‹ Histoire des Belges à la fiun du XVIIIe siécleChapitre 14 sur 23 · IT · texte numérisé non relu

IT

main, un citoyen qu'on accuse d'avoir dît que les Frcmçais vknr draient bientôt reprendre leurs canons S si été arrêté an miliett de la rue. La ville était aussi tranquille que la veille ; il n'y avait pas la moindre apparence de tumulte ni d*attroupement, cependant ce citoyen arrêté n'a pas été remis à son juge; il a dâ suUr entre les mains du militaire le supplice de la bastonnade. A Anvers, on a fait servir aussi cette loi martiale de prétexte pour exercer des vengeances personnelles; un de ceux qui ont usurpé si mal à propos le nom de royalistes , a fait arracber par des soldats un citoyen hors de sa propre maison , et des exécutions militaires ont eu lieu, à Anvers comme à Bruxelles, contre les bourgeois. A Louvain , le sang a coulé; des citoyens y ont été traités, de même que dans les deux autres chefs-villes, arbitrairement par la force militaire. Ils ont dû subir aussi la peine révoltante de la bastonnade, et il y en a même un qui a été tué par une patrouille. Jamais on n'a gouverné avec succès^ par des traitements arbitraires et des coups de bâton , une nation qui n'est pas esclave, et surtout une nation à laquelle le souverain, lors de son inauguration , doit promettre par serment qu'il ne souffrira jamais qu'aucun de ses sujets soit traité arbitrairement, maïs qu'il les fera traiter tous, en toutes choses, par droit et sentence devant leur juge compétent. »

Les États terminaient leur représentation , en exprimant k crainte que le gouvernement ne voulût, comme Joseph 11 l'avait fait en 1789, rendre l'autorité militaire indépendante du pouvoir civil, mesure qui avait porté le coup de mort à l'autorité impériale en Belgique.

Les pamphlets du temps ont probablement exagéré le caractère odieux de ces persécutions ^, et il y a beaucoup à rabattre dans

> Allusion à la déroute du mois d^avril, dont il va être question.

* On peut consulter notamment les Lettres historiques, politiques et critiques d'un observateur impartial. Ces lettres doivent être Tœuvre d'un émigré français; elles sont dirigées contre Padministration du comte de BTercy, et contre le parti Cnimpipen ou Joséphiste. Il y a quelques faits curieux noyés dans une merde déclamations et de protestations de sensUnlité. Ce qui tendrait à faire croire que

[l79S] CHAPmE XIU. 15

ces correspondances qui remplissaient les joarnaux français, on npk'oiï lisait à la tribune des Jacobins. Toujours est-il vrai que Taitorité militaire , chargée d'effectuer les arrestations, montra sa brutalité habituelle; que ces enlèvements à main-armée, sans décret du juge» enfreignaient audacieusement le principal article de la constitution; qu'au mois de mai, il se trouvait dans les prisons de la porte de Hal à Bruxelles, près de cent détenus politiques. L'animadversion encourue par le pouvoir devait être bien grande, pour que démocrates et aristocrates fissent entendre le même cri de ralliement, appelassent de leurs vœux un événement toujours fimeste pour un pays : l'intervention étrangère * ; il fallait que le désespoir ne connût plus de bornes , pour que les deux premiers ordres, si hostiles jusqu'alors aux idées françaises, regardassent comme leurs libérateurs ceux dont précédemment ils abhorraient l'alliance ^

Cependant les gouverneurs généraux recommandaient encore la tranquillité et la concorde, dans une proclamation relative à la déclaration de guerre de la France, et qui précéda d'un jour celle du maréchal Bender. C'est un véritable manifeste contrôla révolu* tion : on y fait le tableau des calamités qui pèsent sur la France, calamités dont on entend préserver la Belgique ; on les attribue aux foictieux, à une secte impie de novateurs se disant philosophes ,

Tauteur a parfois frappé juste, c*est qu'en février 1794 le gouvernement ordonna des poursuites pour en empêcher la distribution, et que le libraire Lecharller, à Bruxelles, fut même de ce chef condamné à une amende de 800 florins. Nous vivons lu, dans une note manuscrite d'un contemporain^ que oes lettres, dont as dernières sont assez rares, avaient paru au nombre de neuf; nous n'en connaissons que sept.

' « Les Belges les plus fanatiques aspirent après la guerre et après Tinva- « sion des Français, pour chasser de nouveau les Autrichiens, et ils se soumet* I traient très docilement à la constitution française. » Lettre de Weemaels à Tonck, du 11 janvier 1792. Correspondance de Vonck,

* Une curieuse circulaire de l'archevêque de Malines atteste combien il y avait, dans le clergé lui-même, d'aversion pour la domination autrichienne. Cette pièce, adressée aux ecclésiastiques réguliers, pour les engager à se tenir ea garde conWi Us trompeuses promesses de ia France, reconnaît qu'il en était parmi eux qui se r^omssaient avec scandaie de la prochaine arrivée des Français {qui se cum scandalo exultabantdeproximo GaUorum adiifentu).

contre les prédications desquels il convient de se prémunir soigneusement ; on énumère les précautions prises ; on fait un appel à Tunion des partis : c Nous nous flattons, disent les gouverneurs c généraux, qu'un même esprit animera toutes les classes de « citoyens^ pour les faire veiller au maintien de la tranquillité interne et à la conservation des propriétés, tandis que nous porterons, sur la frontière, une partie des troupes de Sa Majesté, couvertes de gloire et couronnées par la victoire sous les deux derniers règnes, en attendant que le concert établi entre plusieurs grandes puissances, vienne apporter une digue au torrent des sinistres desseins qui menacent de bouleverser FEurope. Notre devoir, ajoutent-ils en terminant, était de prémunir le peuple sur les dangers imminents dont il est menacé : nous venons de lui exposer des vérités saillantes pour tous les esprits, elles seront reconnues par tous les bons citoyens; ils s'empresseront sans doute de faire tout ce qui est en eux, pour entretenir la paix et la tranquillité publique dans Tintérieur, et nous ne pourrons que regarder et faire traiter comme ennemis de rÉtat, tons ceux qui oseraient la troubler. » Au moment où paraissait cette proclamation, les Français entraient en campagne. La situation de la Belgique était parfaitement connue de Dumouriez; elle lui avait servi de guide dans la rédaction de son plan d*attaque ^ Le début ne fut pas heureux.

Les troupes échelonnées sur la frontière du nord , formaient trois corps principaux : Lafayette commandait au centre, Lûckner à droite, Rochambeau à gauche. Ce dernier boudait la révolution, qui Tavait fait cependant maréchal de France, et Lafayette fut chargé de diriger Tiuvasion de la Belgique. Les renforts obtenus des deux armées latérales, portèrent la sienne à 40,000 hommes. La cour de Vienne n'en avait pas alors, en Belgique, plus de 30,000, commandés par le maréchal Bender ; ce vieil officier, qui

1 • Les dispositions à l'insurrection (en Belgique) étaient apparentes, d'après c divers détails dont on ne doutait pas. » Rapport fait par Dumouriez à l'assem-

blée nationale, le 4 mai 1792.

[im] CHAPITRE XIII. 17

fut, peu de mois après, honorablement destitué \ abandonna la défense du territoire à deux Belges, les généraux Clerfayt et Beaulieu.

Dumouriez voulait qu'un détachement de Tarrnée de Lûckner tint en échec Luxembourg, pendant qu'une attaque serait dirigée sar quatre points différents de la Belgique. De ces quatre attaques deux étaient fausses, deux autres réelles; Biron et Lafayette conduisaient celles-ci. L'un devait, à la tète de 10,000 hommes, se porter sur Mons qui n'avait qu'une faible garnison , et de là sur Bruxelles; l'autre devait déboucher de Givet sur Namur, où avaient été élevés à la hâte quelques retranchements en terre , et où ne se trouvait qu'un bataiUon wallon dont plus de la moitié avait conjuré de déserter à tapparition des Français ". Lafayette avait mission de se diriger ensuite, selon les circonstances, vers Liège on vers Bruxelles- pour opérer sa jonction avec Biron. Les deux fausses attaques, confiées à Dillon et à Carie, étaient destinées surtout à tâter l'esprit des populations '. Les deux généraux devaient marcher sur Tournai et Furnes, pour s'en emparer, et il leur était prescrit, s'ils rencontraient des obstacles imprévus, de se retirer sur l'extrême frontière.

Le mouvement commença le 28 avril. Les résultats ne furent pas heureux. Biron, après s'être emparé de Quiévrain, se trouva, le 29, en présence de 3,300 Autrichiens commandés par Beaulieu, et retranchés entre les villages de Jemmapes, Quaregnon et Framenés ^ Le lendemain matin, les Français venaient de commencer l'attaque, quand tout à coup deux de leurs régiments de dragons, sans avoir donné, tournent bride en criant à la trahison, et entraînent avec eux l'armée entière qui s'enfuit, poursuivie seulement par 500 chasseurs ennemis; elle ne s'arrête qu'à Yalen-

' Il fut nommé gouverneur de la ville et de la province de Luxembourg, et Clerfayt le remplaça comme commandant général des troupes.

• Fwprtfj^, etc., vol. II, p. 59.

» /Wd., vol. II, p. 61.

* Rapports du général Beaulieu au maréchal Bender, datés du Î9 et du 30 avril.

HIST. DBS BBLGBS, T. II. S

18 HISTOBŒ DES BELGES. [l79S]

cieones, où elle lente de massacrer ses chefs qui avaient fait d'inutiles efforts pour la rallier.

Un événement semblable se passait presque en même temps à la gauche de Biron. Dillon, sorti de Lille à la tête de 3,000 hommes, rencontre à peu de distance de la frontière sept à huit cents Impériaux, à la vue desquels sa troupe aussi prend la fuite, < avant € même, rapporte le commandantaatrichien, que Tinfauterie ait pu c faire une seule décharge, et que la cavalerie ait été assez avancée c pour l'atteindre '. » Rentré dans Lille, le malheureux Dillonest massacré, avec plusieurs de ses officiers, parles lâches qui venaient de fuir devant Tennemi.

L'attaque dirigée par Carie avait seule réussi : cet officier s'était mis aisément en possession de Furnes, mais l'insurrection que l'on espérait faire éclater en Flandre n'eut pas lieu , les désastres éprouvés par les corps de Biron et de Dillon ayant été immédiatement connus.

L'armée de Lafayette, partie de Givet le 30 avril, prit position le lendemain à Bouvigne. Ce fut là que lui parvint la nouvelle des événements survenus à sa gauche. Au lieu de continuer son mouvement sur Namur, dont probablement il se fût emparé, le général français rétrograda. Cette retraite lui a été reprochée par Dumouriez '. La possession de Namur importait beaucoup à la France, puisqu'elle lui donnait une forte position sur la Meuse; avec des renforts en perspective, Lafayette eût pu s'y maintenir.

Les faits qui venaient de se passer s'expliquaient, sans qu'il fikt nécessaire de supposer, dans les rangs de l'armée française, un petit nombre de traîtres soudoyés par le parti de l'émigration. L'armée renfermait beaucoup de recrues que n'exaltait pas encore l'invasion du territoire national; les journaux ultra-révolutionnaires avaient fomenté l'indiscipline en transportant dans les camps les discussions des clubs, et semé la métiance en publiant de fougueuses diatribes contre les chefs; la plupart des officiers

* Rapport du général d'Happoncourt au maréchal Bender, daté du 29 avril. « Vie privée, elc.,\o\. 11, p. 64.

[l79S] CHAPITRE XIU. 19

manquaient d'expérience, car presque tous les anciens avaient émigré; enfin les généraux n'exécutaient qu'avec répugnance un plan qu'ils n'approuvaient point. Ces raisons étaient trop naturelles pour que l'esprit de parti s'en contentât, et les révolutionnaires imputèrent la déroule à la trahison , non de quelques individus obscurs, mais des généraux eux-mêmes. Assimilant les Feuillants aax émigrés, les supposant d'accord avec la cour pour donner la maio à l'étranger ', ils leur attribuèrent les desseins les plus odieux : le plan de campagne avaft été transmis à Bruxelles; au lieu d'être attaqués à l'improviste, les généraux ennemis s'étaient présentés avec des forces infiniment supérieures. Dans ce système, les 3,300 hommes de Beaulieu étaient plus que quadruplés, et un corps de 10,000 hommes remplaçait les 800 Impériaux opposés à Dillon '. Ces récriminations partaient des rangs des Girondins comme de ceux des Montagnards; ceux-là seulement ménageaient CDcore Lafayetle. QuantàRochambeau, qui fut obligé de demander sa retraite ', Carra, l'enfant perdu des Brissotins, le dénonça formellement dans son journal. Dumouriez lui-même, moins entraîné par la passion, mais qui avait intérêt à diminuer sa responsabilité, accuse aussi l'opinion constitutionnelle, quoique d'une manière indirecte, et tout en convenant qu'il était impossible de savoir positivement par qui le coup avait été monté ^

II y avait cependant à ces accusations un côté spécieux. Les Feuillants n'étaient pas disposés à la guerre. Pour les y entraîner, leurs adversaires mirent à profit un de ces moments d'enthousiasme dont les chambres législatives de France ont fourni tant d'exemples dans le cours de la révolution. Ce vote irréfléchi n'avait pas tardé

' Ufayette devait être le Monk de Louis XYI, et Danton aux Jacobins Tavait accusé de vouloir jouer en France le rôle de Schoenfeld en Belgique.

• On peut voir, dans le n* lî6 des Annaks patriotiques de Carra, un échanUllon de ces exagérations dictées par la vanité nationale et Tespril de parti.

' Il vint pour la dernière fois aux Jacobins le 30 mai, et sa radiation fut prononcée après un discours où il déclara « qu'il lui était impossible de rester au < milieu de lâches qui avaient fui devant les ennemis de TÉtat, et de scélérats « qui avalent fusillé leurs officiers. »

< Vie privée, etc., vol. II, pp. 66, 67 et 68.

20 HISTOIRE DES BELGES. [l792]

à leur donner des regrets; mais le son en était jelé. La rupture avec TAutriche étant décrétée, il fallait désormais s'attacher à tout système qui ne rendit pas un rapprochement impossible. Les Feuillants réclamèrent d*abord l'emploi de mesures purement défensives; ce u était pas ainsi que la Gironde, en majorité dans le conseil du roi , entendait conduire la guerre. Ils demandèrent ensuite qu'on s'abstint d*une guerre de propagande; qu'au lieu d'envahir la Belgique et d'y porter l'insurrection, la France tournât ses armes contre les petits souverains de la confédération germanique qui l'avaient directement menacée. Le plan de Dumouriez, adopté contre l'avis de Rochambeau, renversait toutes ces combinaisons. Le mauvais vouloir du maréchal n était pas douteux; Lafayette lui-même, tout en acceptant la direction du mouvement, n'y procéda pas avec la confiance si nécessaire au succès.

La Montagne appuyait désormais le système agressif, que peu de mois auparavant elle combattait avec tant de passion ; mais ses prévisions sinistres s'étant vérifiées, en partie grâce à ses Taribondes déclamations, elle croyait que l'on n'hésiterait plus à adopter ses idées, â destituer la plupart des généraux et leurs étatsmajors, où elle ne découvrait que des contre-révolutionnaires. « II y a plus de six mois , écrivait Marat , que j'avais prédit que a nos généraux, tous bons valets de la cour, trahiraient jla nation, « qu'ils livreraient les frontières. Mon espoir est que l'armée « ouvrira les yeux, et qu'elle sentira que la première chose qu'elle « ait à faire, c'est de massacrer ses généraux ^ >

Ce sont là des cris de bête féroce, poussés par un individu isolé. Quant aux vues du parti, elles sont formulées dans le premier numéro du Défenseur de la Constitution^ journal dont Robespierre commença la publication à cette époque.

11 y déclare que, puisque la guerre est décidée, il faut la faire sérieusement ju^gu'à ce que la liberté ait triomphé^ ou que le dernier des Français ait disparu de la terre. Il examine ensuite les mesures

' Ami du peuple, W du 3 mai. Marat fut de ce chef décrété d'accusation par rassemblée nationale, en même temps que Royou, rédacteur du journal contrerévolutionnaire VAmi du roi.

[l7«] CHAPITRE XIII. 21

prises et celles qu*OD= aurait dû prendre : < Quand les orateurs qui c nous excitaient à la guerre, dit-il, nous roon traient les armées

< autrichiennes désertant les étendards du despotisme pour voler

< sous le drapeau tricolore, et le Brabant tout entier s'ébranlant

< pour accourir au devant de nos lois, nous pouvions nous attendre ( à un début plus heureux ; nous devions croire qu'on avait pris

< les mesures nécessaires pour réaliser ces magnifiques prédic-

< lions. D*après Tidée que nous nous sommes formée des peuples

< belgiques, ne semble-t-il pas au moins qu'il était facile au gout vernement français d'y exciter des mouvements heureusement « combinés avec les approches de nos troupes? Les despotes ont

< bien su souvent préparer le succès de leurs armes par les opéra-

< tions de la politique ; pourquoi la cause de la liberté n'est-elle

< pas servie avec le même zèle que celle de l'ambition et du des- « potisme? Qu'a-t-on fait pour éveiller et pour seconder l'ardeur

< des patriotes belges et liégeois? Comment a-t-on répondu aux « pressantes sollicitations de ceux que nous avons vus au milieu « de nous? On n'a rien fait qui convint, et surtout on n'a pas

< présenté aux Belges une garantie formelle du plan de conduite « que nous nous proposions de suivre après la conquête, à l'égard

< des affaires politiques de cette contrée.

« Pour sentir l'importance de cette observation, il suffit de nous « rappeler quelle est la situation intérieure des provinces bel- « giques. On sait que, sans compter la faction autrichienne qui

< est celle du gouvernement actuel, elles sont divisées en deux « partis : celui des États, composé du clergé, de la noblesse et de

< la bourgeoisie aristocratique, et le parti populaire; ce dernier

< est le seul que les principes et l'intérêt de notre constitution

< nous permettaient de protéger; il fallait lui garantir cette pro- « tection par une déclaration nette et précise, pour le fortifier et

< l'encourager a une insurrection favorable à la cause commune,

< car le parti des États est mal disposé pour la France.

« J'ai vu, continue Robespierre, des défenseurs de la liberté « belgique désirer qu'on leur garantit que la France, maîtresse de

< ce pays, ne le regarderait pas comme un moyen de faire, avec

HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

« TAutriche, un accommodement plus conforme aux vues des

« cabinets de Vienne et des Tuileries qu'aux intérêts des Belges.

« II fallait, dès Forigine, il faut encore aujourd'hui déclarer

€ solennellement que les Français n useront de leurs forces et de

« leurs avantages, que pour laisser à ce peuple la liberté de se

« donner la constitution qui lui paraîtra la plus convenable. Que

« cette déclaration soit remise entre les mains de nos propres

< soldats, afin que chacun d'eux connaisse la volonté nationale € dont il doit être Texécuteur. Ne perdez jamais de vue le grand € intérêt qui nous a mis les armes à la main. Il ne suffit point « de prendre des villes et de gagner des batailles : ce qui nous « importe réellement, ce sont les conséquences de cette guerre « pour notre liberté politique. »

Les désastres d'avril servaient à souhait le parti de Témigratioa. Royou en profita pour prêcher insolemment les douceurs du gouvernement absolu : € L'anarchie qui nous dévore, s'écrie-t-il,

c peut-elle être préférée aux douceurs d'une administration |iater-

« nelle? Il eu est temps encore : Français, reconnaissez vos

€ erreurs, fermez l'oreille à la voix des flatteurs qui vous égarent,

€ qui vous enivrent de louanges perfides pour vous entraîner dans

« le piège, et d'espérances trompeuses pour vous en dérober la

« vue. Voyez tous les hommes du peuple, depuis César jusqu'à

« Van der Noot et Van der Mersch, uniquement occupés de leur

c grandeur et de leur fortune, quand ils ne paraissent songer qu'à

€ la félicité du peuple. Croyez qu'un roi, dont la fortune est faite,

€ dont la réputation, le bonheur, l'intérêt et la sécurité sont

c nécessairement attachés à la prospérité de ses sujets, y tra-

< vaiilera plus efficacement que tous ces vampires qui se gorgent « de votre substance. Nous l'avons dit cent fois, et nous ne ces-

< serons de vous le répéter, il n'y a de salut pour tous que dans

« le rétablissement de la monarchie

A l'étranger on ne manqua pas de voir, dans cette déroute, la

1 Ami du roi, n* du 3 mai. G*est à cause de ce numéro que Royou fut, comme nous venons de le dire, décrété d'accusation en même temps que Marat.

[iTttJ ciuprmE. xut. ts

ooofinnatioB des assurances données par les émigrés, que les troupes françaises n'étaient qu'ua ramas de milices indisciplU nables dont la coalition aurait bon marché. € N'achetez pas trop « de chevaux, disait le ministre Bischofliswerder à plusieurs offi- « tiers prussiens lors d*un9 revue qui eut lieu à Magdebourg à la

< fin de mai ; la comédie ne durera pas longtemps. Les fumées € de la liberté se dissipent déjà à Paris. L'armée des avocats

< sera bientôt anéantie en Belgique, et nous serons de retour

< dans nos foyers vers l'automne. » c Pas tant d'embarras, leur c disait le duc de Brunswick en parlant de la campagne qui c allait s'ouvrir, pas trop de dépenses, tout ceci ne sera qu'une « promenade militaire ^ » La cour de Vienne surtout, à Fa nou* veile du facile succès remporté par ses troupes, dut se confirmer dans la haute opinion qu'elle eu avait ; et cette imprudente confiance explique la faiblesse des moyens que la première coalition déploya contre la France.

D est difficile de préciser ht part que prirent à celte campagne les réfugiés belges. Nous savons ()tt'il s'en trouvait dans l'armée française un nombre assez considérable, et les journaux du temps signalent une bande qui fit, dans qudques villages de la* principauté de Liège, un semblant d'invasion dont Tunique résultat fut d'enlever, avec les armes de l'évéque, les caisses de plusieurs comptables. Leur organisation militaire n'eut lieu que dans le mois de mai.

Une pièce signée de Vonek et des autres membres du comité de Lille S dit à quelles conditions les réfugiés, ou tout au moins la partie la plus notable , s'adjoignirent à Tinvasion française ; elle fournit une preuve nouvelle du soin que le chef de l'opinion

> Mémoire* tirés det papiers d'un homme d'Etat, vol. I, p. 2S9.

* Cette pièce, qui est imprimée, mais qui ost devenue fort rare, porte pour titre : Fropositionsâa comité belgique à UUe, rdatioes à Véquipement d'un eoirps mUitaire de Bdges, faites au mmstére frança/is dans le mois de mai 179%, conformémmu auxquOes le ministère fronçais, après les awir agréées par une lettre du itS dito, signée Bonnecarre, a commencé par faire remettre audtt comité belgique la somme de M,O00 Uores eM assignats, dont ci-dessous est jointe copie de la quittance.

U HISTOIRE DES BELGES. [l792]

démocratique mit toujours à réserver TindépendaDce du pays. Il ne faut pas perdre de vue que ce comité de Lille, placé sous Tinfluence directe de Yonck, était en dissidence avec celui de Paris, qui s*iDtitulait : Comité général révolutionnaire de$ Belges el Liégeois réunis^ et se composait d'individus dont le plus grand nombre penchaient vers les Jacobins extrêmes.

Les dispositions de ce pacte méritent d*élre connues; en voici l'analyse : On formera un corps militaire que les Belges euX' mêmes organiseront (art. 1^*^); ce corps sera confié aux généraux français, « pour être employé soit sur les frontières des Pays-Bas, c soit dans l'intérieur de ces pays, et poiiit ailleurs (art. S) ; » Tétat des sommes fournies devra toujours être à la disposition de la France (art. 3), et les avances seront remboursées < aussitôt c que les progrès de la révolution belge le permettront (art. 4). » En outre, le gouvernement français s'engageait à laisser « à la € disposition entière et absolue de la puissance populaire qui € viendrait à se former dans les Pays-Bas, » ce corps, destiné à continuer son service, mais comme contingent armé d'une puissance alliée. Enfin on devait promettre, « si la France faisait un

< traité de paix avec la maison d'Autriche, d'y stipuler toutes les

< clauses propres à procurer la sûreté des personnes et des pro- € priétés des Belges qui auraient combattu pour la cause de la € liberté. »

A cette époque, Dumouriez était encore au ministère; sa prédilection pour les Yonckistes contribua sans doute à faire agréer par le gouvernement français l'arrangement convenu. Un premier échec ne l'avait point abattu. Degraves, son ami, moins déterminé que fui, ayant quitté le ministère de la guerre, Servan y fut nommé. Ce remaniement partiel du cabinet ne modifia pas d*abord la situation respective des conseillers du monarque; la Gironde continuait son appui à Dumouriez, qui fit adopter un nouveau plan d'attaque, procédant de la même idée que le précédent : il consistait à s'avancer une seconde fois en Belgique, à prendre possession des villes les plus rapprochées de la frontière, et à provoquer l'insurrection dans le reste du pays. Quoique les

[l79l] CHAPITRE XllI. 25

circonstances ne fussent plus aussi favorables, les réfugiés assuraient que le mécontentement ferait explosion, dès que Ton aurait la certitude d'un appui sérieux de la France.

Le nouveau projet ne contrariait que les Feuillants. C'était répoque où la royauté s'abîmait en France. Préoccupés de la crise intérieure, Lafayetle et tous les amià de la monarchie constitutionnelle croyaient qu'avant de tourner les armes contre l'étranger, il fallait rétablir l'ordre au dedans. Leurs efforts eussent eu quelques chances de succès, si Louis XVI avait sincèrement accepté leur appui; mais, cédant à de funestes conseils, il s'était jeté dans les bras de la coalition. Les Montagnards avaient l'instinct du danger qui les menaçait. L'intention hautement manifestée par Lafayette d'en finir avec les factieux, leur prouvait que c'était, entre eux et lui, une lutte à mort, et ils étaient conséquents avec eux-mêmes, quand ils reprochaient a Brissot de faire décréter la guerre d'agression, et de se servir de généraux qui ne la voulaient pas. Les Girondins n'étaient devenus républicains que par nécessité de position; ne partageant pas l'exagération des ultra-révolutionnaires, dont ils devinrent les victimes après les avoir provoqués, il leur répugnait d'accuser des hommes dont au fond ils approuvaient le généreux courage, dans la guerre déclarée aux passions anarchiques. Il y eut, à ce propos, une violente discussion aux Jacobins (25 mai); elle fut suscitée par UD discours dont il n'est pas sans intérêt de citer des fragments, puisqu'ils jettent du jour sur la situation de la Belgique.

L'orateur, Real, voulait que la société se prononçât en faveur des mesures agressives, sans doute pour appuyer le plan que Dumouriez s'apprêtait à faire prévaloir : « J'ai vu; dit-il, je € connais parfaitement l'armée campée dans les environs de « Givet; j'ai des renseignements certains sur le nombre, sur la

< situation des troupes ennemies qui se trouvent dans l'Entre

< Sambre et Meuse; j'ai vu Liège, je connais l'esprit des Liégeois, « de tous les peuples soumis à la domination du prince évéque;

< je sais combien nous sont favorables les dispositions des peuples

< qui habitent le Namurois, et c'est d'après toutes ces données

98 HISTOIRE DES BELGES. [xWl]

« que je déplore Tioaction funeste dans laquelle languit notre « armée. »

L'orateur fait Téloge des soldats français; il vante leur discipline, leur patriotisme; il rappelle leur désir de se mesurer avec I ennemi; il éuumère les motifs de brusquer Tattaque, puis il ajoute : « Je dois vous parler des dispositions des peuples qui

< nous avoisinent. Lorsque Tavant-garde fut campée à Bouvigoe,

< les habitants de Dinant arborèrent la cocarde nationale;

< Tarbre de la liberté fut planté, orné des couleurs françaises;

< nos soldats entrèrent sans armes dans la ville; les babitaots « s'empressèrent de leur offrir des rafraicbissements de toute

< espèce; des provisions furent portées au camp; les uns ne « voulaient point recevoir le prix de ce qu'ils offraient, d'autres € recevaient en payement des assignats au pair. Des raisons que « je ne connais pas, ont forcé le général (Lafayette) à lever le € camp de Bouvigne. Les hussards autrichiens sont descendus c dans Dinant, et ont fait essuyer aux habitants les plus mauvais « traitements; ils ont conduit le bourgmestre au pied de l'arbre « de la liberté, et, le sabre levé, ils l'ont contraint de porter les

< premiers coups de hache sur l'arbre qu'ils ont abattu. Cet évé- « nement est fâcheux; il pourrait avoir des suites funestes, et « refroidir étrangement la bonne volonté de nos voisins pour les

< Français. »

Plus loin, Real fait allusion aux vues du parti feuillant : c On « dit que certaines gens ne verraient pas avec plaisir mettre à

< exécution, dans la Belgique et ailleurs, un système complet de « république ; ils craignent, dit-on, la propagation de ce système. « Ce sont sans doute des calomnies, mais des gens qui se prétf tendent dans le secret en ont fait la naive déclaration. Qaoi « qu'il en soit, malgré la mauvaise volonté, malgré les deux

< légers échecs de Mons et de Tournai, les peuples qui nous « environnent n'en sout pas moins travaillés d*un ardent patriec tisme. J'ai lu des lettres écrites par plusieurs villes et bourgs : « ils demandent qu'on vienne les municipaliser; ils veulent la € liberté et l'égalité ; ils veulent les Français.

€ Je sais qu'on a répandu avec affectation, que l'on n'avait point trouvé dans le peuple belge les dispositions favorables que Ton avait annoncées. On voulait que l'insurrection des habitants précédât nos mouvements. Où en seraient les habitants de ce malheureux pays, s'ils avaient pris ce parti? Livrés aux baïonnettes autrichiennes ou à la hache des bourreaux, ils auraient fourni au despotisme l'occasion de donner un exemple horrible, qui aurait paralysé, pour longtemps, l'énergie des peuples de ces belles contrées.

c Ils ont donc agi avec sagesse, les peuples qui ont attendu, qui attendent, pour exterminer leurs oppresseurs, les luouvements bien prononcés de l'armée française, et certes il a fallu les contenir; dans cette situation, ils n'étaient que trop portés à l'insurrection; il a fallu arrêter leur impétuosité qui aurait offert inutilement des victimes au despotisme, sans procurer le moindre avantage à la liberté. Cette énergie est aujourd'hui dans toute sa force; ceux qui disent le contraire sont ou mal instruits ou calomniateurs. A Liège surtout \ les neuf dixièmes de la population adorent la liberté et les Français... Il résulte de tout ce que je viens de dire, que notre intérêt est de marcher à l'ennemi; que nous pouvons y marcher; que le soldat le désire, qu'il le veut; que la discipline jointe au courage nous promet la victoire; que l'armée est abondamment fournie de vivres et de fourrages; que nos ennemis sont en petit nombre, et que, sous peu de jours, des forces immenses vont nous ravir tous ces avantages; qu'en emportant Namur, qu'en pénétrant dans le pays ennemi, nous facilitons l'insurrection universelle; qu'elle devient impraticable, si les forces ennemies, dirigées d'abord vers le Rhin, viennent dans le Brabant. Je conclus donc que si l'assemblée nationale veut le salut de l'empire, si elle veut empêcher des flots de sang de couler , 'elle doit prendre tous les moyens pour forcer les armées à marcher. »

< Réel y avait séjourné en qualité de chargé d'affaires du gouTemement français.

28 HISTOIRE DES BELGES. [i792]

Ce discours provoqua les réclamations de la Montagoe. Chabot prit la parole pour reprocher ses arrière-pensées à Real, qui n'ignorait pas que Lafayette refusait d*attaquer. « Je le somme,

< dit-il, au nom de la liberté, au nom du peuple liégeois, au nom

< du caractère dont il est revêtu auprès de ces derniers, de c dénoncer Lafayette, Gouvion et Narbonne. Je vous somme, c M. Real, de dire toute la vérité. »

Ici éclatèrent des murmures que le président, Merlin de Thionville, réprima en invitant à sortir ceux à qui déplaisait le langage de Chabot. Celui-ci continua ainsi : < Je vous engage, M. Real, « à faire vos dénonciations aux ministres, pour qu'ils les fassent € eux-mêmes à l'assemblée nationale. Je suis loin de m*exagérer

< les dangers de celte guerre. Le peuple français n'est pas € comme celui de Liège, il se lèvera tout entier s'il le faut.

< Mais il ne faut pas de ménagements ; il ne faut pas craindre c d'exposer sa tête, lorsqu'on prévoit déjà les flots de sang qu'an « plus long retard dans l'attaque peut faire couler. »

Real se défendit faiblement, en disant qu'il croyait l'inactivité dangereuse, mais qu'il ignorait si les intentions de ceux qui la voulaient étaient bonnes ou mauvaises. Merlin dévoila la pensée de la Montagne dans celte phrase : < Jusqu'à présent on s'est

< écarté de la question. Les Belges nous tendent les bras, et des € hommes, plus perfides que des aristocrates déguisés, sont assez € ennemis de la liberté universelle pour oser se mettre entre nous

< et nos frères. Pourquoi n'entrons-nous pas sur le territoire c ennemi? Qu'on me réponde. Quels sont les coupables? Le

< pouvoir exécutif. Oui, c'est le pouvoir exécutif. (Âpplaudisse-

< ments.) C'est lui qui est responsable des maux que pourront « nous causer ces retards ' . »

Le nouveau plan de Dumouriez ayant été adopté dans le con-

< Nous puisons ces extraits , et ceux que nous avons encore à donner sur les discussions de cette société célèbre, dans \e Journal des débats et de la conespùndanci des Jacobins, collection précieuse, tout informe et mal rédigée qu'elle est. On aurait peine à trouver un exemplaire plus complet de ce journal, que celui que possède la bibliothèque de la chambre des représentants.

seil, on transmît Tordre de marcher en avant à Lùckner, et non à Lafayette désormais trop compromis. Deux mois s'étaient passés en insignifiantes escarmouches, et la situation de Tarmée, sur la frontière du nord, avait subi quelques changements : Lafayette conservait le commandement du centre, au grand courroux de la Montagne; mais Luckner était passé du commandement de la droite à celui de la gauche, retiré à Rochambeau; Tarmée qu'il quittait, cantonnée dans des départements que Tennemi ne menaçait pas encore, était confiée au général Lamorlière. L'effectif de ces trois corps est évalué par Dumouriez, dans ses mémoires, à 1SO,000 hommes, les garnisons comprises \

Le mouvement d'attaque commença vers l'époque où la discorde éclata dans le ministère. Dumouriez fit d'abord renvoyer les trois Girondins '. Quelques jours après, il fut obligé de reconnaître qu'il avait été dupe, et céda la place à des hommes sans importance politique, sous l'administration desquels la cour procéda, avec plus d'assurance, à lexécution de ces projets. Les Feuillants aussi se virent plus libres dans leurs allures. Luttant pour le maintien de la monarchie constitutionnelle et contre l'émigration aux Tuileries, contre la Montagne à l'assemblée nationale, ils voulaient sauver le roi, le tirer, en quelque sorte malgré lui, de son état de sujétion. Luckner, brave soldat, mais homme sans caractère, leur était acquis par Lafayette dont il subissait l'influence. Après avoir approuvé le plan du ministre, il s'était mis à Tœuvre, et s'était emparé, sans grande difficulté, de Menin, d'Ypres et de Gourtrai. La chute de Dumouriez était à peine connue, que, docile au mot d'ordre, Liickner, éclatant en plaintes évacuait le territoire conquis, sacrifiant ainsi les Belges qui commençaient à s'insurger '.

^ Campagnes du général Dumouriez dans la Champagne et la BelgiquCy écrites par lui-même. Vol. I, p. 7.

* Servan, Roland et Clavières.

» • Llnsurrection commence à Tournai; il ne faut pas désespérer. » Lettre lue par Delmas à rassemblée nationale, le î juillet. Moniteur, n' 1S5, du 3 juillet 179%.

50 HISTOIRE DES BELGES. [l79S]

Le mouvement sWectua dans la nuit du 29 au 30 juin. Ce fat plntôt une nouvelle déroute qu'une retraite, et, s'il faut en croire un correspondant du Moniteur ^ un détachement de la légion belge fut abandonné dans Courtrai ^ L'influence du parti feuillant dans cette affaire était évidente'; le député Delmas la dénonça à l'assemblée nationale, et donna lecture de deux lettres qui lai étaient adressées de Menin. La première portait, entre autres : « Depuis le changement de ministère (girondin), l'intrigue fait « des progrès dans Tarmée, et nous perdons espoir si le maréchal « n'ouvre pas les yeux sur ceux qui l'entourent, et notamment

< sur son état-major; il a reçu hier un courrier de M. Lafayette, « et, une heure après, l'ordre de faire partir les convois pour « Lille a été donné. On lui a mis dans la tète que le comité « belgique envoyait tout l'argent du pays en Angleterre. Une « députa tion de Bruges s'étant rendue chez lui, il s'est mis en € colère, en disant qu'on l'avait trompé. » On lisait dans la deuxième lettre : < On a fait accroire à M. le maréchal que le& «c Prussiens étaient à Gand, et il n'a été détrompé que par le « récit des courriers qu'il a dépéchés lui-même '. »

Il y eut, contre cette communication , d'assez vives réclamations de la part des constitutionnels ; mais elles portaient sur des points accessoires.

a L'intrigue, disait Lasource aux Jacobins, est venue à bout de « persuader à Lûckner que les Brabançons n'étaient pas disposés

< en notre faveur. Si on a cherché à lui inspirer des craintes, « c'est qu'à Tournai l'insurrection commençait à se manifester

> « Ce qu'il y a de plus fatal, c'est qu'environ cinquante chasseurs belges, qBi

< se trouvaient dans Courtrai , et qui n'avaient pas été prévenus de l'évacua-

< tion de la ville, ont été pris par les Autrichiens; et Ton devine aisément « quel sort leur est réservé. Aurait-on donc voulu perdre entièrement ces « infortunés Beiges qui s'étaient dévoués à notre cause, qui en assuraient le « succès, et qui, comme nous , étaient dignes d'être libres? » Moniteur, n* 189, du 7 juillet 1792.

* Aussi les Girondins, et Brissot notamment, qui jusqu'alors avaient ménagé Lafoyette, se rangèrent-ils du parti de la Montagne contre lui. = MoniteuTy n* 185, du 3 juillet 179Î.

[im] CHAPITRE XIU. M

dans rarmée autrichienne ; c'est qu'un succès trop prompt dans le Brabant eût dérangé le complot des perfldes qui, d'accord avec le comité autrichien, disposent des armées ^ b c Non, jamais la cour n'a voulu nos succès, disait Brissot à l'assemblée nationale, Peut-elle s'excuser sur le défaut de troupes, tandis qu'elle pouvait porter sur les frontières les troupes de l'intérieur, celles de Paris que vous avez mises à sa disposition , celles des garnisons qu'il était si facile de remplacer? Mais on ne voulait pas laisser prendre le Brabant; on voulait respecter le château de l'archiduchesse, et voilà le motif de cette inaction. Qu'on se rappelle la dernière phrase de Lûckner à rassemblée nationale; elle peint l'anxiété de l'âme candide de ce général : Je demande, dit-il , quon m'éclaire enfin sur la destination politique de mon armée. Ce seul mot dévoile les intrigues dont on l'a environné, pour l'engager à retirer son armée du pays ennemi, pour la porter sur Paris; il n'osait révéler le complot que couvrait le lâche abandon du Brabant. On vous a dit, pour justifier cet abandon infâme, que les Belges ne voulaient pas se révolter; on vous a trompés, ils veulent la liberté et l'insurrection, mais ils ne veulent pas être abandonnés et égorgés. L'événement n'a-t-il pas trop justifié ces craintes? Il fallaii, dites-vous, protéger l'Alsace : dites plutôt qu'on ne voulait pas protéger le Brabant, qu'eut certainement conquis Lûckner qui ne joue pas la comédie, et qui faisait de bonne foi la guerre à l'Autriche. Infortunés Belges, vous êtes forcés de monter sur l'échafaud, ou de vous expatrier! Et qui vous y a fait monter? Non, ce n'est pas la France, mais la conjuration d'hommes dévoués à l'Autriche ^ »

' SéanceduSjuiUeinSS.

« Monitew, n' 192, du 20 juillet 1792. « 0 honte! lit-on dans le journal de Prudhomme, ô opprobre éternel pour la nation française! des peuples qui s'étalent jetés dans ses bras, qui s'étaient donnés à elle pour s'en faire un appui contre le despotisme, sont abandonnés au fer de leurs tyrans! Nous oublions qu'ils sont les enfants adoptifs de la république, et que nous devons les défendre comme tous les autres Français , jusqu'à la dernière goutte de notre sang. » Révohttions de Paris, vol. XYl, p. 19.

32 HISTOIRE DES BELGES. [l79S]

a Vous avez décrété la guerre à la maison d'Aulriche, s*écriait « Aréna; vous Favez décrétée parce que cette maison n'a pas <K voulu reconnaître votre souveraineté. On vous a dit alors que « vous étiez prêts, que les armées étaient complètes, parce qu'on « savait bien qu'avec les traîtres dont elles étaient remplies, vous c ne pouviez avoir de succès. Aujourd'hui que le maréchal Luck- « ner a pris en trois jours trois villes ennemies, et vous promet « des victoires , aujourd'hui Liickner a dû se replier et abandon- « ner les patriotes brabançons au glaive autrichieu. Est-il un a citoyen qui ne gémisse de voir une armée de 40,000 hommes « rentrer, sans y être contrainte par une force supérieure * ? »

Le parti révolutionnaire fut unanime dans l'appréciation du motif qui avait déterminé la retraite de Liickner; il comprit qu'il s'agissait d'employer la force armée à l'exécution d'un projet dont il ne connaissait pas exactement le caractère, mais qu'il sentait dirigé contre lui. Ce fut un texte nouveau d'invectives contre Lafayette, dont les intentions furent dénaturées, en ce sens seulement qu'on en faisait un allié de l'Autriche. < Ce n'est plus un € secret aujourd'hni pour personne, écrivait Robespierre dans son

< journal, que le but de la guerre n'est point de détrôner la maison « d'Autriche en Brabant, mais de rétablir son empire en France, c Ce n'est point Bruxelles qu'on veut affranchir, c'est Paris que « l'on veut réduire. Il s'agit, non de dompter les factieux de

< Coblentz , mais de châtier les factieux de l'assemblée nationale

< et de la capitale. Le roi de Prusse et le roi de Hongrie, comme « on sait, sont bien moins à craindre pour la France que les « municipaux et les sociétés des amis de la constitution : Léopold

< et Lafayette nous l'ont hautement déclaré. Il faut épargner « Coblentz, évacuer Courtrai) et préparer le siège du couvent des « Jacobins. Le véritable théâtre de la guerre n'est donc point la € Belgique, c'est Paris. Le véritable quartier général n'est pas au € camp retranché de Maubeuge , il est dans le palais des Taile-

< ries... Pourquoi les Autrichiens donneraient-ils à Lafayette

1 Moniteur, nM86,du 4 juillet 179i.

\rm] GHAPiTRE xm. ss

c quelque înquiétnde pendant son absence? Est-il en guerre avec « eux? Que dis-je? Ne sont-ils pas ses alliés? Ne sont^ik pas ligués ( avec lai pour rétablir en Ërance k bon ordre, pour êméantir le c régime des dubs et rétablir cehri de la loi ^ f »

Pour justifier son mouvement rétrograde, Lûckner, dans la lettre où il en informait le ministre de la guerre * , alléguait que les armées prussiennes et autrichiennes avançant, il craignait d'éu^ coupé; que d'ailleurs aucun mouvement ne s'effectuait en Belgique , et que les paysans , au lieu de se prononcer en faveur des Français, tiraient sur leurs patrouilles ou arrêtaient leurs convois. Le comité des réfugiés belges se chargea de répondre à cette partie du rapport de LiJckner, dans une lettre adressée au Moniteur '. Elle commence par relever une singulière inexactitude. Le rédacteur du rapport * foisait dire au maréchal : « Tout le pays c entre Lannoy (près de Lille), Bruges et Bruxelles est couvert € par mon armée. » Le comité répondait que l'armée française se trouvait presque complètement en dehors du triangle que formaient les trois localités; cpie TEscaut, qui le traversait, n'était pas occupé par les Français, mais par leurs ennemis; qu'enfin c'était l'armée de Clerfayt et de Beaulieu, et non cefle de Luckoer, qui couvrait le territoire dont il parlait. L'erreur était évidente; Fintention qui l'avait fait commettre ne l'était pas moins. On établissait la nécessité de la retraite sur ce « qu'aucun mouvement € ne s'était effectué de la part des Beiges, » quoique l'occasion leur en eût été offerte. < Si les Belges, répliquait le comité, c avaient fait quelques mouvements, nous n'aurions eu qu'à gémir a de leur imprudence. » < Je n'entrevois même pas, ajoutait le

< Défmi$efÊréêlaCen$Hfutim,ti*%,

> Datée du 29 juin I7di.

« MowUewr, n' 195, du 13 juillet 179i. Cette lettre» qui occupe deux colonnes entières du journal, est datée de Lille, le 8 juillet 179%, et elle est signée : S. t. HfM, président du eamiié général révotiUionnaire des Bdges et Liégeois réunis ; h /. SaUi et £. S. Dinne, uerétâiree.

* Lflckner, dit-on, connaissait peu la langue française et se servait d'un secrétaire ; ce qui Texposa plusieurs fois à signer des choses quUl ne comprenait pas, on qu'il n'avait pas relues.

■UT. DU BSLOIS, T. H. 3

54 HISTOIRE DES BELGES. [i79S]

< rapport, la plus légère espérance de rinsurrection si manifeste- € ment annoncée. » Ici le comité énumérait les faits qui prouvaient, au contraire, la sympathie que les Français avaient rencontrée à leur arrivée en Belgique; il citait, entre autres, des députations envoyées de Gand et de Bruges, pour engager le maréchal à marcher sur ces villes. < Il est vrai, disait-il, qu*un

< morne silence a succédé aux premières manifestations, mais la a cause en est naturelle et simple : des hommes, bien intention- « nés sans doute , avaient publié partout que M. le maréchal ne € voulait plus avancer, sans les ordres du nouveau ministère, et « ils avaient obtenu la confiance qu'on doit à la vérité. H était « raisonnable de croire que ces ordres pouvaient être contraires à

< ceux du ministère précédent ^ »

Enfin le rapport accusait des mécomptes éprouvés « un petit

< nombre de personnes à qui importait peu le salut de la France,

< et qui cherchaient uniquement à satisfaire leur ambition et

< leur fortune. » Le comité, voyant avec raison dans cette phrase une attaque personnelle, la releva vivement : < Les sacri-

< fices que nous avons, disait-il, déjà faits à la liberté de notre

< patrie, les dangers auxquels nous nous sommes exposés avec « courage, les privations et les travaux que nous avons supportés

< avec joie, nous donnaient des droits à Testime et à la confiance « de nos concitoyens. Nous voulions les rendre libres, et nous c méritions déjà leur reconnaissance et leur amour. Ou a craint € cette puissance salutaire que ne tardent pas à se créer des c hommes véritablement conduits par des intentions courageuses

< et pures, et dès le moment de notre rentrée sur le territoire

< de notre malheureuse patrie, ceux qui devaient nous protéger, € nous ont insultés , nous ont calomniés en présence de nos € concitoyens et à la tète de Tarmée. Nous pouvions être utiles à

< la liberté, il fallait nous perdre. »

Une des circonstances de la retraite fournit un texte de plus aux récriminations du parti révolutionnaire. Le maréchal de

* Allusion à la chute du ministère girondin.

[l792] CHAPITRE XIII. 35

camp Jarry, l'un des généraux placés sous les ordres de Lûckner, fîit attaqué dans Courtrai par les Autrichiens qu'il repoussa, mais qui se retranchèrent dans des maisons du faubourg situé hors de la porte de Gand. Pour les déloger, Jarry fit mettre le feu non seulement à ce faubourg, mais aussi à tous les autres (30 juiu); quelques heures après^ il évacua la ville. Au lieu de voir^ans ce fait atroce une mesure de défense inutile, on voulut y trouver une nouvelle manifestation du complot. Les antécédents de Jarry furent rappelés avec affectation : noble et ami de plusieurs émigrés, il avait des intelligences avec la cour de Berlin ; son but était de faire détester les Français à l'étranger ^

« Le Brabant nous appelait, s'écriait à l'assemblée nationale c l'enthousiaste Isnard, et déjà victorieux nous l'avons évacué;

< en abandonnant le malheureux Belge, nous avons incendié le € toit de ses pères. On dirait que le roi des Français venge, par la « flamme, la cour de Vienne de l'insurrection de la Belgique '. »

< Comment la patrie ne serait-elle pas en danger, disait

< Robespierre aux Jacobins, quand un général, qu'on a cru le « général des Français et qui n'est que celui de la cour de i Vienne..., circonvient de ses émissaires et de ses complices € un autre général ; lorsque les flammes de Courtrai , sont les c seuls gages que nous donnons de notre attachement aux Bra- « bançons'? »

Quoi qu'il en soit des motifs qui déterminèrent Jarry, le gouvernement de Bruxelles ne laissa pas échapper l'occasion de prémunir les Belges < contre les régénérateurs des empires, ces

1 I II paraît que cet^acte de férocité a été préparé, et qu'on a voulu par ce < moyen nous faire abhorrer des braves Brabançons et de toute la terre. » Patriote français, n^ioei. Il est possible qu'un désir de vengeance ait dicté cette mesure. Jarry, dont nous ignorons la patrie, et qui fut impliqué dans la conspiration de Babœuf, avait, en 1790, servi à Berlin les intérêts des Vonckistes; il existe de lui une lettre dans le Mémoire historique de Van der Mersch, vol. Il, p. 345. Ne voulut -il pas punir les Gourtraisiens de leur défection, lors du mouvement préparé, en 1790, en faveur du général patriote?

• Moniteur, n'218, du 5 août 179Î.

» Séance du 10 juillet 1792.

3G HISTOIRE DES BELGES. [i792]

< nouveaux ap4tnes qui recouraient aux torches iacendia^res, « pour les éclairer sur les avantages chimériques d'un régime n incomparable ^ » Plusieurs ooméros du journal officiel furent consacrés à reproduire le détail des dégâts % la correspondance échangée à ce sujet entre Jarry et Beaulieu, une censure aussi juste que sévère de la conduite du général français, et plusieurs lettres relatives à ce déplorable événement.

A Paris, l'affaire fut portée, par le ministre de la guerre, k la connaissance de rassemblée nationale dans sa séance du 5 juillet; à Tunanimité on décida d'indemniser les victimes. Les colonnes du Mamieur, absorbées par les discuâsions sur le décret qui allait déclarer la patrie en danger, ne nous disent pas les observations que provoqua la communication ministérielle; mais Dous avons quelques vestiges dô ee qui se passa à cette occasion aux Jacobins '. Il y eut là un concert véritable d'imprécations, auxquelles le parti feuillant ne s'était que trop exposé, en ne faisant pas instruire le procès de Jarry, en l'élevant même à un grade supérieur, si on peut ajouter loi à la déclaration de Duhem.

a L'assembiëe nationale, dit Merlin, a appris avec douleur que 4 Luckner avait retiré son armée sous Icas murs de Lille, et qu'ea « abandonnant Courtrai, M. Jarry, officier général étranger, sous

1 Supplément de la Gazette des Pays-Bas, da 3 juillel 1792.

* « Liste (Tune partie des dég^âts commis par l^s troupes françaises dans les fau- « bourgs de Courtrai. — Faubourg de UUe. Quinze maisons et une grange brûlées, « une blanchisserie avec une petite campagne brûlée, quatre censés brûlées. 4 une campagne brûlée et ravagée, un moulin à huile et la maison cootiguë fort « endommagés. — Faubourg de Tournai. Un moulin à venl avec la maison du « meunier brûlé, une grande censé brûlée, une maison de plaisance avec son « jardia et une maison contiguë brûlées, huit censés. brûlées, trois maisons € avec écuries et dépendances brûlées, quarante maisons brûlées, une cam- « pagae eonsidérable brûlée et ravagée, un moulin et la maison du meunier 4 brâlés.— Fautourff de Saint-Jean. Dix-neuf maisons brûlées, quatre campagnes M brûlées et ravagées, cinq jardins de plaisance brftiés et ravagés, trois c«bfti> fi rets brûlés, un autre cabaret à moitié brûlé, et S6]^t cents pièces de loile enle* « vées. » Ibid. La Gazette des Fays^Bas ajoute cette réflexion : ^Guene oujê ekê^ « teaux, paix aux chaumières, disent les lacobtos-, il n'y a dans tout ceci aoeim « château, et Ton y voit pour trois miUions de ravages. •

> Séance du 2 juillet 1792.

« le prétexte frivole que des chassears tyroliens pouvaient se « cacher dans les faubourgs de cette ville, y avait fait mettre le « feu , sans doute pour inspirer aux Brabançons de Tliorreur « pour les Français, à qui ils avaient tendu des mains géné- « reuses. »

Lasource prit la défense de Lûckner, et rejeta tous les torts sur Jarry : < L'incendie de G^urtrai est une action infôme qui « serait capable de couvrir de honte la nation française, si elle

< ne témoignait pas hautement toute Tindignation que lui inspire « une telle horreur ; si l'assemblée nationale, après avoir réparé « autant qu'il sera en elle les pertes des malheureux Brabançons, « ne livrait pas au glaive de la justice l'auteur de cette infamie? »

< Quelle trahison, s'écriait Camille Desmoulins, vous fera

< tomber les écailles des yeux, si ce n'est pas l'inlame action du « général Jarry, incendiant Courtrai, pour rendre la nation exé- « crable à ses alliés les Belges? »

Ud mois plus tard, quand Pétion viol, à la tète d'une députatioQ de la commune de Paris, (temander k FassemMée nationale la déchéance de Louis XYI, l'incendie de Coartrai tùi encore atîTégné comme un des griefs que la révolution imputait au monarque : « En vain h Belgique nous appelle, disait-il, des « ordres pervers ont enchaîné l'ardeur de nos soldats; nos pre- « miers pas, dans ces belles conirées, ont été marqués par « l'incendie, et l'incendiaire est encore au milieu du camp des « Français! »

Deux fois la révolution avait fait irruption au dehors; deux fois elle avait reculé. C'était à elle désormais à repousser l'attaque. La coalition organisée apprêtait son manifeste, et dirigeait ses armées ^ers la frontière. Le moment approchait où la France allait apprendre an monde, ce que peut une nation pour défendre son territoire et son indépendance menacés.

Organisation des réfugiés belges en France. — Conduite différente des Girondins et des Feuillants à leur égard. — Discorde entre eux. — La France attaquée.

— Défense de l'Argonne et retraite des alliés. — Plan de campagne de Dumouriez. — Bataille de Jemmapes. — Proclamation et manifeste du général français. — Départ du gouvernement de Bruxelles. — Conquête de la Belgique.

— Ouverture de l'Escaut. — Vaines négociations avec l'Angleterre. — Projet de créer le duo d'York roi de Belgique. — Idées d'agrandissement territorial en France. — Embarras de Dumouriez. — Question des fournitures et des assignats. — Proclamation de Yan der Noot aux Belges. — Mort de Vonck.

Avant de suivre les Français en Belgique, il importe de codnattre Torganisation des réfugiés belges en France, et la natare des rapports qu'ils conservèrent avec leur pays. Nous avons vu les principaux d'entre eux, dès Finstant où la rupture avec la cour de Vienne devint imminente , former à Paris un comité révolutionnaire qui prit la direction du mouvement. Ce fut un centre de ralliement pour tous les mécontents, et des officiers se chargèrent d'enrôler les recrues. Bientôt après, les partisans du système agressif parvinrent au ministère en France, et la guerre fut déclarée à TÂutriche. Le gouvernement français n'avait plus désormais de ménagements à garder. Dans le mois de mai furent arrêtées les conditions auxquelles on promettait, d'une part de révolutionner la Belgique, de l'autre d'appuyer l'insurrection.

[l792] CHAPITRE XIV. 3^

L'organisation était donc à peu près complète au mois de juin , lors de Texpédition de Liickner en Flandre.

Les documents relatifs à cet épisode du drame révolutionnaire sont peu nombreux. On voit dans le Moniteur ^ que les réfugiés belges formaient une légion , dont Teffectif devait s*élever à 2,159 hommes ainsi répartis : quatorze compagnies légères de 130 hommes chacune, dont sept de fusiliers et sept de carabiniers, un bataillon de cavalerie légère et une compagnie d'artillerie. Ce chiffre ne parait pas avoir été atteint ', parce que beaucoup de Belges s'enrôlèrent dans les compagnies franches dont le ministère feuillant , nous verrons bientôt dans quel dessein , encouragea la formation. Le comité lui-même, par ses opinions exagérées, provoqua des défections nombreuses. La légion belge prit une part active à l'invasion dirigée par Lûckner. Son commandant était le général de Rosières, un des officiers étrangers que le Congrès, en 1790, admit à son service, et qui fut enveloppé dans la disgrâce de Van der Mersch. En sous-ordre figuraient les colonels Leunekens et Fyon ', puis d'autres officiers dont plusieurs, tels que Dumonceau et Ransonnet, obtinrent par la suite un grade élevé dans l'armée française. Placée à l'avant-garde, la légion belge se distingua surtout à la prise de Courtrai, où elle enleva aux Autrichiens une pièce de canon qu'elle conserva comme trophée *,

' N»92«,du9août1792.

* Lemontey, dans son rapport mentionné plus loin, évalue la force de la légion belge à 1,500 hommes environ.

* Fyon, après avoir été incarcéré à Paris, sous le régime de la terreur, figura, en 1797, dans la conspiration de Babœuf.

* ff Victoire ! victoire ! portait une lettre lue par Sillery aux Jacobins le 20 juin, c nous venons de prendre Courtrai après une heure et demie de siège... En

• entrant dans la ville, tous les habitants se sont misa crier: Vivelanntiont « vivent les Français!... Nous avions avec nous 2,000 patriotes brabançons, qui « se sont battus comme des diables. » Le JoumOri général de l'Europe mentionne plusieurs traits de courage de nos compatriotes ; voici entre autres un extrait de son n« 37S, du 7 juillet 1792 : « Nous rapporterons quelques anecdotes, qui

• honorent singulièrement le courage et l'intrépide bravoure des Belges. Pen- « dant que le feu consumait les faubourgs de Courtrai, dans la journée du 28,

40 HISTOIRE DBS BELGES. [iT»]

La coopératiofi des réfugiés à celle expédition serait, au besoin, attestée par une proclamation ^ du duc Albert de Saxe-Teschea, à qui venait d*étre déféré le commandement supérieur des forces que l'Autriche fournissait k ia coalition ; cette pièce portait que tout individu, qui aurait émigré pour joindre une troupe ennemie, c serait, en cas qu'il fût pris, tant en uniforme qu'en habit bo■^ c geois, les armes à la main ou parmi les combattants, traité c comme rebelle et traître à la patrie, et en conséquence puni c sur-le-champ et sans autre forme de procès que celui dit standc recht^ par le premier régiment ou corps qui l'aurait arrêté. > La punition consistait» un article du journal officiel le dit, ii

les Autrichiens retrancliés dans les maisons, et qui assassinaient bravement les Français par les fenêtres et les lucarnes, furent chassés dans les blés par rineendie. De eeurageux Belges imaginèrent de monter sur les pignons im masures qui restaient debout, et là, comme d'habiles chasseurs à Taflut, aa fur et à mesure qu'un Tyrolien levait la tête au dessus des épis pour ajuster son homme, les Intrépides Belges leur décochaient leurs coups, étendaient raide mort on tout au moins mettaient hors de combat leur homme. N6ti9 tenons ce fait d'un officier général, témoin oculaire, et qui en a vu tuer plusieurs par un seul Belge. A Talfaire de Harlebeke, lorsque les Autrichiens tentèrent de jeter un pont sur la Lys, pour venir en force attaquer Courtrai, un jeune Belge, de vingt ans au plus, s'est retranché derrière un sanle sur le bord de cette rivière, et d'un sangfroid dont il y a peu d'exemples, ajuste sQù homme surTautre rive elle tue, mord une nouvelle cartouche, recharge son fusil sans la moindre émotion, met en joue, tire et fait encore mordre la poussière à son homme. Enfin ce prodige de bravoure, en moins de onze minutes, tire cinq coups et tue cinq hommes. Nous tenons ce fait d'un aide de camp de M. Duchatelet, qui en a été le témoin ocoiaire. Dans une attaque où un corps nombreux de l'ennemi s'était avancé très près de Courtrai, et où II fot repoussé verte^nent et avec une perte considérable, un grand nombre d'entre eux allèrent chercher leur salut dans des diamps de cotoa. Les Belges, qal poursuivaient les fuyards la baïonnette dans le dos, imaginèrent de coiffer ces arbrisseaux de leurs chapeaux. Les Tyroliens, voyant cette armée de colza qu'un vent léger agitait, tirèrent sur ces têtes végétales et ne manquèrent pas, avec leur adresse si vantée, d'abattre ces chapeaux. Ces sueoès illusoires les enhardissaient à avancer, pendant que nos bravas Beiges fiiaiant le long des fossés en sens contraire, pour les prendre par derrière et les mettre entre deux feux. Cette ruse ingénieuse réassit et fut le signal d'un grand car* nage. »

* Bes premiers jours de Juin.

[iTSa] CHAPITRE XIV« 41

pendre sur-le-cbamp celai qui tombait au pouvoir des troupes impériales ^ Ce inode de supplice D*était pas le seul , car les bnU latîDs de répoque font souveat mention de prisonniers arqmbuêés ûonformémeni auœ ordonnances. Ni le grade, ni la position sociale n'amélioraîent le sort du prisonnier; on Toit figurer parmi les Tietvmes un capitaine ', et le fils d*un^iche brasseur belge '. Ces cruautés poussaient les réfugiés au désespoir ; un journal contem* porain atteste qu'ils se battaient comme gens qui navaienî aucun fiiartier à aiiendre ^

A la Teille de commencer son invasion dans le département du Nord, le doc de Saxe-Tescben publia une nouvelle proclamalioû (25 juillet) : « Les Béihunistes-Charosiistes, ou autres rebelles de

< quelque genre qu*ils soient, seront, disait-il, bacliés en pièces

< là où on les trouvera armés. Si quejques-uns sont faits prison^ t niers, on les exécutera par le standrecht. » Cette disposition pourrait faire supposer qu'il existait un corps à la solde de Bétbune-Cfaarost ou du parti aristocratique. Les documents que BOUS avons eus sous les yeux, n*ea fournissent nulle trace. On doit eroire que le gouvernement de Bruxelles confondait tous les réfugiés sous la dénomination deBothunistes; en prenant plus de consistance , le complot, dont on exagérait à dessein la portée » devenait un prétexte permanent de poursuites criminelles contre les Belges soupçonnés d*ètre hostiles à rAutricbe. Le chef de la conspiration ne donnait pas signe de vie, et les partisans des États, repousses par Topinion dominante en France, semblaient attendre que les érénements leur indiquassent la conduite à tenir. La portion agissante de Topinion aristocratique s'était enrôlée sous les bannières de la démocratie*

La position des réfugiés belges en France éprouva plusieurs vicissitudes. Décidé à faire la guerre, le ministère Dumouriez

> Gasêlte éa Pa^^Bas, n^ da «AJolUet 179a

* Nowékê eanruariinatriê de dioers enàroits (daxatte de Uyde), n« 6S, do U août 1792, suppl.

* JownuA général de VSuntpe, n« iOO, du iS ^illet 17M«

* Nouvdks extraordinaires, etc., n« 54, du 6 juillet 1792.

42 HISTOIRE DES BELGES. [l792]

devait rechercher tous les moyens de créer des embarras à la cour de Yienney et ne pouvait rester indifférent au projet d*insui^er les provinces des Pays-Bas; le comité révolutionnaire belge obtint, à titre d'avances , des secours d'argent destinés à Téquipement et à Tentretien des recrues. Ces subsides cessèrent, quand la Gironde fut renvoyée des conseils du monarque. En faisant la guerre, les Feuillants ne voulaient pas rendre une réconciliation impossible. Leur conduite à Tégard de la Belgique le témoigna : désormais les généraux français s'attachèrent à contrarier le comité dans ses tentatives insurrectionnelles; plusieurs compagnies franches se formèrent sous la direction de Larayette % et portèrent la désorganisation dans la légion belge, à laquelle on enleva même la pièce de canon conquise à Courtrai , glorieux trophée qui rappelait sa valeur et ses services.

De semblables actes ne pouvaient manquer d'attirer l'attention, à une époque où les projets bien connus de la cour portaient au comble l'exaspération du parti révolutionnaire. Le député Gayvernon fit (9 juillet), du dénûment où le ministère laissait les réfugiés belges, l'objet d'une motion formelle à l'assemblée nationale ' : Personne n'ignore, dit-il, quelle part les patriotes belges « ont prise à nos affaires dans le Brabant. Telle est l'opinion que

< le maréchal Lùckner a de leur courage, qu'il n'est point d'occa- « sion périlleuse où il ne les emploie. J'apprends qu'ils sont cou-

< verts de haillons. Je demande que le ministre de la guerre soit

< chargé de pourvoir à leur habillement. » Sur la proposition de Duhem, la motion fut renvoyée à l'examen du comité militaire, et le ifoniteur ne dit pas s'il y eut un rapport.

Mais, peu de jours après (27 juillet) ', le comité révolutionnaire belge vint lui-même se porter dénonciateur : « Vous voyez devant

< vous, dit en commençant son orateur, des hommes dont l'âme

^ Le général Ransonnet était capitaine d'une de ces compagnies franches signalées dans une lettre lue à l'assemblée nationale le 4 septembre 1792.

> Moniteur, n» 192, du 10 juillet 1792.

s Voir pour cette affaire le Moniteur, n" 211, 212 et 213, des 29, 30 et 31 juillet 1792.

[i792] CHAPITRE XIV. 43

c est libre et la patrie esclave. » Le discours est long, plein de déclamations et rédigé dans le style emphatique de Fépoque; il fut applaudi surtout à cause de ses attaques contre les ministres successeurs des Girondins. Par les secours de Dumouriez, dit l'orateur, nous avions été mis en état de prêter assistance à Tarmée française; c nous étions rentrés dans ce pays esclave sur lequel nous voyions luire Taurore de la liberté... Nous venions de traverser la rivière qui sépare la Belgique de la France... Belgique, disions-nous, tes enfants te saluent (rassemblée applaudit à pltisieurs reprises) ; ils viennent, avec leurs frères les Français, t'apporter cette liberté que tu désires et que tu sauras si bien apprécier et défendre ! Belgique, terre fertile, tu vas bientôt uuir aux bienfaits de la nature ceux de la liberté ! Des cris de joie retentissent autour de nous ; des cris de vive la nation /rançaise! vivent les Belges et Liégeois patriotes! s'élèvent jusqu'au ciel. La cocarde nationale est arborée ; des citoyens s'élancent pour renverser les armoiries de notre tyran, signe odieux de dépendance et d'esclavage. Tout à coup un officier général français s'avance d'un air menaçant; il appelle à lui ses soldats. M'est-ce pas, nous disions-nous avec effroi, contre les satellites des despotes qu'il doit combattre? Des hommes libres sont-ils les ennemis d'un général français? Ces cris d'allégresse civique et de liberté peuvent-ils déchirer ses oreilles et son cœur? Que veut-il? Nous l'apprîmes de lui* même: il déclara hautement qu'il ne voulait point de mouvements populaires, et qu'il les empêcherait par la force des armes. Nous nous retirâmes consternés. Cet officier général, nous le nommons avec répugnance, car son nom seul fait horreur aux amis de l'humanité, de la liberté et des lois, cet officier général est le maréchal de camp Jarry. (H s'élève dans toute l'assemblée des murmures d'indignation,) » Alors les réfugiés, dit encore l'orateur, pressentant une retraite prochaine, avaient dû engager leurs compatriotes à ne pas se déclarer; leurs craintes s'étaient vérifiées, et le comité venait demander justice de l'incendiaire de Courtrai.

La pétition avait aussi pour objet de faire rendre à la légion

44 HISTOIRE DES BELGES. [l799]

belge la pièce de canon conquise par elle à Covrtrai, et d*oblenir nne enquête sur remploi des sommes avancées par Domovriez.

< Dans le moment où nous avons Thonneor de paraître devant « vous, disait Torateur en terminant, nos frères armés ont la

< gloire d'élre en face de vos ennemis. (On apflauâU dans toutes ks

< parties de la salle. )... Tous sont pleins de courage et de zèle; « mais nous avons appris, depuis quelques jours» qu*îls étaient

< près de manquer des choses les plus nécessaires k leur subeis-

< tance. Vous le voyez, messieurs, nous n^avcms pas à présent des

< trésors à vous offrir pour la défense de votre liberté, mais nous

< avons du sang à répandre (On applaudit avec transpart) , et « nous apprendrons à vos tyrans, que s'ils ont pour alliés des rois^

< vous avez pour alliés naturels les peuples qui aiment ou désirent « la liberté, des hommes qui savent vaincre ou mourir pour eUe« « (La salle retentit d^applaadissements.) »

Une discussion' fort vive s'ouvrit swr la pétition. Les deux fractions de l'opinion révolutionnaire se réunirent pour demander la mise en accusation du ministre Lajard, successeur de Dumon*» riez, motion que les Feuillants repoussèrent, en rapportant au cabinet girondin la responsabilité des derniers désastres. Enfin l'assemblée décréta le renvoi à la commission extraordinaire, avec injonction de présenter son rapport le lendemain, c Si l'homme € de bien aux prises avec la fortune , disait le rapporteur 4 (Lemontey), était pour les anciens le spectacle le plus digne « des legards du ciel, quel grand intérêt ne doivent pas exciter

< ces citoyens générenx, fugitifs mais indomptables, soldais de

< la liberté jusqu'à la mort, et à qui les revers n'ont 6té ni Tespéc rance , ni la force de vaincre pour elle 1 » Les conclusions, toutes favorables aux pétitionnaires, furent adoptées, et un décret, qui confirmait le don de Lùckner, ordonna au minisire des affaires étrangères d'employer, pour l'entretien et l'armement des réfugiés belges, une somme de 500,000 livres, à prendre sur les six millions affectés aux dépenses secrètes de son département.

< La France, disait l'assemblée, s'honorera toujours de recevoir « dans son sein et sous ses drapeaux^ les soldats de la liberté qui

[îm] CHAPITRE XIV. 45

K viefidroot s'y ranger pour la défendre, et, queHe qae soit leur c pairie, ila se aeroot jamais étrangers pour elle. »

Daas la discussion qui précéda le décret , discussion que le MonUeur n'a pas reproduite*, le député Lacroix dénonça les maiBCBQvres de Lafayetle, qui, assurait-il, avait cherché à diviser les Belges, en las engageant à se former en compagnies franches.

La légioB fut donc maintenue en dépit des Feuillants; déjk elle était allée se placer au camp de Maulde, sous les ordres de 0«mottriez qui, dans mainte occasion , reconnut ses services *. À la veille de quitter Lille, elle envoya au président de rassemblée aatiooale une adresse, pour lui exprimer le regret de ne pouvoir assister à la fête de la fédération ; « c'est en combattant Vennemi

< commun, lui mandait-^le, c'est en versant notre sang, que

< nous ferons avec les Français la plus solennelle des fédérations, c et que nous remplirons notre serment de vivre pour la liberté c ou de mourir pour elle '• » Plus lard, une partie de la légion se renferma dans Lille; l'autre contribua à la défense des défilés de TÂrgonne.

Pour se faire une idée exacte de la situation des réfugiés belges, il &ut aussi ne pas oublier leurs dissentiments. Nous avons d^à signalé Tantipathie de Vonck, pour les doctrines mon>^ tagnardes qui tendaient à prévaloir dans le comité de Paris ; elle le porta à établir à Lille un second comité dont la présidence lui fat déférée '. Ce n'était en apparence qu'une succursale du pre* mier, et tons deux avaient un but commun, quoiqu'ils différassent essenttellemrat sur la nature des moyens à employer. La discorde éclata entre eux lors de l'expédition de Lûckner, quand le comité de Paris, oifdu moins la partie active, se transporta à la fron*^

1 Nous ravens trouvée dans le compte rendu du Jowmal ginénU de l'Ewopt,

n' 400, du t^ luMlet 1799.

* I le général Dumouriez nous a fait les plus grands éloges des Belges qui ■ servent dans son armée. » Lettre des commissaires envoyés à Tarmée du Nord après le 10 août. Moniteur, n' 236, du as août 1792.

» /iramsifMral ée VEwape, n* 987, du lt> Juillet 1792.

* Yonck avait pour collègues de Bosières, UwMkeas, Vandenofuyee et Yanden" iteen; ce dernier était un ecclésiastique.

46 HISTOIRE DES BELGES. [l792]

tière, pour diriger Tinsurrection qu'on espérait exciter dans les Pays-Bas. Deux de ses proclamations paraissent avoir particulièrement mécontenté Yonck. Elles commençaient la réalisation des principes exposés dans le manifeste : Tune invite les Belges à courir aux armes, et déclare que le comité conservera seulement l'administration des affaires, jusqu'au moment où le peuple se sera prononcé; par l'autre le comité s'attribue une souveraineté provisoire, en révoquant les pouvoirs conférés au nom de l'Empereur, en plaçant les caisses publiques sous sa surveillance, etc. Au dos d'un exemplaire de cette dernière proclamation, Yonck a consigné de sa main cette réflexion significative : Pièce ridicule qui est restée sans effet ou emploi ^ et son caractère en effet s'accommodait mal d'actes de ce genre. Après une correspondance assez aigre, il finit par déclarer qu'il entendait rester complètement étranger aux délibérations d'une assemblée dont il désapprouvait la marche ^ Aussitôt le comité de Lille se sépara, et ce devint pour tous les mécontents le signal d'énergiques réclamations.

C'étaient pour la plupart des individus suspects d'une couleur plus ou moins prononcée d'aristocratie, parce qu'ils avaient continué à servir dans l'armée du Congrès, après que le commandement supérieur en eut été retiré à Yan der Mersch. Animé d'un louable esprit de conciliation, Yonck n'avait pas hésité à les admettre dans les corps organisés sous sa direction. Les chefs du comité de Paris en jugèrent différemment : les ofliciers de cette catégorie furent repoussés , ou placés dans un grade inférieur à celui qu'ils avaient occupé, et souvent des étrangers obtinrent la préférence sur eux ; la proscription atteignit mêmAles hommes à qui on ne faisait d'autre reproche que de soumettre à certaines réserves le symbole de foi politique exigé de ceux qu*on enrôlait. Tous se concertèrent, pour présenter en commun leurs plaintes à l'assemblée nationale. Le comité eut connaissance du projet et

> Le comité de Paris avait fait plusieurs publications, où il s'appuyait du nom et de Tautorité de Vonck, qui s'empressa de désavouer toute coopération à ces actes.

[l79S] CHAPITRE XIV. 47

le fit avorter, en menaçant de destitution les uns, en faisant même arrêter les autres; il ne put toutefois les empêcher de dénoncer ces vexations à rassemblée électorale du département du Nord, qui prit la chose à cœur ^ Le secrétaire de cette assemblée était un jacobin du nom de S. J. F. Girard, déjà connu par plusieurs publications favorables aux réfugiés belges '. Â sa sollicitation, l'assemblée électorale voulut faire une enquête contre le comité, qui déclina sa compétence, et fut alors par elle dénoncé à la Convention, comme empêchant par ses mesures arbitraires Tinsurrection d'éclater en Belgique. Ces récriminations devaient être fondées, puisque certains démocrates des moins suspects exprimèrent hautement leur mécontentement'.

En Belgique, la position du gouvernement ne s'était pas améliorée. Malgré les ordonnances les plus sévères, Témigration continuait; dans une circulaire, adressée par les fiscaux des provinces aux magistrats de leur ressort, on lit que nombre de jeunes gens partaient, pour se joindre aux hordes qui se formaient contre TEmpereur. L'alliance de la Prusse augmentait la présomption du cabinet de Vienne, et lui inspirait une opinion exagérée des forces de la coalition dont il était le promoteur. S'étourdissant sur Tavenir, entraîné d'ailleurs par la force même des choses, il s'avançait toujours davantage dans la voie des mesures arbitraires;

^ Voir à ce sujet une publication de 9 pages in-4*, intitulée: Extrait des registres de VassembUe électarale du département du Nord.

* 11 existe, dans le Journal des Débats et de la correspondance des Jacobins, une lettre où ce Girard annonce à la société qu'il est parvenu à faire connaître aux Belges leurs véritables intérêts. < J'ai, ajoute-t-il, le secret de leur révolution; < elle sera telle que les amis de la constitution y applaudiront. Les hommes les f plus recommandables de la Belgique sont déjà parmi nous... Permettez que « je les cautionne auprès de vous; vous ne refuserez pas votre confiance à un « frère qui, depuis le commencement de la révolution, s'est dévoué à sa patrie, « et qui est ami de l'incorruptible Robespierre. »

> Nous avons, entre autres, remarqué dans la correspondance de Vonck, une lettre où Dinne, l'auteur du Mémoire historique pour Van der Mersch,et secrétaire même du comité, élève des plaintes amères contre un de ses membres (Lcvoz) qui, dit-il, veut en être le dictateur. Une autre lettre d'un certain Peeters, se qualifiant d'aide de camp, porte : Ces messieurs (du comité) agissent déjà en souverains.

48 HISTOIRE DES BELGES. [iTDS]

quand vint plus tard le désillusionnemeQt, lors de la retraite des armées coalisées, les événements se pressèrent avec une telle rapidité, que ses concessions tardives n'obtinrent aucun résultat.

Telles étaient les circonstances au milieu desquelles Tarmée française, après deux vaines tentatives pour porter la guerre au dehors, s^était de nouveau repliée sur l'extrême frontière (juillet). Les rdles allaient changer. La coalition, organisée enfin, s'appri* tait à prendre Toffensive : au midi la Sardaigne, au nord la Prusse, s'associaient à rAulricbe ; une armée de 130,000 hommes mena* çait la partie vulnérable des frontières de la France. Et cela au moment oh Louis XYI, perdant par ses irrésolutions les derniers défenseurs de la monarchie constitutionnelle, rendait tout com* promis impossible avec la révolution. Le 10 août sorvint, et la république s'installa; huit jours plus tard, Lafayette émigrait, après avoir échoué dans sa généreuse tentative pour sauver la royauté qui refusait son appui. Sa défection et celle de ses principaux officiers laissaient à découvert une partie importante des frontières.

Si les chefs de l'armée coalisée avaient profité du désordre et montré de la résolution, ils seraient probablement arrivés sous les murs de Paris. C'était l'avis de Bouille, qui coDnaîssait la situation militaire de la France; un autre plan prévalut \

Quatre corps d'armée s'étendaient le long des frontières du nord, depuis la Suisse jusqu'à la mer; le centre, d'où devaient partir les coups décisifs, était placé sous le commandement immédiat du duc de Brunswick. Des petits états de la confédération, la Hesse seule avait pris parti ; l'alliance de fa Prusse et de l'Autriche semblait menacer leur indépendance, et les deux cours durent même expliquer les causes de cette réconcialtation subite ^ En dépit de ses protestations de désintéressement, le cabinet de Vienne songeait, parait-il, à profiler des circonstances pour réaliser son projet favori : l'échange de la Belgique contre la

< Mémoires tirés des papiers iTimi hoftmâ i'ÉtaU vol. I, p. ^1 . * Lettre du roi de Prusse i ses ministres dans l'empire, et rewrit impérial, des 2 et 6 décembre 1791,

[iiml GmPBRE XIV. ^

Bamère. Oq ne craignait plos, comme du mant ée Frédéric II, FopposilioD de Ta Prusse, à qui d'ailleurs on entendait ofifrir quelque compensation territoriale. Car on peut addieltre là nonexistence du traité de Pavie,/et supposer néanmoins! dés arrièrepensées à la coalition ^

La France n'opposait à Finvasion que 93 ,00& hommes agités par rindiscipline, et commandés par des officiers inexpérimentés pour la plupart. Les efforts de Farmée austro-prussienne se portéreaC sur la Lorraine. Longwy capitula le 2S aoàt, Verdun le 31. Les alliés, en possession du cours de la Meuse, n^a?aient plus qu^^ la Marne à traverser pour arriver à Paris. Entre lies deux rivières' se trouve une fbrél devenue justement célèbre, TArgonne. Dumou^ ries, chargé de diriger la défense du territoire envahi, fit sesThermopyles de cette contrée boisée et marécageuse *. Sa détermination hardie sauva la France de la restauration.

€é n'est pas ici le lieu de rapporter les circonstances &e cette* mémorable campagne. Il suffira de rappeler qu'un mois apsès la prise de Verdun, les Prussiens commencèrent leur retraite. Le 22 octobre, l'expulsion de l'étranger fut consommée, dans cette partie de la France, par l'évacuation de Lougwy. A la droite de Domouriez, le siège de Thionville fut aussi levé vers là même époque. A sa gauche, avait manœuvré lé duc AJbert de Saxe; Parri de Tournai le 24 septembre, ce prince investit Lille qui fut bombardée huit jours entiers; ce n'était qu'une diversion dont le sort dépendait de Tattaque principale confiée au duc de Bronswiek. Le siège fut levé le 8 octobre, et les Autrichiens rentrèrent dans leurs premiers quartiers.

En se retirant, le duc Albert offrit une amnistie aux réfugié» qui

* Vu mémoire, acfressé le 19^ féTrierl79< par le duc de Brunswick au ministre protsten Blssoiiofswerder, renferme ceUte phrase : c Mbi, je donne aux acquisl^ « tiODs qu'on espère effectuer en Pologne, la préférence sur des conquêtes en « ftanee. » Toir les Mémoires tiré» da papier» d'un hamme^^ttat, vol. r, p. fnti.

** Ea lettre quMl écrivit au ministre Servan portait : rVerdun est pris; j'attends « lês^Pnissiens. Le camp de Grandprey et celui des Islettes sont lesTermopyles, « mais je serai plus heureux que Léonidas. «^ Campagne» du général Dumowriez dams la Champagne et la Bdgigue, écrite» par lai-méme, vol. I, p. 93.

Hitr. DU nuit, t. n. ^

50 HISTOIRE DES BELGES. [i79t]

abandonneraient les drapeaux de Tinsurrection * . Cette maladroite démarche fut accueillie comme un signe de détresse par ceux à qui elle s'adressait; on lui fit cette laconique réponse : « Les « Belges et Liégeois unis ont juré par leur manifeste d*extermi- « ner leurs tyrans; ils tiendront leur serment. C*est Tunique « réponse à Tinsolent pardon offert par Albert *. »

Le moment était venu pour Dumouriez d'exécuter les plans conçus pendant son ministère ; car il persistait à croire que la révolution devait s'attacher à diriger ses premiers coups sur la Belgique. Prouver qu'il fallait rapporter aux généraux chargés de l'exécution le mauvais succès des tentatives précédentes, lui paraissait aussi une victorieuse réponse à ses détracteurs, une éclatante satisfaction pour lui-même '. Avant de commeucer son invasion, il alla se concerter à Paris avec les ministres du 10 août; l'un d*eux était Lebrun, liégeois naturalisé, le défenseur constant des idées démocratiques, et qui, chargé du portefeuille des affaires étrangères, rendit d'éminenls services aux réfugiés belges.

L'armée qui se préparait à envahir la Belgique formait trois principaux corps : à droite, Valence, à la tète de 30,000 hommes, devait déboucher de Givet sur Namur, et empêcher Clerfayt, qui avait opéré avec Brunsvirick, de rejoindre le duc Albert ; à gauche, Labourdonnaye, avec 18,000 hommes, avait mission de menacer Tournai, pour forcer les Autrichiens à partager leur attention et leurs moyens de défense; le centre, formé de 40,000 environ,

^ Proclamation en date du 12 octobre 1792. EUe se trouve dans la plupart des journaux de Tépoque.

* Cette pièce, signée Alex. Balsa, président, A. de Raet, l. Dinne, E. Vandeusteen, secilStaires, au nom du comité révolutionnaire des Belges et Liégeois onis, n*est qu'une copie de la fameuse réponse de la municipalité de Lille.

> Campagnes du général Dumouriez, etc., vol. Il, p. 12. Il paraît que cette invasion n'eut pas Tassentiment de la Montagne; du moins on lit ce passage, dans le discours de Biilaud-Yarennes contre les Girondins : c Le territoire de la repufl blique n'était pas évacué, qu'ils se sont empressés d'envoyer ce général per- I flde (Dumouriez) renouer dans la Belgique une autre trame, et rappeler de « nouveau sur la France les fléaux de la guerre, en légitimant, par cette inva- « sion, la coalition de tons les despotes de l'Europe contre notre république. » Moniteur, no206, du 25 juillet 1793.

[l79S] CHAPITRE XIV. 51

était commandé par Dumouriez en personne, et de Yalencrennes devait pénétrer en Belgique par Mons ^ Les opérations militaires de Dumoariez se liaient à celles de Kellerman et de Gustine; le plaa élait combiné de Taçon à mettre, avant la fin de la campagne, la France en possession du Rhin, de Nimègue à Bàle. Gustine en fit manquer Texécution, et compromit la cause de la révolution par ses expéditions en Allemagne. Ses fautes peut-être valurent à notre pays les désastres d*une seconde invasion. A la fin d'octobre, Teflectif des trois corps d*armée français chargés d'opérer en Belgique s'élevait, grâce aux renforts obtenus, à plus de 100,000 hommes. Quoique Clerfayt fût parvenu, malgré les efforts de Valence, à rejoindre le duc Albert, le gouvernement autrichien pouvait à peine, à cette masse formidable d'ennemis, en opposer 40,000.

Dumouriez connaissait mieux que ses devanciers la situation du pays dont il projetait la conquête. Il s'en était enquis par luimême et par des émissaires ^. Sorti du ministère, il continua une correspondance active avec des patriotes belges, qui le tenaient au courant de tout. Le mécontentement, il le savait, n'y était pas moins vif que précédemment, et la crainte seule de se compromettre sans fruit empêchait les habitants d'éclater; lui-même dut modérer leur zèle, en promettant de les avertir quand il serait temps '. On n'était pas rassuré en Belgique sur les projets du gouvernement français à l'égard delà cour de Vienne; la politique des Feuillants avait été pénétrée, et le sort des deux premières tentatives autorisait la circonspection. Ajoutons que les timides, qui forment toujours la majorité, voulaient attendre la conquête.

* Campagnes du général Dumouriei^, etc., vol. II, p. 40.

* Au nombre des émissaires employés par Dumouriez en Belgique, figurait le fameux Saint-Huruge.

> • J'aime mieux attendre que de donner des espérances qui compromettraient c vos compatriotes, avant Tépoque où on pourra opérer. Je vous avertirai à • temps. » Lettre écrite le 1S août, du camp de Maulde. Cette lettre est inédite; elle nous a été communiquée, avec plusieurs autres de Dumouriez, de Gensonné et de Merlin de Douai, par le petit-flls d*un patriote d'Ypres à qui elles étalent adressées, M. Malou.

f^ HISTOIRE m& BELLES. IVH^

pour avoir, ea ca^ de revers* une app^rejo^e ie, viod^i^ k ^Ij^iw ppur excuse.

L*aroaée du, centre se mit çn mouveniieut le ^8 octobre. L^ Autriçbiens s*étaient veijcaQchés ea avaat^ de Mloi^^,. doot ils 4é/Qnr daient les approches. Clerfajt cherehsgit k balaqicer son iuférioriUi im^mérique par la sagesse de ses dispositions. Plusieurs joqrs ^ passèrent eo escarmouches, et aou&eu parlons pour avoir otCQ^r 9JQn de rappeler qu'àFattaque du village de Tbulia, entre QuiévrsiÎA et Bpussu, une partie de la légion belge (3 novembre), empqrtée par soii agrdeur, s'a,veiitura sans cs^nons dans Ift plaine, et éprooivs^ de la part des hussards autrichiens une perte considérable; ellç prit 9% revanche le lendemain, sou3. Le comn^ndemeo^d da duc 4f^^ Charges, devenu plus tard le roi Louis-Philippe. Le 6 uAven^rQ» Dumouriez, ayant enfin disposé toutes ses forces, livra la bat,;iîU% 4^ {emmapes. Quoique les Français fussent plus de deuz coAlre un,, le succès leur fut vivement disputé ^ Viii^t-quatre heures ^ès, Mpns tomba en leujç pouvoir-

Pumouriez data de cette yiJUe sa proclamation auK Bd^ (S novembre), pièce qui fut imprimée 4^s les deux, lau^es^. ^ envoyée à tous les généraux de rexpéditj^i^.pour la repaodjre, dam I^ pays. Il déclarait rojppu3>, au. nom <ite la république français^, \fi^ liens qui upissaient la Belgique i^ TA^utriçhe;, il engageait, 1^ peuple à élire sjujr-le-chaïap de nou^vea^ux adminislr^t^urs,; il j/n^ i^iettait que ses soldats,, arrivant comme alliée, ef. comim firére^ aU^flueuceraiei^ pais les délibérations popidaires,, et, laissieraiem le inaniement ()es deniers publics auj^ magistrats à choi^r. La proclamation s# terminait par la menace de traiji^r en ennemiies les provinces ou les villes « assez avilies par l'esclavage, pour ne < pas saisir, avec enthousiasme, rart)re de la lijl)erté- que. les « Français voulaient établir chez leurs voisins. » Pour atténuer reflet de ses dernières phrases, Dumouriez ajoutait : c vraisem-

> Ciotre intentioa n'éU^at po^ de reprod.uire Içs^iétails 466 opérations mililftlni, n^^fi renxoyoaâ, ppui? v^no oacratipn d(Q la baiaUlo de Jemia^pes, aux blsV^iriM^ dfila r4¥ojiuiioD franç^Lise, et partjjcal|^ren»Qp| au obapitre X^Vl do rouyntf6^4^ M. Thiers.

[fm] ttt^ittife xiv. si

c MïibtettiefÉt kniHéh géttéHal Drànçai^ toè làërà dans lé feas nil^ten i^hit c & ^es ^YfréMîtés. Le pëaplè belge a Tàmè trop élevée et isôu- « fifre dispute t^op longtemps après la liberté, pour ùé pals l'entrer, c tii^t! éftergié iet étnprésSettient, dans totiis les clh)i1:s qne la k tWgtfè à donnés aux hômnies téùnis en société, et dont Tigno- * ^Èce seule leur à Fait perdre fusage. ^

n n^eist pas sans intérêt de rappeler qlie la Convention, qui niit plus t^rd en oubli les promesses dé Duknouriez, dolinà îi cette pfè(efotnàiion son approbation préalable \ » Liai pièce avait été précédée d*un manifeste ^, oft le généfial exdlail les Belges ^ Tin- Mfrectidô , el réiconnaissait lés torts de h révolution française à kur égàfd. « Yiétittiés, leur disait-il, de la politique insidieuse et c tf nellé de téUti^ lés cours dé TEùrope , et parlfculièrenient <jlé « Cjèlfe de France, ^tti regardait vt)tre liberté comme le dernier < eonp porté au despotisme qû*dle voulait rétablir sur nous, noh c lékileiiiéiil vous n'avet reçu aucun secours efficace des Français c \m vtdfsins, mais Vous avez été abandonnés et trahis par les « Français eut -mêmes, lorsqulte sont entrée dans Vos pi'o- « tinceà. ^ C*èlaU, ajoutait-il, à la France répubihaine à réparer Cet) t^ts, et Tunique marque de déférence qu'elle réélamait se bôrntH à Rétablissement d*un gouvernement qui consacrât le dogme de là sonvei^ineté populaire. Il y avait foin de là an système dlnti- Aidàtron qui prévalut par la suite.

L'effet que produisit dans le pays la bataillé de Jèmmapes fut décisif. Le Journal officiel chercha vainement à l'atténuer , en publiant coup sur coup deux bulletins, dont le laconisme contrastait singulièrement avec l'emphase habituelle des pièces de ce genre. « Les nouvelles arrivées cette nuit de l'armée ^ disait lé 4 premier, portent que léâ Français ont attaqué hier les villages « en avant dé Mons avec une artillerie si formidable, que Son « Altesse loyale a trouvé nécessaire d'abandonner sa position, c pour ne paft sacrifier Bes braves troupéé inutilement. » k Lés

* Campagnes du général Dvmowriez, etc., vbl. il, p. 5t). ^ té ttïttiïfesït, noti date, (iotttctde avec lès premiers mouvements de Tarmée française.

54 HISTOIRE DES BELGES. [l792]

« nouvelles ultérieures, portait le second bulletin, sont bien diffé-

« rentes de ce que des rapports exagérés en avaient fait accroire.

« La perte ne consiste qu'en quelques centaines d*hommes, tant

< tués que blessés, .prisonniers et égarés. Mons n*est pas au poa-

< voir de Tennemi, et Ton a tout lieu de se tranquilliser sur les « mesures qui viennent d'être prises dans la nouvelle position que « Varmée occupe. Le lieutenant général baron de Beaulieu observe c Tarmée ennemie , en gardant Mons avec deux régiments ^

Il y avait si peu sujet de se tranquilliser que, vingt-quatre heures après, le gouvernement, sentant Timpossibilité de résister à cette menaçante invasion, abandonnait Bruxelles en grande hâte pour se retirer à Ruremoode, et de là ensuite repasser le Rhin (8 nov.) '. Il informa de son départ les États des provinces et les conseils de justice, en les engageant à ne quitter leur poste qu'à l'extrémité '. En même temps parut une dépêche adressée aux États de Brabant, qui mettait le comble à toutes les maladresses passées ; elle était ainsi conçue : « Sa Majesté, dont l'intention est « d'avoir toujours la justice pour base de son règne, vient de nous « manifester que sa résolution souveraine étant d'établir autant « que possible, entre elle et ses sujets belges, cette conflance c nécessaire pour assurer le bien public, elle déclare de Vouloir « maintenir immuablement la constitution brabançonne et la « Joyeuse Entrée^ et qu'on doit, par suite de cette disposition c royale, considérer la déclaration du 35 février 1791 comme « non avenue, n'étant que provisoire. »

1 Nomdks extraordinaires, etc., n* 92, du 16 novembre 1792. * Voici la description que fait de la situation de Bruxelles, au moment du départ des gouverneurs généraux, le correspondant de la Gazette de Leyde : t La

< viUe offre, pour un observateur qui dans ces circonstances peut être impartial « et tranquille, un spectacle des plus frappants : un gouvernement se retirant

• à la hâte ; des troupes défilant à la débandade dans leur retraite ; des équi- « pages, des bagages, des munitions revenant en désordre ; des soldats épuisés, ff même découragés; des blessés en grand nombre amenés jour et nuit; des ff hôpitaux regorgeant de malades; des officiers consternés et perdant la tête :

• voilà la faible esquisse de notre position. »

> Cette pièce et la suivante sont reproduites dans la plupart des journaux da temps.

[un] CHAPimE \iv. u

Cette déclaration du 25 février, par laquelle le comte de Mercy, en réorganisant le conseil de Brabant, avait écarté les membres connus par leur attachement au système aristocratique, était Torigine des démêlés avec les États de cette province. On ne pouvait choisir plus mal le moment , ni mettre moins de dignité à reconnaître ses torts.

I^oor faire retraite k temps , les hommes du pouvoir devaient se hâter. A peine le résultat de la bataille de Jemmapes était-il connu, que des mouvements populaires, indices d'une fermentation violente, éclataient sur différents points : à Anvers, à Diest, ï Alost, il y eut commencement d'insurrection. A Bruxelles, peu d'heures après le départ des gouverneurs généraux, les nombreux détenus politiques furent élargis, sur une sommation un peu brusque faite au procureur fiscal, dit Feller '.

D'autre part, Dumouriez continuait le cours de ses succès. Clerfayt, avec une armée de beaucoup inférieure et dont les rangs s'éclaircissaient encore par la désertion, faisait ce qui était humainement possible , en maintenant l'ordre parmi ses troupes démoralisées, et en défendant le terrain pied à pied *. Les Français entrèrent dans Bruxelles le 14 novembre au matin, après un combat livré la veille à Anderlecht. Selon l'usage, les magistrats vinrent présenter les clefs de la ville au général, qui leur fit cette réponse pleine de sens : c Citoyens, il ne faut plus de cérémonies, c Gardez vos clefs vous-mêmes, et gardez-les bien. Ne vous laissez t plus dominer par aucun étranger; vous n'êtes point faits pour c l'être. Joignez vos citoyens aux nôtres pour chasser les Ailec mands. Nous sommes vos amis, vos frères '. »

1 Joumal historique et littéraire, 1792, vol. III, p. 479. Le journaliste ajoute : • Toote la ville s*est rendue aux prisons, pour les recevoir et les conduire en c triomphe : les corps de garde autrichiens ont été obligés de leur présenter les « armes, t

* Voir la manière dont cette retraite est appréciée dans les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État (vol. H, p. Wt), et par Dumouriez lui-même (Campagnes, etc., vol. II, p. 157).

* Cette réponse de Dumouriez a été reproduite, à peu près dans les mêmes termes, par la plupart des journaux de l'époque.

M HISTOIHE Dis ULGES. [fI9^

La piOBsessioH de Malines valut aux Français '{i€ dot.), oatre I douze pièces de 'Canon et des approvisionnemeiits considérables en I ^cains et Xourrages, 2/)00 quintaux de métal, 1,300 quintaux de I poudre, d, 000,000 4e carloucbes à fusil, 24,000 cartouches l canon, -16,000 fusils et carabines, etc. ^

Le duc Albert fit un dernier effort pour arrêter son adversaire, ! et lui proposa, en raison de la saison avancée, une suspension d*ames. Dumouriez déclina Tinsuffisance de ses pouvoirs et I repoussa Toffre ; le SO, toujours battant les Autrichiens, il entra dans Louvain, et le 28 dans Liège. U eût voulu rejeter les ennemis au delà du Rbin, et prendre ses cantonnements le long du fleuve, depuis Clèves jusqu'à Bonn. La manière dont Custine avait conduit les «opérations militaires à sa droite, le désordre dans les fournitures et le dénûment de ses soldats s'opposèrent à Texéeution de son plan ; la prise d'Aix-la-Chapelle fut le t^me de ses succès (8 déc). Quatre jours après, l'armée française prit ses quarders d'hiver derrière la Roer.

Pefidant que Dumouriez obtenait ces succès, et entrait dans Li^ge aux acclamations de la grande majorité de la population *, les deux corps de Valence et de Labourdonnaye avaient manceuvré conibrjDiémeiftt au plan adopté. Valence, retardé par le défaut de fourailnres, ne put empê<^r la jonction de Clerfayt avec le duc Albert ; mais ie 10 novembre, il occupa Charleroi, et le 20, Namar, d«nt la eîtadelle tint jusqu'au 1^ décembre. La prise du château de La Tour, eflècUiée peu de jours auparavant, le mit en possession de plusieurs drapeaux conquis par les Autrichiens sur les Belges en 1790; un de ses aides de camp ^nt les présenter à la Convention. Ducos proposa de les rendre à leurs premiers possesseurs. « Je remarque sur ces drapeaux, s'écria Tallien, des croix, c des marques qui tiennent au fanatisme et à l'aristocratie

< Lettre 4u câiénl Steingel à DuauMMieL MimitmÊr, r 8i9, du «4 novembre

> « H m'est impossible, écrivait-il le î» novembre m président delà Cenvtt» f tioB, de peindre rivreue de oe brave peuple, et les 4éttGievse8 éÉMUoM ^*U • nous a fait éprouver, t Moniimr, n' 387 da tdéMBbre ITta.

« ieodaie... k demande qa*à la plaoe ^e -ces tristes emblèmes ^ il « soit donné aux fielges trais drapeaux tricolores. » « Ne laisMs f pas aux Belges de 1792, répondit Léonard Bourdon, Tinjure de < les comparer aux Belges de 1790. Le jour de la liberté, dont c ils n'avaient encore enirevu que Taurare , vieot enfin de luire « font eux ^. » La proposition de Ducos fut adoptée, et Dumou^ nez chargé de la remise de ces drapeaux. S'ils parvinrent à leur destination n ce <\ue nous n'avons pu découvrir, ils éprouvèrent sans <Iouie le sort d'autres drapeaux semblables trouvés dans le idcal du conseil du gouvernement à Bruxelles, et que l'Assemblée des représentants provisoires fit brûler |)our avoir été souUlés par ks maéns du de^fetwne \

Labourdonnaye sYtait mis en marche en même temps que finmourJez , et^ le 8 novembre , Tournai tomba en son pouvoir. La coofuéle de la Flandre fut une promenade véritable; partout fes Fiançais se virent accueillis en libérateurs. Le 30 novembre, h capitulation delà citadelle dTAnvers acheva la conquête de cette partie du pays, et procura encore aux Français un matériel «onsidéraUe^

L'expédition chargée de prendre possession de la Flandre maritime se composait d'une frégate, l'Ariel^ et de six autres petits bâtiments de guerre; elle était commandée par un officier amé» ricaîn dn nom de Houltson , qui fit au ministre de la marine an rapport long et détaillé, où nous lisons que les Français fiirent accueillis avec enthousiasme par les habitants d'Oslende ^

^ Jfofulettr, r SOS, du t novembre 179t.

^ JVoc«8-«f6«w? te sdtmces des reprisetuanu jwwfsmres is la viUe l&fre de ^«ccies, séasce 4n 91 novembre 179% au matlii.

> Le rapport de Hiraiida à Pache énumère, entre autres : 1S6 pièces de caffl'pagne, ia,5M bombes et boulets, 10,900 grenades, «00 milliers de pendre et OOOmUliersdecaiiouolies d'infanterie. Si on ajoute à cela 7,417 quintaux de fertile de froraenl, 20,900 livres de viande salée, et les autres approvisionnements eu proportion, on se dira sans doute qu'une place comme la cUaddle d'ânvers 4ut être pourrae de singeHersiléfenseurs, pour capituler après quelques heures de bombardement.

"■ Ce doonment earaelérlse trap bien Tépoque pour être passé sous silence : « Résolu de périr sous les débris de mon bâtiment, écrivait le capitaine MouK-

58 HISTOIRE DES BELGES. [i79l]

MoultsoD, continuant sa route avec son escadrille, força la consigne hollandaise, et, remontant TEscaut, entra dans ce port

son, ]e suis parti de Dunkerque pour forcer le port et la ville d'Ostende & reconnaître Tindépendance de ma nation adoptiTO. Je me suis présenté l Temboucliure du port, la mèche allumée et les hommes en Imttarie; mon équipage avait juré de s'ensevelir dans le vaisseau plutôt que d'amener le pavillon tricolore qui fait sa gloire ; mais cette résolution ne pouvait avoir son effet, car aussitôt notre entrée, des cris d'allégresse se sont fait entendre dans toutes les parties du port et de la ville, et tous exhalaient leur amour pour la liberté. Ces cris prouvaient aisément que pour conquérir cette cité, les bonnets étaient plus utiles que les canons. Le peuple, amant des Français, s'est jeté dans des canots, des nacelles, et détruisant l'espace qui le séparait de nous, est venu se jeter dans nos bras, en pleurant du plaisir de presser contre son c<Bur ceax qu'il appelait ses libérateurs. Les scènes les plus touchantes ont eu lieu à bord, et dans l'effusion de leur âme éprise du charme naissant de la liberté, des journaliers pauvres, des hommes opulents, tous voulaient nous donner leur bourse pour nos besoins, leurs malsons pour nous servir d'asile. Bientôt les magistrats sont venus nous offrir les secours dont nous pouvions avoir besoin. Nous n'en avions qu'un, c'était de parler au peuple ; mais il était trop tard pour le satisfaire. Pendant toute la nuit, on entendait du vaisseav les transports de la joie qui empêchait les citoyens de sejivrer au sommeil. Le jour a paru, et plusieurs députations du peuple sont venues nous invitera descendre à terre, pour être témoins de leur joie et la partager. Cédante des prières si souvent répétées...., nous nous sommes rendus à la maison commune, où j'ai dit : Citoyens..., nous ne sommes point venus pour ravager vos propriétés, ni porter un fer assassin dans le sein de vos timides épouses; nous ne voulons que votre amitié, chasser vos oppresseurs, les conduire jusqu'aux enfers, et les renfermer dans le lieu de supplice d'où la bonté divine n'eût jamais dû les laisser sortir.... Il est difficile d'exprimer tous les transports et tout le délire que notre présence a fait naître dans le cœur et dans la tête de ces hommes. On a bien raison de dire que, pour faire voir le jour à l'aveugle, il faut le conduire par gradation à la lumière, ou l'on s'expose à lui faire perdre entièrement la vue. II en est ainsi de la raison; car lorsqu'on la fait connaître trop vite, on doit craindre de perdre le fruft de son ouvrage, l'ai cru, pour un instant, que ce peuple sensible était devenu fou ; mais heureusement que la raison a survécu au délire, et qu'il a été plus sage et plus religieux, lors de la cérémonie qui a suivi notre entrée à la commune. Sur ane place vaste, on avait déjà creusé le lieu où les racines du chêne sacré devaient nourrir et étendre ses rameaux. Dès la veille, les citoyens avaient été à deux lieues de leur cité chercher un arbre superbe : il était prêta se placer dans son berceau; le peuple a voulu que les premiers Français entrés dans la ville fussent aussi ceux qui eussent la gloire de placer l'arbre autour duquel, en se serrant, 11 n'aura rien à craindre des efforts des tyrans.... ■ MtmiUwr, n* 3S9, du U novembre 179).

{{tn] CHAPITRE XIY. 59

d'Anyers, qu'une politique odieuse tenait depuis un siècle et demi fermé au commerce européen. Son arrivée fut célébrée par une fête réellement populaire.

Cette expédition sanctionnait un arrêté récent, par lequel le conseil exécutif de la république française, sur la proposition d*un de ses membres (16 nov.) ^ avait décrété la liberté de nos deux flenves. On invoquait, k l'appui de la mesure, le principe « que ( le cours des fleuves est la propriété commune et inaliénable de « toutes les contrées arrosées par leurs eaux ; qu'une nation ne c saurait, sans injustice, prétendre au droit d'occuper exclusive-

< ment le canal d'une rivière, et d'empêcher que les peuples voic sins qui bordent les rivages supérieurs ne jouissent du même c avantage; qu'un tel droit est un reste des servitudes féodales, c ou du moins un monopole odieux qui n'a pu être établi que c par la force et consenti que par l'impuissance; qu'il est conséc quemment révocable dans tous les moments et malgré toutes

< les conventions, parce que la nature ne reconnaît pas plus de « peuples que d'individus privilégiés, et que les droits de l'homme c sont à jamais imprescriptibles '. »

Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que la cour de Vienne réclama alors la clôture d'un fleuve ', dont la libération exigée par elle en 1784 avait failli mettre l'Europe en feu. Quant aux États Généraux qui, pour maintenir cette clôture, avaient résolument affronté, huit ans auparavant, une rupture avec Joseph II , ils ne trouvèrent que d'inutiles protestations k opposer à ce hardi mépris des traités , tant était grande la terreur que commençaient à répandre au dehors les succès militaires de la Convention.

Cette généreuse conduite de la France à notre égard lui valut deux ennemis déclarés de plus. L'Angleterre et la Hollande ne pouvaient voir, avec impassibilité, anéantir parla force desconven-

* Probablement Lebrun.

* Jl(mteur, n* 327, du 2% novembre 179S

* Hémoires remis le 22 novembre 1792 aux États Généraux, par le comte de Staliremberg, envoyé extraordinaire de Tempereur.

60 HlSTOmB DES BfiLlGBS. t^^]

Uo»s que h force avait imposées. Lai^onquëie de là Itelgi^tfe Au* Mk disparaitre la barrière élevée à si grands fraies pair h f>olill4!te anglo-hollandaise. Le cabinet de Saint-James d'âilleots enietidiât IMréiserver les Provinces-Unies de toute atteinie de te p^tl de la FVance, et l'appui accordé par la Cofiventiôti aux patHtt>tes bataves , représailles de l'assistance que la cour de La Haye prè^ toil atii émigrés français , menaçait l'Angleterre en Menaçant de ruine le parti statbouéérien. Ces motifs, joitits à la cratrtè d'une kitasion «n Hollande et k l'espoir de profiler des circonstances pour augmenter le tiombre de ses colonies , portèrent le gouvernement britannique à déposer sa neutralité ; la situation atiarthifae ^ la France et la condamnation de Louis XVI ne Tbrênt que -des prétextes.

Cependant, même après la conquête de la Belgique et l'ouverture de l'Escaut, le ministère de Pitt ne se lança point sans hésiter dams la coalition, tant semblait im populace encore dans la Grande- Bretagne «ne guerre avec la révolution française. Un livre auquel nous avons fait plusieurs emprunts, et qui contient des documents d'un haut intérêt sur l'histoire de la diplomatie européenne ik cette époque \ nous apprend que le cabinet anglais conçut un instant l'espoir d'éviter une rupture. Le moyen consistait à soustraire là Belgique à l'influence exclusive de la France , en y établissant un souverain particulier ; voici comment la proposition en fut faite.

Quand l'invasion austro-prussienne menaça l'existence de ta révolution, le conseil exécutir, installé après le 10 août, se montra désireux d'obtenir l'alliance de VAngleterre. A cet eflfet, îï s'appropria l'idée émise par Carra et par d'autres écrivains de la Gironde, de proposer le titre de roi des Français au duc d'York, fils puiné de Georges liï. Un premier commis de Lebrun partit pour Londres, chargé d^'ouvrir une négociation secrète. L'offre était séduisante, mais trop extraordinaire pour que le ministère anglais l'accueillit; il devait croire d'ailleurs que ceux qui la lui faisaient seraient impuissants k en assurer l'exécution. Ce fut

1 Mémoires tirés des papiers d'im hmm étAùt, vol. 11, p. iM.

QQIiimoiB& w molif de ne pas brusquer une rupture Cjiaî d^à set muli^t pro<;haiDet. Biani4t apjcèsi suniiureul les désasU^ de Isr çQ^Iiiipa ei h coaquête de lai Belgiqiuue. Le cabinet de SainlrJames^ ^Wi la Hollaade directieroent menacée^ tenta de mettre à profit le9 ouvertures précédentes et de réaliser un projet qui deivaic cou-. NtD«ef 909 \mnx : on eût décrété l'indépendance de la Belgique, et w lui e<kt donné pour souverain ce duc d*York dont on avait vojQift faire. i>n, roi des Français ^ ; à ce prix, une quadruple allianee eilt réuni la France, la Prusse et les deux puissances maritimes:, Q9i \^ cour de^ Berlin ne resta, pas étrangère au^ conférences. Gb: projet, réalisable à une époque où la révolution se trouvait a» milieu des embarras les plus graves, ne Tétait plus depuis que ses: armées; triomphantes avaient traversé les Alpes, le Rhin et la Meuse; on répondit que si la France n'avait pas conquis la Bel"' gi^ pow elle-même , elle ne l'avait pais non plus conquise pour d'aulxes. Les idées d.'agranâissement territorial commeoç^ent à germer dians. les téJ^s.

tt ne faut pas croire^ en effet que ces appels aux (ifontiières natu^ relies» si fréquents de nos jours, se soient fait entendre dès Te pritteîpe de la févolntioa. Les traditions de Louis XIY étaient momeotanéntent perdues, et la trace ne devait s'en: netnouver que» p)fl^ taifd au milieu, des succès. Cette assertion , paradoxale 0% apparence» est au fond rigoureusement exacte; les faits le dénM»iMent

On^ pent oie pas admettre la justice et la nécessité du grand drame: révolutionnaire de la France; on ne peut nier que ceux <|ui eD Turent les chefs^ ont; eu le courage de leur3 actes et de leurs opioioius.. Jamais peut-ètce politique a'a été plus à découvert que celle du gouvernement français,, pendant le cours de cette périoder méuuyiable^ Nulkarrière-pensée ne dicta la disposition pacifique^

1 \9laBiai]|i9;r^pi;i9e$,,CaiTa reyint sur Tid^ de fftire le duc.d'Xork roi d^s Belges. Le 25 août 1791 notamment, il écrivait dans ses Annales patriotiques: « Pourquoi les trois cours alUées ne se prêteraient-elles pas au vœu des Belges, « si les Belges demandaient le duc d'York pour grand-duc de laBelgique^ avec * tous les pouvoirs du roi des Français? a

62 HISTOIRE DES BELGES. [l7dS]

OÙ la CoDstituante déclarait k l'Europe que la France renonçait aux conquêtes; animée d*une sage modération, cette assemblée prévit que la formation du nouvel ordre social rencontrerait trop d'obstacles intérieurs, pour qu'il ne fallAt pas désirer d'écarter les complications du dehors. La Législative, moins conservatrice, maintint cependant le système de sa devancière; la déclaration de guerre à l'Autriche fut, k ses yeux, une mesure de défense. Cette guerre durait depuis plusieurs mois, et n'avait encore été signalée que par des désastres, quand la Convention s'installa. Loin de songer à s'agrandir, on devait se croire heureux de repousser l'invasion. Par suite des succès inespérés que la révolution obtint bientôt, les idées se modifièrent; mais toujours elles eurent la franchise de s'avouer. On peut voir l'opinion nouvelle se former insensiblement, et en suivre tous les progrès.

L'idée qu'il convenait à la France d'étendre ses frontières, naquit lors dêVà conquête de la Savoie. Immédiatement après son entrée à Chambéry ^ Montesquieu demanda des instructions sur la conduite à tenir. La Convention posa alors ce principe, qu'un peuple affranchi était libre de se déclarer indépendant, ou de demander sa réunion à la république; les droits de conquête ne pouvaient être invoqués contre lui, que s'il persistait à conserver ses anciens maîtres. Lacroix, il est vrai, fit allusion au droit d'exiger des indemnités pour frais de guerre; Louvet lui répondit avec vivacité, que la meilleure indemnité était la liberté donnée aux peaples étrangers, c Ce principe, ajoutait-il, sera le désespoir des « tyrans qui ne pourront plus vous calomnier, en alléguant que « vous n avez que fictivement renoncé aux conquêtes *. »

Deux mois après, l'occasion s'offrit d'appliquer le principe : une députation des communes de la Savoie vint, k la barre de la Convention, demander l'incorporation de ce pays par la France. Ici, il est vrai, le vœu des populations n'était pas douteux, et comme il s'agissait uniquement de savoir si la république avait

1 Le 22 septembre 179i.

* Moniteur, n' 273, du 29 septembre \i%l.

[ïm] CHAPITRE XIV. 63

intérêt à raccueillir, la question ne devait pas rester longtemps indécise, c Qu'avons-nous à craindre? disait Grégoire en termic nant son rapport à ce sujet, cette incorporation n'ajoute rien à c la haine des oppresseurs contre la révolution française; elle < ajoute aux moyens de puissance par lesquels nous romprons « leur ligue ^ » La réunion fut décrétée à la presque unanimité. Il était cependant des Montagnards qui, en haine du prétendu fédéralisme de la Gironde, soutenaient avec Chabot qu'il valait mieux, en républicanisant, s'entourer d'une zone de liberté.

Déjà on sortait des principes désintéressés de la Constituante. Du point de vue d'utilité où l'on venait de se placer , le nouveau système devait faire des progrès rapides; nous le verrons atteindre tout son développement, lors de l'incorporation de la Belgique.

Un document complète la démonstration ; c'est une lettre de Brissot à Dumouriez *, de Brissot qui continuait à être dans la Convention ce qu'il avait été. dans la Législative, l'homme spécial de la politique extérieure : « C'est ici, écrivait-il, un combat à c mort entre la liberté et la tyrannie, entre la vieille constitution c germanique et la nôtre. Avec des pamphlets allemands et des c baïonnettes tout s'arrangera... Ah ! mou cher, qu'est-ce qu'Albec ronî et Richelieu qu'on a tant vantés? Qu'est-ce que leurs pro- « jets mesquins, comparés à ces soulèvements du globe, à ces « grandes révolutions que nous sommes appelés à faire?... Ne c nous occupons plus, mon cher^ de ces projets d'alliance de la

< Prusse, de l'Angleterre', misérables échafaudages; tout cela c doit disparaître : novm rerum nascilur ordo. Il faut que rien

< ne nous arrête... Une opinion se répand ici : la république « française ne doit avoir pour bornes que le Rhin. »

Au milieu de ses succès, la situation de Dumouriez n'était rien

* Moniteur, n* 333, du S8 novembre 1792.

> La lettre de Brissot porte la date du 28 novembre 1792; elle est ainsi postérieure de quelques jours à l'arrivée de Dumouriez à Bruxelles. Nous Textrayons des Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, vol. II, p 121.

s Allusion aux négociations secrètes dont nous avons parlé précédemment.

u, HisTonos m: bbues. [rm]

moins q«6 satîsfeisantev Ses troupes » admorables' ée f âignotiM^ ^psoiyfaieDt les besoins les pins pressants et ne mnnanFaieBt pasi Levr dénûmettL pro^neoait d'une innovation dictée par mi'SeiitiiMttt honorabte, mais introduite dans un moRient hiopporiun.

lusqo*alors les fournitures des armées se ftiisaient sur réquisition des généraux, au moyen de marchés conclus par dl3s commissaires ordonnateurs. En arrivant en Belgique, Dumouries se proposait de s-y approvisionner; s'adresser à des entrepreneurf du pays, lui paraissait un moyen d'empêcher que les' fournitures' ne manquassent, de faciliter la circulaiioni des assignats, dfintéresser un grand nombre de Belges à la présence et aux succès d^ l'armée française ^ Déférant à ses injonctions, ses commissaires ordonnateurs contractèrent sur ce pied. Mais comme les entre-^ preneurs, d'accord avec les agents ministériels, volaient l'État, que des plaintes éclataient sur tous les points, la Cônventioncrut remédier au mal en décrétant la formation d'un comité des achats; désormais, on allait de Paoîs veiller è la* subsistance* et à l'entre-^ ticft des arméesw

La mesure avait été provoquée par Gambon, qui, voyant les dépenses du département de la guerre s'élever parfois» jusqu'à i98 millions par mois, et néanmoins les soldats de la république manquer de tout, espérait tromper enfin la rapacité de» traitants. Les marchés conclus en Belgique furent donc envisa|[és comme irréguliers, et la Convention refusa de les ratifier.

Dumouriez se récria contre la décision : l'empêcher de* se procurer sur les lieux des objets qui revenaient à moitié de ce que coûtaient ceux qu'on lui envoyait de Paris, lui semblait une absurdité et un manque de confiance *. On répondit en déeréUiiM Far-

1 (kmpQgne$du géïkénd DWMwriez, etc;, vol. II, p. tt:

* Cette question des fournitures est parfaitement exposée dans le chapitre XYI de TouvragedeM. Thiers. Il faut consulter à ce sujet un volume in-8'de 1€€ p., publié à Paris au commencement de 1798; etintitulé : (H^mpon^Umct é^^gémM Dumowriez avec Poche, miwiHredèUtgverre, ffenéttnt'làcampttffM'dekk Bttffi^wtm 17M. Cette brochure est à Joindre aux trois ouvrages de Dumonries^, ell^ enest le complément indispensable. Les idées du général, quasi, tf-la- drcnlktion d^ assignata en Belgique, sont exposées^ p. 199:

[|79S] CHAPITRE XJT. eS

restation de ses commissaires ordonnateurs, dont il prit vivement Udéfense» menaçant de donner sa démission si on ne lui rendait jastice. Cette obstination à vouloir imposer ses idées, à soutenir des hommes dont plusieurs étaient notoirement connus comme fripons, excita la méfiance et fit même suspecter sa probité. La Convention maintint un système dans lequel elle avait foi.

Cependant, comme Dumouriez et le ministre Pache n'étaient pas d*accord sur certains faits, elle délégua quatre de ses membres pour s'assurer sur les lieux de Fétat réel des choses. Ces commissaires furent Danton, Lacroix, Camus et Gossuin ^ Ils reconnurent qu'en effet les plaintes du général étaient fondées ; la cause do dénùment , ils ne la disaient pas * : c'était surtout la précipitation que l'on avait apportée à casser les marchés, lorsque le comité des achats n'était pas encore en mesure de remplir sa mission. Pache en outre, par faiblesse de caractère, avait ouvert ses bureaux aux Jacobins les plus exaltés , à ceux qui déjà criaient à la trahison de Dumouriez. Les fournitures continuèrent k n'arriver qu'en nombre insuffisant, et l'urgence des circonstances devint telle, qu'il fallut de nouveau s'approvisionner en Belgique. Cette désobéissance forcée fournit un nouvel aliment aux clameurs contre le général, et la conduite tenue à son égard ne fut pas sans influence sur la détermination qu'il ne tarda pas à prendre. Un des autres embarras de Dumouriez, à son entrée en Belgique» fut la question délicate des assignats, qui y étaient décriés à cause de la défaveur attachée naturellement à toute espèce de papier-monnaie, et aussi parce que les émigrés en avaient répandu une quantité considérable de faux '. Son système était simple et juste, et certes nous devons lui tenir compte de ses intentions : décidé k ne pas donner à cette monnaie républicaine un cours forcé, à prouver aux Belges qu'il n'était pas question de les traiter

1 Les deux premiers, Lacroix surtout, gagnèrent à cette mission une réputation d'improbité, dont plus tard on se fit une arme contre eux.

* Rapport fait par Camus à la séance de la Convention du IS décembre. Jfontreur, n* 349, du 14 décembre 179).

> Mimiiewr, n« 349, dv 14 décembre 1799.

nsT. vu BiLGu, T. n. « 5

6$ HISTOIKB DES BQUiGES. [hm]

en peuple conquis, il avait recommandé à Pache de veiller à tenir prête une somme de 3,600»000 francs pour solder, pendant le premier mois de Tinvasion, ses 95,000 hommes ^ ; ce délai expiré, des assignats lui suffisaient, car il se croyait les moyens de les faire admettre de confiance. Mais ses projets, à cet égard encore, furent contrariés, et à peine avait-il, en arrivant à Bruxelles, 14,000 francs en caisse. La somme était loin de suffire aux besoins de Tarmée ; cependant il fallait y pourvoir sans délai : des fonds furent trouvés chez un banquier du pays, et un emprunt forcé, équivalant à une année de revenu, fut imposé aux abbayes. On promettait c de faire garantir cet emprunt par la nation belc gique, avec laquelle la nation française s'acquitterait par un < solde de compte à la fin de la guerre *. » Cette dernière mesure était d'une saine politique : elle faisait rentrer dans la circulation un numéraire considérable qui restait enfoui; elle fournissait à Dumouriez le moyen d'établir son crédit; elle donnait au clergé belge la garantie implicite que ses biens nVprouveraieut pas le sort de ceux du clergé français, puisqu'on consentait à traiter avec lui. Ces actes de Dumouriez déplurent au parti que représentait Cambon, et qui voulait, dan^ tout pays envahi, trouver une mine à exploiter sans réserve. Les contributions prélevées par Custine, quoique peu productives au fond, et désastreuses surtout en ce qu'elles avaient perdu la cause de la révolution si populaire dans cette partie de l'Allemagne ', souriaient à ces économistes, et ils prétendaient introduire le même système chez nous. A les enlen* dre, peu importait que les Belges fussent des alliés, qu'ils eussent appelé les Français, prêté leur assistance ; la guerre avait eu pour résultat leur délivrance, c'était à eux à en supporter les frais. On commença par enlever à Dumouriez son crédit , en refusant de payer les traites de son banquier , puis on lui enjoignît de faire circuler les assignats au pair.

I Correspondance du général Dwnowriez anec Pathe, etc., p. li. • Campagnes du général Dumouriez , etc., vol. II, p. 93. 3 Mémoires tirés des papiers d*un homme d'État^ vol. Il, p^S7.

[iTtt] CHAPITRE XIY,

La mesure était d'autant plas injuste, qu*à Paris même ils perdaient plus de cinquante pour cent ^ ; elle ne devait profiter qu'à cette nuée de traitants avides, qui étaient venus s'abattre sur la Belgique à la suite de l'armée : pour une légère commission , les soldats se chargeaient de réaliser au profit de ces financiers la valeur de la baisse. Ainsi, où s'effectuait un achat de dix sous, l'acquéreur présentait un assignat de cent livres, et le vendeur s'estimait heureux de lâcher sa marchandise pour rien, s'il échap-* pait è la nécessité de rendre 99 livres 10 sous, en échange de l'assignat qui, en réalité, n'en valait pas plus de 50. Ce fut une source de rixes et de collisions, et Dumouriez ne vit d'autre moyen de le» éviter qu'en désobéissant encore : il fut enjoint à l'acheteur de payer en numéraire. Les bonnes intentions du général, nous le verrons bientôt, devaient être paralysées sur des objets plus importants.

Un homme qui, depuis deux ans, s'était retiré de la scène poli* tique rompit alors le silence ^. L'armée autrichienne n'avait pas encore entièrement évacué le pays, quand Van der Noot publia sa proclamation au peuple belge ', monument bizarre des idées et de la portée politique de ce chef de parti. < Vous demandez, dit Yao c der Noot en commençant, où je suis? En Angleterre, chez une « nation amie des Belges; hospitalière et magnanime; qui a « l'expérience de tous les gouvernements, n'en critique et ne se

^ Campagnes du général Dumouriez, etc., vol. Il, p. 106.

* Van der Noot rentra dès lors dans Tobscurilé dont jamais il ne fQt sorti sans les persécutions maladroites du gouvernement autrichien. En 1814 on le vit, nouvel Épiménide, quitter sa retraite pour publier une lourde brochure destinée à réclamer le rétablissement de Tancien régime, et à démontrer que la Belgique était un Ûdéicommis perpétuel établi en faveur de la maison d'Autriche. Cette brochure, de 87 pages ln-8«, porte pour épigraphe : Anguis latet sub herbis, et se termine par cette dédicace : Ad majorem Dei, Deiparœque semper Virginis MarUa konoremet gloriam, etutiUtatem Bélgii Austriaci hœc seripsi, hâe G/untt 1814. Van der Noot mourut, à Tâge de 96 ans, en 1827, dans sa maison de campagne près de Bruxelles. Il laissa un patrimoine inférieur à celui qu'il avait hérité de son père.

* La proclamation de Van der Noot ne porte pas de lieu de publication, maia seulement la date daSO novembre 179i; elle est imprimée en petit texte sur une feuille grand In-folio. Nous ignorons si tous les exemplaires sont, comme celui que nous possédons, revêtus de la signature autographe du héros.

c mêle d'aucun Vous demandez, bon peuple belge, quelle est

« ma façon de penser sur la crise actuelle de la patrie? Vous « l'aurez ci-après. »

Van der Noot fait ici Ténumération de ses titres à la reconnaissance de ses concitoyens , puis il ajoute : « Nous devons bénir la main invisible qui a fait éclore le moment de recouvrer notre liberté , et à jamais témoigner notre vive gratitude à Tauguste république française, d'avoir bien voulu saisir l'occasion de nous la rendre en combattant ses ennemis et les nôtres ; ceux-ci une fois expulsés de la Belgique, le but de la France est obtenu, ses intérêts assurés dans ces provinces , et la tâche que la générosité gallicane s'est imposée extérieurement envers nous est terminée, diaprés la teneur des décrets de la Convention nationale, et les déclarations des généraux de la république. Sa récompense est tout entière dans le voisinage d'une nation libre depuis plus de 600 ans, reconnaissante, aimante, fidèle à ses engagements, et dans une alliance défensive qui formera une forte barrière entre elle et l'Autriche. Chaque nation a le droit d'être libre à sa manière ; les braves Français aiment la liberté sous les couleurs bleue, blanche et rouge; les braves Belges l'aiment sous les noire, jaune et rouge. Que la cocarde de ceux-ci soit donc liée avec le ruban tricolore de ceux-là, et vice versa; cette manière impartiale distinguera les deux nations, en marquant cependant leur union, la générosité des uns et la reconnaissance des autres. Les arrangements internes et surtout notre constitution nous regardent seuls, et voici celle que je propose. » Cette constitution proposée par Van der Noot est tout naturellement la Joyeuse Entrée^ avec certaines modifications propres à lui concilier la faveur de la Convention ^ A l'époque où Van der Noot publiait ce factum, son adversaire

> Le passage suivant fera apprécier la lucidité et retendue des vues politiques du chef du parti aristocratique.

« Vous fûtes autrefois, bon peuple belge, dans Tillusion que Touvertnre de f l'Escaut ramènerait la prospérité mercantile d'Anvers. Agréez auJounThaî « que Je combatte ce fantOme avec les mêmes armes qu'en 1789. L'Escaut ne

[rm] CHAPITRE IIV. 69

se mourait k Lille ^ Yonck ne revit point sa patrie; mais» de son lit de mort , il put saluer l'aurore du jour qui devait enfin faire triompher les principes à la défense desquels il avait si généreusement voué sa noble vie.

« regarde que le Brabant ; la Flandre a ses propres ports, et Anvers n*a été si I prospère que comme ville d'entrepôt; maintenant toutes les puissances mer«

< caotiles ont des établissements de ce genre dans les quatre parties du monde. « L'utilité pour nous, et la nuisibilité pour nos voisins de Touverture de ce

< fleuve, est un préjugé vulgaire sur lequel les Brabançons ne devraient plus se

< traîner, et une chimère banale qui ne devrait plus tourmenter nos amis les i Bataves, puisqu'il est connu que nous pouvons nous en passer, en creusant en ■ peu d'années un canal d'environ 14 lieues, depuis le fort Sainte-Marie jusqu à « la coupure de Bruges qui communique à Ostende. Ce plan existe depuis l'an 1 169i ou 1 695, et rien ne peut en empêcher l'exécution. Feu l'empereur Joseph II « ne l'ignorait pas ; mais il est notoire que ce monarque ne fut jamais propice an * commerce brabançon, ni hollandais; ainsi, lorsqu'il voulut se mettre à cheval

< sur l'Escaut, c'était bien moins pour ouvrir ce fleuve, que pour arriver plus

< vite et droit à son véritable but ; celui-ci ne put échapper aux puissances « intéressées à le connaître, et elles le paralysèrent. De plus, Middelbourg et « Rotterdam, beaucoup mieux situés qu'Anvers, ont un avantage sur Amsterdam « de 4 à 6 et de 6 à 10 : malgré cela, elles ne peuvent jamais négocier de pair

< avec cette riche et grande ville. C'est donc, de la part des uns, une affectation « de craindre le retour de la célébrité mercantile d'Anvers, et, de la part des

< autres, des sollicitudes futiles que de s'en occuper...

< Voilà, bon peuple belge, disait VanderNoot en terminant, quels ont été, « sont et seront toujours en général mes principes et les bases de gouvernement « sur lesquelles j'oserai croire que la félicité de ma patrie pourrait se fonder. « Mais pour y parvenir, je vous exhorte fortement à la plus étroite union, con* « corde, paix et tranquillité. Respect à la religion, aux lois, au clergé, ai}x auto- « rites constituées, à tous individus, aux propriétés, et plus sincère gratitude à

< la généreuse république française, à l'auguste Convention nationale, au pou-

■ voir exécutif et au général Dumouriez. Je terminerai mes données, bon

■ peuple belge, en vous recommandant de bien observer que je ne fais que vous « communiquer mes idées, et que je ne les crois pas infaillibles; que ma voix ne I compte que pour une, et que loin de me permettre de décider, je me soumet- « trai à tout ce que la nation souveraine belgique, non influencée, légalement

■ assemblée, décidera librement pour son bonheur. •

' Nous ignorons pour quel motif l'auteur de l'article Vonck, inséré dans la Bi<H graphie univers^, le fait mourir dans les environs d'AIost ; tous les journaux de Tépoque annoncent sa mort à UUe, le 1" décembre 1792, et nous trouvons la preuve de l'exactitude de cette assertion dans la Correspondance de Vonck : une lettre écrite par un de ses parents à son frère, curé de Lombeke, lui mande qu'il a reçu la lettre de faire part, datée de ItUe, le 4 décembre.

Déclaration de Domouriez. — Eeprésentanta provisoires du peuple souverain établis à Mons, à Tournai, à Tpres, à Gand, à Namor, à Malines, à Bruxelles, à Louvain et à Anvers. — Organisation différente à Liège. -^ Administratioa judiciaire. — Députations envoyées à la Convention. — Les sociétés populaires. — Conduite de Labourdonnaye et de Sta. — Prélude aux abus de la conquête. — Réparations décrétées par la Convention.

La Belgique, à Teiception du Luxembourg, avait été conquise en moins d'un mois; il s'agissait maintenant d'en régler Tadminîstration. Les partisans des États s'étaient flattés un instant que la Convention respecterait la Constitution objet de leurs sympathies; l'esprit de parti pouvait seul faire oublier rinlervalle immense qui séparait les révolutionnaires français, des hommes auxquels était échue la prépondérance pendant rinsurrection belge. S'il pouvait encore, après l'invasion consommée, rester quelque doute à cet égard, Dumouriez ne tarda pas à le dissiper par la déclaration qu'il publia dès son arrivée à Mons (8 novembre) ; elle était conforme aux principes émis dans la proclamation que la Convention avait approuvée, et fut adressée à tous les chefs de corps, avec recommandation de s'y conformer : pour être admis à traiter de ses intérêts avec la république française, le peuple devait commencer par se choisir de nouveaux administrateurs ; la république et ses généraux s'interdisaient toute înlerven*

[tm] . CHAPITRE XY. ïi

tioQ dans la forme de gouyernemeot que les Belges jugeraient convenable de se donner; en attendant la constitution à établir, et pour que le service ne souffrit pas, les contributions devaient continuer à être perçues sur le pied existant. « Au lieu de verser « les fonds publics dans les mains des barbares Autrichiens, c disait le général, le peuple tirera des administrateurs de son « propre sein pour gérer ces fonds avec sagesse et économie, et « pour les appliquer surtout à la formation la plus prompte d*une < armée nationale. » Quoique la suppression n'en fût pas explicitement décrétée, les États, et tout le système administratif qui se rattachait à leur organisation , étaient par le fait même anéantis.

La déclaration de Dumouriez ne contenait aucune disposition de détail, et le principe d*élection populaire qu*elle décrétait ne fat pas appliqué partout de la même manière. II y eut uniformité seulement en ceci, que plus tôt ou plus tard, dans chaque localité, ville, bourg ou village, le peuple se choisit des administrateurs provisoires, avec la mission de gérer ses intérêts particuliers. Pour avoir une idée exacte de la situation de la Belgique pendant les quatre à cinq mois que dura la première invasion française, il faut savoir de quelle manière s'organisa chaque province*.

Mons, la première ville où pénétrèrent les Français (7 novembre) fut aussi pourvue la première d'une administration nouvelle. L'initiative partit du comité révolutionnaire des Belges et Liégeois unis qui suivait l'armée, et qui donna pour la dernière fois signe d'existence. Sur son invitation, une partie de la population montoise se réunit, le 8 novembre, dans l'église de Sainte-Waudru,

* Dans cette revue ne sont point comprises trois des dix provinces formant Jadis les Pays-Bas autricliiens : le Limbourg, la Gueldre et le Luxembourg. Ces trois provinces reslèrent le théâtre des hoslilités, et ne purent pas s'organiser. Il y eut cependant quelques exceptions : la petite vUle de Hervé, par exemple, eut aussi une assemblée de représentants provisoires. Les détails qui suivent sont neufs; Us ont été puisés à des sources inédites ou à des documents imprimés qui, pour la plupart, soat devenus fort rares.

7t HISTOIRE DES BELGES. [l792]

et choisit trente administratears qui entrèrent aussitôt en fonc* tions ^ Leur premier acte fut la déclaration suivante, que Ton publia successivement, au moins en termes équivalents, dans les autres provinces : « Nous déclarons à la face du ciel et de la terre» c que tous les liens qui nous attachaient à la maison d'Autriff che-Lorraine sont brisés; nous jurons de ne plus les renouer, « et de ne reconnaître en qui que ce soit aucun droit à la souvec raineté de la Belgique ; car nous voulons rentrer dans nos droits « primitifs, imprescriptibles et inaliénables, i

La composition de cette assemblée se ressentit de l'influence qui présida à sa formation; la grande majorité appartenait à Topinion démocratique. Cette opinion, il est vrai, avait toujours dominé à Mons, et le court intervalle qui sépara la convocation de l'élection, ne permit pas aux États de faire agir leurs partisans. Les administrateurs se chargèrent ensuite de propager dans la province de Hainaut le mouvement de réorganisation auquel venait de procéder la capitale. Une circulaire fut adressée par eux à toutes les communes (iS novembre) : on les invitait à se choisir chacune sept officiers municipaux pour remplacer les échevins, et un député qui devait se rendre à Mons pour former une administration provinciale.

La petite ville de Hal, qui se trouvait enclavée dans le Brabant, et où dominaient les opinions politiques et religieuses propres à cette province, fut, croyons-nous, la seule commune qui repoussa l'invitation. Le i6 (décembre, le peuple de Hal, réuni sur la grand'place, déclara vouloir maintenir intacte la constitution existante et conserver ses États , ses magistrats et ses tribunaux de justice. Copie du procès-verbal fut transmise aux soi" disant représentants du peuple libre de Mans^ avec une lettre contenant le refus d'envoyer des députés. Cette hardie protestation valut à la ville de Hal les désagréments d'une exécution militaire.

Les députés choisis par les autres communes du Hainaot se

< La première édition de ce livre contient à la fin do vol. II une liste des admi* nistratears provisoires élus dans les principales villes du pays.

[ni»] CHAPITRE XV. 73

réanirent à Moos (22 novembre), et se constituèrent ^ en Assem- Uée géniale des communes du Hainaut '. Peu de jours après , ils se déclarèrent Assemblée générale des représentants du peuple soU" verain du Bainaui ' écartant une dénomination qui rappelait, disaient-ils, l'inégalité des citoyens. Les administrateurs de Mons déléguèrent six députés choisis dans leur sein. Formée d'hommes appartenant à l'opinion modérée, l'assemblée provinciale ne put se tenir à la hauteur des idées qui prévalurent parmi les repré» semants de la commune, et bientôt la discorde éclata. Les mêmes dissidences se manifestèrent encore ailleurs.

Dans le système administratif existant à cette époque, Tournai formait, avec son district, une province particulière, qui possédait deux assemblées d'États. Tournai et sa banlieue avait ses Consaux et États composés du magistrat de la ville, auquel s'adjoignaient, dans certaines occasions, les représentants des trente-six bannières *; le plat pays avait aussi ses États de Toumesis. Cette division servit de base à l'organisation provisoire qui suivit l'invasion.

Les États du Toumesis furent assez adroits, en se résignant à leur suppression , pour s'atiribuer le droit de déterminer eux* mêmes le mode d'élection de leurs successeurs. Ils appelèrent les communes à choisir chacune un électeur (iS novembre) ; ces électeurs réunis devaient choisir quinze administrateurs provisoires pour gérer les intérêts du plat pays. On procéda avec une telle eélérité, que les administrateurs, élus le i6 novembre, entrèrent en fonctions le 19.

A Tournai, la nouvelle administration s'organisa sous la direction de deux membres du comité révolutionnaire * que Dumouriez

I ï\s étaient alors plus de 200.

' Le premier bureau fut ainsi composé : Ant, Dwieux, président ; Ferd. Maharreei L.H.k, Payt, secrétaires.

* Voir dans la première édition de ce livre, vol. II, à la fin, des renseignements sur les collections des procès-verbaux de toutes ces assemblées de représentants provisoires.

* Corps de métiers. "

* Boka, de Louvain, et /. B. Digneffe, de Liège.

74 HISTOIRE DES BELGES. [iT9l]

• y envoya. Le peuple» coovoqaé au son du tambour, se réunit dans la vieille basilique de Noire-Dame (12 novembre), et se choisit vingt administrateurs provisoires. Ces administrateurs, rassem* blés le même jour, vers six heures du soir, à la maison dite la Petite Nef y se transportèrent de là à la maison commune, où ils trouvèrent réunis les deux consistoires des prévôt et jurés (métiers), et des mayeur et échevins (magistrat). Les secrétaires choisis par rassemblée électorale ' déclarèrent, au nom du peuple, aux deux consistoires, c que leurs fonctions ne pouvant se conci- « lier avec la récupération de la liberté, qui n'admet d'autres c pouvoirs que ceux dérivés du peuple, cessaient entièrement. > Après cela les nouveaux élus prirent, sans contradiction, possession de l'administration de la ville et de sa banlieue, et se qualifièrent Corps administratif provisoire des droits du peuple souverain de Tournai. Il n'y eut pas à Tournai, comme dans certaines autres villes» un corps municipal particulier.

La majorité des deux assemblées de Tournai et du Tournesis appartenait à l'opinion conservatrice modérée.

La Flandre était aussi partagée en Flandre proprement dite et en West'Flandre, ou Flandre rétrocédée. L'une et l'autre se subdivisaient en un certain nombre de districts, qui se choisirent tous des représentants provisoires. Il y eut en outre de nouveaux corps municipaux établis dans chaque commune. Quand l'organisation par districts fut effectuée, il fallut aviser aux moyens de constituer une assemblée qui représentât la province. Chaque district élut à cet effet un certain nombre de députés.

Les députés de la Flandre rétrocédée se réunirent à Ypres, et se constituèrent en Assemblée des députés des magistrats et admtnistrations civiles de la West-Flandre (i9 novembre). Les représentants provisoires de la ville et chàlellenie de Furnes, furent les seuls qui refusèrent d'envoyer leurs délégués à l'assemblée provinciale.

L'assemblée provinciale de la Flandre proprement dite s'orga-

> Chaffaux ei Hayoit,

Jim] CHAPITRE XV. T5

oisa de la même manière. Le 15 décembre, quatre députés des représentants provisoires de Gand, et deux députés des représen- Cauts provisoires d'Audenarde, se réunirent à la députation permanente des États, et se constituèrent en Assemblée des députa des représentants provisoires de Flandre^ tout en déclarant qu'ils ji'entendaient pas reconnaître, aux ecclésiastiques faisant partie de la députation permanente, le droit de siéger comme représentant un ordre. Successivement arrivèrent les députés des autres districts.

Quoique hostiles an système que la Convention tenta de Taire prévaloir, ces deux assemblées d*une province où l'opinion démocratique comptait de nombreux sectateurs, étaient loin d'être inféodées au parti des États, et n'eussent pas montré de Féloignement pour l'introduction , dans les institutions du pays , de réformes sages et appropriées aux besoins du temps. Comme elles ne tenaient pas leur mandat directement du peuple, elles ne s'attribuèrent que le pouvoir administratif, et, pour tout ce qui le dépassait, en référèrent aux corps qui les avaient formées.

Dans la province de Namur, les choses furent organisées ù peu près sur le même pied qu'en Hainaut. Le peuple de Namur réuni (5 décembre), au son de la cloche et par appel aux coins des rues, dans l'église de Saint*Aubin, se choisit quarante députés, qui se constituèrent le lendemain en Assemblée des représentants protri* soires du peuple souverain de la vUle libre de Namur. Au début de leurs séances, ils formèrent dans leur sein un comité pour remplacer l'ancien magistrat ^ et provoquèrent l'envoi de députés de la part des villes, bourgs et villages de la province. La plupart obtempérèrent k l'invitation, et quand les députés se trouvèrent au nombre de i62, ils se qualifièrent Représentants provisoires du peuple souverain de la province libre de Namur. Comme les administrateurs du Hainaut et de la Flandre, ceux de Namur appartenaient à la fraction modérée du parti conservateur.

« ûB comité cessa ses foiieUons lors <le l'élection de la municipalité, le 26 Janvier 1798.

1B HISTOIRE DES BELGES. [l79S]

La deuxième ville de la province, Charleroi ou plutôt Charles» sur-Sambre^ pour employer une dénomination usitée alors ', refusa d*entrer en relation avec Namur, et tenta même de faire schisme. Ses représentants provisoires, qui avaient été choisis dans les rangs de Topinion démocratique la plus avancée, firent plus tard prévaloir leur parti à l'aide des commissaires français, dans la formation d'une nouvelle administration provinciale.

Sous l'ancien régime, Malines formait avec son district une province qui eut aussi ses vingt représentants provisoires; ils furent élus dans l'Église de Saint-Rombaut (28 novembre). La majorité de l'assemblée se composait de partisans prononcés des États.

C'était dans le Brabant que, depuis trois ans, les partisans des anciennes institutions et ceux des idées nouvelles luttaient avec le plus de vivacité. Dans l'élection Ides représentants provisoires, les deux partis ne pouvaient manquer d'en venir aux prises. Quatre jours après l'arrivée de Dumouriez à Bruxelles, le peuple de cette ville fut appelé à élire ses administrateurs. L'abandonner à luimême, c'était s'exposer à voir surgir une assemblée toute aristocratique. On eut soin de ne laisser qu'un intervalle de quelques heures, entre la convocation et l'élection. Le i8 novembre au matin, des billets remis à domicile avertirent les citoyens que l'on procéderait, dans l'après-midi de ce jour, au choix de quatrevingts représentants provisoires; l'église de Sainte-Gudule, insuffisante pour contenir les électeurs de la capitale, était indiquée comme lieu de réunion. Quelques pelotons de soldats français occupaient l'intérieur de l'édifice ; au dehors se trouvaient des pièces de canon et des détachements de troupes, placés là sans doute pour faire respecter l'indépendance des votes. Un lieutenant de Dumouriez ouvrit la séance par la lecture de la déclaration da général , et par un discours où il fulmina l'anathème contre la constitution brabançonne. Quelques voix réclamèrent un sursis

> Charleroi faisait partie du comté de Namur. Plus tard, on l'appela I^hre mr Sombre.

[l792] CHAPITRE XV. 77

de vingt-quatre heures, et la convocatiou du peuple par paroisses; elles furent étouffées sous les clameurs des Yonckistes, et les soldats distribuèrent même, dit-on, des coups de sabre à quelques opposants ^ Le succès était assuré. L'avocat Balza, membre du comité révolutionnaire, fut choisi pour président, et Tavocat Yerlooy, un ami de Yonck, pour secrétaire. On procéda ensuite à l'élection, et, pour épargner le temps qu'eût réclamé rétablissement d'un scrutin régulier, on choisit par acclamation quatrevingts représentants provisoires, dont les noms avaient été arrétésà Favance. Presque tous appartenaient à l'opinion démocratique. Ils étaient pris dans les diverses classes de la population, ce qui nous explique cette tirade du Journal des amis de la liberté et de téga- Uté : « Il est enfin arrivé ce jour glorieux, où le peuple belgique a c exercé le premier acte de sa liberté et de son droit imprescripf tible de souveraineté, en nommant, par un choix libre et solen- < nel, ses représentants provisoires dans toutes les classes de ses c concitoyens ; l'intervalle bizarre et injuste que d'antiques préc jugés, que la vieille aristocratie mettaient entre un homme et c un homme, est enfin rompu; Thomme connu ci-devant sous c l'insultante dénomination de capon^ siégera à côté de l'homme f ci-devant révéré sous l'orgueilleuse dénomination de duc. »

Le lendemain, les représentants de Bruxelles se transportèrent en corps à l'hôtel de ville ', oiï Dumouriez les reçut à la tète de son état-major. Dans son discours d'installation, le général français insista sur la nécessité d'abandonner la division du territoire en provinces, et de songer à former avec les Liégeois une seule et mime nation libre, sous le nom de Belges; on n'apprécia malheureusement pas l'importance d'une recommandation, qui, du reste, allait trop à rencontre de nombreux préjugés et d'un état de

> On peut consulter, entre autres, les trois pamphlets aristocratiques suivants : 1* Adresse aux Bé^es et aux Français; V Lettre d'wn. patriote de Bruxdles à tt» patriote d^ Anvers; 8* Les Bruxellois protestent, en face du ciel et de la terre, contre Vélection illégitime des représentants du peuple de BruxtXles soi-disant libre, mais plus tyranniquement vexé que du temps des despotes autrichiens.

* Les représentants provisoires tinrent leurs séances, dans la salle où^siéseaient précédemment les États de Brabant.

78 mSTOIRE DEB BELGES. [iW]

choses établi depuis plusieurs siècles. Après ce discours et une réponse de Balza, Duroouriez reçut l'accolade fraternelle, et les représentants se rendirent au balcon de l'hôtel de ville, pour y prêter au peuple le serment d*étre fidèles à la cause de la liberté et de Tégalité; puis ils se constituèrent en AssenMée des représentants provisoires de la viUe libre de Bruxelles. Un de leurs premiers actes fut de casser les États, et de proclamer la déchéance de la maison d'Autriche.

A Louvain, l'élection des représentants provisoires fut accompagnée de circonstances qui méritent d'être signalées. Dumouriez arriva dans cette ville, avec l'avant-garde de son armée, le 20 novembre après-midi. Le magistrat et l'université en corps Fattendaient à la porte de Bruxelles, pour le complimenter. Escorté par eux, le général français se rendit, an son des cloches et du carillon, à l'hôtel de ville où on lui présenta le vin d'honneur; ensuite il alla descendre à l'abbaye de Sainte-Gerlrude, qui lui avait étéassignée pour logement. Dès son arrivée, Dumouriez, qui connaissait l'esprit de la population louvaniste, écrivit au président de l'assemblée de Bruxelles, Balza, de lui expédier quelques forts amis de la liberté et de l'égalité ^ , afin d'imprimer aux élections de Louvain le même caractère qu'à celles de la capitale. La demande de Dumouriez fut communiquée au club qui venait précisément de s'installer, et les membres de la société furent invités à se rendre à Louvain, « pour éclairer, de leurs lumières, le peuple et surtout t la célèbre université de cette ville, dont la philosophie avait « plongé ses habitants dans les ténèbres de l'esclavage. » Plusieurs clubistes acceptèrent l'invitation , mais leur présence et la nouvelle des violences exercées dans la capitale pour faire triompher les Yonckistes, portèrent au comble l'indignation des partisans des États. Une première réunion fixée au 22 novembre, pour organiser un club, avait été remise au lendemain. On espérait, en arrêtant certains opposants, amener les autres à composition; la

> « Le citoyen Balza, écrivait Dnmoariei, est prévenu que Je suis dans Lou- « vain, et qn*il est essentiel quMI y envoyé, dès ce soir, quelques forts amis de • la tiberté et de Tégalité, entre autres le citoyen Digneflè. »

[iTSSj GHAPtmEXV* 7»

mesure ne fit qu'exaspérer davantage, et le commandant français, pour ne pas compromettre la tranquillité publique, ajourna la nouvelle réunion. L^assemblée ne s*en tint pas moins au jour fixé; mais, au lieu de procéder à l'organisation d'une société des amis de la liberté et de l'égalité, le peuple qui encombrait les Halles, local de l'université, appela un notaire, et le requit de recevoir sa déclaration : il entendait maintenir l'ancienne constitution du pays et la religion catholique S et ne reconnaître pour ses représentants légaux que les trois États de Brabant, le magistrat et les arrièremembres de la ville ^. Sur les instances du commandant, le magistrat lui-même convoqua le peuple qui se réunit de nouveau aux Halles (27 novembre) ; mais il réitéra sa déclaration, et, au lieu de se choisir des représentants provisoires, il continua dans leurs fonctions les membres de son conseil communal. Il eût mieux valu se concerter pour faire choix d'administrateurs convenables, car Dumouriez ne pouvait transiger sur l'exécutioa de cette partie de son manifeste, et en effet l'envoi à Louvain d'un chef militaire plus énergique, amena une nouvelle réunion qui se tint dans l'église de Saint-Pierre (6 décembre) ; l'élection eut lieu , et les vingtcinq personnes ainsi nommées se constituèrent aussitôt en Assem-* blée des représentants provisoires du peuple de la viUe de Louvain. Quoique animée du même esprit, la population anversoise se montra plus éclairée sur ses propres intérêts. Les corps représenta-

* Une cl^anson, sar Tair : Bendez-moi mon écwUe de bois, ei intitulée : PétitioH des Vander Nootisies, fut composée par un militaire français, pour ridiculiser de semblables demandes ; en voici le premier couplet :

Rendez-nous nos apôtres de bois

Et nos vierges de plâtre; Rendez-nous nos pénates gaulois

D*or, de cuivre et d'alb&trc.

Loin de nous ces arbres verts et droits

Dont rhomme libre est idolâtre; Rendez-nous Tarbre de la croix,

Da salut le théâtre.

* • Dat zy hun houden aen hunne oude ^etten ende constitatien van dezen < lande eaée hertogdomme van Brabant, als ook aen de roomscbe catboUeke « religîe, ende voor banne wettlge representanten berkennen de dry staeten « van Brabant, hunne magistraet ende acbterleden dezer stad. r

80 HISTOIRE DES BELGES. [l79S]

tifs de la commune, appelés à délibérer sur la position oft se trou* yait le pays, maDifestèrent énergiquement leur intention de maintenir la constitution brabançonne; mais ils reconnurent en même temps la nécessité de combler la lacune qu*y faisait l'absence du pouvoir exécutif ^ En conséquence treize notaires, assistés de lémoins, se rendirent aux lieux de réunion habituels (i5 décembre), et recueillirent les voix pour Télection des personnes auxquelles le peuple anversois déléguait provisoirement Texercice de ce pouvoir. Le procès-verbal fut ensuite remis au magistrat, et les élus, convoqués et installés par lui (21 décembre), se constituèrent en Assemblée des représentants provisoires du peuple libre et souverain S Anvers. Il y eut dans cette ville, comme à Bruxelles, à Louvaio, à Gand et à Bruges, une municipalité distincte de rassemblée des représentants provisoires.

Les assemblées représentatives de Louvain et d'Anvers étaient composées, quoiqu'à un degré inégal, dans un esprit tout différent de celui qui avait prévalu à Bruxelles. Plus tard les représentants de la capitale firent à leurs collègues des deux autres chefs-villes, des avances que ceux-ci repoussèrent, et le Brabant resta privé d'une représentation générale; ce fut une circonstance Acheuse pour la province et le pays entier.

Le parti des États ne se résigna pas aisément à sa dépossession, dans deux villes aussi importantes que Bruxelles et Mons. Mais que pouvait-il contre des adversaires qui disposaient de la force armée? Sa résistance était vaine, et ses efforts ayant été vigoureusement repoussés, il ne lui resta que la ressource des pamphlets '. Il a

* Le résultai de la décision arrêtée en chambre des chefs de la bourgeoisie et des maîtres de quartier, portait : c Is bevonden dat den unanimen wensch en « de begeerte van aile de geteekende is, te leven als een vry volk van Brabant, « ende bestierd te ^orden volgens de constitutie van den lande van Brabant, c behoudens de uytvoerende magt, over welkers exercitie zal worden gerezolc veerd. •

* On peut consulter notamment : Copie d'wne lettre de ifons adre9$ie à son ami, et Adresse aux Bdges et aux Français, La plupart des productions du parti aristocratique offrent un défaut de raison et de bon sens dont on se ferait difficilement une idée.

[liât] GBÂBIIRK ZY.

vnremeiiC nitaqué la gestion des représentants de Bruxeiàsa; cette assenblée nVn a pas moins rendii des services ineontestableS) et il ftiil, en considération des terribles raibarras avec lesquels elle e«l à lotter, kii tenir conpte aussi du bien quVHe voulut faite. Rélister aux exagérés de tonte coolenr est une tâche difficile, et cependant elle y eût rénssi peut-être, si ee n'eût été, de la part des énaissaires d6 la Convention, un parti pris de semer le désordre et fuiarehie, pour amener de guerre lasse la réunion de la Bel* giqne à la France. Les prétentions eictusivi^s du parti a#istocra^ tique n'ont pas moins contribué à ce résultat que les fureavs des Jac^ns.

La lotte n*»Yait pas le mênse caractère dans la principauté de Liège ; ee n'étaient pas là deux fraotieae d'un parti divisé après sa victoire snr le pripce, c'était la prince lui-même combattant les défenseurs des libertés nationales. Hoensbroech ayant pris rinltiative d'une violente réaction, la fuite resta Tunique ressource die ses partisans, quand les Français arrivèrent, ramenant en triomphe ces nombreux exilés que lenrs souffrances rendaient plus ebers encore au peuple. Les patriotes restèrenl en possession dn ehamp de bataille, et le travail de réorganisation, auquel ils s'empressèrent de proeéder, ne i eneontra pas d'obstacles.

Une Société ptittriûtiqiie, qni devint en 179Q Société des atm de la Wberiéy s'était formée à Liège dès i78â. Dissoute par les Âutrir cbtens en iTOi, elle rentra daas le pays à la suite de Dumouriez, et dirigea le mouvement de réorganisation. Deux Jours après son retour (30 novembre) , elle tint, dans l'église des Jésuites % nue {Nremière séance à laquelle Domonriee assista. On y discuta les moyens d'élahUr pour la commune de Liège un corps administratif provisoire, et on nomma une commission pour préparer un rapport à ee sujet. Ce rapport Ait présenté à la séance du lendemain ' ; les conclusions tendaient à rei»eUre provisoirement l'aur torilé administrative, dans la commune de Liège, aux mains du

* Celte église n'existe plus ; ubs partie 4^ MAimeiitft 4e rmUverQ(t4 9^ $14 cMstr^ite sur renpitcement qu*âlle occupait. ' Le rapporteur était nruRJbe.

BIT. vn ULan, t. n. S

[im]

conseil municipal éla par les sections en i790; il étail prescrit an conseil ainsi réinstallé de convoquer ces mêmes sections dans un court délai, pour élire une nouvelle municipalité et des députés à une convention nationale; tout citoyen, âgé de 18 ans et domicilié depuis plus d'un an dans la ville, était déclaré électeur et éligible; il n'était plus besoin de payer à cet effet, comme auparavant, la contribution de trois florins; le nombre des députa à la convention devait être calculé sur la population, « sans que la < commune de Liège prétendit influencer à cet égard les autres c communes du pays. »

Les conclusions du rapport furent votées à Tunan imité, ainsi qu'une adresse aux membres de la municipalité restaurée : Citoyens, leur disait-on, un nouveau jour éclaire notre patrie; la liberté et l'égalité triomphent. Le despotisme porte les fers qu'il avait forgés pour l'univers. Un tyran nous avait courbés sous le joug d'un prêtre hypocrite et féroce. La religion, protectrice des hommes, servait de prétexte pour nous opprimer. Des emprisonnements arbitraires, des vexations odieuses, une inquisition établie sur toutes les consciences, enchaînaient nos opinions, et le citoyen payait de son sang un soupir pour la liberté. Les tyrans ne sont plus : les Français ont marqué de leur sang les limites qui nous séparent; Liège est libre. Hais tous les pouvoirs ont cessé, et le peuple a besoin de magistrats. Citoyens, votre énergie dans un temps de révolution, votre courage à résister à l'oppression, vous ont mérité la reconnaissance du peuple. Veuillez reprendre les rênes du gouvernement, et travailler une seconde fois au bonheur de votre patrie. Si vous aimez le peuple, vous ne tarderez pas à céder au vœu des amis de la liberté, et à travailler à écarter l'anarchie qui nous menace ^ » Sur cette invitation, la municipalité de 1790 reprit ses fonctions le S décembre.

* Le rapport .et l*adresse ont été imprimés dans le supplément au numéro du 3 décembre de la Gazette nationak liégeoise. Ces pièces sont signées des membres qui composaient le bureau de la société : P. H. Henkart, président ; WàUf, vloeprésident ; LAonnett^, Harzé, Levoz d'Esneux, BaisengecAdei, secrétaires.

[l79S] CBAPITRE XV. 85

Les autres commîmes de la principauté suivirent Fexemple de la capitale, et se trouvèrent ainsi pourvues d'administrations locales. L'administration générale n*enlra en fonctions que dans le mois de février suivant.

L'organisation judiciaire différa aussi selon les provinces. En Flandre, l^conseil continua à siéger jusqu'à la promulgation du décret du 15 décembre; ce fut, croyons-nous, le seul des anciens tribunaux qui ait exercé ses fonctions aussi longtemps. Dans les autres provinces, les représentants provisoires du peuple formèrent, soit de nouveaux corps de justice, soit des comités qui en tinrent lieu. L'assemblée de Bruxelles nomma un tribunal provisoire de la commune , et le composa de neuf citoyens qui montrèrent, dans mainte occasion, une rare et louable énergie \ Dépourvue d'autorité sur la province, elle ne put établir de juridiction supérieure, et il en résulta que plus d'un individu arrêté pour crime fut détenu sans pouvoir être jugé, à défaut d'une autorité compétente.

Peu de jours après leur installation , les représentants de Bruxelles choisirent deux députés (20 novembre) ', auxquels ils adjoignirent un Français du nom de d'Espagnac dont nous parlerons incessamment; ils étaient chargés < de porter à la Conveu- « tion l'expression des sentiments de fraternité et de reconnais- « sance des Belges libres, et de se procurer les renseignements « nécessaires sur les instructions dont ils étaient munis '. » En passant à Mons et à Tournai, les députés bruxellois engagèrent les assemblées qui siégeaient dans ces deux villes, à s'associer à la mesure prise par les représentants de la capitale. Mons donna ses pouvoirs à d*Espagnac, et les assemblées de Tournai et du Tournesis nommèrent chacune un député ^

* Ce tribunal comprenait sept juges : Detnan, Van Grave, Van der SUgen, de Boowre, Wauters, Mosséiman et Pierlant, un amman, Donyn, et un pensionnaire, deCock.

* Balza et Torfi.

' Voir le procès-verbal du 20 novembre.

* Bayoit et J. Y. J, Preoost. Ed. Walehiers, Tun des voDCkistes les plus

M mSTOWE ORS 9BJUÎES. [xm]

La députaUon ain^ composée se préaeata k la barre éa la Convention (4 décembre). L^orateur * fit un Iqi^ dieeoqrg pour inviter rassemblée à déclarer « que la nation firançaîse s^engageait, eoTeti « les Belges et les Liégeois, à ne conclure aucun traité, à ne pas « même entendre à la moindre composition de la part d^aacune « puissance, à moins que Tindépendance absolue de 1b BeJgiqae c et du pays de Liège ne Tût formellement reconnue et établie, i Le président * répondit par un discours non moins long, qa*ii termina en disant : « La Convention nationale a décrété, la € i9 novembre, au nom de la nation française, qu'elle accordera € fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer « leur liberté, et chargé le pouvoir exécutif de donner aux géaé< « raux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples, c L^assemblée délibérera sur les propositions que vous lui appor* « tez ; elle invite les députés du souverain de la Belgique am € honneurs de la séance. » Un membre convertit alors en motioa la demande des députés; mais un autre ayant proposé Tordre du jour motivé, le décret suivant fut rendu : a La Convention natio- « nale décrète qu'elle passe à l'ordre du jour, motivé sur œ que « son décret du 19 novembre dernier promet fraternité et seoom c aux peuples qui combattent pour la liberté; ordonne que le « discours des députés et la réponse du président seront imprimés « et envoyés ï tous les départements de la république ', »

D'après leurs instructions S les députés de Bruxelles devaieot encore réclamer de la Convention l'assurance qu'il ne serait pa9

infiueAts, et qui résidait presque coyostamment h Paris, 8*a(t]oi^t aussi ) ta députation.

« Balza,

* Barrère.

> Nous puisons ces détails dans l'extrait du procès-verbal imprimé par ordre de la Convention ; ce compte rendu diffère de celui du Moniteur . Nous aurons plua d*ttae fois à signaler riaeiactitudd de ce Journal

<> Caa inatrucUoQs ae sont pas dans ie^ procWverbaitx des repréMataata Al Bruxelles ; nous les avons trouvées dans ceux des représentants de Teamai» séance du S7 novembre 179a. Le général Égalité, Louis->Phili|»|ia, Qgnratt avec Dumouriez parmi les Français à qui ras9eml)lé9 de BrunaUaa avait nM des remerebDenta pour services rendus à la Belgique.

[tm] UÊUMiK Xfs I»

ibnné cours foreé aui assigiiats, et une déclaration solennelle que « jamais il ne pourrait èlre question de bâter à la réunion de • la Belgique on d'aucune de ses parties k la république française,

< pour n'ea former qu'un seul corps politique. » La Convention €At d& aussi déclarer qu'elle n'exercerait aucun droit sur les biens des émigrés français situés en Belgique, « la confiscation pro*

< noocée en France ne pouvant s'étendre qu'aux biens situés

< dans l'étendue du territoire de la république. » Le discoura prononcé à la barre de la Convention se taisait sur toutes ces demandes, et il y eiit, à propos de cette omission, des débats fort vifs dans l'assemblée des représentants de Bruxelles; plusieura otatêurs exprimèrent leur mécontentement; mais après uùe diseossion orageuse qui n'aboutit à rien, l'assemblée passa à l'ordre du jottr\ Mous ignorerions complètement le motif de cette omis^ sioû, sans le rapport que fit à son retour le député de Tournai : sur l'assurance du ministre Lebrun, que « tout se terminerait au

< gré des deux nations, » la députalion se borna à solliciter la déclaration rappelée plus haut; elle se dispensa de « parier des t autres points, craignant qu'ils ne fussent renvoyés à différents « comités et ne traînassent en longueur, et croyant qu'il serait

< ))iu3 fiicile de les traiter de nation à nation '. »

Nous sommes entrés dans quelques détails, parce que nous avons à cœur de justifier les Vonckistes du reproche qu'on leur a souvent adressé de n'avoir eu aucun souci de la nationalité belge; d*hiitres faits viendront plus tard se joindre à celui que nous vMous de révéler, et ils démontreront que, si cette nationalité j^it, la faute n'en fut pas au parti représenté par rassemblée de Braxetles.

Les sociétés populaires jouèrent à cette époque un rôle impor-» tant. Soit qu'il se crût obligé de sacrifier à la manie du jour, soit qu*il espérât en tirer parti pour Texécution de ses projets, Dumou* riez encouragea l'établissemeut de ces sociétés, et en installa

* Voir 168 séances des S et 9 décembre.

* Prodi-vm^iU cbf UaidieeB du (Dorps adminiscrolif ^nwitair» des drétu àa pmfU sùwerain de Tournât, séance du 12 décembre.

S6 HISTOIRE DES BELGES. [i79i]

plusieurs. Le jour même de son arrivée à Mons, il assista à la première séance du club qui s'y établit, et fut complimenté parle président qui lui présenta un bonnet rouge, comme gage des sentiments républicains de la société et comme Texpression de sa gratitude. Dumouriez répondit en applaudissant à Tinitiative que Mons venait de prendre par rétablissement du premier club belge : c Taccepte avec reconnaissance, ajoula-t-il, la couronne civique c que vous voulez bien me déférer ; offerte par des frères, par des « amis imperturbables des droits éternels du peuple, elle est d*un « prix inflni ; toutes les couronnes des despotes doivent s'abaisser « devant elle. »

Huit jours après, le général assista à une séance du club établi à Bruxelles dès le lendemain de Tarrivée des Français, et le journal de la société ^ raconte ainsi les circonstances de Tinstallation : c Le 15 novembre , un très grand nombre de citoyens , dont la « plupart rendus à leurs foyers par leur valeur à seconder les c armes victorieuses de leurs frères les Français, tout le noyau « de la société des amis de la liberté et de Tégalité établie ce jour c en cette ville, ont fait entre eux, aujourd'hui, à Thôtel du « citoyen Bonnard, un diner simple et frugal, dans lequel le feu c sacré de la liberté et de fégalilé a plus enflammé les cœurs que « le jus de Bacchus n'a échauffé les têtes... Nous ne sommes plus « dans ces temps d'ignorance, de fanatisme et de despotisme c nobiliaire et monacal, où le peuple abandonnait bonnement c l'exercice de sa souveraineté à ceux qui s'en emparaient, sous le < ridicule, le faux et le révoltant prétexte qu'ils étaient ses repré- « sentants-nés. Non, le règne de l'erreur, comme celui de tons « les genres d'esclavage, de tous les genres de despotisme, est € passé. La lumière de la liberté a lui sur les peuples, et elle les

1 La société de Bruxelles est la seule qui ait publié un compte rendu régulier de ses séances, sous le tilre de : Journal de la société des amis de la liberté et de l'égaUté, établie à Bmx^s. Cette collection complète comprend une première partie de 77 numéros ou 624 pages in-S", et une seconde partie de 28 numéros ou 294 pages. Pour les sociétés des autres provinces, il n'existe que des pièces détachées, discours, adresses, etc., publiées soit dans les Journaux, soit séparément.

[l792] CHAPITRE XV. gt

c a élevés à la hauteur de leurs droits, de ces droits sacrés et « imprescriptibles de la nature qui les fait tous des êtres égaux et c libres. Les Belges, à Taide d*unc nation éclairée, victorieuse et • amie, ont enfin recouvré ces droits saints, et le premier usage c quils en ont fait a été de se réunir en section indivise de la c souveraineté du peuple. »

La première séance se tint à la sortie du dtner simple et frugal dont il vient d*étre parlé, et le choix de rassemblée pour la présidence tomba sur un étranger, d^Espagnac. Le citoyen d*Espagnac, ci-devant abbé S s*était fait le fournisseur de Dumouriez dont il avait su gagner la confiance. Cétait un de ces traitants avides qui suivaient l'armée française, et s'enrichissaient des privations imposées aux soldats. Beau parleur, il ne tarda pas à devenir l'oracle du club de Bruxelles. Malheureusement il jouait un jeu périlleux qui le conduisit au tribunal révolutionnaire. Convaincu de friponnerie, le ci-devant abbé fut condamné et exécuté en même temps que Danton et Camille Desmoulins '. Tel était l'homme que le club de Bruxelles choisit pour son premier président. D'Espagnac répondit à cette marque de confiance par < un c discours très énergique, dans lequel il témoigna à l'assemblée c sa sensibilité fraternelle sur le choix qu'elle avait fait de lui

< pour la présider, sans doute parce qu'elle était prévenue c qu'étant abbé et noble en France, il avait su terrasser ces deux c préjugés de l'orgueil et du despotisme '. » Un autre Français, Goguet, commandant la place de Bruxelles, prit aussi la parole, et c son éloquence, rapide comme la foudre, fit pâlir l'intrigue et

< terrassa les agitateurs ^ » Une députation fut ensuite chargée d'inviter Dumouriez à honorer la société de sa présence; voici

> Lui-même nous apprend ce fait dans un discours qu'il prononça le% décembre aux Jacobins de Paris : c J'ai passé, dit-il, dix ans de ma vie à expliquer des • mystères que je n'entendais pas. »

* Le 5 avril 1794.

* Jowmal de la société de$ amis de la Uberté et de VégaUté, établie à Bruxelles, partiel, nM.

* Ibidem.

HISTOnfi inS BBL6BS.

[IW]

fuelqies éétmb «ir h séaiioe da t6 déoMibre à laquelle H assista^ c La présence do libérateur de la Belgique a ceulnplé de It veille le nombre des amis de la liberté et de régalilé« Quel est ceiui qui, cbérissant l'une et l'autre^ n'eût pas voulu être où était leur régénérateur? L'aristocrate seul, le vil esclave a pa s'^en éloigner; il a Men £irt, le spectacle de cette séance loi eM fait gagner le pourpre, le venin de son arisiocratie se fiH attacbé sur son épiderme , le boabeur des amis àe TégaHté eitt fait son tounnent... Le général Dumouriez entte; il prend place à la droite du citoyen président qui le harangue. Le citoyen général Dumouriez répond par un discours énergiquement fraternel sur la liberté et Tégalité, oè il prouve iqu'il n'existe qu'une seule vraie corporation, qui est l'univers entier composé d'bommes libres... Il a teminé ce discours, dont nous regrettons de ne pouvoir rendre ici touies les riches expressions de vérité et de sentiment qu'il contient, en iovitam ks Belges à se prémunir contre le présent fun^te et trompeur que Christine leur a fait en fuyant, de leur rendre leur antique coastituiion, qui est et s^a toujours le pacte d'un peuple esclave avec un despote. Ce disoMrs a élé souvent interrompu par les applaudissements les plus vifs et les mieux sentis, et couronné par le serment de mourir en défendant les principes qu'il contient : la liberté et l'égalité ou la mort... La société arrête par acclamation qu'elle accompagnera en corps le général Domoa* riez jusqu'en la salle de spectacle, où îl «st attendu pour la représentation de GuSkmne 7W *. »

Bruxelles, Liège et Mons donnèrent l'impulsion, et 4es soeiâés populaires s'établirent dans toutes les communes un peu considérables ', dans les villes mêmes telles qu'Anvers, Louvain et

< Journal de la Sociétides amis de la Uberté et de Vé^àUté, etc., f , t.

> Le même Journal (1,21) nous apprend que ce furent deux frèros de Bruxéll», envoyés t Louvain pawr y déintire le fanatitmè et kt ermàmite hypoêii^, ^ ëlablirent un club dans cette dernière ville, peu de Jours après réleetiou te représentants provisoires. Il a paru à Louvain en 1798, après le défiart des

HalÎMs, où ropittion arisiocratiqoe régnait presque sms partage. Les frères de Bruxelles aidèrent à la propagation du système, ea «Bfoyatti sttr les iîeut leurs adeptes les pids ferveots. La plupart iè ces soeiétés se mireni aussitôt en relation avec celle de Paris» et deaoandèreat Taffiliaiion \ Une députa tîoa du club de fifuxelles m présenta à la séance du 2 décembre^ D*Espagnac en était Tor»* teur : € Les «ociëtés de la Belgique, dit4l, nous ont chargés de t ipoos exprimer feurs vœux pour l'afllliation et la correspondance « • avec la société mère des Jacobins. Camaie vous^ dès leur ber'- « ceau, eltes ont eu à combattre des monstres qu'on appelle nobles t et prêtres; comme vous, elles se sont, dès leur premier àge^ c armées povr les terrasser, et nous venons jurer dans ie premier c sanctuaire de la liberté, que leur massue ne se reposera ^«6 « lorsqu'ils seront tous disparus. » L'affiliation fut accordée, après tte rq)olise du président conçue dans le même style.

On se ferait^ du reste, de ces sociétés populaires une idén inexacte^ si on les jugeait , à leur début , leUes qu'elles devinrent généralement par la suite. Elles Airent, dans le principe, fréquen* tées par des citoyens estimables, et il serait facile de citer, parmi ksdubéstes, des individus qui n'étaient rien moins que Jacobins dans ia éiauvàiee acception du mot. Maïs il se passa chez nous ce qni s'étaii passé en France : bientôt affinèrent, avec un petit nom** bre d'exagérés ^ bonne foi, beaocoap d'intrigants et d'bommes habitués à exploiter le désordre à leur profit. Ennemis du bruit •t du scandale^ ies honnêtes gens se retirèrent peu à peu, et les

Fonçais, une horrible brochure portant un gibet sur le frontispice, et intitulée : la potence âisfmlée, ou dialogue des principaux dubistes de Louvain, Voici un couplet <nit termine cetUs production d'antant phis infkmtt, que les malheureût eoDire lesquels on provoquait les fureurs de la populace étaient nominative^ ment désignés :

On va pendre ces brigands,

Ab ! qwt nous nMons rire i

Allons voir toHso0s drôles

Danser la carmagnole.

* En parcourant le Journal des âAats et de la eorreepondance des Jacobins de Hris, nous avons remarqué ratDllation demandée et obtenue, entre autres, par ltt«oéiélSiilieMoAi9, TMmfti, Bruges, L^uvate, Anvers, Tlamar, limant et St».

90 HISTOIRE DES BELGES. [l79l]

sociétés populaires tombèrent alors aux mains des artisans de troubles.

Durnouriez avait adressé à tous les généraux placés sous ses ordres copie de sa déclaration, avec injonction de la publier et de s'y conformer. Un de ces officiers, dont il se plaint avec amertume, ne craignit pas de désobéir. Dans une proclamation datée de Tournai (10 novembre) , Labourdonnaye s'écarta des instructions de son chef, en ordonnant le maintien provisoire des magistrats existants, et la perception des revenus publics au nom de la France, < jusqu'à ce qu'il y eût, disait-il, quelque arrangement « pris, à cet égard, entre les deux nations. » La dernière partie de cette proclamation était une porte ouverte à toutes les exactions; elle le fût devenue surtout avec le commissaire que Labourdonnaye traînait à sa suite, et que déjà il avait chargé de veiller à la saisie des biens des émigrés français en Belgique, à la levée des emprunts et à l'approvisionnement des troupes. Ce commissaire était un nommé Sta, procureur-syndic du district de Lille, digne précurseur des oiseaux de proie qui ne tardèrent pas à fondre sur nos provinces.

En publiant sa proclamation, Labourdonnaye décréta, pour Tournai et le Tournesis , un emprunt forcé d'un million de livres, à fournir en numéraire dans les trois jours, et qui devait être remboursé aux tefmes, clauses et conditions que fixerait la Convention : < La répartition, ajoutait-il, ne pourra en être faite que sur c les habitants possédant au delà de 45,000 florins de fonds. • Sta , son homme d'afiaires , fut chargé du recouvrement , et commença par notifier au chapitre de la cathédrale de Tournai, qu'il eût à lui payer, dans le jour, 370,000 livres, pour sa part dans l'emprunt forcé, et à lui échanger des assignats au pair pour une somme de 45,000 livres. Avec une troisième somme réclamée à un autre titre, c'étaient 415,000 livres que le chapitre devait fournir dans les vingt-quatre heures. Consternés de ces menaçantes réquisitions, les chanoines représentèrent au commissaire français l'énormité de la somme et l'impossibilité de la trouver dans un délai si court ; pour toute réponse , on les soumit à une

[l79S] CHAPITRE XV. 91

exécution militaire. An bout de trois jours, ils trouvèrent enfin le moyen de fournir, au nom des communautés religieuses de Tournai, une somme de 200,000 livres, que Sta reçut avec promesse d'eu rendre compte; on lui échangea en outre pour 13,000 livres d'assignats.

Dans rintervalle, les représentants de Tournai avaient été installés, et Sta leur écrivit, la veille même du jour où le chapitre fit son payement, que la part de la ville dans l'emprunt s'élevait à 750,000 livres; qu'il ne pouvait attendre plus longtemps; que 350,000 livres devaient lui être comptées le jour même, et le restant dans les trois jours. Justement indignée de ces procédés, l'assemblée décida de porter plainte à Dumouriez, et de cesser toute relation avec Sta jusqu'à ce qu'il eût exhibé ses pouvoirs, formalité qu'il refusait de remplir. Le commissaire s'en émut peu. Une partie seulement de l'emprunt forcé avait été fournie; pour faire verser le restant, il chargea un notaire d'aller, de sa part, demander 50,000 livres aux habitants les plus aisés de Tournai. Pour donner plus de poids aux menaces que contenait Vinvilation dont le notaire était porteur, il fit accompagner celui-ci d'un officier français. Quelques-uns des citoyens portés sur la liste cédèrent aux menaces de pillage, mais la plupart répondirent par un refus positif. L'assemblée, informée de ces extorsions, décréta, sur la motion d'un de ses membres les plus courageux et les plus capables \ des poursuites judiciaires dont nous ignorons le résultat, et que la rapidité des événements rendit sans doute infructueuses. Nous trouvons seulement que Sta réclama plus tard * une déclaration, pour démentir Taccusation d'avoir levé à Tournai des contributions à main armée, et que les représentants la lui refusèrent '.

Des faits semblables se passèrent en Flandre. Le commissaire s'était empressé d'y envoyer la proclamation de Labourdonnaye et

' Bonaventure.

* Le 6 décembre.

' Ces démêlés avec Sta occupent une grande étendue dans les procès-verbaux des représentants de Tournai du mois de novembre.

M HISTOfUE Dflft BBLGBS. [iw]

de nombrenses réquisiiiMS. La peiitd tilld d'Osttmde fat oMigée de payer ainsi 80,000 livrer , et pendant pliiBieafft \wts Gand et Brages se virent menacées d'exécution militaire, ponr avoir reftiâé, l'une de livrer 200,000 sacs de Mé, l'autre de payer «a emprunt forcé considérable. En même temps, Sta écrivait aux ma<gistrats d'Ypres d'enjoindre ii leurs administrés de déclarer les biens d'émigrés français dont ils seraient détenteurs, de dénoncer et d'arrêter ces émigrés eux-mêmes; il les prévenait que les lois de la république, qui punissaient de mort tout fauteur d'émigratiofi, seraient exécutées sans merci ; il demandait aussi un tableau des biens des corporations religieuses supprimées depuis le règne de Marie-Thérèse, et leur disait en terminant qu'en cas de refus, dâm 0U négKgencBy ils seraient regatdés comme inofficieux el ennemis de là France. C'était singulièrement pratiquer le respect de l'indé" pendance du peuple belge, si pompeusement annoncé par la Cotk* vention. Néanmoins les acres de ftaiemiU eC é^amitU^ du commissaire français n'auraient peut-être pas rencontré une longue résistance, car les administrations locales tton renouvelées encore se sentaient mal à l'aise, s'il ne se (til trouvé à Ypres un homme qui» fort des persécutions du gouvernement autrichien, fort aussi de Tamitié de Dumouriez et de la confiance de plusieurs membres de la Convention, s'opposa vigoureusement aux projets de Laboo^ donnaye et aux réquisitions dé son agent. Malou-RigUi c'est le nom de ce citoyen, fil répondre au commissaire français par on reAis; puis il écrivit à Dumouriez et ù quelques conventionnels de sa connaissance, leur exposant les foits et le vif mécontenteaMit qui devait en résulter. Informé de cette opposition, Sla éclata M menaces, et déclara qu'il allait faire marcher 500 chevaux et nO pièces de canon, pour enlever et transférer à la citadelle de Lille les magistrats dTpres avec leur conseil.

Un autre fait, moins grave, servira à mettre dans tout son jeif le brutal despotisme de ce misérable. Les administrateurs de la verge de Menin avaient reçu de lui l'ordre d'expédier sans retard à

1 sta les qualifie ainsi lui-mêaw ^ai une 4m ste réqafaHUens*

TwrMl 3(tt ciMiriAto povr Ic^ nervice de Varmée ^; ils lui repré^ tenterait rwpeelu^uBemeni que cette réquisîtion a*était nuUemeDt pri^riHui»^ 9m r6S90Qrçâs d'un diMnet peu étendu, et que les Invanx de ragficultureâouSrirsiieat beaucoup de cea corvées iwif(h aéas wi euUl«a4eurs. Sta eut Tiusoleace de répoudre : « Je reçois wire lettre, measieurs^ Vous u'avez pas fait atteatiou que les républicains u'ainaent point leachicanea* Vous n*avea point réflér chyqoMI était de votre devoir d'obéir à oaa réquisitioa» et que HMS êtes d^ respoDsaUea du préjudice que vous avez causé k la république en n'y déférant poiut... Votre lettre vous constitue réfmetaîres et malvdllants envers les Français, qui sent vos frères et vos voisins; envers les Français qui, sans aucune vua hostile contre les peuples de la Belgique, ne la traversent que pour cbasser la horde acélérate des satellites du tyran autri-» chien... En conséquence, je vous requiers itéraiivement de sati^ faire, au reçu de cette lettre, à ma réquisition, et je vous déclare qu'en cas de refus ou délai, vous serez traités en ennemis et comme fauteurs d'émigrés*.. J'attends, messieurs, endéans vingftp quatre heures, une réponse catégorique; sinon, vingt-<]uatre heures après, votre ville sera mise à contribution de la manièri^ la plus sévère \ »

La conduite de Lahourdounaye et de sou commissaire contrariait le plan de Dumouriez, qui désirait sincèrement émanciper la Belgique, non la piller *» et qui voulait se borner à prélever un smpruat sur les corporations religieuses. Au$ plaintes de Malou il répondit : c J'envoie au ministre Lebrun votre lettre et l'impu* « diûite dépérebe du prétendu commissaire Sta. Dites à va» ff uMigistraCs qu'ils s'en tiennent à ma proclamation, et qu'ils m « craignent ni les mennces féroces de ce commissaire, ni la colère

* Ces chariots restèrent inoccupés sur les glacis de Tournai jusqu'au moment où Sta les renvoya.

* Çe»l m^um Bta qoi eut on Jour rimperUnence de renvoyer mt reprdsentamt9^ de Tournai. 4qxU le style U est vrai n'était pas très châtié^ des yièow qu'ils lui avaient adtes^éeSp demandant qu'on lei lui traduisit en Françims.

* « Je ne serai, écrivait*il à Pache» ni riUila, ni le fléau de la Belgique. ■ CarretpimdaMee dut général Dwnowriez avec Paehe, miniitre de la guerre, page ttt.

94 HISTOIRE DES BELGES. [l792]

c do général Labourdonnaye. » < Nous n*avoQS pas, disait encore c Dumouriez dans une autre lettre au même, conquis la Belgique; c cette prétention est absolument contraire à nos principes. Nous c ne levons point de contributions. Comme nous avons besoin de c numéraire, nous empruntons de l'argent à votre clei^é, et par c là nous rendons service à votre patrie, en mettant en circula- € tion des trésors enfouis dont nous compterons avec vous. Voilà < la seule extraction de deniers que je me permette, et ce n*est c qu*à titre de prêt; ainsi cette manière de contribution établie c par Labourdonnaye et Sta va cesser ^ »

Labourdonnaye avait déjà provoqué le mécontentement de Dumouriez, en contrecarrant ses dispositions militaires, et il fat Tobjet d'une dénonciation sérieuse : Dumouriez écrivit au ministre d^opter entre eux deux (22 novembre), menaçant de sa démission si on ne rappelait pas Labourdonnaye. < Ce générai, disait-il

c à Pacbe,a agi en conquérant Ses agents menacent d'exécu-

c tion militaire les villes, comme les Prussiens le faisaient en « Champagne '. » La Convention et le pouvoir exécutif n^avaient pas encore adopté, comme règle de conduite, les principes qui prévalurent plus tard dans le décret du 15 décembre, et Pache répondit : < Je ne puis croire que le général d*une armée franc çaise ait pu donner de tels ordres, plus dignes d*un conquérant c que du chef d'une armée libératrice. Il sait trop qu'il n'a point c soumis le peuple chez lequel il est entré, mais qu'il l'a délivré c de l'oppression....'» Quoique déjà violemment attaqué, Dumouriez conservait l'influence que lui avaient value ses succès; Labourdonnaye fut obligé de désavouer ses propres actes, et rappelé bientôt après. Sta reçut des injonctions d'être plus circonspect à l'avenir, et Miranda, le successeur de Labourdonnaye, restreignit ses pouvoirs au séquestre des biens des émigrés français.

* Ces deux lettres de Dumouriez ont été publiées dans les procès-verbaux des députés des représentants de la West-FIandre. Les trois premiers numéros de cette collection sont, en grande partie, relatifs à ces démêlés avec Sta.

* Correspondance de Dvmouriez avec Pache, etc., p. 77.

* Ibid,, p. 66.

[vm] CHIPITRB X¥. 95

La partie des procès-verbaux des représentants de la West- Flandre, relative aux démêlés avec le commissaire Sta» renferme on document qui peut faire apprécier les intentions de la Gironde envers la Belgique. C'est une réponse de Gensonné à Malou, de Gensonné Tun des Girondins les plus influents» et qui partageait avec Brissot le dangereux honneur d'inspirer les décisions du comité diplomatique : < La majorité de la Convention, dit-il, se c réunira au principe de la souveraineté du peuple tel que Barc rère Ta développé ^ » Mous verrons incessamment cette assemblée donner, par son décret du 15 décembre^ un démenti ofiBciel anx assurances de Gensonné '.

* Barrère, à la séance du 1*' novembre, fit décréter le rappel des commissaires envoyés dans le département du Nord, et qui avaient manifesté l'intention de suivre en Belgique Tarmée de Dumouriez ; le but de la mesure était d'empêcber que la Convention ne fût accusée de vouloir influencer l'opinion publique par ses délégués.

* La lettre de Gensonné a été publiée dans les procès-verbaux des députés des représentants de la VITest-Flandre, mais elle Ta été sans indiquer Tauteur aotrement que par ces mots : Un déprUé à la Convention nationale. H. Malou» membre de notre cbambre des représentants, petit-fils de celui à qui elle était adressée, ayant bien voulu mettre l'original sous nos yeux, nous avons été en mesure de combler cette lacune.

CffAPITRE XVI

9k«mien em|piétsnientB8iirki8miTfnmatéLbel§o.-r-]Mi^ d^^ÇMbnt 1799.

— Bapport de Cambon. — Discussion da décret à la. Gonveatioiu — > Bàike mations du Haînaut, de Nunnr, LouTain, MaUnas, T^Mimai, BraxeUea, Tpres, Gand, en ûiyeur de la sonveraineté nationale. — ABsemblées primaires de Bruxelles. — Tnst^ conséquences du défaut de centre et du manque d'uiùté nationale.

Avec le décret du i5 décembre, s'ouvre dans rhistoire de l'iiiyasion de la Belgique par la Frauce, une phase nouvelle. Jusqu'alors les actes contraires aux principes si pompeusemeni établis, ont été des abus, des Taits punissables, dont la Convention et le conseil exécutif, son organe, ont ordonné la répression. Ces irrégularités formeront désormais la règle ; le système réprouvé va se placer sous Tégide même de la loi.

Le i5 décembre, Cambon se présenta à la tribune de la Convention, pour faire un rapport an nom des comités des Qnances, militaire et diplomatique réunis. Cambon, homme de probité, avait acquis la confiance de l'assemblée, et était devenu pour les finances ce qu'était Brissot pour la diplomatie. Frappé des énormes dépenses que causait l'entretien de l'armée, ne sachant comment empêcher les dilapidations, il crut qu'on remédierait an mal, en forçant la Belgique à contribuer aux frais de l'invasion plus eflBca-

[rm] CHAPITRE xyu sr

cernent qu'elle ne Favait fait jusqu'alors et à recevoir les assignats plas dépréciés de jour en jour*. Présenter la perspective séduisante des biens nationaux de la Belgique aux nombreux détenteurs de ceUe monnaie républicaine, c'était, semblait-il, un moyen d'en relever le crédit. Le plan de Cambon avait aussi une grande portée politique : on voulait désorganiser ce pays, pour le contraindre à se jeter de désespoir dans les bras de la France, et à solliciter lui-même cette réunion, qui était alors le rêve de presque tous les Conventionnels. Dumouriez va jusqu'à accuser Cambon et Pache d'avoir, dans ce but, laissé manquer les fournitures à Tarmée de la Belgique, c Ils espéraient, dit-il, que la disette absolue force- « rait le général à traiter la Belgique comme Custine traitait c les pays allemands; que cette conduite irriterait les Belges, c les porterait à quelque violence, qui mettrait la Convention « dans le cas de les traiter comme ennemis, de les réunir comme < pays conquis, et d'y exercer le système de spoliation qu'on y « a introduit depuis, sous une autre forme tout aussi atroce. ' » Pour atteindre le but qu'on se proposait, il fallait renoncer à la politique de désintéressement qui avait inspiré les proclamations de Dumouriez, éviter que la Belgique ne se constituât el oe prit goût à sa nationalité. Tels sont les motifs qui dictèrent le décret dont Cambon peut être envisagé comme l'auteur. Il est certain qu'il obtint Tappui des commissaires que la Convention avait envoyés à l'armée de la Belgique ', quoique vraisemblable-

1 Cambon le déclara positivement devant le tribunal révolutionnaire, lors du procès de Danton : < Le décret du 15 décembre était nécessaire; il préparait la < circDlation des assignats dans la Belgique. » Le rapport des commissaires de la Convention fournit un aveu plus formel encore sur la portée financière du décret . t Le salut de la république, disent-ils, est dans la Belgique. Ce n'est que « ( ar Tunion de ce riche pays à notre territoire, que nous pouvons rétablir nos • finances et continuer la guerre. • (P. %4€.) Nous dirons plus tard à quelle occasion fut rédigé ce rapport.

' Campagnes du général Dumouriez dans la Champagne et la Belgique y

* < Danton et Lacroix se vantaient d*être les auteurs de cette loi. ■ Ibid., t. H,

HlflT. DU WÏÏLQMMf T. 0. 7

96 HISTOIRS BUS BELGES. [i19t]

ment Danton et Lacroix aient eu pour se décider un motif moias puéril que celui que leur attriirae Dumouriez ^

Le rapport qui provoqua la discussion et le vote du décret méritent un examen attentif^. Quel est, se demande d*abord Cambon» l'objet de la guerre entreprise? L'anéantissement des privilèges. La Convention a décrété le principe : Guerre aux chàieaux^ paix aux chaumières^ mais elle a laissé, jusqu'à ce jour, ses généraux sans instructions sur le mode d'exécution. En Allemagne, Custine a prélevé des contributions; « Dumouriez, en entrant dans la Belgique, a annoncé de grands priucipes de philosophie, mais il s'est borné à faire des adresses aux peuples. II a jusqu'ici tout respecté : nobles, privilèges, corvées, féodalité, etc. Tout est encore sur pied ; tous les préjugés gouvernent encore ce pays, et le peuple n'y est rien, c'est-à-dire que nous lai avons bien promis de le rendre heureux, de le délivrer de ses oppresseurs, mais que nous nous sommes bornés à des paroles. Le peuple, asservi à l'aristocratie sacerdotale et nobiliaire, n'i pas eu la force, seul, de rompre ses fers, et nous n'avons rien fait pour l'aider à s'en dégager. » Sans doute, îl faut respecter l'indépendance et la souveraineté d'un peuple, mais non les usurpateurs, et tout ce qui existe en vertu de la tjTannie et du tlespotisme est usurpation. « Il faut donc que nous nous déclarions c pouvoir révolutionnaire, dans les pays où nous entrons. (On c applaudit.) Nous n'irons point diercber de comité particulier; c nous ne devons point nous couvrir du manteau des hommes; c nous n'avons pas besoin de ces petites ruses. Nous devons, au c contraire, environner nos actions de tout l'éclat de la raison et c de la toute-puissance nationale. Il serait inutile de déguiser c notre marche et nos principes. » Nous devons détruire tout.

* « Danton et Lacroix se vantaient d*avoir donné le projet du décret, pour se • venger de ce qu'en passant à Ath on leur avait refusé un logement. ■ Mémoim dégénérai Dwmwiez, vol, 1, p. IS.

* Le rapport de Cambon, la discussion à laquelle il donna lieu, et le décret qui en fut le résultat, se trouvent dans te Monitewr, tr S5i et 38S, des 17 et 18 décembre 179i.

[1792] CHAPTTBB IVI. 99

potir réédifier sur de nouvelles bases, c II faut que le système « populaire s'établisse, que toutes les autorités soient renouve- « lées, ou vous n*aurez que des ennemis à la tète des affaires, c Vous ne pouvez donner la liberté à un pays, vous ne pouvez y ^ rester en sûreté, si les anciens magistrats conservent leurs pouc voirs; il faut absolument que les sans-culottes participent à Fad- • ministration. {De nombretix applaudissements s'élèvent dans c tassemblée et dans les tribunes). » En Belgique, les privilégiés encore aujourd'hui sont tout; le peuple, rien, c Vous avez vu f les représentants de ce peuple venir à votre barre; timides et € faibles, ils n'ont pas osé vous avouer leurs principes; ilsétaficfnt « tremblants; ils vous ont dit : Nous abandonnerez-vous? Vos « armées nous quitteront-elles, avant que notre liberté soit assu- € rée? Nous iivrerez-vous à la merci de nos tyrans? Nous ne c sommes pas assez forts. Accordez-nous votre protection, vos c forces... Non, citoyens, vous ne les abandonnerez pas; vous c étoufferez le germe de leurs divisions et des malheurs qui les c menacent. »

Cambon est ici d'une insigne mauvaise foi. Il connaissait la proclamation de Dumouriez; il savait que partout le peuple avait été convoqué pour se choisir de nouveaux administrateurs, et que ces administrateurs s'étaient généralement empressés de décréter l'abolition des droits féodaux, des exemptions, des impôts qui pesaient sur la classe pauvre. Les députés belges n'avaient pas tenu le langage qu'on leur prétait : ils avaient demandé ce que le parti vonckiste ne cessait de réclamer depuis l'ouverture des hostilités : une déclaration solennelle que la France ne ferait jamais sa paix avec l'Autriche, sans stipuler l'indépendance de leur patrie. Et cette déclaration n'était pas demandée comme garantie contre le parti aristocratique, mais pour rassurer la foule des indécis, qui craignaient que la Convention ne sacrifiât notre pays au désir de donner la paix à la France.

Les comités réunis, ajoutait Cambon, ont cru qu'il convenait, après avoir proclamé la destruction des autorités existantes, de réunir le peuple en assemblées primaires, de lui faire nommer

100 HISTOIRE DES BELGES. [i79t]

des administrateurs et des juges provisoires, et c de prendre pour « gage des frais de la guerre les biens de nos ennemis ; il faut « donc mettre sous la sauvegarde de la nation les biens, meubles

< et immeubles, appartenant au fisc, aux princes, à leurs fau-

< teurs, adhérents, participes, à leurs satellites volontaires, aux « communautés laïques et régulières, à tous les complices de la c tyrannie. (On applaudit.) » Pour administrer ces biens, on ne choisira pas des administrateurs particuliers, mais on laissera ce soin aux élus du. peuple. Il faut veiller aussi à n*admettre dans les assemblées primaires, comme électeurs ou éligibles, que ceux qui auront prêté serment à la liberté et à Tégalité, et renoncé aux privilégeft dont ils jouissaient, c Ces précautions prises, vos comités « ont pensé qu il ne fallait pas encore abandonner un peuple, peu « accoutumé à la liberté, absolument à lui-même; qu'il fallait

< Taider de nos conseils, fraterniser avec lui ; en conséquence, c que, dès que les administrations provisoires seraient nommées,

< la Convention devait leur envoyer des commissaires tirés de son

< sein, pour entretenir avec elles des rapports de fraternité. Cette

< mesure n'est pas même suffisante. Les représentants du peuple

< sont inviolables. Ils ne doivent jamais exécuter. Il faudra donc « nommer aussi des exécuteurs. » Ceux-ci devront être envoyés par le conseil exécutif, et chargés d'assurer la défense du pays ainsi que l'approvisionnement des armées. Pour obvier aux inconvénients résultant de la suppression des impôts, à l'absence momentanée de revenus pour les peuples affranchis, la France devra mettre à leur disposition ses trésors, c'est à dire ses biens nationaux réalisés en assignats. < Conséquemment , en entrant » dans un pays, en supprimant ses contributions, et lui offrant une « partie de nos trésors pour l'aider k reconquérir sa liberté, nous « lui offrirons notre monnaie révolutionnaire. {On applaudit.) « Cette monnaie deviendra la sienne; nous n aurons pas besoin « alors d'acheter à grands frais du numéraire, pour trouver daus

< le pays même des habillements et des vivres; un même intérêt « réunira les deux peuples pour combattre la tyrannie. Dès lors c nous augmenterons notre propre puissance, puisque nous

[l7d2] CHAPITRE XVI. ICI

c aurons un moyen d*éconleinent pour diminaer la niasse des «assignais circulant en France, et que Fhypolhèque que Tournic ront les biens mis sous la sauvegarde de la république augmen- « tera le crédit de ces mêmes assignats. » S'il est. besoin de contributions extraordinaires, les commissaires de la Convention, (l^accord avec les administrateurs, en établiront sur les riches. Ces principes ne souffrent pas de transaction. Parmi les peuples chez lesquels la France porte ses armes, ceux qui voudront conserver les classes privilégiées, doivent être traités en ennemis; quant aux autres, annoncez-leur que jamais vous ne traiterez avec leurs tyrans, et que dès qu'ils auront organisé une forme de gouvernement libre et populaire, les pouvoirs de l'administration provisoire et des commissaires de la Convention viendront à cesser.

Un projet de décret, conforme à ces idées, était soumis à la Convention au nom des trois comités. La discussion n'en fut pas longue; le procès de Louis XVI était à la veille de commencer; tout ce qui ne se rattachait pas à cette grave question n'excilait qu'un médiocre intérêt, et la Belgique ne pouvait espérer que, pour elle, les préoccupations des partis cessassent. Quelques voix réclamèrent en vain l'ajournement; la plupart des articles furent adoptés sans réclamation. Un seul, l'art. 3, souleva une discussion assez vive ; il portait que nul ne serait éligible ou même admis à voter, sans avoir au préalable prêté serment de fidélité k la liberté et à l'égalité, et renoncé à tous privilèges. Buzot proposa d'exclure formellement des administrations nouvelles, tous ceux qui auraient occupé des places dans les administrations anciennes, ainsi que les nobles et généralement tous les privilégiés. Fonfrède enchérit sur la proposition de Buzot, et demanda d'exclure également le^ banquiers, les hommes à argent, qui sont tous ennemis de la liberté, montrant en cela qu'il ignorait complètement la position des partis en Belgique, puisque l'opinion démocratique comptait de nombreux partisans dans le commerce.

Les Montagnards repoussèrent vivement le système des deux orateurs girondins : Vous voulez rendre la Un illusoire en allant trop loin^ leur cria Merlin. Ce sont les nobles ^uî ont fait la rwo-

fOJfc HISTOIRE DES BELGES. [l792]

lution des Belges, ajouU Camille DesmouliDs, et vous vwdriez ks exclure! Bazire surtout se récria contre la proposition de Buzot. Je soutiens, dit-il, qu'elle n*est ni politique, ni conforme aux principes. Son eiïet serait : i"" d*aigrir les esprits; ^ de priver le peuple de beaucoup d'hommes qui, quoique employés daus Tancienue administration, peuvent être très patriotes, et dont les lumières seraient utiles dans les administrations nouvelles. Ce qui vaudra mieux qu'un décret, c'est Texemple de notre révolution; le peuple belge en connaît la déplorable bistoire; il sait comment nous avons été trompés par le patriotisme de nos ci-devant nobles; vous n'avez donc pas de raison pour violer, dans cette circonstance, la souveraineté du peuple et la liberté de ses choix ; vous vous exposeriez, au contraire, à aliéner de vous des hommes peut-être bien intentionnés* » < Il faut, répondit Buzot, mettre le peuple en garde contre ceux qui pourraient le tromper par la fausse apparence d*un patriotisme qu'on n'acquiert pas en vingt-quatre heures Ce n*est pas en laissant

dans la main de l'homme malade l'arme avec laquelle il peut se détruire, que vous le guérirez. Il faut lui arracher cette arme meurtrière. (On applaudit.) Avant d'abandonner un peuple à lui-même, dirigez ses premiers pas, Taites-lui goûter les douceurs d'un régime populaire ; ne le laissez pas à la merci de ses

anciens oppresseurs »

Le lendemain, aux Jacobins, Camille Desmoulins développa les motifs de son opposition à l'amendement de Buzot. < La Convenc tion a eu, dit-il, la séance la plus orageuse qui ait existé depuis c la révolution. La perfidie des Barnave, des Duport et des

< Dandré était sottise toute pure auprès de la tactique des bris-

< sotins. Vous allez voir le piège que uous a tendu Buzot. Il

< demanda hier que l'on ôtàt aux nobles, aux prêtres et aux pri- « vilégiés de la Belgique, la faculté d'entrer dans les assemblées

< primaires. En vain je voulus rappeler l'assemblée aux prin- « cipes; je lui représentai en vain que c'était créer une classe conc sidérable de mécontents, que c'était allumer dans la Belgique c le flambeau de la guerre civile. Je proposais uae mesure bien

[l79»] CBàPITftE XVL Iffil

simple : c'était d'exiger le senneat de la part des prêtres, des nobles et des privitégiés; car s'ils eussent, par sentiment de religion, respecté leur serment, alors la Belgique eût trouvé en eux de nouveaux défenseurs. Si, au contraire, violant leur serment, ils eussent trahi les intérêts du peuple, on les eût reconnus pour des traîtres, et ils eussent éprouvé le même sort que les prêtres Trançais. Mais on n'a eu aucun égard à mes observa* tioDs philosophiques, on a rendu par le décret d'hier les prêtres de la Belgique ennemis nécessaires de la liberté, car dans le décret de Cambon il y a de quoi bouleverser l'Europe ^ » Le décret du 15 décembre n'était qu'un acheminement à la réunion de la Belgique à la France ^, à cette réunion que voulaient alors tous les partis dans la Convention. Montagnards et Girondins étaient d'accord à cet égard , et ne différaient que sur les moyens à employer pour atteindre le but. Les uns, hommes aux violents expédients pour la plupart, eussent voulu, dans leur impatience, brusquer la catastrophe; les autres, la préparer insensiblement. Il ne Tant donc pas attacher à Topposition toute personnelle de Desmoulins et de ses amis, une signification qu'elle ne comporte pas. On peut néanmoins trouver étrange le système soutenu par la Gironde; c'est elle qui cherche à dépasser ses adversaires dans remploi des mesures exceptionnelles, qui trouve qu'ils ne vont pas assez loin! Peut-être son but fut-il, en excluant les privilégiés, d'empêcher les troubles qui éclatèrent au sein de plusieurs assemblées primaires, et dont profitèrent les anarchistes. Brissot le fait entendre dans ce passage d'un discours prononcé en une autre occ^ision : < Le peuple belge fait et fera seul sa Constic tution; maîs pour l'amener à ce point, il faut bien lier les < mains des malveillants, des émissaires autrichiens, qui vou-

> Jowrnal des d^ats et de ta correipondance des Jacobins de Paris, séance du 16 décembre.

* C'était un fait tellement notoire que, dans le procès d'Hébert, le président da tribunal révolutionnaire flt à un des accusés, cette question : « Proly, ave;^ c wm$ blàrné le décret dv 15 décembre I79î> qui prononçait la réunion de la Belgique « à la France? ».

C04 HISTOntB DBS BELiGBS. \pOk]

< draient exciter des séditions, et voilà la cause de quelques actes « d'autorité nécessaires, voilà le fondement de ce pouvoir réxrfu* « tionnaire qui n*est qu'un pouvoir protecteur de la liberté poli- « tique à son berceau, gui cesse dès qu*elk est établie ^ »

Quoi qu'il en soit, le système de Buzot prévalut, et le projet de Cambon fut adopté avec la correction proposée. Par l'article 1^, il était enjoint aux généraux flrançais c de déclarer au peuple qu'ils c lui apportaient paix, secours, fraternité, liberté et égalité, » et de proclamer sur-le-champ c l'abolition des impôts ou des contric butions existantes, de la dime, des droits féodaux fixes ou c casuels, de la servitude réelle ou personnelle, des droits de c chasse exclusifs, de la noblesse, et généralement de tous les € privilèges. »

c Ils proclameront aussi, portait l'article % la souveraineté du c peuple et la suppression de toutes les autorités existantes; ils c convoqueront de suite le peuple en assemblées primaires ou c communales, pour créer et organiser une administration provic soire. »

Tous les anciens fonctionnaires, tous les nobles, tous les membres de corporations privilégiées, étaient par l'article 3 privés do droit d'éligibilité, mais pour la première fois seulement.

L'art. 4 chargeait les généraux de mettre c sous la sauvegarde c et protection de la république française tous les biens, meubles « et immeubles, appartenant au lise, au prince, à ses fauteurs, c adhérants et satellites volontaires, aux établissements publies, € aux corps et communautés laïques et religieux. »

D'après l'article 5, la surveillance et la régie de ces biens, et généralement l'exercice du pouvoir public, étaient assurés à Tadnistration provisoire que le peuple allait nommer; le droit lui était aussi reconnu c d'établir des contributions, pourvu toutefois c qu'elles ne fussent pas supportées par la partie indigente et c laborieuse du peuple. »

« Rapport fait le li Janvier 1798 à la GonvenUon, sur les disposiUoBS du (ouvemement britannique. Momtewr, n« 15, du 15 janvier 1793.

[l79f] CHAPITRB XYI. i06

Les deux articles suivants élaieut ainsi conçus :

Art. 6. c Dès que l'administralion provisoire sera organisée, la

« Convention nationale nommera des commissaires pris dans son

« sein, pour aller fraterniser avec elle. » Art. 7. € Le conseil exécutif nommera aussi des commissaires

« nationanx qui se rendront de suite sur les lieux, pour se con-

« certer avec l'administration provisoire nommée par le peuple,

< sur les mesures à prendre pour la défense commune, et sur les « moyens à employer pour se procurer les habillements, les sub- « sistances nécessaires aux armées de la république, et pour

< acquitter les dépenses qu'elles ont faites et feront pendant leur i séjour sur leur territoire. »

L'article 8 enjoignait aux commissaires du pouvoir exé** cutif de rendre, tous les quinze jours, compte de leurs opérations, et l'article 9 portait : c L'administration provisoire

< nommée par le peuple, et les fonctions des commissaires

< nationaux, cesseront aussitôt que les habitants, après avoir « déclaré la souveraineté du peuple, la liberté et Findépen-

< dance, auront organisé une forme de gouvernement libre et « populaire. »

On a peine k comprendre que la Convention, après avoir adopté ces exorbitantes dispositions, ait osé, dans le préambule du décret, alléguer comme motif déterminant, son désir de rester fidèle au principe de la souveraineté des peuples.

Le décret ne fut pas longtemps sans éprouver une grave modification. Précisément au moment où on le votait, des députés du Hainaol * arrivaient à Paris, chargés de porter à la Convention le tribut de la reconnaissance du peuple de leur province * ; leurs com« mettants avaient jugé insuffisantes les assurances de gratitude exprimées déjà en leur nom, et décrété l'envoi d'une députation spéciale, qui se présenta une première fois à la Convention le SI décembre. Après la lecture de l'adresse, un des députés pré-

' Ch. Ddabarre et B. MouHes.

* Ce sont les termes mêmes de leur commissioii.

106 HISTOIRE DBS BBLGES. [l79S]

senta spontanément quelques observations sur le décret adopté peu de jours auparavant; il s*éleva surtout contra Tarticle 3, affirmant que si l'exclusion prononcée était maintenue, la moitié de la nation y serait comprise, et quil deviendrait impossible d'organiser un gouvernement ^

Nous verrons incessamment les réclamations de ce genre échouer sur les points principaux. Alors cependant elles obtinrent un premier succès, qui pouvait en faire espérer d'autres : sur les observations du député belge, Coutbon prit la parole pour combattre de nouveau les motifs allégués par Buzot à l'appui de sa proposition convertie en disposition législative, et réclama la suppression de l'article 3 comme attentatoire à la souveraineté des peuples. < Hàtez-vous de rapporter ce décret liberticide ; dites aux « peuples belgiques, dites-leur avec franchise que vous les invic tez à ne pas choisir de représentants nobles ou prêtres, mais c ne leur en faites pas une loi ; ce doit être l'objet d'une proclamac tion ou d'une adresse. » < Sur cette partie du décret, qui blesse « la souveraineté des peuples, dit aussi Jean-Bon-SainC-Ândré, il c ne peut y avoir deux opinions différentes dans l'assemblée; car « il serait absurde de dire aux peuples : Nous n'avons porté chez c vous nos armes que pour vous rendre la liberté, mais vous ferez

< cependant tout ce que nous voudrons. Une adresse et une pro- « clamation me paraissent aussi, dans cette circonstance, une

< espèce d'ordre. Je demande le rapport pur et simple de l'arc ticle. »

Celte fois le Moniteur ne met en scène aucun député girondin ^, et ce fut encore sur la proposition d'un montagnard, Rouyer, que la Convention décréta, le rétablissement de l'article tel qu'il avait été proposé primitivement par Cambon. C'était une nouvelle preuve de la précipitation irréfléchie avec laquelle les

* Nous n*avoiis pas trouvé le développement de ce moyen dans le compte rendu du Monitew, mais dans celui d*un autre journal, la Boussole du jour.

* Louvet, cependant, dans un discours qu'il prononça à la séance du 8 Janvier, nous apprend qu'il avait été contraire an rapport de Tari. 3. n* 10. du 10 Janvier 1793.

[nn] CBàPinE xvu 107

législateurs français ne procédaient que trop souvent. L'article 3 fat donc rapporté et remplacé par le suivant : c Nul ne pourra

• être admis à voter dans les assemblées primaires et communales, « et ne pourra être nommé administrateur ou juge provisoire,

• sans avoir prêté le serment k la liberté et* à Tégalité, et sans

• avoir renoncé par écrit aux privilèges et prérogatives dont

• Tabolition est prononcée par le décret du 15, et dont il pour* c rait avoir joui. » Le décret ainsi modiGé fut envoyé à Dumouriez, avec une adresse où la Convention'engageait le peuple belge à nommer immédiatement ses administrateurs provisoires.

A la nouvelle du décret, un cri général d*indignation se fit entendre dans la Belgique. Deux corps administratifs seulement, les administrateurs de Mons el les représentants de Charleroi, firent acte d^adbésion : c Citoyens législateurs, disaient les premiers, la « nation française n'avait vaincu à Jemmapes que les despotes c réunis; il lui restait à détruire le fanatisme et Taristocralie qui,

• depuis tant de siècles, asservissaient le peuple du Hainautbelc gique. Le salutaire et bienfaisant décret du 15 décembre a c opéré celte victoire; hàtez-vous de combler nos vœux et nos t espérances, en détruisant pour jamais tout ce qui peut mettre

• entre nous la moindre barrière ^ » Les représentsiuts de Charleroy s'exprimaient en termes à peu près semblables, et il suffit de se rappeler Tesprit qui présida à Torganisation de ces deux assemblées, pour ne pas être surpris de ce langage.

Une province, celte de Liège, ne partagea point le sentiment de réprobation que le décret souleva en Belgique; là dominaient sans partage l'opinion démocratique ' et une vive sympathie pour

> Moniteur, n* 80, du 80 janvier 1793.

* En parcourant Liège, Tétranger est frappé du soin minuUeux apporté à la destruction, dans les monuments publics, de tout ce qui rappelait un système proscrit. Ces mutilations furent effectuées par les membres des sociétés populaires, ou à leur sollicitation. Nous avons trouvé, aux archives, une pétition pour faire disparaître toutes les armoiries, enseignes et autr^ emblèmes du despotisme qui blessent les yeux de tout républicain, et notamment « les trois bornes au « dessus des escaliers de Saint-Pierre, signe abominable de souveraineté cano- « nicale, qui entrave la liberté d*y passer avec des chevaux, » les enseignes où

168 HISTOIRE DES BELGES. [i792]

la France et ses institutions, sympathie si hantemeut exprimée à Tépoque où Tut discutée la question de la réunion des deux pays. Occupé du soin de préparer la convocation des assemblées primaires qui devaient choisir les membres de l'administration générale, le conseil municipal semble avoir prêté peu d'attention aux dispositions du décret, et la publication ne souffrit pas de difficulté, quoique plusieurs citoyens notables eussent maniresté de prime abord l'intention de suivre l'exemple donné par les autres provinces '. Ajoutons que l'exécution de la loi, sans avoir été exempte de graves abus, ne fut pas, à Liège, signalée par les scènes de violence et de despotisme* que l'on vit partout ailleurs; transportés au milieu d*une population favorable aux idées qu'ils avaient mission de faire triompher, au résultat qu'ils voulaient obtenir, les agents de la France n'éprouvèrent pas le sentiment d^irritation que provoqua la résistance avec laquelle ils eurent à lutter dans le reste de la Belgique.

La première réclamation contre le décret partit des représentants du Hainaut. Déjà leurs députés, quoique sans mission à cet égard, avaient présenté à la Convention des observations qui engagèrent à modifier l'article 3 (31 décembre). Peu de jours après (â3 décembre), ils reparurent à la barre pour déposer l'adresse votée par leur assemblée dans la séance du 21. c Représentants c de la nation française, nous le disons avec orgueil, avec conc fiance, le peuple belgique est mûr à la liberté... Cependant une « nation libre, une nation qui a consacré en Europe les principes c sacrés de la liberté, qui professe qu'elle la respectera, qu'elle la « protégera, qu'elle la propagera chez tous les peuples, en enlèc verait aux Belges, en ce moment, l'exercice précieux; elle c l'usurperait, ou plutôt elle le déléguerait par le droit de conquête c à quelques individus, car comment appeler autrement ce pouc voir révolutionnaire étranger qu'elle nous annonce? Il sera à

se trouvent des couronnes, « signes démonstratifs de l'ancienne amtocntù rùffole, » les armes du prince, au dessus de la porte d*Avroy, etc. > /. N. Basienge, de Ùége, à PvMicola Chauuard, p. 19.

[ïin] CHAPITRE XYI. 100

c nos yeux, il sera aux yeux de TEurope entière, le pouvoir de

< la force... Généreux Français, nation fière et juste, rappelez

< votre décret du 15 décembre, où vous nous parlez en vain- I queurs, en maîtres, en souverains, lorsque de vous-mêmes vous f décrétez la cessation des impôts et de nos revenus publics; que

< vous mettez sous votre main et que vous ordonnez la régie de « nos biens nationaux; que vous prononcez, aulremenl que par « notre organe, Textinction de nos agrégations ou corporations « politiques ; que vous prescrivez même la confiscation des proc priétés particulières, ce que nos anciens despotes n'osaient pas

< faire, lorsqu'ils nous déclaraient rebelles, et qu'ils nous trai-

< laient en rebelles ^ » Le président ' répondit à cette adresse par un discours à peu près inintelligible '.

Les représentants de Namur marchèrent sur les traces de ceux du Hainaut et votèrent aussi (27 décembre), à la majorité de 307 voix contre 2, une réclamation à la Convention : c La calom- « nie seule, disaient-ils, peut avoir arraché aux oracles de la loi, c aux protecteurs des opprimés, aux restaurateurs des droits de « rhomme, ce décret terrible pour nous... Vos généraux, en c entrant dans chacune des provinces belgiques, ont rendu homf mage à cet enthousiasme des âmes belges; partout ils ont vu, t ils ont reconnu, ils ont applaudi Tivresse de la joie répandue f sur tous les fronts; partout un peuple nombreux s'offrait sur c leur passage, les comblait de félicitations, et ne cessait de c témoigner tour à tour sa reconnaissance à ses libérateurs, et c son attachement à la liberté et k l'égalité. Ces vœux pour la t liberté et l'égalité s'étaient déjà annoncés d'une manière non € équivoque dans le temps même où, gémissant encore sous le

< fer du despotisme, nous osions k peine lever les yeux vers le

> Pro€é$'f>erbaux des repré$entanti du peuple souverain de Hainaut, n* 81, du il décembre 1792.

> Fermont.

s C'est peut-être le fait du Journaliste, car la négligence avec laqueUe 1^ Moniteur de cette époque rend compte des discussions législatives, est incroyable.

10 HISTOIRE DÉS BELGES. [il»]

soleil qui avait fait éclore chez nous ces deux dons inappréciables. Tel est ce peuple, tels sont ses sentiments intiiï^es, et c'est celle nation que Ton ose traduire, à la face de TEurope, dans le sanctuaire d*oii émanent les oracles de la liberté et de Fégalité, comme susceptible de sacrifier au despotisme le bien qui faisait depuis si longtemps le seul objet de ses brûlants désirs!... Ce n'est pas, législateurs, que votre décret ne contienne des voes sublimes, émanées de votre sagesse : nous sentons la haotear des principes que vous y consacrez, mais après tout il esti/r/onctif; nous ne pourrons jamais vous dire : Ge sont nos vues, ce sont nos principes; vous nous < priveriez de la jouissance do caractère le plus sacré de la souveraineté et de la liberté, celai de n'obéir qu'à elle-même, celai de ne suivre que sa propre impulsion et de se devoir sa félicité et sa gloire. Vous fûtes, vous êtes jaloux de la vôtre, laissez^nous donc cbérir aussi le bienfait que nous vous devons '... »

Cet enthousiasme pour le système français est empreint d'exagération; certaines expressions sont même ironiques; mais il n'y •avait rien d'inexact dans la description de l'accueil fraternel fait, à leur arrivée, aux soldats de la république, de la part de tous les Belges sans distinction de partis. A cet égard, les renseignements transmis par les Française eux-mêmes sont unanimes ^.

Le décret était surtout dirigé contre les villes, telles qu'Anvers, Louvain et Malines, oJi l'opinion aristocratique avait présidé sans partage à la formation des corps représentatifs; aussi y fot-il vivement attaqué.

c Nous nous abstiendrons, disaient lès représentants d^Anvers, c de l'examen des différents articles qui forment ce décret ; nous

* Procès-verhattx des séances des représentatUs p'ovisoires dupeupUsowoerain é» pays de Namwr, n* 25, du BO décembre 179i.

* Le Joumai des di^ats et de la correspandanee des Jacobins de Paris renferme deux lettres, dont i\ fui donné lecture à la société; la première se termhiait par ces mots : « Nos armées sont regardées comme le» libératrices des peuples. > Bans la seconde on lisait : f Les' Français qui occupent les villes de la Wesl- • Flandre, de la Flandre et du Brabant, ne sont pas regardés comme des étran- < gers : on les traite comme des frères. 9

[iH»] eBAPirntE xyi. m

DOQS contenterons d'observer que, fût-il parsemé de bienraits, il n'en serait pas moins attentatoire à la souveraineté du peuple belgique... Cette souveraineté est une, indivisible, elle ne peut être morcelée ; c'est des représentants de la nation seuls que peuvent émaner les décrets qui la concernent, et tout pouvoir étranger qui chercherait à empiéter sur un droit aussi sacré, ne serait pas un pouvoir révolutionnaire, mais un pouvoir tyrannique ^ »

c Vous avez publiquement avoué, disaient les représentants de Louvain, que nous tenons notre souf>eraineté de la nature y que nous ne pouvons la tenir de vous : de quel droit donc pourriezvous vouloir nous priver aujourd'hui de ce que la nature, et la nature seule, nous a donné? Vous connaissez mieux que nous la maxime incontestable, que toute souveraineté est une, indi* visible: de quel droit donc pourriez-vous vouloir entraver et morceler la nôtre, en vous en réservant l'exercice pour un temps indéterminé ^... »

« Quoique vos inférieurs en force, disaient aussi les représentants de Malines, nous sommes libres et vos égaux en droit. C'est à vos armées victorieuses que nous sommes redevables de ce bienfait : nous croyons donc que la reconnaissance et les engagements qui lient vos intérêts aux nôtres, nous font une loi de vous parler, non pas avec ce ton timide qu'opposait autrefois la raison sans force à la force sans raison, mais avec ht iranchise et l'énergie qu'inspirent l'amour de la liberté et l'horreur du despotisme... Nous n'avons pu nous persuader que le décret dont il s'agit pût émaner de vous, parce que nous l'eâvisageoDs comme injuste, oppressif et destructeur; nous vous présentons ces motifs, pour vous engager à le révoquer. Nos droits sont clairs, l'équité de nos réclamations évidente, et nos

* Ùag-reffisUr w/n de provisoire representanten van het ory ende souMreyn volk «an Antwerpen, p. 1M.

* L'adresse des représentants de Louvain a été imprimée en une feoiHe in-4*, 8008 le titre de : Adresse des représentanu protrisoires du peuple Ubre de la mile de Umain à 9a Coiitimlfim iuuionéiU de ftamoe.

itt HISTOIRE DES BELfiES. [vm]

c titres incontestables; c'est ce qui noas convainc que vous y défé- € rerez, et qu'étant nos supérieurs en force, vous ne nous céderez c point, aux yeux de l'Europe entière, le glorieux avantage d'être c vos supérieurs en raison ^.. »

Les représentants de Tournai jugèrent inutile de réclamer contre le décret; le meilleur moyen d'en paralyser leffel leur parut être la réunion du peuple en assemblées primaires, pour se donner une forme définitive de gouvernement. Plus tard, oous rapporterons les circonstances de cette convocation. Pour le momem, il nous suffira de dire que l'autorité militaire s'opposa à la mesure, par le motif que le décret déléguait, pour la première fois, aux généraux, la convocation des assemblées primaires.

Les seules pièces que fournisse à ce sujet la collection des actes xle l'assemblée du Tournaisis, sont une circulaire pour l'exécutioa du décret, et la copie d'une procuration donnée aux deux députés de Bruxelles; on y trouve la recommandation d'insister sur le motif suivant : c Faites valoir à la nation française, que l'exécution de ce décret lui serait nuisible et à nous, parce qu'elle ouvrirait un vaste cbamp à nos ennemis communs et aux ennemis de notre liberté et de notre indépendance, pour multiplier et déployer contre nous mille moyens puisés dans les dispositions de ce décret, et qu'il nous serait d'autant plus difficile de déjouer les tentatives de ces ennemis, qu'ils prendraient pour prétexte de leurs démarches, de nous délivrer de l'assujettissement dans lequel nous nous trouverions par l'exécution de ce décret *. »

Quoique composée d'éléments plus avancés, l'assemblée de Bruxelles accueillit le décret avec la même défaveur. Elle chargea d'abord un de ses membres de rédiger un mémoire; puis elle réso-

> Gomme Tadresse des représentants de LouTain, ceHe des représentants de Matines a été imprimée à part, sous le titre de : Extrait des résotutiom dt$ représeiUants promoires d^peupk souverain de Matines, in-folio. Les représentants de Matines, comme ceux de Louvain, n'envoyèrent d'adresse à la Convention qu'en Janvier, lorsqu*on se présenta pour exécuter le décret.

• Reeueû éCordonnances, proclamations, etc., pour le Toumaisis, p. 15.

[tm] CBAHTRBXfl. tlB

lit d'inviter les représentants des autres provinees à envoyer des députés k Bruxelles, pour conférer à ce sujet. Les représenlants de Leuvain se rendirent à Tin vi talion, et nommèrent deux députés; ceux d*Ânvers déclarèrent qu'ils ne regardaient pas rassemblée de la capitale comme légalement composée, et refusèrent môme de correspondre avec elle. Les représentants de Malines et de Namur, parmi lesquels l'opinion aristocratique comptait aussi de nombreux partisans, mais qui n'étaient pas animés de Texallation politique et religieuse de leurs collègues d'Anvers, se contentèrent d'entrer en corres|K>ndance et de transmettre copie de toutes les décisions prises sur le décret. Tournai et le Tournaisis suivirent l'exemple de Louvain, en envoyant trois députés. Le Hainaut eAt fait de même; mais, à l'époque où l'on délibérait dans les autres provinces, ses députés, qui se trouvaient pour un autre motif à Paris, réclamaient à la barre de la Convention. L'invitation partie de Bruxelles eût aussi trouvé de l'écbo en Flandre, si l'organisation administrative n'y eût été compliquée de façon fa rendre impossible une piMMnpte décision ; les réclamations des assemblées de Gand et d'Ypres arrivèrent après celles des autres provinces. En définitive, la mesure patriotique des représentants de la capitale, leur tentative pour imprimer de la force et de l'unité aux plaintes du pays, aboutit à un inutile échange de pièces destinées à aller mourir sans honneur dans les comités de la Convention.

Il ne leur restait plus qu'à faire ce que faisaient leurs collègues des autres villes, et l'assemblée adopta une adresse dont ell^ chargea deux de ses membres qu'elle envoya fa Paris ^ Voici quelques extraits de cette pièce, la plus remarquable qui ait été publiée à cette occasion : « Législateur; de la France, nous sommes des c républicains belges, et c'est fa des républicains français que nous c privons; ce grand caractère, qui nous est commun, n'admet « d'autre langage que celui de la franchise el de la véracité. Nous

« Mza et SO^rtpm, l*adresse est de SanOelin» qui rêvait r^dl^^e en forme de lettre à Cambon. Cette pièce, ayant été lue à l^assembl^, plut tellem^t qull fat décidé de la convertir en adresse.

Page 1