‹ Histoire des Belges à la fiun du XVIIIe siécleChapitre 16 sur 23 · BUT. DIS BIL0B8} T. II. H · texte numérisé non relu

BUT. DIS BIL0B8} T. II. H

tlO HISTOIRE DES BELGES. [i795]

objet. Député à la Conventio», il vint, avant son départ, soumettre la question à rassemblée des représentants, qui le cbai^ea de solliciter une loi, pour ordonner le paiement en numéraire de toutes les dettes contractées avant la réunion à la France. Les principes invoqués étaient incontestables : une loi ne doit pas agir rétroactivement; quelque réelle que soit la valeur des assignats, leur dépréciation momentanée sufiit pour qu*il y ait injustice à décréter l'obligation de les recevoir au pair en paiement de tout engagement; cette disposition profiterait aux riches, qui remploieraient à libérer leurs propriétés des rentes qui les grèvent ; elle profiterait même aux puissances ennemies, qui ont levé des capitaux en Belgique.

Partout, dans les autres localités, le vote en faveur de la réunion fut accompagné des mêmes circonstances ; partout il ne se présenta, quoi qu'en disent les procès-verbaux, qu'un fort petit nombre de citoyens; Tunanimité à elle seule en est la preuve. Bruges vota sa réunion à la France le même jour que Bruxelles; Tournai et Louvain, quatre jours après. A Bruges (1*^^ mars), la motion d'un citoyen, pour empêcher TefiEet rétroactif des assignats, fut repoussée parce que rassemblée avait déjà, disait-on, émis son vote sans y attacher de condition ; à Tournai, les députés envoyés à la Convention furent chargés « de solliciter de sa justice des c apaisements propres à calmer la terreur qu'on avait jetée dans c les esprits, sur le mode d'introduction des assignats dans la c Belgique, pour la liquidation des affaires antérieures à la « réunion décrétée, et sur celui de la liquidation des dettes des t administrations belges ^ »

A Louvain, il ne fut pas question de cette réserve; on décida que la ville serait illuminée, que pendant trois jours il y aurait bal au club, que les étudiants auraient trois jours de congé» et que Féglise de Saint-Pierre, où l'assemblée s'était tenue, porterait à l'avenir le nom de Saint-Pierre de la réunion. Gossuin, Merlin et Lacroix, qui précisément se trouvaient sur les lieux, vinrent à

* Recueil d'ordonnances, procUimaiions, délibératioM, etc., pour Tournai, p. M*

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rassemblée, et le procès-yerbal nous apprend qu'on leva la séance après que Lacroix eut chanté la Marseillaise '.

Anvers et Malines ne sont pas compris dans cette énuméralion ; les préparatifs pour y emporter aussi le vote, venaient seulement d'être terminés, quand survint Tévacuation du pays.

Namur fut le chef-lieu de province qui vota le dernier sa réunion à la France. Nous terminerons, en rappelant les faits qui s'y passèrent, le récit de ce triste épisode. L'administration provinciale, dont nous avons dit l'esprit et la composition, se constitua le 20 février, et dès la première séance, sur la proposition du com<^ missaire national, qui était en même temps son procureur syndic, elle émit à runanimité son vœu de réunion à la France. Le procès- verbal ', il est vrai, nous apprend que « le commandant c des sans-culottes était venu, à la tête d'une troupe de fiers répu-

< blicains, rendre hommage à l'assemblée, et prolester de ne « remettre leurs sabres dans le fourreau, qu'après la destruction « de tous les conspirateurs contre la liberté publique. » A côté de celte assemblée, il en existait une autre dont il fallait aussi obtenir l'assentiment; mais la municipalité namuroise, composée d'hommes de cœur attachés à la nationalité, devait opposer h ces projets une vive résistance , et il n'était pas aisé de l'intimider.

Les commissaires nationaux Tentreprirent cependant, et commencèrent par publier une proclamation contenant un avis aua amis du peuple et un dernier mot aux ennemis du peuple. « Braves

< sans-cu!olte&, disait-on aux uns (19 février), il n'y a pas de temps « à perdre; on vous trahit, on nous trahit, on trahit le peuple.

< L'audace de nos ennemis redouble; ils n'ont plus de frein, plus € de pudeur; notre bonté les rend méchants; ils s'imaginent

< qnon les craint, parce qu'on les ménage... L'aristocratie renaît

< de ses cendres, le fanatisme secoue ses torches... Il faut promp- € tement, il faut connaître nos amis, nos ennemis; nous devons « être las de promesses. » c Les Français, disait-on aux autres,

> Den spectateur universed, n» 9, du 3 mars 1793. * Ces procès-verbaux sont inédits.

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«( ont été indulgents à votre égard, vous en avez abusé; ils ont f eu confiance en vous, vous les trahissez... Nous sommes « instruits de toutes ces menées , et vous n*avez pas encore été « punis... Fiers de notre force, nous vous avons méprisés; mais « notre patience se lasse, sous peu la vengeance éclatera, et Ton « Tera justice des traîtres. Les Français ne menacent pas en vain; a la campagne va s'ouvrir, il faut exterminer les ennemis de

< l'intérieur. Vous avez fait des listes de proscription, nous les

< connaissons, c'est sur vous qu'en retombera Tefiet ; encore un « instant, et vous n'existerez plus. Il vous reste un seul moyen, « celui d'abjurer solennellement vos erreurs, de venir renoncer à a vos privilèges, et de vous inscrire sur le registre des amis du « peuple; vos magistrats vous en donneront l'exemple. Si vous ne « le faites pas, vos maisons seront démolies, et vos tètes abat- € tues; sans nous, sans nos efforts, c'était fait de vous. Profitez « de ce dernier avis, profitez-en sur l'beure, tout délai vous serait « funeste. » On annonçait, en finissant, qu'un registre allait être ouvert, et on invitait les habitants à y apposer leurs noms.

A la réception de celte pièce menaçante, la municipalité envoya deux députés aux commissaires nationaux, pour savoir la destination du registre; on le leur montra, et ils y lurent que chaque signataire « déclarait : l"" prêter sans restriction le serment à la c liberté et à Tégalité; 2^ renoncer aux prérogatives et privilèges <r. dont il pourrait avoir ci-devant joui ; S"" adhérer aux décrets

< des 15 décembre et 51 janvier; 4*^ que pour témoigner à la « république française combieil on était pénétré de reconnaisc sance pour les bienfaits signalés qu'elle avait faits aux Belges, <K il donnait son vœu pour la réunion de la ville libre de Namur à

< la France , et pour que cette ville fit partie intégrante de la « république ^ » Les députés ayant fait leur rapport, le premier mouvement de l'assemblée fut d'envoyer sa démission en masse; mais elle se décida à patienter encore, jugeant avec raison que ce serait fournir aux agents de la France, une occasion de placer, à

* Procès-verbal du 19 février 1793.

la tête de radminîstration de la ville, des personnes dont ils pussent entièrement disposer.

Le registre cependant ne se remplissant pa9, et les signataires se présentant en fort petit nombre, on lâcha la compagnie des sans-culottes, qu'Estienne était venu organiser un mois auparavant, et on lui donna à exploiter un arrêté que Tadministration générale de la province venait de prendre sur la destruction des insignes de la féodalité. Les désordres de toute espèce auxquels ils se livrèrent, les visites domiciliaires, les arrestations, avaient porté la terreur au comble, quand les commissaires nationaux publièrent une proclamation, pour dissiper les craintes du peuple relatives à Texercice de sa religion ; ils terminaient par ces mots : « Diaprés une déclaration aussi franche, aussi positive, la répu- « blique française saura distinguer, parmi ceux qui auront refusé c d'émettre leur vœu sous le plus bref délai, les amis, fauteurs, c adhérents et complices de la maison d'Autriche ; ils seront notés c comme traîtres à la patrie, perturbateurs du repos public, et « sévèrement punis comme tels. > La municipalité, qui jusque là avait tenu ferme, crut ne pouvoir résister davantage, et Télargissement de plusieurs de ses administrés devant être le prix de sa condescendance, elle se rendit auprès des commissaires nationaux, pour prêter entre leurs mains le serment prescrit par le décret du 15 décembre, et déclarer qu'elle était prête à voter la réunion à la France.

Cette démarche lui valut des félicitations de la part de rassemblée provinciale, et les remerciements des sans-culottes qui se présentèrent à une de ses séances (26 fév.). « Les sans-culottes

< sont entrés, porte le procès-verbal, et ont demandé à la muni- « cipalité le baiser de fraternité; la municipalité a frémi, quand

< elle a pensé à donner Taccolade à des brigands de cette espèce;

< mais, considérant que le moment n'était point venu de les « heurter de front, et que, par ainsi, il valait mieux chercher à

< les gagner par des ménagements, et les engager par là à ne c plus commettre des désordres, elle leur a donné le baiser, en « leur disant qu'elle espérait qu'au moyen de ce, ils seraient amis

tu HISTOIRE DES BELGES. [i795]

« de Tordre, et seconderaient la muaicipalité à le maintenir dao3 « la ville, vu qu'il avait encore été considéré qu'un des meilleurs € moyens d'assurer la tranquillité, était d'employer à la maintenir « ceux qui pouvaient la troublera »

On arrivait au dénouement : le 2 mars au matin, les commissaires déclarèrent que le registre serait fermé le même jour, à deux heures après midi, heure à laquelle les citoyens étaient convoqués dans la cathédrale, < pour sanctionner, comme sou- « verain, le vœu que chacun d'eux avait émis individuellement sur € la réunion à la France. Que ceux qui n'ont encore pti signer, « disait la proclamation, se hâtent de venir; la majorité absolue « s'est prononcée; nous serions fâchés de priver les citoyens, « qui ne se sont pas encore présentés, du plaisir d'inscrire leurs

< noms, et qu'ils s'exposassent à élre considérés comme traîtres « à la patrie et punis comme tels. » La séance eut lieu, et la réunion fut votée, après un discours que le commissaire termina en disant : « Que ceux qui sont d'avis de se réunir à la France,

< lèvent leurs chapeaux... Aussitôt que ces mots ont été pro- € nonces par le citoyen Rigaud, ajoute le procès- verbal, les

< voûtes sacrées ont retenti d'applaudissements unanimes. Tous « les bras ont été levés en l'air avec les chapeaux. I/oraleur a € repris : Le souverain a exprimé son vœu, embrassons-nous et

< crions : Vive la répxMique française! vivent ks Namurois! » Mais on ne s'était pas même donné la peine d'élire un bureau,

1 Ces procès-verbaux du conseil municipal de Namur, en 1793, ont été publiés il y a quelques années, parla Société archéologique de Namur, en un volume in-S"; Ils sont pleins de faits curieux. En voici un d'une nature moins sérieuse que les précédents. Les commissaires nationaux avaient demandé la plantation, perdes mains jnkrea, d'un nouvel arbre de liberté, et dans une entrevue pour préparer une fête, ils dirent aux députés de la municipalité, « que ce jour-là on devrait « donner un dîner à tous ceux qui auraient été du cortège; qu'ils entendaient « même que ce dîner fût beau et splendlde ; qu'ils avaient souvent entendu le € général Harville vanter celui que les Namurois lui avalent donné, ainsi qu'ao

• général Valence, à rentrée des Français, et qu'ils étaient Jaloux, en leur qua-

• lité de commissaires du pouvoir exécutif de la république française, que la « ville leur en offrît un semblable. » Il n*était pas possible de repousser de semblables avances, et le dtner fut danné.

[iTflS] GSAPmE XIX. tl5

de maDÎère que quaud il fut question de rédiger le procès-verbal, oa demanda à la municipalité de s'en charger, et celle-ci répondit que rassemblée n'ayant pas été convoquée par elle, les ofiSciers municipaux qui y avaient assisté, n'y étant allés que comme particuliers, la chose ne les regardait pas; il fallut bien convenir que ces observations étaient fondées. On n'avait pas songé non plus à demander à l'assemblée d'envoyer une dépiitation à Paris; mais les commissaires y pourvurent, en nommant leurs deux adjoints, et la municipalité reçut avec étonnement une lettre, où les deux députés la remerciaient du choix qu'elle avait fait d'eux ^ Elle crut ne pas devoir relever ces façons un peu cavalières, afin de ne pas perdre l'occasion de réclamer aussi la non rétroactivité des assignats, et consentit à payer les frais du voyage *; mais elle fut déçue dans son attente. Quand les deux commissaires adjoints eurent en poche la somme nécessaire à leur voyage, ils partirent sans prendre congé et sans emporter le mémoire qui devait leur être remis.

Ces déplorables scènes ' se passèrent dans la plupart des communes du pays; nous pourrions signaler tel village où, sur l'invi-

* II n'est pas une circonstance de ce récit, qui ne soit extraite de pièces officielles.

* < Les citoyens commissaires ont requis la municipalité de compter aux « citoyens commissaires adjoints Adant et Saunier une somme de 30 louis, pour « faire leur voyage de Paris. Sur quoi la municipalité a observé que c'était au « corps administratif que cette réquisition devait être faite, et que d'ailleurs il « n*y avait pas un sou en c« moment dans les caisses de la ville ; mais lesdits N citoyens commissaires ont répondu qu'ils entendaient que ce serait la ville de « Namur qui procurerait cette somme, et que si elle n'avait pas d'argent, ils lui « en prêteraient sur un bon ou récépissé, et là-dessus la municipalité a déclaré « qu'elle enverrait dans l'après-midi un bon pour la somme de 30 louis. » Procès-verbal du 4 mars 1793.

* Il y a de singuliers aveux dans un discours prononcé le 18 mars aux Jacobins de Paris : < La réunion à la république française n'a été votée que par les sans- < culottes ; c'est par eux seuls qu'ont été décrétées les diverses incorporations. » L'orateur ajoute un peu plus loin : c Voici un principe de finance que commande « l'intérêt de la fortune publique. Nous avons besoin d'une somme de 60 mil- « lions de numéraire ; il faut nous faire fournir cette somme par les Belges, et • leur donner la valeur en assignats. * Journal des débats et de la correspondance des Jacobins de Paris, séance à cette date.

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talion usitée du commissaire français : à droite, ceux qui veukni la réunion; à gauche j ceux qyÀ la rejettent , les opposants trouvèrent un mur de baïonnettes. Parfois le résultat ne répondit pas à Tatleute : à Enghien , le commissaire national fut obligé, pour sauver ses jours, de signer un procès-verbal constatant que les citoyens avaient, à Tunanimité, rejeté la réunion ; à GraminoDt, le Jacobin ^ qui s'était chargé d'y obtenir un vote affirmatif, et qui n était pas accompagné d'une force armée suffisante, fut accablé de coups et laissé pour mort sur la place. Mais cette résistance n'eut lieu que dans des localités peu importantes où Ton ne s'était pas donné la peine d'organiser la terreur, et Dumouriez a fort bien caractérisé ces faits en écrivant : « Les commissaires assemc blaient le peuple dans les églises, sans aucune forme régulière, c Un commissaire français, soutenu par le commandant milia taire, par des soldats, par des clubistes français et belges, lisait a l'acte d'accession, que souvent personne ne comprenait, non « plus que sa harangue. Les assistants signaient cet acte^ la plu- « part en tremblant ; on imprimait ces pièces, et on les envoyait < à la Convention qui , sur-le-champ , créait un département de f plus *. »

1 Charles sans chemise.

• Mémoires, etc., Il, 42.

Les Toies en faveur de la réonion à la France accueillis par la Convention. — ^ Situation de la Belgique. — Opérations militaires. — Invasion de la Hollande.

— Éobeo d'Aldenhoven. — Évacuation de Liège. — Pillages et profanations dans les églises. — Retour de Damouriez. — Ses dispositions réparatrices. — Son entrevue avec les commissaires de la Convention et sa lettre à l'assemblée.

— Bataille de Neerwinden et évacuation de la Belgique.

L*accueil qui attendait les prétendus vœux de la Belgique, n'était pas douteux. Le vote de la ville de Liège fut porté le premier à la connaissance de rassemblée française. Le président de la municipalité ^ en avait informé, le jour même, le général Miranda, qui aussitôt envoya copie de la lettre au ministre. On avait montré tant d'empressement, que trois jours seulement après le vote (3i janv.) toutes les pièces étaient mises sous les yeux de la Convention. Plusieurs membres demandaient à aller immédiatement aux voix. Ducos prit la parole pour appuyer le renvoi au comité diplomatique S et prémunir la Convention contre les décrets d'enthousiasme. L'ordre du jour fut enfin adopté, sur l'observation de Bréard qu'il convenait d'attendre, pour se prononcer, la communication officielle du procès-verbal.

« Waleffe.

s Ce fut à ce propos que Gambon prononça le discours dont précédemment nous avons fait mention, et à la suite duquel intervint le décret de ce jour.

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Bruxelles n'avait voté la réunioa qu'après Mous et Gand ; mais ce YOte, celui delà capitale des Pays-Bas autrichiens, avait une bien plus grande portée \ Les commissaires de la Convention mirent une telle célérité à se faire délivrer une expédition du procèsvert)al du vote et à le faire parvenir à Paris, que quaranle-huit heures après (â7 fév.), la Convention put en ordonner le renvoi au comité diplomatique. A cette nouvelle, Cambon ne put maîtriser un cri de triomphe : « Voilà donc , s*écria-t-il, le moment heureux où le décret du 15 décembre, tant calomnié, a fait triompher la démocratie ! »

Le 1^' mars, Carnot monta à la tribune pour faire un rapport : Votre comité diplomatique, dit-il, vous propose la réunion immédiate de Bruxelles, de cette grande et superbe cité, au territoire de la république. Le Belge, né pour la liberté, a mille fois essayé de briser ses fers, et chacun de ses efforts n*avait fait que le plonger plus profondément dans Tabime dont il voulait sortir; chaque secousse qu'il a donnée à sa chaîne, a été, pour les tyrans, un avertissement nouveau de la rendre plus dure et plus pesante. L'espoir enfin serait à jamais perdu pour cette belle contrée, si elle se trouvait abandonnée à ses propres moyens; mais la France est là, et jamais peuple digne delà liberté n'invoquera en vain sa puissance... Le procès-A^erbal de l'assemblée primaire, qui réunissait les citoyens de Bruxelles et de sa banlieue, annonce un enthousiasme que je tenterais m* nement d'exprimer; le vœu pour la réunion a été unanime; l'impatience des citoyens n'a pas permis de l'émettre autrement que par des acclamations réitérées, et des cris de : Vive la république française! vive la réunion! Des illuminations, des fêtes publiques, des salves d'artillerie et le bruit des cloches ont attesté l'allégresse des citoyens; on a juré l'abolition de la tyrannie; jamais vœu ne fut plus libre; jamais serment ne fut

> « Les députés de la ville de Gand, jaloux de la préférence que ceux d« Bruxelles ont obtenue sur eux, quoique arrivés trois jours plus tard, s'en plaignirent par nne lettre au président de la Convention. > Lettre des déptuà de BnutMUi, rappelée plus loin.

< plus soleanel. Je n'examinerai pas quels peuvent être les intéc rets respectifs des deux peuples à la réunion désirée; dans ce

< moment un seul doit nous fixer : la gloire nationale, Tengage* « ment que nous avons pris d'aider et de défendre tous les peuples « qui veulent conquérir leur liberté. Bruxelles ne peut conserver

< la sienne sans nous; c'en est assez : de ce moment Bruxelles € est française. Citoyens, vous êtes impatients de prononcer le f décret qui va porter le coup mortel à nos ennemis. Votre comité

< vous le propose. » Le décret présenté fut adopté à Tunanimité, et la Convention déclara accepter, au nom du peuple français, c le vœu librement émis par le peuple souverain des ville, fau-

< bourgs et banlieue de Bruxelles, dans leur assemblée primaire» c pour leur réunion à la république française ^ a

Les députés de Bruxelles ^ arrivèrent le lendemain (2 mars) » et se montrèrent assez étonnés que la Convention eût prononcé la réunion , sur une simple copie transmise par les commissaires. Ils se présentèrent cependant pour remplir leur mission, et déposèrent sur le bureau le procès-verbal de l'assemblée primaire, ainsi qu'une expédition de la réclamation des représentants de Bruxelles relative à la mise en circulation des assignats. « Loin de nous» c dirent-ils, l'idée de croire qu'un objet secondaire de notre mis- « sion puisse troubler un instant la pureté de notre allégresse « commune; notre devoir nous dicte de le porter à votre con-

< naissance. Veuillez peser dans votre sagesse l'utilité générale « d'une mesure que nos commettants regardent comme indispenc sable; quel que soit le résultat de vos délibérations, nous sau- € rons nous y soumettre avec résignation et sans murmure'. » La lettre des députés * nous apprend que leur discours fut écouté dans le plus grand silence, et applaudi à tout rompre. Admis aux bon-

' Monileur, n* 61, du î mars 1798.

* Chapei, V&hoy, Rosières, et le lieutenant-colonel français Vavalette, qui avait remplacé Moreton.

* Moniteur, n* 63, du 4 mars 1793.

* Cette lettre est signée de Chapel et de Verlooy, et se trouve dans les Procès-^ verbaux des séances des rej^ésentants de BrwB^s, n» 106, du 6 mars 1793.

SiO HISTOIRE DES BELGES. [l79S]

neurs de la séance, les députés bruxellois reçurent du président ^ l'accolade fraternelle, et s*assirent ensuite parmi les membres qui s'empressèrent à Cenvi de leur faire place. En leur présence, on discuta les articles d'un décret, proposé encore par Cambon, sur la conduite à tenir par les troupes françaises en Hollande, où Dumouriez venait de pénétrer. Les débats furent vifs, et plusieurs orateurs distingués de la Convention y prirent part. Les députés belges purent remarquer que ce décret, calqué sur celui du 15 décembre, maintenait cependant avec soin tous les établissements publics non militaires, et les impositions existantes autres que celles qui pesaient sur le pain et la bière indigène ^ La Hollande n'était donc pas destinée à subir le même régime que la Belgique.

Cette séance fut signalée par des décrets de réunion rendus coup sur coup. D'abord arriva une députation se disant envoyée par plus de 260 communes du Hainaut, et qui venait demander de former un 86"" département, sous le nom de département de Jemmapes; la demande fut accordée séance tenante, sur un rapport fait encore par Carnol. Ce fut ensuite le tour du pays de Franchimont, de la principauté de Salm, puis des villes de Gand et de Bruges; toutes ces réunions furent décrétées en un din dœil et à runanimité. « Il n'est pas possible, ajoute la lettre des députés de

< Bruxelles qui nous fournit ces détails, d'exprimer la joie et le c contentement que toutes ces réunions répandirent dans l'assem-

< blée : les applaudissements ne finissaient pas. » Les députés belges étaient quelque peu surpris de la rapidité avec laquelle de pareilles questions étaient tranchées : < Il est incroyable, poor c des tètes brabançonnes comme les nôtres, écrivaient-ils, de

< s'imaginer combien les législateurs de la France vont vite en « besogne. » Des décrets semblables furent portés dans les séances suivantes : la réunion de Florennes fut décrétée le 4 mars; celle de Tournai, le 6; celle de Louvain, le 8; celle de Namur, le 9.

1 Dabois-Crancé.

* Yoy. la lettre des députés de Bruxelles.

[l795] CHAPITRE XX. 221

L'incorporation du pays de Liège ne fut votée que dans le mois de mai; nous en avons dit la raison.

La mission des députés de Bruxelles avait surtout pour objet la circulation des assignats. Le jour même où ils parurent k la barre de la Convention, ils eurent une conférence avec les autres députés qui se trouvaient en même temps qu'eux à Paris, et avec le ministre Lebrun qui entra dans leurs idéesS et s'engagea à leur ménager une entrevue avec ses collègues. Lebrun les réunit en effet, quelques jours après, à un diner auquel assistaient les membres du conseil exécutif et des principaux comités de la Convention. L'occasion était favorable, et ils amenèrent la conversation sur la question des assignats et la nécessité de ne pas leur donner d'effet rétroactif en Belgique. Barrère accueillit leurs observations; Cambon, avec qui ils conférèrent également, fit beaucoup d'objections, et pourtant il finit par leur assurer qu'il s'occupait d'un plan général des finances; il leur donna même à entendre que le principe de la non-rétroactivité y serait consacré, et les engagea à hâter leur retour, pour presser l'organisation départementale et l'élection de représentants qui plaideraient à la Convention la cause de leur pays'. Tout était au mieux, et les députés s'empressèrent de revenir à Bruxelles. Us allaient trouver la capitale livrée à une oppression toujours plus grande, toujours plus brutale.

La réunion n'améliora pas le sort de la Belgique. On n'avait pas déféré aux assemblées primaires l'élection des administrateurs provisoires, et l'exercice du pouvoir révolutionnaire devait continuer jusqu'à l'organisation définitive. Le despotisme des agents

1 € L'afTaire des assignats fut Tobjet principal de notre entretien ; il (Lebrun) « écouta, avec beaucoup d'attention, tout ce que nous crûmes devoir alléguer « en faveur de cette partie intéressante de notre mission; il convint même que « son opinion personnelle était d'accord avec la nt^tre. » Frocès-verbaux des séances des représentants de BruxeUes, n° 106, du 6 mars 1793.

* Le fait est confirmé par un rapport des députés de Tournai : Houzé, Drogart et Débonnaire. Ces députés se félicitent aussi des applaudissements très nombretix dont leur discours a été l'objet, et ûel'excdknte accolade qu'Ws ont reçue du président. Ils attestent également que Lebrun leur fit tin accueil très gracieux, et leur donna l'assurance que les assignats n'auraient pas d'effet rétroactif. Voir Procèsverbal du corps adm,t etc., page6S7.

HISTOIRE DES BELLES. [l79S]

de la FraDce-dégénérait en démence; le prétexte le plas frivole, on caprice suffisait pour faire arrêter les citoyens, et provoquer Femprisonnement dans une fortercvsse. Aux réclamations que soulevaient ces actes arbitraires — et, dans ces occasions toute divergence d*opioions disparaissait, — on répondait en alléguant les besoins de la sûreté publique, ou la malveillance de ceux qui étaient en bulle à ces vexations. II y eut parfois des menaces atroces. Ainsi rassemblée de Bruxelles ayant insisté pour obtenir la mise en liberté d'un Français % établi depuis quinze ans dans la capitale où il s'était marié, le commandant Goguet lui répondit: « Je vous conseille de garder votre sensibilité pour nos frères « qu'on assassine, et de ne pas tant vous intéresser à gens peu

< intéressants; j'en suis encore aux exécutions militaires, et vous

< prie de ne pas les contrecarrer : beaucoup de vos concitoyens

< sont gangrenés; je serai bien aise qu'ils sachent que si, par mal- « heur pour eux, il se trouve des assassins dans Bruxelles, il s'y « trouvera des incendiaires *. »

La patience était à bout, quand survint l'échec d'AIdenhoven , et les commissaires de la Convention appréciaient toute la gravité de la situation, quand ils écrivaient au comité de défense générale: c Si le ministre de la guerre ne nous envoie pas à l'instant des c renforts, il faut nous attendre à de grands mouvements cootre-

< révolutionnaires. Et que serait-ce si malheureusement nos c troupes, qui sont en avant , essuyaient des échecs qui les fo^ c cassent à un seul pas rétrograde? Très certainement alors les « vêpres siciliennes sonneraient, dans toute la Belgique, sur les

< Français, sans que les patriotes belges, tremblants pour eux-

< mêmes, pussent leur être d'un grand secours '. » Le mécontentement en effet commençait à se faire jour, encouragé par la publication d'une dépêche' que les États avaient sollicitée de la cour de Vienne, et qui promettait aux Belges, avec une amnistie complète, le rétablissement de leurs institutions sur le pied où

* Le marquis de Garondelei.

* Precè^-verhaux des séances des représentantsdeBruxélks^ d« 107 , du 7 mars 1793. > Rapport des commissaires de la Convention, p. tiS*

[nos] CHÀPITIB XX.

elles se trouvaient à ravénement de Marie-Thérèse. Qu*allait-il arriver, maintenant que les prévisions des commissaires de la Convention se réalisaient?

En partant pour son expédition de Hollande ', Oumouriez avait laissé à Miranda le commandement de Tarmée qui défendait la ligne de la Meuse et de la Roer. Le plan du générai était audacieux : il consistait à pousser d* Anvers droit au Moerdyk, en masquant les forteresses du Brabant septentrional, à traverser ce bras de mer, et à s*emparer de Dordrecht. Miranda, qui avait reçu Tordre de commencer le bombardement de Maestricht, pour faire diversion et détourner Tattention, devait, à un signal donné, se porter sur Nimègue, et faire sa jonction à Utrecht avec Dumouriez.

Ce plan n'était pas proportionné aux forces que la Convention avait en ligne, et Tarmée française avait été, tout Thiver, se débandant à défaut de fournitures et de discipline. Les commissaires avaient cru faire merveille, en appelant en Belgique les gardes nationaux des départements du Nord, du Pas-de-Calàis, de la Somme, de FÂisne et des Ardennes, des pays dont les habitants avaient partagé autrefois < la gloire de vaincre les Césars de Tan- « cienne Rome, et qui ambitionnaient actuellement celle d*anéan- « tir les Césars de la Germanie '. > Ces gardes, divisés par centuries, portaient le bonnet rouge, et étaient armés de piques, de couteaux, de pistolets ou de fusils de chasse '. La circulaire adressée par Gossuin et Merlin aux administrateurs des départements mis en réquisition , disait assez clairement ce que la Belgique avait à attendre de la présence de pareilles troupes : « Ce c ne sont pas, disaient-ils, précisément de nouveaux soldats que « nous vous demandons, mais des patriotes bien déterminés à « protéger efficacement les patriotes belges , et à seconder vigot^ « reusement nos opérations politiques *. » II n'est pas étonnant que

■ Le 22 février. En annonçant son départ à la Convention, Damouriez lui écrivit encore d'ordonner que les Beiges fussent traités avec plus de Justice. > Voir cet arrêté dans le Bapport^ p. S4.

* Mémoires de DwnowrieZy II, 45.

* Rapport des commissaires de la Convention, p. 97.

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ces renforts aient été accueillis avec des sentiments que les commissaires de la Convention qnaliflaient d'indifférence coupable^ ^ et Dumouriez, qui n*avait aucune confiance en eux, ne tarda pas i les renvoyer. L'armée française avait donc plutôt diminué qu'augmenté, tandis que celle des alliés s'était renforcée à petit bruit.

LMnvasion si brusque de Dumouriez en Hollande, avait avancé l'entrée en campagne. Après une entrevue entre le prince de Saxe- Cobourg et le duc de Brunswick % le signai de l'attaque fut donné, et la Roer franchie le 1^' mars. Les Autrichiens ayant forcé trois redoutes à Aldenhoven, près de Juliers, pénétrèrent sans obstacle au milieu des quartiers français. Attaqués à l'improviste et par des forces supérieures, ceux-ci levèrent aussitôt le siège de Maestricht, et se replièrent, dans le plus grand désordre', sur Liège et Tongres, qui furent bientôt remplis de fuyards. A Liège, en présence du danger imminent où se trouvait la patrie^ la municipalité et l'administration générale se déclarèrent aussitôt en permanence. Leur position était fort difficile. A côté de ces deux assemblées, à côté de la société des amis de la liberté et de l'égalité qui conservait ici un caractère de modération remarquable, s'était formé un club de sans-culottes % où affluèrent tous les exaltés. Soutenu par Danton et Lacroix, se recrutant de la populace des sociétés de France que ces commissaires traînaient à leur suite, le parti anarchique eut désormais sa place d'armes. Tous ceux qui ne voulurent pas se joindre à lui, devinrent des aristocrates, et bientôt les hommes les plus honorables furent désignés aux fureurs et aux piques des bandits '. Liège eut alors aussi ses scènes de

' Rapport des cammissaires de la Convention, p. 99. * Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, II, 161.

3 Le Rapport des commissaires de la Convention atteste que le nombre des fuyards était effrayant.

* Ce club tenait ses séances aux Mineurs ou Gordeliers.

* « Ils (les Liégeois) avaient ôlé leur confiance à leurs chefs, qui avaient voulu « fonder leur liberté sur des principes sages. Fabry, Chestret, hommes 1res « honnêtes et qui ne voulaient que le bien de leur patrie, avaient perdu tout « leur crédit. » Mémoires de Dumouriez, etc., 1, 14. Dumouriez ici a tort de généraliser, et de rapporter à la population entière d'une ville ce qui fut le fait d'un petit nombre.

[n95] CHAPITU U.

désordre. Usurpant la police, les anarchistes firent des visites domiciliaires, emprisonnèrent les suspects, et se livrèrent à la vengeance. La municipalité et l'administration générale, débordées par eux, virent leur autorité méconnue , et leurs efforts pour rétablir l'ordre complètement paralysés.

Telle était la situation de cette populeuse cité, quand l'échec d'Aldenboven y jeta brusquement une cause nouvelle de ferment tation. L'affaire d'abord parut peu grave; on ignorait la force réelle de l'armée des alliés; un parti autrichien, s'étant trop aventuré, avait été repoussé, et un engagement insignifiant était présenté comme le signal de nouveaux succès. Le 3 mars, Lacroix, Gossnin et Merlin vinrent à la séance de l'administration générale, dire que Ton s'était effrayé à tort; on venait en effet de recevoir de Miranda une dépêche assez rassurante. Cette démarche avait aussi pour objet de donner plus d'activité aux mesures de défense, et de presser l'enrôlement des volontaires liégeois, qui devaient surtout être utiles comme éclaireurs. Les commissaires, en se retirant , annoncèrent qu'ils partiraient le lendemain matin pour Tirlemont, où ils devaient trouver leurs collègues, et délibé* rer sur les mesures de salut public. L'assemblée reprit courage. La municipalité, moins rassurée, étant venue demander que les généraux déclarassent s'ils entendaient abandonner ou défendre le territoire liégeois, on lui répondit que ce serait blesser la loyauté française, et qu'il ne fallait pas concevoir d'inquiétudes exagérées. Par mesure de précaution cependant, on ordonna le départ du trésor public qui était peu fourni, et de l'argenterie provenant du séquestre des biens nationaux ^ Les voitures prirent la route de Saint-Trond; une partie tomba, quelques heures après, aux mains des Autrichiens ; le reste arriva à Lille *.

Toute la journée du 4 se passa à élever, à la hâte, quelques

« /. N. Ba$9mgedeIié§eàP. Ckaussard, p. l&l.

* Le Bapport des commiMotrei de la ContMfUûm nous apprend l'arrivée à Lille de six ehariots d'argenterie (p. 72), et un Journal de Tépoque, VEsprU des Gazetus (1" vol. de 1793, p. 271), parle de plusieurs chariots semblables arrêtés par des uhlans autrichiens.

HmT. DIf BBLGB8, T. H. 15

mSTOIRE DES BELGES.

ouvrages de défense. Depuis deux jours, la générale ne cessait de battre dans les rues, pour appeler les citoyens aux armes; de nombreux volontaires se présentaient ; on les pourvut de fusils. L^approche des Impériaux était connue, mais les patriotes liégeois ne croyaient pas encore venu le moment de quitter de nouveau leurs foyers. Sur Tassurance qu'il en avait donnée au député envoyé par l'administration de la province au quartier général , on pensait que Miranda avait résolu de défendre la Meuse. Tout à coup, à la nuit tombante, arriva la nouvelle de l'évacuation de Tongres et de la retraite de l'armée française sur Saint-Trond. Pour ceux qui avaient à redouter le courroux du prince évéque, le moment était venu de fuir; le signal du départ fut donné aussitôt \ et les patriotes liégeois, forcés de s'exiler une seconde fois, partirent à pied , dans l'obscurité et par une neige épaisse*; la plupart, ruinés par les confiscations de la commission exécutrice, étaient sans ressource, et il ne leur restait d'antre

» Voici le dernier procès-verbal de l'adminislralion générale ; c'est un brouillon couvert de ralures, qui contient, en forme de notes, les décisions suivantes, prises à la hâte, comme Tatteste suffisamment par sa forme la pièce eUe-même : L'administration générale se rendra à Tirlemont. Les membres s'y trouveront pour demain soir. Chacun prendra la route qu'il trouvera convenable pour y arriver. Pour partir, on donnera provisoirement à chaque membre 20 louis; le reste de la caisse restera ensemble en dépôt. Les procès-verbaux et archives de l'administration partiront avec le dépôt. La municipalité de Liège sera invitée à se réunir à l'administration générale à Tirlemont. Elle versera dans le dépôt général ce qui reste dans sa caisse : elle Joindra ses papiers et archives au dépôt. Les buralistes se trouveront aussi à Tirlemont ; ils recevront chacun trois louis provisoirement. Arrêté. U sera accordé aux secrétaires des comités et copistes ^e l'administration et de la municipalité une gratification de trois louis. Arrêté. L'administration générale, rapportant l'article qui statuait que vingt louis seraient donnés provisoirement pour partir à chaque membre, arrête que le trésor national restera intact et en dépôt; qu'il sera mis sous la surveillance de six membres nommés spécialement par l'assemblée, pris par moitié dans les administrateurs, par moitié dans les officiers municipaux. Il sera restitué au citoyen Bassenge aîné 156 livres, qu'il a déboursées pour l'impression d'une proclamation au peuple. Toutes les municipalités du pays seront invitées à se réunir à radministration, et à se rendre à Tirlemont comme celle de Liège. Surveillants du trésor: Dethier, Henkart, Defrance, Niqnet, Colette, Bouchet. » * /. N, Bassenge de Uége à P. Chaussard, p. 161.

perspective que celle de vivre des aumônes de la France qui les adopta.

Le 5 mars au matin, l'armée autrichienne occupa le quartier d'outre-Meuse. Une arche coupée au pont, retarda, de quelques heures, son entrée dans la partie de la ville située sur la rive gauche du fleuve ^ Le prince de Saxe-Cobourg débuta par imposer au pays ie Liège, une contribution extraordinaire de 600,000 florins payable par tiers dans les neuf jours; les anciens magistrats, qu'il appelait k reprendre leurs fonctions, étaient chargés d'indiquer < avec une impartialité rigoureuse, et sous

< leur propre responsabilité, ceux qui avaient contribué le plus « à la révolution; » ils devaient, dans la répartition de la contribution , < distinguer ceux dont les opinions étaient révolutionc naires, d'avec ceux attachés à leur prince. Les malintentionnés, « portait la proclamation, seront imposés le double, le triple, le

< quadruple des autres, même le centuple pour les chefs; et les

< braves gens contribueront avec plaisir pour une petite somme» c parce qu'ils doivent être charmés d'être délivrés ^e ces fac-

< tieux. >

La nouvelle de l'échec d'Âldenhoven surprit Dumouriez, au milieu de sa conquête du Brabant septentrional. Déjà Breda, Klundert et Gertruydenberg, mal défendus, avaient capitulé, et les préparatifs étaient faits pour le passage du Moerdyk. Ces succès devenaient inutiles; il fallait renoncer au système agressif, et se tenir sur la défensive. Pour Dumouriez, il était dur de devoir prendre un semblable parti ; aussi résista-t-il aux premières sommations. Mais enfin un ordre catégorique, qui lui parvint le 8 mars, le força de quitter le lendemain l'armée expéditionnaire, en lui laissant ses instructions. Dumouriez, qui n'avait cessé de réclamer contre l'odieux système déployé à l'égard de la Belgique , et qui en avait prédit les conséquences *, était décidé à rompre en

* Esprit des Gazettes, \" vol. de 1793, p. «74.

* < Il avait prédit que, dès que le prince de Gobourg se présenterait en force « sur les frontières, il fallait s'attendre à un soulèvement général; que nos « faibles garnisons seraient égorgées, et nos crimes punis par les 'Belges ; qu'il

SS8 HISTOIRE DES BELGES. [i793]

visière à la Conventioa et à ses délégués, et à décréter de son chef les mesures réparatrices dont dépendait le salut de son armée; livrée à la débaudade , démoralisée par les derniers échecs» elle eût échappé difficilement à une insurrection populaire bien organisée ^ Une dernière mesure venait de porter à son comble Tindi* gnation du peuple. .

Au milieu des embarras qu'allait leur occasionner la publicité donnée à Téchec d'Âldenhoven, les commissaires de la ConvenCion chargèrent les agents du conseil exécutif (5 mars), de faire transporter à Lille» < pour la mettre à Tabri des événements,* » Targenterie trouvée dans les communautés soumises au séquestre. La disposition ne s'appliquait ni aux. églises paroissiales, ni aux objets nécessaires à la décence du culte divin. Mais on ne tint aucun compte de ces distinctions, et l'arrêté devint le signal d'un vaste pillage. Partout oa voyait les agents de l'étranger s'introduisant à force ouverte dans les temples , crochetant les serrures, détruisaut ce qu'ils ne pouvaient emporter, pro&ne et sacré, nécessaire et superflu. L'arrêté ne parlait que d'argenterie ; les missels, le linge, les galons, les dentelles étaient enlevés avec la même rapacité. Et ces saisies étaient faites sans qu'on eut requis les administrateurs d'y assister, sans vérifler les matières ni leur poids, sans dresser d'inventaire. L'argenterie était aussitôt mise sous le pilon, en vertu du décret de l'assemblée nationale de France, qui ordonnait le transport aux hôtels de monnaie de l'argenterie inutile au culte. Chacun en détournait ce qu'il pouvait, et des pièces d'orfévrerie, du travail le plus précieux, furent vendues à vil prix par ceux qui se les étaient appropriées.

Bruxelles conservera longtemps le souvenir des dévastatious commises, pendant trois jours, dans sa principale église. Du 6 au

• trouvait ce genre de guerre beaucoup plus dangereux que celle qu'il aurait i « soutenir contre les Impériaux. » Mémoires, II, 41.

1 « Quelques officiers flamands pouvaient se détacher de Tannée impériale, « pénétrer à la faveur de la langue au travers de Tarmée française» avecqael- « ques soldats choisis, et donner une forme régulière à cette guerre intestine. » iMi., Il, k^.

[i795] CHAPITRE XX. 3S9

8 mars, Sainte^udule fut livrée à d'horribles profanations. Un détachement armé, coiiduit par an capitaine des sans-culottes S entra dans le temple dont les portes furent enfoncées, brisa les ornements de métal , entassa les autres sur le sol , mit en pièces les châsses des saints dont les ossements furent dispersés, fouilla les tombes et pilla les troncs où étaient déposées les aumônes des fidèles. Les ouvriers, forcés d'assister à cette sacrilège exécution *, regardaient, avec effroi, les officiers se renvoyant l'un k l'autre les hosties éparses sur les dalles, tandis que les soldats, encouragés par leurs chefs, se promenaient processionnellement , couverts des vêtements sacerdotaux et hurlant des chansons obscènes '. Rassemblée des représentants s'empressa de dénoncer ces actes abominables aux commissaires du conseil exécutif; ils lui répondirent de ne pas intervenir dans une opération « qui émanait c d'une autorité supérieure, et qui était commandée par l'intérêt « de deux peuples formant désormais une seule famille *. » De leur côté, les commissaires de la Convention se bornèrent à déclarer « qu'ils n'approuvaient pas les violences, et qu'ils avaient c renvoyé la plainte au commandant de place pour s'en expli- « quer *. » Plus tard, dans leur rapport ^, ils cherchèrent à rendre les sans-culottes seuls responsables de ces excès , comme si ces misérables n'avaient pas été des instruments dans les mains des délégués du conseil exécutif!

* nu nom d'Hendrickx.

* Un d'eux brisa volontairement son marteau, pour ne pas être obligé de faire sauter une serrure.

s Ces détails sont extraits d'un acte reçu, le 10 avril 1793, par le notaire Cans de Bruxelles, et qui contient les dépositions sermentelles de trois serruriers et de deux maçons qui avaient été contraints à prêter leur ministère. Cet acte forme un in-S* de Ifi pages, et il a été publié sous le titre de : Copye autkeiuiek nan het Proces-verbad gekouden over de grouioàdaedenj saerilegien, keylig-Khendêryen,dieveryen,eU., bedreven in de collégiale endeparochiak kerkevandeHH. MickaH ende G^tdtila tôt Bnmd, van tyde van de aldergodddooste ende alderonmenschdykstê dwinglandye der zoo^enaemde fransche republidi.

* Proeès-verbauxdesséaneesdest^présentafUs de BruxeUes, n*107,du7 mar8l793. » Ibid.

* Page «01.

130 HISTOIRE DES BELGES. [l793]

Que devint la plus grande partie des objets soustraits? Nous l'ignorons ^ Les commissaires de la Convention n en savaîeot-ils rien, quand ils terminaient ainsi la partie de leur rapport relative à Fexécution du décret du 15 décembre? < Sans doute les com- « missaires du conseil exécutif, et les autres agents qui ont été c chargés de l'exécution des mesures prises, ont rendu compte de

< leurs opérations au conseil exécutif lui-même ou k ses délégués; « ils le devaient, aux termes du décret du 15 décembre, et nous « aimons à croire qu'ils se sont tous empressés de remplir ce

< devoir. On verra par ce compte, lorsqu'il sera mis sous les yeux « de la Convention, ce que sont devenus, et les argenteries dont « nous avions ordonné le transport à Lille , et l'argent provenu « des recettes prescrites par notre arrêté du 8 février, et le prix « des meubles vendus en exécution de celui du 13 du même « mois. >

L'indignation publique était au comble. Partout les populations, froissées jusque dans leurs croyances, n'attendaient qu'un signal. Le ciel lui-même, disait-on, s'était prononcé : un agent français avait été frappé de mort, au moment où il portait la main sur le tabernacle; un autre avait été, nouvel Héliodore, fustigé par des mains invisibles; à Hal, la vierge avait terrassé, d'un seul de ses regards , les impies qui voulaient la dépouiller de ses joyaux. Sur plusieurs points du pays, on s'était opposé, par la force, à l'enlèvement des objets du culte : à Hal et à Nivelles, les scellés avaient été brisés ; à Âlost , une voiture chargée était tombée en des mains pieusement pillardes; à Tournai, la popula-

> On lit, dans le compte rendu de la séance de la Convention du 9 septembre 1793, que Barrère annonça l'envoi à la Monnaie de Paris « de 167 liv. de matières

< d'or et d'argent, provenant en grande partie des églises de la Belgique. « Moniteur, n* 255 du 12 septembre 1793. On lit aussi, dans les RévolutioM de Pms (vol. XVI, p. 129), à la fin de la séance de la Convention du 5 avril 1793 : < Sur

< la motion de Gossuin, il a été décrété qu'une quantité d'argenterie, provenant

< de la Belgique, et évaluée à 1,500,000 liv., sera mise sous la main de la nation « et employée pour les besoins de l'armée, sauf à compter avec les Liégeois eo

< temps et lieu. » Nous n'avons pas trouvé cette indication dans le compte rendu dn Moniteur.

[l79d] CHAPITRE XX. 831

tion, réunie au son du tocsin, avait obligé les commissaires français à contremander le dépouillement de la cathédrale. Le mouvement de résistance avait pris un caractère plus grave encore à Grammont : les habitants des communes environnantes s'étaient armés, avaient emprisonné un commissaire français, et repoussé un détachement de la garnison de Gand , auquel ils avaient pris ses canons ^ L'insurrection menaçait de s'étendre sur toute la Flandre. Dumouriez ne pouvait espérer de prévenir un massacre général, que par des mesures promptes et vigoureuses.

Il arriva à Anvers le 10 mars. La ville était dans la consternation. Chaussard, en vertu des pleins pouvoirs qu'il tenait des commissaires de la Convention, avait donné l'ordre d'arrêter, à titre d'otages, plusieurs notables; l'évéque Nelis était du nombre, et s'était échappé à temps. Dumouriez rassura les administrateurs, et raillant Chaussard sur le prénom de Publicola qu'il s'était donné , il lui enjoignit de quitter Anvers *, et le menaça de l'y contraindre par la force, s'il ne cédait de bonne grâce; puis il fit murer la porte du club, avec défense aux membres qui le composaient de se réunir encore. Ces dispositions prises, il se hâta de partir pour Bruxelles.

Depuis plusieurs jours, on ne maintenait la tranquillité dans la capitale, qu'au moyen des mesures les plus rigoureuses. Les commissaires de la Convention , en se portant sur Liège pour surveillep les opérations militaires, avaient laissé leurs pouvoirs aux délégués du consçil exécutif. Ceux-ci commencèrent par prescrire

* Dumouriez, dans ses Mémoires (II, 42), porte à dix mille le nombre de ces insurgés. Les Français ne se faisaient pas iUusion sur les motifs qui poussaient contre eux ces populations ordinairement si pacifiques. On lit dans les Révohttions de Paris (vol. XVI, p. 98) : o Les Belges, dégoûtés de notre gouvernement, « par la mauvaise conduite des nôtres, ont ajouté foi aux promesses de leurs « anciens tyrans; ils se sont Joints à eux pour nous chasser de leurs contrées. »

' • Chaussard vint, avec beaucoup de dignité ou d'insolence, se plaindre de « cet ordre, et dit qu'il lui semblait dicté par un vizir. Le général lui répondit « gaiement : AUez, M. Chaussard, je ne suis pas plus vizir que vous n'êtes^Publicola. » Ibid., Il, 13. On peut consulter aussi Touvrage de Chaussard (p. 151) sur les circonstances de Tentrevue.

»t HISTOIRE MS BIStGES. [vtn]

on désarmement géoéral : tous détenteurs d'armes, marchands et autres, furent sommés d'en faire le dépôt, sous peine A'^re traUé$ comme ennemis de la nation française; la ville était, en cas d'émeute , menacée d'exécution militaire. En même temps , plusieurs notables furent enlevés à titre d'otages ', et conduits dans des forteresses du département du Nord.

Dumouriez parut, le 11 au matin, dans rassemblée des représentants de Bruxelles, où il fut accueilli comme un sauveur : < Je « viens, leur dit-il, vous déclarer qu'on a commis des fautes et « même des crimes contre le peuple belge ; je vous annonce que « je veux faire réparer les unes et punir les autres. On vous a dit « tantôt que vous étiez administrateurs, tantôt que vous ne l'étiez « pas. Vous l'êtes ; c'est le peuple qui vous a choisis. Rentrez dès « ce moment dans toute l'intégrité de vos fonctions... Je ferai « rendre aux églises les vaisselles qu'on en a enlevées d'une « manière indécente. Les Français, les soldats de la liberté, ne « doivent pas ressembler aux brigands; ils désavouent des actions « déshonorantes, et ce n'est ni la nation, niJ'armée française qui « sont coupables des torts dont la nation belgique a le droit de « se plaindre. Je vais faire connaître au peuple belge, par une < proclamation de ce jour, mes dispositions et les véritables sen- « timents de la république dont je commande les forces ^. » H annonça ensuite les mesures qu'il s'était hâté de prendre : le commissaire Chépy, le plus atroce de ces despotes ignobles auxquels la Belgique avait été livrée, était arrêté et dirigé vers la France, sous l'escorte de la gendarmerie; la légion des sansculottes était cassée , et son général Estienne enfermé à la porte de Hal '; il était défendu au club de se mêler d'administration, sous peine d'être dissous par la force armée.

^ Une correspondance du Monitewr (n* 1% du 13 mars 1798) cite, parmi les personnes arrêtées, le duc d'Aremberg, le marquis de Carondeiet et le fils dn chancelier Grumpipen.

' Voir cçtte plècie à sa date dans les VroeèS'Wfha'ax éesséanees des représentants de Brwcdles; elle a aussi été publiée à part.

* On peut voir, dans le n<> ifA des mêmes Proeês-iterbaux, les faits d'escroquerie commis par cet intrigant.

c Belges 9 dit encore Damouriez, comptez sur notre bravoure € et notre fraternité. J'ai appris avec douleur vos justes sujets de c plaintes ; je vaix les faire cesser. Je ne reconnais d'autre force « que celle de la loi, et je prendrai votre défense contre Tinjusi tice, ainsi que je vous ai défendus et vous défendrai encore des t baïonnettes ennemies. » Puis s'adressant aux militaires qui étaient en grand nombre dans l'auditoire : « Et vous, dit-il, Franc çais, vous le savez : aussi longtemps que nous nous sommes c comportés en hommes libres et dignes de l'être, en républicains c vertueux, le sort, propice à la bonté de notre cause, a favorisé c nos justes armes. Reprenons nos vertus, montrons que nous ne c sommes ni des brigands ni des profanateurs, et je vous réponds « de nouveaux succès et de l'appui de la Providence qui veille sur « notre patrie. > Ces généreuses paroles furent accueillies avec des transports dont il est facile de se faire une idée ; des larmes d'attendrissement mouillaient tous les yeux. Après avoir reçu les remerciments du président, Dumouriez prit congé de l'assemblée qui voulut l'escorter jusqu'à la Grand'Place.

Comme il ne pouvait se rendre partout où il existait des injustices à réparer, avant son départ de Bruxelles il expédia, dans toutes les directions, un ordre de restituer aux églises l'argenterie dont on les avait dépouillées, et deux proclamations : l'une pour défendre aux clubs de s'immiscer dans les affaires publiques , l'autre pour engager les populations insurgées à rentrer dans l'ordre. Il invitait tous les corps administratifs et tous les habi* tants des différentes provinces de la Belgique , c à faire dresser c des plaintes appuyées de procès- verbaux, contre les vexations « tyranniques de quelques-uns des agents connus sons le nom de « commissaires du pouvoir exécutif ^ ; surtout contre celles qui « portaient le caractère de profanations. Leurs plaintes, ajou- < tait-il, seront admises, et la Convention nationale de France est

* L*administration provinciale de Namur, toujours servile, prit sur cette proclamation un arrêté, où elle se déclarait pénétrée de reconnaissance des attentions personneUes que les commissaires Rlgaut et Bexon avaient eues pour les Namurois, et saisie d*admiration povr leurs vertus.

254 mSTOJRE DES BELGES. [l79S]

c trop pénétrée des principes de justice et de respect pour la c religion, pour ne pas abandonner à tonte la rigueur des lois, « des agents infidèles qui auront abusé de leur pouvoir. »

A Louvain, où il arriva le IS mars, Dumouriez reçut la visite de quatre commissaires de la Convention : Camus, Treilbard, Merlin et Gossuin \ qui lui reprochèrent ses dernières dispositions, surtout celle qui ordonnait la restitution de l'argenterie aux églises, soutenant qu'il eût dû les attendre et ne pas se mêler d'administration civile. Le général leur répondit < que le premier t de tous les décrets était le salut public; que la Convention pou- « vait de loin être trompée par ses émissaires, comme elle l'était f certainement sur les affaires de la Belgique; que lui était sur c les lieux , avait tout le poids de la guerre, de l'honneur de la

< nation et le salut de l'armée à soutenir, et qu'il en était responc sable, non seulement à ses supérieurs, mais à la postérité; c qu'il n'avait rien fait avec précipitation, mais après y avoir c mûrement réfléchi; que s'ils eussent été présents, il ne les

< aurait pas consultés, mais qu'il aurait tâché de les engager à f coopérer avec lui, pour parvenir à mettre fin aux crimes et à la

< tyrannie qui, depuis trop longtemps, opprimaient les Belges « et déshonoraient la France ; que s'ils avaient voulu s'y opposer, c il aurait rendu ces ordonnances malgré eux. »

L'explication fut des plus vives. Dumouriez prit à partie le janséniste Camus, et lui dit quil était étonné qu'un homme^ qui affichait autant de religion, voulût soutenir le vol des vases sacrés et des objets du ciUte d'un peuple ami. « Allez, ajouta-t-il, voir à « Sainte-Gudule les hosties* foulées aux pieds, dispersées sur le « pavé de l'église, les tabernacles, les confessionnaux brisés, les c tableaux en lambeaux ; trouvez un moyen de justifier ces pro-

< fanations, et voyez s'il y en a un autre à prendre que de restituer « l'argenterie, et de punir exemplairement les satellites qui ont

< aussi criminellement exécuté vos ordres. Si la Convention f applaudit à de tels crimes, si elle ne s'en offense pas, si elle ne

1 Danton et Lacroix étaient partis le 5 pour Paris.

[l795] CHAPITRE XX. S35

« les ponit pas, tant pis pour elle et pour ma malheureuse patrie. < Sachez que s'il fallait commettre un crime pour la sauver, je ne c le commettrais pas. Mais dans ce cas-ci, les crimes atroces « qu'on s'est permis tournent contre la France , et je la sers en « cherchant à les effacer. > Camus répondit qu'il était impossible de rendre leur argenterie aux églises, puisqu'on l'avait brisée pour Fentasser dans des coffres. < Eh bien! lui répliqua Dumouriez, « puisqu'on a la matière, il n'y a rien de si aisé que de faire c refaire les objets ; il en coûtera la façon. » Avec le sentiment de leurs torts, les autres commissaires ne trouvèrent rien à répondre à la véhémente philjppique du général, sinon qu'il avait manqué de respect et d'obéissance envers la Convention. Camus, qui semblait le plus passionné \ finit par déclarer qu'il ne pouvait se dispenser de porter plainte. Dumouriez répliqua qu'il venait d'informer lui-même la Convention de toutes ses démarches. Il montra alors sa fameuse lettre du 12 mars.

Cette pièce, que le comité de défense générale crut ne pas devoir communiquer à l'assemblée, sur la promesse de Danton qu'il parviendrait à la faire rétracter, est écrite sous l'inspiration d'un sentiment d'indignation profonde. Dumouriez rappelle tous ses griefs, les efforts qu'il a faits pour en obtenir la réparation, ses prédictions sinistres si malheureusement vérifiées; puis il ajoute : < Il a existé de tout temps, dans les événements humains, « une récompense des vertus et une punition des vices; les par- « ticuliers peuvent échapper à cette Providence, qu'on appellera « comme on voudra, parce que ce sont des points impercep- « tibles; mais parcourez l'histoire, vous y verrez que les peuples « n'y échappent jamais.' Tant que notre cause a été juste , nous « avons vaincu l'ennemi; dès que l'avarice et l'injustice ont guidé

* A en croire Dumouriez, il lui aurait dit : Général, on vous accuse d'être César; sifen étais sûr, je deviendrais Brutus et vous poignarderais. A cette dramatique apostrophe Dumouriez aurait tranquillement répondu : Mon cher Camus, je ne suis point César, vous n'êtes point Brutus, et la menace de mourir de votre main est pour moi un brevet d'immortalité. Voir les détails de cette entrevue dans les Mémoires, etc., II, 48.

t36 HISTOIRE DES BELGES. [i79S]

DOS pas, Dous nous sommes détruits nous-mêmes, et nos ennemis en profitent. On vous flatte, on vous trompe; je vais achever de déchirer le bandeau. On a fait éprouver aux Belges tous lesgenres de vexations; on a violé à leur égard les droits sacrés de la liberté; on a insulté avec impudence à leurs opinions religieuses; oo a profané, par un brigandage très peu lucratif, les instruments de leur culte ; on vous a menti sur leur caActère et sur leurs intentions; on a opéré la réunion du Hainaut à coups de sabre et à coups de fusil ; celle de Bruxelles a été faite par une vingtaine d*bommes, qui ne pouvaient trouver Texistence que dans le trouble, et par quelques hommes de sang que Ton a rassemblés pour intimider les citoyens. Parcourez l'histoire des Pays-Bas, vous trouverez que le peuple de la Belgique est bon, franc, brave et impatient du joug. Le duc d'Albe, le plus cruel des satellites de Philippe II, en a fait périr 18,000 par la main des bourreaux. Les Belges se sont vengés par trente ans de guerres civiles, et leur attachement à la religion de leurs pères a pu seul les faire rentrer sous le joug espagnol... Vos finances étaient épuisées, lorsque nous' sommes entrés dans la Belgique; votre numéraire avait disparu, ou s'achetait au poids de Tor. Cambon , qui peut être un honnête citoyen , mais qui certainement est au dessous de la confiance que vous lui avez donnée pour la partie financière , n*a plus vu de remède que dans la possession des richesses de cette fertile contrée. Il vous a proposé le fatal décret du 15 décembre ; vous l'avez accepté unanimement, et cependant chacun de ceux d'entre vous avec qui j'en ai parlé m'a dit qu'il le désapprouvait, et que le décret était injuste. Un de mes quatre mémoires était dirigé contre ce décret; on ne l'a pas lu à l'assemblée... Les agents de la tyrannie ont été répandus sur la surface entière de la Belgique; les commandants militaires, par obéissance au décret, ont été obligés d'employer, sur leur réquisition, les forces qui leur étaient confiées; ces exacteurs ont achevé d'exaspérer Time des Belges. Dès lors la terreur et peut-être la haine ont remplacé cette douce fraternité, qui a accompagné nos premiers

[l795] ClUPlTItE XX. Î37

« pas dans la Belgique... Vous avez été trompés sar la réonion à c la Franee de plusieurs parties de la Belgique ; vous Tavez crue « volontaire, parce qu'on vous a menti. Dès lors, vous avez cru • pouvoir enlever le superflu de Targenterie des églises, pour c subvenir sans doute aux frais de la guerre. Vous regardiez alors c les Belges comme Français; mais quand même ils l'eussent « été, il eût encore fallu attendre que l'abandon de cette argen* < terie fût un sacrifice volontaire ; sans quoi , l'enlever par force c devenait à leurs yeux un sacrilège. C'est ce qui vient d'arriver, c Les prêtres et les moines ont profité de cet acte imprudent , et c ils nous ont regardés comme des brigands qui fuient, et partout € les communautés des villages s'arment contre nous. Ce n'est « point ici une guerre d'aristocratie, car notre révolution favorise « les habitants des campagnes, et cependant ce sont les habitants « des campagnes qui s'arment contre nous, et le tocsin sonne de « toutes parts. C'est pour eux une guerre sacrée, c'est pour nous « une guerre criminelle ^.. *

Il y a dans le caractère belge tant de confiance et de bonne foi, qu'aux paroles de Dumouriez le mouvement insurrectionnel s'arrêta comme par enchantement. On crut à la réalisation des promesses du général , sans songer qu'il avait trop présumé de son pouvoir. Les réparations décrétées n'avaient pas obtenu l'assentiment des commissaires de la Convention. Enivrés de l'éclat d'une autorité dont ils avaient fait un si déplorable abus, ces hommes auraient voulu comprimer par la force armée l'explosion d'un mécontentement légitime cependant à leurs yeux'. Dumouriez s'y étant refusé, ils firent mettre en liberté l'odieux Chépy, et donnèrent l'ordre de retenir les otages.

Néanmoins la présence de Dumouriez avait rendu quelque assurance à l'assemblée de Bruxelles ; elle s'empressa de retirer la sanction qu'elle avait forcément donnée au règlement des sans-

* Cette pièce a été reproduite par la plupart des Journaux du temps; on la trouve dans le tfontteur, n* 84, du Î5 mars 1793.

* Voir leur J2a|^por(, p. 140. AiUeurs, p. 7S, ils avouent que les brigandages des Français leur /ont des ennemû parmi le peuple.

S38 HISTOIRE DES BELGES. « [iTSS]

culottes, et elle écrivit au général Duval, qui avait remplacé Moreton rappelé en France sur les instances de Dumouriez, pour réclamer la mise en liberté de différents citoyens arrêtés par voie d'autorité militaire. A cet égard elle obtint pleine satisfaction : on lui répondit que les sans-culottes avaient reçu ordre de partir immédiatement pour l'armée, et on lui envoya la pièce nécessaire à l'élargissement des détenus. Quant aux otages que Ton conduisait à Yalenciennes et dans d'autres villes du département du Mord, son intervention fut inutile, aussi bien que l'ordre de délivrance donné par Du val. Heureusement ils trouvèrent, quelque temps après, le moyen de s'évader.

L'assemblée envoya ensuite des députés aux commissaires de la Convention, pour leur demander une explication positive sur la nature des pouvoirs qu'ils lui reconnaissaient; d'autres députés furent chargés en même temps de prendre inspection de la caisse et des pouvoirs du receveur, que les agents de la France avaient préposé à la conservation des deniers publics de l'arrondissement. Les uns firent rapport de l'accueil brmque et peu fratemd qu'ils avaient reçu de la part des commissaires de la Convention ^ ; ils

< Nous Usons dans un Rapport des députés du chapitre métropcUtain de MaUnes, publié par Feller (Journal historique et littéraire, n* du 1" mai 1793), ques'étant transportés à Bruxelles pour obtenir la restitution de leur argenterie, re5titution promise par Dumouriez, on les adressa aux commissaires de la Convention, et que Camus leur répondit : Nous ne connaissons pas les ordres de Dumouriez. Dumofh riez n'a point d'ordres à nous donner; U est lui-même sous nos ordres; nous sommes au dessus de (ut, nous sommes commissaires de la Convention nationale. Au reste, on vous rendra ce qui est nécessaire au cutte, mais ce ne sera point en vertu des ordres de Dumouriez, qui n'a point d'ordres à nous donner. Il ne faut point de luxe dans les ^Uses. « Nous avons insisté, ajoutent les députés dans leur Rapport, et représenté « qu'il était ici question d*une église métropolitaine : sur quoi le citoyen Gamas « nous a parlé des capucins, et nous a dit que le Dieu des capucins était le « même Dieu que celui des métropoles. Il a parlé ensuite de la primitive ÉgUse, « de Texemple donné par les plus saints évoques, qui faisaient fondre les vases « sacrés pour secourir Thumanité souffrante ; que la république se trouvait dans « le plus pressant besoin, etc. • L*argenterie fut restituée, en partie, la veiUe du jour où Malines fut évacué, mais presque tous les objets avaient été mis en pièces, et parmi ceux qui manquaient, plusieurs, dit le correspondant du journaliste, avaient été fratemdlement escamotés.

D'en avaient obteno d'autre réponse qoe ia promesse vague de s'occuper du redressement des griefs. Les autres déclarèrent que le receveur avait donné connaissance de ses pouvoirs et de la situation de sa caisse, mais qu'il s'était refusé à leur remettre un état des recettes et des dépenses ^ Ce refus était fondé sur un ordre des commissaires de la Convention qui , pour toute réparation, publièrent une proclamation (12 mars) où ils reconnaissaient que, dans l'exécution des ordres donnés sur le séquestre de l'argenterie des églises, il s'était commis des excès infinimetU répréhensibles ; leur intention était de punir les coupables, et ils invitaient les habitants de Bruxelles à les leur dénoncer. Invitation dérisoire, puisqu'ils ne pouvaient ignorer quels étaient les hommes sur qui eût dû s'appesantir le bras de la justice. En réalité, ils mirent peu de bonne volonté à' réparer les torts. Une députation envoyée par les représentants à l'hôtel de la Monnaie, pour prendre connaissance des objets d'argenterie qui devaient y être déposés, se vit refuser l'entrée par le délégué que les commissaires nationaux y avaient placé. Aux plaintes qui lui furent adressées, le général Duval répondit avoir donné, ce qui était vrai, tous les ordres qui dépendaient de lui.

Les représentants n'avaient pas encore reçu d'explications sur la nature de leurs pouvoirs, ni sur l'affaire du receveur, quand eut lieu la publication du décret qui prononçait la réunion de Bruxelles à la France. A leurs yeux, le décret du 15 décembre, ne concernant que les peuples étrangers, n'avait plus de force dans un pays qui faisait désormais partie intégrante de la république ; ils écrivirent en conséquence au receveur nommé par les commissaires du conseil exécutif, de remettre les deniers de sa caisse au fonctionnaire qu'ils lui donnaient pour remplaçant. On leur répondit par un arrêté des commissaires de la Convention, qui défendait au receveur d'obéir, et enjoignait à l'autorité militaire de prêter main-forte s'il était besoin.

« Voir les n" 111, 114 et 113, des 11, 1« et 13 mars, des Pfoc^H?er*oiM? des Uanus des représeiUanls de BruxéUes.

tiO HISTOIRE DES BELGESr [i196]

Cette intolérable situation allait cesser. Le 18 mars^ Dnmottriez perdit la bataille de Neerwinden. N*eût-on pas eommis de fautes dans cette journée, Tarmée française était trop faible pour combattre celle des alliés. Il fallut songer à la retraite» et, le 22, Dumouriez eut sa première entrevue avec l'envoyé du prince de Saxe-Cobourg : on y régla, et levacuation de la Belgique, et le concours que TAutricbe devait prêter à Dumouriez pour le réta* blissement de ta monarchie constitutionnelle en France. Quelque opinion que Ton ait de la conduite de Dumouriez, il est toujours certain que sa négociation préserva Tarmée française de la destruction, et rendit à la Convention le service de lui conserver ce qui en restait; après la perte de la bataille de Neerwinden, la résistance devenait impossible, et Dieu sait ce qui fût avenu de la république française, si les armées alliées avaient eu à leur tête un homme de talent et de. résolution K La retraite se fit aussi paisiblement qu'il était possible, sans trahir le secret de Tarran* gement. Le 23 mars, Tarmée française était campée aux portes de Bruxelles.

P Les commissaires de la Convention avaient, dès la veille, abandonné la capitale. Un moment il fut question de les retenir pour faire restituer les otages, et Merlin fut personnellement menacé en pleine rue. L'évacuation était inévitable, et ils n'avaient pris ancune précaution pour maintenir la tranquillité publique, ni aucune disposition pour rendre à l'assemblée des représentants l'autorité nécessaire; leur conduite sembla dictée par le désir que Bruxelles restât sans gouvernement, pendant Tintervalle qui allait s'écouler entre leur départ et la rentrée des Autrichiens. Heureusement Dumouriez y veilla, et l'armée française dans sa retraite ne commit pas de désordres.

Animée d'un admirable esprit d'abnégation, l'assemblée des représentants de Bruxelles resta à la hauteur de la mission qu'elle s'était donnée, et ne quitta la place qu'au dernier instant; elle

1 Le Rapport des etmmissaires de la Convention nous apprend que Timportanle place de Lille n*était pourvue d'aucan des objets nécessaires à sa délénse, et n'avait que 225 volontaires pour toute ganvisoa. (Page IM.)

f rrss] CHAPmus %x. u%

passa tonte la pénible jonrnée du 23 k prendre des mesures d<p police, h décréter, autant qu'il dépendait d'elle, la réparation des injustices. Remise, non sans peine, en possession du local où avaient été déposés les objets d'argenterie enlevés aux églises, eUe envop deux membres du tribunal de la commune avec tes marguilliers des^ paroisses, pour dresser l'inventaire du peu qui restait de ces odieuses spoliations, et procéder à la restitution des pièces qui restaient intactes. Pendant toute la nuit elle continua à siéger. Le 24, à 6 heures du matin, on vint l'informer que l'armée française avait entièrement évacué la ville, et que le peuple brûlait l'arbre de la liberté planté au milieu de la Grande- Place ^ ; elle chargea le tribunal de la commune de veiller au maitttien de l'ordre, et se retira en fermant ainsi son dernier proeèS'^verbal *. c L'assemblée, après avoir géré gratuilemeat, pen- « dant plus de quatre mois, les intérêts de ses concitoyens, avec « un zèle, un dévouement et une impartialité qui ont dû lui « mériter la seule récompense qu'elle ambitionne, la confiance et m Pestime des gens qui sont impartiaux eux-mêmes, éclairés et c honnêtes... déclare qu'elle lève ta permanence, et que ses fonc- « tions viennent à cesser, x Peu d'heures après, survint l'avant* garde autrichienne, fort à propos pour empêcher le pillage des maisons des sans-culottes. II y eut, dans toutes les localitéâ, une violente réaction contre ces misérables, qui ne trouvèrent pas même de l'appui auprès de la populace où ils s'étaient recrutés. A Malines, les commissaires nationaux voulurent s'emparer de Tarchevêque Frankenberg, qui, instruit à temps, parvint à se soustraire aux recherches. L'abandon de Bruges fut précipité (26 mars), et les Français, harcelés par le peuple, qui brûla aussi l'arbre de la liberté avec le mobilier du club, abandonnèrent de nom-

1 Cet arbre que les représentants de Tournai appelaient la perche de liberté. Voir leurs Proeè&^erbaux, p. 210.

' 11 est signé de J. Torfs, ancien président, et J.-B. Weemaeld, ancien secrétaire. Dumouriez rend pleine justice à cette assemblée : « La prudence et le couc rage de ce corps, dit-il, a sauvé cette capitale et le Brabant d'une entière « subversion. » Campagnes, 11, 109.

miT. DBS BBLOBS, T. O. 16

i42 HISTOIRE DES BELGES. [l793]

breux magasins dont les magistrats de la ville ordonnèrent la saisie. Mais Gand n'était pas encore évacué, et les commissaires de la Convention enjoignirent au commandant d'envoyer à Bruges un détachement chargé d'y prélever une contribution de deux millions ^ Ce détachement, fort de 3.000 hommes, reprit possession de la ville 29 mars) ; mais le pays s'insurgeait, et la petite armée républicaine, craignant d'être coupée, partit pendant la nuit, emmenant dix-sept notables comme otages pour la contribution qu'elle n'avait pas eu le temps de lever.

Les Français abandonnèrent ainsi successivement les villes de la Belgique, emportant avec eux les malédictions d'un peuple dont ils avaient odieusement trompé la confiance *. L'évacuation du pays était complète, quand, le 5 avril, Dumouriez fut contraint de se réfugier dans les rangs de ceux qu'il avait jusqu'alors combattus.

> Le 27 mars. Voir leur Rapport, p. 113.

* Le conseil municipal de Namur exprimait un sentiment général, lorsqu'il envoyait une députation au général autrichien, pour lui demander de hâter le moment oii il viendrait délivrer cette mOe de la tyrannie et du brigandage in Français. Proeis-^œrbal du 25 mars 1793.

Arrivée de l'archidac Charles et du comte de Metternich à Bruxelles. — Premiers actes du gouvernement autrichien. ^- Kéorganisation du conseil de Brabant. — Rétablissement des couvents supprimés par Joseph II. — Attitude des États de Brabant. — Concessions du gouvernement. — Ses embarras. »- Exigences du parti conservateur. — Les réfugiés belges en France. — La Convention décrète la réunion du pays de Liège. — Dissentiments entre les réfugiés. — Ils obtiennent des secours d'argent. — Leur organisation militaire.

L'archiduc Charles, ce prince que les Belges avaient inutilement demandé pour souverain particulier^ deux ans auparavant, fit son entrée dans Bruxelles quarante-huit heures après le départ des Français (26 mars); son frère, Tempereur François II, lui avait confié, avec les fonctions de gouverneur général, le soin de réparer les fautes de Tarchiduchesse Marie-Christine, sa tante. Le comte de Metternich, maintenu dans le poste de ministre plénipotentiaire, arriva bientôt après (29 mars). Les joyeuses acclamations de la (ouïe les accueillirent Tun et l'autre ; Todieuse conduite de la Convention avait exaspéré les esprits, et cette seconde restauration, à la diiférence de la première, appelée par les conservateurs eux-mêmes, apparaissait comme l'aurore d'une ère de réparation.

Partout d'abord on s'attacha à faire disparaître les traces de

244 HISTOniE DES BELGES. [l793]

la conquête : les anciens impôts forent rétablis, et les réanioos suspectes poursuivies comme clubs ^ ; les fonctionnaires dépossédés rentrèrent en place, et on imposa un nouveau serment à ceux qui avaient consenti à gérer au nom de la Convention; les monuments dégradés par le vandalisme des sans-culottes furent restaurés, et les reliques soustraites à leurs profanations, replacées en grande pompe aux lieux où la piété des fidèles aimait à les contempler; les églises, rendues à leur sainte destination, retentirent d'actions de grâces et de prières qui demandaient à Dieu l'union et la tranquillité.

Le rétablissement des anciens fonctionnaires ne fut pas entier. Les royalistes étaient nombreux dans les administrations des villes; ils furent généralement éloignés, et cédèrent, non sans crier à l'ingratitude, la place à des hommes qui s'étaient autrefois distingués dans l'opposition *. On alla jusqu'à tolérer, encourager même le rétablissement de ces compagnies de volontaires, dont le licenciement avait été, en 1787, poursuivi avec tant d'opiniâtreté. Il était impossible de donner au parti conservateur de meilleures

> Un décret du conseil du Hainaut défendit « à toutes personnes de l*uii ou de « l'autre sexe qui étaient membres de la soi-disant société des amis de la liberté « et de Tégalité ou club des Jacobins, » de se réunir à trois ou plus, « sous « peine d*être traités comme séditieux, et suivant toute la rigueur des lois « portées contre les assemblées illicites. » Le conseil de Brabant expulsa des collèges du tiers état de Bruxelles, ceux qui avaient fait partie de rassemblée des représentants provisoires de celte ville, ou qui avaient été affiliés aux sociétés populaires. Ce décret s'appliquait aux avocats d*Outrepont, Libotton et Torfs, et au banquier Ghapel, qui le firent révoquer Tannée suivante lors de la seconde invasion française. Des dispositions contre ies clubistes furent prises dans la plupart des localités.

* C'est un fait reconnu par Feller lui-même. « On a vu, dit-il à propos da « rétablissement du magistrat de Gand, avec des transports de joie et une « espèce de rassasiement qui tient à \^ soif de la justice, placer dans le nouveau « magistrat des hommes dont, sous le défunt gouvernement, le seul crime était a rhorreur des nouveautés religieuses et civiles. > Plus loin il dit encore . « S*il avait pu rester quelque doute sur la volonté parfaite et très efficace de « Tempereur de réparer les torts faits aux Belges, il s'évanouirait par la « manière dont se fait partout la rénovation du magistrat. Partout les hommes < de bien sont remis en place, et leurs adversaires destitués. » Journal historique et littéraire, 1793, II, 234 et 306.

[l793j CBÀP1TKE XXI. US

preufes de sincérité. Le gouvernement y ajouta une dîspo»tion ^ qui produisit un excellent effet : avant de statuer sur une requête, il était enjoint à Tavenir au gouverneur général de prendre Tavis de deux conseillers, et Tempereur autorisait les pétitionnaires à lui adresser un double des suppliques remises à son représentant à« Bruxelles. IJ existait désormais un moyen assuré d'instruire le monarque de l'état réel des choses, et de faire arriver au pied du trône des doléances qui, jusqu'alors, n'y étaient parvenues que par des mains intéressées souvent à les étouffer, ou du moins à les dénaturer.

Ces indices de la prépondérance acquise par Metlernich, annonçaient un système plus franc, plus rationnel que celui qui avait prévalu jadis. Le moment était en effet venu pour la cour de Vienne de déposer toute hésitation, d'abandonner ses plans novateurs, de renoncer à sa politique d'expédients; la cause des Étals devenait la sienne, depuis qu'elle avait commencé sa lutte avec la Convention. Aussi, quand des députalions vinrent, alors qse les Français loecupaient encore Bruxelles, la supplier de ne pas délaisser la Belgique, n'hésîta-t-elle pas \k promettre le rétablissenent entier de la constitution. Son généralissime le prince de Saxe-Cobourg, réitéra cette promesse dans une déclaration. qn'il fit au début de la campagne *, et cette pièce ne fut pas sans dessein publiée par l'archidic dès son arrivée dans la capitale. Les premières paroles adressées an ministre touchaient aussi celte hnportante question ; de nouveau on affirma qne la volonté expresse âe Tempereor étak < de ne régner que par les lois. > A la

< Cette dépêche impériale, datée du 18 mars, fut publiée à Bruxelles au commencement d'avril.

'* « Sa Majesté est convaincue que ses sujets belgiques désirent sincèrement « le rétablissement de Tordre constitutionnel et de leurs lois fondamentalos « attaquées par une faction également ennemie de là religion, des mœurs et • de tout ordre social , lois dans la jouissance desquelles ces provinces ont « trouvé depuis plusieurs siècles leur bonheur et leur prost érité. Dans cet v ^at de choses, le rétablissement 4e cet ordre et de ces lois étant Timique « <>bjet des efforts de la puissante armée que Sa Majesté a envoyée au seoours « de ses fldèles sujets, elle s^attend qu'Us s'empresseront de concourir à ce but « salutaire. » Cette déclaration porte la datera fmars.

146 HISTOIRE DES BELGES. [l793]

demande d*un armistice pour les Belges qai portaient encore les armes contre l'Autriche, Metternich répondit < que tout serait « enseveli dans le plus profond oubli, et que sous peu la nation c serait satisfaite ^ » L'engagement ne pouvait être plus explicite, et la cour de Vienne avait assurément Tîntention de le tenir. S'il manqua quelque chose à Texécution, si la mésintelligence reparut, on doit surtout en accuser les prétentions immodérées du parti conservateur, qui répondit à des paroles de paix et de concorde par des paroles de haine et de méfiance.

Du reste, le Brabant seul avait sérieusement à se plaindre de l'administration de Marie-Christine. Dans les autres provinces, toutes les difficultés de la première restauration étaient résolues; si le mécontentement n'y était pas complètement étouffé, s'il y existait encore quelques germes de troubles, il ne faut pas en chercher la cause dans quelque grave atteinte aux privilèges; l'exécution entière des promesses de Reichenbach et de La Haye ' était la seule demande qui pût raisonnablement être faite, et il ne manquait plus guère à cette exécution que le rétablissement des couvents supprimés par Joseph H. C'était donc le Brabant qu'il fallait d'abord s'attacher à pacifier. La réorganisation du conseil, question si vivement débattue, y était devenue l'occasion d'un refus de subsides, et d'une rupture qui éclata quelques mois avant la bataille de Jemmapes. Le ministre termina le différend, en donnant pleine satisfaction aux États; on revint sur ce qui avait été décidé en février 1791 ', et dans la nouvelle composition du conseil on ne fit entrer que les juges qui avaient siégé en 1790 (5 avril) *. Le gouvernement n'eût pas montré cette condescen-

1 Voir, dans la plupart des Journaux de Tépoque, le discours que le magistrat de Bruxelles adressa au ministre plénipotentiaire, en lui présentant le vin d'honneur, et la réponse qu'y flt ce dernier.

s Voir ce que nous avons dit, vol. I, p. ^1, sur la Convention de La Haye du 10 décembre 1790.

> Il convient de rappeler que Fordonnance du comte de Mercy, da%5 février 1791, avait été révoquée par les gouverneurs généraux, à la veille de leur départ de Bruxelles. Voir plus haut. p. 54.

* Comparer ceci avec ce que nous avons dit vol. I, p. 289.

dance, s*îl n'avait admis le principe d'une réconciliation à tout prix. Les conseillers mis à l'écart furent pensionnés ou pourvus d'autres places.

Dans son discours d'installation, Metternich réitéra ses premières assurances : c Oui, la Belgique, dit-il, conservera sa c constitution et ses lois; vous verrez revivre l'heureux règne de « Marie-Thérèse; c'est le vœu de Sa Majesté, et je suis autorisé « à m'en rendre le garant au milieu de vous, messieurs; cet c engagement ne pouvait être plus solennel. Voire tribunal est € organisé d'après les lois constitutionnelles du pays, et j'aime à « croire que cette époque sera le terme de ces inquiétudes, de c ces divisions, de ces défiances cent fois plus funestes à vousc mêmes qu'à un souverain qui ne veut régner que par la loi et c pour le bonheur de ses sujets. »

Tout était au mieux. Les députés qui se rendirent à Vienne, revinrent enchantés de l'accueil que leur avait fait le jeune empereur S et quand les États de Brabant se réunirent, le mois suivant, ils s'empressèrent de voter, avec les subsides ordinaires (8 mai), un don gratuit de 1 ,240,000 florins, pour aider à la guerre contre la France. Le tiers état, où bientôt le gouvernement devait de nouveau rencontrer de violents antagonistes, ratifia le vote des deux premiers ordres *. Il ne fut rien résolu encore sur l'arrangement relatif à l'indemnité réclamée par l'empereur pour dommages financiers'; mais l'accueil fait à ses propositions, et la tournure que prirent les conférences ouvertes à ce sujet, ne laissaient pas de doute sur le résultat. Le gouvernement en était si bien convaincu que, sans attendre la conclusion, il accorda au Brabant une amnistie illimitée semblable à celles qui avaient déjà été publiées dans les autres provinces (17 mai).

* Une correspondance de Vienne publiée par le Moniteur (n* 136, du 16 mai 1793), dit que les députés belges reçurent un accueil f^racieux, et quMls sortirent de Taudience les yeux baignés de larmes.

s II y eut cependant un moment d'hésitation de la part du coUége des doyens des métiers d'Anvers. Voir à ce sujet un pamphlet flamand intitulé : Brieefvan eenen dehen van Antwerpen aen eenen deken van Brussel,

> Voir à ce sujet vol. I, p. 310.

MS HISTOIRE BfiB MLGES. [im|

Il était aussi d'une sage politicfue de mettre fin à rineertii»de qui retenait à l'étranger un certain nomiire dlodividus plus m moins compromis dans les événements des dernières années, et qui leur faisait une sorte de nécessité de s^associer à tous les cêmplots. C'est dans ce but qu'on accorda à tous les Belges qui ser- Taient sous les drapeaux français, un délai de trois semainai pour rentrer dans le pays (13 mai) ^ Quelques semaines après (94 juin), «m diplôme impérial décréta me nouvelle réparation, ea leconnaissant à Tuniversité de Louvain la qaaMté de corps brabançon que lui avait déniée Joseph II, et en lui donnant ainsi le droit d'invoquer les garanties de la Joyeuse Entrée. Cette disposition, ^ont il est possible que Tuniversité ait bàié la publication par un 4k)D gratuit de 100,000 florins ', assurait son existence mieux

. que ne Favait fait un édit de Léopold ^; quatre mois plus tard (44 octobre), un autre diplôme, en rétablissant pour tous les Belges l'obligation de prendre leurs degrés à Louvain, aUa «léme plus loin que la convention de La Haye, et rendit en leur entier^ à luniversité, les prérogatives dont elle avait joui sous le règne de Marie-Thérèse, période assignée comme point de départ à toutes les réparations.

Enfin le gouvernement donna au parti conservateur an -noiiv^u et puissant gage de ses intentions conciliantes, en se décia* rant disposé à rendre leurs biens à ceux -des couvents supprimés qui pouvaient être rétablis (juillet et août), et en se dessaisissaM

. de l'administration de leurs revenus. Il invoqua le concours des États des provinces, et les invita à former des commissions q«i se mirent en rapport avec Fautorité ecclésiastique, et qui furent direclement investies du soin d'effectuer ce rétablissement. Deux réserves seulement ,« «t deu^ réserves bien naturelles, étaient faites : Tune, en faveur de l'État et des acquéreurs, exigeait de

1 La déclaration impériale se sert de l^xpression Bétkwnstes, appeUation i|iii n'avait plus de signiflcation, en tant qu'on rapplique aux fauteurs d'un complot dont Bétlïune-Ciiarost était le chef.

• Journal historique et Httéraire, 1798, II, 157.

s Du 19 mars 1791.

[479ft] CHAPITRE XXÎ. M»

efaaqve reltgieax rentrant dans son monastère, une déclaration écrite qu'il renonçait c à tout recours direct ou indirect contre le c trésor royal ou ses représentants,... et qu*il se contentait des < biens de sa maison teis qu'ils se trouvaient ^; » Taulre, en faveur des religieux sécularisés qui voulaient rester dans le monde, enjoignait de leur faire une pension , et de ne pas user de contrainte à leor égard.

Désormais la série des réparations promises par la convention de La Haye était complète *. Partout on vota les subsides; on vota aussi de nouveaux impôts ' pour faire face aux charges extraordinaires ; les États de Flandre, dans Tespoir d'obtenir une charte provinciale ^, accordèrent même une somme plus forte que celle qui leur était demandée ^. La confiance néanmoins ne se rétablissait pas, et l'attitude des États de Brabant dans leur seconde assemblée générale de cette année en est la preuve (septembre). La difBculté relative aux indemnités que réclamait l'empereur, paraissait résolue par le vote d'un don gratuit de 4,500,000 florins. Cette somme, sur laquelle devait être prélevé le montant des dédommagements promis aux particuliers qui avaient souffert de la révolution, fut déclarée payable par tiers de huit en huit mois; mais on ajouta la condition que le premier tiers ne serait exigible que lorsque les couvents supprimés seraient rétablis *.

1 Ce sont les termes de la dépêche adressée le 7 août aux États de Flandre. Les expressions des dépêches adressées aux États des autres provinces sont à peu près les mêmes.

' L'occasion ne s*est pas présentée précédemment de mentionner un édit du 19 mars 1791, qui déclarait inamovibles les membres des conseils de justice, et leur accordait, en cas de vacance, le droit de présenter une liste triple de candidats. '

* Sur les domestiques et les chevaux de luxe en Brabant, sur la propriété foncière en Flandre.

* Yoir à ce sujet une Adresse du peuple de la province de Flandre à Sa Majesté l'empereur et r&i François IL ln-8* de 1« pages.

' Voir les pièces dans le JourwU historique et littéraire, 1793, III, 70.

* nftft aussi question du conseil deLimbourg, dont la suppression, réclamée par les États de Brabant ^oomme une réparation propre à leur province, avait déjà été décrétée en principe par une dépêche du 18 mai précédent.

S80 HISTOIRE DES BELGES. [vm]

Les États étant autorisés à effectuer eux-mêmes ce rétablissement, une clause semblable dénotait Je mécontentement déraisonnable du clergé à cause des deux réserves du gouvernement; on eût voulu le dépouillement des acquéreurs de bonne foi, et la contrainte exercée contre les moines rérractaires ^

Désireux de mettre fin à toutes les difficultés, le ministre accepta la condition; il consentit aussi à reconnaître comme dettes de la province les obligations contractées par les États pendant leur année de souveraineté, et il s'engagea à provoquer incessamment la reprise des conférences pour parvenir à une liquidation générale. Malgré ces concessions, Fombrageuse assemblée ne voulut pas se séparer, sans donner au gouvernement une nouvelle preuve de son éloignement pour une réconciliatfon. On lui demandait de consentir à inauguration de François II; sans motif connu *, elle réclama (31 octobre) une déclaration solennelle du maintien de Tart. 1"^ de la Joyeuse Entrée, qui assurait à tout citoyen sa liberté individuelle. Le gouvernement fit cette déclaration, et y ajouta encore Tassurance que son intention était d'observer la Joyeuse Entrée telle que Marie-Thérèse et ses prédécesseurs Tavaient jurée '.

Ainsi disparaissait la garantie que renfermait la judicieuse réserve attachée par Léopold à sa ratification de la convention de La Haye. Ainsi se réalisait le désir des deux puissances maritimes, que la Belgique, qui avait eu si cruellement à se plaindre de leur intervention, fût replacée dans la situation où Tavait prise la maison d'Autriche. Inexplicable condescendance dont on ne recueillit pas le fruit, car elle fit, tant elle était excessive, suspecter la sincérité de ceux qui y eurent recours. L'histoire de la domination

< Journal historique et littéraire, 1793, III, 149, 301, 556.

* Cela est tellement vrai que Feller lui-même manifeste son étônnement d*une semblable demande. Journal historique et littéraire, 1793, 111, 551.

» Il est curieux de voir avec quelle outrecuidance Feller commente cette pièce. Jbid. Nous nous appuyons souvent de Topinion de cet écrivain ; il était le principal organe du parti conservateur, et surtout du clergé qui souffrit singollèrement de ses exagérations.

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autrichienne ^n Belgique montre bien que, pour un gouvernement, la plus grande difficulté n'est pas de céder, mais de savoir le faire à propos et avec dignité.

Disons aussi que cette situation n*est pas exclusivement imputable aux aberrations du parti conservateur. L'antipathie qu'avait excitée la domination autrichienne, les désirs d'indépendance nationale qui persistaient en dépit de rudes épreuves, ne pouvaient disparaître qu'à la longue. Il fallait une administration qui poursuivit, avec énergie et sans déviation, un système de pacification intelligente, et chaque pas que faisait le gouvernement de Bruxelles continuait à trahir des hésitations. Nous avons signalé le penchant de Metternich pour les conservateurs et prévu son système, s1l devenait le maitre de diriger a son gré les affaires de l'État. Il Tétait devenu sous certains rapports, puisque le départ de Marie- Christine avait fait disparaître le principal obstacle que rencontrait l'exécution de ses plans. Étranger par son âge ^ aux débats dont la Belgique était le théâtre depuis six ans, l'archiduc Charles ne devait pas éprouver pour l'opinion dominante la répugnance que sa tante ressentait. D'ailleurs il était tout aux opérations militaires, et montrait une honorable défiance de lui-même, en se reposant sur le ministre plénipotentiaire des détails de l'administration civile. A Vienne, le vieux prince de Kaunitz, ce diplomate qui avait cru tuer la révolution française avec la patience *, et qui n'avait rien découvert de mieux, pour pacifier la Belgique, que ce déplorable système de bascule dont on a vu les résultats, Kaunitz avait disparu de la scène politique '. C*était aussi, pour Metternich, un lourd embarras de moins. Cependant si le comte de Trauttmansdorff, à qui venait d'échoir la direction du département auquel ressortissaient les affaires des Pays-Bas, ne partageait pas toutes les préventions de son prédécesseur, il ne pouvait avoir perdu le souvenir des humiliations que les États lui avaient fait

1 Né le 5 septembre 1771, Tarchiduc Charles n'avait à cette époque que îl ans. * Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État^ II, 202. > En mars 1793.

8» HISTOIRE DES BELGES. [t79S]

subir. Sous tous les autres rapports, la situation de HeUeraich restait la même qu'en 1791, alors qu'il vint recileiltir la succession de Mercy. Le parti joséphiste continuait à dominer, svrtoal h Bruxelles ot 11 occupait la plupart des hauts emplois; et quoiqu'il eût perdu dans Kaunitz un puissant protecteur, il continuait à être bien en cour, car Trauttmansdorff ne devait pas être hostile à des hommes qui défendaient des idées soutenues jadis par lui-même. Au lieu d*unité dans les mesures, une telle situation ne produisit qu'hésitations et tiraillements. Il y eut de nombreuses concessions, dues au crédit personnel de Metternich, mais elles rencontrèrent souvent des obstacles et des retards qui en compromirent Téffet.

Cette lutle intérieure était connue S et la méflance du parti conservateur devait continuer, aussi longtemps que 4es hommes sortis de ses rangs ne seraient pas appelés à diriger les grands <lépartements de TÉtat. Tous ses efforts tendirent vers ce but, et la vieille querelle du maintien des fonctionnaires partisans des réformes de Joseph II, déjà soulevée à deux reprises différentes^, se ralluma plus ardente que jamais. Cachées d'abord sous des expressions vagues ', les attaques revêtirent bientôt une forme d'accusation directe, et dans leur première assemblée générale de

> Dans un mandement publié, le H septembre 1793, par l'ârchevftcfQe iti Malines pour le rétablissement des couvents, Il est parlé « des sages disposi- « tions qui ont illustré les commencements du règne du Jeune monarque, et K qui se succèdent tous les jours, malgré les obstacles multipliés que des causes « disparates et contraires opposent encore à leur exécution. * On volt que 1% prélat avait toujours rabbé Duvivier pour souflOeur. On Ut aussi dans Fefier : « La chose publique, qui devrait avancer avec des ailes d*aigle, est encore « entravée par des agents plus ou moins secrets, et de petites malices noires

« cousues de fil blanc Dans tout ce qui part des promoteurs de l'ancien sf^

c' tème qui sont encore en plaee, toujours une oreille perce. ■ Jourwal historique M mtérairè, 1793, II, 54S.

* En 17S7 pour Teiécution des préalables indispensables, et en 1791 lors de la première restauration.

* Ainsi , lorsque le magistrat de Bruxelles présenta le vin dlionnear à Tarchiduc Charles, il lui dit : c Vous saurez choisir pour vos conseils les • personnes qui , par leurs talents et leurs vertus , ont mérité Testime c publique. »

cette année, les États de Brabant reçurent deux mémoires où les doyens des neuf nations de Bruxelles, appuyés par le magistrat, invoquaient contre les agents pervers de f autorité ^^ comme des-tructeurs et désorganisateurs , l'application de l'article 25 de la Joyeuse Entrée *. Au fond, ce n'était qu'une paraphrase de ce reproche adressé sans relâche et sous toutes les formes au gouver* aement autrichien, et qui sert de thème à la plupart des pamphlets de l'époque : Vous réclamez la coopération des États, et vous soutenez les hommes qui ont contribué à ruiner leur crédit, en montrant la possibilité de leur suppression ! Vous déclarez la guerre au Jacobinisme, et vous en tolérez les fauteurs au milieu de vos provinces ^ !

Rendre complices des fureurs des Jacobins les hommes qui ne voulaient pas le maintien, quand même de. l'ancien ordre de eboses ^ était une tactique odieuse, mais fort dangereuse pour

> Voici quelques extraits de la première de ces deux pièces; c'est la plus violente : « Quelque juste et équitable que soit notre auguste souverain, « quelque favorables que soient ses dispositions pour le bonbeur de ses sujets, « quelque loyales que soient les intentions du ministre chargé de mettre à « exécution les volontés de Tempereur, nous ne pouvons nous dissimuler qu'il « peut être à chaque pas entravé dans sa marche par Tintrigue et les manèges « de ses agents subalternes, qui, guidés par Tintérêt personnel, peuvent se

• croire intéressés à faire manquer les meilleures opérations et à perpétuer

• la méfiance, ou qui du moins par leur conduite passée nous font^ craindre M pourTavenir... On ne peut se dissimuler de bonne foi la difficulté qu'il y

• aurait d^effectuer de bonnes choses avec de pareils coopérateurs. Ces per- « sonnes, intéressées à faire mouvoir tous les ressorts qui paraîtront favorables « à leurs intentions, ne pourront que nuire à la chose pubUque, et la nation ne « pourra voir que d'un œil inquiet une partie du bonheur public confiée à des « mains qui ont si malheureusement conduit les affaires. Les troubles qui ont si « longtemps fait le malheur de ce pays, ont laissé un souvenir trop amer pour « qu'on puisse absolument oublier ceux qui les ont fomentés. ■ On voit bien \h dépeintes toutes les appréhensions du parti.

' * Cet article déclarait que ai qu^'wn dex su$ds de Sa Majesté batUait secours œoLX ennemis de son pays de Brabant^ il ftmrferait corps et biens, et il ajoutait que le souverain ne pourrait faire grâce aa«s le consentement des trois États d'icehy pays.

s Journal historique et littéraire, 1793, II, 148.

* Feller les appelle Jacobins de la Beiffique. Journal historique et littéraire, 1793, II, 3S6. Il dit aussi que ce sont eux qui ■ pendant plusieurs années ont prélu<té

254 HISTOIRE DES BELGES. [l79S]

ceux contre qui on remployait, à ane époque où les calamités passagères de la révolution française empêchaient d^aperceVoir les avantages qu'elle devait produire; où Ton était disposé à envelopper, dans une commune réprobation, tous les partisans des doctrines de réforme et de liberté dont la Convention faisait ud si terrible abus.

Cédant à ces clameurs, le ministère autrichien, qui venait de montrer tant de déférence pour les conservateurs dans la réorganisation du conseil de Brabant, fit de même quand il fut question de recomposer les trois conseils collatéraux. 11 donna une honorable retraite dans le conseil d*État à ceux des fonctionnaires joséphistes qu'on poursuivait avec le plus d'animosité (juin), qu'on signalait comme les chefs de ce qui s'appelait la Cabak^; mais en accueillant toutes les réclamations, il eût éloigné de la direction des affaires publiques les hommes les plus capables du pays, des spécialités dont le concours lui était indispensable. Sa condescendance ne pouvait aller jusque-là, et les instances de Metternich, pour obtenir davantage, échouèrent. Aux yeux du parti conservateur il n'y eut qu'une semi-réparation ^ et il continoa de suspecter la sincérité des actes dont on avait espéré se faire un moyen pour regagner sa confiance; le cabinet de Vienne, disait-il, sacrifiait à la nécessité, mais il comptait bien revenir sur ses concessions et regagner le terrain perdu, s'il sortait victorieux de sa lutte avec la France. On ne lui devait d'ailleurs aucune gratitude;

« aux scènes du sans-calottisme, et persécuté cnieUement ceux qui tenaient « pour les culottes. » Ibid., II, 476. Voir encore un pamphlet de 7 pages tn-S*, intitulé : La fourberie dévoilée aux Bdges, et un imprimé commençant par ces mots : Nous sommes déUwés des despotes sans- culottes et des Jacobins, ces grwis coquins, mais gare les vrais Jacobins!

^ Les deux frères Crumpipen, dont Tatné était chef et président du conseil privé, le cadet chancelier de Brabant, et le baron de PéUz qui était secrétaire d'État et de guerre. Outre ces trois foncUonnaires, ceux que le parti des États poursuivit avec le plus de violence furent : De Umpens, Reuss, de Berg, de LaveiUeuze, membres du conseil privé, Ransonnet, d*AguUar, Duekesne, de Bartenstein, membres du conseil des finances.

* C'est de cette manière que Feller Tenvisage. Journal historique et Uttémire, 1794, 1, 819.

sa prétendue clémence n'était que justice, et cette justice encore n'était pas complète ^ Dans le système de ces hommes aveuglés par l'esprit de parti, l'amnistie devenait même un grief : les patriotes qui s'étaient si généreusement dévoués à la défense de la constitution n'avaient pas besoin de pardon *.

Les plaintes des doyens de Bruxelles furent le signal d'un déchaînement incroyable '. Les conservateurs prévoyants, qui tentèrent de prêcher la modération aux exagérés de leur parti, virent leurs intentions incriminées *. Bientôt reparurent ces plats et stupides libelles qu'on distribuait sous le manteau, et dont le gouvernement, malgré toutes ses précautions et les récompenses promises aux dénonciateurs, ne parvenait pas à empêcher l'impression .

La nomination du chancelier de Brabant mit en évidence le défaut d'ensemble et d'unité qui existait dans l'administration du pays. Forcé de retirer le sceau du duché au fonctionnaire joséphiste qui l'avait tenu jusqu'alors ^, le ministre se trouva cruelle-

> Journal historique et littéraire, 1793, 1, 638.

> Und., 11, 462.

> Voir notamment une pièce intitulée : Aua? Bdges, le dernier remède à nos maux, ou les Vêpres bruxelloises. Elle commence ainsi :

• Noos ftot enfin ici, nons faat septembriser...

• Qnelqnes oenti scélérats ans lanti^rnes accrochés,

• Et la paix est rendan ans Belges toarmentés.

« Réfléchissons-y bien ; mettons dans la balance « Les innombrables manx que fait leur existence, « Et concluons alors, même en théologien, « Que ce sanglant exploit ne peut être qu*an bien... >

On biaise, on nous trompe;

< Mais de tant d'artiflce on aperçoit la fin, I Sachons le déjouer en sonnant le tocsin ; « Et puisque le seul but est de temporiser, t Au plus tôt mettons-nous à réverbériser. ■

De crainte que Ton ne se méprit sur les individus à qui s'adressaient ces cris de mort, le pamphlétaire les indiquait nominativement dans des notes aussi stupides que le texte. On peut encore consulter trois lettres flamandes signées : De waere Nederlander.

* Voir trois pièces flamandes intitulées : BemertUnge voor de dry staeten van Brabant.

* De Grumpipen Jeune, qui donna sa démission.

256 HISTOmE DES BELGES. b^^

ment embarrassé pour le choix de son successeur. L'homme qa*y appelait le parti conservateur, était ce conseiller Yillegas signalé par rexcentricité de son zèle religieux, et aussi par son opposition constante aux propositions de la cour de Vienne; au contraire, à ne consulter que Tancienneté, le sceau eût été confié an vice-chancelier Yauvelde. Après plusieurs mois d*irrésolution, ce dernier fut nommé (décembre), et cela, parait-il, malgré les ceprésentations de Metteroich ^ Il faut en convenir, c'était un choix malheureux; Vanvelde passait pour être le principal auteur des mesures rigoureuses décrétées à la fin de 1791 coutre les députés des États, et le gouvernement n'avait pas osé le comprendre dans la nouvelle recomposition du conseil. Aussi quand il se présenta pour prêter serment sur la Joyeuse Entrée, les États refusèrent positivement de l'admettre, et il fut enfin obligé de donner sa démission. On le remplaça par un membre du conseil privé, de Limpens, qui fut agréé par les États, quoiqu'il ne possédât assurément pas leurs sympathies.

Cette affaire, ou l'on voulut voir une concession arrachée aux craintes qu'inspira le peu de succès de la campagne de 1795, porta un coup fatal à la considération du pouvoir. Elle révéla la mésintelligence qui existait entre Trauttmansdorff et Metternich, mésintelligence qui ne fit que s'accroître * et devint un embarras

1 Voir une lettre imprimée et datée de Maestricht, le 10 Janvier 1794.

> Nous avons amplement usé, pour Tannée 1790, du Journal des troMes de Gérard, et nous déplorons vivement de n'avoir pu conUnuer à profiter de ses observations parfois si originales. Il paraît cependant que Tancien secrétaire de Tacadémie de Bruxelles a continué son journal pendant les années suivantes, mais que le manuscrit se trouve à la bibliothèque de La Haye, qui a aussi hérité de ses livres. Nous devons à Tobligeance de notre regretté confrère, feu M. Schayes, la communication d*une Notice des pièces historiqties, critiques, saU- Tiques, etc., qui ont été imprimées et distribuées, la plupart dandestinemenl, dmns les Pays-Bas, pendant le gouvememem de Charles Louis, gowoemewr général e» 1793 et 1794. Cette notice est écrite de la main de Gérard, et le n* 197, qoe porte la première page, donne lieu de supposer qu*elle faisait partie d'un recaeU plus considérable. Nous y trouvons, sur Tadministration de Mettemicb» des détails qui nous ont paru dignes d'être publiés, et qui font YohfBi de la note V placée à la fin du volume dans la 1" édition de ce Uvre.

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de plus; elle fournit un nouvel aliment à la méfiance qui n^était déjà que trop^vive, en montrant le cabinet de Vienne toujours disposé à soutenir les fauteurs du système de Joseph II. Quoique fes hommes eussent changé, la tactique restait la même : s'engager imprudemment, sans avoir bien calculé les chances, sauf à revenir sur ses pas au premier signe d'opposition ; réclamer d'un fonctionnaire sa démission, pour échapper à la nécessité d'une décision, et aux embarras d'une situation qu'on s'était faite soimême.

Ainsi, malgré toutes ses concessions, la seconde restauration n'avait guère obtenu de meilleurs résultats que la première. Le parti des États, toujours inquiet, ne vo\ait dans les égards dont il était l'objet que contrainte, dissimulation et encouragement à exiger toujours davantage. Il ne lui sufiBsait plus que la Belgique fût replacée dans l'état où l'avait laissée Marie-Thérèse. A entendre ces hommes qui ne pouvaient assez rétrograder, les beaux joun de ce règne si célébré par eux ne comprenaient que l'époque où la fille de Charles YI, remise à peine de la lutte qu'elle venait de soutenir contre une partie de l'Europe, n'avait pas eu le loisir encore de porter son attention sur les améliorations que réclamait l'administration de ses États ^ 11 eût fallu rétablir tous les couvents sans exception; il eût fallu employer la contrainte * contre les malheureux religieux qui, ayant goûté de la vie du monde, refusaient de rentrer dans ces cloîtres devenus pour eux de véritables tombeaux; il eût fallu surtout abroger le bienfaisant édit ' qui avait porté de seize à vingt-cinq ans l'âge de la profes-

1 Journal historique et littéraire, 1793, t. II, p. 145. Ceux de nos lecteurs, qui désirent connaître ce qu'il y avait dans Feller de zèle pour la propagation des lumières, n'ont qu'à méditer ce passage où, à propos d'un ouvrage qui reprochait leur ignorance aux membres du tiers état, il s'écrie : « Tant mieux, tant f mieux. Ce sont nos lettrés, nos avocats, nos robins, nos beaux et lestes ff parleurs, qui ont tout gâté en France, qui ont manqué d'en faire autant ■ dans la Belgique, et le feront en effet partout où on les laissera faire. • 7MVI,581.

' L'archevêque de Malines le dit bien positivement dans le mandement sur le rétablissement des couvents que nous avons déjà signalé.

s Cet édit est du 18 avril 1772.

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