat les mains levées vers le ciel, et assuré la victoire aux soldats de la république. Si la magistrature apportait un obstacle salutaire au rétablissement de quelques mai* sons religieuses dont Tinutilité était généralement reconnue» il n'y avait pas d'injures qu'ils n'adressassent à Vavocatie et à la jugerie. Loin de reconnaître que les ecclésiastiques devaient se borner à adresser leurs prières à Dieu et à réclamer son intervention pour sauver la patrie, ils les engageaient à compromettre leur caractère an milieu de la corruption des camps ^ Ces étranges encouragements ne furent que trop suivis, et plus d'une fois, dans le cours de cette désastreuse campagne, on vit des religieux, emportés par un zèle peu éclairé, tenant un crucifix d'une main et de l'autre un glaive, conduire au combat leurs ouailles ^ Le Congrès ne tarda pas à recevoir des nouvelles de ses envoyés h La Haye (3 et 5 octobre). Les ministres des cours médiatrices leur avaient répondu < sans détour, mais toujours avec la plus

^ Quand on se rappelle les saturnales de cette époque » on comprend que Camille Desmoulins ait écrit, en parlant de nos pères, ces lignes irrévérentieuses : « Ne nous arrêtons pas davantage sur ce peuple , espèce de Chinois , dont la c raison stationnaire ne fait aucun progrès, et dont Tesprit et les idées, comme c leur bière, sont toujours les mêmes cette année que Tan passé. • Bévol^ûmi de France et de Brabant, n« 9. La GazetU de France ne nous était pas plus favorable ; on lit dans le n* du 8 juin : « Fixerons-nous les yeux sur les proyinces c belgiques, sur ces belles contrées dévouées aux fureurs de Tanarchie et du i fanatisme? Non, ces peuples n'inspirent aucun Intérêt. Gardons-nous d*ail-

< leurs de leur causer la moindre distraction ; dans ces jours de solennité ils « ont des reposoirs à construire , des vierges à orner de fleurs , des moines à

< affubler de riches chapes et 100,000 cierges à brûler aux pieds de leurs c images. Que nous importe quel sera le p&tre de ce grossier troupeau ! •

> La plupart des passages qui précèdent sont extraits à peu près littéralement du Vrai Brabançon, le plus exalté sans contredit et le plus avancé des organes du parti aristocratique. Comme nouvel échantillon de Thorrible exagération de cette feuiUe, à laquelle nous avons cru devoir faire plusieurs emprunts, nous (itérons ce passage : « On débite que Vonck vient de mourir. S'il n'avait pas « prêté son nom au parti, on pourrait dire : Moru la bête, mort le «fm»/ mais la « secte n'est pas morte. •

[l790] CHAPITRE TU. 913

c ^Dde honnêteté et de la manière la plus abli^eante, » que ]a BelgiqHe devait rentrer sous la domination de TAutriche, toutefois avec la promesse du maintien de ses constituUcms. Les plénipotentiaires du Congrès l'engageaient à consulter, dans le plus bref délai possible, ses généraux sur la question de Farmistice : les renforts envoyés à Tarmée autrichienne une fois arrivés, il était possible qu'il y eût, disaient-ils, une attaque décisive. La réplique verbale des ministres était conçue dans le même sens : ik insistaient sur l'acceptation de leur médiation, et ils faisaient remarquer que l'armistice et le maintien des constitutions stipulés i Reichenbach, ayant été subordonnés à une soumission volontaire, la résistance pouvait amener des conditions pires.

Le Congrès se décida à prendre d'abord l'avis de ses généraux , et leur députa à cet effet Van der Noot etVariEupen (6 oct.). Schœnfeld et Koehier se prononcèrent sans hésitation en faveur d'un armistice, mais ils s'aperçurent bientôt que telle n'était pas la aanière de voir de leurs deux interlocuteurs; ceux-ci alléguèrent ssrtout la difficulté de convaincre le peuple de la nécessité de la mesure, comme si la chose n'était pas fort naturelle à l'entrée de rhiver, leur répondit un des généraux. Malgré une récente expérience, Yan Eupen fit grand étalage des moyens de résistance qu'offraient les volontaires, et Van der Noot renchérit sur lui en disant c que même 80,000 Autrichiens seraient exterminés comme « 80,000 mouches , s'ils osaient pénétrer dans les Pays-Bas. » Kœhler, peu ému de ces fanfaronnades, répliqua fort judicieusement que c l'État ressemblait à un homme extrêmement endetté» < qui ne s'occuperait aucunement des moyens de payer ni d'éviter « son créancier, malgré l'assurance d'être mis un jour en prison, c mais qui au contraire resterait les bras croisés, jusqu'au ( moment qu'il fût trop tard pour tâcher de prendre quelques c arrangements V » On mit ensuite par écrit l'opinion des deux généraux; ils conseillaient d'accepter l'armistice, à condition qu'il fut conclu sous la garantie des trois puissances, qu'il dur&t

* Mémoires nHiiaires sur la campagne de Varmée belgique en 1790, p. 133.

S14 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

jusqa'à la fin de mars, qu'il ne s'opposât point à ce que la république augmentât ses forces militaires, et qu'il permit à chacune des deux armées de conserver ses positions.

Dès que ce document lui eut été remis, le Congrès provoqua un nouvel envoi de députés extraordinaires (8oct.). Plusieurs membres de cette assemblée voyant le découragement et la désunion dans le pays, sachant que l'armée était réduite à 15,000 hommes, malades et blessés compris, voulaient qu'on acceptât l'armistice, et que chaque province envoyât à La Haye des députés chargés de négocier les meilleures conditions possibles. Van der Noot et ses adhérents firent sonner haut le bruit d'une prétendue alliance de la France avec la Prusse \ et les chances que l'on avait encore de voir la guerre s'allumer; ils soutinrent, contre toute évidence, qu'il n'était pas question d'envoi de troupes d'Allemagne. La majorité accueillit leurs rêves, et la réponse â la dernière communication fut encore dilatoire, malgré les instances de l'envoyé belge à La Haye qui pressait l'acceptation de l'armistice (âOoct.): le Congrès insinua qu'il fallait, avant de prendre une décision semblable, des assurances pour le maintien de l'indépendance nationale; il demandait aussi l'intervention de la France dans les conférences diplomatiques qui allaient s'ouvrir. Ses démarches n'étaient pas même destinées â réussir sur ce dernier objet; la France, au milieu de ses embarras intérieurs, ne pouvait réclamer bien fortement le droit de figurer dans les négociations, et les puissances étrangères voyaient sa situation avec trop de méfiance, pour ne pas refuser de Ty admettre.

Le comte de Mérode et Rapsaet, qui avaient porté à La Haye la réponse â Yinsiniuition verbale, refusèrent d'y retourner • ; le but de leur mission avait transpiré ', et ils étaient désignés comme

< Cette alliance eût été possible sans la situation révolutionnaire de la France.

* Le Journal des troMes (t. YI, p. 180) parle de vives discussions qu'ils auraient eues à leur retour avec Van Bupen , qui se montrait hostile à tout accommodement avec TAutriche.

• Le passage suivant du Journal des troMes (t. YI, p. 181 ) donnera une idée de la liberté d'action dont jouissait le Congrès : ■ Le 8 octobre, le bruit courut

[l790] CHAPITRE Vil. 215

des traîtres qa*il convenait de punir exemplairement ^ Les journaux du parti dominant entretenaient reffervescence des esprits, et continuaient à dissimuler la gravité de la situation, à se tromper eux-mêmes *. On recueillait le fruit de l'odieux système qui avait poussé le peuple à se faire justice à lui-même ; sa fureur semblait s'être augmentée avec les derniers échecs. Après avoir été le théâtre de la dévastation, Bruxelles était devenu celui de l'assassinat. A l'occasion d'une procession de la vierge de Laeken, un malheureux jeune homme appelé Yankriecken, coupable au plus de quelques mauvaises plaisanteries, avait été massacré par la populace avec des circonstances horribles à rappeler *. Il était accusé d'avoir injurié les capucins qui escortaient la procession en disant : On voit ces pouilleux partout (men ziet die luyszakken allekanten). Grossi en passant de bouche en bouche, ce propos devint la révélation de tout un complot, et bientôt Yankriecken fut accusé d'avoir tiré, sur l'image de la Vierge, un coup de pistolet qui devait être le signal d'une nouvelle conspiration. Il fut en conséquence arrêté, renfermé aux Madelonnettes, puis tiré de là par des furieux qui tentèrent de le pendre à un réverbère dont la corde se brisa, et finirent par lui scier la tête. On trouve, sur cette horrible scène, des détails étendus dans le Journal des troubles ' de Gérard

■ qu'une partie des volontaires de Bruxelles avait formé le projet de se rendre

■ à rhôtel du Congrès, pour demander qu'on en fît sortir les membres qu'ils « croyaient malintentionnés pour le bien public , c'est à dire ceux qui étaient

■ d'ayis d'entrer en accommodement avec le roi Léofold. i

' Allusion à une lettre datée de Tournai, insérée dans le Journal de Bruxelles, et que Gérard (t. VI, p. 18S) dit avoir encore été fabriquée par Feller et l)uvi- Tier;ony lisait : « Nous savons qu'il circule çà et là... des émissaires autri- « chiens qui n'omettent rien pour persuader aux gens simples la possibilité et

< la convenance du rétablissement de Léopold dans le gouvernement des Pays-

< Bas. Nous conjurons tous les bons citoyens de dénoncer sans délai ces apôtres

< du despotisme, pour en faire bonne justice et les punir exemplairement comme « ennemis capitaux de l'État. »

* Dans le n» 14 du 20 novembre du Vrai Brabançon se trouve une prétendue correspondance de Berlin, qui montre la Prusse et les deux puissances maritimes brouillées de nouveau avec l'Autriche, et prêtes à reconnaître l'indépendance de la Belgique.

»TomeVI,p. 158.

316 HISTOI&E DES BELGES. {i790]

•qui termine soq récit par les réflexions suivantes : c L'indignatÎM c de tous les honnêtes gens fut extrême, en apprenant ce forfait; « personne ne fat la dupe des bruits que l'on faisait courir, et Tm c disait qu'on avait saisi cette occasion, qu'on avait cherchée

< depuis longtemps, de sacrifier quelqu'un pour en imposer m « peuple, et jeter la terreur parmi les Yonckistes et parmi ceux <K qui seraient tentés de proposer un accommodement avec ie roi c Léopold. L'on réussit en partie, puisque plusieurs personnes c n'osaient presque plus sortir de leurs maisons, ni se rendre € dans les cafés ou cabarets ; un morne silence régnait partout, c et l'on n'osait presque point se parler sur la rue. • Pour flétrir de telles atrocités, Feller ne trouva rien d'autre à dire que de les qualifier, « àHrrégulariiés qui n'étaient point dans l'esprit et le c cœur du peuple belge. » Il n'y avait plus de liberté pour les membres mêmes du Congrès : « Plusieurs de nos députés, tant an

< Congrès qu'aux États Généraux, lit-on dans une lettre des États « de Flandre aux États de Brabant % nous ont successivement € porté des plaintes de ce qu'ils se trouvent gênés dans leurs opi- « nions et dans leur conduite par la manière indécente dont des

< malintentionnés, dans votre ville, s'efibrcent à les perdre de c réputation et rendre odieux au peuple, en répandant, sur leurs c personnes, sur leur conduite et sur leurs sentiments, des ( libelles, des pamphlets et des lettres anonymes remplies de « calomnies et de traits propres à exciter contre eux la nation. c Ce manège odieux^ déjà dégoûté quelques-uns de nos députés, « et forcé d'autres à refuser de se rendre aux assemblées en votre c ville. D Les citoyens qui eussent voulu éviter au pays les désastres attachés à toute invasion étaient réduits à se cacher. Un jour ae se passait pas qu'on ne découvrit une conspiration, et chaque fois c'était le signal d'une recrudescence de mesures arbitraires. Les États de Brabant en étaient venus précisément au point où se trouvait le gouvernement autrichien à la fin de 1789.

Les ministres étrangers accueillirent, avec un mécontentement

1 Gachard, Documents politiques et diplomatiques , p. 110.

[l790] CHAPITRE VU* 217

visible, la dernière note du Congrès, et ruUimatum qu*ils remirent i son envoyé, ne laissait plus d'alternative qu'entre la résistance et la soumission immédiate (51 octobre). Ils déclaraient c pour la c troisième et dernière fois, ministériellement, au nom de leurs c souverains respectifs, » que la Belgique pouvait encore obtenir, avec une amnistie entière, le rétablissement de sa constitution et les concessions promises à Reichenbach ; mais il lui fallait se soumettre dans les vingt et un jours, c Si vous laissez écouler ce c temps sans vous décider, ajoutaient-ils, ou si, dans l'intervalle, ( vous donnez de votre côté occasion à quelque nouvel incident « ou agr<^ssion hostile, nous protestons que nos souverains resc pectifs ne sauraient plus garantir votre sort, et qtie ceux qui, « par leur obstination, seront la cause des malheurs dont la nation c deviendra infailliblement la victime, en seront responsables. » Dès le principe des négociations, accepter l'armistice eût peutêtre fourni les moyens d'imposer quelques conditions à la restauration, dette triste ressource échappait encore, et il ne restait {dus à la Belgique qu'à recevoir en silence les lois que le vainqueur comptait lui imposer.

■IfT. Bit BILaU, T. I 15

Déclaration de Léopold. — Accueil qu'on y fait à Bruxelles. — Les États Généraux et le Congrès se réunissent pour délibérer en commun. — Réponse à la dernière communication des ministres médiateurs. — Le comte de Mercy se refuse à toute prolongation de sursis. — Élection de l'archiduc Charles. — Situation de l'armée belge. — Les Autrichiens à Namur. — Schœnfeld rem* placé par Kœhler. — Capitulations de Broxdles et de Gand. — Traité de La Haye. — Réclamations de la part des républicains en Prance.

Au moment où ces notes diplomatiques s'échangeaient» le Congrès reçut un document destiné à accroître ses perplexités. Léopold avait été élu empereur le 30 septembre. Après la cérémonie de son couronnement (14 octobre), il publia une déclaration où il disait que, s'étant concerté avec la Prusse, la Hollande et rAngleterre, pour qu'elles eussent à s'expliquer sur l'étendue de la convention conclue à Reichenbach, il voulait, de son côté, ne laisser aucun doute sur la nature de ses intentions : il prenait en conséquence rengagement solennel, sous la garantie de ces trois puissances, de maintenir les constitutions des provinces belges dans Tétai où elles se trouvaient sous le règne de Marie-Thérèse; d'accorder, pour tous les faits relatifs à la révolution, une amnistie dont il n'exceptait que ceux qui empêcheraient sa déclaration de parvenir à la connaissance du peuple; d'introduire dans Torganisation des

[l790] CHAPITRE VUI. S19

États, coDstitationnellement et de concert avec eux, les modifications que réclamerait Tintérét pablic. Les Belges avaient jusqu'au îi novembre pour se prononcer; ce délai expiré sans que les États des provinces eussent fait leur soumission, Tarmée autrichienne devait entrer dans le pays, et Tamnistie cessait d'être applicable à tous ceux qui persévéreraient dans l'insurrection. Ce dernier sursis répondait à celui qu'avaient aussi accordé les ministres médiateurs; il avait été fixé de concert avec eux par le comte de Mercy-Ârgenteau, ambassadeur d'Autriche à Paris, qui venait d'arriver à La Haye pour assister au congrès chargé de formuler les conditions de la restauration en Belgique ^ Le comte donna en même temps connaissance aux représentants des trois cours médiatrices, des concessions que Léopold avait promises à Reichenbacb, et qu'il subordonnait au cas d'une soumission volontaire. On les verra plus tard reproduites dans la convention du 10 décembre.

La déclaration impériale fut accueillie par les cris de fureur des exagérés du parti aristocratique. A Bruxelles, cette portion du peuple qui débordait le Congrès et les États de Brabant euxmêmes, la brûla au milieu de la Grand'Place, parodiant ainsi la condamnation dont le manifeste de Van der Noot avait été l'objet. Cet acte fut provoqué par la pièce suivante : < Nous, peuple « souverain du Brabant, à tous ceux qui ces présentes verront ou « lire ouïront, salut : Savoir faisons que rapport nous ayant été « fait que le prédit imprimé, contenant un vain étalage de mots « et de promesses, circulait dans les terres de notre domination, « avons résolu, après mûre délibération et en vertu de notre pou-

< voir souverain, de condamner cet acte de despotisme, comme

< nous le condamnons par ces présentes, à être lacéré et brûlé au « plus haut point du jour sur le grand marché de notre capitale, « M pied du chapeau de liberté; permettant de faire imprimer

< ee notre décret, et de l'afficher à lai perche dudit chapeau de « ttené, et où besoin sera. Ainsi fait et] délibéré à Bruxelles,

*li0mle de Mercy arriva à La Haye le 14 octobre, et les conférences comte S8.

320 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

« notre capitale, le 6 novembre 1790, de notre règne le second. <K Le peuple souverain de Brabant. »

On ne peut se figurer Texaspération de certains individus, qu en jetant un coup d'œil sur les pamphlets publiés à cette occasion.

Dans un de ces imprimés signé : k peuple belgique entier, il est dit que c le fiel et la fourberie ont dicté » la déclaration de Léopold, « de ce prince plus fourbe, plus impie encore que Joseph IL c II engage, ajoute- t-on, partout des brigands, des scélérats qu'il

< envoie contre nous;... il se fonde sur ce qu'il y a encore quel- « ques traîtres dans notre armée, même certains officiers d*un c certain rang, qui ne prêchent qu'un accommodement favorable. <K Mais qu'il ne se fonde pas sur une aussi faible ressource, car

< nous sommes bien résolus à tout prix de nous en défaire, de 4 les chasser, et de les pendre même, aussi bien que tous les « autres royalistes, si ces scélérats ne se convertissent sincèrec ment de leur trahison, et s'ils ne font un adieu éternel à leur € impiété, à leurs blasphèmes et à leur irréligion. »

Dans une autre pièce intitulée : Avis et sentiments d'un homme (pU ne prétend s'attribuer que le sens commun pour juger de la conduite de Pierre-Léopold, etc., on lit que x^e prince qui est représenté c affamé comme un loup, cruel comme un tigre » doit être « de toute nécessité, imbécile ou méchant au suprême c degré, un monstre de stupidité ou de cruauté ; » c'est c un fléau

< envoyé par le ciel, qui espère venir, au milieu des massacres

< et de la désolation, établir une autorité illégitime, détestable

< et maudite à jamais, mais qui ayant comblé la mesure de ses

< forfaits, recevra enfin la juste récompense de son impiété, c de son mépris pour les droits des hommes et les jugements de

< Dieu. »

Ces furieuses imprécations ne suffisaient pas à repousser l'ennemi. On tenta vainement, par les grands mots d'indépendance et de patrie, de réveiller l'enthousiasme des premiers temps de la révolution; les discordes civiles l'avaient tué. Le Congrès appela aax armes la population valide, assigûa de nouveaux lieux de réu-

[i790] CHAPITRB Vni.

nion aux volontaires, leur promit de notables avantages *; ces remèdes désespérés ne réussirent pas : découragés par Fessai malheureux qu'on avait fait de leur secours, les volontaires ne comparurent qu*en fort petit nombre, et la nation qui, Tannée précédente, s'était levée en masse pour défendre ses libertés attaquées, parut attendre avec résignation le sort que lui réservaient les événements.

La déclaration de Léopold laissait encore une porte ouverte aux négociations : elle autorisait les États des provinces, dès qu'ils auraient fait leur soumission, à envoyer des députations à La Haye, soit pour demander des éclaircissements sur la teneur même de la pièce, soit pour proposer « quelque moyen

< favorable de rétablir, sans effusion de sang, Tautorité légi-

< time; > TEmpereur promettait de ratifier fidèlement tout ce qui serait accordé par le comte de Mercy. Il fallait approprier aux circonstances du moment la politique à suivre, accepter comme une fatale nécessité la rupture du traité d'union, et non persister dans la voie lente et tortueuse où l'on était entré. La révolution en était venue aussi à ne faire que des concessions tardives.

Les États Généraux et le Congrès, renforcés par de nouveaux députés, se réunirent pour prendre en commun une dernière décision (iZ novembre). Deux séances se passèrent en discussions frivoles, ou du moins étrangères à la question qui devait concentrer l'attention de l'assemblée. Le danger était pressant, et la majorité continuait à montrer de l'assurance, de la satisfaction même *; cependant il n'y avait plus à se méprendre sur les intentions des trois puissances médiatrices. Un instant le comité

* Une proclamation du Congrès, du 10 octobre, promettait une rente viagère de 20 florins, aux recrues qui s'engageraient avant le 15 décembre, pour un terme de quatre années.

' « Arrivé hier le soir, et les États Généraux étant au Congrès, je m'y suis

< rendu aussi. Vy ai trouvé tous visages sereins : cela m'a étonné, et J'y ai appris

< ie suite qu'on croyait que le nombre des provinces décidées pour la guerre • sorpassanl l'autre, en était la cause, et l'aurait emporté. » Rapport d'un député de Tournai. Gachard, Documents politiques et diplomatiques, p. 389.

22f HISTOIRE DES BELGES. [l790]

diplomatique de rassemblée nationale de France avait eu la pensée d'intervenir, mais cette faible lueur d'espoir s'était bientôt évanouie. Malgré l'opposition d'une partie des députés de la Flandre, du Hainaut et de Tournai, l'opinion de ceux qui refusaient encore de donner une réponse déflnitive prévalut. Quatre députés* furent envoyés à La Haye (16 novembre) ; la note dont ils étaient porteurs n'était qu'un tissu de phrases vagues et obscures, où l'on distingue à peine l'intention qui l'a dictée et l'objet même de la demande. En résumé l'armistice était admis, mais on demandait un nouveau délai pour délibérer sur la déclaration de l'Empereur, et on manifestait l'intention de réclamer contre l'époque assignée dans cette pièce comme point de départ au rétablissement des constitutions.

Les exigences avaient bien grandi depuis le commencement des troubles. On ne s'attaquait plus seulement aux innovations de Joseph II ; pour satisfaire ces admirateurs d'un passé vieilli, il eût fallu mettre à néant les réformes si modérées, si sages, si utiles de cette Marie-Thérèse dont ils célébraient la piété, faire même rétrograder de deux siècles la Belgique qui avait marché eu dépit d'eux*!

Comme on devait s'y attendre, les démarches des députés belges échouèrent. Après de vains efforts pour obtenir du comte de Mercy une prolongation de terme, les ministres médiateurs répondirent qu'il ne restait plus au Congrès qu'à se soumettre (20 novembre). Ils insistèrent cependant encore auprès du plénipotentiaire autrichien, et sur un nouveau refus de retarder la marche de l'armée, ils < réservèrent à leurs souverains respectifs c telles mesures qu'ils jugeraient convenables. » Le comte de Mercy répliqua par une semblable réserve , et il déclara une dernière fois que les troupes autrichiennes entreraient en Belgique au jour fixé, < soit comme amies, aux conditions prescrites dans

1 Ce furent le comte de BaUlet, de Grave, Petiljean et de Bousies.

* On ne se contentait pas de rétablir tous les monastères ; on allait Jusqn^à projeter de dépouiller les acheteurs de bonne foi. Vrai Brabançon^ n*« 11 et i% des S5 septembre et 1" octobre.

[l790] • CHAPITRE VIII.

e la déclaration de l'Empereur, ou comme ennemies, en cas de c la moindre résistance. »

Ainsi i^instant solennel qui devait décider du sort de la révolotion belge, approchait irrévocable. Les quatre députés envoyés i La Haye furent de retour à Bruxelles, dans la soirée du U novembre. Depuis deux jours, les États Généraux étaient presque en permanence. La situation des membres de cette assemblée était horrible. La populace de la capitale, toujours plus exaspérée il mesure que le danger croissait, frémissait de rage à Tidée d'one restauration.

< La force paraissait inutile, l'adhésion simple au manifeste

< moralement impossible, d'autant plus que c'eût été le présage t infaillible du saccagement de Bruxelles et de la guerre civile la

< plus cruelle. On était éloigné des ministres; il était huit heures « du soir, et le terme fatal expirait à minuit. Au risque du blâme,

< de la 9»e même des membres des États Généraux, qu'un peuple

< immense, assemblé à six heures du soir, semblait menacer,

< il fut proposé que l'unique parti était de proclamer à l'instant « le troisième fils de Léopold, l'archiduc Charles, souverain de la « Belgique ^ »

L'élection se fit à onze heures de la nuit. L'archiduc Charles fut nommé grand due hér^itaire de la Belgique^ à condition que cette dignité ne pût jamais se confondre avec celle de chef de la maison d'Autriche, ou de tout souverain à qui ses autres états ne permissent pas de résider dans le pays et de le gouverner par lui-même, < la nation étant convaincue que l'origine de sa

< décadence et de ses malheurs est provenue de l'éloignement de « ses princes. »

On s'occupa ensuite du choix d'une nouvelle députation à envoyer à Vienne et à La Haye, et deux membres de l'assemblée * furent chaînés de se rendre auprès du maréchal Bender, commandant en chef de l'armée autrichienne, pour lui demander

* Rapport des dépatés de Toumaf. Gachard, Documents politiques et dipUmatiqm, p. 415.

* Durieux et Ronaventure, députés du Hainaut et de Tournai.

S|4 HISTOWI M» BIII4QBS. [îT»]

d'arréler la marche des troupes jusqu'à ce que TEmpereiir , prévenu de réiection de rarchiduc, eût fait connattre ses intentions.

Deux jours auparavant, au quartier général de Tarnaée du Congrès» s'était passée une scène curieuse et qui mérite quelques détails. Le 19 novemlmy Koehler fut ai4>elé au camp d*Andoy. Interrogé par le génétal en chef sur ce qu'on pouvait attendre de la colonne de Bouvigne, il répondit qu'elle ferait son devoir» et que lui-même comptait disputer chèrement le passage de la Meuse. Schœnfeld parut surpris de la déclaration de Kœhler^ et lui apprit qu'il l'avait fait venir pour donner des renseignensauls, sur l'état de l'armée» à une députation du Congrès dont Yan der Noot faisait partie. Appelé devant cette députation» Kœhler répéta ce qu'il avait dit au commandant en chef, puis on introduisit successivement la plupart des colonels du corps d'armée campé à Andoy ^

Le premier était un étranger à qui on demanda» de même qu'à tous ceux qui suivirent» dans quel état se trouvait son régiment. Pour toute réponse» il remit à Yan der Moot un écrit dont la conclusion était : « Que vu le découragement de son régiment en

< particulier, et de l'armée en général, qui diminuait tous les c jours pendant que celle de l'ennemi augmentait, et vu le peu

< d'espérance de succès, les gens du pays étant tous découragés,

< lui, comme étranger, ne se regardait point du tout obI%é de

< sacrifier son honneur et sa vie, dans la certitude d'une dé£adte « en cas d'attaque ; d'ailleurs» qu'il ne prétendait point agir en

< contradiction des propositions de sa cour et des puissances

< alliées; qu'en conséquence, il les priait de vouloir accepter sa

< démission, ajoutant que les sentiments de toits les officiers de « son corps étaient les mêmes, mais qu'il les avait empêchés de « signer cette représentation, pour qu'elle ne fut point considérée c comme un complot. » A force d'instances, on parvint à lui faire promettre qu'il engagerait ses officiers à retirer leur démission.

1 Tons ces détails et les extraits qui suivent sont tirés des Mémoirti mûUmim fur la campagne de Vamée bélgi^iÊê m 1730, p. Il» et soiv.

CHAPITHE VUI. 2S5

^ colonel qui suivit < allégua que son régiment se trouvait

^^Qs Qo poste où il ne pouvait se défendre, ayant la rivière à

^^; que Tennemi avait au moins 4,000 hommes devant lui ;

9^6 les seules troupes qui fussent à même de le soutenir avaient

ff A^^^^^ qu'elles partiraient ou mettraient bas les armes en cas

f rf *^*^^'*®» Q"^ '^ P^** ^^ confiance qu'il pouvait mettre, après

^ ^ ^els propos, sur le régiment qui devait le seconder, et la

positÎQQ critique dans laquelle son régiment se trouvait,

c ea^^^^^^ déterminé à donner sa démission et celle de tous les

jj' v^^^^înes d'escadron, ainsi que de plusieurs autres officiers. >

j^^ ^ put le faire changer de résolution, ^^^.^^^onel introduit le troisième, fut celui du régiment de Haii iil^x^^ répondit : « Messeigneurs, je ne connais rien d'aucun ^^^Yagement ni cabale dans le régiment que j'ai l'honneur de t i^ta^tnander; au contraire, il me donne les plus grandes assu- ^ rai^ces de sa bonne volonté pour faire son devoir devant l'en- « iiemi, et tout ce que je peux dire, c'est que vos seigueuries « peuvent compter sur le régiment de Hainaut. » Ce brave officier lut à peu près le seul qui tint un langage digne d'un homme d%onueiir.

Après lui, vint un autre qui déclara « que son régiment était

« en très mauvais état et totalement découragé; que lui-même,

< au nom de tous ses officiers, demandait sa démission et la leur;

€ et en cas qu'on ne voulût pas la leur accorder k même jour ^ leur

« intention était de partir le lendemainj sans attendre que le

« temps que l'Empereur avait accordé fût prêt à expirer ; qu'ils

c étaient tous citoyens, et avaient autant de droit de juger pour

« eux-mêmes que qui que ce fût; que leurs biens, leur honneur

« et tout ce qu'ils avaient en dépendaient; qu'il ne se regardait

« pas comme lié par aucun engagement ; qu'il était entré volon-

« tairement dans le service, et qu'il prétendait le quitter de

« même; qu'il était déterminé à profiter de l'ofTre de Sa Majesté

« l'Empereur. » Tout ce qu'on put dire, pour l'engager à revenir

de sa détermination, fut inutile.

Il convient de remarquer, pour l'éclaircissement de la conduite

226 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

des chefs militaires dans cette circonstance, que ce dernier colonel était une des créatures du général Schœnfeld , et que celui-ci défendit sa conduite, objet d un blâme mérité de la part de tous ceux qui entendaient d^aussi misérables excuses.

Le livre où nous puisons ces renseignements, y ajoute ceux qui suivent : c les commandants de ces différents r^iments étant « partis, le général Kœhler fit rapport au général en chef et aux c membres de la députation , que le jour précédent il avait visité

< la citadelle de Namur, qu'il avait été extrêmement surpris de « trouver dans un état absolument hors de défense; si quelqu'un « avait étudié de la mettre dans Fimpossibilité de nuire aux enne-

< mis, il avait parfaitement rémsi; car les canons étaient placés de c manière que si Tennemi venait par terre, il serait impossible de c ratteindre, ne pouvant tirer que dans Vair^ les batteries étant c construites, ou par ignorance ou par trahison, de façon que les « bouches des canons montés sur des affûts marins très bas, repose saient sur la barbette, les roues de devant suspendues. En c outre, ces batteries en barbettes exposaient trop les canonniers, c et celles-là étaient d'une construction si mince et si mal faite, « que chaque coup de l'ennemi les aurait percées d'outre en c outre. Observant à M. de Schœnfeld qu'il n'avait assurément « pas vu toutes ces défectuosités, il répondit qu'en effet, n'ayant <K pas été depuis longtemps au château, il n'avait pu les voir, mais « qu'en allant et revenant de Namur , il avait souvent regarrlé de c ce côté-là, sans découvrir aucun canon qui pourrait protéger la c retraite de son armée en cas de besoin... »

Schœnfeld avait rempli sa mission : paralyser la résistance de la Belgique, lorsque l'heure de la soumission aurait sonné pour elle; il ne lui restait plus qu'à aller réclamer à Berlin le prix de son ignominie. Au sortir de la conférence, il envoya sa démission au Congrès, lui disant « qu'il avait pu le servir avec honneur tant c que sa cause avait été avouée par les puissances les plus con- « sidérables de l'Europe, mais que dès que ces mêmes puissances c déclaraient d'une manière positive qu'elles ne s'en mêlaient

< plus, et qu'elles l'abandonnaient à lui-même, il devait le sup-

[l790] CHAPITRE VIII. 227

« plier de remettre Tannée dans d^autres mains *. » Kœhler, de son côté, réjoignit son corps d'armée, avec la conscience des désastres qni allaiept survenir.

Les deux députés envoyés au commandant de Tannée autrichienne, pour lui faire part de Télection de Tarchiduc Charles, arrivèrent à Namur le jour même où Tennemi devait avancer (22 novembre). Ils étaient porteurs d'une lettre du Congrès, qui mandait à Schœnfeld de repousser la force par la force, s'il était attaqué. Dès la veille, ce général avait abandonné le camp d'Andoy, pour se retirer derrière la Meuse. Les députés ne purent reinpiir leur mission, et se décidèrent, après plusieurs vaines tentatives pour traverser les avant-postes autrichiens, à envoyer au maréchal Bender les pièces dont ils étaient porteurs , ainsi qu'une lettre où ils lui dépeignaient sa responsabilité comme gra- Tement compromise, s'il ne suspendait pas sa marche.

Le jour où ils quittèrent Namur pour retourner à Bruxelles (23 novembre), les Impériaux se préparèrent à passer la Meuse. Les premiers chasseurs qui se montrèrent à la porte du faubourg situé sur la rive droite de la rivière, furent reçus à coups de fusil. Abandonnés de la plupart de leurs oflSciers, les soldats belges erraient à la débandade; mais beaucoup frémissaient d'indignation à Tidée d'abandonner, sans le défendre, le sol de la patrie à i ennemi; le peuple de Namur, animé du même sentiment, se joignit à eux, et le pillage de l'arsenal, qu'on n'avait pas songé h évacuer, lui fournit des armes. Une résistance un peu vigoureuse n'était pas impossible; elle eût rendu le maréchal Bender plus accommodant, et donné du poids aux représentations de la cour de Berlin contre les procédés arbitraires et irrégvliers ' du comte de Mercy. Schœnfeld n'en eut pas même Tidée; il persista à

* Ce sont les expressions dont s'est servi Schœnfeld , dans un mémoire Justi* flcatif qu'il adressa, le 17 décembre, aux États des provinces, et qu'il data de Yalenciennes, où il s'était retiré.

* Rfyumé des négociations, p. 3S7. Voir la lettre de Frédéric- Guillaume à Léopold, et les instructions adressées aux ambassadeurs prussiens à Vienne et à La Haye, md,, p. 361 et suiv.

2t8 HISTOIRE DBS BELGES. [i790]

éviter toole espèce de conflit , et continua son mouvement rétrograde, après avoir envoyé à Kœhler Tordre de se diriger vers Charleroi et Mons. En abandonnant Namur, où il laissa 180 pièces de canon de différents calibres, il faillit être mis en pièces par les habitants qu'exaspérait cette odieuse trahison. En de telles conjonctures, la bourgeoisie recula devant une lutte qui pouvait avoir de fâcheuses conséquences pour la ville, et se joignit aux États; des députés furent envoyés au maréchal Bender, et une capitulation (25 novembre), conclue sur les bases de la déclaration de TEmpereur, livra Namur aux Autrichiens.

Cette défection, dont le Congrès se plaignit amèrement S fut le coup de mort pour la république; l'ennemi allait désormais arriver à Bruxelles, sans rencontrer d'obstacles. Mais pouvait-on raisonnablement s'étonner que la province de Namur, laissée k ses seules forces, eût déserté une cause irrévocablement condamnée?

Schœnfeld ne fit de préparatifs de défense sur aucun point, et arriva à Anderlecht (26 novembre) avec quelques bataillons désorganisés. Kœhler, au contraire, effectua sa retraite en bon ordre, et ramena à Mons environ 6,000 hommes (27 novembre). Ce fut là qu'il reçut l'ordre de prendre le commandement en chef des débris de régiments qui formaient encore l'armée de la république, et de se rapprocher de Bruxelles avec sa colonne. Le Congrès ouvrit un peu tard les yeux sur la conduite de Scbœnfeld dont il accepta la démission , en lui laissant la liberté de se retirer. Schœnfeld parut surpris de cet acte de générosité ', et se

1 Elle inspira à Gérard la boutade suivante : « Les personnes versées dans

■ rhistoire remarquèrent que, du temps de PhiUppe II, c'étaient les provinces c wallonnes qui, les premières, avaient renoncé à Tunion et avaient par là été i cause que les autres provinces catholiques n'avaient pu acquérir leur Uberté,

■ et que les États de Namur justiflaient un ancien proverbe, qj^Hl ne faut jamais c se fier à un WaUon. » Journal des troubles^ t. VII, p. lli.

* « On ne comprend pas ici (à Bruxelles) la conduite du général Schœnfeld, qsi • a rendu une ville comme Namur, sans la moindre résistance, contre le vobu f même du peuple. D'ailleurs il paraît inexcusable, en ce qu'il a fieiit une tjrès < mauvaise retraite, sans indiquer à son armée un point de réunion et de raltie-

[i79û] CHAPITRE VIII. f»

dirigea vers les frontières de France. Arrêté par les paysans de Qaiévrain» il ne dut qu*ii Tinterrention de Kœhler de pouvoir arriver jusqu'à Yalenciennes.

Ce dernier quitta Mons après deux jours de repos (30 novem» bre). A Braine-le-Gomte il trouva Tordre de se rendre sans retard ï Bruxelles, et de laisser les instructions nécessaires pour la direction de sa colonne. L*enneini était aux portes de la capitale, et les États de Brabant venaient de recevoir une dépêche du narécbal Bender, qui les sommait de suivre Texemple de la province de Namur; il réclamait une réponse claire et prompte. Les nouvelles de La Haye étaient désespérantes. Encouragé par les faciles succès des troupes impériales, le comte de Mercy ne voulait rien entendre, et refusait de reconnaître Télection de l'archidac Charles. Les représentants des cours médiatrices contiaaaient à protester de leur dévouement aux intérêts de la Belgique ; ils regardaient cette élection comme un biais excellent pour gagner du temps ^, mais il n*était pas en leur pouvoir d*arrèler la marche des Autrichiens. D*un autre côté, Tarmée se fondait avec une effrayante rapidité, et les États Généraux, après avoir vainement décrété leur translation à Gand , désespérant de la cause de la révolution, s'étaient dispersés.

Placés entre la crainte d'exposer Bruxelles aux horreurs d'une ville emportée d'assaut, et les clameurs d'une populace hostile à tout accommodement, d'une populace dont ils avaient encouragé les fureurs, les États de Brabant ne savaient que résoudre '.

< ment, en abandonnant ses magasins et son artillerie, tandis qu*il avait vingt- « qiatre heures pour.évacaer, et qu'il était certainement le maître de se pre-

• curer beaucoup plus de temps. Il a lui-même si bien senti ses torts que» quand « on lui a annoncé sa démission, il a demandé si la commission des députés se « bornait à cela, et s'il conservait sa lU>erté. » Rapport des députés du fiainaut, dans Gacbard, Doewmnts poUtiqftes tt dipIamaftgfiMS, p. 434.

* Rapport des députés du Hainaut, dans Gachard, Documents 'poUtiqv^s et éUpUh MAtifues, p. 431.

I « Les députés des États de Flandre annoncent Tétat de désordre et de oonfti-

• slmi qui règne dans tous lee corps politiques à BmxeUes, les convulsions do

• peuple, les craintes que l'on a qu'il ne se porte à des extrémités, les prétea*»

• Uons de l'armée et la nullité des finances, enfin la position désespérée dM

S30 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

Kœhler, consulté sur les chances d'une défense» répondit avec franchise que la chose lui paraissait impossible, et que la résistance n'aboutirait qu'à autoriser les excès de Tennemi. Les États se décidèrent en conséquence à faire leur soumission (S décembre), et le lendemain les Autrichiens entrèrent dans Bruxelles. Yan der Noot \ Yan Eupen et les personnages les plus compromis, se hâtèrent de chercher un refuge à l'étranger.

Kœhler se retira sur Gand , avec un fôible corps de troupes. A Alost, il rencontra des députés que les États de Flandre envoyaient au maréchal Bender, pour convenir d'une capitulation. Les articles en ayant été fixés, on procéda au licenciement qui s'effectua sans désordre, et le général regagna sa patrie. Le 7 décembre, les Impériaux firent leur entrée solennelle dans Gand ; la soumission de la Flandre compléta celle du pays.

Après une détention de sept mois dans la citadelle d'Anvers, Yan der Mersch avait été transféré à Louvain puis à Tournai (10 et 27 novembre). H ne fut définitivement rendu à la liberté, que le jour où l'ennemi s'approcha de cette dernière ville. Quoique compris dans l'amnistie accordée à tous ceux qui avaient déposé les armes avant le SI novembre, Yan der Mersch crut prudent de se réfugier momentanément à Lille, d'où il envoya sa soumission au comte de Mercy. Il revint à Menin, son lieu natal, quelques semaines après.

Les conférences de La Haye étaient restées suspendues par suite du refus d'un nouveau délai. Il y eut un échange d'explica-

« affaires publiques. Us vont plus loin : ils disent que les États de Brabant « restent dans leur irrésolution, parce que, quelque parti qu'ils prennent, ils

• ont à craindre d'une part le peuple, d'autre part Tarmée, et d'une troisième

• part les Autrichiens. • Extrait d'une lettre écrite, le 29 novembre, par deux députés du Hainaut envoyés à Grand, dans Gachard, Documents poUtiques et (itptomatiques, p. 435.

1 Depuis quelques jours la popularité de Van der Noot baissait singulièrement. Le 24 octobre, l'annonce qu'il honorerait, le lendemain, le spectacle de sa présence fut, contre la coutume, accueiUie en silence, et le directeur ne retira qu'une assez mince recette d'une représentation dont les précédents l'autorisaient à espérer beaucoup.

[i790] CHAPITRE VIII. 231

lioas» OÙ semble percer le désappointement qu'éprouvèrent les ministres des cours médiatrices, de la facilité avec laquelle la restauration s'était effectuée \ Les négociations recommencèrent, et, le iO décembre, fut signé un traité destiné à clore la révolution. Les trois puissances alliées garantirent la souveraineté de la Belgique à l'Empereur. Celui-ci, de son côté, promit de nouveau de n'exclure de l'amnistie < qu'un petit nombre d'in- « dividus qui, par leur propre faute, s'étaient mis dans la malheu-

< reuse position de ne pas mériter ce pardon général, » et de maintenir les constitutions « dont la jouissance avait été assurée

< respectivement, par les actes d'inauguration de l'empereur « Charles VI et de l'impératrice Marie-Thérèse. »

Ainsi se serait accompli le désir des cours de Londres et de La Haye, que la Belgique fut replacée au point où elle se trouvait ati début de la domination autrichienne. Heureusement Léopold ^'j refusa; sa ratification stipula seulement le maintien des constitutions telles qu'elles existaient avant le règne de Joseph II, et devint une cause de nouvelles complications avec les puissances étrangères, et surtout avec la Hollande.

P^ le traité de La Haye, l'Empereur fit aussi les concessions promises à Reichenbach, quoique la soumission n'eût pas été volontaire. Elles méritent d'être connues, car elles sont l'apode de la révolution belge.

^'£iiipereur s'engageait :

^"^ A révoquer tous les édits relatifs à la discipline en matière ^'ésîastique ;

^ A remettre, en ce qui concernait l'université de Louvain, toutes cboses sur l'ancien pied, se réservant toutefois de surseoir * 'exécution des ordonnances qui obligeaient d'y prendre les P^des académiques;

A employer < à des usages pieux les plus analogues que ^ P^^sit)ie aux intentions des fondateurs, » les revenus des biens ^ ^oiivents supprimés et qu'il était impossible de rétablir;

«Voir

Ces pièces dans le Résumé des négociations, p. 372 et suiv.

SSS HISTOIRE 1>BS BELGES. [iTW]

if" A ne jamais lever de milices ou recrues forcées que du consentement des États, promettant que « en aucun temps il ne c serait question de conscription militaire, ni directement ni

< indireciement ; »

5"" A ne lever aucun impôt c sans Taveu et le consentement des « États; »

6"" A. décréter Tinamovibilité des juges supérieurs» et à confirmer irrévocablement ce que la constitution de chaque province avait établi sur ce point ;

V A remettre en vigueur un diplôme de Tempereur Charles VI, qui accordait aux conseils de justice le droit de présenter trois candidats pour les places vacantes ;

8® A consulter les États et les tribunaux sur toutes les lois d*un intérêt général , et notamment sur celles qui pourraient contenir des modifications aux tarifs des douanes ;

9® A attribuer c à une délégation du tribunal supérieur, dans « chaque province, » la connaissance des ordonnances pénales en matière de douanes;

iO^ A rétablir < l'organisation du gouvernement et de la « chambre des comptes, sur le pied qui subsistait sous le règne

< de Marie-Thérèse, nommément en ce qui concernait les con-

< seils d*État, privé et des finances;... »

11"* A replacer c sous les ordres et la dépendance des gonve^ c neurs généraux, » le ministre plénipotentiaire et le commandant général ;

i^ A entendre les États sur les réformes à apporter dans Fadministration de la justice, et à < ne rien altérer à l'ordre des

< juridictions sans leur aveu préalable. »

L'empereur promettait encore, pour le cas où il se présenterait, dans l'exécution « des stipulations constitutionnelles, des cas

< douteux, sujets à des interprétations difficiles, » de s'en rapporter à la décision d'arbitres nommés par lui et les États.

Après la malheureuse issue de la révolution belge, un semblable résultat n'était pas à dédaigner. On n'exclut de l'amnistie que les individus dont la présence eût été, dans les premiers

[fxao] caAPiTRS vni.

temps de la reetanration surtout, une cause permaoeute de troubles. L'archevêque de Malioes n'émigra poiut, et le gouvernement se contesta, pour toute vengeance, de le forcer à chanter un Te Oeum \ et de lui imposer une rétractation qui dut singulièrement eoMer k son amour-propre. La plupart des Yonckistes rentrèrent dans le pays, à la suite des Impériaux dont ils s'étaient faits, en désespoir de cause, les utiles auxiliaires.

Le rétablissement de la domination autrichienne en Belgique parut n'émouvoir en France que les républicains. Les Révolutions de Paris de Prudhomme * et les Révolutions de France et de Rrabam de Camille Desmoulins, déplorèrent vivement l'impassibilité du gouvernement de Louis XVL II y eut aussi aux Jacobins, quelques jours avant la capitulation de Bruxelles, une discussion fort animée. Carra et Desmoulins soutinrent que la France avait droit et intérêt à intervenir dans les conférences ouvertes à La Haye; mais les constitutionnels qui formaient encore la majorité, et qui sentaient qu'un refus entraînerait la guerre, les repoussèrent rudement \ Dans l'assemblée nationale, la question ne fut pas même soulevée; les Vonckistes comptaient sur la restauration pour (aire prévaloir leur idées, et ils possédaient toute la confiance du comité diplomatique \

1 On fit choix à dessein du 12 décembre, jour anniversaire de l'évacuation de Bruxelles par les Autrichiens. Le lendemain, « on Ota, dans Téglise de Sainte- Gadule, Tautel doré qui y avait été dressé quelque temps après la révolution. On avait dit, lorsqu'on le dressait, qu'il resterait dressé Jusqu'à la prise de la ville de Luxembourg. La prophétie ne fut point heureuse, puisqu'on Tôta après qu'on eut chanté le Te Deum pour la reddition de Bruxelles et des autres villes et provinces des pays-Bas. » Journal des trovhleSf t. VII, p. 817.

* Prudhomme appréciait sainement notre positign lorsqu'il disait : « Ce qui a perdu les Belges , c'est leur aveugle confiance dans les rois et dans leurs ministres. Au lieu de n'avoir d'espoir que dans leur propre vertu, ils ont recherché l'aUiance des cours, et, comme ils devaient bien s'y attendre, ils ont été indignement joués. » Révolutions de Paris, n* 78 du 4 décembre. > «M. Carra, enragé du premier ordre, lisons-nous dans une lettre à Kannitz, a été témoin de la fin de la révolution, et s'en est allé déclamer à son club contre l'emploi des forces militaires et l'usurpation des souverains. Quoique ce soit la morale du jour, il a été sifllé. » Archives de VÉtat,

* Camille DesmouUns, dans le n* 51 des Révolutions de France et de Bràbant,

HIST. Dtfi BKLGIS, T. I. 16

234 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

Cette neutralité fut peut-être une faute, même dans le système des partisans de la paix. Si le gouvernement français, appuyant la demande des États Généraux de Bruxelles, avait tenté d'intervenir dans les négociations, cette démarche seule eût rendu quelque conGance aux patriotes belges; tandis que la facilité avec laquelle s'effectua la restauration aux Pays-Bas donna à rAutriche une opinion exagérée de ses ressources , la trompa sur la résistance de la révolution française, contribua à la jeter;dans la première coalition % et détermina ainsi une rupture que les amis de la monarchie constitutionnelle auraient voulu prévenir.

La restauration à Bruxelles fut le signal d*un mouvement semblable qui s'accomplit à Liège peu de jours après.

nous apprend que Mirabeau fut accusé par Gorsas d avoir reçu 100,000 écus du comte de Mercy, et que le grand orateur jugea l'inculpation digne d'un démenti qu'il donna à la tribune des Jacobins.

1 « Que me fait, à moi, disait Camille Desmoulins, le catholicisme, ou, si l'on « veut, le fanatisme des Belges? C'est leur républicanisme que Je regarde, dont « la ruine entraînera celle du nôtre. C'est contre notre liberté qu'on fait la N guerre dans le Brabant. » Révolutions de France et de Brabant, d* 43.

Ouverture de la session des États. — Premier dissentiment. — Mandement de la chambre impériale du 27 août, 1789. — La médiation de la Prusse demandée. — Émeute du 7 octobre. — Le déhottatoire, — Les Points /onéUtmeniaux. — Kecez du 12 octobre. — Mission de Fabry à Berlin. — La médiation promise. — Soumission conditionnelle. — Conférences d'Aldengoor. — Les Prussiens à Liège. — Sentence du 4 décembre. — Défense de la cour de Berlin. — Difficulté relative à la composition des Vingt- Deux. — Hoensbroecli refuse l'arrangement offert par la Prusse. — Départ des Prussiens. — Situation des finances à Liège. — Organisation de l'armée. — Opérations militaires. — Affaires des 23 et 27 mai 1790. — Mesures révolutionnaires.

— Renouvellement du conseil de la Cité. — Nouveau mandement de Wetzlaer. — Combat de Zutendaal. — Négociations pour unir les provinces belges et le pays de Liège. — Conférences de Francfort. — Propositions du 13 septembre. — Négociations. — Rupture des conférences. — Mission de Rejnier à Paris. — Dernières démarcbes auprès de la cour de Berlin. — Affaire de Yisé.

— Soumission des Liégeois. — Les Autrichiens à Liège.

Avant son départ, Hoensbroech avait fixé au 31 août 1789 Touverture de la session des États. Ils se réonirent au jour indigné, et s'occupèrent d'abord de Tobjet signalé ii leur attention par le prince : < le soulagement particulier de la partie la plus c indigente du peuple. » L'état primaire avait déjà renoncé à ses exemptions ; le clergé secondaire , c'est à dire les membres de cet

236 HISTOIRE DES BELGES. [i789]

ordre qui n*élaient pas représealés aux États, suivit ce généreux exemple, et la question avait fait un grand pas. Pour le reste , il fallait patienter, une refonte des impôts étant une œuvre longue et difficile, et le chapitie proposa (31 août) seulement a d*aboIir c ceux qui pesaient plus particulièrement sur la classe la plus c indigente, et de cheicher les moyens de remplir le déficit que c cette abolition occasionnerait, de la manière la moins onéreuse « à la majeure partie de la nation. » Une autre question également grave était celle de la Constitution même, qu'il s'agissait tout au moins de remanier. Ici on ne pouvait encore que décréter un principe, et Tétat primaire proposa de déclarer que les représentants du pays voulaient rétablir cette constitution dans son ancienne forme, et confiaient à une commission composée de députés des trois ordres le soin de rédiger « une Paix solennelle, « qui rappellerait toutes les précédentes, qui corrigerait tous les <c abus quelconques que le changement des circonstances pouvait tf y avoir introduits, et qui assurerait à jamais la liberté et le € bonheur de la nation liégeoise. » L'état noble se rangea avec empressement à Tavis du clergé; l'état-tiers aussi, mais en réclamant l'établissement « d'une imposition unique payée indistinc- « tement par tous, et qui obligeât chacun en proportion de ses c facultés ; » quant à la seconde question, tout en adoptant l'idée de raffermir par une paix nouvelle la constitution du pays, il croyait que < ce grave et nécessaire ouvrage devait être consommé par « tous et être le résultat de la volonté générale (1"^' septembre). > On voit ici percer le dissentiment qui divisait aussi les révolutionnaires belges. Les deux premiers ordres réservaient la réformation de la constitution aux États tels qu'ils étaient organisés; sans le dire en termes précis, le tiers voulait introduire dans leur eiganisation <les modifications qui en eussent fait une espèce d'assemblée nationale, ce que les deux ordres privilégiés ne voulaient pas plus à Liège qu'à Bruxelles. Cette intention se révèle plus clairement dans un autre recez du tiers-état, daté du même jour que le précédent, et par lequel les membres qui le composaient déclaraient renouveler les alliances conclues etitre la Cité

[im] CHAPITRE IX.

et les petites villes : on se proposait d'appeler à délibérer sur cette réformation < la nation entière, qni seule pouvait consommer ce t grand ouvrage, dont on devait enfin faire disparaître Taristocra- < tie qui Tavait trop longtemps écrasée ^ »

Uesprît qui avait dicté cette résolution dénote une recomposition complète de Tordre, et en effet Tabrogation du système calqué sur le règlement de 1684 avait amené le renouvellement des conseils communaux 9 et ouvert le corps du tiers-état aux hommes de la révolution. Le dissentiment sur une question aussi grave itait, entre les trois ordres, un germe de division, qui allait se développer et grandir sous Faction des difficultés survenues du debors.

Après s'être prononcée en faveur du prince, la chambre impériale avait ensuite incliné vers les patriotes, et plusieurs fois décidé en leur faveur, notamment dans la cause des douze citoyens décrétés de prise de corps pour tentative de sédition. Le mouvement du 18 août changea de nouveau ses sentiments, et nn oandement rendu quelques jours après (37 août) en fut la preuve : il condamnait en termes sévères ce qui s'était fait à Liège, ordon* oait de rétablir toutes choses dans l'état où elles se trouvaient auparavant et de poursuivre criminellement les auteurs de la sédition; les princes directeurs du cercle de Westphalie, c'est h dire le roi de Prusse comme duc de Clèves, l'électeur Palatin comme duc de Juliers, l'archevêque de Cologne comme princeéréque de Munster, étaient chargés d'exécuter ces ordres, et invités à prêter aide à Hoensbroech contre des sujets rebelles.

Hoensbroech affirma être complètement étranger à la mesure. La révolution liégeoise avait retenti au dehors, et toutes les précautions oratoires ne pouvaient dissimuler la violence exercée sur le prince-évêque ; cela suffit pour expliquer l'intervention des juges deWetzlaer. Toutefois il est certain, qu'à l'insu peut-être de Hoensbroech y son agent auprès d'eux eut soin d'exagérer le

^ La pièce a été imprimée sous le titre de RenouveUement de VaUiance faite entre Ia Cité de Uêge, et toutes les villes du pays de Uége et comté de hooz.

238 HISTOIRE DES BELGES. [l789]

caractère déjà assez grave des faits, et contribua à provoquer la réaction dont les Liégeois furent les victimes. Entraînés par le courant des idées, les hommes politiques de l'Allemagne avaient généralement applaudi aux progrès de la philosophie et à ses plans d'amélioration sociale; mais quand ils virent ces plans aboutir à des émeutes — il y en eut jusque dans les provinces rhénanes — leur sympathie se refroidit brusquement, et l'invitation de la chambre impériale aurait été aussitôt acceptée, si, parmi les trois princes directeurs, il ne s'en était trouvé un dont les intérêts ne concordaient pas avec ceux des deux autres. L'électeur palatin et surtout l'archevêque de Cologne, prince autrichien, voulaient exécuter immédiatement; mais cela ne faisait pas le compte du cabinet de Berlin, qui avait presque rompu avec la cour de Vienne, et montrait au contraire pour cette exécution une vive répugnance. Â Liège, où résidait un ministre prussien, le baron Senfft de Pilsach, connu par ses rapports amicaux avec les chefs de l'opposition, on eut connaissance de ces tiraillements, et le tiers-état proposa (26 septembre) de réclamer la médiation de Frédéric-Guillaume IL L'état noble consentit; l'état primaire soutint que ce serait manquer aux égards dus aux autres princes directeurs, et à son tour il proposa (29 septembre) de faire des démarches auprès de tous les trois, pour obtenir la suspension des mesures d'exécution. Le tiers insista (l""*^ octobre), mais le clergé tint ferme, et le vote uniforme des trois ordres faisant défaut, il fallut se contenter de solliciter la médiation au nom de deux.

A ces premières causes de discorde s'en ajoutèrent d'autres moins importantes , mais qui provoquèrent de maladroites mesures d'intimidation, et l'intimidation porta ses fruits. Des membres de l'état primaire, irrités ou effrayés, abandonnèrent le pays, et l'émigration prit de plus grandes proportions après rémeute du 7 octobre. Cette émeute eut pour prétexte le partage des capitaux qu'un prince bienfaisant, Georges-Louis de Berghes, avait laissés aux pauvres de la Cité, et dont le revenu leur avait été jusqu'alors distribué par les soins des curés. La situation se

compliqua du conflit de la garde patricienne et de la garde bourgeoise.

Cette garde bourgeoise s'était organisée le lendemain de la révolution ; mais bientôt vint se placer à côté d'elle un autre corps de volontaires à pied et à cheval, mieux armé, mieux équipé ^ , et dont le nom : garde patricienne, indique Torigine quelque peu aristocratique. La jalousie assez naturelle d'un de ces corps contre l'autre éclata à propos de l'intervention de la garde patricienne dans l'émeute; une collision eut lieu, et cette garde eut un homme tué et plusieurs blessés. La tranquillité fut ensuite rétablie; néanmoins ce déplorable événement accrut la terreur, et pendant quelques jours l'émigration fut considérable. Sous Fimpression de la peur qui les poursuivait, ces fuyards exagérèrent la situation, et fournirent un nouvel aliment aux journaux étrangers qui défendaient la cause du prince-évêque. Liège fut dépeint comme livré à toutes les horreurs de la guerre civile et au choc des passions les plus désordonnées ; les gouvernements de l'Allemagne se confirmèrent toujours davantage dans l'idée qu'il fallait se hâter d'étouffer un foyer révolutionnaire prêt à s'étendre sur tout l'empire, et la chambre de Welzlaer se fit l'organe de ces terreurs, en réclamant avec plus d'instance l'exécution de son mandement du 27 août. La pièce, qui porte le nom de déhorta" Urire, est de trois jours seulement postérieure à l'émeute (10 octobre).

Le dissentiment entre le tiers-état et les deux ordres privilégiés sur la question constitutionnelle se reproduisit à l'occasion des principes à décréter. La commission instituée par les États avait confié à Donceel la rédaction du projet ', qui fut intitulé Points fondamentaiirX et contenait treize articles : rétablissement dans

* Dans les mémoires inédits d'an contemporain, nous lisons que la garde bourgeoise n'avait pas d*uniforme, et que la garde patricienne en avait un aux couleurs de la ville : habit écarlate, veste et culottes jaunes. De Ghestret commandait les fantassins, le comte de Lannoy les cavaliers.

* La minute de cette pièce est de sa main ; nous Tavons trouvée aux archives de la province dans les registres du tiers-état.

MO HISTOIRB DES BELGES. [iTffir]

toute sa pureté de la paix de Fexhe et de celle des Vingt-Den, réintégration des citoyens dans le droit de choisir leurs magis^ trats et leurs représentants, établissement d'un système d'impAts proportionné aux facultés des contribuables, abolition définitive des 40 patars et de toutes exemptions pécuniaires, abolition des privilèges et monopoles, égalité des citoyens devant la loi, réfome du tribunal des États réviseurs, suppression avec indemnité des droits féodaux reconnus nuisibles au peuple, réformation des abus introduits dans les tribunaux et dans l'administration des revenus publics, fixation des charges que la dîme devait suppor* ter selon les canons du concile de Trente.

Ces demandes étaient raisonnables sans doute ; elles le sont du moins à nos yeux; mais il faut tenir compte de l'époque où elles se produisaient, et plusieurs d'entre elles ne devaient pas être accueillies sans résistance par les deux ordres privilégiés. Le tiers-état, ayant adopté le projet de la commission (27 septembre) où il avait la majorité, ordonna de le communiquer au clergé et à la noblesse, pour en faire ensuite un recez qui pût être soumis à la sanction du prince. Sans repousser ouvertement l'égalité des citoyens devant la loi, la suppression de certains droits féodaux et les réformes à introduire soit dans Tordre judiciaire, soit dans l'administration des finances, l'état noble montra peu de) disposition à les accepter, et en demanda le renvoi à un comité pour en faire un nouvel examen. L'état primaire fut plus franchement bas-» tile. II reconnut (2 octobre) le tort qu'avait eu le prince de réclamer l'omnipotence en matière d'édits deSpolice, le droit de la Cité à réclamer l'abrogation du règlement de i684, la nécessité d'un système d'impôts sur les bases proposées, etc.; mais il repoussa l'égalité des citoyens, comme contraire aux lois du pays et de l'empire, et se joignit à la noblesse pour demander qu'on renvoyât à un comité Texamen des questions sur lesquelles elle avait réservé son vote.

Le tiers-état reconnut sagement la nécessité de quelques een^ cessions, afin d'obtenir un recez qui pût être soumis à la sanction du prince. Tel fut celui du 13 octobre, qui comprenait ceux des

Points fondcmmtaux admis par les trois ordres : la restitution aux bourgeoisies du droit de choisir leurs magistrats et leurs représentants à rassemblée des États, ce qui emportait TabrogatioB de Todieux règlement de 1684, Tabolition des exemptions^ pécuniaires et Tégalité de tous dans la répartition de Timpôt, le pouvoir de € porter des lois générales quelconques soit en matière c de justice, soit en matière de police » réservé aux États sous la sanction du prince, étaient assurément des conquêtes asses précieuses, pour qu'on se bâtât d'en prendre acte. Hœnsbroech refusa de sanctionner le recez (15 octobre), montrant ainsi qu*il n'y avait pas à faire fond sur sa sincérité; plusieurs chanoines tréfonciers ayant quitté Liège après Témeute du 7 , il prétexta, pour expliquer son refus, le petit nombre de ceux qui avaient voté, la violence et la peur qui dominaient dans ks délibérations y et il ajouta qu'il ne tenait pas non plus les États pour légalement eompasés et assemblés^ faisant allusion à la manière révolutionnaire dont le tiers s'était reconstitué. L'assemblée répondit, on répliqua, et cette correspondance, toujours plus aigre, aboutit à cette déclaration du prince : il était décidé à attendre que les princes de l'empire, indignés d'une sédition injustifiable et ne pouvant tolérer des attentats de ce genre^ eussent par la force militaire rétabH tordre ancien; il se réservait seulement alors d'examiner ce qu'il convenait de faire en faveur de ses bons et ûdèles sujets.

D'un autre côté, tout espoir d'obtenir de la chambre impériale h révocation de ses rigoureuses sentences avait disparu, et son dernier mandement, notifié officiellement au conseil de la Cité le 15 octobre, ne lui accordait que dix jours pour obéir. Il ne res* tait qu'à se couvrir de la médiation de la Prusse. Fabry, qui était depuis longtemps en rapports avec Dohm, le représentant de cette puissance auprès du cercle de Westphalie, et même avec Hertzberg le chef du cabinet prussien, fut chargé par deux des trois ordres des États et par le conseil de la Cité de se rendre à Berlin, afin de donner plus d'activité à la négociation. Il quitta Liège le 18 octobre, et arriv^ à sa destination le 28. Il était d'avance â peu près certain do réussir dans une mission dont

l'objet coïncidait avec les vaes de la cour de Prusse, et fut parfaitement accueilli par Hertzberg. Appréciant toute Timportance de cette négociation, Hoensbroech tâcha de la contrarier en écrivant au roi, et ne réussit pas. Fabry obtint de Frédéric-Guillaume II une audience assez longue, puis il revint à Liège (16 novembre), un mois après son départ, rapportant une déclaration offideUe et une promesse verbale. Dans la première, la cour de Berlin disait ne pouvoir échapper à la nécessité d'exécuter les ordres de Wetzlaer, et engageait les Liégeois à ne pas s'opposer à l'entrée des troupes exécutrices; mais, en leur demandant de se soumettre, on le faisait en termes généraux, sans parler du rétablissement de l'état de choses antérieur au 18 août, et en outre on promettait de travailler à amener un accommodement et une pacification générale et convenable à toutes les parties intéressées. La promesse verbale précisait ce que l'engagement écrit avait de vague : la Prusse promettait, si ses conseils étaient suivis, de procurer l'abrogation définitive du règlement de 1684.

Ainsi la Prusse accordait sa médiation. Mais, pour être fructueuse, son intervention devait être isolée, et les mesures dès lors furent prises pour laisser en dehors de l'exécution au moins un des deux autres directeurs, l'archevêque de Cologne, princeévéque de Munster. Avant d'en dire le résultat, exposons les démarches qu'il fallut faire, pour obtenir la soumission préalable des Liégeois.

Cette soumission n'était pas douteuse de la part de l'assemblée des États; elle l'était de la part du conseil de la Cité. Il y avait ici bon nombre de têtes inflammables et peu judicieuses, qui ne voulaient ni comprendre la nécessité de quelques concessions, ni entendre au rétablissement de Hoensbroech. Le parti révolutionnaire, primitivement composé de soldats disciplinés obéissant à un mot d'ordre, formait maintenant deux camps : dans l'un, les hommes sages qui voulaient maintenir les traditions historiques, et se contenter d'améliorer la constitution ^; dans l'autre, les carac-

> Plus lard ce fut aussi là un des grands reproches qu'on adressa à Fabry et à

tères ayentnreux qui regardaient le chaDgement radical opéré en France, comme le seul moyen d*asseoir sur des bases solides les ioslitutions politiques du pays. Ceux-là dominaient dans le tiersétat, ceux-ci dans le conseil de la Cité, d*ou souvent ils imposèrent leurs volontés aux autres villes et même à rassemblée provinciale.

Au reste les systèmes défendus à rhôtel de ville n'étaient rien auprès de ceux qui prévalaient dans le marquisat de Francbimont, devenu la grande place d'armes du parti avancé. Ce n'est pas que les opinions de ce parti fussent celles de la majorité des habitants; mais ses chefs, hommes de résolution, surent mettre à profil Tanimadversion d'un quartier dont Spa faisait partie, contre les violences du gouvernement dans la querelle relative aux maisons de jeu. De ce quartier vinrent les premières cocardes patriotiques et plus tard les propositions radicales, quand, sous Hnfluence de Fabry et de ses amis, la Cité se montra favorable à une transaction. Les choses en vinrent à ce point que le marquisat de Franchimont se sépara du reste de la principauté, organisa un Congrès particulier, s'attribua la disposition du produit des impôts perçus dans le district, et prétendit traiter de puissance à puissance avec les États.

Avec cette attitude prise par le parti avancé, il n'était pas aisé d'obtenir la soumission réclamée par la Prusse, quoiqu'elle ne fût, comme on l'a vu plus haut, ni illimitée, ni conforme aux volontés de la chambre impériale. Cependant il fallait se hâter : à l'expiration du délai accordé, le ministre de l'archevêque de Cologne, le plus ardent des trois princes directeurs, avait proposé à ses deux collègues de se réunir pour concerter les mesures militaires k prendre, et il ne discontinuait pas ses instances ; de

ses amis, et ils ne désavouèrent Jamais leur système : « Pour ma part, écrivait i Bassenge en 1793, je dirai franchement : ceux qui auraient proposé en 1790, « à Liège, d'abolir tout à coup les trois ordres, n'eussent été que des insensés ou « des contre-révolutionnaires. Je rougirais et croirais mon nom déshonoré dans « la postérité, si j'avais pu appuyer une motion de cette extravagance ■ J. N. Bassenge de Liège à PtiMtcoIa Chaussard, p. 146.

su HISTOIRE DES BELGES. [i7d9}

Wetzlaer même, Tagent des patriotes conseillait la soumission, Texigeàt-on sans réserves ; dans le pays enfin plusieurs villes, sur* tout celles du comté de Looz exposé aux premiers coups de Tennemi, se disposaient, assurait-on, à faire paritian au mandement. Les patriotes néanmoins avaient peine k admettre que les circonstances fussent aussi urgentes. Ils espéraient toujours que la Prusse, en voyant la restauration près de s'effectuer, prendrait des allures plus décidées, et ils voulaient attendre. A Liège , comme à Bruxelles, on se Taisait d'étranges illusions sur le compte de cette puissance; le moment de rompre ouvertement avec PAutriche n'était pas venu pour elle, et du reste il ne devait pas venir.

Les sages conseils finirent par l'emporter, et les États d'abord, puis le conseil de la Cité (18, 19 et 21 novembre), votèrent la soumission aux conditions suivantes, qui supposaient la conclusion d'un arrangement avec Hoensbroech : retraite du magistrat du 18 août, élection d'un autre d'après une forme de municipalité applicable à toutes les villes du pays et qui n'excluerait personne; abolition des règlements par lesquels le prince s'était réservé la nomination d'une partie de la magistrature ; amnistie complète. Des députés porteurs d'un recez dans ce sens quittèrent aussitôt Liège (25 novembre) pour se rendre à Aldengoor % où les ministres des trois cours directrices étaient convenus de se réunir. Le ministre prussien Dohm avait déjà pris connaissance des conditions, et les acceptait; c'était le principal. Repoussée dans son offre d'exécuter seule, la cour de Berlin entendait cependant le faire, et avait pris en grand secret toutes ses dispositions pour porter sur la frontière un nombre suffisant de troupes. Maintenant elle était prête , et ne s'embarrassait guère de la résistance prévue des deux autres cours.

Dans la conférence, Dobm et le général Scblieffen, chargé du commandement de l'armée expéditionnaire, appuyèrent fortement

> Petit village sitaé à peu de distance de Ruremonde, près de Htelen sur la rive gauche de la Meuse.

[fJU] ŒAPITIIE II. 245

les demandes des Liégeois; il ne conTenait pas, disaient-ils, de se mcMitrer trop exigeants à leur égard, et de les pousser peut-être à s*uDir aux Belges. Il y avait eu, en effet, de la part de Van der Noot, des ouvertures dont nous ne connaissons pas le détail, mais qui tendaient à Funion des deux pays, et il eût suffi à cette époque d*un mot pour la conclure. Les représentants de Félecteur palatio et de Tarchevèque de Cologne rejetèrent néanmoins la soumission conditionnelle, et ils déclarèrent ne pouvoir se départir de TexécutioD rigoureuse du mandement (26 novembre). Le même jour Dobm répondit par une contre-déclaration portant que si Tordre était maintenu à Liège, et qu*on n*opposât point de résistance aux troupes exécutrices, nul ne serait inquiété à raison de sa conduite dans la révolution ; que quand les magistrats du 18 août se retireraient, on procéderait le plus tôt possible à leur remplacement; que les formes de ce remplacement n*étant pas déterminées, puisque le règlement de 1684 restait définitivement abrogé, on instituerait une régence intérimaire, sur la formation de laquelle le ministre prussien se réservait de s'expliquer, après mûr examen d'un recez présenté par le tiers-état.

il \ avait à se féliciter du résultat, toutes les conditions mises à la soumission ayant été admises, et la joie fut vive à Liège dès qu'on le connut : proclamation triompbante du conseil, réception enthousiaste faite à Senflt qui était parti après Fémeute du 7 octobre, sérénades, illumination, rien ne manqua à la fête. Deux jours après, quand l'adjudant général de Scblieffen arriva pour prendre les dispositions que nécessitait l'occupation militaire, des acclamations l'accueillirent, et le conseil se déclara prêt adonner toutes les facilités désirables; seulement il demanda qu'on réduisit autant que possible le nombre des troupes. Â la réception de la contre -déclaration de Dobm, l'archevêque de Cologne envoya à ses troupes qui s'apprêtaient à marcher en avant, l'ordre de ne point passer la Meuse. L'électeur palatin ne fut probablement pas plus satisfait; mais, soit qu'il ne vit pas dans la conduite de la Prusse un motif de rester étranger à l'exécution, soit qu'il fut trop éloigné pour être informé à temps, il laissa ses soldats se

246 HISTOIRE DES BELGES. [iTSS]

joindre à ceux de Frédéric-Guillaume, et un corps d'armée de 5,000 hommes environ — 4,000 Prussiens, 1,000 Palatins — entra dans la principauté. Les deux bataillons désignés pour occuper la capitale y arrivèrent le 30 novembre; Tun prit possession de la citadelle, l'autre fut logé dans le faubourg Yivegnis.

Le jour même de l'arrivée des troupes prussiennes, Dohm en donna avis à Hoensbroech et lui envoya copie de sa contre-déclaration, l'expliquant par les raisons déjà déduites dans la conférence d'Aldengoor. Il lai demandait en même temps d'engager, par le moyen du tréfoncier Wasseige, son principal conseiller et son député à Aix-la-Chapelle, les deux autres ministres directoriaux à se rallier à la politique prussienne. Comme on pouvait aisément le prévoir, la réponse fut pleine d'amertume (8 décembre) : loin de se prêter à un arrangement, Hoensbroech persistait à réclamer l'exécution rigoureuse du mandement, et n'entendait faire de concessions que lorsqu'il le jugerait convenable. Quatre jours auparavant, sur ses instances, la chambre impériale avait rendu une sentence toujours plus rigoureuse : elle repoussait la médiation de la Prusse; elle sommait les princes directeurs de procéder sans délai ultérieur à l'exécution, d'informer contre l'auteur du placard incendiaire du 17 août S de le faire arrêter, de désarmer les gardes bourgeoises , de rétablir le régiment national, de défendre toutes les réunions soi-disant patriotiques, de soumettre la presse à une censure sévère, de déclarer nulles les concessions arrachées au prince et toutes les innovations introduites, de rétablir en un mot la constitution telle qu'elle existait avant la rébellion. < Cependant, ajoutait la chambre impé-

< riale, quand ce résultat sera obtenu, on espère que le prince sera

< incliné de lui-même et porté sérieusement à écarter entière-

< ment les griefs du peuple et à proposer aux États, à la pre-

< mière assemblée qu'il convoquera, la réforme éventuellement

< nécessaire relativement à la constitution du pays, de la prendre c en mûre considération avec lesdits États , et de conclure tout

1 Bassenge.

[l789] CHAPITRE IX. 247

c ce qui peut contribuer au bien-être général du pays, et à faire c revivre la confiance réciproque si nécessaire entre le souvec rain et ses sujets (4 décembre). »

A cette sentence le tiers-état répondit (12 décembre) par une supplique ', où il demandait à Frédéric-Guillaume de continuer sa protection aux Liégeois. L'état noble s'associa à la démarche, mais non rétat primaire qui persistait à repousser toute médiation delà Prusse seule. Lorsque les ministres directoriaux de Munster et de Juliers eurent reçu le nouveau décret de Wetzlaer, ils invitèrent le ministre de Clèves à une conférence, et Dohm s'y rendit pour déclarer « que ses ordres ne l'autorisant point à faire exéc cuter le mandat impérial, autrement que sous les conditions c qu'il venait de faire connaître, il était dans l'intention de ne c prendre aucune part à ce que les deux autres cosubdélégués c trouveraient bon de conclure entre eux (6 décembre). » En cela, le ministre prussien ne faisait que suivre ses instructions. Le cabinet de Berlin était arrivé à ses fins; il voulait rester maître de la situation, rester aussi, sous le titre modeste de médiateur, juge véritable et unique du difierend survenu entre Hoensbroech et ses sujets. Puis l'occupation du territoire liégeois lui donnait toute facilité, soit pour intriguer en Belgique d'où les Autrichiens s'étaient retirés, soit pour y envoyer une armée, si la guerre venait à éclater avec l'empereur. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'un partisan du prince écrivait * : < La cour de Prusse n'a c jamais pensé à envoyer ses troupes au pays de Liège pour exéc cuter les décrets de la chambre impériale, ni pour mettre fin c aux troubles qui désolent ce bon pays; elle n'a cherché à y

< introduire ses troupes et n'en a fait venir un si grand nombre,

< que pour surveiller les mouvements qu'elle avait excités dans

< les Pays-Bas. »

La dernière sentence de Wetzlaer obligeait ce cabinet à s'expliquer. Dohm en fut d'abord chargé et, dans une déclaration du

> Rédigée par Fabry.

* Avit aux Liégeois par un ex-ministre.

âé8 HISTOIRE DBS BELGES. [i780]

S7 décembre^ il exprimait ao ûom de Bon souveraîu, avec le regret d'avoir va échouer ses efforts, Tiatention de faire, pour la dernière fois probablement^ uoe tentative auprès du prince-évêque, tentative à laquelle les États étaient invités à s'adjoindre ; on lui proposerait la démission volontaire des magistrats de la révolution, leur remplacement par des corps intérimaires à la formation desquels auraient concouru les princes directeurs, le prince-évêque et les États du pays, enfin, toujours avec la coopération de ces princes, la promulgation d'un système électoral basé sur celui qui existait avant 1684. Au fond ces conditions étaient celles que le cabinet de Berlin avait exigées pour prix de sa médiation. Dohm les communiqua en effet au prince, avec des adresses de la noblesse et du tiers-état. Hoeusbroech repoussa encore l'idée d'un arrangement. Il répondit à Dohm et à la noblesse, mais il affecta de garder un silence dédaigneux sur l'adresse du tiersëtat.

A cause de l'émotion que cette affaire excitait dans tout l'empire, le gouvernement prussien crut devoir aussi justifier sa conduite, dans une note remise à la diète de Ratisbonne (janvier). Il exposait la manière dont les faits s'étaient passés, insistait sur l'impossibilité où il s'était trouvé d'exécuter à la lettre les ordres de la chambre impériale, et soutenait qu'il ne fallait pas, pour un prince qui s'était dédit, risquer de pousser au d^espoir une nation belliqueuse; mieux valait ménager une transaction équitable, dût la sentence souffrir une légère atteinte dans la forme. Telle avait été sa conduite, et il ne croyait pas encourir de reproches fondés, en laissant à d'autres la responsabilité d'une exécution rigoureuse.

Mous venons d'exposer la situation extérieure du pays. A l'istérieur, la division entre les patriotes et le chapitre cathédral devenait toujours plus vive, et éclata d'une façon déplorable par rapport à l'organisation des Vingt-Deux. On a vu que la majorité des membres de ce tribunal — 14 sur 22 — était nommée par les villes. La Cité à elle seule en fournissait quatre. Le choix de ces quatre juges, qui avait autrefois appartenu à la généralité de la

[il9ù] OHAPITRS IX. 249

boni^eoisie, était, depuis le règlement de 1684, échn anx deux bourgmestres et aux seize chambres, qui Texerçaient par moitié. Il s'était fait quelque chose d'équivalent dans les petites villes, et le choix de tous les juges attribués au tiers-état appartenait en définitive à des corporations ou à des individus placés sous Taction plus ou moins directe du gouvernement. Jusqu'à ce moment le temps avait maqqué.pour procéder à une nouvelle organisation, et cela explique comment cette année, à Tépoque du renouvellement annuel — le jour de sainte Lucie (13 décembre) — ce corps, quoique recomposé quatre mois après la journée du 18 août, comprenait cependant un certain nombre de membres choisis sons une influence hostile à la révolution.

Les patriotes se préoccupaient avec raison des suites qu'un tel état de choses pouvait avoir pour eux, et dès le 6 décembre, c'est à dire une semaine avant la recomposition du tribunal, le conseil de la Cité et le tiers-état protestèrent contre l'admission de juges nommés en vertu d'une législation proscrite. Selon eux, il fallait suspendre la recomposition, aussi longtemps que cette législation ne serait pas remplacée par une autre forme plus populaire. Le chapitre cathédral, devant qui les Vingt-Deux venaient prêter serment, ne s'arrêta pas à la protestation, et, se fondant sur ce que le tribunal ne pouvait rester vacant, il résolut d'admettre au serment tous ceux qui se présenteraient avec des commissions régulières.

Ce qui n'avait été qu'une divergence d'interprétation devint un conflit réel à l'occasion d'un fait que nous allons rapporter. Un ouvrier serrurier, nommé Michel, gravement compromis dans l'émeute du 7 octobre , s'était enfui de Liép;e et réfugié à Visé ; il T fut arrêté trois jours après, sans décret du juge, par les ordres du bourgmestre de cette ville, qui s'appuya sur Texistence du flagrant délit. La circonstance fut contestée par Michel, et il porta plainte aux Vingt-Deux pour arrestation arbitraire. Â en croire un contemporain dont les mémoires sont restés inédits % l'émeute

1 Un bourgeois du nom de Mouhin.

mtr. »M Bilan, t. i. 17

250 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

du 7 octobre avait pour objet le renversement de la municipalilé, et la chaleur que mit le parti du prince à défendre l'émeutier montre à qui ce renversement devait profiter. Il est probable aassi que la plainte de Michel, qui avait été arrêté trois jours avant la recomposition du tribunal» ne fut pas étrangère à robstinalioo du chapitre, comme aussi la personne du fonctionnaire inculpé. Le bourgmestre de Visé, Collardin, était un chaud patriote, qui avait déjà eu mainte altercation avec des partisans du prince, et pouvait suspecter l'impartialité de juges choisis parmi ses adversaires. Â la tournure que prenait Taffaire, il prévit une issue mauvaise pour lui, et comme il faisait, à titre de ses fonctions, partie du tiers-état, il lui fut aisé d'obtenir Tappui de ses coUè* gués. Le lendemain même du jour où le chapitre avait pris sa résolution, un recez du tiers-état déclarait ne pas reconnaître pour ses commis et mandataires les membres des Vingt-Deux nommés en vertu d*un système renversé, et, comme on n'avait pas tenu compte de sa protestation, il la réitéra trois jours après en termes plus formels. La querelle, assoupie pendant plusieurs semaines, reprit avec un surcroit de violence, lorsque, sur une nouvelle plainte de Michel, le tribunal parut disposé à juger son affaire. Nouveau recez du tiers-état (8 février), qui cette fois lui interdit toutes fonctions^ jusqu'à ce que les quatorze nominations appartenant aux villes aient été légalement faites. Puis le même jour intervention du conseil de la Cité, pour ordonner aux Vingt- Deux de cesser leurs fonctions, en ne leur accordant qu'une heure pour obéir. Intimidés par ces sommations réitérées, les Vingt- Deux répondirent qu'ils allaient prendre l'avis de l'état primaire.

De part et d'autre les raisons — et des raisons plausibles — ne manquaient pas. Aux patriotes on reprochait de déterminer une lacune importante dans les rouages constitutionnels , à leurs adversaires de vouloir la combler avec des matériaux impossibles. Or c6mme l'opposition victorieuse ne pouvait , sans une sorte de suicide, reconnaître l'organisation actuelle des Vingt-Deux, que d'autre part il fallait du temps pour fixer les principes de la

recomposition, le mieux était de transiger. Avec de la bonne ToloDté et en cédant un peu chacun, la chose était faisable. Les juges, à qui s'appliquait le reproche d'une nomination illégale, n'étaient, parait-il, qu'au nombre de cinq; les dix-sept juges restants formaient à coup sur une majorité respectable, et on pouvait leur reconnaître, du moins provisoirement, le droit de constituer one juridiction jugée indispensable à la marche des affaires. La raison, la bonne volonté sont des mots que, trop souvent, hélas! au milieu des discordes civiles l'oreille humaine ne comprend plus. On était de part et d'autre arrivé au comble de l'irritation, et à un dernier recez du chapitre qui persistait en termes encore plus acerbes dans son opinion (16 février), le tiers-état et le conseil répondirent (18 et 19 février) de façon à rendre la séparation toujours plus profonde. L'état noble tenta d'adoucir ces cœurs ulcérés, en proposant (21 février) de suspendre pendant quinze jours la procédure qui avait été l'occasion de ce débat funeste, et de nommer des députés pour trouver des moyens de conciliation. Le tiers-état adhéra à la proposition ; mais l'état primaire parait avoir refusé \

En tout cas il n'y eut pas d'accommodement, et, à l'expiration des quinze jours, le plaignant se représenta assignant aux juges, comme il en avait le droit, le lundi suivant pour décider (8 mars). Dans la nuit du dimanche on vint tirer deux coups de fusil et sonner avec force à la maison du greffier des Vingt-Deux; c'est là que siégeait le tribunal. Un domestique descendit, alla ouvrir et, ne voyant personne, se retira. Â peine était-il rentré, que plusieurs fusils partirent à la fois, et le lendemain on reconnut la présence de onze balles, dont quelques-unes avaient percé la porte. Au matin, sept juges se présentèrent; mais ils trouvèrent les abords du local occupés par un rassemblement, d'où partaient des cris injurieux et des menaces qui les engagèrent à se retirer, après avoir protesté et recommandé au greflSer de mettre les archives en lieu

^ à cet égard nous en sommes réduit à ce qui se trouve dans le Journal patrio^ «que, tannée,!, «89.

S52 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

sûr ^ EQsaite*ils se rendirept auprès du général Schlieffen , qui les engagea à ne pas donner suite aux procès ayant trait à la révolution. Ainsi éconduit, le tribunal informa de ces faits les ministres directoriaux, et cette affaire servit à compromettre toujours davantage la cause liégeoise à Wetziaer, et à fournir un texte de plus aux doléances de Hoensbroech. Les dernières pièces que nous avons trouvées sur ce démêlé sont deux recez : Fun du tiers-état {19 avril), Tautre de l'état noble (36 id.). Le premier déclare que c chaque corps d*états ayant le droit de s'organiser comme il le € trouve bon, il a aussi le droit d'approuver et légitimer ses « représentants au tribunal des Vingt-Deux, sans déroger aux « Paix ; que toutes les causes émues ou à émouvoir pour des faits € résultant de la révolution ne sont ou ne seront du ressort des « Vingt-Deux, les États s'en réservant la connaissance pour en « décider suivant ce que la justice, le respect des propriétés, le « bien général et la tranquillité publique l'exigeront ; » dans le second, la noblesse est d'avis que « les élections magistrales se « fassent danschaque ville suivant le sens et l'intention de la revoie lution, et que, d'après ce principe, toutes diflScultés relatives < aux Vingt-Deux doivent cesser. »

Après la vaine tentative d'arrangement faite par Dohm auprès de Hoensbroech, le monarque prussien lui-même voulut essayer s'il serait plus heureux que son ministre, en réitérant les propositions précédentes, et il entama à cet effet une correspondance quand ses troupes eurent pris possession de Liège. Quelque temps on conserva l'espoir de voir le prince^évêque accepter une honorable transaction; il y était même, parait-il, personnellement disposé. Mais l'influence de conseillers , qui plus tard abusèrent de sa faiblesse pour le pousser à de cruelles mesures de réaction, fiait par l'emporter.. En lui répondant le 9 mars, et en lui offrant

* Aocua des Journaux nombreux que aous avons oensuliés ne donne des détails sur cette affaire. Nous les puisons dans la déposition du domestique du greffier, déposition authentiquée par un notaire, et insérée à la fin d'une œuvre coBlre-révolutionnilre : V Exposé fidMt des raisons qm ont rHaréé l'exécution de la sentence impériale de Wetzlaer, p. 312.

[iWô] CHAPITRE IX, 255

pour la dernière fois de concerter avec lui les moyens de rétablir la tranquillité dans le pays, Frédéric-Guillaume lui fixait le 34 comme Fépoque du départ de ses troupes, s'il ne recevait pas une réponse favorable. A la demande de l'électeur de Mayence, qui conseillait la condescendance à Hoensbroech , ce délai avait ensuite été prolongé jusqu'au 15 avril. La réponse ayant été négative, le roi envoya (27 mars) à ses soldats Tordre d'évacuer le ter*ritoire liégeois, et cet ordre fut exécuté le 16 avril. Les Palatins étaient partis quelques jours auparavant; mais ils s'arrêtèrent à Maesyck, tandis que les Prussiens continuèrent leur marche pour rentrer chez eux.

En rappelant ses troupes , Frédéric-Guillaume cédait aux instances mêmes des patriotes, qui, forcés de subvenir à leur entretien — dépense journalière de 6,000 écus, — ne savaient où donner de la tête. Il fallait cependant trouver des fonds pour recmter une armée, maintenant qu'on avait à craindre une exé- CQtion un peu moins courtoise que la précédente. Beaucoup de temps avait été perdu en querelles, et tout à peu près était encore à faire au moment où les Prussiens s'apprêtaient à partir. La situation financière était triste. Pour complaire aux masses, qui ne comprennent pas une révolution sans dégrèvement, on avait impru* deroment décrété l'abolition de certains impôts, et diminué les ressources au moment même où les besoins allaient grandir. Comment y satisfaire? Augmenter les impôts ? il n'y fallait pas songer. Ils devaient être réorganisés sur de nouvelles bases, œuvre longue et difiicile, et le payement des dépenses ne soufi'rait pas de délai. On eut recours aux dons patriotiques, qui ne firent pas déraut; des citoyens se dépouillèrent de leurs bijoux, des corporations sacrifièrent leurs épargnes ; mais cet honorable empressement à venir au secours de la patrie, onéreux pour les donateurs, ne créait qu'une faible ressource. On tenta la voie d'emprunts partiels. Quelques maisons religieuses, quelques citoyens riches consentirent à faire des avances; tout importantes qu'elles étaient, elles ne pouvaient alimenter que bien peu de temps le trésor épuisé. On s'adressa aussi à Tétat primaire

S54 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

pour en obtenir de semblables avances, et on lui demanda 700,000 écus producUrs d'un intérêt de cinq pour cent. Présentée au nom de Tétat noble et du tiers-état, la requête avait d^autant moins de chances d'être accueillie, qu'elle coïncidait avec la fôcheuse discussion relative aux Vingt-Deux, et que le tiers-état dans son recez fut assez maladroit pour dire que, si le clergé n'avait pas à sa disposition la somme demandée, c il faudrait, va « la nécessité urgente, convertir en monnaie Fargenterie des c églises — à l'exception de tous les vases sacrés — et la faire c servir au soulagement public; la religion, ajoutait-il, approuve- « rait sans doute que ces objets de luxe associés à son culte, fusc sent employés à une destination aussi pure, car, sous un < appareil moins éblouissant, elle n'en recevrait pas moins d'homa mages, et des hymnes de reconnaissance la dédommageraient c amplement d'un éclat qu'elle dédaigne. « Un sacrifice semblable n'était pas impossible, mais il devait être spontané, et on aurait dû prévoir que dans les conjonctures, le chapitre refuserait et se plaindrait. Il en référa en effet aux deux ministres directoriaux de Munster et de Juliers, et ceux-ci , voulant combattre l'influence du protestant Dohm , ne manquèrent pas d'insinuer qu'il était pour quelque chose dans une proposition attentatoire à la propriété et au respect dû à la maison de Dieu. C'est aussi le sentiment qu'exprima la portion considérable de la bourgeoisie, où la voix du clergé était encore écoutée. Comme dernière ressource restait l'emprunt général. On en décréta un d'un million de florins (mars), avec engagement des domaines et des revenus de l'État pour garantie du remboursement. La révolution n'était pas assise sur des bases assez solides, et nous verrons les vains efforts de Lesoiune pour négocier cet emprunt en Brabant avec de nouvelles garanties. Il fallut donc s'en tenir aux moyens courants, ce qui était peu de chose, et vivre au jour le jour, sauf à recourir sans cesse aux ruineux expédients des malheureux qui s'abiment.

Pour l'armée tout à peu près était encore à faire, avons-nous dit. En effet, jusqu'au mois d'avril, il n'existait qu'un corps d'environ 500 hommes, appelé régiment municipal et placé sous le

commandement de Chestret. C*est le 12 de ce mois seulement que le tiers-état vota la levée de deux régiments d^infanterie , chacun de 1,000 hommes, et de cent cinquante cavaliers. Le lendemain et le surlendemain, Fétat primaire et Tétat noble accédèrent à la proposition, et les jours suivants furent consacrés à des mesures ayant pour objet l'organisation militaire : formation d'un comité des trois états pour présider à la levée, nomination des commandants et des oiTiciers. Plus tard on leva encore 500 chasseurs. Si tous ces corps avaient été mis au complet, on aurait eu plus de 3,000 hommes de troupes régulières. Malheureusement le nerf de la guerre faisant défaut, ces régiments n'eurent jamais leur efifectif, si ce n'est en officiers, et l'armée liégeoise proprement dite ne dépassa, croyons-nous, jamais 2,000 hommes. Ce nombre augmenterait considérablement en y comprenant les volontaires; mais ici, comme toujours, les volontaires — à qui on donna ce nom, dit un contemporain, parce qu'ils faisaient ce qui leur plaisait — furent plutôt un embarras qu'un secours réel. Quant au commandement supérieur, il fut confié à un vieil officier, Lamb. Jos. deDonceel, petit-parent de l'avocat de ce nom. Retiré du service avec le grade de colonel, il obtint des États celui de généralmajor. C'était un brave et digne soldat; mais, infirme et brisé par l'âge, il fut au dessous de sa position. On allait bientôt le mettre à l'œuvre.

Aussitôt après le départ des Prussiens, on envoya à Tongres et à Hasselt ce qu'on avait réuni de troupes régulières. Ces deux petites villes étaient mal fortifiées; mais, avec quelques travaux de défense qu'on se hâta d'y faire, elles pouvaient servir de places d'armes contre une invasion venant du Nord. Cette invasion s'annonçait assez prochaine. Les 1,200 Munstériens, contingent de l'électeur de Cologne, qui, lors de l'exécution prussienne, avaient reçu l'ordre de ne pas traverser la Meuse, étaient restés dans leurs cantonnements aux environs d'Aix-la-Chapelle. Au mois d'avril (20 et 21), ils les quittèrent pour aller rejoindre les 1,100 Palatins qui, ayant évacué Liège en même temps que les Prussiens, s'étaient arrêtés à Maesyck. Cette ville faisant partie de

256 HISTOIRE DES BELGES. [l79l>]

la principauté, on somma, au nom des États, les soldats étrangers d'en sortir et de vider le pays. Sur un refus facile à prévoir, il fallut débattre le plan de campagne. Les uns — Chestret était du nombre — n'ayant aucune confiance dans de nouvelles recrues , voulaient se tenir sur la défensive, ce qui pouvait être sage, et même ne pas quitter les environs de Liège, ce qui était déraison» nable, puisqu'on laissait le reste de la province exposé aux dévastations de Tennemi; mieux eut valu tout d'un coup faire sa soumission. Les autres, moins circonspects, — Ransonnet entre autres — étaient d'avis d'aller en avant, d'attaquer même Maesyck, quoiqu'on fut dépourvu d'artillerie. L expérience leur donna raison, ou du moins la lâcheté de leurs ennemis permet de croire que l'attaque de la ville n'aurait pas présenté les difficultés qu'on supposait. Au début de la campagne c'eût toujours été une manœuvre bien hasardeuse, et eu transportant d'abord le quartier général à Asch— à mi-chemin sur la route de Maeslricht à Brée — avec des avant-postes à Opglabeek et même à Opoeteren, on voulut plutôt faire une reconnaissance que prendre sérieusement position. Aussi au bout de quelques jours, comme on se sentait un peu aventuré au milieu de ces vastes plaines de la Campine , on rétrograda un peu pour s'abriter derrière le Demer et le Jaer, à Hasselt, Bilsen et Tongres, Avec la gauche appuyée sur le Brabant d'où l'on n'avait aucune attaque à craindre, et la droite appuyée sur la Meuse à Visé. Dans cette position on pouvait attendre les ennemis.

Ceux-ci restèrent pendant un mois tranquilles à Maesyck, où ils s'étaient retranchés. Dans la seconde moitié de mai il leur vint des renforts assez considérables, envoyés par l'électeur de Mayence ^ : trois bataillons d'infanterie, avec une division de cava-

1 On a publié en 1845 à Francfort les mémoires du général Eickemeyer {DenhvAirdigkeîten des gênerais Eickemeyer) qui fit cette campagne de 1790, comm« major du génie. La relation qu'il en a faite dans son livre est fort écourtée, maU intéressante à consulter II se moque beaucoup de ses compatriotes, et à vrai dire, il n'est guère plus bienveillant pour leurs ennemis. H. Helbig a publié une traduction de cette partie des Mémoires d'Eickemeyer dans le Messager diS sciences historiq^es de Gand, vol. de 1851, p. 93.

[l790] CHAPITRE IX. 257

lerie et une artillerie beaucoup supérieure à celle des Liégeois, qui D^avaient encore que deux ou trois mauvais canons. L'armée exécutrice montait alors à 4,500 hommes au moins, et le moment semblait venu de faire une tentative sérieuse pour pénétrer dans l'intérieur du pays. Elle commença le 23 , par une marche sur Bilsen, centre de la ligne liégeoise. Il n'y avait là qu'une centaine de tirailleurs patriotes sans artillerie. Défendre la position était chose impossible, et ils l'abandonnèrent après avoir déchargé leurs carabines sur l'ennemi, qui perdit deux ou trois hommes. Satisfaits de ce premier succès, les vainqueurs prirent trois jours pour se reposer. Pendant ce temps l'alarme était donnée, et, au son du tocsin qui retentissait dans toutes les communes, les volon*taires accouraient pour défendre le territoire envahi. Les enne*mis se remirent en marche le 27 dans la direction de Hasselt, où Donceel avait transporté son quartier général. Mais au lieu de suivre la grand' route, ils prirent à droite à travers la bruyère, firent un détour considérable et se présentèrent vers midi dans le village de Zonhoven. Donceel avait tout au plus 800 hommes de troupes régulières, et les deux mauvaises pièces de canon qui composaient alors Tartillerie des patriotes. A la tète de ces fai^ blés forces il fit une reconnaissance , constata la grande supériorité des ennemis, et rentra dans Hasselt pour y attendre leur attaque. Elle eut lieu assez tard dans l'après-midi, quand les Mayençais, ayant mis en batterie les canons de siège qu'ils traînaient derrière eux, ouvrirent le feu contre la porte de Campine. Avant de riposter, les Liégeois attendirent que les ennemis, enhardis par cette inaction calculée, s'approchassent des murailles, et seulement alors ils tirèrent de leurs deux canons presqu'à bout portant. Cette décharge tua deux ou trois hommes aux ennemis, qui n'en attendirent pas une seconde, et prirent la fuite en toute hâte pour ne s'arrêter qu'à Maesyck, d'où ils étaient partis quatre jours auparavant. Le moment était venu de les y poursuivre, et, démoralisés comme ils l'étaient, ils n'eussent probablement pas opposé une bien vive résistance; mais il eût fallu pour cela aux patriotes un chef plus décidé, un chef ayant en eux

258 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

celle foi qu'un officier vieux et routinier accorde rarement à de jeunes soldats.

Cette tentative d'invasion imprima à la lutte intestine un nouveau degré de violence. Les partisans du prince ne reculaient pas devant un appel à l'étranger, et se faisaient même les guides des envahisseurs ; c'étaient des traîtres désormais indignes de mena* gements. Les mesures rigoureuses avaient commencé à l'égard de Hoensbroech un mois plus tôt, dès le départ des Prussiens. Il refusait tout arrangement, ce qui équivalait à une déclaration de guerre, et il ne restait aux patriotes qu'à la soutenir avec vigueur. On commença par saisir sa mense épiscopale, dont il continuait à jouir, malgré son absence (21 avril) ; lui laisser plus longtemps la disposition de ces revenus, c'était lui laisser le moyen de combattre la révolution. En même temps, pour combler la lacune que le départ du souverain faisait dans la constitution, on institua un conseil de régence (24 avril), à qui devait être remis le pouvoir exécutif; il remplaçait le conseil privé du prince, qui de fait n'existait plus. Le tiers-état prit l'initiative de ces mesures, qui rencontrèrent de l'opposition dans les deux autres ordres. La noblesse finit par les adopter toutes deux; mais on n'obtint rassentimeot du clergé qu'à l'établissement du conseil de régence. Encore fallut-il pour cela qu'il ne fût resté à Liège qu'un petit nombre de chanoines tréfonciers, les plus compromis dans la révolution. La plupart avaient émigré, et ils se constituèrent en chapitre catbédral à Âix-la-Chapelle (^6 avril), quand ils y furent réunis au nombre de vingt-six. On prit contre eux la mesure déjà prise contre le prince, et leurs revenus confisqués alimentèrent la caisse révolutionnaire qui en avait bien besoin. Ce nombre de vingt-six s'accrut encore par la suite, et quand l'étal-primaire , singulièrement mutilé, fut enfin dans le mois de juillet obligé de concourir à la nomination d'un régent, il ne restait plus à Liège que sept chanoines tréfonciers; à l'exception de trois ou quatre, que Tàge ou les infirmités retenaient depuis longtemps chez eux, le reste avait émigré.

Le tiers-état avait aussi à s'organiser lui-même, et ici du moins

il poQTait agir sans reocontrer Topposition des deux autres ordres, un recez ayant reconnu à chacun d'eux le droit de régler cette organisation comme il Tentendait. Il s'agissait surtout de donner ^ne représentation aux campagnes, qui la réclamaient assez instamlûent; elles furent divisées en cinq quartiers (9 mai), ayant à eux tous vingt-trois députés dans le tiers-état. Puis on aborda la question de la réorganisation des conseils communaux. Des circonstances extraordinaires excusaient la forme quelque peu tumultueuse des dernières élections ; mais ce qui s'était fait une fois ne élevait plus se reproduire. D'autre part, on ne pouvait improviser toute une législation communale, et le mieux parut être de suspendre (25 juin) le renouvellement des administrations munici- P^'es, à Texception de celle de la Cité. Ici, trois semaines après, ^û décréta un Plan provisoire de municipalité^ d'après lequel deux ^"^gmestres et vingt conseillers composaient le conseil munici- ^^9 t*éunis à cent vingt notables, ils formaient le conseil général ,, '^ Commune. Tous, ainsi que les représentants de la Cité dans ^.^^ocàblée des Étals et dans le tribunal des Vingt-Deux, étaient j^^ ^^és par les citoyens actifs. Était citoyen actif tout Liégeois U;r| J^^ vingt-cinq ans, qui consentait à payer annuellement trois

à la caisse de la commune. Pour être éligible, il fallait payer ^IS^ ^omrne un peu plus forte, et en rapport avec la charge solli- ^^\èe.

Les élections commencèrent au jour flxé (25 juillet), par la nomination des présidents, secrétaires et scrutateurs des sections, et le lendemain on procéda à l'élection du bourgmestre et des conseillers^ Le Plan provisoire supposait que le nombre des électeurs serait de dix à quinze mille; 1087 seulement s'étaient fait inscrire. Ce n'est pas là tine abstention déterminée par des raisons de parti — elle porte sur un nombre trop considérable d'électeurs, — mais la preuve de rinfluence fâcheuse qu'avait exercée sur la vie politique la législation de Maximilien de Bavière. Les deux candidats qui obtinrent le plus de voix pour les fonctions

^ Les notables ne furent élus que le 1*' août, et le conseil général Installé le 15

260 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

de bourgmestre furent Fabry père, élu par 962 suffrages, et Donceel avocat, élu par 718. Parmi les cooseillers, Basseuge venait le premier avec 758 suffrages, et dans le nombre des dix suppléants on lit les noms de Pierre-Marie-Henri Lebrun, le rédacteur du Journal général de l'Europe et plus tard en France Tun des ministres du 10 août; établi déjà à Liège depuis plus d'une année, Lebrun y avait obtenu la bourgeoisie, et fut nommé secrétaire du conseil général. Chestret avait été écarté, à cause de l'incompatibilité qu'on disait exister entre les fonctions de représentant de la commune et la charge de colonel du régiment de la Cité. Ce n'était qu'un prétexte. Le fait est que, depuis an an, le crédit de Chestret avait baissé, et que ses anciens amis politiques, sans lui être devenus positivement hostiles et tout en rendant justice à ses bonnes qualités, le trouvaient d'humeur un peu grondeuse, de commerce assez difficile, et n'étaient pas fâchés de se débarrasser de lui. Il fut très mécontent de ne pas avoir été consulté, et l'on eut assez de peine à l'empêcher de donner sa démission de colonel.

A l'époque de ces élections se préparait une nouvelle invasion, qui ne devait pas avoir pour les troupes exécutrices de plus brillants résultats que la précédente. Le 25 juin, la chambre impériale avait, dans un nouveau mandement, renouvelé ses preoaières sentences : elle rappelait les actes par lesquels les Liégeois avaient encore aggravé leurs torts, et semonçait assez vertement les princes qui lui avaient refusé leur concours ; les membres de l'étatnoble étaient invités à cesser toute coopération à l'insurrection, sous peine de privation de leurs titres et de leurs biens ; quant k Tétat-primaire, la chambre ne reconnaissait comme légitime chapitre que l'assemblée des tréfonciers réunis à Aix , et elle faisait à ceux qui étaient restés à Liège défense expresse de se qualifier état-primaire, sous peine griève et confiscation de biens. Pour exécuter ces menaces, il fallait des troupes, et le corps d'exécution, au moyen de nouveaux renforts envoyés par l'électeur de Trêves, fut porté à 7,000 hommes, et divisé en trois brigades sous le commandement supérieur d'un général palatin, le comte d'Isen-

[l790] GflÀPITRE IX. ^61

boorg. Celte armée commeûça par abandonner Maesyck et ses autres cantonnements à la droite de la Meuse , et vint prendre position autour des deux petites villes de Brée et de Peer; mais, arrivée là, elle y resta pendant plus d'un mois sans faire le moindre mouvement. A la fin de juillet seulement, le comte dlsenbourg, informé par ses nombreux émissaires de l'émotion produite par les élections de la Cité, crut le moment venu de sortir de son immobilité. Deux brigades reçurent Tordre d'avancer contre les patriotes qui avaient conservé leurs positions : les Mayençais marchèrent contre Hasselt, les Palatins contre Bilsen (2 août). La petite armée liégeoise se trouvait dans une situation assez délicate : Donceel venait de ressentir une attaque de goutte qui le retenait dans sa chambre, et la façon un peu cavalière dont on s'était débarrassé de Chestret avait irrité ses soldats, qui voulaient idler à Liège pour lui faire rendre justice. Tout cela était parfaitement connu des ennemis ; mais à leur tour ceux-ci étaient trahis et leurs mouvements dénoncés, car si les partisans du prince les informaient avec soin de ce qui se passait à Liège, il y avait dans les cantons occupés par eux des patriotes qui jouaient le même rôle à leur préjudice.

Les Palatins se montrèrent le 3 au matin dans les environs de Bilsen, et le lendemain les Mayençais apparurent aussi à la pointe du jour près de Zonhoven, Ce fut tout. Pendant plusieurs jours, ils restèrent sans rien entreprendre. Voyant cette attitude molle et indécise qui trahisssait la peur, le comte Blois de Canenbourg, commandant le corps liégeois de Bilsen , résolut d'attaquer les Palatins retranchés dans la bruyère de ZutendaaI. Il forma trois colonnes : au centre, les quelques centaines d'hommes composant les deux régiments des États; à droite, Chestret qui était venu de Tongres avec une partie de son régiment; à gauche, Hyacinthe Fabry avec quelques compagnies de volontaires et les chasseurs dont il avait le commandement. Le mouvement commença au milieu de la nuit (9 août), et à 3 heures du matin les patriotes arrivèrent au pied de l'éminence où Tennemi avait établi son camp. Ha la gravissaient en silence, quand l'alarme fut donnée. Le com-

16S HISTOIRE DES BELGES. [l790]

bat fut assez vif, mais de peu de durée. Au bout de deux heures, les Palatins battirent en retraite, emportant leurs bagages et leur artillerie, ce qu'ils n'auraient pas fait, si, par une déplorable erreur due à l'obscurité, le régiment municipal chargé de tourner l'ennemi n'avait tiré sur les siens. Â la nouvelle de cette afiTaire, la brigade mayençaise, qui pendant tout ce temps était restée immobile à Zonhoven, se décida aussi à la retraite, sans avoir fait la moindre démonstration contre Hasselt.

L'expédition couvrit de ridicule l'armée exécutrice qui revint à Maesyck pour subir sa dislocation. Les troupes de Télecteur de Trêves et de l'électeur palatin retournèrent dans leur pays; celles des électeurs de Mayence et de Cologne restèrent seules à Maesyck» mais réduites à un trop faible nombre, pour pouvoir tenter encore quelque chose. Les Liégeois auraient dû les poursuivre, et les auraient facilement délogées; mais ils n'avaient pas un chef assez ingambe ni assez résolu, et, ajoutons le, l'indiscipline générale parmi les ofiBciers non moins que parmi les soldats aurait pu arrêter dans ses projets un général plus énergique que le leur. Cinq mois encore, et ces risiblcs essais allaient faire place à une sérieuse et irrésistible exécution. Le récit des faits diplomatiques va nous y conduire.

On a vu que Van der Noot, à une époque où il n'était pas encore assuré du succès, avait fait, pour unir les deux révolutions, des ouvertures qui furent accueillies avec peu d'empressement. Quelques mois après, au milieu d'embarras de toute espèce, les patriotes liégeois mieux disposés voulurent reprendre la négociation, et ils devaient à leur tour ne rencontrer que de la froideur. Sans mission officielle, Chestret se chargea d'aller à Bruxelles pour sonder le terrain, et il eut une entrevue avec Van der Noot. Nous ne savons quel résultat produisit sa démarche, mais il n'était pas de retour à Liège, quand Lesoinne partit dans les premiers jours de janvier. II emportait un projet détaillé dont le texte ne nous est point parvenu. Heureusement une de ses lettres, et la copie d'une note rédigée par lui à l'appui de ses propositions, nous en révèlent au moins la substance : union des provinces

[l790] CHAPITRE IX. 265

belges et du pays de Liège, lear érection en république et leur incorporation dans Tempire ^ On comptait sur l'appui des deux puissances maritimes, et surtout sur celui de la Prusse disposée à favoriser une combinaison qui lui aurait donné, au sein même de la confédération germanique, un allié de plus contre rAutricbe. Impossible de circonstancier autrement la mission du député liégeois; elle fut entourée de tant de précautions et d'un si grand mystère, que ses lettres mêmes ne fournissent pas, après ceux que nous venons d'exposer, aucun détail important. Seulement nous pouvons dire que la négociation n'aboutit pas, sans cependant être complètement abandonnée, puisque, dans le mois de mars, il était question de la renouer.

Elle le fut en effet à la fin du mois d'avril. Van Eupen vint alors i Liège, et il eut une entrevue avec plusieurs membres des États. On sollicitait du Congrès belge des secours en argent et en munitions de guerre. Pour une négociation de ce genre il n'était pas nécessaire que le collègue de Van der Noot se déplaçât. Son but était bien positivement de ménager une réconciliation avec les chanoines tréfonciers, qui venaient de se constituer en chapitre cathédral à Aix-la-Chapelle; mais ce ne devait être pour lui qu'un moyen de préparer l'union des deux pays, et elle n'avait assurément aucune chance de réussir, si le clergé liégeois persistait dans son divorce avec la révolution. Avec l'irritation des esprits, il était fort difficile, si pas impossible, d'obtenir cette réconciliation. Cependant Van Eupen ne parait pas en avoir désespéré, car, à peine revenu à Bruxelles , il développa encore une fois et longuement ses raisons dans une lettre à Fabry qui, sans doute pour caresser son amour-propre, avait fait appel à son expérience et à son habileté politique. Nous possédons cette lettre ; elle est curieuse, mais n'apprend rien de nouveau sur le caractère et les opinions de l'auteur '. Voici en peu de mots le système qu'il pré-

< Yoir aussi ce que dit Bassenge dans sa réponse à Chaussard, p. 58.

■ Nous ne pouvons ici qu'affirmer, en renvoyant pour les preuves au livre que nous nous proposons de publier. On y trouvera notamment la lettre de Van Eupen.

964 HisTome DÈS iTELGEs. [rTdo]

conise : maintenir les trois ordres, ce qui n'empêche pas, dit^il, une représentation plus ample ^ éviter toute mesure qui paraisse ^ tendre à une assemblée nationale, garantir à la noblesse et au clergé leur existence constitutionnelle , et par ce moyen arriver à «ne transaction raisonnable avec le chapitre. Van Eupen défend ici les principes qu'il défendait en Belgique. Sansy adhérer en tout point, nous sommes heureux de montrer encoreune fois qu'il n^était pas éloigné de s'entendre avec Yonck, et qu'il ne repoussait aucunement, tout en maintenant la distinction des ordres, l'idée de les organiser d'une façon plus large et plus généreuse. « Quand l'onion <t sera rétablie parmi vous, écrit-il à Fabry, les moyens de ce votre défense ne seront pas bien difficiles; mais, avant que de c m'expliquer sur cet article, je voudrais que vous eussiez on « comité secret, composé de bien peu de personnes, comme cela « se pratique dans tous les États du monde , avec qui je puisse c traiter, car ses opérations seront infiniment délicates, et leur 4 publicité pourrait être ruineuse. Entretemps je préparerai et < tracerai la route à prendre, et je crois que le pays de Liège sera 4 content de moi. » Le lecteur trouvera sans doute avec nous que ces lignes énigmatiques ne concernent pas un projet destiné seulement h procurer à la révolution liégeoise l'assistance de la révolution belge.

II était impossible de faire admettre à Liège les principes défendus par Yan Eupen, et toute négociation pour unir l'une à l'autre les deux révolutions avait bien peu de chances de succès. Quel moyen en effet de soumettre à un même système de gouvernement les patriotes brabançons qui s'étaient, en partie au moins, insurgés pour défendre le clergé, et les patriotes liégeois qui voulaient l'abattre ? Quel moyen d'associer des hommes qui professaient un catholicisme exagéré, et ceux qui se donnaient pour les disciples des philosophes du xviu^ siècle?

On ne parait cependant pas, sous l'empire sans doute de la nécessité, avoir envisagé les choses de ce point de vue, et la lettre de Yan Eupen ne rompit pas la négociation. Quinze jours après, ' Bassenge partit pour Bruxelles , et les expressions vagues de ses

[l790] CHAPITRE IX.

lettres témoignent de l'importance qu'on attachait au secret de sa mission. Il y est bien question de secours et même d'une intervention armée ; mais cela n'est présenté que comme le résultat éventuel d'une union , de la réalisation d'un plan destiné à eonso^ Uder la république belge et que contrarie la maudite lenteur de Ber- Un. Ces détails semblent assez significatifs.

Au uDiois d'août, Lesoinne retourna à Bruxelles. Sa correspondance n'attribue plus à sa mission d'autre objet que la négociation de l'emprunt d'un million de florins, devenu impossible dans le pays même. On avait obtenu — arraché serait vraiment plus exact — du clergé secondaire aussi bien que du pri- BHtire» qu'il engageât à la garantie de cet emprunt ses biens situés dans les provinces des Pays-Bas. Avant de tenter la négociation, il fallait y être autorisé par les États, et l'on commença par le Brabant, puisque c'était là surtout qu'on espérait trouver des préteurs. Mais un autre préalable était encore ici à remplir : obtenir le consentement du conseil de la province , que la Constitution chargeait d'examiner si les actes du gouvernement, concentré alors dans les États, ne compromettaient pas les privilèges ou les intérêts publics. Lesoinne parait avoir été fort surpris des difQcultés qu'il rencontra auprès du conseil , et il ne comprit pas la répugnance de ce corps à approuver une combinaison qui préjudiciait aux intérêts pécuniaires du clergé. Après de longs pourparlers et six semaines de séjour à Bruxelles, le député liégeois se trouva en présence d'un refus net (11 septembre). Il demanda aux États de passer par dessus cette opposition, ou de se porter garants de l'emprunt ; ses instances furent inutiles , et il revint sans avoir réussi. Le seul passage de sa correspondance qai ait trait peut-être au projet d'union, est le suivant : c On m'a « parlé d'un projet très important, mais que je ne puis con- < fier au papier. J'attendrai donc mon retour à Liège ^ » On est d^aatant plus disposé à donner à cette phrase le sens indiqué , que dans une assemblée du Congrès, en octobre, il fut encore

> Lettre du 5 septembre.

MUT. DES BBL0I9, T. I 18

266 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

question de Funion des deux pays , mais comme d^un événement fort éloigné *.

L*avant dernière lettre de Lesoinne renferme le résumé d'ane conversation qu'il eut avec Van Eupeu, sur un objet touchant toujours à la réunion des Liégeois aux Belges. Ce fragment de correspondance servira à expliquer le motif que croyait avoir le gouvernement de Bruxelles, pour répondre par des défaites aux propositions des puissances médiatrices, et nous l'insérons ici à cause de son intérêt : < Avant de recevoir votre lettre du 6 et sur quelques mots qu'on m'avait écrits, savoir : que plusieurs électeurs et le roi de Prusse lui-même se proposaient de traiter l'affaire des Liégeois à la Diète prochaine de Francfort, je m'avisai de mettre le post-scriptum suivant à une lettre que j'écrivis à M. Yan Eupen : On me mande de Liège que les princes de C empire germani^pte , particulièrement les électeurs , se proposent de traiter et même arranger Caffaire des Liégeois à la Diète de Francfort, Si cela est^ on doit prévoir qu'il y sera aussi question de l'affaire des Belges. Peut-être conviendrait-il qu'U y eut dT avance un plan d'acceptation ou de refus formé en commun là dessus par les Belges et les Liégeois. Dès que j'eus reçu votre lettre, je fas en lire à M. Yan Eupen l'article qui conGrmait cette nouvelle, et me prescrivait de le consulter et de lui demander son avis. Il me dit que la chose méritait bien d'être attentivement pesée, qu'il y réfléchirait , et qu'il me ferait réponse ; et en effet voici celle qu'il m'a faite ces jours derniers : L'affaire des Belges ne sera point traitée à Francfort. Les trois cours médiatrices^ particulièrement ceUes de Londres et de La Haye, veulent établir à ce sujet un Congrès à La Haye. Quant à nous y nous ne sommes rien moins que décidés à cet égard. Cependant les circonstances actuelles ne nous permettent pas de refuser positivement d'entrer en canfé' rence^ mais nous ferons en sorte que la chose, à commencer même par le point de savoir si nous acceptons ou refusons de conférer^

> Gachard, Doeuments politiques et dipUmatiques sur la réooUUûm beige de 1790, p. 365.

traîne en longueur par toutes les difficultés, les petites chicanes de mots que nous y jetterons. Entretemps Thiver arrive, des événe^ ments sunriennetU qui nous mèneront à (indépendance de la mai* son d'Autriche. Je vous conseille, ajouta-til, d'en user de même avec vos acteurs. H est impossible que vous obteniez quelque chose de bonde ces gens (à, ainsi il est évident que vous ne courez aucun risque de traîner en longueur et d'attendre tout des événements. — Mais y lui demandai-je, de quels événements parlez-vous? — Je parle, me répondit-il , des sotdévements qui se préparent dans plusieurs parties de X empire; je parle de la guerre qui aura cer* tainement lieu au printemps prochain dans (Allemagne^ car le roi de Prusse, malgré lut» se battra alors contre la maison t Autriche ^ »

Cette lettre de Lesoione nous conduit au dénouement, c'est à dire à ces négociations de Francfort qui décidèrent rintervention année de rAutriche. Nous avons exposé précédemment la situaon générale de TEurope, et dit les concessions du successeur de Joseph II, pour désarmer le mauvais vouloir de la Prusse et des deux puissances maritimes. Les préliminaires de Reichenbach n'étaient pas la paix, mais ils la laissaient entrevoir dans un avenir prochain ; en tout cas ils consacraient Tabandon de la révolution belge, et par conséquent Tabandon de la révolution liégeoise. À cette époque les Liégeois se plaignirent amèrement de la cour de Berlin, et ils en avaient à coup sûr bien le droit. Cependant il convient de faire à ce sujet une distinction à laquelle on n'a pas pris garde. L'homme à qui on en voulait tout particulièrement était Hertzberg, ce chef du cabinet prussien qui avait accueilli, caressé, encouragé les chefs de la révolution. Mais Hertzberg iiit étranger à la politique qui triompha aux conférences de Reichenbach. Le cabinet de Vienne était parvenu à effrayer Frédéric- Guillaume II sur les conséquences des changements effectués en France, et à ébranler sa confiance dans un ministre qui les approuvait, et qui, s'il eût été écouté, eût probablement encore

* Lettre du 13 septembre, adressée comme la précédente à Fabry,

S68 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

alors fait triompher les idées guerrières. En voyant son opinion repoussée, Hertzberg comprit que sa carrière politique était te^ minée, et il donna sa démission deux mois avant la signature des préliminaires. Cette démission ne fut pas acceptée, mais de fait il cessa de diriger la politique de la cour de Berlin. Telle était rimpasse où les retours de la diplomatie avaient conduit les malheureux Liégeois : un monarque à qui on ne pouvait imposer à perpétuité un ministre et son système ; un ministre qui trouvait dans sa disgrâce une raison péremptoire pour échapper à ses engagements.

Les préliminaires de Reichenbach ne contenaient aucune disposition relative à la révolution de Liège; c^était, pour Tempire d'Allemagne, une difficulté d*ordre intérieur, et la solution en était réservée à la diète convoquée pour procéder à Télection du successeur de Joseph IL Elle se réunit le 30 septembre. Tout était concerté d'avance. La Prusse consentait à la nomination de Léopold, et répudiait complètement la politique belliqueuse de Hertzberg; elle ne devait pas avoir, pour la révolution liégeoise, des sentiments différents de ceux qui Tavaient guidée dans ses derniers rapports avec la révolution belge. Tout au plus, et par un reste de pudeur, désirait-elle dissimuler sa brusque évolution, ménager la transition soudaine de la politique de guerre à la politique de paix. Cela ne lui était pas bien difficile. Le ministre tombé n'avait par épargné les promesses de secours et d'appui aux Liégeois, qui, dans leur inexpérience, firent comme leurs voisins et prirent ces démonstrations au pied de la lettre; mais les actes officiels, bien moins explicites, n'engageaient pas à beaucoup près autant que les conférences privées, et, au moment solennel, quand le protecteur fut sommé de prendre parti, ce fut aux actes officiels seuls qu'il trouva bon de se référer. Retraçons ces déconvenues diplomatiques qui précédèrent la catastrophe.

Sur l'avis de Dohm, qui continuait à représenter Frédéric- Guillaume II auprès du cercle de Westphalie, le nouveau conseil de la Cité avait informé de son installation le monarque, et lui avait en même temps soumis un projet d'accommodement, pour

[nao] CHAPITRE IX. 369

lequel il réclamait son appui auprès de la conférence qai venait de se réunir; elle se composait des six électeurs de Trêves, Munster, Jaliers (Palatin), Clëves (Prusse), Mayence et Hanovre. Dan» cette réunion appelée à décider A son sort, la révolution liégeoise devait s'attendre à trouver des juges sévères; un seul, la Prusse, lui témoignait encore quelque bienveillance, mais une bienveillance peu sincère depuis la retraite de Hertzberg. Un fait récent avait encore accru l'irritation de Hoensbroech et des électeurs qui faisaient de sa cause la leur propre : le 15 septembre,. le tiers-état s'était attribué le droit de donner un régent au pays. Noos avons dit les motifs invoqués en faveur de l'institution d'un conseil de régence; mais, le pouvoir exécutif une fois établi, pourquoi ne pas s'arrêter? A quoi bon jeter parmi les citoyens ce nouveau brandon de discorde? Â quoi bon achever de s'aliéner les deux autres ordres? El à quel personnage profitait la mesure! Le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Cambrai, était un cbaioine tréfoncier qui n'avait jamais résidé, et qui s'en avisa seulement, quand il vit quelque profit à tirer des événements. Ambitieux vulgaire, il conçut l'espoir, en consentant à devenir Tinstruroent des patriotes, de remplacer Hoensbroech sur le siège de saint Lambert. Les passions populaires lui vinrent en aide, et son élection ne fut pas autre chose qu'un acte de vengeance, auquel on regrette de voir associés des hommes recommandables à tant de titres. Ce fut en outre une maladresse qui pesa d'un poids assez lourd dans les négociations de Francfort, et dont on ne tarda pas à recueillir les fruits.

Quelques jours auparavant était aussi arrivé de cette ville un projet d'accommodement. Il n'émanait pas du prince ; on avait cependant des raisons de croire que ses conseillers n'y étaient pas étrangers. Le personnage chargé de le faire parvenir à sa des* tination était le fils de l'agent des patriotes à Welzlaer, et, dans sa lettre d'envoi à Donceel , il l'engageait vivement à saisir le mùment actuel; il vous est , écrivait-il , plus favorable que je nose dire; mais il ne reviendra pas, et vous risquez de perdre la protec^ tim prussienne si vous le laissez échapper. Il importait peu que ces

270 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

propositions Tussent totalement différentes de celles des patriotes; an début d'une négociation on ne dit jamais son dernier mot, et dans tous les cas il fallait bien se garder de les repousser d'une manière aussi absolue qu'on li fit, en affirmant que le retour de Hoensbroech était impossible. Croire que la conférence admettrait cette impossibilité, c'était s'abuser étrangement. Il ne pouvait plus être question d'empêcher la restauration de Hoensbroech, mais d'obtenir qu'elle ne s'effectuât pas sans conditions , et de les stipuler aussi favorables qu'il était possible. Telle n'était pas l'idée qu'à Liège on se faisait de la situation, et les députés que le tiersétat et le conseil de la Cité envoyèrent à Francfort, eurent à soutenir avant tout cette impossibilité. L'état primaire et l'état noble montrèrent plus de sagesse, en demandant à négocier sur les bases du recez du 12 octobre contenant les Points fondamentaux.

Du reste toutes ces démarches étaient inutiles. Les patriotes s'étaient flattés d'être admis à défendre leur cause. La conférence ne l'entendait pas ainsi, et quand les députés arrivèrent à Francfort (25 septembre), ce fut pour prendre connaissance des conditions de la soumission ; elles étaient adoptées depuis plusieurs jours (15 septembre) et renfermées dans un document intitulé : Propositions de LL. AA. 55. ëkctorales. Le principe d'où partaient ces juges prévenus, était la restauration du prince et le rétablissement de l'état de choses existant avant le 18 août ; il était bien question d'une amnistie, mais tout ce qu'on pouvait promettre c'était de s'intéresser auprès de Hoensbroech pour l'obtenir; quant à la question vitale : le redressement des griefs, le document portait (art. 11) : < Durant leur séjour à Liège, les € commissaires des hautes cours électorales tâcheront d'aplanir « tous les points litigieux subsistant entre le prince-évéque et les « Étals de Liège, et ils chercheront à porter remède à tous les « griefs fondés. Si cependant ils ne pourraient pas réussir en c cela, ils s'employeront efficacement pour que les deux parties « acceptent un compromis, pour accommoder les points sur c lesquels on n*aura pu convenir. Les cinq cours électorales <K assemblées pour la susmentionnée conférence assurèrent à cette

[l790] CHAPITRE IX. 271

€ occasion S. M. le roi de Prusse que rien ne serait négligé pour ( leter et pour aplanir tous les griefs jusqu'ici subsistants. » L'engagement n'était peut-être pas assez précis ; on avait surtout à craindre que les griefs , fondés aux yeux des patriotes , ne le fussent pas du tout à ceux des commissaires électoraux. Il faut néanmoins faire la part des circonstances , et reconnaître que les médiateurs, avec la meilleure volonté d'accomplir leur promesse» pouvaient difficilement tenir un langage différent à un prince leur collègue.

Ces propositions furent communiquées, le 4 octobre, aux soixante sections de la Cité ; elles furent unanimes * à les repousser. Trois jours plus tard, on réunit la garde bourgeoise qui vota de même (7 octobre). Aussitôt après, les députés repartirent avec ces délibérations qui, par la violence de leur style, furent pour leur mission un embarras de plus.

En ce moment (9 octobre) on reçut de Dohm des nouvelles favorables , précisément au sujet des mots griefs fondés qui laissaient la porte ouverte à toutes les interprétations, et ne donnaient en définitive aucune garantie aux patriotes. Les envoyés prussiens venaient de lui écrire, disait-il, qu'ils avaient tout lieu d'espérer de la conférence une déclaration < que les griefs fondés devaient

< être levés, et surtout qu'on reconnaîtrait à la nation le droit

< d'être représentée par députés élus par elle-même, sans aucune € influence du prince-évêque. » Cette déclaration devait être remise à Frédéric-Guillaume , qui en aurait garanti Texécution. Dohm insistait pour qu'on se hâtât d'accepter les propositions avec cette modification importante ; le couronnement de l'empereur avait lieu ce jour là même, et la conférence devait se séparer bientôt après. Non content d'écrire , il vint à Liège le lendemain (10 octobre), et eut une lorigue entrevue avec les membres les pins influents des États.

Dans des conjonctures aussi fâcheuses, avec la restauration deve-

^ La 31' et la 38* remirent la décision au conseil municipal, ce qui revenait toujours au même.

fi78 HISTOIRE DES BELGES. [17M]

nae inévitable» — il n'y avait plas à se faire illusion \k dessus — on devait y ce semble» saisir avec empressement cette démise planche de salut. Ne sauvaiiron pas la principale conquête de la révolution, celle qui rendait dans Tavenir toutes les autres possibles? N'obtenait-on pas» pour la représentation nationale» cette forme d'élections sincères» qui est et sera toujours la première condition du progrès politique? Cela parait clair» et cependant il fut impossible à Dohm de faire accepter ses idées ; sa mission » mal interprétée du reste» faillit même causer une émeute.

La probité politique de ce représentant du monarque prussien n*a jamais été mise en question. Homme de Hertzberg et dévoaé à son système» il n'était sans doute plus initié aux mystères de la diplomatie ; mais il restait toujours l'organe officiel de sa cour, et rien n'autorise à suspecter ni sa sincérité» ni la réalité de la con* cession. A l'époque même, on ne souleva à ce sujet aucun doule^ Mais les cœurs étaient aigris, les têtes montées et la voix de la raison n'était plus entendue. La pensée de revoir Hoensbroech, de le revoir triomphant et suivi de ses odieux conseillers» de devoir fléchir le genou devant lui» exaspérait les esprits et poussait aux résolutions désespérées. Mieux valait périr» sauf à entraîner les ennemis dans sa ruine. On en était arrivé à Liège comme à Bruxelles à fonder sur les moindres bruits des espérances impossibles. Quelques difficultés survenues entre les cours de Berlin et de Vienne étaient acceptées comme un indice certain de rupture ; il ne s'agissait que de traîner les choses en longueur» la guerre étant inévitable au printemps.

Aussitôtaprès le vote des sections et descompagnies bourgeoises» les États, sous la dictée de Fabry % s'étaient plaints à Frédéric Guillaume et à Hertzberg de la manière dont cette affaire avait été conduite. Le roi ne répondit pas ; mais Hertzberg, dans une lettre (12 octobre) où il annonçait à Fabry que l'Empereur avait offert de se charger de l'exécution, déclara nettement qu'il fallait se résigner à recevoir Hoensbroech et à se soumettre à Wetzlaer;

1 Les minutes sont de sa main.

[vm] CHAPITRE n. 973

« mais, ajoutai t-il y on vous assurera une amnistie entière, et une

• promesse positive de faire travailler lout de suite au redresse* c ment de vos griefs, et à procurer au pays de Liège une constitu* i tion convenable à ses intérêts et surtout une meilleure repréc sentation de ia nation.... Yoilà mes principes; si les Liégeois ne

( les acceptent pas» le roi les abandonnera à leur sort Je

c croîs, disait-il encore plus loin, que nos principes sont justes» c modérés et sans partialité. Je vous conseille de les faire agréer

• à vos compatriotes, et de ne pas vous abandonner k la passion

• pour courir à une perte inévitable. » Le langage n'était plus aussi doux ni aussi flatteur qu*à Tépoque où Ton croyait avoir besoin de ceux à qui on le tenait ; mais il avait au moins le mérite d'être franc, et pouvait encore être mis à profit. C'est ce qu'on parut enfin disposé à admettre.

Les députés avaient été renvoyés à Francfort avec des instructions plus raisonnables. Nous n'en avons pas le texte, mais de Feosemble des faits il résulte que, tout en persistant à déclarer impossible le retour de Hoensbroech, ils n'en devaient pas faire une cause de rupture , et que sur la question essentielle : le droit d'élire les représentants de la nation sans aucune intervention du prince, ils avaient à prendre pour base la proposition de Dohm. Les autres articles n'avaient pas, à beaucoup près, la même importance, et n'étaient pas considérés comme des obstacles sérieux. Combien on dut regretter de ne pas avoir d'abord suivi le conseil du ministre prussien ! Le cabinet de Berlin , irrévocablement engagé, eût appuyé bien autrement qu'il ne le fit les justes réclamations des Liégeois. Au contraire les députés trouvèrent, en anrivant, mal disposés les esprits de ceux dont ils attendaient tout. On remit sur le tapis la promesse formelle d'une représentation du peuple libre ^ indépendante de toute influence quelconque^ et les ministres prussiens s'engagèrent à appuyer une demande qu'ils trouvaient juste. Mais ils échouèrent, et les représentants des autres cours persistèrent à soutenir que la parole donnée de redres* ter ki griefs suffisait. Ensuite on notifia aux députés (15 octobre) qu'ils eussent à accepter les propositions telles que la conférence

274 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

les avait formulées ; sIdoii, toute négociation serait rompue, et il ne resterait plus qu'à exécuter dans leur rigueur les mandements de Welzlaer. La position était embarrassante : d'une part les représentants de la Prusse insistaient sur la confiance qu'on devait avoir dans la parole du roi, et sur les f&cheuses conséquences d'un refus; d'une autre les instructions des États et du conseil de la Cité étaient formelles, et n'autorisaient pas à accepter les propositions sans modifications. Pour éviter cette rupture dont on les menaçait, et par déférence pour les ministres prussiens, les députés se décidèrent à accepter sous ratification de leurs commettants, ratification qui devait être eiîvoyée le 1"^ novembre au plus tard. Dans une dernière entrevue, un de ces envoyés leur c réitéra de « peser mûrement la chose , de bien en considérer les suites et

< les promesses solennelles du roi, et la parole des autres cours,

< enfin le fond qui était assuré, et de voir si les formes valaient

< de faire tout perdre. >

Assurément ces considérations avaient une grande valeur et appelaient un mûr examen.] Il est toutefois bien permis de se demander si cette confiance, que réclamaient les médiateurs, était méritée; s'il y avait lieu, après tout ce qui s'était passé, de croire à la sincérité de leurs promesses.

 notre avis, l'acceptation sans réserve était nécessaire, dès qu'on avait la conscience de ne pouvoir prolonger la lutte. Cette impossibilité admise, il fallait courir le risque d'une soumission aux conditions exigées ; on ne pouvait avoir pis que la restauration de Hoensbroech effectuée en vertu des mandements de Wetzlaer, et on pouvait avoir mieux si les médiateurs tenaient leur parole. Mais cette impossibilité, on l'a vu, n'était pas reconnue, et les dernières illusions ne devaient se dissiper qu'en présence même de l'exécution.

Comme les députés l'avaient déclaré à Francfort même, la ratification ne fut pas donnée. Les patriotes liégeois envoyèrent leur soumission aux six électeurs (31 octobre), mais en la subordonnant à l'obtention des garanties réclamées en leur nom. Il n'y avait plus pour eux de secours à attendre de l'Allemagne; allait-il

[l790] CHAPITRE IX. ÎTS

en arriver de la France? C'est précisément la question qui tenait alors les esprits en suspens.

Après ce que nous avons dit de l'influence exercée à Liège par la littérature et les idées françaises, on a pu s'étonner de ne pas voir l'attention publique se tourner plus tôt vers ce grand pays. Mais il ne faut pas oublier que la principauté de Liège faisait partie de l'empire germanique, et que si les patriotes, au lieu de se donner un protecteur au sein même de l'empire, l'avaient cherché au dehors, ils auraient excité l'animadversion de tous. En outre, dans la guerre générale qui menaçait d'éclater, Hoensbroech, comme tous les princes ecclésiastiques de l'Allemagne, eût défendu la cause de l'Autridbe, et par conséquent celle de la France à qui elle était unie depuis 1756. Il y avait dès lors nécessité encore pour les patriotes de chercher un appui dans le camp opposé, c'est à dire auprès de la Prusse et des deux puissances maritimes. Mais quand, après la signature des préliminaires de Reichenbach, la révolution se sentit moins soutenue par la Prusse, et qu'elle vit le caractère toujours plus prononcé des réformes en France préparer une rupture avec l'Autriche, elle fut naturellement amenée à changer d'attitude, et chercha à substituer un autre appui à celui de la Prusse qui menaçait de lui manquer. Une occasion favorable de l'essayer se présentait. Reynier, secrétaire de la société d'émulation, l'ami et le collaborateur de Bassenge et de Henkart, avait été, dans le mois de juin, envoyé à Paris, pour y solliciter le règlement d'une vieille créance à charge du gouvernement français; il emporta plusieurs exemplaires de l'ouvrage de Dohm ^ qu'il venait précisément de traduire, les distribua, et chercha à intéresser au sort de la révolution liégeoise les principaux membres du côté gauche de l'assemblée nationale, Mirabeau entre autres, qui avait visité le pays de Liège en 1787, et y avait conservé quelques relations. Au mois d'août, Henkart fut adjoint à son ami, et, le 18 septembre, ils se présentèrent pour la première fois à la barre. Ils n'y paraissaient que

* DieluUkher BevokUianim Jahr 17S9.

nu HISTOIRE DES BELGES. [i790]

pour une réclamation financière ; cependant leur présence provoqua une véritable tempête, le côté droit ne voulant pas les reconnaître, parce qu'ils représentaient un gouvernement révolutionnaire. Merlin, Mirabeau, Alex. Lameth prirent la parole en leur Taveur, et Reynier ne put faire la lecture de son adresse, qu'après un tumulte de plus de deux heures : il y parla de la cause de la liberté que la France défendait, de l'oppression dont on menaçait les Liégeois, du secours qu'ils avaient obtenu de la cour de Berlin et de celui qu'ils attendaient du cabinet de Versailles, intéressé à ne pas laisser le despotisme s'établir dans un pays voisin; l'objet de la députation, qui n'était du reste financier qu'en apparence, était abordé tout à la fin, et exposé en peu de mots. Après une réponse du président, vague comme tous les documents de ce genre, les deux députés furent admis aux honneurs de la séance, et leur réclamation renvoyée aux, comités de liquidation et des finances.

La mission avait produit financièrement et politiquement d'assez bons résultats, pour que les États et le conseil de la Cité renvoyassent Reynier à Paris. Il y retourna à l'époque où partait la dernière députation envoyée à Francfort (octobre), et, peu de temps après son arrivée, il trouva l'occasion d'attirer de nouveau sur ses commettants l'attention et la bienveillance du parti qui dominait dans l'assemblée. Parmi les régiments étrangers que le gouvernement français avait pris à sa solde, s'en trouvait un dont le nom : Royal liégeois, indique l'origine. La formation remontait à l'année 1787, et avait même fourni à l'opposition un grief contre Hoensbroech, qui s'était fait nommer colonel honoraire. La plupart des officiers avaient été naturellement pris dans les rangs de la noblesse , et un jour ils furent dénoncés pour manifestations contre-révolutionnaires, à la sortie d'une orgie dans le genre de celle des gardes du corps de Versailles. En voyant le bruit que faisait cette affaire, Reynier en informa le conseil de la Cité, qui lui envoya aussitôt une adresse remplie de protestations d'attachement à l'assemblée ; on y rappelait que la levée de ce régiment regardait précisément le prince chassé par les Liégeois, et que

[l790] CHAPITRE IX. Sn

ceux-ci n'y avaient, en dépit du nom, fourni qn*un petit nombre d'officiers. Reynier transmit la pièce à rassemblée, après en avoir d'abord fait lecture dans une séance des Jacobins où il fut vivement applaudi. On ne pouvait attendre de la démarche autre chose ^e des remerciements. Le gouvernement de Louis XYI avait assez d'embarras à l'intérieur pour ne pas s'en créer au dehors, si même il l'eut voulu, ce qui est douteux, et la majorité de Tas^ semblée, quoique favorable aux Liégeois, n'était pas préparée k faire la guerre pour eux. Pour la révolution française le moment n'était pas venu de déborder sur les pays voisins, et la généreuse population, que menaçaient des ennemis formidables, n'obtint encore de ce côté que des paroles sympathiques sans aucun appui sérieux.

La conférence de Francfort s'était dissoute au jour fixé (1 novembre). On résolut de faire une dernière démarche auprès du cabinet de Berlin si refroidi à l'égard des Liégeois, et à qui, il faut l'avouer, on n'avait fourni que trop de prétexies. Chestret et Bassenge furent députés, s'arrêtèrent quelques heures à Aix (4 novembre) pour conférer avec Dohm qui avait toujours beau- C0UJ9 d^ espérance, et arrivèrent à Berlin le 12 novembre. Le lendemain ils furent reçus par Hertzberg qui les accueillit bien, mais ne leur cacha pas qu'il serait difficile d'obtenir quelque concession des cinq cours électorales. En effet, quoiqu'elles reconnussent le fondement de certains griefs, elles ne voulurent pas se désister de la soumission préalable, et refusèrent positivement de rouvrir à Ratisbonne, comme on le leur demandait, les conférences rompues à Francfort. Dans ces entrefaites, les députés eurent plusieurs entrevues avec Hertzberg qui, sans doute pour avoir l'air de ne pas déserter entièrement leur cause, leur proposa, comme terme de conciliation, de donner Rohan pour coadjuteur à Hoensbroech, et de faire des ouvertures dans ce sens à l'archevêque de Mayence, le [tes obstiné des électeurs. Chestret et Bassenge accueillirent lidée, et ils proposèrent à leur tour l'objet principal que des instmctions secrètes assignaient à leur mission : obtenir l'intervention de la noblesse et du tiers -état dans l'élection du prince, ou tout au

278 HISTOIRE DES BELGES. [i790]

moins Tobligation pour ce dernier de prêter à la nation un serment dont les termes seraient votés dans une réunion des trois ordres. Comment pouvait-on nourrir Tespoir d'obtenir un semblable résultat, un changement aussi grand dans la constitution, alors qu'on sollicitait vainement quelque concession sur des questions d'une importance secondaire ! Aussi le cabinet de Berlin ne parait avoir donné aucune suite à la proposition, et les députés eurent le 25 décembre leur dernière entrevue avec Hertzberg. En les informant du mauvais succès de ses démarches, le ministre leur apprit que la chambre de Wetzlaer allait confier Texécution de sa s^otence au chef du cercle de Bourgogne, c'est à dire à l'Empereur. Ils quittèrent ensuite Berlin, après avoir laissé entre les mains du roi une supplique pour l'engager à rester étranger à cette exécution.

A leur retour à Liège, ils trouvèrent les esprits toujours fort échauffés, mais à côté de cela, surtout dans les campagnes, un découragement qui grandissait de jour en jour. Quoique décrétée au mois d'août, la garde nationale de la Cité n'avait été organisée qu'en novembre. Elle formait deux brigades ou six régiments, et un effectif de 18,745 hommes; mais le courage naturel de ces soldats citoyens, suffisant pour repousser les milices des électeurs ecclésiastiques, devait être impuissant contre les vieilles bandes de l'Autriche. Ces préparatifs de résistance pouvaient au dehors abuser l'opinion sur les ressources de la révolution, sans rassurer ceux mêmes qui les dirigeaient. L'organisation de la garde nationale n'était pas terminée encore, quand survint une attaque à laquelle on ne s'attendait pas ; car quoiqu'il n'eut pas été conclu d'armistice, de fait les hostilités étaient suspendues.

On a vu comment, après l'affaire de Zutendaal, les troupes exécutrices s'étaient dispersées. Il n'était resté que deux à trois mille Hunstériens et Mayençais à Maesyck et aux environs. Afin de se trouver plus près de Liège, quand arriveraient les Autrichiens dont l'intervention était décidée, cette petite armée quitta de nouveau ses cantonnements et se dirigea vers Visé. Les Mayençais, qui marchaient les premiers au nombre de 1,200 environ, s'emparèrent

[i790] CHAPITRE IX. 379

(9 décembre) sans difiScuIté de cette petite ville sitaée sur la rive droite de la Mease, à 3 lieues de la capitale. Puis ils occupèrent QDe île située en face, et placèrent sur la rive gauche un poste de 40 grenadiers commandés par un lieutenant. La nouvelle de cette invasion parvint à Liège dans la soirée ; aussitôt un détachement de volontaires se mit en route, et tomba au milieu de la nuit sur les qnai^nte grenadiers. Le lieutenant parvint à s'échapper à la nage avec quelques uns de ses hommes ; le reste fut tué ou pris. Rentrés dans Visé, les fuyards y jetèrent Talarme, et la terreur des ennemis augmenta, au bruit de l'arrivée d'un autre parti de Liégeois s'avançant par la rive droite, ce qui n'était du reste pas vrai. Ne voyant pas venir les Munstériens, qui marchaient avec une extrême circonspection, le général mayençais perdit la tête et donna l'ordre d'évacuer la ville. La retraite se fit avec tant de précipitation, qu'on abandonna plus de cinquante voitures chargées de vivres. Ce bel exploit termina dignement la campagne entreprise par les troupes des électeurs ecclésiastiques, et laissa les Liégeois en présence d'adversaires plus sérieux.

Encouragé par les succès de ses soldats en Belgique, Léopold espérait qu'ils ne rencontreraient pas plus de résistance sur le nouveau théâtre où ils allaient encore cueillir de faciles lauriers, et il avait consenti à devenir Texéeuteur des mandements de Wetziaer. Qu'avaient à faire les patriotes liégeois? Résister avec succès, était impossible, et si parfois ils avaient menacé de s'ensevelir sous des raines, c'étaient là de ces cris de désespoir que le cœur désavouait. Il ne leur restait qu'une ressource: intéresser à leur sort an monarque généreux qui, vainqueur de ses propres sujets révoltés, consentait cependant à laisser leurs privilèges intacts. Une adresse fut rédigée, et une députation chargée de la présenter à l'Empereur. Avant son arrivée à Vienne, les ordres de Wetziaer avaient reçu leur entière exécution .

Le décret de la chambre impériale, qui confiait cette exécution à Léopold, est du 20 décembre. Le 33, dix jours après la rentrée des Autrichiens dans Bruxelles, le général-major Alvinzy manda au conseil de la Cité qu'il avait reçu du maréchal Bender,

son chef, Tordre d'occuper Liège, et il lui envoyait un de ses officiers, le baron d'Aspre, pour prendre toutes les dispositions néces* saires. Ce jour là même, le conseil et les États avaient envoyé lenr :soumission au comte de Metternich-Winnebourg , ministre de TAutriche près du cercle de Westphalie, et désigné déjà pour le poste de ministre plénipotentiaire aux Pays Bas: ils s'en remettaient à la volonté de FEmpereur, et demandaient au comte d'interposer ses bons offices, pour obtenir de son maître qu'il réglât le sort des Liégeois, conformément à leur constitution et à l'équité de leurs rédamations.

En même temps ils publièrent une adresse (34 décembre) au peuple, pour l'informer des événements qui se préparaient : « Citoyens, leur disaient-ils, vous savez tous combien vos chefs, c vos magistrats se sont efforcés de mériter la confiance que vous c avez mise en eux ; vous savez avec quel zèle, quelle sollicitude « ils ont tout sacrifié pour veiller uniquement à vos intérêts, pour

< assurer votre repos, votre liberté, votre bonheur. Tant qu'ils « ont pu vous épargner des inquiétudes, des périls, ils l'ont Csiit; « quand il a fallu que vous y fussiez exposés, ils les ont partagés

< avec vous. Jusqu'à présent votre courage avait surmonté tons « les obstacles, votre patriotisme intrépide avait su triompher de « .tous vos ennemis. La cause que nos travaux communs soute-

< naient, que vos armes défendaient si glorieusement, cette cause c sans doute méritait bien que le ciel la favorisât, et tout ce qu'il c y a d'hommes justes sur la terre a fait des vœux pour sa réusc site. S'il en arrive autrement, ah ! du moins il ne faudra point

< accuser vos chefs ! Mais il leur reste à remplir envers vous un •< dernier devoir. Quelque pénible qu'il puisse être, l'obligation en « est sacrée, et ils se feraient un crime impardonnable de négliger « un seul instant de s'en acquitter. Sachez donc, citoyens, que « vainement nous avions espéré, que nous avons fait d'inutiles c efforts pour terminer nos querelles à l'amiable, et sans qu'il fût ^c nécessaire d'avoir dans ce pays des troupes étrangères. La c chambre impériale de Wetzlaer en a jugé autrement, en appec iant à l'exécution de ses sentences l'auguste chef de l'empire.

[l190j CHAPIIEE IX. lg|

le Boaarqae paUsant qni règne sur les vastes états héréditaires de la maison d'Autriche.... II n'est pas nécessaire, citoyens, de vous dire combien cette nonvelle nous a surpris et attérés, dans un temps où l'on nous flattait encore d'une issue toute différente de nos affaires. Mais il nous a paru à tous que ce serait une témérité de songer encore à faire résistance. Elle serait inutile, parce que le monarque appelé aujourd'hui à l'exécution, a une puissance prépondérante qui nous écraserait infailliblement, et que le sang des Liégeois est trop précieux, pour qu'il soit versé en pure perte. Elle serait inutile surtout, parce que ce monarque est le même dont la justice, la sagesse, l'humanité ont fait pendant vingt-cinq années le bonheur de la Toscane. Puisque Léopold est juste, nos justes droits ne pourront en être méconnus; puisque Léopold est humain, il ne voudra pas le malheur d'un peuple généreux qui se jette dans ses bras, qui lui remet sa cause avec confiance et sans crainte .... Il ne nous reste pins qvfà vous recommander la même sécurité qui est dans nos âmes. Soyez tranquilles sur votre sort futur; reposez-vous sur la justice de vos réclamations ; reposez-vous sur ce que vous avez fait depuis un an du soin de votre gloire. Jamais il n'y eut de honte de céder à la nécessité, et quand l'honneur est sauf, rien n'est perdu. Citoyens, nous vous en supplions, montrez-voas calmes et sereins dans ces jours critiques et décisifs ; montrezvous dignes encore de la liberté qui vous échappe; qu'aucun excès ne déshonore ces derniers moments; redoublez avec nous d'ardeur et d'activité, pour maintenir jusqu'à la fin la police et le bon ordre; que le juge qu'on vous envoyé soit lui-même témoin des vertus de ce peuple; que vos ennemis rougissent de vous avoir calomniés. Si nos travaux constants, si nos veilles, si les inquiétudes qni nous ont si souvent agités, sont de quelque prix à vos yeux, citoyens, donnez-nous cette dernière preuve de votre confiance, de votre estime, de votre amour. C'est la seule, c'est la plus douce récompense à laquelle nous aspirons. »

Mais la soumission envoyée à l'Empereur ne sufiSsait pas. Si

Hm. BU BsLMs, T. 1. 19

S82 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

Ton voulait quelque adoucissement aux rigoureuses prescriptions de Wetziaer, il était indispensable — Âlvinzy Tavait rappelé assez rudement à une députation qui était allée le trouver à Tirlemoat — de remplir la même formalité auprès de Hoensbroech, auprès des princes électeurs,auprès du grand-juge président de la chambre impériale. Les États et le conseil ne pouvaient s'y résigner, et ne le firent qu*an dernier instant, quand on leur annonça que les impériaux, dont on avait par un reste de ménagement retardé le départ, allaient enfin arriver. Cette soumission est du 10 janvier 1791. Deux jours après (13 janvier) les soldats de Léopold prenaient possession de Liège, où le prince-évéque ne devait pas tarder à rentrer.

A ce moment, les hommes de Hertzberg firent une dernière démarche pour sauver la dignité un peu compromise du cabinet de Berlin. D'Aix, où il continuait à résider, Dohm écrivit à Bender pour lui rappeler les négociations précédentes, et rengager à maintenir provisoirement Fétat des choses, jusqu'à ce qu'il fut informé du résultat de la communication que la cour prussienne se proposait de faire à ce sujet à la cour impériale. Démarche inutile, et qui ne servit qu*à mettre de nouveau en lumière l'antipathie que ressentaient les uns pour les autres les serviteurs des deux grandes monarchies allemandes. Quant à la révolution, elle était décidément vaincue, et il ne restait plus à ses chefs que la ressource de l'exil, ressource douloureuse mais nécessaire devant une réaction dont on avait raison de prévoir la violence.

Dépotés belges envoyés à La Haye aa comte de Mercy. — Situation et politique du gouTernement autrichien. — Réinstallation des fonctionnaires dépossédés par la révolution. — Les doyens et les eswardeurs à Tournai, la CoUaoe à Gand. — Affidre du conseil de Hainaut. — Difficultés pour la réinstallation du conseil de Brabant. — Scène du 17 janvier. — Correspondance du ministre avec les États. — Émeute du 24 février. — Kecomposition provisoire du oonaeil. — Édit du 16 mars.

Gr&ce aux divisions intestines, rAutriche avait repris possession de notre pays sans éprouver de résistance ; Van der Noot et ses partisans, abandonnés à eux-mêmes, furent incapables du moindre effort pour le défendre, et le maréchal Bender n'eut qu'à se présenter, pour se faire ouvrir les portes de nos principales Tilles.

Quand cette campagne de quinze jours^ véritable promenade militaire, fut achevée, les États des provinces choisirent des députés \ pour porter les assurances d'une soumission tardive et peu sincère au comte de Mercy, le négociateur de TEmpereur au con-

' Ces députés furent, pour le Brabant : baron d'Hooghvorst, comte de BaUlet, De Waele; pour la Flandre: de Grave, Yandervelde, Tabbé de Saint-Pierre, Van Hoobrouck-Mooreghem , Deurwarder; pour le Hainaut : de Mérode, Gendebien, de Marbaix; pour Tournai : Bonaventure; pour Namur : de Gaiffler, vicomte ii*Slxée, de Posson, de Cauwer.

284 HISTOIRE DES BELGES. [l790]

grès de La Haye, l'homme qui veûait d'être investi, avec le titre de ministre plénipotentiaire, de Tintérim du gouvernement général en Belgique (décembre). Ces députés furent accueillis avec bienveillance, car la cour de Vienne n'avait pas à s'enorgueillir de son facile succès; le ministre leur déclara que Léopold, de son propre mouvement, eût fait les concessions rappelées dans le traité do 10 décembre, et il s'attacha à démontrer qu'il importait au pays de cesser, avec les puissances étrangères, . des relations dont le résultat en définitive avait été si peu favorable. < J'ai appuyé, c dit-il dans un rapport à Kaunitz, sur l'avantage qu'aurait eu le « pays, s'il s'était mis dans le cas de tenir les concessions direc- « tement du souverain, plutôt que par l'organe d'étrangers qui « en tiraient toujours le courtage ^ »

Tous ces députés avaient mission d'insister sur certaines questions, qui allaient créer de sérieuses difficultés : l'amnistie, la reconnaissance des dettes contractées par les États pendant leur année de souveraineté, l'éloignement des fonctionnaires hostiles à la révolution. Les États de Hainaut allaient plus loin, et demandaient à l'Empereur d'accorder au pays les avantages qu'il avait voulu lui assurer par sa déclaration du 2 mars; demande que le ministre put, non sans motif, qualifier d'extravagante. < La « représentation des États du Hainaut, lui disait Kaunitz, est 4 d'une insigne impertinence, et je présume que Votre Excellence « la laissera sans réponse, ou qu'elle fera là-dessus aux rédac- < teurs un sermon. Ce que j'y trouve surtout de plaisant, c'est c que ces messieurs regardent à présent le contenu de la dépè- « che du 2 mars comme le seul moyen de rétablir le calme et la « iélicité publique; tandis que, lorsque cette d^éche leur a été « adressée, ils l'ont trouvée si peu digne d'attention, qu'ils n ont « pas même daigné y répondre '. » Les États de Brabant s'attachaient surtout à démontrer le danger de toute innovation, la nécessité de maintenir intacte leur Joyeuse Entrée.

Les députés ne quittèrent pas La Haye sans remercier de !

> Archives de VÈtaL

[l79lj CHAflTM 1. S8&

gradiuse tnéHaiion ^ les représentants des cours médiatrices, qui les fatiguèrent de protestations d'attachement. Le comte de Merey les suivit en Belgique, et^ dans les premiers jours de 1791 (6 janvîer), il arriva à Bruxelles où il fut bien accueilli ; le peuple, faligué d'une longue tourmente , aspirait au repos et à la réconciliation avec un souverain dont les premières paroles, dès son avènement au trône, avaient été des paroles de paix et d'oubli. Cet espoir ne devait pas se réaliser si tôt.

Les derniers événements portaient au comble la haine réciproque des deux opinions qui divisaient la Belgique. Placé entre des passions contraires, le gouvernement devait craindre, avant tout, de les réunir de nouveau contre lui. Sa politique fui dépourvue , encore cette fois, de toute habileté et de toute prévoyance. S'il n'avait écouté que ses sympathies, il se serait rallié aux Vonckistes; mais il craignait que ce parti ne finit par embrasser les doctrines désorganisatrices, contre lesquelles, en France, on se débattait avec tant de peine. Ses intérêts le portaient vers le parti contraire, qui défendait la cause des privilégiés ; mais la coor de Vienne subissait encore alors l'influence de généreuses idées, aidait au progrès, et répugnait à pactiser avec des hommes qui n'aspiraient qu'à maintenir les gothiques traditions du passé. Ainsi, flottant indécis entre ses craintes et ses espérances, le gouvernement crut pouvoir impunément se passer de l'appui de l'un et de* l'autre parti, ou plutôt les tromper tous deux, en les faisant respectivement servir de contre-poids l'un à l'autre. < 11 est fort t avantageux, écrivait Kaunitz à Mercy, de tenir les États en i échec par les démocrates. » Et plus bas : < Il semble que, pour

< peu qu'on voie jour de s'arranger avec les États, il sera bon « d'arrêter l'influence que les démocrates peuvent avoir gagnée

< dans les affaires publiques ^ »

^ BapiM>rt des députés de Namur.

* Dépêche du 2S avril. Archives de l'État. Quoiqu'on se trompât sur le motif, la politique indécise du ministère autrichien frappait même l'étranger : « 11 seml)te, « disait Loustalot dans le ]ournal de Prudhomme, que la politique de Tempe-

< reur ne consiste qu'à temporiser avec tout le monde ; il temporise avec les

386 HISTOIRE DES BELGES. [i79l]

Celte politique ne fut point du reste le fait de Léopold, dont le caractère répugnait à la dissimulation ; la responsabilité en revient au prince de Kaunitz, aux gouverneurs généraux et à certains de leurs conseillers. Quant au comte de Mercy, nous croyons que s'il eût eu plein pouvoir de suivre ses propres impulsions, il se fût ménagé Pappui des Yonckistes» en leur faisant des concessions. Mercy appartenait à Técole de Joseph II ; c'était un de ces grands seigneurs imprévoyants comme on en vit tant au iviif siècle, qui jouaient avec les doctrines de l'époque, sans se douter encore de Tabus terrible qui en allait être fait. Le grand tort de cette politique tortueuse fut d'entretenir dans un parti des espérances que le gouvernement ne voulait pas accueillir, dans l'autre une méfiance qu'il était grandement intéressé à dissiper ; elle aboutit en dernier résultat à les irriter tous les deux, et à susciter au pouvoir des embarras inextricables. C'est ce que le ministre ne tarda pas à reconnaître. Dans un rapport (du 18 avril) destiné à mettre sous les yeux de Kaunitz la situation respective des partis, on lit : c Au milieu de tout cela, le plus à plaindre c'est le pauvre < gouvernement qui n'a pas éCamis. Les États, aliénés ou aigris c contre lui, se plaignent qu'il ne réprime pas assez les démoc crates ; ceux-ci trouvent qu'il accorde trop d'appui aux États ^. »

La première et la plus grave difficulté de la restauration, fut la réintégration des fonctionnaires que la révolution avait dépossédés. Sans doute il devait paraître dur au ministre de sacrifier des hommes qui n'étaient, à ses yeux, coupables que de trop de dévouement. Hais le retour de la confiance n'était possible qu*à ce prix, car ces hommes passaient pour les fauteurs actifs de Tancien système; d'ailleurs ils étaient odieux aux deux partis, et il existait des moyens de les indemniser. Le gouvernement prétexta l'absence de faits précis, et se montra sourd à toutes les réclamations. Peut-être prit-il pour une soumission illimitée l'abattement momentané des États, et ne prévit-il pas la tempête

« États de Brabant, il temporise avec les émigrants français et la nation frau* « çaise. » RécoliUions de Paris, numéro 121 du 6 nov. 1791. « Arehim de rÉUU.

[im] CHAPITRE X. îg?

qu'il allait soulever. La lutte en effet fut vive, puisque de nombreuses existences se trouvèrent en jeu, et si l'opposition céda parfois à des sentiments de rancune personnelle, sa conduite ne doit pas faire oublier l'intérêt constitutionnel qui servit de base à ses démarches.

Le rétablissement des corps administratifs^ s'effectua assez aisément; il ne présenta de difficulté réelle, que là où ces corps avaient été recrutés dans le parti qui s'était fait l'auxiliaire de la restauration.

 Tournai la bourgeoisie avait profité de la révolution , pour ressaisir des prérogatives dont l'avait dépouillée Charles-Quint, le grand adversaire des libertés communales. Ses deux consistoires des doyens et des esv^ardeurs, supprimés au commencement du vif siècle, s'étaient reconstitués, et avaient recomposé, dans un sens plus populaire, les consistoires des jurés et des échevins. Le mouvement portait une couleur de Yonckisme qui exigeait des ménagements. Le ministre commença par faire rentrer, parmi les jurés et les échevins, ceux qui avaient été écartés l'année précédente, et il parvint, au bout de quelques mois, à obtenir des doyens et des eswardeurs leur séparation volontaire.

La situation était la même à Gand ; la Collace y avait aussi repris, en 1790, la position qu'elle occupait avant la Caroline de 1540. Les États de la province ne s'opposèrent pas à ses prétentions dès le principe, mais à l'époque où le pays entier se partagea en deux camps, ils rompirent avec elle, et lui refusèrent la nomination du magistrat que Charles-Quint lui avait enlevée; il fallut une émeute pour les faire fléchir. Les relations devinrent toujours plus mauvaises, et la Collace, en haine des États, vota dans toutes les circonstances avec l'opinion démocratique : elle refusa de consentir à un emprunt forcé décrété par le Congrès, elle se prononça pour l'acceptation de l'armistice, elle ne voulut pas délibérer sur l'élection de l'archiduc Charles, et enfin elle envoya d'assez bonne heure sa soumission au comte de Mercy. En rétablissant les choses telles qu'elles existaient avant la révolution,

' Je range dans celte catégorie les magistrats des villes, quoiqu'ils eussent lossi des attributions Judiciaires.

m HISTOUtE fi£8 BCUÏES. [i"^^!

on donnait gain de cause aux États; d'autre part, en assurftDl à la Collace les prérogatives qu^elle avait récemment conquises» ott enfreignait la promesse de ne pas innover sans le consentemeDt des représentants de la province. Dans le système que le gouvef'nement s'était tracé, une solution u*était pas facile k tronTer; après avoir hésité pendant plusieurs mois, il se décida à enjoindre k la Collace de discontinuer ses réunions, el à la rétablir sur le pied fixé par la Caroline. Cette décision nécessita rinterveolion de la force armée, et fut, aux yeux des Vonckistes, une sorte de déclaration de guerre ^

Le rétablissement de la plupart des conseils de justice ren* contra peu d'obstacles. Le grand conseil de Malines, les conseils de Flandre, de Gueidre et de Namur, purgés des membres qae la révolution y avait fait entrer, reprirent leurs séances sans éprouver de vive opposition. Dans la dernière de ces provinces, les États tentèrent bien de résister; mais ils n'avaient pas de motifs sérieux à alléguer, et il leur fallut céder.

En Hainaut , les circonstances étaient différentes. Quand Joseph II, en 1789, annula la constitution de cette province et cassa les États, il expulsa du conseil cinq conseillers qui s'étaient signalés par leur opposition, et les successeurs qu'il leur donna furent nommés sans présentation, contrairement à un diplôme de Charles YI qui avait toujours eu force de loi. La terreur étoaflTa les réclamations, et les nouveaux conseillers furent admis à siéger. En 1790, ils refusèrent de prêter serment aux États, qai les regardèrent comme démissionnaires et pourvurent à leur remplacement. La restauration étant survenue, le gouvernement prétendit les faire rentrer dans le conseil ; mais il éprouva de la résis> tance de la part du conseil lui-même, et de la part des dena

t L'hésitation fut surtout le fait du comte de Mercy, qui penchait à favoriser les prétentions de la GoUace. t Nous apprenons, disaient les gouverneurs gêné*

< faux dans un de leurs rapports , que la connaissance préalable qu*on avait « déjà commencé à avoir en Flandre des faveurs que le comte de Meroy é&sli

< disposé à accorder à la Collace de Gand, causait une sensation très fâcheuse « dans Tesprit des États de cette province, dont une grande partie était d'ailleurs • bien disposée Jusqu'ici. » Archms de VÉiaU

[rm] CHAPITRB 1.

premiers ordres des États. On faisait arme du diplôme de Char* les VI, pour soutenir que Lëopold» ayant promis de réparer les infractions de son frère, devait replacer le conseil de Hainaut dans la position quMI occupait avant Tannulation de la constita* tien, et regarder ainsi comme nulles les nominations faites par Joseph II sans présentation, et par les États pendant la période insurrectionnelle. A ce moyen qui ne manquait pas de valeur, le gouvernement répondait que le droit de présentation ne faisait point partie de la constitution et pouvpit être révoqué. Comme le tiers-état, dans cette question , se sépara des deux premiers ordres, la querelle alla s*envenimant jusqu'à ce qn*enfin on convint d'une transaction qui laissa dans le conseil, ei les conseillers nommés par Joseph II en 1789, et ceux qui avaient en i79() reçu leurs pouvoirs des États.

La réinstallation du conseil de Brabant entraîna des complications bien plus graves ^ Lorsque le gouvernement autrichien, exaspéré par le refus des subsides, cassa ce tribunal, en juin 1789, il attribua juridiction dans la province au grand conseil de Matines. Sept conseillers de Brabant passèrent à ce conseil, et formèrent une chambre particulière qui vint siéger à Bruxelles. A la révolution, le conseil de Brabant se reconstitua, ayant en moins les sept conseillers de Malines et six autres qui se tinrent à Técart. La restauration trouva les choses en cet état *. Sur quelles bases rétablir cette cour de justice dont on exigeait un serment nouveau? Le ministre eût désiré se débarrasser de quelques-uns

* Sur cette querelle entre le gouvernement et les États de Brabant, on doit consulter surtout une brochure in-S* de 123 pages intitulée : Exposé historique de la sitvation des affaires du duché de Brabant, au mois die décembre 1791. Elle contient toutes les pièces du procès, et fut composée par un des conseillers dn gouvernement.

* Pour rintelligence de la querelle , il faut dire la composition du conseil de Brabant, en laissant en dehors les deux conseillers nommés par les États en 1790, et que le gouvernement écarta facilement. Les conseillers qui avaient siégé pendant la révolution étaient au nombre de dix ; c'étaient Yillegas, Yiron, Charlier, Yan den Cruyce, Yandorselaer , d'Overschies , Wirix, Aerts, Strens et De Jongfae. Six conseillers s'étaient tenus à l'écart pendant cette époque; c'étaient De Crumpipen, chancelier, Guylen, Yanvelde, Bartenstein, Huys de Bois-Saint-

290 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

des juges qui avaient siégé pendant la révolution, mais il prévit des obstacles, et se décida à rétablir le conseil tel qu'il existait en juin 1789. Il s'en ouvrit aux députés des États, qui lui objectèrent que les sept conseillers appelés à Malines étaient démissionnaires par le fait> et ne pouvaient rentrer dans leurs anciennes charges sans une nouvelle nomination; or, pour cette nomination, il fallait une présentation préalable du conseil lui-même, et les États, assurés de la majorité, savaient qu'elle serait défavorable aux protégés du pouvoir. Le ministre voulut d'abord ne tenir aucun compte des observations, mais Thésitation le prit à la lecture d'une représentation dirigée contre les sept conseillers (15 janvier), qu'on accusait d'avoir contribué à la destruction de la constitution : « Quelle confiance, disaient les États, le peuple pourrait-il c jamais avoir dans des juges qui, par leur conduite lâche et se^ c vile , ont encouru la haine et l'indignation du public, et quel c bien pourrait-on espérer d'eux pour le service du souverain? e Une telle classe d'hommes dans le sanctuaire de la justice, et « principalement dans les conseils supérieurs, serait un présent € bien funeste, puisque la fortune et la vie même des citoyens les € plus vertueux seraient continuellement exposées à la haine et c au ressentiment de ces juges, b

Les partis étaient trop exaspérés, pour qu'une pièce aussi violente ne provoquât pas une démonstration. Deux jours après (17 janvier), un rassemblement que paraissaient diriger, disaient les États de Brabant \ plusieurs hauts fonctionnaires, se porta vers le local où étaient réunis, sans caractère officiel, les membres révolutionnaires du conseil. Malgré le mauvais temps, une partie de l'attroupement attendit dans le Parc que la séance fut terminée. A leur sortie, les conseillers furent assaillis par des huées, des injures et des imprécations ; on leur jeta de la boue et des pierres, et on les menaça de la lanterne. Ils cherchèrent à

Jean et Mercx. Enfin les sept conseillers qui, en juin 1789, avalent passé au grand conseil de Malines étaient Duchesne, Orts, Pellenberg, Anthonis, Pierlant, Van Langendonck et Stacquet.

1 Représentation du 5 avril.

[i79l] CHAPITRE X. Î9l

s'échapper, mais plusieurs d^entre eux ne parvinrent à leur voiture qu'après avoir éprouvé des avanies de toute espèce, et reçu même des coups de bâton. Le conseiller Van den Cruyce ayant voulu, dit une narration flamande de l'époque, haranguer les émeutiers, fut frappé à la figure d'une brosse à poudre qui lui fit à tinUant perdre toute son éloquence \ Le lendemain, un nouvel attroupement se rendit à l'hôtel du conseil, dont il trouva les portes fermées, et se transporta de là chez le conseiller Villegas *, qui continuait à remplir les fonctions de chancelier dont les États l'avaient investi. L'assemblée se tenait chez un autre membre du conseil, le baron d'Overschies. Un rassemblement s'était aussi formé sur la place de l'hôtel de ville, évidemment dans le but de faire une démonstration semblable contre les États ; mais aucune des personnes qui composaient cette assemblée ne se présenta pour entrer dans le local de ses séances, et la fouie se dispersa en ajournant l'exécution de son projet.

L'embarras du ministre était grand. La résistance des États, s'il n'en tenait compte, menaçait de l'entraîner dans une série de mesures arbitraires. Il fallait cependant prendre unparti ; le conseil, tel que la révolution l'avait laissé, n'était pas reconnu par le gou- Teruement, et la province ne pouvait rester longtemps encore sans un tribunal supérieur. Un moment le prince de Kaunitz eut la pensée de mettre la circonstance à profit , pour satisfaire

* I Uen raeds-heer Jan Van den Cniyce, denkende de borgery met redens te • stillen, bequam eenen wel gevulden poederborstel in syn aensigt, by welk i hulp-middel hy voor die tyd aile syne wel sprel^entbeyd verloor. > Noir Kort hondig verhael van de gd>eurtenis8e aen die raeds-heeren van den raede van Brabant, tôt BrusiH op den iljantuirii 1791, s'middaegs tusschen twaelfen een ueren,

* Le pamphlet rappelé dans la note précédente qualifie de saint le conseiller Villegas : in het ufoonhuysvan den $00 genaemden heyUgen raeds-heer ViUegas. G*est probablement une allusion au zèle religieux de ce magistrat qui avait, en 1790, proposé au conseil de Brabant de demander aux États>Généraux le rappel des jésuites, proposition qu'il développa dans une brochure de 4S pages, intitulée : Mémùire à leurs hautes et souveraines puissances nos seigneurs les États-Unis des Ptiif^Bas cathoUques, sur le rétablissement des jésuites. Des questions de ce genre étaient , pour les hommes du bord du conseiller Villegas, la grande affaire du )<Nir, et la défense de Tindépendance nationale un objet d'une importance secondaire.

fn HISTOIRE DES BELGES. [im]

le$ Ycmekistes : on eût appelé le peuple du Brabant à présenter les personnes, dont il désirait voir composer les États et le conseil de la province. La crainte de motiver un recours aux puissances médiatrices, empêcha, parait-il, de donner suite au projet ^

Cette crainte était fondée. La paix restait à conclure entre l'A»triche et la Turquie ; la Prusse el la Hollande avaient manifesté le mauvais vouloir qni les animait, en refusant d'accueillir la ratiBcation avec réserves ' que TEmpereur avait donnée au traité de La Haye, et les mécontents étaient assurés de trouver un appui au dehors. Van der Noot et Yan Eupen, secrètement encouragés, aiRrmait-on, par la cour stathoudérienne, correspondaient avec leurs partisans de Tintérieur, et Témigralion, excitée par les moines et surtout par ceux de Saint-Bernard ', s'annonçait menaçante ^

* « Mon but, écrivait à ce sujet Kaunilz à Mercy, est de faire témoigner le vœu de la majeure partie de la nation , ce qu'on appelle le grand troupeau, sur les deux objets les plus essentiels et les plus pressants, à ce qu'il partit, dans ce moment-ci , savoir : une nouvelle composition convenable du personnel de rassemblée des États de Brabant, et en même temps une nouvelle eomposition du même genre du conseil de Brabant et des autres tribunaux, et cela pourrait paraître convenable d'avoir Tair, moyennant cela, de n'y donner les mains que sur les instances de la nation ; en un mot, de (aire demander, sans rien exiger et à titre de grâce, ce que, sans quelque risque au dedans et peut-être des réclamations de la part des puissances conciliatrices, on ne pourrait guère hasarder d'entreprendre de son propre mouvement, et, pour cet effet, d'engager les démocrates à faire cette démarche. » Archi9esdeVÉtai. 'Nous avons dit précédemment que le traité de La Haye stipulait le rétablissement des constitutions sur le pied des actes d'inauguration de Charles VI et de Marie- Thérèse, et que Léopold, dans sa ratiflcation, déclara ne vouloir réttbUr ces constitutions que telles qu'elles se trouvaient à l'avénement de Joseph H.

* Nous avons trouvé ce fait rappelé dans les protocoles du conseil privé, à la date du 6 avril 1791. Archives de VÉUU. Voici deux pièces qui furent répandues pour fomenter l'émigration :

« Partez, patriotes, la foi et la religion vous appellent en Gueldre,oii se trouv» « votre libérateur. Vous y recevrez vingt sols par jour •

« De par les États de Brabant. Tous patriotes aimant Dieu, ennemis de Tescla- « vage et capables de porter les armes, sont requis, en qualité de héros coura- « geux et de défenseurs do la religion et de la liberté, de se rendre en toute dili^ « gence au petit La Haye, près de Breda, pour y être incorporés dans les troupeit ■ qu'y lèvent les États de Brabant, avec le salaire de dix sols par jour et pro- « messe d'avancement et de récompense pour qui se distingueront à la guerre. »

* Les protocoles du conseil privé nous apprennent que, dans la dernière quin-

[l79l] CHAPITRE K.

Un indice ceiiain des embarras exlérieurs da gonTernement, c'esl le ton que prirent les États de Brabant, dans la correspondance qu'ils échangèrent alors avec le ministre. < Vons iiiTOc qaez» disait ce dernier (6 février), les sentiments da peuple!

< Eh! messieurs, ouvrez Toreille à la voix du peuple, vous c entendrez sur qui tombent ses reproches, je pourrais dire ses c malédictions. Si Sa Majesté n'écoutait que la voix du peuple et « son propre ressentiment , elle trouverait assez de gens sur qui

< devraient tomber ses exceptions, pour avoir reconnu, au mépris c de leurs serments, une souveraineté qui, dans aucun cas et c sous aucun prétexte , ne pouvait jamais exister entre vos c mains, et pour avoir participé à des violences inouïes pendant V les troubles. »

t Nous supplions Votre Excellence, répondaient les États c (8 février), de ne pas prendre pour la voix du peuple de la pro-

< vince les clameurs de quelques individus de cette ville, qui se

< sont rendus fameux par les excès qu'ils y commettent depuis la

< rentrée des membres de l'ancien gouvernement, dont ils veulent « être à présent les protecteurs, et dont ils ont été les protégés « sous le dernier règne; de ces mêmes individus qui, sous

l'escorte de quelques soldais, parcourent tous les jours les esta- HÛnets de la ville, et y maltraitent impunément toutes les personues qu'ils connaissent pour être attachées aux droits du pays;«.. de ces mêmes individus qui ont impunément outragé et maltrailé le conseil souverain de Brabant, et que Timpunité enhardira peut-être aussi à venir nous maltraiter dans notre assemblée même. »

Il y avait là une prophétie que ses auteurs ne croyaient peutêtre pas si près de se réaliser.

Des démarches pour un rapprochement furent faites à celte

de jaHViBT, ri y •eut, à ffallnes âeulement, oent oiue passe-ports délivra. NmtlisoQS aussi dans une lettre de Mercy à Kaunitz : « On <tit tout bas que les « États de Brabant ont envoyé des députés à BerUn et à La Haye ; Je n'en ai pas • de preuve. On fait courir le bruit qu'ils vont se rassembler à Anvers, à Breda, « à Kaestricbt... > Archives de VÉtat.

194 mSTOIRE DES BELGES. [l79f]

époque, auprès des Yonckistes, delà part des États de Brabant» Le but était de réclamer de concert les secours de la France; on ne supposait pas qu'elle put être tentée de guerroyer et de conquérir pour son propre compte. Mais la réunion n'eut pas lieu, Tirritation assez naturelle des Yonckistes la fit échouer , et le gouvernement ne fut pas étranger à ce résultat, c Ce qui m'embarrasse en ce moment, écrivait Mercy à Kaunitz le 15 février, c'est que je suis instruit depuis hier que le pensionnaire des États de Brabant a fait, au nom de ses principaux, des démarches de rapprochement envers les chefs du parti Yonckiste. Cette coalition prématurée serait bien (Slcheuse, si elle s'opérait autrement que par l'intervention ou la médiation du gouvernement. Je ferai en sorte d'éloigner la chose tant qse je pourrai ^ »

Bepoussés de ce côté, les États se tournèrent vers le ministre, et lui proposèrent de transiger. Des commissaires furent nommés départ et d'autre, sans qu'on parvint à s'entendre. Si le mode de recomposition du conseil importait au ministre, il n'imi>ortait pas moins aux États. Nombre d'actions en indemnité, à raison des dommages éprouvés pendant la révolution, allaient leur être intentées, et si le pouvoir venait à ses fins, il n'y avait pour eux» en temps de réaction, nulle justice à attendre. Puis au conseil appartenait l'entérinement des édits souverains, Yémanationy et dans la supposition d'une majorité dévouée au gouvernement, il pouvait être fait bon marché des privilèges du pays. La conduite des États ne fut donc pas, comme on l'a dit, déterminée par le désir de susciter des tracasseries. Leur opposition fut légalement motivée. Tout espoir d'arrangement néanmoins n'avait pas encore disparu, et les États, réunis en assemblée générale, délibéraient depuis peu de jours sur de nouvelles propositions, quand» le 24 février vers midi, un rassemblement considérable, où l'on apercevait des personnages marquants du parti démocratico-royaliste, déguisés pour la plupart, se forma sur la place de l'hôtel de ville.

' ArcAfoes de VÉUU.

[l79l] CHAPITRE X. f95

L'entrée de l'édifice était gardée par un détachement de la compagnie du drossard de Brabant. Encouragée par l'autorité militaire qui refusa de prêter main-forte, la foule renversa aisément ce faible obstacle, et dans l'anti-chambre de la salle où siégeaient les États prit plaisir à parodier une séance de la période révolutionnaire, Tun contrefaisant Tabbé de Tongerloo, l'autre celui de Yil- 1ers, un autre encore le comte de Limminghe, etc., puis elle se rua dans la salle même. Les vociférations, les menaces de toute espèce forcèrent les membres présents à s'enfuir. Les émeutiers s'attachèrent surtout aux ecclésiastiques : l'évéque d'Anvers se sauva à pied, les vêtements déchirés, couvert de boue ; on fit descendre l'abbé de Yillers de sa voiture qui fut mise en pièces, et, poursuivi par les huées de la foule, il eut peine à gagner le refuge de son monastère; les abbés de Park et de Sainte-Gertrude éprouvèrent le même traitement'. Scènes déplorables, mais dont n'avaient pas le droit de se plaindre ceux qui en avaient provoqué de semblables contre leurs adversaires. Le lendemain la foule dévasta, toujours aux cris de vive Léopold! vive Mercyl les maisons de quelques partisans des États, puis elle envahit le couvent des capucins* dont les portes furent enfoncées à coups de marteau. Ces religieux s'étaient distingués l'année précédente par leur exaltation, et la présence d'un portrait de Van der Noot dans chaque cellule ^, contribua sans doute à aggraver les mauvais traitements dont ils furent l'objet. L'autorité militaire montra la même impassibilité que la veille, et un poste, placé dans le voisinage, refusa son secours pour empêcher l'envahissement du monastère '.

Ml y a à consulter, sur cet événement, un pamphlet curieux quoique partial ; il est intitulé : Kort bondig verhael van die gébewrteniS9e aen die heeren staelen van Bralwnt tôt Brussel^ op dm 24 felnruarii 1791, korts naer noen, tttsschen een en twee ^teren. Il doit être de la même fabrique que Tautre pamphlet flamand que nous avons signalé pour Témeute du 17 janvier. Voir aussi une Relation de ce qui s'est fas$éà Bruxaie$ le U fémer 1791.

* i Ces pères chassés de leur couvent y sont rentrés, et les âmes dévotes les • ont consolés de cette tribulation par d'amples largesses. Dans chacune de « leurs cellules s*est trouvé un portrait de Van der Noot. • Rapport de Hercy du n février. Arckives de VÉtat,

* Cette impassibilité de la force armée est alléguée dans une représentation

996 HISTOmB DES BELGES. [i7fl]

Après cet éTénement, il devenait urgent de prendre un parti. Le ministre publia donc une ordonnance où il déclarait n'avoir différé jusqu'alors la réorganisation du conseil de Brabant (25 fév.), que parce que < la bonté de TEmpereur voulait aplanir, par les a voies de conciliation , les obstacles et les embarras qu*il reaff contrait. » Il limitait provisoirement à onze le nombre des conseillers ^ Les six premiers s'étaient tenus à Técart pendant ia révolution, et les cinq autres avaient consenti à prêter serment aux États. Dans cette composition n'entraient, ni les sept conseillers qui avaient accepté des places au grand conseil de Malines, ni les cinq que le gouvernement regardait comme les plus hostiles, parmi ceux quiavaient composé le conseil de Brabant en 1790. Ce terme moyen, qui trahissait encore Thésitation, avait été pris contre l'avis de la majorité des conseillers du gouvernement, et ne tranchait pas la difficulté. Malgré l'assurance du ministre qu'il les protégerait mieux à l'avenir, les États ajournèrent leurs séances.

des États de Brabant ; elle est démontrée à nos yeux. Un rapport de Hercy décrit en ces termes les dispositions qui animaient Tarmée : < Le militaire, aigri « contre les États , parce qu'ils sont cause de tout ce qu'il a souffert , parce « qu'eux et leurs partisans et adhérents le négligent et le provoquent même ; le

< militaire qui voudrait se venger, agir, participer peut-être à la dépouille du ( clergé, est ouvertement attaché au parti démocratique : non que le militaire « adopte les principes de ce parti , mais parce qu'il y trouve les ennemis des a États, et qu'il croit y voir plus de fidélité et d'attachement au pouvoir souve-

< rain. C'est en effet le vernis dont ce parti se pare encore ; des généraux, ceux « des aides de camp du maréchal qui ont le plus de part à sa confiance , ne « déguisent pas leur sentiment ; les uns aiment, les autres méprisent les démo- « crates ; tous abhorrent les États et le clergé surtout , et voilà ce qui me fait « tremi>ler pour l'avenir. » JNous lisons aussi dans une lettre de Yerlooy à Yonck qfine < la force miUtaire, qui statiomiait sur la place, regardait cela en riant. > i;ette lettre est extraite d'une collection d'environ 600 pièces manuscrites coittaant la correspondance de Yonck avec ses amis politiques ; elle se trouve à la MbUothèque de Bourgogne, où le conservateur, M. Marchai, a eu t'obtigeanee de nous la communiquer. Nous aurons encore plus d'une occasion de donner de^ extraits de ces pièces inédites, et nous les désignerons sous la rubrique : Correifimdance de V<mek.

1 C'étaient CriAHipipf», cheaceUer, Yanvelde, Cuylen, de Barlensiein, Huys de Bois-Saint-Jean, Mercx, Yiron, Gharlier, Yan den Cruyoe, WIrix et 4e Jonghe.

[vm] CHAPIIRE X. i97

Dans sa correspondance avec le prince de Kauaitz» le ministre attribua anx Vonekistes l'émeute du 24 février : c Toni cela, dit-il, « était machiné par les Vonekistes ; plusieurs des principaux d*enc tre eux étaient dégqisés en perruquiers ^ » Des exaltés du parti y trempèrent sans doute, mais les chefs la désavouèrent ; ils vou^ bient épurer l'institution des États, non la ruiner en la déconsidérant. Dans une lettre du 36 février 1791, où Weemaels donne à VoQck des détails sur les événements des deux jours précédents, il lui mande : « Des personnes, qui ont été témoins de cesscènes c révoltantes, disent que les auteurs sont tous royalistes, qui, c indubitablement après qu'ils auront écrasé les aristocrates, en

< feront autant aux démocrates qui désapprouvent hautement

< cette infôme et détestable conduite... Il serait bon de faire un « détail de tous ces événements extraordinaires, et d'y glisser le i désaveu des démocrates, et leur désir de procurer la paix et le ( bonheur à la nation '. » Le ministre eut lui-même à se défendre d'avoir coopéré à ces excès '. S'il ne les provoqua pas, il les vit au moins avec satisfaction, et les injurieures publications qu'il autorisa, dénotent de sa part une vive hostilité contre les États '. Aussi lui tint-on peu de compte de l'édit (16 mars) qui rapporta les réformes tentées par Joseph II dans l'ordre religieux ' ; cette

< Archives de l'État.

■ Les Vonckistes purs répudiaient toute solidarité avec les royalistes qui se disaient des leurs; une lettre du 17 février, du même V^eemaels, contient ce I^assage : < Avant-hier, il y a eu un comité choisi, dit-on, de quelques royalistes-

< démocrates qui s'assemblent assez souvent çà et là ; vos bons amis n'en sont

I pas, comme bien vous pensez. » Correspondance de Vonck,

> Ce qu'il fit dans une lettre adressée au maréchal Bender, et qui fut publiée, fi II faut bien, lui écrivait- il, que nous nous consolions, Votre Excellence et moi, > des conséquences que tirent les malveillants, comme s'il était possible que « nous eussions connivé à des attentats si répréhensibles contre la sûreté indi- I viduelle et la tranquillité publique. »

* Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui seraient curieux d'avoir une idée de la polémique de cette époque à un article que nous avons publié dans la Bewebdge, vol. VI (1836 ), p. 584. Ce n'est qu'en parcourant les nombreux pamphlets de l'une et de l'autre opinion qu'on peut acquérir une notion exacte de l'exaspération qui les dicta.

^ Krchives de l'État.

aiST. OBS BBLOtS, T. 1 30

298 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

concession n'était guère à la hauteur des prétentions du parti aristocratique. Elle coûta cependant beaucoup à celui qui la fit, et on lit dans sa correspondance que, pour se débarrasser des mantBUvres du clergé^ ii vient de révoquer les ordonnances relatives à Tordre religieux ; plus loin il ajoute : < Une telle révocation est c digne du xiV' siècle, mais le salut public va avant tout, et nous c avons affaire à un peuple entêté, dont le caractère distinctif est c Topposition. Qui sait si, les opinions prédominantes en Europe c venant à gagner ici, il ne viendra pas dans peu redemander les < mêmes édits! »

èici^ ^ ^^ gOQvernement à l'égard des Vonckistes. — La société des Amis du iroc^'^^^^^ic. — Les Observations sur la constitution primitive et originaire des de 1*1 ^^^ats de Brabant, — Réponse. — Lettre de Sandelin. — La question ^ ^^guratlon du prince. — Les États de Brabant déclarent ne pas recon- \e conseil comme légalement organisé. — Arrivée à Broxelles des goa- "^^^^iirs généraux et du nouveau ministre plénipotentiaire, comte de Metter- ^à^' — Consentement à l'inauguration. — Ein des difficultés dans les provinces autres que le Brabant. — Arrestations à propos de la fête de Van der Noot. — Attitude des États de Brabant et décret du conseil. — Poursuites contre les députés des États. — Refus de subsides. — Le gouvernement en même temps brouillé avec les Vonckistes. — Démarches inutiles auprès de Vonck. — Les deux partis s'adressent à la France.

Le gouvernement s'était aliéné le parti des États, el n'avait pas été plus heureux dans ses rapports avec les démocrates. Peu disposé à tenir les vagues promesses dont il les avait bercés, il ne Toulait que se servir de leur influence pour contre-balancer celle da parti aristocratique ' ; pour cela il lui fallait soigneusement

1 « Il est fâcheux, écrivait Hercy le 28 janvier, qu'on ne puisse laisser aller < les démocrates pour humilier les États , et forcer ceux-ci à se jeter dans les

• bras du gouvernement. Mais nous sommes trop près de la France : la propa* « gande nous envoie force émissaires ; le parti grossit tous les jours, et devient,

• si pas plus dangereux , du moins plus embarrassant. • Le même écrivait encore le 6 mars : ■ Dans les embarras que me causent les intérêts opposés et

500 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

éviter une rupture , et le plus longtemps possible les tenir le bec dans l'eau, comme le recommandait si énergiquement le prince de Kaunitz ^ On les accabla donc de caresses et d'amabilités; leurs chefs furent admis à la table du ministre, et fêtés par tous les hauts fonctionnaires; leurs publications furent agréées, leurs conseils recherchés.

Encouragés par ces dehors de bienveillance, les Yonckistes avaient commencé par présenter (9 février), au nom des habitants du duché de Brabant, une requête signée de plusieurs milliers de personnes '. Cette pièce, dont la rédaction avait été préalablement soumise au ministre et approuvée par lui ', énumérait les motifs qui devaient engager le souverain à octroyer « une repré- < sêntation telle, que les citoyens des divers ordres de la nation « pussent concourir à la formation des corps représentatifs, par <r des représentants librement élus par eux, et amovibles à des « époques déterminées. » On demandait pour les bons citoyens Tautorisation de se réunir, afin de concerter les représentations qu'on se proposait d'adresser sur ce point au monarque. Un second mémoire, également destiné à recevoir des signatures, précisait la manière dont on désirait que la réforme se fit : le peuple, réuni en assemblées primaires, devait d'abord se choisir d'autres États; ceux-ci, recomposés de la sorte dans les diverses provinces, se seraient ensuite constitués en États Généraux, pour discuter avec le souverain les conditions d'un nouveau pacte constitutionnel.

« les passions des noyateurs et des partisans outrés de Tancienne organisation « comme de Tancien ordre de choses , bon ou mauvais , j'ai en , jusqu'ici , ie « bonheur de maintenir la balance de manière à gouverner les novateurs , et ft à faire indirectement cause commune avec eux contre les États. » Archives de tÉtat.

1 Dans sa dépêche du 35 janvier 1791. Archives de l'État.

* VEsprit des Gazettes dit 7,000, et d'Aubremez, dans une de ses lettres, «0,000.

"* Ost à cette pièce que d^Aubremez fait allusion, lorsqu'il écrivait à Vonck, le 9S janvier : « Je vous remets ci-joint la requête qu'on se propose et présenter « sous trois ou quatre jours, telle qu'elle est approuvée par M. de Hercy et autres « membres du gouvernement. » Correspondance de Vonck,

[HM] chapitre XK 301

La société des Amis du bien public \ qui s'installa à Braxelles daDs les deroiers jours de février, était destinée à servir de centre aux démocrates, et à imprimer de l'unité à leurs démarches. Ce fat une institution calquée sur le modèle du club des Jacobins '• Forcés de s'expatrier en 1 790, la plupart des Vonckistes se réfu-* gièrent à Paris ; ils purent apprécier l'influence que ce club exerçait en France sur l'opinion publique. En autorisant la fondation de la société des Amis du bien public^ Mercy ne suivit pas les recommandations du prince de Kaunitz. Mais il ne pouvait agir différemment, sans rompre en visière avec le parti, ce qu^on ne voulait pas. D'ailleurs, il s'était engagé d'avance en approuvant la requête qu'on lui avait présentée, et il comptait, en plaçant la société sous son patronage, exercer de l'influence sur ses décisions. Ce fut en effet la crainte de lui déplaire, qui fit rejeter, à la première séance, la proposition de créer dans les provinces des sociétés affiliées.

La société s'installa sous la présidence du vicomte Edouard de Walckiers. Chef de l'une des premières maisons de banque du W^ 'y Walckiers était, par sa grande fortune et la libéralité de son caractère, le soutien des nécessiteux du parti; c'était, en même temps, un des démocrates les plus zélés et les plus capa* blés ^. Dans son discours d'ouverture, il protesta, au nom de ses amis, contre toute participation aux excès dont les États de Bra* bant venaient d'être les victimes ^» Sandelin, avocat qui avait pris

1 Les amis du bien du public, disait méchamment une brochure aristocratiqioe.

> Weemaeis, dans une lettre du 1S février 1791, mande ainsi à Vonck le début prochain de celte soeiéié : « Le club des Amis de la liberté sera bientôt en adii vite ; sous peu de Jours nous aurons une salle pour nous assembler ; Touvrage I mie fois commencé ira grand train, et alors ça ira, ça ira, ça ira. • Carrespendenee de Vemek.

* La maison connue sons la raison sociale Yewoe de NMim et fis,

* Yonck, dans une de ses lettres, le qualifie de Utfa^ette second,

» Gependanl, s'il faut en croire le comte de Mercy, Walckiers aurait minuté la requête qui lui fut présentée le lendemain, requête où Ton disait : « Tévénemeiit • du M février ayant suffisamment manifesté le vœu du peuple, déjà exprimé I de tous les côtés et de toutes les manières, pour avoir des représentant»

SOâ HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

la défense de Van der Mersch contre le Congrès, parla aussi dans le même sens. Puis on procéda à la nomination de quarante commissaires, à qui on donna pouvoir d'agir au nom et dans les inté* rets de Tassociation. Un de leurs premiers actes fut la publication d'un mémoire auquel on travaillait déjà depuis quelque temps; il est intitulé : Observations sur la constitution primitive et originaire des trois États de Brabant *. On peut le regarder comme te manifeste du parti. A ce titre, il mérite que nous l'analysions en quelques mots.

Les Observations forment trois parties distinctes : dans les deux premières, on s'attache à démontrer que l'organisation des trois États de Brabant n'est pas légale, puisqu'elle a dérogé à la constitution primitive de la province, et on en expose les vices; la troisième partie est consacrée à discuter les améliorations à y apporter, sans enfreindre la constitution elle-même.

Pour montrer l'inconstitutionnalité de la composition des États» l'auteur , dans trois différentes sections consacrées à chacun des trois ordres, cite de nombreux faits historiques, d'où il résulte, dit-il, qu'anciennement toutes les villes du duché et non les trois chefs-villes seulement, toute la noblesse et non certains nobles seulement, tout le clergé et non une fraction du clergé régulier seulement, étaient représentés aux États de la province. Le grand vice de cette organisation, à ses yeux, consiste en ce que les membres qui composent cette assemblée, ne sont pas nommés par la généralité du peuple. « Il faut, dit-il, que tous les individus qui

« librement élus et pour un terme déterminé, au lieu des anciens membres des « États qui ont perdu sa confiance, les soussignés supplient le ministre de dis- « poser, le plus promptement que possible, sur la requête qui lui a été présentée « le 9 février. »

^ Cette brochure, dont Tun des quarante commissaires, l^avocat d*Outrepont, fut en grande partie Tauteur, est signée : Poringo et MotouUe, secrétaires des Amis du bien putUc. Elle a paru en deux parties, et comprend en tout 184 pages in-S*. Voici ce que Mercy écrivait à Kaunitz, le 18 avril, en la lui transmettant : c L'ouvrage est fort répandu ici, et il y fait sensation. La société en a présenté « aussi un exemplaire à M. le baron de Bender, et cet officier général lui a « adressé, à ce sujet, une lettre de remerctment fort affectueuse. » Archives de l'État.

[l79l] CHAPITRE XI. 303

c ont UD intérêt sensible à la chose publique, concourent égalec ment à la nomination des députés de leurs ordres respectifs, et

< qu'à des époques fixes, mais peu éloignées, il soit procédé à un

< nouveau choix de députés. »

La troisième partie est la plus intéressante ; elle renferme une esquisse du système représentatif que les Yonckistes projetaient d'introduire en Belgique. La distinction des trois ordres était maintenue, mais avec le vote par tète et le renouvellement intégral tous les deux ans ; le tiers obtenait une représentation beaucoup plus nombreuse que celle de chacun des deux autres ordres. Le nombre total des représentants était fixé à 230 ; le tiers état devait en nommer 150, et les 80 restants étaient répartis également entre le clergé et la noblesse ^ Il n'y avait pas d'élection directe, sinon pour le clergé ; les assemblées primaires des deux autres ordres choisissaient un certain nombre d'électeurs, auxquels était confiée la nomination des représentants.

Pour procéder à ces élections, le tiers se partageait en deux fractions principales : d'une part les trois chefs-villes, de l'autre les petites villes et le plat pays ; chacune de ces deux fractions avait la nomination de 75 représentants '. Pour être admis aux assemblées primaires du plat pays, il suffisait de ne pas être en état de domesticité, et de ne point participer à la table des pauvres. A Bruxelles, à Anvers et à Louvain, il fallait être imposé à un certain taux dans les vingtièmes. Ce taux était plus élevé pour les électeurs que pour les membres des assemblées primaires, et une proportion analogue existait entre ceux des villes et ceux du plat pays. On ne réclamait pas des représentants le payement d'une somme déterminée dans les charges publiques, et cela afin de laisser aux électeurs « une carrière fort étendue, pour qu'ils « pussent choisir les individus qui leur paraîtraient les plus « instruits, et les plus dignes, par leurs vertus, de la confiance de « la nation. » Cette disposition s'appliquait aux représentants des

* 11 ne faut pas perdre de vue que ce projet concernait uniquement le Brabant.

* Bruxelles devait en nommer 86, Anvers 25, Louvain, 11.

304 HISTOI» tm MELGES. [l19l]

trois ordres, aussi biea que celle qui les déclarait non éiigibies, s'ils tenaient do prince une chaire lucrative et révocable à volonté.

La noblesse, et elle comprenait tons les individus admis coanne nobles par des commissaires nommés à cet effet, était aussi répartie en trois assemblées primaires, à tenir dans les trois cbeisvilles. Pour y être admis, il fallait posséder un immeuble taxé au moins à i2 florins de vingtièmes ; cet immeuble devait comprendre au moins 50 bonniers, avec un revenu de 1 ,000 florins, pour être éligible comme électeur.

Le clergé se subdivisait en trois corps : le premier comprenait les abbayes ; le deuxième, les chapitres d*bommes ; le troisième, les curés et le reste du clergé séculier. Les quarante représentants à nommer par cet ordre se répartissaient ainsi : 14 au clergé régu-* lier, 6 aux chapitres, 20 au cleiigé séculier.

Cette publication fut l'objet d'une vive controverse. Les pamphlets publiés en faveur des États sont, en général, aussi faibles de raisonnement que de style ; en revanche, ils sont riches d'injures s « Nous croyons reconnaître, dit l'auteur d'un de ces opusco- < les, tes vues, non de vrais amis du bien public, mais d'un c assemblage de créatures et d'àmes vendues au gouvernement € actuel, comme jadis ils furent espions et délateurs à la solde c de celui de Joseph IL » Cette brochure est une de celles que prôna spécialement le parti aristocratique ^ les objections que son auteur adressait aux Vonckistes, sont intéressantes f^ connaître. Le motif pour exclure le clergé séculier, est la crainte qu'il ne néglige la surveillance de ses ouailles. Le clergé régulier a tout lé loisir de s'occuper des intérêts publics, et ses vastes propriétés foncières lui imposent l'obligation de veiller k ce qu'il ne se fasse

1 Elle porte pour titre : RéflêxioM ^tique$ 9wr les observaliom $ur la cotMUmiion originaire du Brabant^ mises au jour par les soi-disant commissaires de la société des prétendus Amis du bien publie , par un bon citoyen. In-S» de 6S pages. On peut 9]0Qter à cette brochure les deux suivantes : E:gamen impartial des observations sur la constitution primitive et originaire des trois États de Brahant, publiées par Us commissaires de la société des (soi-^dHant) Ames du bien, publie , MbUe à BnuteUes. In-S« de 90 pages. Réflexions générales sur les observations de la société des AsisI 4lli bien public à l'égard du êrats États de Bràbani. In-S« do il pages.

[vm] cHAPrinc xi. sos

rien au détriment des campagnes. Ce dernier motif doit aussi faire restreindre aux individus riciiement possessionnés» le nombre des représentants du deuxième ordre. Les deux classes les plus nomiNreoses qui composent le tiers, celles qui ont un droit particulier à être représentées, sont les agriculteurs et les artisans; (h^, les premiers le sont suffisamment par le clergé régulier et la noblesse, et les seconds par la manière dont le tiers-état des trois chefs-villes est organisé. Pour motiver l'exclusion des commerçants, Fauteur dit « qu'il est de la nature de leur état, de s'occuper toujours < principalement de leurs intérêts personnels et privés» »

De la part des États, on ne se fit pas faute de crier au bouleversement social : les Amis du bien jnMic formaient une secte de novateurs, qu'il était du plus dangereux exemple de tolérer, comme le faisait le gouvernement; eux seuls étaient la cause de la recrudescence des divisions parmi les citoyens. Sandelin, l'écrivain démocrate le plus fécond, se chargea de la réponse * : l'unique protection que le gouvernement accorde à la société, répondait* il à ses adversaires, consiste à ne pas lui défendre ce qui est permis à tout citoyen ; elle s'assemble publiquement et sans gardes an milieu de ceux qui se déclarent ses ennemis, tandis que les États, qui disent avoir la voix du peuple, sont obligés, pour garantir leurs personnes, de réclamer des détachements de troa<^ pes« c Quant à la qualification de novateurs que vous nous prodiguez, messieurs, ajoutait-il, si les droits inaliénables de la nation vous paraissent des nouveautés, c'est une preuve qut vous ne les connaissez pas assez pour savoir les défendre, et c'est une raison de plus pour désirer des représentants qui les connaissent. Les novateurs, selon nous, ce sont ceux qui, profitant de la vicissitude du temps qui corrompt, qui dénature tout, veulent, au détriment d'un droit imprescriptible et de la constitution primitive, convertir un mandat libre et révocable, en un titre exclusif, héréditaire et inséparable de certaines dignités. >

* lettre atut ÉUUê de BriOûM, par fagent en caurSandHin, %m des qtêarante eom^ mulâtres de la société des Amis du bien pMic à Brux^ies. In^ de 8 pages.

306 HISTOIRE DES BELGES. ^79l]

Ce qui importait plus aux Vonckistes que de rédiger des plans d'organisation, de les discuter dans de fréquentes conrérences avec de hauts fonctionnaires, et de les faire agréer par le ministre, c'était d'obtenir que le gouvernement les mit à exécution. Celui-ci, vivement pressé, agissait avec eux, comme s'il eût été à la veille d'introduire un changement complet dans la représentation nationale. Seulement, pour excuser ses retards, il alléguait la nécessité de ménager les États, afin d'obtenir leur consentement à l'inauguration du prince.

Car, sur ce point encore, il y avait dissentiment grave. Les conservateurs soutenaient que la souveraineté n'était pas transmise immédiatement, et qu'après un décès survenait un interrègne, auquel l'inauguration mettait fin. A leurs yeux, cette cérémonie constituait un pacte conclu entre le souverain et ses sujets, et qui déterminait leurs obligations réciproques; le peuple, par ses représentants, pouvait déclarer à quelles conditions il entendait prêter le serment de foi et hommage. Le gouvernement répliquait que la pragmatique sanction de l'empereur Charles Vf, admise comme loi constitutionnelle de l'état, déclarait la souveraineté héréditaire et transmissible de plein droit ; seulement il était d'usage qu'à son avènement, le prince s'engageât à gouverner selon les lois; jusqu'au règne d'Albert et d'Isabelle, cette formalité avait été par lui accomplie en personne; depuis, elle ne l'avait plus été que par mandataires , et c'est ce qui fit introduire la coutume de demander aux États leur consentement, non à l'inauguration elle-même, mais à la célébration de la cérémonie sur le pied de la procuration donnée par le prince ^

Déjà, sous le règne de Joseph II, une controverse semblable s'était élevée, et le cabinet de Vienne, livré à son indécision systématique, reculant devant une réconciliation comme devant une rupture avec le parti des États, craignait de la faire revivre. La correspondance officielle révèle les raisons puériles alléguées pour

> Rapport fait le 30 novembre 1791 aux gouverneurs généraux par le conseil de Brabant. Archms de VÉtat,

[im] • CHAPITRE XI.

éviter de prendre uoe décision, quand plus tard éclata une rupture à laquelle on avait eu tout le temps de se préparer. Tant que cette question de Finauguration restait en suspens, le gouvernement y voyait aussi une porte ouverte aux machinations des puissances étraogères, un prétexte d'intervention pour elles dans nos affaires. La paix entre TAutriche et la Turquie n'était pas encore définitivement conclue, et Thostilité prolongée des cours médiatrices se trahissait par des retards dans l'échange des ratifications du traité de La Haye. Un agent secret écrivait même qu'on se repentait, à Londres et à Berlin, de ne pas avoir exigé, pour Tabandon de la révolution belge, plus de sacrifices de la part de rAutriche. Ces embarras furent confiés aux Vonckistes. On leur représenta qu'un seul pas dans la voie des réformes, rendait inévitable un refus à rinauguration, ajournait indéfiniment la décision d'une question pressante. Mais on leur promit en même temps que le gouvernement, une fois la cérémonie consommée, se regarderait comme libre de donner cours à ses sympathies ^

La correspondance du comte de Mercy renferme de nombreux passages, où sont exposés ses embarras et la cause de ses irrésolutions : « L'affection démocratique, lit-on dans une lettre à Kaunitz, n'a pas seulement gagné parmi plusieurs chefs et employés militaires, elle s'est établie au milieu du gouvernement, au milieu des tribunaux de justice; et c'est la conduite des Étals qui a nourri, par opposition, une si dangereuse prévention. Tout cela est sans inconvénient jusqu'ici; au contraire, il en nait un bien, et il en naîtrait un plus grand bien encore, si on pouvait se flatter d'arrêter à temps l'influence des principes subversifs de tout ordre social ; mais, dans cette épidémie morale, les ravages sont prompts, les extrêmes se touchent; aujourd'hui les amis du bien public, ou soi-disant tels, respectent, chérissent l'autorité souveraine, l'invoquent même à leur aide; demain la grande question sur le pouvoir législatif peut tourner toutes les têtes, et si le mal en venait jusque-là, on aurait à regretter

> Rapport des 18 avril et I juin. Archives de l'État,

306 HISTOIRE DES BELGES. [i79l]

a de n'avoir pas saisi le bon moment pour déterminer, de concert ff avec les États, ou sans leur participation, à leur refus, un nooc veau mode de représentation. » On lit encore, à la fin d*un rapport que Mercjf adressa aux gouverneurs généraux, ce passage qui le montre toujours aussi irrésolu : < Un point qui demande « beaucoup de soins, c'est l'article des démocrates ou Vonckistes. « Les États, sans doute, ne se sont pas conduits de manière i « mériter beaucoup, mais il y a autant de danger à se prêter trop « facilement et trop précipitamment au parti contraire, vu Texem-

< pie du malheur de la France, et les missionnaires français qui

< sont ici et que j'appréhende; j'ai dû me borner à ne pas dégoft- « ter les Vonckistes, et à remettre leurs vues à un examen à faire « après l'inauguration, et sur le pied de la déclaration de Franc* c fort ; et le moyen de contenir les Vonckistes, sans les éloigner

< ni décourager, est un des grands objets dont je me suis occupé c depuis mon séjour ici, et qui demandera encore beaucoup de

< prudence et de circonspection. »

La question de l'inauguration vint donc se joindre aux diflScultes déjà existantes ; les États de Brabant , rappelés le 4 avril, tentèrent de la rattacher à celle de la réinstallation du conseil. Ce fut l'objet de nouvelles représentations et de nouvelles négociations (i2 avril et 5 mai). On ne parvint pas davantage à s'entendre, et les États, après avoir pris lait et cause pour des juges qu'ils disaient arbitrairement destitués, déclarèrent solennellement (25 mai) que ce tribunal, n'étant pas organisé an vœu de la constitution, n'avait pas d'existence légale; ils refusaient de se soumettre à ses arrêts. Cette décision avait été provoquée par une représentation des doyens des neuf nations de Bruxelles, contre laquelle la presse réactionnaire se décbaina avec une fureur incroyable. Ce n'était pas la première fois que le clergé et la noblesse rejetaient sur le tiers la responsabilité d'une mesure hostile au gouvernement, et on ne manqua pas de faire comprendre aux doyens les conséquences du rôle qu'ils consentaient à jouer. < Quelque respect que nous ayons pour toutes les tètes sou-

< veraines, lit-on dans un pamphlet du temps, comme le faro nous

[l79l] CHAPITRE XI. S09

c rapproche quelquefois de vos augustes personnes, comme nous c fréquentons Testaminet où vous vous exercez dans le gouvernec roeot, nous vous parlerons rudement... Il nous est revenu cer-

< tain avis concernant Vos Majestés. On dit» mais tout bas, que 4 qaand la justice prend son sérieux, ce n'est pas ordinairement tf sur les révérends pères, révérends nobles, révérends prélats

< quelle fait tomber son courroux... Ils ont, dit-on, l'adresse de c se glisser, par une porte de derrière, aux dépens, il est vrai, de

< quelques lambeaux, mais ils laissent ordinairement les respec- « tables doyens dévider la corde avec elle ^.. »

Bientôt après (i5 juin), l'autorité passa en d'autres mains; Albert et Marie-Christine reprirent possession du gouvernement général, avec les pouvoirs qu'ils avaient eus avant 1788 ^, et un diplomate autrichien, avec qui les Liégeois avaient négocié leur soumission, lecomtedeMetternich-Winnebourg'', remplaça (8juill.), comme ministre plénipotentiaire, le comte de Mercy ^. Metternich

> Un mot m partievUer à nos chers doyens, post-script um qui se trouve à la suite d'ane Lettre respectueuse aux États de Brabant. in-8« de If pages.

* Nous avons donné à la fin du V* volume ( l** édition) deux pièces inédiles et copi^ aux archives de TÉtat : la lettre que les gouverneurs généraux écrivirent à Léopold, à la veUle de leur départ pour la Belgique, et la réponse qu*y fit Tempereur. Ces deux pièces nous dévoilent les sentiments des gouverneurs généraux, et nous font connaître retendue des pouvoirs qui leur furent confiés.

*Le père du prince de Metternich, qui a été si longtemps chef du ministère aatrichlen.

* Une note du T' volume ( 1** édition) contient les pouvoirs donnés au comte de Metternich. Cette pièce provient des archives de TÉtat, comme les deux aatres mentionnées dans la note précédente. D'après la description que nous avons faite de la situation des affaires en Belgique, à Tépoque où Mercy en abandonna la direction, on trouvera sans doute qu'il n'avait guère le droit de dire, dans son rapport aux gouverneurs généraux : « Si on considère Tétat des pro- « vinces, prises séparément, il semble que Ton est dans le cas de se flatter que « bientôt les choses rentreront dans un état qui pourra faire oublier les désor- « dres et les malheurs du passé. » Il est un passage de ce rapport qui nous montre à quels sentiments ce haut fonctionnaire était obligé de faire un appel , Wi maintenir sa politique tortueuse. « Dans ma tournée en Flandre , ]e me « ânifl ooDvaIncu que , loin qu'il y ait encore de l'union avec le Brabant , l'an-

< cienne rivalité entre les deux provinces a repris, ce qui ne peut qu'être avan-

< iageux dans les circonstances, et qu'il convient de nourrir. » Archives de l'État.

510 HISTOIRE DES BELGES. [i79l]

n'avait pas, à Tégard des conservateurs, les préventions de Mercy, et s'il eût été» dès le principe, chargé de la pacification de la Belgique, surtout s'il n'eût pas eu à combattre l'aveugle inimitié que l'archiduchesse avait conçue contre les États, il s'y fût pris d'une manière différente. Ses bonnes intentions ne lui servirent à rien; répudier un système appliqué jusqu'alors, était un acte d'héroïsme que ne comprenait pas la chancellerie de Vienne. Les États de Brabant crurent sans doute faire acte de condescendance, en se déclarant prêts à recevoir et à prêter le serment inaugural. Le gouvernement ferma les yeux sur uneclauseconditionnelle, insérée dans l'acte de consentement de l'un des arrière-membres du tiers état d'Anvers S et la cérémonie eut lieu au jour fixé (50 juin).

Elle se répéta successivement dans les autres provinces (juillet et août), où toutes les difiicultés s'aplanirent, où le gouvernement publia, après y avoir obtenu le vote des subsides, l'amnistie promise par le traité de La Haye. La question des indemnités réclamées par la cour de Vienne, du chef des préjudices que la révolution lui avait causés, celle de la reconnaissance des dettes contractées par les États pendant leur année de souveraineté, et celle des réclamations élevées par les particuliers, ne pouvaient soulever d'embarras sérieux, dès que la réinstallation des fonctionnaires eut fait disparaître la difficulté capitale.

Sur la question des indemnités, le gouvernement réduisit ses prétentions k une somme ronde de 7,070,000 florins, payable en cinq années, et répartie entre les différentes provinces sur le pied du subside ordinaire '. Les États acceptèrent la proposition, et le clergé, afin d'éviter de nouvelles charges au peuple, se chargea du payement, à titre de don gratuit. Ce fut, de sa part, un acte de saine politique ; il ne manquait pas de publicistes pour soutenir que la révolution ayant été principalement son ouvrage, c'était à

* Le collège des doyens des métiers.

* On trouve, à la fin du I" volume ( 1** édition ], la répartition de cette somme de 7,070,000 florins. Ce tableau, aussi copié aux archives de TÉtat, fait connaître la part que supportaient dans les charges publiques les différentes parties du pays.

[l79i] CHAPITRE XI. 311

lai à eu subir les conséquences, à ses biens à en payer les erreurs, et ce mode peu coûteux de libération commençait à trouver des partisans ^

Le gouvernement consentit ensuite à reconnaître comme dettes de Tétat les dépenses régulièrement ordonnées pendant la révolution, et le payement des indemnités dues aux particuliers. Cette décision rencontra de Topposition dans les localités dominées par Fesprit démocratique. Le Brabant,où ces questions étaient liées à celle de la réorganisation du conseil, resta seul en dehors de la transaction.

Le comte deMetternich avait dû accepter les faits accomplis sous Tadministration de son prédécesseur, et, dans la voie où l'on était entré, la discussion ne pouvait aboutir à un dénoûment pacifique. Après la décision prise par les États de Brabant de ne pas reconnaître au conseil une existence légale, le gouvernement recommença à négocier. Un fait nouveau vint, tout à coup, imprimer aux conférences un caractère d'irritation qu'on ne leur avait pas encore vu. Plusieurs patriotes, parmi lesquels se trouvaient six ecclésiastiques ', s'étaient réunis dans la demeure de l'un d'eux,

> Il ne paraît pas que Mercy prévoyait cette détermination , quand il écrivait àKaanitz, le 18 avril : « Si le clergé était bien avisé, sMl était éclairé sur ses vrais intérêts, s'il pouvait juger la profondeur du précipice que l'opinion, le temps et ses propres dérèglements ont creusé sous ses pas , il nous tirerait d'embarras, il se relèverait dans la vénération publique, il ferait le sacrifice d'une vingtaine de millions qui, à vue de pays^ couvriraient tout; Tintérêt général et Tintérêt privé du moment se trouveraient satisfaits , on laisserait le clergé en jouissance de tout ce que la condescendance de Tempereur vient de lui rendre, et le peuple n'ayant rien à payer, toutes les clameurs des démocrates ne tendraient pas à le tirer de son apathie naturelle; tout se réduirait à des disputes de parti à parti dans les villes, les principaux contendants s'entre-détruiraient, le combat finirait faute de combattants, le temps userait ces divisions ou nous donnerait au moins quelque répit. Mais le clergé n*est ni assez sage, ni assez généreux; il fera probablement tête à Forage, et nous jettera dans des embarras inextricables, dont je ne puis déguiser la source ni la marche très alarmante pour la tranquillité publique et pour Tautorité de Vempereur, et nous touchons au moment où il faudra, malgré moi, que j'entre dans cette lice si dangereuse. » Archives de l'État. ■Henri Goppens, Jacq.-Ant. Weys, Pierre Lemoine, Louis Couvert, Jos. Brasseur et Jean de H oze.

312 HISTOIRE BES BELGES. [t79l]

nommé Henri, pour fêter le saint du jour (14 juill.}. Différents toasts furent portés assez bruyamment à Van der Noot, dont Henri était aussi le prénom. L'autorité militaire, informée de ce qui se passait, envoya un peloton de soldats qui tomba à l'improviste au milieu des joyeux convives, et les emmena, sans même leur donner le temps de se vêtir convenablement. Conduits au corps de garde, ils y furent, disaient-ils dans la plainte adressée aux États, accablés d'avanies et de coups, et n'obtinrent leur élai^issement qu'après trois jours de captivité.

Effectuée sans décret du juge, cette arrestation violait un droit k l'égard duquel la susceptibilité populaire a toujours été grande cbez nous ; elle comblait la mesure des outrages qu'on déversait sur le clergé. Les États prirent vivement la défense des détenus. Le gouvernement chercha à pallier le fait, à en rejeter la responsabilité sur l'autorité militaire; à l'entendre même, le dénonciateur, qui avait exagéré les choses, était seul coupable, et un attentat aussi grave aux lois du pays ne devait aboutir qu'à une action civile en indemnité. On ne se contenta pas de ce genre de satisfaction, et comme le conseil de Brabant, quoique particulièment chargé de veiller au maintien des privilèges du pays, n'avait pas semblé prendre l'affaire à cœur, les États renouvelèrent leurs protestations.

Cette difficulté survenait dans un moment fort inopportun ; car au sein des États commençait à se manifester une forte opposition aux propositions des exaltés. Appuyée par l'archevêque de Malines et par l'évêque d'Anvers, qui avaient parlé en faveur de la soumission et publié des lettres pastorales dans ce sens, elle eût prévalu, si le gouvernement avait su mettre ce bon vouloir à profit ^ ; mais il n'eut pas Tintelligence de sa position, et continua à traiter les deux prélats avec une injurieuse méfiance. Il crut

1 Une circonstance surtout tend à prouver les intentions conciliantes des deux firélats, c*est que leur conduite politique était amèrement censurée par le fougueux Feller. 11 y a, dans la manière dont Mercy et Metternich s'expriment sur leur compte, une différence fort curieuse; ainsi Mercy écrivait à Kaunitc : « Les M États de Brabant sont assemblés en nombre ordinaire, à Texception de Tabbé c de Tongerloo, que je n*ai pas fait convoquer, et du cardinal qui se dit malade

[iSm] CHARTU XI. 313

(fi'mi acte de TÎgueur le saaverait, et, à sa demande» le conseil rendit un décret qui déclarait les protestalions. de» États attenta* tnires k l'autorité souveraine, et ordonnait de les bifiTer de leurs registres. €ette sentence n'avait pas été facilement obtenue. Intimidé par la contenance hardie des États, le conseil déjà s'était déridé à discontinuer ses audiences, quand les exhortations du gouvernement vinrent lui rendre quelque énergie.

L'exécution du décret se poursuivit contre les membres de la d^utation permanente. Après trois sommations infructueuses de représenter les décisions condamnées, ces députés, au nombre de quafre S furent constitués en arrêt civil, c'est à dire gardés à vue par des soldats et des huissiers (9 nov.). Cette première mesure ne suffisant pas, on les transféra an Treurenberg (27 nov.), d'où ils sortirent vingt-quatre heures après, pour reprendre les arrêts chez eux, jusqu'au moment où le décret aurait reçu son exécution ; malgré les injonctions ministérielles *, le conseil n'avait pas osé leur refuser cette faveur. Au reste, immédiatement après, on obtempéra à ta sentence : les protestations incriminées, que les États avaient déjà consenti à regarder comme non avenues, furent rétablies dans leurs registres et biffées par un huissier. Ce succès ne faisait en réalité que compliquer la situation, puisque la question de la composition légale du conseil s'éloignait toujours davantage d'une

et qn*on m^assure à la veUle de perdre le peu de raison qu*il a eue en partage. » La cx)rre8pondance de Metiemich nous fournit au contraire ce passage : Je dois faire observer qu'il existe une division dans les États. M. Tarchevêque et H. révêque d'Anvers s'y sont expliqués , sur l'article des subsides , avec autant de sagesse que de modération : on ne pouvait guère s'attendre à cette conduite de leur part , d'après les dispositions qu'ils avaient montrées jusqpr'alors. Ils ont donné de plus, ainsi que les autres évêques, des mandements respectifs pour ramener le peuple à la paix, à la concorde et à la soumission d«eaa souverain légitime. » Archioês de VÈUU. ^ C'étaient les abbés de Parcq et de Villers, députés du clergé, et les comtes

de limminghe et de Duras, députés de la noblesse. *^i'îkMis avons été frappés, écrivaient le 29 novembre les gouverneurs gêné-

«'iVDt à l'empereur, de la conduite (àible du conseil dans cette occasion, où

■ Qa#fenoeté plus soutenue aurait peut-être fait plier absolument les États. >

AreUm de VÉtaU

BIST. DU BKLGBS, T. I. ^

su HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

solution pacifique. En efiet, après plusieurs tergiversations, les États répondirent à une dernière sommation par un refus de subsides (décembre). Le gouvernement recourut aux représailles, en leur déclarant qu'il ne reconnaîtrait aucun des engagements contraclés par eux à l'occasion de la révolution, qu'il poursuivrait avec rigueur les indemnités auxquelles il disait avoir droit, et qu'il difiTérait la publication de l'amnistie déjà accordée aux autres provinces.

Le refus de subsides créait une situation grave. Â la vérité, une province seule était en jeu ; mais c'était celle qui, dans les grandes circonstances, avait toujours donné le mot d'ordre et entraîné le pays entier. D'ailleurs, la soumission des autres provinces n'était qu'apparente; dans toutes, il subsistait des germes de mécontentement qui menaçaient d'éclater à la première occasion. Rassurée du côté des puissances de la triple alliance depuis que la paix de Sistove l'avait réconciliée avec la Porte S la cour de Vienne croyait le moment venu de faire de l'énergie ; elle attendait beaucoup aussi du déplaisir que causerait à tous les intéressés, le retard apporté à la liquidation des indemnités, et cela par la faute des États '.

Ainsi, grâce au système prescrit par la chancellerie autrichienne, la question de la réorganisation du conseil de Brabant avait amené, de la part des États, une véritable déclaration de guerre. Nous l'avons dit, si le nouveau ministre plénipotentiaire eût été libre d'adopter d'autres règles de conduite, les choses ne fussent pas venues à de telles extrémités. Mais obligé, comme il le fut, de

^ Dans le mois d'août.

' Le 18 septembre, les gouverneurs généraux écrivirent à l'empereur qu'ils avaient établi un comité pour vérifier les titres de ceux qui en Brabant prétendraient avoir droit à une indemnité ; « leur but en cela , disaient-ils , est d« « tourner vers le gouvernement la faveur de l'opinion publique, et spécialement

• celle des intéressés aux arrangements qu'on a tenté en vain de conclure avec « les États, pour l'indemnité des personnes molestées et pillées pendant les tron- « blés, en raison inverse de la défaveur qui doit tomber sur ces États, par l'effet « des tergiversations et longueurs qu'ils ont opposées à ces mêmes arrangements

• provoqués par l'équité et l'humanité. » Archives de l'État.

[l79l] CHAPITRE XI. 315

suivre l'ornière, il fut entraîné malgré lui dans une série de mesures arbitraires, qui portèrent Tirritation au comble. C'était DD fatal et inévitable résultat, que ne pouvaient détourner les sentiments personnels de TEnipereur, et son honorable répugnance à autoriser l'emploi des moyens violents ^

Ouvertement brouillé avec les États, le gouvernement se trouva, à la même époque, dans une position semblable vis-à-vis de leurs adversaires. Après l'inauguration, les Yonckistes ne recevant, au lieu des concessions promises, que de nouvelles défaites ', reconnurent enfin qu'ils étaient joués. Ceux d'entre eux qui n'avaient pactisé qu'à l'extrémité avec l'Autriche ', renoncèrent à l'alliance, et les Amis du bien public^ après une vaine et dernière tentative *^ suspendirent leurs publications et leurs séances. Dans ses rapports à Kaunitz, Metternich se fait un mérite de la dissolution de cette société, et dit l'avoir lui-même provoquée; tandis que la correspondance de Yonck avec ses amis nous apprend que le gouvernement chercha à l'empêcher, sans doute pour dissimuler sa rupture avec le parti démocratique. Les deux faits ne se contredisent qu'en apparence. C'est une nouvelle preuve qu'il y avait défaut d'ensemble dans l'administration du pays, et mésintelligence entre ceux qui le gouvernaient. Kaunitz avait été toujours contraire à cette société, et sa correspondance fournit de nombreux indices de ses sentiments à cet égard. « A la rentrée du gouvernement,

1 Plus d'une fois le gouvernement de Bruxelles sollicita la permission de recourir à des mesures extraordinaires , et toujours Léopold répondit que Ton eût à se tenir dans la légalité. Nous devons dire aussi que Kaunitz se souciait peu d'encourir la responsabilité d'une nouvelle insurrection ; sa correspondance nous le montre usant de tous les prétextes possibles, pour ajourner une mesure décisive.

* I Nous lui avons fait (à Metternich) un exposé succinct de tout notre travail, « de toutes nos démarches et de Tespoir qu'on nous a constamment donné pour

* après l'inauguration. H nous a parlé avec franchise, et nous a fait apercevoir

* que les circonstances ne permettaient pas de brusquer les choses. » Extrait d'une lettre de Sandelin à Yonck, du 17 juUlet 1791. Correspondance de Vonck,

' Le détestable et traître gowemement autrichien, dit Walckiers dans une lettre à Yonck du 14 décembre 1791. Ibid,

* Le dernier mémoire qu'à notre connaissance ils présentèrent au ministre , pour obtenir l'objet de leurs réclamations incessantes, est du 24 nov. 1791.

316 HlSTOBiE W^ BELGES. [i79t]

« Iii-00 dans ua de ses rapports à TEmpereur, on a cru que, pour

« abaisser les États, il convenait de favoriser le parti démocratique

« qui leur est contraire. Je ne sais si, en cela, on n*est peut-être

c pas allé trop loin ; mais je n*ai pas manqué de recommander

c souvent au comte de Mercy d'être bien sur ses gardes à ce sujet. » Quelques mois plus tard, 'le même Kaunitz écrivait à Metternich :

« Une précaution essentielle est de ne pas tolérer ni des particu-

ft liers, ni des sociétés qui s'érigent en réformateurs des constitu-

« tions subsistantes, et de ne favoriser aucune faction, pas même

« celles qui, sous le prétexte de dévouement au souverain, vou-

c draient altérer Tordre subsistant. > Enfin il disait encore, dans un de ses rapports à Léopold : c Cette société d'Amis du bien

« public, que le gouvernement semble protéger, ne devrait pas

c même, à mon avis, être tolérée, puisque on autorise par cette

c protection des particuliers, qui n'ont aucun droit de se mêler des

< affaires publiques, à s'ériger, sinon en législateurs, du moins en c conseillers du gouvernement en matière de législation. Cette a société est, dans le fond, du même genre que celles qui ont <K troublé la France, et si elle ne joue pas encore aux Pavs-Bas un c rôle dangereux, ce n'est que parce qu'ici heureusement elle n'a « pas trouvé beaucoup d'adhérents ^ »

Au contraire Mercy, en la protégeant, écoutait sa propre inclination, et cédait aussi aux exhortations du baron de Feltz, secrétaire d'État, qui exerçait un grand ascendant sur son esprit. Ce fonctionnaire, homme capable et énergique, se prononça vivement contre toute nouvelle concession aux États. Dans une note qui renfermait son opinion, on lit : « Non, la guerre est préférable à V une telle paix. Il faut, dans un siècle agité comme celui-ci, c quand on a le bon droit de son côté et la force en main, assurer

< le bonheur des générations futures ; il /aut épurer la constîtu-

< lion pour prévenir de nouvelles secousses; il faut se donner, c par l'opinion, une force permanente plus réelle que les forces

< momentanées dont on pourrait, plus tard, avoir besoin ail-

^ÀfûkivudiVÉm.

[iTM] CHAPITIKE XU 317

c leurs*. > Sur cette question encore, Metternich et Marie-Christine étaient en dissentiment. Nous avons dit la manière de voirda ministre ; quant aux gonverneurs-généranx , leurs sympathies pour les Vonckistessont bien visibles dans ce passage d*une lettre à Léopold : « Il est douloureux que Ton doive user avec une

< extrême retenue des ouvertures que font les agents du parti

< démocratique, et, sans Teffrayant exemple du voisinage, on « devrait être bien tenté de se laisser aller aux assurances qu*ils « donnent de borner tous leurs vœux à une meilleure représenta- « tioo, k laquelle il est bien reconnu que le souverain aurait autant « d*intérét que le peuple *. >

Il existait des démocrates qui n^avaient pas attendu jusqu'alors, pour renoncer à leurs illusions ; de ce nombre était l'homme qui avait donné son nom au parti. Cédant aux instances de ses amis plus confiants que lui, peut-être aussi à Tinfluence de l'exemple, Voock avait, dès le principe de la restauration et en même temps que Van der Mersch, envoyé sa soumission au comte de Mercy. Le ministre, intéressé à se concilier Taffection de deux personnages aussi influents, répondit en termes flatteurs. Van der Mersch pro* fita de Tautorisation qu'on lui accordait de revenir en Belgique» et reçut, à son arrivée à Bruxelles, un brillant accueil ^. Vonck oe fit pas de même ; il ne songeait à rentrer dans le pays, que lon^

* Archives de l'État.

*ïhid.

* Dans une lettre à Vonck, du 3 février 1791, Weemaels fait la descriptioft suivante de raccueilque le général reçut à Bruxelles : < Le cortège était non*^

< breux ; trente amis, anciens officiers, sont allés à Assche à cheval pour Tescor- « ter en ville, et une grande quantité de voitures. Partout sur la route et en « ville, où on n'allait qu^au pas (il était six heures du soir.), on cria : Vive Ta* • der Mersch I et de temps à autre : Vive LéapM! Les rues étaient bordées de f monde. Sur le passage, on venait aux portes avec toutes les lumières qui se

■ trouvaient dans les maisons. Le cortège était éclairé par des falots. Le général

< a été parfaitement accueilli sur toute la route depuis Lille jusqu'à la maison i de M. De Broax, oii d'abord à son arrivée on lui a présenté, de la part te « général Bender, une garde d'honneur qu'il a remerciée. Le soir, 11 y a eu des « feux et des illuminations dans plusieurs quartiers de la ville. Hier et aujour»

■ dliui, ainsi que le jour de son arrivée, la maison n'a pas cessé d*etre remplie « de personnes de tous les rangs, pour le fâiclter sur son heureuse arrivée. Hier

318 HISTOIRE DES BELGES. [l79f]

qu'il aurait la certitude devoir adopter ses plans, et le délabrement de sa santé fut le prétexte qu*ii allégua pour continuer de séjourner à Lille. Le gouvernement, qui savait à quoi s*en tenir à cet égard, le fit circonvenir de différents côtés pour h&ter son retour. Le vicomte de Nieulant, secrétaire particulier des gouverneursgénéraux, lui écrivit même plusieurs fois. L'exilé se montra sourd à toutes les instances, et le moment vint enfin pour lui de s'expliquer ouvertement. Il le fit une première fois S dans sa réponse à une lettre du vicomte de Nieulant : au lieu d'exécuter la convention de La Haye, qui considérait les Belges comme un vil troupeau d'esclaves y le gouvernement, disait-il, eût dû montrer plus d'énergie contre les États, et accueillir les demandes des démocrates; ses mesures, et notamment la cassation delà Collace de Gand, étaient de nature à causer de vives alarmes aux amis de la liberté.

Pour expliquer la défaveur que le traité de La Haye rencontrait auprès des Vonckistes, il suffit de rappeler qu'il plaçait le maintien des institutions nationales sous la garantie des trois cours médiatrices. S'y conformer, mettait le ministère dans l'impossibilité de tenter des réformes; l'enfreindre, fournissait un motif d'intervention aux puissances étrangères. La mesure relative à la Collace de Gand, dont Vonck faisait un grief, était une nouvelle preuve du peu d'égards que le gouvernement témoignait à l'opinion démocratique.

La seconde lettre de Yonck ', adressée aussi au vicomte de Nieulant, était plus explicite encore : il s'apercevait que, sons prétexte d'améliorations, le gouvernement ne pensait qu'à introduire le pouvoir absolu ; ses agents étaient les mêmes que ceux qui, sous Joseph H, avaient été chargés de l'exécution d'un sem-

« soir, il a eu sa première audience de M. le comte de Mercy ; il s*y est rendu à « six heures , et il en est sorti à huit heures et demie très satisfait , ayant été « bien accueilli. » Correspondance de Vonck. A ce récit de Weemaels nous ajouterons qu'un grand nombre d^offlciers se montrèrent mécontents des caresses faites par Bender et Mercy à un homme, à qui TAutriche ne devait certainement pas une ovation.

> En août 1791.

* Biie est datée du SI décembre 1791.

[l79i] CHAPITRE XI. Sf9

blable plan ^ ; il n'avait qu'an moyen de prouver ses bonnes intentions : organiser les États sur an nouveau pied, et comme le proposait la société des Amis du bien public.

Ces avances du gouvernement restèrent sans résultat. Yonck continua à résider à Lille, entretenant de là une correspondance fort active avec ses partisans dont il était Toracle. Il se donnait, dit dans un de ses rapports un agent secret du ministre, beaucoup de mouvement, et employait six secrétaires à la fois, pour copier et polir ses productions littéraires. Du reste, on le surveillait soigneusement *; il s'était glissé dans son intimité des hommes qu'il croyait sûrs, et qui rapportaient au gouvernement tout ce qui parvenait à leur connaissance. Les principaux correspondants de YoDck étaient ses deux amis, Weemaels et Walckiers. Ce dernier, rentré dans le pays lors de la restauration, le quitta bientôt une seconde fois pour se retirer à Paris , où il entretint des relations avec plusieurs des membres influents de l'assemblée nationale.

Ainsi, à la fin de 1791, le gouvernement autrichien était parvenu de nouveau, comme à l'époque du premier soulèvement, à s'aliéner les diverses opinions. Marie-Christine et quelques-uns de ses conseillers, pressentant le danger de cette position, voulurent le détourner en faisant enfin des concessions à l'opinion démocratique. Ce système ne convenait pas à la chancellerie de Vienne, et l'influence de Kaunitz le fit repousser. Ce fut alors que les deux partis, mécontents, tournèrent leurs espérances vers la trompeuse protection de l'étranger. Quelques années auparavant, on avait compté sur la Prusse et la Hollande; cette fois les sentiments hos-

' Allusion à la faction Crumpipen. Cette famille occupait les postes les plus <|leyés fiu gouvernement de Bruxelles , et on Taccusait de vouloir accaparer Tadmiaistration du pays. Consulter à ce sujet le n» 3 des pièces Justificatives des Mémnrcs powr servir à la justification du g^iUrat d'Alton, Topinion émise par Vonck confirme ce que nous avons dit de la réintégration impolitique des anciens toQctioTuiaires, qui étaient généralement mal vus des deux partis. 'La correspondance oflicielle nous signale un vicomte du Toict, comme un des 4<t^ que le gouvernement employait pour surveiUer les démarches des démontes réfugiés en France, et pour tâcher de les brouiller entre eux.

SIO HISV6IRfi MS BfiLGES. [flBl]

liles qui se manifestaîent en Erance contre TAntridiey les sympa*thies qu'on y exprhnaît si liaiitemeoft pour la cause de la des peuples, firent croire de œ côté k lu appui, dont» avec fk prévoyance ordinaire des partis, on était loin d'apprécier les périls. La constitution de 1 791 venait de déclarer que la nation françamt renonçait à entreprendre a%uune guerre dans la tnte diUfaire des eonqitétes^ et n'emploierait jamais ses forces contre la Uberté d^oMom peuple. Les mécontents belges, que nous allons suivre dans leurs rapports avec la France, ne prévoyaient pas la facilité avec laquelle les guerres et les révolutions se jonent de pareils engagements.

Situation intérieure et extérieure de la Belgique à la fin de 1791. — Changemont dans les dispositions de la France. — Complots contre le gouyemement autrichien. — Les confédérés du comte de Béthune-Charost. — Discussion à ce sujet dans l'assemblée législative. — Influence des Toncidstes. — La guert^ flédarée par la ¥*naice à l' Autriche. -^ Les émigrés belges se préparent à xoto nouvelle invasioD dans leur pays. — Gbuvemement réactionnaire de HoeoBbroech. — Tormation d'un comité révolutionnaire. — Scission. — Manifuie des Belles et Liégeois unis, — Idées des démocrates extrêmes en matière d'organisation sociale. — Yan der Mersch revient mourir à Menin.

La situation de la Belgique, à la ûd de 1791, ressemblait beau^ coup à celle où elle s'était trouvée deux ans plus tôt : aux dent époques, mécoDtentemeut général, émigrations, complots, tous les avant-coureurs d'une insurrection. Une différence assez notable dans I*a1lure respective des partis comme dans les dispositions des cours étrangères, rendait l'assimilation incomplète.

L'union des conservateurs et des progressifs, en formant un faisceau des forces nationales, avait déterminé le succès du mouvement révolutionnaire de 1789; cette union n'était plus possible, quoique recherchée par les modérés des deux opinions. A diverses reprises, il y eut, de la part des États, des tentatives de Tappn>cbement ^ ; avec le secours des exaltés, le gouvernement sut les

« Notamment à la veille de la rupture ouverte avec le pouvoir, en Juil-

522 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

rendre vaines : il ne voulait d*une telle réconciliation que sous son patronage, et au moment où il la trouverait opportune. Parmi les hauts fonctionnaires, disait-on, une fraction aussi la repoussait comme destructive de son influence dans la gestion des affaires publiques. Lorsque le pouvoir se fut aliéné aristocrates et démocrates, les circonstances parurent favorables et provoquèrent de nouvelles ouvertures; elles eurent le même sort que les précédentes. Les États consentaient à des changements dans leur organisation, mais ils voulaient que leurs adversaires s'en rapportassent à eux, sur le moment où il conviendrait de les décréter. Les Yonckistes avaient droit d*étre méfiants; ils exigèrent des garanties, et l'on ne parvint pas à s'entendre.

A l'extérieur, la position n'était pas moins changée. Au moment où la révolution éclata, l'alliance de Joseph II et de Catherine II avait provoqué une contre-alliance de la part de la Prusse, de l'Angleterre et de la Hollande ; la France, livrée à sa crise intérieure qui commençait, restait à l'écart. C'était l'Europe s'opposant à un démembrement de l'empire turc, et à un dérangement de l'équilibre européen. Pour les trois cours, la révolution belge survint fort à propos ; c'était un moyen de créer des embarras au cabinet autrichien. On la soutint tant qu'on en eut besoin; on l'abandonna quand Léopold eut fait, à Reichenbach, ses premières concessions. Le traité de La Haye, qui survint ensuite, détermina les conditions auxquelles la cour de Vienne reprit possession de la Belgique, do consentement des puissances soi-disant médiatrices.

La principale difficulté n'était pas résolue : il fallait aussi que l'Autriche conclût avec la Porte, sur le pied de ses promesses de Reichenbach. Les conférences traînèrent ; plus d'une fois on fut à la veille d'un conflagration générale, et il fallut toute la modération de Léopold pour amener une solution pacifique. Pendant ces

let 1791. Déjà en janvier Weemaels avait écrit à Vonck : « Je dois vous observer • que, parmi les membres des États, il y en a déjà plusieurs qui sont d'opinion 1 de consulter les démocrates sur une nouvelle et équitable représentation; i ainsi, si leurs intentions sont pures, comme j'ose le croire, nous ne sommes « plus guère éloignés d'un rapprochement. » Correspondance de Vonck.

[i79l] CHAPITRE XII. 3S5

conférences, la cour stathoadérienne, que les cabinets de Londres et de Berlin traînaient à la remorque, modifiait sa conduite à l'égard des mécontents belges, selon la tournure que prenaient les négociations. Dans le principe, elle continua à leur faire bon accueil, à leur ouvrir le territoire hollandais, où ils trouvaient toute facilité pour correspondre avec leurs partisans. Le gouvernement de Bruxelles s'étant avisé de le trouver mauvais, on lui répondit avec aigreur '. Quelques mois après, le cabinet de La Haye se montrait plein de déférence pour celui de Bruxelles : les rapports avec les États de Brabant cessaient. Van der Noot et Yan Eupen recevaient Tordre de quitter le territoire de la république; on consentait même à fermer les yeux sur Tenlèvement projeté de ces deux personnages, s*il pouvait se consommer avec assez de promptitude et de discrétion pour ne pas compromettre la Hollande '. Mais aussi cette paix, si longtemps différée, venait enfin de se conclure à Sistove ', presque à la même époque où Catherine II consentait à ajourner l'exécution de ses projets sur Constantinople ^

La situation de la France avait puissamment facilité Tœuvre de pacification. Elle fut cause aussi du revirement de la politique de ces cabinets à l'égard des conservateurs belges, qui ne recueillirent plus que froideur et rebut, là où, peu de mois auparavant, ils avaient rencontré sympathie et protection. Repoussés de ce côté, ils s'adressèrent à la France. Ici, en ce qui les concernait, s'était depuis deux ans opéré un changement considérable. Quand le Congrès, la personnification de l'opinion conservatrice en Bel-

Le mémoire remis à ce sujet par le résident hollandais, est qualifié de plal et ekoqmnt, dans un rapport du comte de Mercy. Archives de VÉUU.

» • Pourvu que la chose se fit avec tant de mystère, qu'on put faire roisonna- « blemcnl le semblant de Tig^norer, à défaut de toute preuve. » Ce sont les expressions dont se sert Metlemich dans un rapport à Kaunili, en date du 17 octobre \l%i. Archives de VÉtat.

* Août 1791. Il paraît aussi que, pour capter la bienveillance de la cour stathoudérienne, le gouvernement autrichien la berçait de Tespoir de lui rendre les places de la barrière.

* Traités de GaUacz et de Jassy, 11 août 1791 et 9 Janvier 179t.

314 HISTOIRE DES BELGES. [fm]

giqoe, tenta d*obteDir l'appui de la Constituante, la démarehe échoua. Il n*y avait dans cette assemblée nulle sympathie poiR' notre gouvernement : les royalistes purs ne lui pardonnaient pas son origine révolutionnaire ^ ; les constitutionnels, le triomphe de Télément aristocratique ; les hommes qui rêvaient ia république, et qui montraient seuls la volonté de maintenir, pour l'exemple, le principe révolutionnaire chez nous, étaient en trop petit non« bre. En outre, il fallait éviter toute complication nouvelle, ne pus augmenter les chances de rupture, ia décision prise contre les princes possessionnés eu Alsace comprom^tant déjà assez la bonne intelligence entre les cours de Paris et de Vienne. La Constituante, qui voulait la monarchie, Tordre et la stabilité, ne devait pas hésiter. Aussi la proposition de Lafayette ' de renvoya, sans les ouvrir, les dépêches du Congrès belge, passa-t'^le sans sérieuse opposition.

A la fin de 1791, les circonstances étaient bien différentes. La publication récente de la fameuse convention de Pilnits ' avait appelé Tattention publique, sur la nature des relations diplomatiques qui liaient TAutridie à la France; la rupture du traité de 1756 était devenue la question du jour. Aux yeux des révolution** naires, la solution n'en était pas douteuse : une puissance étran*gère qui prétendait s'ingérer dans les affaires intérieures du pays, brisait par le fait même l'alliance existante. L'assemblée légidative s'installa * au moment même où la question de la guare venait d'être portée k la tribune des Jacobins. Élue sous l'empire de l'exaspération que produisirent les menaces de l'étranger, sa composition s'en ressentit. L'opinion qui disposait de la majorité dans la Constituante, avait sensiblement perdu de son influence. Elle

« Pour s*en convaincre, ii suffit de lire la manière dont rabt>é Royou 8*ex^imàit sur le compte tel Béthanistes : Ce sont deê èandUs , dê$ miiérables, qui ne trùUMfU de sûrHé que dans la guerre ciwk, et veuiefU recaumrer leur Wferté p&r in muisaons H \n MnMdtet. JLméu rot, n^du tl, dattet du sa décemtre 1791.

* Ennaraliao.

> Juillet 1791.

« Octobre 1791.

[n9i] . oupriRB xu.

inrvmt encore k faire adopter certains ménagements ; néanmoins la roptare n'élait qu'ajournée.

CétaiC donc au tour de la France d'encourager l'insurrection dans les Pays-Bas autrichiens, d'y susciter des embarras au soudain qu'elle allait combattre ^ Aristocrates et démocrates appelaient de leurs vœux son interTention ; dans leur imprévoyance, ils s'imaginaient qu'elle se bornerait à les affranchir , et les laisserait ensuite librement se débattre entre eux. Aujourd'hui que les faits ont cessé d'être ce qu'ils étaient alors, des éventualités, cette con* fiance dénote une simplicité puérile. On s'explique encore l'espoir des Vonckistes; leurs idées au moins étaient filles du mouvement, quoique fort éloignées de celles qui commençaient à prévaloir en France. Mais leurs adversaires pouvaient-ils de là attendre faveur et appui, eux les défenseurs de ces ordres privilégiés voués à l'extermination? Il fallait tout l'aveuglement de l'esprit de parti, pour nourrir de telles illusions. Toutefois ne perdons pas de vue qu'ils ne se tournèrent de ce côté qu'en désespoir de cause; que s'ils en eussent eu le choix, ils se seraient portés dans une direction contraire. M'oublions pas aussi que la France avait solennellement renoncé à faire des conquêtes, à tourner ses armes contre la liberté d'aucun peuple ^, et que si l'on savait à quoi s'en tenir SOT la sincérité des cabinets, l'expérience n'avait pas encore appris à suspecter celle des nations.

Les tentatives de réconciliation n'ayant pas réussi, on s'était mis à l'œuvre isolément, chaque parti travaillant pour son propre compte. Les Vonckistes n'avaient pas un seul instant fait fond sur les puissances du Nord, dont l'inimitié leur était acquise au même titre que celle des États. Forcés de ronipre avec l'Autriche, ils

* Nous Usons dans lepost-scriptum d'une lettre de Metteruich à KauniU, du il septembre : Les efforts des démocrates français tendent à encourager en Bel- « gique aristocrates comme démocrates, malgré la différence de principe entre « las uns et autres... Cet état de fermentation, dans lequel ils savent entretenir • l«s anciens rebeUes de la Belgique, peut leur être utile par la suite; il^ « espèrent qu'elle donnera occasion à quelques mouvements. • ArekifM 4€ fhat.

* ntre YI de la constitution de 1791.

316 HISTOIRE DES BELGES. [i79l]

n'avaient d'aide à attendre qae de la France. Ou ne voit pas qu'ils aient songé, comme en 1789, à exciter un mouvement national, soit qu'ils désespérassent du succès, soit qu'ils sentissent la nécessité, avec la majorité numérique contre eux, de s'appuyer sur une influence étrangère. Leurs adversaires montrèrent plus de hardiesse.

Dans le principe de la restauration, le nombre des personnages du parti conservateur, qui se croyaient trop compromis pour se fier à de vagues promesses d'amnistie, n'était pas considérable. On doit rendre au gouvernement autrichien cette justice, qu'il ne pécha que par faiblesse et irrésolution, et qu'il n'eut point recours aux persécutions individuelles. Ces quelques exilés continuèrent à résider sur le territoire hollandais, qui leur restait ouvert; Breda était toujours le point où aboutissait la correspondance avec leurs partisans. Le noyau grossit, à raison du développement que prenait le mécontentement en Belgique, et bientôt on se crut eu mesure de hasarder une nouvelle insurrection. On essaya de s'associer les démocrates, aveu spontané de ce que leur devait le mouvement de 1789. Yonck fut sondé sur les conditions qu'il mettrait à ce rapprochement, et s'empiressa d'en informer ses amis. Tous n'envisagèrent pas ces ouvertures du même œil : les uns voulaient les mettre à profit, pénétrer les projets de leurs ennemis, en donner communication au gouvernement, qu'ils espéraient ainsi pousser à bout et contraindre à se jeter dans leurs bras; les autres, et ce fut le plus grand nombre, décidèrent d'attendre les propositions, et de se prêter à une réconciliation, si on montrait de la condescendance et de la sincérité. Yonck se rangea à cette dernière opinion.

Au milieu des négociations qui s'ouvrirent entre les deux partis, les conservateurs furent obligés de quitter leur retraite; les cours de Yienne et de La Haye déposaient enfin toute rancune réciproque. Breda fut abandonné pour Douai ; on se trouvait de la sorte plus rapproché du comité vonckiste qui se tenait à Lille. La conjuration prenait de la consistance. Elle avait pour principaux moteurs deux hommes qui avaient occupé des grades assez élevés

[l79l] CHAPITRE XII. »7

dans Tannée du Congrès ^ ; son chef ostensible était un comte de Béthune-Charost, jeone écervelé ^ qui prétendait descendre des anciens comtes de Flandre, et qui avait déjà cherché à jouer un rôle dans la révolution liégeoise. On n*était pas d'accord sur le prix que ce personnage mettait à ses services : Metternich le soupçonnait de conspirer en faveur des opinions démagogiques, tandis que Vonck lui attribuait le projet de travailler dans les intérêts du duc d*Orléans ^. Il est certain que la conspiration avait un caractère aristocratique ^ que les États de Brabant ^ la favorisaient de tout leur pouvoir, et qu'ils promettaient de se déclarer ouvertement après un premier succès.

Il est difficile de préciser la part que Yan der Noot et Yan Eopen prirent à ces menées, auxquelles ils ne sont pas restés étrangers. Ces deux hommes, si puissants dans nos provinces une année auparavant, étaient singulièrement effacés depuis lors. Les conservateurs qui traitèrent avec les démocrates, tantôt s'appuyaient de leur autorité, tantôt s'exprimaient sur leur compte en termes

> UncéeiSomers.

* Il n'avait que 23 ans, lors de sa condamnation par le tribunal révolutionnaire, en avril 1794 (9 floréal an II). Béthune-Charosi flt partie de la fournée qui conduisit à Téchafaud le comte d'Estaing, Tex-ministre de la Tour du Pin, et trente-deux autres personnages plus ou moins marquants.

> Merlin de Thionville déclara aux Jacobins que Tiniention de Béthune était d'établir en Belgique une espèce de protectorat, et Brissot, dans sa défense devant le tribunal révolutionnaire, dit, en parlant du même personnage : c Béthune-^lbarost a été Tennemi de la liberté des Belges ; il voulait bien qu'une « révolution s'opérât dans la Belgique, mais c'était afin de s'en faire déclarer « duc. •

* « M. Béthune-Gbarost m'est venu trouver hier, pour me demander la paix. Au

< travers de tous ses discours entortillés, ]'ai parfaitement vu qu'il ne veut une

< révolution aux Pays-Bas que pour lui, pour le clergé et pour les nobles... Je • loi ai dit que je ne pouvais lui faire aucune réponse, sinon que Je ne compo-

< serai jamais avec les principes, et que je contrarierai toute ma vie une révo- « lation qui n'aura pas pour seul but l'amélioration du sort du peuple en gêné- « rai. » Lettre de V^alckiers à Vonck du 5 janvier 1799. Correspondance de Foncfc.

* Il ne faut pas perdre de vue que les États de Brabant étaient à la tête du parti conservateur, et que, par leurs intelligences avec les États des autres provinces, ils donnaient le mot d'ordre au pays entier.

3M HISTOOE BBS KLGES. [4991]

peu favorables ^ , affirmant même qu'il ne s'en agissait pltt *; d'autres fois, s'ils parlaient d'eux, ce n'était que pour les assoâer à Vonck et à Yan der Herscb, avec qui ils s'étaient réconciliés, dSsaient-ils.

Les confédérés, c'est le nom que les conjurés se donnèrent, avaient dans le pays des émissaires qui poussaient à l'émigration ^ Leurs exhortations ne restèrent pas sans effet. Le licenciement de L'armée patriotique avait jeté sur le pavé un nombre considérable d'individus habitués à l'oisiveté de la vie militaire, et privés des ressources qu'autrefois ils retiraient de leur travail; tous étaient disposés à appuyer un mouvement qui devait leur fournir des moyens d'existence. On vit aussi se joindre à eux quelques jeunes gens, que leur exaltation ou celle de leurs parents lança dans cette voie périlleuse. Les émigrants furent enrôlés, et leur nombre s'accrut encore quand on sut qu'ils recevaient une paye. Béthune- Cbarost faisait les fonds ^

1 « Les envoyés de Breda sont ici depuis quelques Jours, et ne parlent que de « réunion. Us veulent nous persuader que, depuis quelque temps, ils sont désa- « busés sur le compte des deux insignes imposteurs, qu'ils vouent ou font « semblant de vouer à Texécraiion. » Lettre de Yonck à Walckiers, du S novemr bre 1791. Correspondance de Vonck.

* « Par ambition et faute d'esprit, disait une lettre saisie par le gouvernement, 4 ils se sont laissé entraîner, et leurs plus grands crimes sont , qu^Us n'ont € jamais rien fait connaître au peuple, et qu'ils ont abusé de la confiance K aveugle qu'on avait en eux. » Archives de l'État.

* Voici le texte d'un placard affiché sur la porte de Sainte-Gudule, peu de Joars après la mort de Léopold : • Vive Henri Van der Noot! Tous les bons « citoyens sont prévenus de se tenir prêts à prendre les armes et à faire le « chemin du Saint-Sacrement de miracle, pour l'anéantissement d» la maison t d'Autriche. Ghers chrétiens, des signes célestes nous ont fait voir, dans la « sainte messe, le gueux de Léopold au fond des enfers avec son li'^re. » On serait tenté de reconnaître ici la main d'émissaires du gouvernement, si le parU aristocratique n'était connu pour avoir, dans son fanatisme, recooni à des moyens plus grossiers encore, quand il voulait mettre la populace en mouvement.

4 Le complot fut livré par un commis des postes de Mons, nommé Bayard, que Béthnne avait pris pour confident ; voici ce que mandaient à ce sujet, le 19 décembre 1791, les gouverneurs généraux à l'Empereur : « n y a un coni^ot entre g les mécontents de l'intérieur et un rassemblement qui se fait sur les fron*

Uw] £HAPrrRE xn. sss

bientôt les autorités françaises prirent ornbrage de ces^ rassembiements étrangers : la sAreté des places frontières en était, disait-on» compromise, et ce pouvait être un moyen de cacher les déferlions en faveur des émigrés. Ces bruits parvinrent au directoire du département du Nord, qui alla aux informations. Il en résulta que ces hommes, dont oo dépeignait la présence comme menaçant la paix publique, étaient, d'après le rapport du procureur syndic, des patriotes belges fuyant Toppression, et dont plusieurs avaient été pendus en effigie dans leur pays *; Béthune- Cbarost intervint aussi pour garantir leur conduite et leurs iatentions. Toutecrainte raisonnable devait désormais disparaître.

Uëres de France ; il est composé d'uae partie des échappés de rancienue armée l>elgique, qui n'ont pas su reprendre l'habitude du travail et d'une vie tranquille. Les associations révolutionnaires de Valenciennes, de Lille, de Maubeoge, de Douai surtout, donnent à ces émigrés un appui secret, et il paraît assez avéré qu'ils ne sont pas sans argent. L'appui qu'ils trouvent en France, se Justifie par l'hospitalité que nous n'avons pu refuser ici aux réfugiés français... Nous joignons ici, pour l'information de Votre Majesté, les copies de quelques lettres qu*un commis de la poste de Hons, qui a une intelligence feinte avec le prince de Béthune« nous a fait remettre successivement. Ce prince de Béthune, connu sous le nom de comte de Charost, est l'âme de ce complot ; il se trouve partout où il y a des mécontents ; on nous assure qu'il a cherché, il y a quelque temps, à faire soulever la Gallicie ; il s'est donné les mêmes mouvements en Dollande. C'est un homme entreprenant et inconsidéré, qui n'a pour lui que son nom, et qui n'est pas fort à craindre ; il cherche À attirer les mécontents de tous les partis, et à les éloigner également de leurs anciens chefs, par des combinaisons favorables à tous les systèmes ; il ne paraît pas qu'il ait un plan, et il a l'air de compter sur les événements. Sous ces rapports, tous ces mouvements n'ont rien de fort inquiétant, et cependant on ne peut se dissimuler qu'il pourrait en résulter de fâicbeux embarras; les villes de la Flandre sont ouvertes; Tournai, Ypres, Menin, Andenarde sont remplis d'anciens mécontents ; le nombre d'insurgents qui se trouvent dans les régiments nationaux, exige une surveillance extrême ; si, malgré cela, il s'établissait des intelligences, si les factieux se Jetaient dans quelques villes, s'ils s'emparaient de quelques caisses, on se trouverait dans une crise très fâcheuse, la peur ferait des prosélytes â cette horde, tous les vagabonds du pays s'y réuniraient,,et le mal le plus certain serait que les cantons, sur lesquels ils se Jetteraient, seraient ravagés par^eux et par les troupes qu'il faudrait leur opposer, n Archives de l'État, ' Ces termes sont textuellement extraits du procès-verbal que reproduisit le Moniteur.

HiST. DIS BELOIS, T. I. ^^

530 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

Le directoire prit néanmoins une mesure rigoureuse : il enjoignit aux municipalités de Lille et de Douai de faire le recensement des étrangers résidant sur leur territoire, de les soumettre à une surveillance sévère, de frapper même d'expulsion ceux qui n'auraient pas de papiers en règle, ce qui équivalait à les livrer au gouvernement autrichien, dont ils n'avaient naturellement nul passe-port à espérer. Il décida en outre de communiquer ces dispositions au gouvernement.

On aperçoit ici Tinfluence des Vonckistes. Béthune-Charost s'était vainement flatté de réunir tous les mécontents; les dernières tentatives de réconciliation n'avaient pas eu plus de succès que les précédentes. Les conférences ouvertes par l'intermédiaire du comte Cornet de Grez, sous le patronage de plusieurs patriotes influents du département du Nord qui désiraient vivement les voir conduire à bonne fin, avaient échoué contre les haines et les méfiances réciproques. Un rapprochement était plus éloigné que jamais, et les démocrates avaient d'autant plus d'intérêt à paralyser les démarches de Béthune-Charost, que ses enrôlements dégarnissaient leurs propres rangs.

L'influence des Vonckistes se fit encore mieux sentir lors de la discussion au sein de la Législative. Paralysé dans sa marche et n'osant prendre sur lui une décision, le gouvernement communiqua toutes les pièces à l'assemblée (19 décembre), et demanda son avis. On entendit d'abord quelques orateurs, qui donnèrent des explications et des renseignements; puis, sur la proposition de Duhem, l'afiaire fut renvoyée au comité diplomatique et de surveillance, avec injonction d'en faire rapport le lendemain.

Un membre du côté droit, Ramond, présenta ce rapport : il résultait des documents soumis à l'assemblée « que les rassemblec ments avaient plutôt pour objet les intérêts de l'aristocratie « sacerdotale et nobiliaire du Brabant, que l'intérêt du peuple. > Les intentions ont été scrutées, ajoutait le rapporteur, et tout en reconnaissant que ce n'étaient pas des émissaires de l'émigration française, le comité a cru néanmoins que tolérer de tels rassemblements sur la frontière présentait certain danger. « On a

[l79l] CHAPITRE XII. 331

t examiné, disait encore Ramond, si ces personnes étaient réel- ( lement des patriotes brabançons. Vous n'ignorez pas que ceux c qoi étaient à la tête de la révolution du Brabant, tendaient à

< Tindépendance et point à la liberté; que les aristocrates du c département du Nord ont toujours eu des relations avec les « auteurs de la prétendue révolution du Brabant. Sous ce rapport, € le séjour de ces personnes dans nos villes de guerre ne peut

< qn'ètre actuellement suspect. Mais la nation française ne peut, ( ni aux termes du droit naturel, ni aux termes de la constitution « fondée sur ce droit, refuser un asile aux hommes qui le demanc dent. Ce refus serait inhumain, impolitique, à la veille de la « révolution qui s'annonce chez tous nos voisins. Mais il y a une ( différence notable entre des hommes qui se mettent sous la proie tection de nos lois, et des hommes qui n'empruntent notre

< territoire que pour attaquer leur patrie. La nation française, en

< déclarant sa volonté de ne jamais faire la guerre que pour défen-

< (Ire sa liberté, s'est interdit le droit de protéger les rassemble-

< meots de ceux qui voudraient porter la guerre chez eux. Ainsi,

< vous ne serez pas étonnés que, nonobstant le droit des gens,

< vos comités vous proposent le projet de décret suivant: L'assemc blée nationale, voulant concilier avec le droit des gens,

< avec les devoirs de l'hospitalité, la sûreté du royaume,

< décrète : Art. V\ Les rassemblements seront dissipés, et les « personnes qui les composent, quoique libres de se mettre sous

< la protection des lois françaises, seront provisoirement tenues

< de choisir leur demeure hors des villes de guerre, à moins

< qu'elles ne donnent une caution, ou qu'elles n'y fassent des éta- « blissements permanents. » Les art. 2 et 3 enjoignaient aux municipalités de ne pas souffrir des rassemblements dans les villes de guerre, et approuvaient les mesures prises par le directoire du déparlement du Nord, ainsi que par les municipalités de Lille et de Douai.

La discussion qui s'ouvrit sur le projet fut vive ; elle touchait à la question de la guerre, question irritante déjà soulevée aux Jacobins, et qui divisait les esprits. La majorité penchait pour le

532 HISTOIRE DES BELGES. ^ [i79l]

décret ; des membres du côté droit voulaient même que rinterdictjon fât absolue, qu'oo rejet&t la caution, et qu^on reportai à douze ou quinze lieues des frontières les établissements permanents. La Montagne se récria contre ces propositions, et contre le projet lui-même. Je ne vois pas, disait Duhem, pourquoi vous c repousseriez chez eux des hommes qui fuient la tyrannie, k n conclus à ce que vous ne persécutiez point les patriotes. » Chabot parla contre la précipitation que Ton apportait dans la discussion d'une question aussi grave; il souleva les murmures, en disant qu'il trouvait « bien étonnant qu'on fût si fort empressé de rea- « dre la nation française Tiostrument des vengeances et de c la haine de Léopold. > Vint ensuite Héraut de Séchelles qai demanda la question préalable sur le projet, « parce qu'il lai c paraissait souverainement imprudent et impolitique d'accuser a de rassemblement des hommes qui n'étaient pas même en « armes. »

La séance se passa sans décision, et le lendemain la discussion reprit aussi vive que la veille. Selon les orateurs du côté droit on ne pouvait, au moment où on sollicitait de l'Empereur la dispersion des éoiigrés, tolérer de semblables rassemblements contre lui. L'opinion de cette fraction de l'assemblée sur les confédérés, portait toujours le même caractère hostile.

c Les rassemblements sont suspects, disait Daverhoult, puis- « qu'ils ont des chefs fnconnus, puisque ceux qui sont désignés « comme les dirigeant, étaient les fauteurs du parti aristocratique a dans le Brabant. >

<E Quels sont les chefs? disait aussi Taillefer. Ce sont les chefs c de la révolution belgique, c'est à dire les partisans de l'aristo- « cratie nobiliaire et sacerdotale, ceux qui ont vendu ks « Vonckistes au parti aristocratique. Je demande donc que tous « ces émigrants soient tenus d'habiter au moins à six lieues en « deçà des frontières. »

Girardin fit cependant entendre un langage plus modéré; appuyé par le rapporteur Ramond, il s'éleva fortement contre l'amendement de Taillefer, et le présenta comme blessant les

droiu de rboinme et le droit des gens, c Les Français, disait-il,

< ne doifent pas tourmenter des familles étrangères qai viennent « se réAigier chez eux. Les précaotiocis sont prises; il faut les « faire sortir des villes frontières, dissiper partout leurs rassemble-^ t ments, mais non les cantonner. Je demande donc la question c préalable sur cette impolitique et effrayante proposition. ]>

c Quel est le pouvoir inquisitorial, ajoutait Ramond, qui • pourra les reléguer à six lieues des frontières? »

La discussion eut pour résultat l'adoption du projet présenté au nom du comité diplomatique et de surveillance. On fit cependant disparaître la clause relative aux cautions, et, pour les établissements permanents, on ajouta : < sans que les présentes dis-

< positions puissent déroger aux lois antérieures, qui protègent « les établissements des étrangers dans le royaume. »

Nous avons, dans cette affaire, signalé TinQuence des Vonckistes; la direction imprimée aux débats, les discours de plusieurs orateurs la démontrent suffisamment. On en trouve des preuves plus explicites encore, dans la correspondance de Voock. Voici ce que lui écrivait Walckiers (20 décembre), le jour même où s'ouvrit la discussion : < Je pense que messieurs de Douai vont être ren-

< voyés de la frontière. J*ai influé au comité diplomatique, et j'ai

< ouvert les yeux sur ces aristocrates, ainsi que sur leur chef

< Béthune. » Deux jours après (22 décembre), en lui mandant le résultat de la discussion, il lui disait encore que si les confédérés eussent été de vrais amis de la liberté, on eût agi autrement ' ;

> V Ami du roi posait ainsi la question • « Les Brabançons patriotes sont bien

• véritablement insurreclés ; c^est quelque chose : voilà un Utre apparent à la

• protection de l'assemblée. Mais leur insurrection est-elle de bon genre? est-

< elle nationale, populacière ou aristocratique? voilà ce qu*on voudrait savoir.

< Bes Voncldstes devraient être reçus à bras ouverts ; ce sont des camarades de

< révolution. Hais des partisans de Taristpcratie noMiaire et 9acerdotale n'au- B raient aucun droit à la bienveillance des constitués; il faudrait les chasser ft « tout le moins. Il seraU à craindre que ces gens-là ne donnassent la main aux

< contre-révolutionnaires français, qui ont aussi la sottise de croire que Tauto-

< rite du roi, Texistence de la noblesse et les propriétés du clergé devaient être « respectées. • Amid^rm, n* du ^ décembre 1791.

534 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

il a fait, quanl à lui, son possible pour les démasquer, et il y a réussi. « Si messieurs les suppôts des États ne reviennent pas aux c bons principes, il faudra qu'ils renoncent à Tappui de cette « nation, et même qu'ils renoncent k s'assembler en France, car « on ne les souffrira pas. » Walckiers s'était retiré à Paris, et uti^ lisait, en faveur de son parti, ses relations avec plusieurs personnages influents de l'assemblée législative.

La décision relative aux rassemblements de Douai, fut le terme des ménagements avec l'Empereur. Servis par les circonstances et assurés de la majorité, les Girondins poussèrent aux mesures extrêmes. Le 14 janvier 1792, Gensonné fit, au nom du comité diplomatique, un rapport sur l'office impérial du 21 décembre. Cet office portait en substance que l'électeur de Trêves, effrayé des menaces du gouvernement français, avait réclamé l'assistance du chef de l'empire germanique, et qu'ordre était transmis au maréchal Bender de lui porter secours en cas d'attaque. Le rapporteur concluait à ce que Léopold fût sommé de s'expliquer catégoriquement sur ces deux points : s'il s'engageait à ne rien entreprendre contre la nation française ni contre son indépendance, et à fournir au besoin les secours stipulés par l'alliance de 1756. 11 devait lui être accordé jusqu'au 11 février, pour donner ses explications; à cette époque, son silence ou une réponse peu satisfaisante seraient assimilés à une déclaration de guerre.

Les conclusions du rapport de Gensonné furent mises à l'ordre du jour du 17 janvier. Avant l'ouverture des débats, le ministre Delessart prit la parole pour réclamer contre la fixation du terme ; son discours prouve combien le gouvernement et le parti constitutionnel répugnaient au système d'agression. La discusion, à laquelle cette grave question donna lieu, fut longue et animée; elle ne se termina que le 25, après un discours d'Héraut de Séchelles dont l'assemblée ado[)ta la proposition, peu différente di^ projet primitif : le roi devait être invité à demander à l'Empereur si, en sa qualité de chef de la maison d'Autriche, il renonçait à toutes conventions dirigées contre l'indépendance de la nation française, et s'il entendait vivre en bonne intelligence avec

[n9i] CHAPITRE XII. 335

elle. Le terme pour la réponse était prorogé au V mars. Louis XVI répondit qu'une explication positive avait déjà été demandée sur les principaux points signalés par rassemblée ; il promettait de lui faire connaître, aussitôt que la chose serait possible, le résultat de ses démarches.

En apprenant ces derniers incidents et le caractère imprimé à la discussion, l'Empereur découvrit aisément les sentiments de la majorité de l'assemblée à son égard. Ce fut à ce propos que, trahissant la violence qu*il imposait à ses propres sentiments, il s*écria, dit-on ^ : Les Français veulent la guerre^ Us l'auronty et ils verront que Léopold le Pacifique sait la faire quand il le faut. Les eiplications du cabinet autrichien étaient rédigées sur un ton de franchise, mais aussi d'aigreur, qui présageait une rupture prochaine. Ce fut le signal de la chute du ministère feuillant. Peu de jours après, Louis XVI prit son conseil dans la Gironde.

Une autre circonstance vint accroître les chances de guerre. LéoDold se mourait (1^' mars), au moment même où l'assemblée recevait communication de ses dernières explications. Avec lui disparaissait le seul obstacle aux projets guerroyants des émigrés. Cette mort leur livrait un souverain jeune et inexpérimenté, dont le premier acte fut une note diplomatique, dans laquelle il ne faisait rien moins qu'exiger le rétablissement en France de la monarchie absolue. Le 20 avril, dans une séance mémorable, Louis XVI vint, entouré de tous ses ministres, proposer de déclarer la guerre à l'Autriche, et cette proposition fut, séance tenante, convertie en décret à la presque unanimité; sept membres du côté droit se levèrent seuls contre la décision.

Les hostilités allaient donc commencer, et le moment était venu, pour le gouvernement français, d'accorder son appui officiel à ceux qui devaient opérer une diversion avantageuse, en portant l'insurrection dans les provinces belges. Les Vonckistes étaient prêts, et un de leurs premiers soins avait été de s'unir aux réfu-

' Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Étaij sur les causes secrètes qui ont déterminé la politique descabinfts dans les guerres de la révolution, vol. I, p. 169. (Édit. de Bruxelles.)

336 HISTOIIIB MA MSLGES. [i19i]

giés liégeois, dont les principes répondaient pleinement anx leurs. < .Cette réunion, disait Walckiers S à un double but : celui € d'augmenter nos forces, car c'est une nation bien valeureuse; c celui d'empécber les nobles et les prêtres de nous jouer, car ils c seront notre soutien vis-à-vis d'eux. »

Ces Liégeois étaient nombreux; Hoensbroech, à qui sa robe d'évêque aurait dû enseigner la paix et l'oubli, n'avait pas montré la même modération que Léopold, le prince philosophe mis au ban de l'église pour son administration éclairée et tolérante en Toscane. La réaction cruelle, à laquelle son nom est resté malheureusement attaché , Tut l'œuvre de ses conseillers. Il ne s'y serait pas porté de lui-même, et Kaunitz disait vrai, quand il écrivaiMà Mercy (3 février) : « Il est apparent que le prince évéque ne balao- « cerait pas à donner les mains à un arrangement, s'il n'était pas c entouré de gens qui, par des conseils violents, l'en détourc nent *. » Parmi ces conseillers, le plus influent et aussi le plus passionné fut le tréfoncier Wasseige ; c'est à lui surtout que l'histoire peut demander un compte sévère de ses actes, car il avait une haute intelligence, et il abusa de ^influence qu'elle lui assurait, pour entraîner dans une voie d'impitoyable réaction un prince faible et peu capable. Rentré dans Liège, en compagnie des troupes impériales et des commissaires à qui Wetztaer confiait Texécution de ses sentences, Wasseige annonça ce jour là mette le système de gouvernement qui, grâce à lui, allait prévaloir; sa proclamation, où la sensiblerie se mêlait à une fureur haineuse et mal dissimulée, consacrait une ligne à la clémence, et dix aux châtiments mérités par les méchants qui avaient égaré h peuple. De son côté la commission exécutrice, dépouillant le masque de modération dont les électeurs s'étaient revêtus dans les derniers instants, pour obtenir la soumission des Liégeois, commenta sa tâche par le rétablissement de l'état de choses existant avant le 18 août 1789 : le conseil de la Cité, ceux des autres villes, le con^

1 Lettre écrite ft Tonck le 26 octobre 1791. Cûrrespondante de Vonek. * Archives de VÉtat.

[im] CHAPITRE XII. 3sr

seil privé, la coor des comptes furent recomposés d'après ce prin* cipe. Qoant an États, ils redevinrent plus souples, plus dociles qu'ils oe Tavaient jamais été : les anciens bourgmestres ayani repris leurs sièges, et reconstitué le tiers sur ses anciennes baseSf les quelques noUes qui avaient sincèrement aidé h la révolution étant repoussés de leur ordre et poursuivis criminellement, le cbapitre cathédral n'ayaot eu qu'une fraction minime de ses membres prise de h fièvre révolutionnaire, toutes choses se retrouvèrent au point où les conseillers du prince désiraient les avoir* Ces préparatifs terminés, Hoensbroech rentra dans sa capitale^ et, quelques jours après (13 février), à la fin d'une messe d'action de grâces, il monta en chaire pour y débiter une allocution, où la soif de la vengeance perçait à travers les expressions d'une mansuétude hypocrite. On a osé qualifier amnistie une pièce, où le prince affectait de distinguer entre les torts qui le touchaient personnellement et ceux qui touchaient la société, pardonnant les UD8 et laissant à la loi la répression des autres; comme si ce n'était pas surtout les faits de cette dernière catégorie qu'il fallait couvrir de l'oubli ! Comme si ce recours à la loi, c'est à dire à des juges exaspérés contre la révolution, était autre chose qu'une excitation des passions réactionnaires! Aussi nul n'y fut trompé, et ceux qui feignirent de l'être moins encore que les autres. A Bruxelles on désapprouvait hautement cette politique implacable, et Mercy s'en expliqua sans ambages avec Hoensbroech. Bender, cramant un mouvement insurrectionnel en Campine, avait retiré de Liège un bataillon d'impériaux, et le gouvernement liégeois, convaincu de son impopularité, vit là un commencement d'évacuation qui le remplit de terreur; il manda en conséquence au ministre les dangers qui le menaçaient, et il eut la naïveté d'avouer que « plus on diminuerait le nombre des troupes, plus l'efierves- « cence qui avait ruiné le pays se rallumerait, et se prolongerait « dans des désordres plus horribles que les premiers. » Mercy répondit qu'il n'avait rien à voir dans les mouvements militaires, Bender recevant ses ordres directement de Vienne; mais il ne laissa pas échapper cette occasion de donner à Hoensbroech un

338 HISTOIRE DES BELGES. [i79l]

conseil salutaire, en Tinvitant à prendre exemple sar Léopold :

c Me confiant dans les vertus de Votre Altesse, lui écrivit-il, je

c n*ai pas perdu Tespoir qu'après avoir obtenu du tribunal suprême

c de Tempire le rétablissement des droits de sa souveraineté, elle

c ne trouve moyen de ramener les esprits et les cœurs à son

c autorité, par quelque condescendance aux vœux dun peuple

c exalté par la révolution ; c'est ce que Fempereur a fait aux Pays-

c Bas, et je ne désespère pas d'en voir recueillir les fruits à

c Sa Majesté. La confiance que Votre Altesse veut bien me mar-

c quer, semble m'autoriser à lui exprimer mes inquiétudes, sur

c les suites de la résolution qu'elle a prise d'exclure des États de

« Liège cinq des principaux cavaliers du pays S qu'une telle

< rigueur ne peut qu'éloigner davantage, et qu'un dernier effort c d'indulgence eût peut-être ramenés, au point de contribuer effi-

< cacement à cimenter la réconciliation entre les deux partis qui « ont agité le pays de Liège *. »

Mercy, en transmettant à Kaunitz copie de cette lettre, lai disait : f espère quelle fera quelqu' impression. Il fut déçu dans son attente. Hoensbroech ne tint aucun compte de l'avertissement, car un mois plus tard (23 avril) le ministre, en insistant à Vienne pour qu'on assignât un terme à l'occupation du territoire, présentait la mesure comme un dernier moyen de ramener le gouvernement épiscopal à la modération : < l'objet même, pour lequel les

< troupes ont été envoyées, exige qu'on parle sérieusement de les c retirer. Le conseil du prince et les commissaires directoriaux, se « reposant sur la force momentanée qu'elles donnent à l'essor de c la vengeance, multiplient les poursuites et les emprisonnements,

< au point que jamais on ne pourra compter sur la tranquillité c dans la principauté de Liège. Le prince fait des discours, il

' Je n'en connais que quatre dont les noms se trouvent parmi ceux des f agitifs que la commission exécutrice sommait de comparaître devant Téchevinage ; ce sont : le baron de Chestret, le comte de Blois-Cannenbourg, le comte de Berlaymont de la Chapelle et le comte de Berlo-Suys. Le cinquième est peutêtre Tex-régent Rohan ; mais il ne faisait pas, Je crois, partie de Tétat noble.

* Archives de l'État,

[l79i] CHAPITRE XII. 359

« promet sans cesse et ne fait rien; plus libéral des pardons du c ciel que des siens, il publie des jubilés mais il ne publie pas c l'amnistie ; les prisons regorgent et la haine augmente; il -est

< plus que temps de s'interposer sérieusement et de le détermi- « ner à finir , en fixant Tépoque du départ des troupes de Sa

< Majesté. L'explosion qu'elles arrêtent n'en serait que plus forte, « si les violences continuaient, et il serait impoiitique à nous « d'entretenir par notre appui un feu qui éclaterait contre nous

< dans la suite. M. le maréchal de Bender est tout à fait de mon « avis, et m'a prié de solliciter près de Votre Altesse (Kauuitz)

< Tordre du départ de nos troupes à une époque déterminée ^ » Nous appuyons sur ces documents, parce qu'il nous importe de

constater ici, sans entrer dans d^autres détails, le caractère du gouvernement de Hoensbroech après sa restauration ; nous y appuyons, parce qu'ils ont la force probante que n'ont pas les pamphlets toujours composés dans l'intérêt d'un parti. Mercy éprouvait, il est vrai, de la sympathie pour les idées nouvelles, nous l'avons Dous-même constaté ; mais ce n'était pas à coup sûr un révolutionnaire, et il avait au contraire puissamment contribué au rétablissement de l'autorité souveraine à Liège aussi bien qu'à 'Bruxelles. Aussi ce qu'il blàme, ce qu'il a cent fois raison de blâmer, c'est uniquement l'usage déplorable que fait Hoensbroech de l'autorité qui lui a été rendue, et son témoignage à cet égard est irréprochable.

Après avoir rétabli l'ancien ordre de choses, la commission exécutrice ordonna des poursuites criminelles contre les chefs de la rébellion et les auteurs des voies de fait exercées pendant les troU' blés, indications d'un vague afireux qui menaçaient toute une partie delà nation. Puis vint l'incapacité politique infligée comme peine à quiconque avait pris une part active et volontaire à la révolte, ce qui promettait des administrations communales et un tiers-état dévoués au pouvoir , ce qui allait par suite fournir les éléments d'une opinion publique toute factice, sur laquelle on s'appuierait

< ArekimdeVttat

340 HISTOIRE DES BELGES. [i7^]

pour résister aux réformes les plus légitimes. Les procédures cri* minelles furent nombreuses, car les hommes de 1 échevinage se complurent à poursuivre ces odieux patriotes devant qui ils avaient dû fléchir* Toutefois Témigration ne leur permit pas de rendre autant de jugements contradictoires qu'ils Tauraient désiré, et il leur fallut se contenter souvent de frapper des contumaces. Tous ceux qui avaient exprimé quelque sympathie pour la révolution, se sentaient menacés et avaient fui. Parmi ceux-ci on négligea les nbeUes obscurs, pour s*attaquer aux notabilités, et c'était ce que Liège possédait de plus distingué, de plus éclairé, de plus géné« reux. Une première liste de proscrits fut dressée; elle comprenait quatorze noms, parmi lesquels se trouvent au premier rang ceux de Fabry père, Cbestret, Donceel et Bassenge. Puis on en dressa une seconde, qui en comprenait trente^six, et où Ton trouve Rohan, Reynier, Henkart, Lesoinne, Goilardin et Hyacinthe Fabry. Ils furent tous sommés de présenter à Téchevinage leurs moyens de justification, et nul ne fut tenté de comparaître. On saisit leurs biens, on défendit à tous leurs débiteurs de se libérer autrement qu'entre les mains des agents du fisc; puis on attendit le jugement qui ne pouvait manquer de les condamner, et de décerner cette peine odieuse de la confiscation abolie par nos vieilles chartes communales, mais qu'un véritable coup d'état avait maintenue pour le crime de haute trahison.

Au milieu de ces poursuites, Hoensbroech publia son édit du 10 août, dans lequel il s'attribuait le pouvoir d'interpréter à lui seul la constitution, et tranchait naturellement à son profit la question controversée de sa compétence en matière d'édits de police. Puis parut l'amnistie annoncée depuis tant de mois (âO octobre) et qui, en exceptant ceux que la commission exécutrice avait désignés aux rigueurs de la loi , c'est à dire les seuls citoyens que la mesure aurait dû concerner, les laissa livrés aux résolutions désespérées. Quant aux griefs dont le redressement avait été le principal objet de la révohition» malgré les promesses de la Prusse, de l'Autriche et même des électeurs, tout se réduisit à ce vœu consigné dans un mandement de Wetzlaer (9 décembre)

[iW] CHAPITRE aUI. 541

< que le seigneur prince prit à cœur les griefs de la nation, s*il y f en avait eacore« et les proposât à la prochaine aa^emblée des « États. » Si Hoensbroech avait soumis la question aux États, il en aurait obtenu sans doute un vote conforme à ses vues. Mais il ne parait pas en avoir eu Tintention. Peut-être le temps lui manqua^t'il, car il mourut peu de mois après, et Tinvasion française, qui survint alors, suscita k son successeur des embarr^ bien autrement graves.

On vient de voir la situation du pays de Liège, au moment où la guerre éclata entre les cours de Vienne et de Versailles. L'émigration y était relativement plus considérable encore que dans les autres provinces des Pays-Bas, et ces fugitifs n'avaient pas trouvé d'asile ailleurs qu'en France. La veille même de la discussion sur les rassemblements Béthunistes, une députation vint en leur nom demander à l'assemblée nationale de décréter la formation d'une légion de volontaires liégeois. L'orateur était Lebrun qui, ayant perdu à la restauration son unique ressource, le Jausmai général i9 tEurope publié à Hervé puis à Liège, était rentré dans son pays natal et devait bientôt y jouer un rôle assez considérable. L'adresse fut parfaitement accueillie» et de vifs applaudissements se firent entendre à ce passage : < Mos bras ne peuvent plus nous être c QtîISs ; nous vous en faisons l'offrande, et, en combattant pour 4 vous , nous nous rappellerons toujours notre ancienne devise :

c Mieux vaut mourir de franche volonté, « Que du pays perdre la liberté. >

Le président répondit que l'offre méritait un examen sérieux, et que l'assemblée s'en occuperait avec intérêt et prudence.

Bientôt après la situation changea. La guerre devenait imminente, et les réfugiés des deux pays pensèrent qu'il était temps de préparer Texécution de leurs projets. Dans ce but se forma à Paris un comité (janv. 1792), qui fut chargé d'indiquer la marche à suivre pour révolutionner la Belgique. On décréta d'abord la rédaction d'une nouvelle adresse à présenter en commun à l'assem-

542 HISTOIRE DES BELGES. [ïtn]

blée nationale, aussitôt que les hostilités auraient été dénoncées: son objet était de provoquer la formation de plusieurs corps francs, belges et liégeois, et une déclaration solennelle que la France ne poserait les armes, qu'après avoir stipulé l'indépendance de toutes les provinces belges.

Le comité ne soupçonnait guère la nature des événements à venir. Son unique crainte était que ces provinces ne fussent, en déflnitive, sacrifiées au désir de faire la paix avec TAutriche. La chose fut même jugée assez importante, pour mériter une explication dans le Moniteur ^ La France, y disait-on, peut fort bien traiter avec d'autres^états ; < mais, en fait de garanties offertes aux c divers princes, la nation française n'en peut plus reconnaître € que d'une sorte, celle de la liberté des hommes. » Allusion à la promesse que la cour de Versailles avait, en 1756, faite au cabinet de Vienne, de lui garantir la possession de la Belgique.

Que la conquête de la Belgique s'effectuât aisément, nul n'en doutait; l'Autriche n'y tenait pas une armée assez nombreuse, pour faire face à l'agitation intérieure et à l'agression du dehors. A cet égard, les informations prises sur les lieux concordaient parfaitement. Le comité décida qu'on présenterait au peuple on plan de confédération pour les provinces belges et la principauté de Liège, et qu'on le ferait précéder d'un manifeste, dont la rédaction fut confiée à Lebrun. Dumouriez, qui connaissait la Belgique mieux qu'aucun de ses compatriotes *, et plusieurs membres de l'assemblée nationale, entre autres Brissot et Condorcet, furent consultés; ils approuvèrent ces projets, auxquels les comités militaire et diplomatique donnèrent aussi leur assentiment. On promit aux Belges de leur céder deux légions pour y incorporer leurs recrues, et on s'engagea à conclure, avec le gouvernement révolutionnaire provisoire qui devait s'organiser aussitôt après la levée de boucliers, un traité d'alliance destiné à consacrer l'indépendance de la Belgique.

» N* duMavriinW.

^ Il y était venu plusieurs fois, et notamment en 1790.

[vm] CHAPITRE XII. 543

Ces mesures portèrent le coup de mort aux BéthuDÎstes. Protégés par les Jacobius S ils avaient su éluder Texécution du décret rendu contre eux, ce qui devint pour le gouvernement autrichien un texte de reproches ; leur position n'en fut guère améliorée. Les défections commencèrent, aussitôt que les Yonckistes ouvrirent des enrôlements pour leur compte (février). Béthune-Gharost tenta Due dernière fois de se rapprocher de Yonck et de Walckiers. Repoussé de nouveau, il ne tarda pas à s'éclipser complètement. Parmi les émigrants, beaucoup s'étaient rangés de son côté pour obtenir des moyens d'existence; d'autres avaient été trompés par le faux bruit d'une réconciliation entre les deux partis. Le nombre de ceux qui ne désertèrent pas le camp aristocratique pour passer aux démocrates, fut donc fort restreint.

Du reste, il parait que, jusqu'au dernier moment, on conserva l'espoir d'un rapprochement; la veille même de l'invasion, les conservateurs réitérèrent leurs offres, toujours sans succès. A qui attribuer la non-réussite de ces tentatives? Pour répondre pertinemment, il faudrait connaître les détails des négociations, et nous n'en savons que le résultat. On peut, sans témérité, supposer des torts aux deux partis, et les expliquer par leurs haines réciproques. Il y a toutefois des distinctions à faire : ainsi Walckiers, qu'on doit regarder comme l'une des meilleures têtes du parti, se montra d'humeur plus conciliante que Yonck, qui était lui-même moins exalté que Yan der Mersch '.

L'union ne régna pas longtemps dans le comité révolutionnaire. Plusieurs Liégeois — c'étaient surtout les hommes du pays de Franchimont — penchaient vers les Jacobins extrêmes, et l'exaliation de leurs opinions amena la retraite de quelques-uns de leurs compa-

^ On peut coDsuUer à ce sujet deux pamphlets d*un certain Th. Arkt, personnage fort ridicule qui s'affublait du sobriquet de Père étemd, et qui prit la défense des Béthunistes contre les Vonckistes; ces deux pamphlets de 16 pages in-8* sont intitulés : La pure vérité et Mémoire préalable du [Père étemd, en réponse au n'i^dela Trompette du père Duchéne,

* Une lettre du vicomte du Toict à Metternich nous apprend qu'un Jour ,f dans one altercation relative à la politique, Vonck prit le parti du clergé,tcontre lequel Van der Mersch juratt comme un païen. Archives de l'État.

U* HISTOISJS DES BELGES. [tTfS]

triotes. Une lettre de Walckiers signale parmi les dissidents Fabri, Bassenge et Lesoinne, et Bassenge lui-même nous éprend les motifs de ce dissentiment : < La marche qu'on allait suifre,

< dit-il, nous paraissait impraticable, même dangereuse. Autant « le pouvoir révolutionnaire entre les mains d*une grande nation, 4c généreuse et juste, offre une idée belle et féconde , autant ce

< pouvoir, pris par quelques particuliers sans mission et sans iK moyens, nous parut chimérique'. » Dès lors la majorité resta acquise aui avancés. Quant à Vonck, il avait sur la pondération <les pouvoirs sociaux, des idées trop modérées pour sympathiser avec ces hommes, et se tint à Técart. Au lieu de rêver un bouleversement complet, il se flattait encore, en présence des passions dont il allait voir le déchaînement, de conduire à bonne fin son projet favori : mettre en harmonie Tancienne constitution avec les idées nouvdles. C'était une utopie peut-être, mais Tutopie d'un homme de bien. Il ne voulait pas d*un gouvernement révolutionnaire provisoire, et n*en admettait ni la nécessité, ni la légalité. A ses yeux. Van der Mersch était le seul homme en possession légitime d'un pouvoir populaire : la nation entière l'avait, d'une manière non équivoque, reconnu comme chef de la force armée, et ne lui avait pas retiré ce mandat. C'était donc à lui, et non à des individus qui s'arrogeaient sans titre le droit de parler au nom du peuple, qu'appartenait l'initiative des mesures à prendre, pour parvenir à une nouvelle organisation politique. En envahissant le pays. Van der Mersch aurait adressé aux conseils provinciaux l'invitation de se concerter avec le peuple pour établir de nouveaux États, les anciens ne représentant pas l'ensemble des citoyens, et de former, en attendant^ un comité où deux de leurs membres eussent été admis en qualité de commissaires.

Les observations de la Société des Amis du bien ptiUtc, sar la

1 Ce passage est extrait d'une brochure que nous avons déjà eu occasion de citer, et qui est intitulée : J. N. Bassenge^ de Liège, à Pvbiicoia Ckaussari, swrce qu'il dit, dans ses Mémoires concernant la Bdgigue, du ci-devant pays de iAége. Paris, An ll,in-8* de 191 pages, bassenge publia cette brochure en avril 1794, à répoque des dissensions qui éclatèrent entre les réfugiés liégeois.

[1792] CftAPITfUS Xll. 345

constitution brabançonne, nous ofit fait connaître les principes que l'opinion démocratique comptait suivre dans la composition même des États; un brouillon trouvé dan^ les papiers de Vonck nous apprend de quelle manière elle entendait organiser le gouvernement général, et lier les unes aux autres les diverses provinces. Voici les principales dispositions de ce projet : Les dix provinces belges et le pays de Liège formeront une république fédérative ; le pouvoir exécutif central résidera dans un Congrès dont les membres seront au nombre de deux au moins et de cinq afflplvs pour chacune d'elles; les attributions du Congrès s'étendront à tous les objets d'intérêt général : douanes, commerce, paix, guerre, etc. ; les droits que l'acte de confédération ne lui déléguera pas resteront aux provinces, et le Congrès jugera, en dernier ressort, les contestations qui surgiraient entre les divers membres de l'union.

Vonck, on le voit, tenait beaucoup à la forme fédérative. Il savait la puissance de l'esprit de provincialisme, les traces profondes qu'avait laissées la subdivision de la souveraineté au moyen ige. Loin de rompre avec le passé, de faire table rase de ce qui existait, il conservait soigneusement, des anciennes institutions, celles qui pouvaient s'adapter à son système ^ il établissait une administration centrale, en laissant à chaque province le soin de régler son ménage intérieur, et de déterminer même la composition de ses États. Sur toutes ces questions, ses idées, que partageaient les démocrates les plus influents, étaient en opposition formelle avec celles qui dominaient dans le comité de Paris; on en jugera par l'analyse du manifeste publié dans les premiers mois de 1792».

* Trois mois avant sa mort, Vonck fit, dans les termes suivants, sa profession de foi politique : < Je n'admets d*autre liberté que celle qui, admettant un Dieu < et une religion, est appuyée sur la bonne foi, Thumanité, l'amour du pro- ^ ckiin, la justice, Téqulté, et sur toutes les autres vertus sociales. » Lettre écrite le 30 août 1792, au comité révolutionnaire belge-liégeois. Correspondance

* \\ est intitulé : Manifeste des Bdges et Liégeois unis, et porte Tindispensable épigraphe : La liberté ou la mort, surmontée du bonnet phrygien. Avec le projet

MUT. DBS BELGES, T. I. 22

346 HISTOIRE DES BELGES* [l792]

La pièce commeDce ainsi : < Les Belges et Liégeois unis, à

< tons les peuples, paix et liberté! Peuples de la terre» qui

< gémissez encore sous le joug d'un honteux esclavage; peuples c fortunés, dont les courageux efforts ont triomphé des efforts du « despotisme, dont les chaînes sont à jamais brisées; peuple fran-

< çais surtout, à qui les tyrans conjurés disputent encore eu ce c moment un sceptre qui leur échappe! c'est à vous, ce n'est pas c aux usurpateurs couronnés qui se disent les maîtres du monde, « que nous adressons nos plaintes ; c'est vous, ce ne soni pas les a despotes qui vous oppriment, que nous faisons les juges de nos a réclamations; c'est à votre tribunal, c'est par les armes de la « raison et de l'éternelle justice, soutenues au besoin par la masse

< de nos volontés et de nos forces réunies, et non par les vains c prestiges d'une politique obscure, artificieuse et mensongère, « que nous défendrons nos droits et les vôtres, méconnus et a outragés trop longtemps. Nations amies, peuples frères, cette

< cause est la cause de tous les peuples ; écoutez et jugez-nous. ^ Suit un exposé des droits de l'homme en société, et des griefs dont se plaignaient les deux peuples; tout cela rédigé dans le style de l'époque. Après ces considérations, viennent le décret de déchéance rendu par le comité révolutionnaire contre François II et révéque Hoensbroech, et la déclaration que les Liégeois s'affranchissent des liens qui les attachaient à l'empire germanique, pour former avec les Belges un seul et même peuple.

À la suite du manifeste se trouve une adresse du comité aux deux nations; c'est une espèce de mémoire apologétique : < La c souveraineté, y est-il dit, réside dans le peuple ; tous les pou-

< voirs émanent du peuple, et il n'en peut exister de légitimes que

< ceux que le peuple exerce ou qu'il délègue. Tels sont les prin- « cipes incontestables d'où nous sommes partis; telles sont les c bases de la constitution dont nous offrons le modèle, sans préc tendre toutefois rien prescrire que l'exercice de votre souve-

de constituUon qui la termine, cette publication forme une brochure de 36 pages in-8*. Paris, 179!K , an lY de la liberté. Le manifeste fut vivement prôné par le Moniteur y qui lui consacra un long article.

[i792] CHAPITRE XII. 347

< raineté, qui est inaliénable et imprescriptible. i> Pour éviter Fanarchie, le comité a dû organiser un pouvoir révolutionnaire; mais ses fonctions cesseront, aussitôt que les vrais représentants de la nation seront réunis. Le pouvoir révolutionnaire résidera dans un comité central composé de cinquante personnes, et qui correspondra avec d'autres comités établis sur plusieurs points du pays; il exercera provisoirement la souveraineté, veillera à la tranquillité publique, pourvoira à la défense commune, etc. < A t mesure que la révolution sera effectuée dans une province, châf tellenie, bailliage, district, commune ou ville, le comité central « sera tenu de convoquer les citoyens selon la forme indiquée, « lesquels choisiront le nombre de représentants qu'ils doivent « avoir, en prenant la population pour base, savoir, un représen-

< tant pour 10,000 âmes ; et ces représentants ainsi élus se join*

< dront au comité central, pour exercer en commun les fonctions

< dupouvoir révolutionnaire (art. 11); ce pouvoir cessera aussitôt

< que les représentants, au nombre de cent cinquante, pourront « se former en assemblée constituante. » Le comité soumettait à la délibération du peuple un projet de constitution, sur lequel il appelait un examen sérieux. Une déclaration des droits de l'homme et du citoyen le précédait; elle était basée sur les principes qui présidèrent à celle qu'on lit en tête de la constitution française de 1793.

L'essence des principales dispositions du projet nous fera connaître le système de la fraction jacobine, en matière d'organisation sociale : Les provinces belges et le pays de Liège ne formeront plus à Tavenir qu'un seul état, une démocratie représentative sous la dénomination de République belgique; le pouvoir exécutif est confié à un sénat de quinze personnes; le pouvoir législatif, aune assemblée de représentants élus dans la proportion de 1 sur 10,000 habitants; ces deux corps seront renouvelés intégralement tous les deux ans, par voie d'élection directe ; les décrets du corps législatif sont soumis à la sanction du sénat. < Dans le cas où le

< sénat refuserait son consentement, il fera part au corps légis-

< latif des motifs de son refus; si, malgré cela, le corps législatif

548 HISTOIRE DES BELGES. [i793]

« persiste dans son décret, alors il y a appel au peuple; le séDal

< devra faire inaprimer et publier le décret contesté, dans Fintef' « vaile de quinze jours» et convoquer les citoyens actifs, poiu

< qu'un mois après la publication du décret, ils s^assembleat el <s délibèrent par oui ou parnoii pour admettre ou rejeter la loi. » Le pouvoir judiciaire est délégué à des juges élus à temps par le peuple; < l*instilution des procédures par jurés sera admise « d*abord par rapport au criminel et, quant au civil, lorsque le

< code civil aura été simplifié. »

La division, dont nous avons vu poindre les germes, prit on caractère plus grave après la publication du manifeste. Vonek, quoique vivement pressé par son ami Walckiers, avait refusé de se rendre à Paris; il alléguait raCTaiblisseoient de sa santé, el Futilité de sa présence à Lille. Il n'avait pas même voulu signer primitivement une déclaration contenant Texposition solennelle des intentions du comité ^ Nous connaissons ses motifs : Yonck n'avait pas la hardiesse d'esprit d*un révolutionnaire, il ne compre^ nait pas l'impossibilité de concilier une révolution avec la légalité, et ne sentait pas la nécessité d'abaudonner, en certains momients, le pouvoir à quelques-uns, pour s'en servir dans Tintérét de tous; la position de ses associés ne lui apparaissait que sous son eMé ridicule *.

Ces querelles de famille ne percèrent pas. Deux comités exisr taient simultanément : Tun à Paris, Fautre â Lille. Ce dernier, dont Yonck provoqua la formation, subissait son influence, et se renforça bientôt de la fraction modérée de Fautre comité. Tendant ostensiblement vers un but commun, ils étaient en réalité séparés par un de ces dissentiments profonds, qui devaient tôt ou tard amener un éclat.

1 Les signataires déclaraient n*être mas par aucun intérêt personnel, ne vouloir saisir le pouvoir que jusqu'au moment où la nation assemblée eût pu elioH sir ses représentants, renoncer pour Favenir à toutes fonctions qui ne leur seraient pas confiées par le peuple lui-même, etc.

* Pour tout dire, nous ajouterons qu'une lettre adressée au comité de Parts, signale Tintention où il était de ne pas lisqver ses possessions en Beigiqwe.

^im] CHAPITRE XU. 349

Dans ce récit des préparatifs du mouvement insurrectionnel, il a rarement été parlé d'un autre chef du parti démocratique. Après avoir proGté de l'autorisation ministérielle, Van der Mersch, au bout de quelques mois, avait abandonné de nouveau la Belgique pour la France. Sa réputation militaire lui attira, de la part des réfugiés liégeois et hollandais, l'offre de se mettre à leur tète pour chasser l'évéque, puis le stathouder; il refusa. Plus tard, ses amis, qui l'engagearent à se joindre à eux, ne furent pas plus heureux dans leurs sollicitations. Van der Mérsch, brave soldat, n'était pas nn homme politique ; la faiblesse de son caractère s'augmentait encore des infirmités d'une vieillesse prématurée. Décidé à ne plus rien faire pour son ingrate patrie ^ ^ il n'avait qu'un souci : obtenir les arrérages de sa solde, et une indemnité pour les mauvais traitements que le Congrès lui avait fait subir. Le gouvernement de Bruxelles qui, s'exagérant son importance, le croyait préoccupé d'un nouveau plan de campagne, et le voyait avec terreur auprès de Vonck et de Walckiers, chercha à lui faire quitter Lille, et à le détacher des révolutionnaires envers qui on le croyait engagé. Des agents secrets lui adressèrent des lettres anonymes, où on le menaçait de la colère des Français qui l'accusaient, lui disait-on, de s'être vendu au parti aristocratique '. La ruse fit effet. Van der Mersch exprima le désir d'avoir un sauf-conduit, qu'on s'empressa de lui accorder. Il revint habiter sa propriété de Dadizeele, près de Menin. Souffrant delà maladie qui l'enleva peu

' Ce sont les expressions dont il se sert dans une de ses lettres à Vonck. Correspcmâanee de Vonck. Dans une autre lettre au même, où il se plaint de souffrir violemment de Testomac, il ajoute que les médecins attribuent cela « au reste de ■ poison qui n'a pas eu l'effet désiré. » Il est possible que Van der Mersch ait cru à une tentative d'empoisonnement sur sa personne, mais bien certainement ses soupçons n'avaient aucune réalité.

* Voici la copie d'une de ces lettres : « On vous prévient une deuxième fois, « monsieur, que vous puez au nez de la nation française. Bornez-vous à la

< fausse gloire dont on a l'impudence de vous couvrir, et ne croyez pas de la « combler en prenant parti pour les aristocrates. Votre conduite transpire ; « tâchez d'être circonspect, si vous le pouvez, ou craignez notre courroux. Lille,

< le 13, dans une assemblée nombreuse. » Archives de l'État,

350 HISTOIRE DES BELGES. [l792]

de mois après ^ il refusa, sans doute, le grade de maréchal de camp dans Tarmée du Nord, que Tinfluence de Walckiers avait obtenu pour lui du gouve'mement français. Du moins on ne le Toit pas figurer parmi les Belges qui, cette fois encore, tentèrent à main armée raffranchissement de leur pays.

* En septembre 1792, à Tâge de 88 ans.

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