BI8T. DB8 BILOIB, T. II. M
306 HISTOIRE DES BELGES. [l794. AK 11]
à cacher les intentions réelles du cabinet autrichien, et à compromettre sans fruit les malheureux qui s'y fussent prêtés? Metternich •ne savait-il pas que Tabaodon de la Belgique était décidé? L'étaitil d'une manière tellement irrévocable, qu'un puissant effort de la part du peuple n'eût pas décfdé l'Empereur à revenir sur sa résolution? Ce sont là des questions que rhislorien peutsouievery sans posséder le moyen de les résoudre. Rien ne put du reste vaincre l'indifférence que la nation continua de montrer pour le petit-fils de Marie-Thérèse. A Bruxelles une partie de la population s'arma, mais pour empêcher les Autrichiens d'enlever les caisses publiques. Depuis plusieurs jours les rues de la capitale étaient encombrées d'individus Taisant à la hâte leurs préparatifs de départ, courant, se pressant, s'interrogeant, s'enquérant de la situation des armées, les uns manifestant leur abattement, les autres leur joie à la nouvelle des progrès des Français ^ A chaque instant augmentait le nombre des habitants des campagnes, fuyant le théâtre des hostilités avec des voitures sur lesquelles ils avaient chargé leurs femmes, leurs enfants, leurs meubles les plus précieux. C'était un désordre impossible à décrire. Quand le trésor de l'État et les archives, dont on avait depuis longtemps préparé le transport, eurent été mis à bord des bateaux qui les attendaient, l'ordre du départ fut donné. La dernière heure de la domination autrichienne avait sonné en Belgique.
1 Un journal du temps signale avec colère ïiniolence des carmagnolei 9m riaient de la désolation générale. Moniteur, n* 289, du 7 juillet 1791.
Conquête de la Belgique par l'année française. — Eetour des réfagiés. — Système du comité de salut public à l'égard des payt conquit. — Le maximum, les assignats, les contributions militaires , les réquisitions. — Résultats. — Position déplorable des autorités belges. — Liège et le Hainaut. — Les tribunaux criminels et les comités de surveillance. — L'administration centrale. — Quelques réparations. — Maintien provisoire du maximum. — 'Réclamations. — Arrêté réparateur du comité de salut public. — Détails sur la contribution militaire et sur le numéraire emporté de la Belgique.
Après avoir accordé quelques jours de repos à ses Iroupes harassées, Jourdan donna Tordre de marcher sur Moos, dont il s'empara à la suite d'un combat insignifiant (1" juill. 13 mess.). Le 9 juillet (21 messidor) son avant-garde entra dans Bruxelles, et il y fit sa jonction avec Tarmée du nord. Picfaegru, ne rencontrant plus de résistance en Flandre, où Glerfayt était délaissé sans renforts, avait aisément conquis cette importante province. A Bruxelles, les vainqueurs se séparèrent de nouveau pour continuer la poursuite des ennemis : les Anglais et les Hpllandais battaient en retraite par Malines vers Tembouchure de l'Escaut, les Autrichiens par Louvain vers la Meuse. Cette coalition formidable, si présomptueuse une année auparavant, était alors en pleine dissolution : la Prusse se préparait à la paix de Bàle ; l'Autriche prétait Foreille aux décevantes paroles du comité de salut public; l'An-
308 HISTOIRE DES BELGES. [i794. AM II]
gleterre seule, dirigée par le génie de Pitt, persistait sérieusement à continuer la lutte.
Anvers se rendit sans défense le 24 juillet (6 thermidor), et Liège le 27 (9 thermidor), au moment même où s accomplissait le mouvement qui mit fin au régime de la terreur en France; une partie de la population liégeoise se joignit i ses libérateurs , pour chasser les féroces Autrichiens^ qui se vengèrent en bombardant sans pitié le populeux quartier de TEst. Les vainqueurs s'arrêtèrent momentanément à la Meuse. Depuis la Chartreuse vis-à-vis de Liège jusqu'à Ruremonde, le passage de la rivière était défeoda par les Impériaux, qui se liaient à droite aux Anglo-Hollandais retranchés derrière Eyndhoven, Oosterwyck et Breda. Le comité de salut public voulait, disait-il, avant de courir à de nouvelles conquêtes, affranchir le territoire national. Cet ordre, que les historiens de la révolution ont sévèrement jugé, parait avoir été motivé par des négociations secrètes avec la cour de VieDoe, négociations qui n'aboutirent à rien ^ Les hostilités recommencèrent dans le mois de septembre, quand la dernière des places conquises par Cobourg eut capitulé '. Le 2 octobre, les Français prirent à Aldenhoven une terrible revanche de Téchec qu'ils y avaient éprouvé l'année précédente. Dès le commencement de novembre, ils étaient en possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis Mayence jusqu'au point où ce fleuve se réunit à U Meuse. Il ne leur restait à conquérir, en dedans de cette ligne, que Luxembourg qui capitula seulement dans le mois de juin suivant.
Les réfugiés belges suivaient l'armée française. Une des pre* mières mesures décrétées fut la restitution des biens dont ils avaient été privés (10 juill. 22 mess,) : < Il était ordonné, à peine « d'arrestation, à tous détenteurs de ces biens de les remettre aux € propriétaires dépouillés, aussitôt la réquisition qui leur en serait « faite, le tout sans restitution de prix, et sans préjudice des « indemnités relatives à leur injuste jouissance '• » La plupart
Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat, m, 3i. Coudé, qui capitula le 30 août.
> On trouve cette pièce dans le âecueU des proctofluUtaM et êirrétés des repristn-
[1794. AN 11] CHAPITRE XXlll. 309
des réfugiésr quittèrenl la France, au^^itôt que les succès des années républicaines leur eurent rendu possible le retour en Belgique. Les administrateurs du département de Jemmapes vinrent à la barre de la Convention (5juill. 17 mess.), le quatrième jour après la prise de Mons, annoncer leur prochain départ : <r Nous
< rentrerons dans notre patrie, dirent-ils, pour y annoncer que « vous avez créé une constitution populaire qui fera le bonheur
< des Français, que vous avez établi un gouvernement révolution-
< nairequi fait trembler le despotisme; pour diriger nos efforts « contre tous les tyrans et leurs infômes suppôts, de quelque « masque qu'ils se couvrent, et mériter par là Testime de nos con-
< citoyens trop longtemps malheureux ^ »
Grâce aux funestes dissentiments que nous avons retracés, un grand nombre de Liégeois, dénoncés comme des patriotes douteux, ne purent obtenir d'une commune ombrageuse les passeports nécessaires pour franchir les barrières de Paris. Le 9 thermidor les sauva ', et leur permit de regagner aussi leurs foyers. Ils parurent à la barre de la Convention, le lendemain de cette mémorable journée, parmi les nombreuses autorités qui s empressèrent d'adhérer au mouvement, \oici quelques passages de leur adresse ; cette pièce, où Ton reconnaît le style emphatique mais toujours chaleureux de Bassenge, fournit des détails sur leur
tants du peuple français envoyés près les armées du Nord et de Saml>re-et-Meuse, etc., ainsi que des ordonnances, règlements et autres actes du magistrat et autres autorités constituées de la viUe et du quartier de BruxeUes, vol. I, p. 14. Cette collection est fort importante pour l'histoire de la seconde invasion française, et comme nous devrons fréquemment y recourir, nous l'indiquerons sous le nom bien connu de Recueil de Huyghe, qui est celui de rimprlmeur. Il a paru aussi à Liège et à Gand des collections semblables. Nous n'avons pu nous procurer que la première ; nous rindiquerons sous le nom de Recueil de Liège.
« Moniteur, n'tSO, du 7 juillet 1791.
' Nous tenons de Tun d'eux qoMI devait être fait, pour le tribunal révolutionnaire, une fournée de réfugiés. C'était là le résultai des dénonciations incessantes de quelques malheureux. Ce patriote liégeois, mort il y a quelques années seulement, est Thonorable M. Hyac. Fabry, flls de ce bourgmestre Fabry qui a laissé à Liège un nom si populaire. Nous /ivons déjà cité une brochure composée par lui pendant la seconde invaaion.
310 HISTOIRE DES BELGES. [l794. AN II]
situation dans Texil. c Li^e estlibre, législateurs!... Des paroles
« n'expriment point les sentiments dont cette nouvelle embrase
a nos cœurs. Après tant de maux et d*orages, la voilà donc enfin
« au port! Nous la reconquérons cette liberté, Tidole, le besoin
« de nos âmes. Dans ces moments, les hymnes de reconnaissance
fn de nos frères arrachés aux tigres qui les déchiraient, s*élèvent
« pour bénir leurs généreux libérateurs; leurs bras s'ouvrent
« pour nous recevoir. La république retrouve des enfants dignes
« d'elle; ils vont justifier son honorable adoption. Cette horreur
« native, invincible pour ses tyrans, qui caractérisa toujours ce
« peuple, horreur que leurs dernières persécutions n'ont fait
<K qu'accroître, se manifeste dans toute son énergie à l'aspect de
« ses frères victorieux. Le féroce Autrichien, frémissant de rage,
« court cacher au delà du Rhin son impuissance et son opprobre;
« et pour surcroit de bonheur, c'est au moment où toutes les fac-
< tions impies, coalisées pour comprimer l'élan révolutionnaire, « précipitées les unes sur les autres, roulent dans l'abime... « Législateurs, nous venons vous redemander le drapeau que « nous déposâmes dans cette auguste assemblée. C'est dans Liège
< régénérée que doit flotter de nouveau ce signe de son salut et
< de sa gloire; ce signe que les satellites des despotes, fuyant « devant nos frères, ont vu dans les champs du Quesnoi. Il n'est « plus ce temps où, misérable instrument de projets liberticides c et ambitieux , une imperceptible minorité osait calomnier la « masse si pure des réfugiés. Nous connaissons d'où partaient ces <K coups perfides; elle est complètement au jour la source de ces « divisions suscitées avec tant d'éclat et d'astuce. L'horrible « énigme de ce scandaleux tapage, dont les bons ont tant gémi, « est expliquée. On sait à quels conciliabules assistait cette « poignée de délateurs, mus par les monstres qui dévoraient en a espérance la république, et voulaient écraser tout ce qui n'était « attaché qu'à elle. Ah! sans cesse nous l'avons dit, jamais neuf
< ou dix individus, connus par leur immoralité et leur nullité, « n'auraient affecté cette audace, s'ils ne s'étaient crus étayés « d'un puissant appui... Et nous aussi, nous étions encore dési-
[1794. AN n] CHAPITRE XXIIL 31i
^ gnés par les tyrans! Et nous aussi, imperturbables au milieu de
€ tant de tempêtes, attachés invariablement au char de la répu-
c blique, à la ligne des principes, nous avons été en butte à tous
« les complots des conjurations ! Persécutés, mais fiers de Tétre,
< qu'aurions-nous opposé que notre vie entière à Thonorable « haine des pervers?... ' »
Nous allons entreprendre le récit d'une douloureuse époque, d*une époque dont maint vieillard encore aujourd'hui a conservé le terrible souvenir. Plus de fallacieuses promesses, plus d'hypocrites protestations. La Convention est décidée à marcher droit à son but, sans ménagements, sans égards. La Belgique a été, par des décrets solennels, réunie à la France, c'est une fraction du territoire national recouvrée sur l'ennemi ; elle n'en subira pas moins tous les abus de la conquête. Nous avons fait la guerre pour la délivrer de ses tyrans, disait-on, qu'elle nous indemnise, qu'elle prenne sa part de notre détresse , que nos douleurs comme nos Joies lui soient communes; Anacharsis Cloots, l'avocat du seigneur Genre humain , s'écriait, dans une adresse aux réfugiés : « Vous « é(es nos frères, et nous vous embrasserons fraternellement. Vos « riches, nous les traiterons comme nos riches, vos pauvres c seront secourus comme nos pauvres. Nos gens suspects sont « incarcérés, et les vôtres subiront le même sort. Vos fanatiques
< accompagneront les nôtres à la Guyane. Vos sans-culottes seront c heureux comme nos sans-culottes. Nous danserons ensemble la « Carmagnole... ^ous ne fermerons point cet immense débouché « à nos assignats... '» — « Il faut décider, disait aussi Duhem, si « nous nous amuserons encore à planter des arbres de liberté dans « la Belgique, si nous irons encore dépenser douze cents raillions
1 Moniteur, n* 319, du 6 août 1791. Des députations <les réfugiés du pays de Franchimont et du département de Jemmapes furent aussi admises à présenter leurs félicitations sur l'événement du jour, et à déclamer contre le moderne CatiHna. Moniteur, n** 3i0 et 3i3, des 7 et 10 août 1794.
* Moniteur n* 255, du 12 septembre 1793. Dubem avait déjà dit, ia veille, la même chose aux Jacobins. Ihid,, n' 258, du 15 septembre 1793. • Je crois bie n, • disait aussi Julien de Toulouse, que vous traiterez les Belges comme peuple « conquis. » Ilnd., n* 42 du 2 novembre 1793.
312 HISTOIRE DES BBLGBS. [l794« AN II]
< dans ce pays, si nous y porteroos encore nos bceufs» nos vaches» « ou s'il ne vaudrait pas mieux faire faire un peiit voyage jusqu'à c Paris aux saints et saintes de la Belgique ^ »
Ce système, qui se retrouve au fond de tous les discours prononcés à ce sujet, suppose fort gratuitement que la majorité de la nation belge appelait de ses vœux la domination française, et que les six dernières années ne lui avaient pas aussi légué d*amères tribulations. D'ailleurs, que la Belgique dût contribuer aux firaîs de la guerre, ce n'était pas un motif pour la mettre à sac, pour la livrer à un pillage honteux et souvent peu productif.
On commença par décréter le maximum et par donner un cours forcé aux assignats (11 juilL, 23 mess.), sans excepter, comme on le fit plus tard et comme le réclamaient la politique et Téquité , les dettes contractées avant Tinvasion : il était défendu, sons peine d'être tenu pour ennemi de la république et traduit devant les tribunaux révolutionnaires de France, d'établir deux prix ou de refuser et discréditer le papier-monnaie *. Ce fut une prime accordée à tous les fripons , qui s'empressèrent d'acheter les assignats à vil prix, pour faire des remboursements ou des acquisitions ^ Vint ensuite un arrêté du comité de salut public (18 juîll..
1 Monitewr, n" 40 et 42, des 31 octobre et 2 novembre 1793.
* Recueil de Huyghe, i, 6.
^ 11 serait facile d'émimérer des faits. Pérès, dans un discours, cite ce singu> Uer exemple de l'agiotage sur les assignats : « On connaît Thistoire de cet « homme qui, après avoir acheté des assignats pour 10,000 il., s'est renda
< adjudicataire d'un bien qu'il a revendu pour des assignats, dont il a tiré • ensuite en monnaie métallique une somme triple de la première. • ReceuH de Buyghê, m, 153. 11 y eut des autorités révolutionnairei qui encouragèrent ces friponneries. Ainsi le comité de surveillance de Liège, qui avait, nous nous hfltons de le dire, un Français pour président et un Français pour secrétaire, s'attacha à convaincre ses concitoyens que les rentes constituées étaient rem*» boursables en assignats, et les engagea fortement à user de la faculté. « Ne
< craignez pas, disait-il, de venir nous dénoncer ceux qui refuseraient, sons « quelque prétexte qtie ce soit, de recevoir des assignats pour des rembourset ments de cette nature; c'est en nous aidant à découvrir les malveillants qui « discréditent cette monnaiCi que vous nous prouverez votre attachement à la
< liberté. » Gazette nationale de Liège, n* 48, du 12 janvier 1795.
[1794. AN II] CHAPITRB XUii. 313
30 mess.) , qui organisait le système sous lequel la Belgique était appelée à gémir pendant près d'une année ^
L'autorité suprême, le pouvoir révolutionnaire, ainsi qu'on di.<ait alors, était confiée aux membres de la Convention, envoyés aux armées avec le titre de représentants du peuple. On leur enjoignait d'abord de maintenir provisoirement les fonctionnaires civils, sauf à destituer ceux qui n'auraient pas leur confiance, et de déclarer que les fonctionnaires militaires « restaient sans « emploi, la force armée résidant exclusivement dans les armées < de la république *. » Les armes, dont lusage était rigoureusement interdit aux habitants, devaient être mises en réquisition pour le service de la république. Sous les ordres des représentants du peuple étaient placés les généraux, tous les employés attachés à l'armée, et les agents des douze commissions établies quelques mois auparavant pour tenir lieu des départements ministériels '. Le commissaire ordonnateur en chef était chargé de faire inventorier les pièces d'artillerie, munitions de guerre et provisions de toute espèce trouvées dans les places conquises, et de diriger sur la France tout ce que ne réclameraient pas les besoins de Tarmée; il devait aussi vérifier l'état des caisses publiques, se faire remettre lès fonds, et enjoindre aux receveurs de continuer à gérer sous la direction de ses agents. La caisse du payeur général de l'armée était désignée pour recevoir ces fonds, ainsi que le produit d'une
> RecueU de Huyghe, i, 1.
* Un arrêté des représentants du peuple, du 15 septembre (29 fructidor), envoya à Paris « les officiers, sous-officiers et soldats belges et liégeois licenciés « et non replacés dans les armées. » Ibid., i, 174. C'était ce qui restait de ces bataillons de tirailleurs dont nous avons parlé précédement.
' Ces douze commissions, instituées le 1" avril 1794, étaient les suivantes : commission des administrations civiles, police et tribunaux ; commission de rinstruction publique ; commission de Tagriculture et des arts ; commission du commerce et des approvisionnements; commission des travaux publics; cornmjpsion des secours publics; commission des transports postes et messageries ; commission des finances; commission de Torganisation et du mouvement des armées de terre ; commission de la marine et des colonies; commission des armes, poudres et exploitation des mines; commission des relations extérieures.
314 HISTOIRE DES BELGES. [i794. AN II]
coDtribation militaire fixée < au moins à deux fois le revenu c annuel de toutes les contributions perçues par l'ancien gouver- « nement, sous quelque dénomination que ce fût, ordinaires ou « extraordinaires. » A la vérité on ne devait frapper que c les c riches, les hommes sans profession, les ecclésiastiques séculiers « et réguliers jouissant de plus de mille livres de revenu. » Les agents des douze commissions étaient chargés de rassembler, au moyen de réquisitions, « tous les fers, toutes les armes, tous les « chanvres, les huiles, les savons, la toile à voiles, les toiles ordi- « naires, les cuirs, le suif, les laines, les draps bleus ou non « teints, Undigo, les ingrédients de la teinture, » de les payer en assignats et de les envoyer en France. Outre « tous les chevaux « de luxe avec les équipages et harnais, et tous ceux qui, entre- « tenus dans les herbages, auraient au moins l'âge de quatre « ans, » les communes devaient encore fournir le vingtième de leurs autres chevaux; les plus beaux étaient destinés aux haras de la république, les autres à la remonte de l'armée. A Fagent de la commission du commerce incombait le soin de rassembler c les « bestiaux et troupeaux appartenant aux nobles, aux évéques, aux « chapitres et aux abbayes , » et de faire acheter c tous les bes- « tiaux gras appartenant aux cultivateurs et en état d'être mis en ^ consommation ; » le tout était encore destiné aux départements français ou à l'armée. Le même agent devait rassembler également les grains, les farines et les fourrages, « toutefois sans priver les « habitants de la quantité nécessaire à leur consommation, » réserve qui fut parfaitement illusoire, tant il y eut d'arbitraire et de désordre dans les réquisitions. La prochaine récolte était particulièrement recommandée, et destinée encore à approvisionner la France et les troupes qu'elle tenait en campagne sur le Rhin.
L'arrêté du comité de salut public décrétait la famine pour les provinces belges. Ces hommes, qui aimaient tant à invoquera justice et l'humanité, en violaient ici les premiers principes, et leurs mesures dépassaient de beaucoup en rigueur celles qa*ils avaient imposées à leurs compatriotes. En France, l'emprunt forcé
[ildé. AN II] CHAPITRE XXIII. 315
spécifiait an mode de répartition, accordait une option et des délais qui manquaient entièrement à la contribution militaire. En France encore, il y avait eu des réquisitions, mais elles n'avaient jamais frappé qu'un certain nombre de départements, et cela au profit d'autres départements dans le besoin, non au profit de l'étranger. Enfin, pour bien apprécier l'épouvantable situation que l'arrêté faisait à la Belgique, qu'on se la représente arrachée au gouvernement faible de l'Autricbe, et livrée, sans la moindre préparation, à ces mesures extraordinaires où la France n'était arrivée que par gradation. Les représentants du peuple avaient prévenu les désirs du comité de salut public. Connaissant les intentions de ceux qui les envoyaient, ils frappèrent, dès leur arrivée à Bruxelles, (14 juill., 26 mess.) « sur les nobles, les « ecclésiastiques, les maisons religieuses et les privilégiés de < cette ville et de sa banlieue, > une contribution de cinq millions de livres en numéraire ; elle devait être payée dans les vingtquatre heures , à la diligence des magistrats chargés d'en faire la répartition et menacés d'être pris pour otages ^ Deux jours après, comme il n'avait pas été possible de réunir plus de 500,000 livres, le représentant du peuple fit arrêter cent cinquante-deux notables, qui furent transférés à Maubeuge, d'où ils ne revinrent que dans le mois d'octobre, après le paiement intégral des cinq millions. Ce représentant était un conventionnel du nom de Laurent. C'est lui qui écrivait de Mons, le 10 juillet, à la Convention : « Je pars « cette nuit pour Bruxelles, où il est instant d'aller faire la récolte « pour la république... Les moines baissent pavillon , ainsi que « les aristocrates; les cloches des couvents sonnent pour la troi- « sième fois pour nos victoires, et les fenêtres à grands pans a s'illuminent; je sais que ce sont des grimaces hypocrites, mais « enfin ils marchent jusqu'à ce que, les ayant abattus par les « espèces, je les mette dans le cas de se reposer plus qu'ils ne « voudraient. » Il était encore plus facétieux dans une autre lettre, écrite deux jours auparavant : « Citoyen président, les
> Recueil de Huyghet i, 10.
'*® HISTOIRE DES BELGES. [f7W. AN II]
« églises des communes évacuées par les uhiaiis regorgeaient de « sainU; ils n'ont pas plutôt recouvré la liberté, qu'ils ont vouto « aller voir la Convention nationale à Paris. Je leur ai donné des « ciboires, des calices, des remontrances, des galons, pour faire « leur route, et je te les envoie de suite par la diligence de Maa-* « beuge. Ils méritent de ta part un accueil d'autant plus gracieux, « qu'ils sont les précurseurs de deux millions en numéraire que « nous avons imposés sur les richards de Mons, et qui demain « feront leurs adieux aux rives de la Trouille ^ »
De semblables scènes se passèrent dans un grand nombre d'autres endroits. Toutes les villes, tous les cantons de la Belgique furent taxés à des sommes énormes, exigibles toujours en numéraire; et dès que le paiement était différé, on enlevait brutalement, du milieu de leurs familles éplorées, les citoyens les plus honorables, pour les transférer dans des forteresses de l'intérieur de la France *. La Convention entendait se faire rembourser les frais de la campagne de 1792 , et Cambon pouvait s'écrier triomphant : « Je viens annoncer à l'assemblée que cette fois notre « entrée en Belgique ne ressemble en rien à celle qui a eu lieu • sous Dumouriez; alors il fallait envoyer par mois trente-cinq
« Moniteur n-«95, du 18 et n" 297, du 15 juillet 1794. Hoverlant, dans son Essat chronologique pour servir à l'histoire de Tournai (104 volumes !), assure que ce même Laurent répondit au magistral de Tournai, qui lui représentait l'énormité de la contribution militaire imposée à cette ville : Il faut payef, ou je vous ferai prendre Vair à la petite fenêtre de notre bonne mère sainu GuiUotine,
• On peut dire qu'il fut pris des otages dans toutes nos villes. Au nombre des citoyens qu'on enleva à Anvers, se trouvait Yan Eupen. Voici comment le Journal de Bruxdles (1794, m, 545) raconte ce qui eut lieu à Louvain : • On se « rappelle que Funiversilé fut une des causes principales de la première révo- « lution du Brabant, en soutenant de la manière la plus opiniâtre et la plus « fanatique qu'elle formait un corps national.... Les représentants de la répu- « blique française ayant taxé ce corps national à une contribution d'un million « de livres, les mêmes théologiens escobardent franchement, en disant que la « même université, n'étant qu'un corps particulier et sans prwûége, ne doit rien « donner. Pour toute réponse à cette tergiversation scandaleuse des principes, « quatorze des plus savants de Louvain ont été envoyés comme otages à Péronne, • où ils jouiront de la liberté d'ergoter sur quelques passages de saint Thomas, « jusqu'au moment que la contribution demandée soit entièrement payée. •
[l794. AN II] CHAPITRE XXUI. 517
tf millions en numéraire dans ce pays; aujourd'hui la Belgique % nous envoie au lieu de recevoir \ »
Le total de ces contributions militaires s'élevait à quatre-vingts millions de livres '. Comment trouver en quelques jours une quantité aussi considérable de numéraire, alors que les nobles, les ecclésiastiques, les riches avaient presque tous quitté le pays, alors qu'il était défendu d'aliéner leurs immeubles dévolus à la nation comme biens d'émigrés, et que leur mobilier, dont la vente seule était permise, se dissipait entre les mains rapaces de ceux à qui la surveillance en était confiée? « Où irons-nous chercher a cette contribution, s'écriait dans sa détresse le magistrat de 8 Bruxelles? ce sont en général les moins fortunées des castes « privilégiées, qui n'ont point abandonné leurs foyers; il faudra c donc rejeter le déficit de la contribution sur le peuple'? » Vaines réclamations! La rigueur déployée fut telle, qu'au bout de deux mois il avait été payé, en lingots et en monnaie française ou étrangère, 14,445,938 livres; 13,359,404 livres étaient entrées « en prison dans la caisse à trois clefs, » comme disait métaphoriquement le financier Cambon. Le dernier envoi parvenu alors à Paris se composait de vingt-neuf chariots, dont l'arrivée avait fait grande sensation ^
> Moniteur, n* 305, du ÎZ juUlet 1794.
s Voir le rapport de Haussmann, sur sa mission en Belgique. Ibid., n* 159, du %1 février 1795. Voici la répartition d'une partie de cette somme de quatrevingts millions, telle que nous la trouvons dans un rapport de Cambon ; elle ne porte que sur dix*sept villes : Bruxelles, 5,000,000; Anvers, 10,000,000; Malines, 1,000,000; Lierre, 500,000; Gand, 7,000,000; Âudenarde, 500,000; Bruges, 4,000,000; Ostende, 2,000,000; Ypres, 1,000,000; Courtrai, 3,000,000; Louvain, 2,000,000; Namur, 5,000,000; Tournai, 4,000,000; Âlost et Ninove, 4.000,000; llon8,-l,640,S76; Ath, 150,000. Ihid., n* 12, du 3 octobre 1794. Nous ferons remarquer que la disproportion de ces chifft'es provient de ee que certaines villes contribuaient seules , et d'autres avec un district plus ou moins étendu.
■ Médtmalion airessée k 23 septembre 1794 (2 vendémcdre on m), aux représentants in pewpU. Cette pièce, qui est très curieuse, a été publiée par MM. Henné et Wauters, dans leur Histoire ée Bruatdks, II, 443.
* Monitevr, n* 12, du t octobre 1794.
318 HISTOIRE DES BELGES. [l79l. AN II]
Au fléau des contributions militaires se joignit celui des réquisitions. Elles ne s'arrélèrent pas aux objets qu'avait spéciGés l'arrêté du comité de salut public. Tout y fut soumis ^ L'armée éprouvaitelle quelque besoin *, aussitôt on recourait aux réquisitions, on exigeait quatre fois plus qu'il n'était nécessaire, et souvent en définitive les soldats restaient aussi dépourvus qu'auparavant. Les demandes se succédaient sans relâche '. Au moindre prétexte» on s'empressait de porter la ruine et la désolation dans les communes rurales, qui eurent particulièrement à souffrir. Puis les denrées arrachées au cultivateur désespéré allaient souvent encombrer les magasins et y pourrir. Une nuée de réquisileurs de tout rang, de toute forme, rivalisant de brutalité et de despotisme, s'était abattue sur nos provinces; les hommes dont le règne sanguinaire allait finir avaient souvent pour séides les êtres les plus atroces '. On mettait en réquisition telles denrées, tels produits fabriqués. Quiconque en possédait devait, sous des peines sévères, en faire une déclaration exacte qui était aflScbée sur sa porte; ce que les agents de la France consentaient momentanément à ne pas emporter
^ Jusqu'aux graines de navets, de choux, de betteraves, de carottes, de haricots, de pois, de concombres, etc. Voir dans le Recueil de Huyghe, I, 101, une réquisition signée d'un préposé qui portait le nom de 7roù (Euf$.
* Les hommes de ce temps n'étaient jamais au dépourvu. L'armée avait besoin de chaussures, et un arrêté mit en réquisition tous les cordonniers et tous les cuirs, jusqu'à ce qu'il eût été confectionné 300,000 paires de souliers, qui furent ainsi réparties : Flandre orientale, 84,600 ; Flandre occidentale, îl,120;Brabant, 76,140; Tournai et Tournaisis, 9,380: Namur, it,000 ; Luxembourg, 23,000 ; Liège, 35,260. RecueU de Huyghe, II, 309 et 311.
■ « Les réquisitions que les agents de 4a -république française ont faites en « Belgique surpassent toute croyance, » disait le magistrat de Bruxelles dans sa réclamation du 23 septembre , citée plus haut. Le compilateur du Recueû de Huyghe dit aussi, dans la préface du premier volume, et sans y entendre maUce : « On ne mettra pas dans ce recueil les arrêtés relatifs aux réquisitions, qui • pourraient faire la madère d'un recueil fiarticulier. •
* Nous citerons entre autres le maire de Givet, DelecoUe, un monstre dont le 9 thermidor fit justice, et qui a laissé d'horribles souvenirs dans le département des Ardennes. Ne voyons-nous pas aussi, dans une adresse présentée à la Convention, le 20 janvier 1795, que les complices de Joseph Lebon avaient lei jrfitf beaux emplois dam la Bdgique ? Momtewr, n' 123, du 22 janvier 1795.
restait frappé d'ane sorte d'immobilisation^ Plus de transactions commerciales possibles. Constamment menacés d'être arrêtés comme otages, obligés, < sous peine d'être traités comme ennemis « de la république, d*obéir aux réquisitions qui leur seraient faites « par tous les agents ou préposés ^ » dépourvus de moyens convenables pour découvrir si ces réquisitions étaient régulières, les administrateurs tremblants ne savaient auquel entendre. C'était UD désordre, un brigandage inouï. On lit dans une circulaire du général Wirion, commandant la gendarmerie, ce passage qui en dit plus que toutes nos réflexions : « Un grand nombre, se disant « commissaires aux réquisitions, S'j livrent aux plus afireux biri- « gandages : les uns menacent du pillage, du fer et du feu les pai- « sibles habitants des campagnes; les autres maltraitent indigne-
< ment les bourgmestres, majeurs et les magistrats des communes ;
< il en est qui, à des conditions qu'ils imposent aux habitants,
< composent avec eux et se font délivrer des sommes d'argent au « détriment de la république.... * » Il sufiisait de traîner un grand sabre, de porter une énorme moustache et un bonnet à poils orné d'une longue queue, pour pouvoir se donner la satisfaction de livrer une commune entière au pillage. Quelquefois deux individus diflérents exigeaient d'une seule localité la même espèce de denrées; quelquefois aussi on lui demandait ce qu'elle ne pouvait posséder. Le droit de requérir était devenu pour les vainqueurs un droit banal. Pas de mince employé, soit civil, soit militaire, qui ne se crût permis de puiser ainsi aux sources de la richesse publique, souvent dans un but de lucre personnel ^ Le scandale des malversations devint tel, qu'il fut défendu aux graveurs de graver des
> Arrêté du 14 août 1794 (tl thermidor an II), art. 19. Recueû de Huyghe, 1, 70.
* Voir aussi ce qu'un membre du comité de salut public, Peiet, disait à la Convention. Moniteur, n* 146, du 14 février 1795.
s On lit dans un arrêté de Laurent (Recueil de Huyghe, 1, 53) : « Instruit que « plusieurs individus attachés à Tannée se sont permis, sous différents titres, « de lever des contributions pécuniaires qu'ils ont appliquées à leur profit per- « sonnel... » Dans un autre (Ibid,, 1, 58) : « Considérant que des individus sans « pouvoir se permettent des réquisitions de tout genre, dont ils ne rendent « aucun compte, pour les appliquer à leur profit particulier... »
880 HISTOIRE DES BELGES. [i794. AN II]
cachets, sans la permission par écrit des représentants dn peuple ou du chef de Tétat-major ^ On était si âpre à la enrée, qae ia peine de mort fut elle-même impuissante.
Au moment où la terreur disparaissait en France, elle s'établissait brusquement, moins sanguinaire peut-être mais à coup sûr plus ruineuse, au sein de cette Belgique dont nos voisins, daos leur superbe ignorance, s'exagéraient si fort les ressources. « Nous c ne savons, disait le magistrat de Bruxelles, sur quel fondement < les Français, nos voisins, se sont fait une si haute idée de nos « richesses; à les entendre, c'est ici le pays d'Eldorado. Aux Q portes de .la France, nous devrions être mieux connus. Nous « avons un bon sol, surtout parce que nous le travaillons bien; « le peuple belge n'est pas riche, mais il est aisé; c'est sa grande € économie qui fait son opulence... * » Nous aurions à dire sur cette triste époque des faits incroyables. Nous pourrions signaler tel commissaire des guerres qui se fit livrer 400,000 aunes de toile fine à cinq livres, et ne déposa dans les magasins que 400,000 aunes de grosse toile à dix-huit sous ; tel autre qui exigea les plus beaux chevaux d'un grand nombre de communes, et ne livra à l'armée que des haridelles ; tel autre encore, insolent Turcaret, qui portait un gilet à la hussarde estimé par lui à plus de 50,000 livres et dont chaque bouton était monté d'une pierre ine. Misérables qui étaient arrivés déguenillés dans notre pays, et qui en partirent cousus d'or!
Qu'il nous soit permis d'achever ce tableau, en prenant pour exemple une localité. Les Français entrèrent dans Namur le 17 juillet. Le lendemain, le magistrat reçut une réquisition qui le rendait responsable sur sa tête de la fourniture, dans le jour même, de 24,000 livres de pain, de 4,000 sacs de grain, et de tout ce qui se trouvait d'avoine et de fourrages dans les magasins publics ou particuliers. Le 19 juillet, ordre de fournir, sur-k^hamp,
^ Recueil de Huyghe, \, S47.
* Réclamation déjà citée. Cela n*empêcha pas Robeijol d*évaluer haiilfm«nt, dans un rapport présenté à la Convention, Texcédant de production en SelgiqQ^ aux deux tiers. Monitewr, n* 846, du î septembre 1795.
[l794. AN II] CHAPITRE XXIII. 3Ci
50 pipes d'eau-de-vie, 100,000 livres de sel , 50,000 pintes de yinaigre. Le 20, il fallut, toujours daos le même délai, 800 paillasses, 800 matelas, 800 traversins, 800 couvertures, 1 ,600 paires de draps de lit, 50 livres de charpie, 300 draps usés pour les pansements. Le 21, la sixième tète de tout le bétail et de tous les chevaux. On avait mis eu réquisition, le 19, tout le fer, tout le plomb, l'acier, le charbon de terre; le 20, tous les cuirs et les cuivres; le 21, tous les grains, les fourrages, les bestiaux, les chariots; le 22, tout l'alun, Thuile, lé savon, le goudron, la poix, le chanvre, les cordages, le papier, les limes, la ficelle, le fer blanc, le soufre, le bois de réglisse, la poudre, le salpêtre, le sucre, la cassonnade, les prunes, les pruneaux, Tesprit-de-vin, Feau-de-vie, le drap bleu, le drap écarlate, les toiles, les figues, les clous, la potasse, les cartes géographiques, la résine de Cayenne. Les réquisitions sur plusieurs de ces denrées furent, quelques jours plus tard, ainsi spécifiées et réparties sur la province entière : pour les grains et fourrages, à 339,063 quintaux de grain, dont deux tiers de froment; à 101,506?quintaux d*avoine; à 256,190 quintaux de foin et de trèfle : le tont!k fournir par quarts dans les quarante jours; plus 11,000 quintaux de farine, dont trois quarts de froment, à fournir dans les quatre jours ; pour le bétail, à 4,000 bêtes à cornes, h 9,000 moutons et à 4,000 porcs. Il est inutile de dire le sort des réquisitions^ qui frappèrent sur les denrées moins nécessaires que celles quejnous venons d'énumérer. Nous ferons seulement remarquer, en*finissant, que la province de Namur fut en outre, comme toutes*les|autres du reste, livrée à des malversations nombreuses. Le représentant du peuple. Gilet (arrêté du 20 octobre 1794), reconnut que dans la fourniture des bestiaux, au lieu du sixième, on'avait exigé trois vaches sur quatre, mesure, dit-il, qui tendait à réduire les habitants au désespoir. On peut, d'après ce fait constaté, juger combien de friponneries échappèrent aux recherches.
Et ces écrasantes réquisitions comment se payaient-elles? En assignats, et aux trois quarts du maximum de Lille, parce que, disait-on, les prix en Belgique avaient toujours été au dessous de
HUT. DES BILOBS, T. II. Si
St2 HISTODUE DES. BELGES. [iTM. AN u] ^
ceux de la France. Quand on choisit, un pen plus tard, ce maximum pour déterminer le taux des paiements, ce futunefa?eur accordée « au zèle et à racliviié de ceux qui s'empressaient de « satisfaire aux réquisitions ^ » On ne tenait aucun compte de la dépréciation : il fallait prendre au pair les assignats qui étaient déjà réduits au 20"^ de leur valeur nominale, et qui allaient bientôt descendre au 60° '. Les administrateurs d'un peuple aussi cruellement exploité pouvaient bien se demander si de tels abus n'étaient pas suggérés par les ennemis mêmes de la France '; si réellement la Convention ne projetait pas de faire la paix avec TÂutriche eu lui abandonnant de nouveau la Belgique, mais la Belgique livrée à la misère la plus complète. Assurément le magistrat de Bruxelles pouvait, bien dire : a Quand vous nous aurez •c enlevé tous nos cuirs, tous nos plombs, toutes nos toiles, tous € nos draps, etc., sera-ce avec des assignats que nous ferons des « souliers, des babils, des chemises? Sera-ce avec des assignats a que nous couvrirons nos toits? Mangerons-nous des assignats, « quand nous n'aurons plus de grains?.... Bientôt même, nos « ouvriers n'auront plus d'outils pour travailler, et, si cela contint nue, il ne nous restera plus que des yeux pour pleurer, en attenc dant que la mort les éteigne. » « Ce sont nos ennemis, ajoutait-
< il, et peut-être les vôtres, qui prônent tant notre opulence, afin c de vous engager à nous fouler sans remords. Lors du premier c séjour des armées françaises dans la Belgique, toutes les mesures « furent prises pour rendre les Français odieux aux Belges; nous
< ne croyons pas que vos ennemis secrets aient changé de sys-
< tème, quoiqu'ils aient pris d'autres moyens d'exécii^ion ^ » Le pillage, dont on semblait s'être fait une habitude, atteignit
> RecueU'de Huyghe, I, 220.
* Les représenlants du peuple arrêtèrent, pour la première fois, le 13 Juin 1795, le taux légal des assignats, et le fixèrent au vingtième de leur valeur nomliiale. Le 1" juillet, ce taux descendit au quarantième, et le 14 août, au soixantième. Le 4 mars 1796, les assignats n'étaient plus taxés qu'au centième de leur valeor nominale,
* Rédamation du 23 septembre 1794.
* Recuea de Huyghe, I, 387,
[n94. AN n] CHAPITRE maiL 3»
même les objets de science et d'art. A cet égard encore, la Cou- Teotion abusa des droits de la conqyéte, en laissant détraire ou voler ceuK de ces objets qui n'étaient pas destinés à la France. Ses agents, s'autorisant de son nom, enlevèrent tout ce qu'ils trouvèrent à leur convenance, sans dresser d'inventaire, sans veiller à ce que les scellés fussent apposés sur les collections, sur les biblio* tfaèqnes ainsi dévalisées. Quand,' au bout de quelques mois, l'ordre commença à renaître, les administrateurs belges constatèrent avec douleur le tort irréparable qu'avait causé au pays l'oubli des précautions les plus vulgaires '.
Le maximum et les assignats avaient été introduits sans le moindre ménagement. La mesure porta immédiatement ses fruits: les marchés restèrent sans approvisionnements, les ateliers et les boutiques se fermèrent. Il fallut recourir aux menaces et à la violence pour forcer les habitants des campagnes à conduire leurs denrées dans les villes, pour forcer les marchands à fabriquer et à vendre; l'intimidation réussit faiblement : il arrive un moment où Tétre le plus pacifique défendrait son avoir au prix de sa vie. Les agents de la France ne cessaient de répéter que les assignats avaient nne hypothèque solide ^; le peuple, qui voyait les vainqueurs
> Voir, dans le Recueil de HuygUe^ vol. Ill^ p 415, une réclamation de Tadminjstration centrale, et deux arrêtés, même volume, p. 109 et 306. Nous lisons à ce propos, dans les Procès-verhaux (inédits) de l'administration centrale pravisoire du ci-devant pays de Liège, ce qui suit : « Quatre commissaires du comité de salut « public envoyés Vans la Belgique et le ci-devant pays de Liège, à Teffet d'y « recueillir les richesses et les monuments les plus précieux des arts, viennent « assurer Tadministration des sentiments de la plus douce fraternité; qu'ils sont « loin de tenir la même conduite à Tégard des Liégeois, leurs frères, leurs alliés, « qu*à regard des Belges ; que les effets qu'ils emporteront d'ici, en vertu de « leur mission, ne sera qu'un échange. Après avoir montré leurs pouvoirs, le « président leur répond dans les mêmes sentiments, et leur donne l'accolade « fraternelle, au milieu des applaudissements. > Archives de la province de Liège.
* Voir, entre autres, une proclamation des représentants du peuple qui commence par cette phrase toute modeste : • Belges, plus d'une fois vous avez émis « le vœu d'être réunis à la république française. En formant cette demande, a vous avez apprécié sans doute l'avantage d'être Incorporés avec un peuple « qui frappe d'admiration l'univers entier par la grandeur de ses exploits, et le « remplit de sa gloire... > Recueil de Euyghe^ II, 70.
3i4 HISTOIRE DES BELGES. [l794. AN II]
rechercher le numéraire avec tant d*avidité, continua de refuser sa conflance à la monnaie républicaine. Plus d'un cultivateur laissa dépérir les produits de son sol, et préféra courir la chance d*en réaliser le quart seulement en argent, plutôt que de vendre le tout pour des assignats au prix du maximum. Il est aisé de concevoir que le système de la Convention ait fait des ennemis à la France, là même où elle ne comptait que des partisans, et il ne faut pas être surpris de lire, dans une amphigourique proclamation adressée par le représentant du peuple Frécine aux Liégeois, que refroidissait parfaitement Tinlroduction du maximum et des assignats : « Pourquoi, citoyens, à la vive allégresse que vous « manifestâtes lors de Feutrée des Français, a-t-o'n vu brusque- « ment succéder un morne silence? Pourquoi votre commune « n*offre-t-elle aujourd'hui qu'un lugubre aspect ^? »
Quoique la récolte eût manqué, la Belgique avec une administration régulière n'eût pas éprouvé de besoins pressants. Mais les réquisitions ayant enlevé une quantité considérable de céréales, le maximum et les assignats faisant cacher le reste, la disette vint à la suite. On défendit la fabrication du genièvre, de Tamidon, de la poudre à poudrer; on prescrivit aux boulangers de ne plus faire qu'une sorte de pain, celui de Yégalité; puis quand l'insuflisaDce de ces moyens et d'autres aussi puérils fut bien constatée, on en vint à mettre les grains en réquisition au profit de la Belgique ellemême, comme ils l'avaient été déjà au profit de la France, à ordonner un recensement des provisions que renfermait chaque commune : tout détenteur de grains fui obligé de les tenir à la disposition de l'autorité publique qui en prenait ce qu'elle jugeait nécessaire, et ne lui laissait le reste qu'avec défense d'en disposer si ce n'était pour sa subsistance. Les communes rurales s'approvisionnaient et devaient approvisionner les villes. On forma ainsi des greniers d'abondance ; les boulangers et les particuliers vinrent y chercher une quantité de farine proportionnée aax besoins de leur commerce ou de leur famille. Les particuliers qui
» Recueil de Liège,. pditiie I~, p. 63.
[i794. AN II] CHAPITRE XXIII. 325
ne cuisaient pas devaient se pourvoir de bons, où était déterminée la quantité de pain quils avaient droit d'acheter chez le boulanger; les besoins étaient calculés à raison d*une livre de pain par jour et par individu. Comme moyen de contrôle sans doute, il était prescrit d'afficher à chaque maison un tableau indiquant les noms du propriétaire, de sa femme, de ses enfants, de ses domestiques, de ses locataires avec Tâge et la profession. Ces mesures contribuèrent à augmenter les alarmes; on voyait, dans les grandes villes surtout, la population se presser aux portes des boutiques, se quereller pour acheter fort cher un pain de détestable qualité. Des cartes destinées ci procurer du pain gratis furent délivrées aux indigents ; ce devint une nouvelle charge pour les classes aisées \
Un froid des plus rigoureux vint accroître encore les calamités qui pesèrent alors sur notre malheureuse patrie. Ce rude hiver de 1794 à 1795, qui permit à Pichegru de faire en Hollande une campagne sur la glace, fut d'autant plus pénible qu'il coïncidait avec un renchérissement extraordinaire du combustible; c'était toujours le résultat du système gouvernemental du comité de salut public. Les grossiers proconsuls qu'il nous avait envoyés, n'expliquaient pas ainsi les embarras d'une situation dont nous avons plutôt adouci que chargé le tableau. A les entendre, la malveillance seule en était cause; si les grains n'arrivaient pas aux marchés, c'est que < de riches propriétaires, de gros fermiers et c d'avides commerçants spéculaient sur la misère du peuple *; »
1 Bruxelles contracta de ce chef une dette de deux millions de livres.
* Proclamation des représentants du peuple du 14 octobre 1794 (23 vendémiaire an III), dans le Recueil de Huyghe, 1, 332. Le commencement de cette pièce mérite d'être cité comme un échantillon du langage qu'on parlait à nos pères : « C'est • au moment où les armées triomphantes de la république française pour- « suivent et chassent de toutes parts les hordes esclaves et fugitives des tyrans « armés contre la liberté des peuples et Tégalité des hommes ; c'est au moment « où la barrière du Rhin interdit tout espoir de retour à ces brigands couron- ■ nés ; c'est au moment où la Hollande est déjà le théâtre des succès des braves « républicains, et quand ses places fortes sont les unes conquises, les autres cer- « nées, attaquées et prêtes à tomber; c'est enfin lorsque le gouvernement féroce
3SS HISTOIRE DES BELGES. [l794. AN n]
si les assignats étaient discrédités, c'est uniquement parce que Fagiotage s*en emparait; n'étaienl-ils pas assis sur une hypothèque de quatorze milliards de biens nationaux? N'avaient-ils pas d'ailleurs pour garantie « le courage et la loyauté de vingt-six millions « de Français ^? » Pouvait-on concevoir des craintes sur leur valeur? A les entendre encore, les contributions militaires ne frappaient que les riches, et le peuple n'en pâtissait pas; les réjquîsilions n'avaient emporté que le superflu, et la république était: prête à fournir, de ses magasins de l'intérieur, ce qui manquerait à la subsistance du pays. < Que ceux qui parlent tant des sacrifices • de la Belgique, disaient-ils, jettent un instant les yeux sur le « tableau des vertus, des privations, des sacrifices et du courage c du peuple français... Belges, quel est celui d'entre vous qui € oserait encore parler de pertes et de sacrifices ! Les ennemis de < votre bonheur sont les seuls qui ne rougissent pas de tenir ee « langage, tandis qu'ils ne regrettent pas les sacrifices et les doas « qu'ils oni faits à la tyrannie et au despotisme '. »
Voyons quelle était, au milieu des orgies de la conquête, la position des autorités belges. Administratives ou judiciaires, elles avaient toutes également été maintenues, sauf quelques épurations auxquelles le caprice seul des représentants du peuple présida. Le système ne reçut pas non plus une exécution uniforme dans toutes les provinces.
Dans la principauté de Liège, il n'était pas possible de çon-
« de r Angleterre va être puni de ses crimes contre le genre humain et le commerce « des peuples ; c'est en ce moment même que les malveillants, les incorrigibles ff ennemis da peuple, les complices des émigrés, les partisans ou les suppôts « de la -tyrannie emploient de nouvelles manœuvres pour arrêter ou empêcher « Teffet des réquisitions nécessaires aux subsistances et à rapprovisionnement « des armées ; qu'ils cherchent à mettre des obstacles à la circulation des den- « rées et marchandises de première nécessité, à Tapprovisionn^nent ordinaire • des marchés, au crédit des assignats, à Texécution du maximum, et qu*Us « mettent en usage les ruses les pbis coupables et les plus criminelles pourafFa- « mer le peuple et le priver de sa subsistance. »
' Même proclamatioa, p. dU.
* md., p. 83».
[l794. AN n] CHAPITRE XXin. 3»
serrer en place les fonctioDDaires dn prince évêque ^ ; la plupart d'ailleurs avaient pris la foite, convaincus qu'on n'aurait nul mena* gement pour eux, après les odieuses rigueurs d'un pouvoir dont ils avaient consenti à se faire les instruments. On tint donc pour légalement existantes les autorités choisies en 1793, et elles rentrèrent en fonctions *. Il en fut de même de rassemblée provinciale, qui avait dû émigrer en masse; elle se réinstalla sous le titre à'adminisiration centrale provisoire du ci-devanl pays de Liège (14 sept. 28 fruci.) '. Dans la proclamation qu'elle publia le jour de sa rentrée, elle disait qu'après le décret de la Convention, douter que Liège ne fit point partie intégrante de la grands famille^ serait une injure pour la France ^ Son illusion fut de courte durée. La première mesure dont elle eut à surveiller l'exécution, fut une contribution militaire d'un million de livres établie sur ceux qui avaient pris part aux emprunts ouverts par le prince évéque ^. L'ordre qu'on lui intima, peu de jours après, de faire verser le produit de cette contribution non dans les coffres de son trésorier, mais dans ceux du payeur général de l'armée, ordre auquel elle tenta vainement de se soustraire, lui fournit la preuve
> « resprit public à Liège, lil-on dans le /oumal (ie Brux^9 (1794, III, 435), « est à la hauteur de celui de Paris ; il n'est point de citoyen qui ne se trouve « heureux d'être enfin délivré du Joug vampirlal du clergé. » Et plus loin (p. 519) : « Les Liégeois continuent de signaler leur haine contre leur sultan « mitre, de toutes les manières possibles. La fameuse église de Saint-Lambert, « si chère à ce sultan, va tomber sous les mains de ces braves Éburons, qui ont « tant d'injures à venger. Quatre cents ouvriers sont employés à la démolir.
< La couverture qui est en plomb sera convertie en balles de fusil, la charpente ir et les autres matériaux seront distribués aux malheureuses victimes de la i rage autrichienne Quant aux riches balustrades qui ornaient l'intérieur de
< cette église, elles serviront à la fonte de canons. >
* Ce fut le 22 août (5 fructidor) que la municipalité de 1793 déposséda à Liège le comité d'urgence établi révohtlionnairement dès les premiers Jours de la conquête. Ce comité se composait de cinquante-six personnes dont les noms se trouvent dans \è Recueil de liège, part. I, p. 26.
' Il y eut aussi une administration semblable à Spa, pour les pays deFranchimont» Stavelot, Logne et Limbourg.
* BecueU de Uége, part. II, p. 9.
5 La liste de ces personnes se trouve, ibid,, II, 20 et suiv.
328 HISTOIRE DES BELGES. [l794. AN II]
que Liège, malgré les marques de sympathie qu'elle avait données à la France, n*échapperait pas au système oppresseur décrété pour tous les pays conquis.
Le Hainaut, devenu département de Jemmapes, obtint une organisation calquée sur celle qui existait en France. Mons eut sa municipalité et son conseil général, système qui fut appliqué aux autres communes de la province; l'administration provinciale fut confiée à trois assemblées de district. Le comté de Namur fut organise sur un pied semblable ' par un terroriste du nom de Jasmio Lamolze, que les représentants du peuple avaient créé commissaire civil, c'est h dire maître absolu, dans les provinces de Hainaat et de Namur.
Dans le Hainaut et dans le pays de Liège, les représentants do peuple décrétèrent aussi une nouvelle organisation judiciaire, tandis que les anciens tribunaux furent maintenus partout ailleurs ^. Ces deux provinces étaient, vis-à-vis de la France, dans une position toute particulière : à Liège, on avait franchement ^ voté la réunion, et le Hainaut avait été non seulement réuni à la république, mais transformé en département français. Il existait donc quelque espoir pour elles d'échapper au régime de la conquête, mais toutes les démarches échouèrent; les administrateurs furent, là aussi, dépourvus d'autorité, et les populations soumises aux vexations qui pesaient sur celles des autres provinces. De leur bureau central établi à Bruxelles, les représentants du peuple expédiaient leurs ordres dans le pays entier. Les fonctionnaires belges étaient privés de tout pouvoir. La police, entendue dans le sens le plus large, appartenait à l'autorité militaire. Le moindre acte des administrateurs ne pouvait recevoir d'exécution, ni même être publié, sans avoir été revêtu du visa du commandant ou de celui des représentants du peuple. On avait
1 Jasmin Lamolze y établit une administration générale et des administrations de canton. Son arrêté, qui destitue le magistrat de Namur, porte pour considérant qu^il était animé de la malveittance et de VarisU)cr(Uie la plus dégoûtante.
* Nous avons remarqué la formule par laquelle le conseil de Namur continua à terminer ses décrets : « A tant, citoyens, Dieu vous ait en sa sainte garde. »
maintenu les impôts; on poursuivait avec rigueur le paiement même des dimes, qui sans doute avaient perdu leur caractère vexatoire, depuis^qu'elles se percevaient au nom de la république française; mais cet argent entrait dans les coffresdu payeur général de Tarmée, et les receveurs obtenaient des assignats en échange. On alla jusqu'à faire subir cette ruineuse opération aux notaires et aux banquiers : ils durent verser toutes les sommes en numéraire qu'ils tenaient à titre de dépôt, et se contenter d'en recevoir la valeur en assignats ^
Quoique soigneusement épurées, ces autorités, administratives ou judiciaires^ n'étaient pas à la hauteur des idées que les hommes de la Convention avaierft mission de faire prévaloir; toutes indistinctement répugnaient à favoriser un brigandage effréné. Il fallut donc des juges pour réprimer les contraventions aux arrêtés sur le maximum et les assignats , et statuer en dernier ressort et sans appel « sur tous les délits contre la sûreté des armées de la repu- « blique, et contre les arrêtés des représentants du peuple '. » Ce fut l'objet qu'on se proposa, en établissant quatre tribunaux criminels à Bruxelles, à Anvers, à Mons et à Liège. Il fallut aussi des comités de surveillancey véritables pourvoyeurs chargés « de dénon- « cer toutes les personnes qui, par leurs discours, leurs écrits ou « leurs actions, se rendraient coupables de délits dont la connais- < sance était attribuée aux tribunaux criminels '. » Ces nouveaux corps, les tribunaux criminels surtout, furent composés en grande majorité de Français ^ S'ils restèrent dans les limites d'une certaine modération, on n'en fut redevable sans doute qu'à la direction récemment imprimée au mouvement révolutionnaire à Paris ^.
Il y eut acheminement à un système d'administration plus régulier dans le mois d'octobre. Le 15 octobre (24 vendém. an m) parut
1 Recueil de HuyghCf I, 70.
*/6ia., 1,162.
> Recueil de Liège, II, 62.
* Sur neuf juges, le tribunal criminel de Bruxelles ne comptait que trois Belges, et celui de Liège, deux.
^ Il y eut cependant deux Jugements atroces pour prétendu crime de trahison : celui du tribunal de Hons, qui condamna à mort un moine dominicain
330 HISTOIRE DEà BELGES. [l194. AH m]
on arrêté des représentants da peuple, qui établissait nne admiais* tration générale dans chacune des provinces qui n*en étaient pas encore pourvues ^ ; les Étals, quoique compris parmi les autorités maintenues, avaient de fait cessé d*exister. Les représentants se réservaient de déterminer le nombre et les attributions des fonctionnaires appelés à composer ces administrations *. Un mois après (16 nov. 26 brum.), quand la prise de Maestricbt eut coQ« solide la domination française en Belgique, ils décrétèrent une organisation uniforme pour toutes les provinces; leur but était c de faire disparaître les innombrables abus résultant de la multic tude d*agences disséminées, dont les opérations n'avaient été < jusqu'alors qu'un dédale impénétrable ^ » Une administration centrale , composée de dix-huit membres et d'un agent national avec son substitut, fut établie à Bruxelles; elle eut la direction et la surveillance de huit administrations d'arrondissement instituées à Bruxelles, à Gand, à Ypres, à Tournai, à Namur, à Mons, à Saint-Hubert % à Liège, et composées chacune de six membres et d'un agent national. Tous ces fonctionnaires étaient à la nomination des représentants du peuple; ils n'avaient ni la surveillance des revenus provinciaux, ni aucune espèce d'attributions politiques, pas même la faculté de requérir directement la force armée, c Ces réquisitions, portait l'arL 13 de l'arrêté organiquCi c ne pourront être exercées que par les représentants du peuple, c les généraux ou commandants militaires. » On institua aussi une direction des domaines nationaux, qui fut composée entièrement de Français.
Bommé Richard; celai da tribunal de Bruxelles, qui prononça la même peine contre deux moines augusiins de Tournai, nommés Gaspard Gobiert et Atkon nase Lemerder. Ces malheureux furent fusillés ; c'était le mode d*exécation adopté pour les sentences des tribunaux criminels
< Nous avons dit plus haut que les provinces de Liège et de Namur avaient une administration générale, et la province de Hainaut trois administraUons de district.
* Recueil de Huyghe, 1, 353.
« /Wd., II, 57.
* En attendant la reddiUon de Luxembourg.
fi794. AN m] CHAPITRE XXni. 331
Les membres de TadmiDistration centrale entrèrent aussitôt en fonctions. Parmi les vingt personnes qui la composaient, se trouvaient encore sept étrangers ^. Les administrations d*arrondissemeut furent installés sans difficulté. Il n'y eut de résistance que dans la province de Hainaut, qui soutenait toujours ne pouvoir être traitée comme pays conquis; un arrêté du comité de salut public étouffa les derniers vestiges de celle opposition (10 déc« 20 frim.) *. Il y avait là, on ne peut en disconvenir, une amélioration réelle, puisque à l'avenir une seule assepiblée, radminislra* tion centrale, devait être saisie de toutes les réquisitions et chargée d'en faire la répartition entre les provinces '. Les abus allaieni diminuer, quoiqu'on ne fût pas encore au bout des sacrifices imposés an pays. En effet, Fadministration centrale avait à peine ea te temps de prendre possession du local qui lui était assigné, qu'elle reçut un arrêté établissant une nouvelle contribution de quarante quintaux de grains, quatre chevaux, cinquante quintaux de fourrage, quarante habits, autant de vestes, de culottes et de pantalons, cinq capotes, quarante chemises, autant de paires de bas et de paires de souliers par commune; le total de la contribution devait être fixé d'après cette base, réparti ensuite par Tadmi- DÎslralîon centrale entre les administrations d'arrondissement, et par celles-ci entre les communes, proportionnellement à
> L'administration centrale fat ainsi composée : Desmarets, employé au.bail* liage des eaux etfordtsà Namur; Bauchau, membre de l'administration générale de Namnr; de BouHes cadet, à Mons ; Dd'neufcowrt, homme de loi à Mons; Meyer, homme de loi à Gand ; Deurwaerdere, homme de loi à Bruges ; Mazeman, à Tpres ; Vandermersch, à Ypres ; Bonaventure, à Tournai ; Jacques-Joseph Chapel, à Bruxelles ; LambrechU, échevin à Bruxelles ; Metdepenninghen, négociant à Anvers ; d'Outrepont, homme de loi à Bruxelles ; Denier, administrateur du dls*^ trict de Douai ; DelvaUagachey ancien administrateur du département du Nord ; Béthune, ancien administrateur du département du Nord ; Deiabuisse, juge et ancien maire de Douai : Micfcel» ancien administrateur du département du Nord ; Varenghien, ancien procureur-général-syndic du département du Nord, agent Mtftoiiai; Meroix^ chef de bureau au département du Nord, substitut de logent national.
• BeeueU de Huyghe, U, iSO.