VIII HISTOIRE DES BELGES
Fabsence d'unité nationale, de remonter plus haut que je ne rayais fait précédemment, afin de mieux établir à quelles causes nous devions attribuer ce résultat.
D'un autre côté j'ai cru devoir supprimer, dans cette nouvelle édition, l'appendice qui terminait chaque volume de l'édition, précédente. Les notes dont il se compose ne s'adressant qu'à un public fort restreint, il m'a semblé qu'une seule publication suffisait. Les lecteurs en petit nombre qui désireraient les lire, auront toujours les renseignements nécessaires sur leur contenu et sauront où les trouver.
Qu'il me soit permis de terminer ma nouvelle préface par les quelques lignes qui terminaient la précédente : c( Cet ouvrage est le fruit de plusieurs années de travail, a II n'en a pas plus de mérite, mais il a droit à un examen « sérieux. Pour apprécier impartialement les faits d'un « autre siècle, l'auteur s'est efforcé d'imposer silence à ses « convictions. La tâche était rude, car les partis qui nous (c divisent aujourd'hui existaient déjà alors sous d'autres « noms. S*il n'est pas arrivé à une complète abnégation, « il peut du moins, en déposant la plume, se rendre à « lui-même cette justice, qu'il a consciencieusement « recherché la vérité, qu'il ne l'a jamais sacrifiée à la juste tification d'une opinion qui possédait ses sympathies, et « qu'il a constamment, sans acception de bannière, loué « ce qui lui semblait bien, flétri ce qui lui semblait mal. »
Liège, 5 mai 1861.
JormatioiL de la LothAringie. — Eparpillement de la souyeraineté. — Origine des dynasties provinciales. — Tentative unitaire de. la maison de Louvain. — Ayénement de la maison de Bourgogne. — Mission de cette nouvelle dynastie. — Centralisation du territoire. — Centralisation des institutions comme acheminement à l'unité nationale. — Intérêts de chacun des trois ordres dans cette question. — La résistance surtout de la part du tiers-État.l-* Un coup mortel porté à la commune du moyen âge. — Ce qui restait à faire. — L'organisation politique des provinces moins différente qu'elle ne le parait. -^ Objet de l'établissement des conseils provinciaux et du grand conseil de Malines. — ^Les États Généraux. — L'œuvre centralisatrice interrompue après Cliarles le Téméraire, imparfaitement reprise par Charles-Quint, définitivement abandonnée après lui.— Philippe II et les archiducs. — La Belgique rendue k l'Espagne. — Démembrée d'abord au nord au profit de la Hollande, démembrée ensuite au sud au profit de la Prance. — Guerre de la succession d'Espagne. — > Traité dIJtrecht. — Traité de laBamère. — Béolamations, négociations nouvelles et convention dérogatoire. — Troubles en Brabant. — Premières expéditions maritimes. ^- Hostilité de la part de l'Angleterre et de la Hollande. — La compagnie d'Ostende établie. — Moyens de ses adversaires. — Polémique soulevée à ce sujet. — La pragmatique sanction.-— Congrès de Cambrai. — - Traité de Vienne de 1785. — Alliance de Hanovre. — Fréliminaires de Paris. — Traité de Séville. — Traité de Vienne de 1731. —
Mtn. BU BIL0IS, T. I. 3
Négociations pour obtenir la ratification des États Qénéraux. — Mort de Charles VI. — Guerre pour sa succession. — Paix d'Aix-la-Chapelle. — Caractère de l'administration de Marie-Thérèse en Belgique. — Le démembrement de la Belgique plusieurs fois projeté sous son règne. — Mort de Marie- Thérèse et avènement de Joseph II. — Position nouvelle créée à la Belgique vis-à-vis de la Hollande. — Biclamations élevées par Joseph H. — Eésultats. — Tableau êommaire det prêtenêioru de V empereur, — Moyens en réponse de la part des États Généraux. — Tentative pour faire ouvrir l'Escaut. — - Rupture et préparatifs de guerre. — Intervention de la France. — Négociations. — Préliminaires de Paris. — Traité de Fontainebleau. — Ce qu'y gagna la Belgique.
Quand Tempire de Gharlemagne s^écroula, beaucoup moûis par rincapacité de ses successeurs, que sous la réprobation des populations étrangères à ses idées prématurées d*unité, les pays qui le composaient, et que la force seule avait maintenus en faisceau, offrirent un singulier spectacle. Partout le pouvoir se décentralisa, et, échappant auxjmains de ceux à qui la constitution Tavait confié, empereur et rois, il finit par se confondre avec la possession de la terre. Les fils de Louis ie Débonnaire partagèrent à Verdun * ce splendide héritage (843), et commencèrent par établir trois grands Ëtats qui prirent le titre de royaumes : la France à Touest, FAUemagne à Test, Tltalie au sud. Le possesseur de ce dernier État obtint en outre un territoire qui semble avoir été, dans la pensée des partageants de Verdun , destiné à servir de barrière entre les Francs occidentaux et les Francs orientaux définitivement séparés, et même déjà devenus, sous les noms de Français et d'Allemands, deux races bien distinctes. La Lotharingie— c'est ainsi que de son roi Lothaire s'appela ce territoire — avait pour limites ; d'un côté l'Escaut et la Meuse, qui la séparaient du royaume de Charles le Chauve; de Tautre le Rhin, qui la séparait du royaume de Louis le Germanique. Quelques années après (855), Lothaire P' sentant venir la mort et voulant expier sa conduite impie envers son père, résolut de se retirer dans l'abbaye carloviugienne de Prume.
1 Pour parler exactement, il faudrait dire : à Ihtgny prés ie Verdun. Ce vil* lage est le Dungey des annalistes de la période carlovingienne.
INTRODUGTIOlf. Il
Auparavant il se conforma à l'osage des dynasties germaniques, et partagea ses États entre ses trois fils; le second» qui portait le même nom que lui, obtint la Lotharingie. Ce pays étant la Belgique dans sa plus grande extension, il Tant considérer Lothaire II comme le premier roi belge. Dans le royaume que son père lui laissa, il exerça Tautorité souveraine au même titre que les autres rois ses voisins.
Ce n'était pas assez que les parts des fils de Louis le Débonnaire se divisassent entre leurs enfants ; le pouvoir devait se diviser bien pins encore, car il allait finir par se confondre avec la propriété même du sol. Le démembrement de Tempire carlovingien entrait dans sa seconde phase. Après avoir été d*abord partagé en quelques grandes fractions répondant à autant de nationalités, le territoire, et le pouvoir avec lui, se subdivisaient à Tinfini. De cet éparpillement de la souveraineté sortirent une foule de petites sociétés, auxquelles le mode universellement admis d'acquérir et de pcftséder la terre, fit donner le nom de fiefs. Ainsi le voulait imstinct social d'une époque encore à demi-barbare, où les vieilles traditions de la Germanie, avec l'indépendance individuelle pour base, réagissaient vivement contre la puissante unité de l'empire romain. Chacun des nouveaux États produisit un certain nombre de grands fiefs; puis chacun de ces grands fiefs en produisit d'autres qui se subdivisèrent à leur tour, de telle sorte que cette dilacération du territoire fit d'un grand État une multitude de petites mooarchies, sans aucun lien qui les unit entre elles, sans aucun cenUre sérieux auquel elles pussent se rattacher.
Une pareille situation n'était pas durable. Les idées qui l'avaient produite se modifièrent insensiblement, et la réaction apparut. Ces petites sociétés, éparpillées sur le territoire, diminuèrent de oombre , par suite du mouvement d'absorption qui s'opéra au profit de quelques-unes d'entre elles plus fortes ou plus favorisées. Mais cette concentration donna des résultats difiérents en France et en Allemagne. En France, elle continua jusqu'à ce qu'elle parvint à la personne du roi, et finit par produire la monarchie de Louis XIV ; en Allemagne, elle s'arrêta à un certain nombre de
feudataires assez puissants pour maintenir leur indépendance féodale, et produisit une fédération de monarchies, avec un chef, Tempereur, dont la supériorité , assez sérieuse dans le principe, finit par s'évanouir complètement. La Lotharingie ne pouvait échappera l'influence de la réaction que subissaient les deux États voisins.
Lothaire II mourut sans postérité (869),Set, vingt-sept ans plus tard (896), une nouvelle tentative pour donner une dynastie à notre pays, échoua aussi misérablement que la première fois. Qui peut dire si une telle dynastie n*eut pas été pour lui, à cette époque de déchirement, l'élément de cohésion que la France rencontra dans la famille capétienne!
Convoitée par la France et l'Allemagne et longtemps ballottée de l'une à l'autre, la Lotharingie fut définitivement rattachée à ce dernier pays sous le règne de Henri l'Oiseleur (925) , et gouvernée par un lieutenant de l'empereur qui prit, comme les autres chefs des peuplades dont l'ensemble formait la nation |ermanique, le titre de duc. La puissance déléguée partagea te sort réservé à la puissance même du monarque dont elle émanait, et succomba bientôt sous les coups de la féodalité grandissante. Brunon , frère d'Othon le Grand, fut chez nous (953-965) le dernier représentant du pouvoir central, et quand, un siècle et demi plus tard, Godefroid le Barbu, comte de Louvain, fit entrer la dignité ducale dans sa famille (1106), cette dignité, dépourvue d'autorité réelle, n'était plus qu'un souvenir historique. L'autorité s'était aussi divisée avec la terre, puis te mouvement de concentration survenant diminua considérablement le nombre des fiefs primitifs. Les uns furent complètement absorbés , les autres dépouillés de la souveraineté ou du moins tenus dans unejdépendance réelle. Il n'en resta qu'un petit nombre qui ne tardèrent pas à dominer sur tout le territoire, et eurent chacun leur dynastie. Ainsi se formèrent nos monarchies provinciales. En même temps le lien qui les unissait à l'empire germanique, se relâchant toujours davantage, finit par devenir illusoire , au moins pour la plupart d'entre eux» Notre pays présenta alors un spectacle semblable
INTRODUGTIOIC. 13
ï celai de l'ÂlIeniagne, avec celte différence touterois que Fabsence d*Qn pouvoir central y était, si possible, plus grande encore. Quelque faible que devint Tautorité des empereurs, Tidée d'un souverain élu en commun, resta un lien qui rattacha, toujours un peu, les unes aux autres les fractions de la patrie germanique. En Belgique, ce ne fut pas même une fédération, car après la disparition d'un pouvoir supérieur, les grands feudataires restèrent affranchis de tout contrôle, indépendants sur le territoire soumis à leur autorité souveraine, et n'eurent le plus souvent entre eux que des rapports hostiles; état de choses d'autant plus déplorable, que les populations s'intéressèrent à ces querelles, s'enfoncèrent toujours davantage dans l'isolement provincial , et devinrent aussi toujours davantage étrangères à l'idée de la nationalité.
Ce n'est pas qu'il n'ait été fait des tentatives pour empêcher ce résultai. La maison de Louvain, héritière de la dignité ducale, essaya de rendre à cette dignité sa signification première. Si la tentative eût réussi, notre pays aurait eu, comme la France, par la réunion des grands fiefs, une seule monarchie ; mais elle échoua devant la résistance des dynasties provinciales que le temps avait déjà consacrées, et qui dans cette lutte pouvaient compter sur la sympathie des populations. L'œuvre fut reprise au XV* siècle par une famille plus puissante, et le succès à certains égards couronna ses efforts. T&chons de bien caractériser sa mission et les résultats qu'elle produisit.
La maison de Bourgogne, branche cadette de la famille des Valois, introduisit dans notre droit public un principe nouveau, et qui contribua puissamment à la formation de la royauté française , celui de l'indivisibilité des fiefs. Jusqu'alors la réunion de plusieurs provinces n'avait jamais eu chez nous qu'une existence momentanée, l'usage s'étaut invariablement conservé de donner une part de l'héritage paternel aux fils puînés, comme sous les deux dynasties frauques. Grâce à la féconde maxime empruntée au système des Capétiens, la concentration du territoire, concentration cette fois définitive, fit chez nous de rapides progrès. Â la troisième génération de ces nouveaux princes, toutes les provinces
u msTonuB des bbuses.
des Pays-Bas — c'est le nom qui prévalut désormais pour désigner l'ancienne Lotharingie — une seule exceptée (1), avaient passé sous l'autorité d'un même dominateur. Jamais aussi le moment n'avait été plus propice pour cette réunion. Les dynasties indigènes tombaient de dépérissement; elles n'étaient plus représentées que par des hommes incapables, ou par de Taibles femmes. Â la mort de Philippe le Bon (1465)9 l'œuvre de la centralisation territoriale était à peu près consommée, et le royaume de Lothaire revivait, un peu moins étendu peut-être, mais bien plus riche» bien plus puissant , et bien plus apte par conséquent à remplir le rôle que semblent avoir voulu lui assigner les partageants de Verdun.
Ce n'était là que la moitié de l'œuvre providentielle réservée à la maison de Bourgogne. Il s'agissait maintenant d*étendre aux institutions le principe qui avait prévalu pour le territoire. Elles ne différaient en réalité que par les détails ; mais comme elles faisaient corps avec les nationalités provinciales et en étaient le ciment , pour parvenir à constituer solidement une seule monarchie, il fallait les modifier là surtout où elles étaient le plus solide appui du principe d'isolement. La tâche était difficile à remplir ; on allait s'attaquer, non plus à des familles abâtardies, mais à ces mêmes nationalités, si vivaces encore malgré le progrès incontestable des idées, et bien décidées à défendre une possession de plusieurs siècles, contre un système unitaire dont il leur était impossible de saisir les avantages.
Sous l'influence des nécessités sociales qui avaient engendré la féodalité , la population , ou plutôt la partie de cette population restée ou devenue assez importante pour élever la voix , s'était divisée en trois catégories : les trois ordres. Le mouvement
^ On comprend qu'il s'agit ici de la principauté de Liège. Encore peut-on dire que, sans la mort violente et prématurée du Téméraire, c*en était fait de la nationalité liégeoise. Pour être rigoureusement exact, il faudrait aussi peut-être excepter encore deux provinccfs : la Gueidre et Utrecht. Mais si la conquête définitive delà Gueidre et la sécularisation de révêchéd'Utrecht n'eurent lieu que plus tard, ie fait ces deux provinces subissaient déjà l'autorité de Philippe le Bon.
nnnoDucTiOM. ift
centralisateur ii*avait pas à craindre la résistance do clei|[é , qui représentait à la fois la propriété territoriale et. l'église. A peu d'exceptions près, les évoques et les abbés chez nous n'avaient pas été souverains, ou avaient bientôt cessé de Tétre, et, comme détenteurs de la terre, ils trouvaient plus de garanties dans h système de la monarchie unitaire, que dans celui duquel il tendait à se substituer. Le clergé, comme tel , ne pouvait non plus être hostile à une révolution destinée à pourvoir la société laïque d*une forme de gouvernement semblable à celle qui, depuis le ynf siècle, régissait l'église. *
II n'en était pas tout à fait de même du deuxième ordre. La noblesse représentait précisément ces possesseurs de fiefs non dépouillés, mais amoindris par le mouvement de concentration qui leur avait ravi l'indépendance et les principales prérogatives de la souveraineté. Sa puissance, fort grande du x® au xn* siècle, n'avait depuis lors cessé de décroître, et, au xv*, sa résistance ne devait plus soulever de vives appréhensions ; les dynasties provinciales, quand elles disparurent pour faire place à la dynastie bourguignonne, avaient, comme les Capétiens d'abord à Tinté* rieur de leur fief primitif, solidement établi leur supériorité sur les arrière-vassaux. Les nobles formaient encore un pouvoir politique, un des principaux rouages de la constitution ; mais la prépondérance qu'ils exerçaient dans les premiers temps de la féodalité , avait disparu sans retour , et ils étaient , à titre de représentants de la propriété territoriale, plutôt favorables qu'hos* tiles à un système qui leur promettait plus de garanties.
Restait le tiers-État ; c'est de là surtout que provint la résistance. Au moment même où, en France et en Allemagne, cet ordre se mourait d'insignifiance, il avait en Belgique conquis une influence on peut dire excessive; dans certaines provinces, notamment en Flandre et dans le pays de Liège, la démocratie débordait et mena-* çait l'essence même de la constitution. Chez nous, comme dans la Hante Italie, Textension de l'industrie et du commerce avait procuré, à ceux qui les exerçaient, la richesse puis l'influence poli* tique. Si les usages historiques n'ont pas appliqué à nos communes
la dénomination de républiques appliquée aux communes lombardes, il ne faut pas en conclure que les unes étaient plus démocratiquement organisées que les autres. Au fond, il n'y avait guère d'autre différence entre elles que Féloignement du souverain, plus considérable ici que là. Leur situation respective, la place qu'elles occupaient dans la constitution étaient les mêmes. Comme les Capétiens en France, nos souverains, guidés par leur intérêt, cultivèrent l'alliance des communes, aussi longtemps qu'ils en eurent besoin contre l'aristocratie; mais dès que la féodalité eut été écrasée, c'esfrà dire dès que le principe aristocratique eut cessé de prédominer dans la société, la discorde éclata. En France, où les communes n'avaient pas atteint la puissance de celles d'Italie et des Pays-Bas, la lutte ne fut pas longue, et le principe monarchique resta sans contrepoids sérieux. Â cause même de leur puissance, nos communes devaient opposer une résistance bien autrement vive. Le conflit avait commencé avant Philippe le Bon , et les suites en avaient été jusque-là favorables aux boui^eois; elles cessèrent de l'être sous ce prince. La bataille de Gavre , et les expéditions des Bourguignons contre le pays de Liège, ouvrirent une nouvelle ère. La soumission forcée de Gand (1453) frappa d'un coup mortel la commune du moyen âge. Ce fut un bien, car son organisation, fondée sur l'isolement qui était le dernier mot de la féodalité , s'opposait à l'établissement d'une société plus grande, plus généreuse, telle en un mot que la réclamait le progrès des idées politiques. Nécessaire pendant les quelques siècles d'anarchie par lesquels le monde avait passé, cette organisation devait subir le sort réservé aux institutions vieillies. La commune d'ailleurs ne disparut pas; elle cessa d'être un obstacle au nouvel ordre de choses , mais conserva assez de prérogatives , pour combattre avec succès l'arbitraire. On n'a pas toujours fait cette distinction , bien réelle cependant , et bien propre, croyons-nous, à réconcilier agresseurs et panégyristes.
La soumission de la commune avançait considérablement l'œuvre centralisatrice. Devenu prépondérant à son tour, l'élément monar^ chique devait doter les provinces d'une organisation propre à les
rattacher à lai-méme et les unes aux autres. La Joyeuse Entrée donnée par Philippe le Bon au Brabant, et la Paix de Fexhe promulguée dans le pays de Liège un siècle plus tôt, sont les seules chartes provinciales rédigées par écrit. Ailleurs, les libertés gêné-* raies résultaient des dispositions des chartes de communes, combinées avec les obligations contractées par le prince à son avènement. Encore ici le principe est le même, et les détails seuls difièrent. Si, par exemple, la Joyeuse Entrée autorisait le refus de service en cas de violation de la constitution , si la Paix de Fexhe allait jusqu'à admettre remploi de la contrainte à l'égard du prince, ce sont là des dispositions fort remarquables assurément ; mais elles n'étaient pas nécessaires pour légitimer la résistance des opprimés, et le Pacte inaugurcî^ c'est à dire le contrat bilatéral dressé à l'avènement du souverain dans chaque province , était le titre sur lequel ils pouvaient se fonder.
L'organisation politique des provinces ne différant guères que dans les détails, et contenant toutes les garanties sociales d'un État libre, il n'était pas urgent d'y toucher ; avec l'uniformité on s'acheminait tout naturellement vers l'unité. On ne peut en dire autant de l'organisation judiciaire. Il fallait ici, non pas abattre d'un seul coup, ce qui était impossible, ces nombreuses juridictions qu'avait créées un ordre de choses où toute agrégation ne devait compter (pie sur elle, mais leur donner un même supérieur, et dans ce diaos introduire aussi l'uniformité. Tel fut l'objet de l'établissement des conseils de justice, qui devinrent de véritables tribunaux d'appel dans chaque province. La plupart sont antérieurs à Philippe le Bon. Toutefois l'institution n'était pas encore partout Clément enracinée, et dans la Flandre en particulier il fallut soutenir une lutte assez vive. Gomment le prince ne l'eût-il pas emporté? Il trouva des alliés au sein même des bourgeoisies , en se donnant pour le protecteur des petites communes , que les grandes avaient soumises à leur seigneurie et à la juridiction de leur échevinage. La juridiction du conseil de Flandre, imposée à toutes les communes de cette puissante province, fit disparaître les derniers débris d'une organisation condamnée. Dans la prin-
18 mSTOIRB DES BELGES.
cipauté de Liège seule, TécheviDage de la Cité conserva sa supériorité sur les autres. En réalité c*est encore là une différence purement extérieure, une vraie dispute de mots, puisque depuis longtemps les échevins liégeois étaient complètement étrangers à l'administration de la commune, et nommés directement par le prince.
Pour rattacher les provinces au centre, il existait plusieurs moyens. D*abord le grand conseil de Malines devait, autant que la chose était possible à cette époque, achever la centralisation judiciaire, en devenant une juridiction de dernier ressort pour les conseils provinciaux. Mais I institution , décrétée seulement sous le successeur de Philippe le Bon, resta incomplète, puisqu'elle ne put être imposée à toutes les provinces. Dans l'administration proprement dite, une mission de haute surveillance sur quelques parties du service public fut aussi confiée à des corps spécialement institués à cet effet. D*autre8 parties de ce service, et les plus importantes, ne reçurent une organisation unitaire définitive qu'un siècle plus tard, sous Gharles-Qaint; en attendant, la direction en fut confiée à un nombre indéterminé de conseillers, qui se succédaient fréquemment et restaient attachés à la personne du prince. Enfin pour réunir entre elles toutes les provinces, leurs délégués furent invités à se constituer en États Généraux. Ces assemblées, devenues possibles seulement depuis que les Pays-Bas reconnaissaient un même souverain, étaient appelées à exercer, dans cette œuvre de centralisation, une grande et salutaire influence. Mais il aurait fallu la périodicité des sessions, condition que le génie hardi du Taciturne réclama vainement comme préalable à toute réconciliation avec Philippe II. Elle contribua puissamment à fonder plus tard Tunité nationale en Hollande, et, décrétée plus tôt, elle eut assuré le même résultat à l'ensemble des Pays-Bas.
Ce résumé rapide suffit pour indiquer les difficultés que présentait la centralisation des institutions, seconde moitié de la tâche réservée à la dynastie bourguignonne. Après Philippe le Bon, cette tâche fut continuée par son fils. Mais les déraisonnables expédi-*
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tions du Téméraire, le désastre de Nancy, puis les embarras qui assaillirent Marie de Bourgogne empêchèrent tout nouveau progrès; l'élément démocratique, si brutalement comprimé par le père et Faieul de la jeune princesse, releva la tête et parvint à ressaisir ane partie de son ancienne influence; et cependant telle était la force des idées nouvelles, qu*il fut obligé, tout triomphant qu'il était, de prêter les mains à des mesures inspirées par cet esprit d'unité contre lequel il se débattait vainement.
Avec Charles-Quint commence une ère déplorable pour les Pays-Bas. Annexés à une puissante monarchie, ils n'obtiendront plus l'attention première de leur prince. Le mal n'éclata pas dès l'abord ; il y avait, dans le cœur du monarque, au milieu de son existence agitée, un attachement à la terre natale qui suffit pour suspendre, pendant son règne, les suites funestes du nouvel état de choses. Quant à l'œuvre centralisatrice, elle ne fut reprise qu'imparfaitement; avec vigueur parfois, mais sans ensemble, sans esprit de suite. Souverain des Pays-Bas seulement, Charles- Quint aurait consacré toute son activité, toutes les ressources d'un génie supérieur, à cette mission providentielle d'une dynastie dont il fut le dernier anneau. Héritier de trois monarchies à la fois, impliqué par cela même dans une des luttes les plus mémorables des temps modernes, il ne s'occupa qu'à de rares intervalles de la situation de nos provinces, et des mesures que réclamait l'aflermissement de l'unité nationale naissante. Son conflit avec Gand, ce conflit où la démocratie excessive joua son va-tout en se déclarant hautement révolutionnaire, lui permit d'aller encore plus loin que Philippe le Bon, et de ravir à l'orgueilleuse commune (1540), avec les quelques privilèges échappés du traité de Cadsand, l'organisation qui faisait sa force. Peu d'années auparavant (1550), il avait ajouté de nouveaux rouages à l'administration générale du pays, en instituant les trois conseils collatéraux chargés de diriger les trois branches les plus importantes du service public. Pour le reste, il laissa les choses dans l'état où il les avait trouvées. Ce ne fat cependant pas l'intention qui lui manqua, et il semble aussi avoir eu le pressentiment des calamités qu'allait attirer sur nos
dO mSTOlRE DES BELGES.
provinces leur association à une monarchie éloignée. Pour les prévenir, pour préserver en même temps Tédifice politique auquel manquait le couronnement, il voulut donner aux Pays-Bas une dynastie particulière. La mort prématurée du fils cadet de François I" annula malheureusement la clause du traité de Crépy (1544) , qui avait pour nous une signification toute particulière. Des raisons inconnues firent échouer également le projet que conçut, dit-on, le grand empereur, de séparer notre pays de TEspa*' gne, et de le donner à un prince de sa famille. Enfin, l'établissement du cercle de Bourgogne (1549) révèle encore cette double pensée : à défaut d'une dynastie particulière, assurer au moins aux: Pays-Bas l'alliance et les secours de l'Allemagne, maintenir soigneusement les eflets de la centralisation du territoire '.
La longue suite de nos infortunes commence avec le règne de Philippe IL Si la Belgique s'appartient encore, c'est de Madrid désormais que vient l'impulsion. Pour elle, en réalité, plus de gouvernement national ; mais des lieutenants du souverain tou^ jours étrangers au pays et à ses besoins, recevant d'une cour éloignée leurs règles de conduite, renfermés dans les limites étroites de leur commission, gênés dans leurs allures, privés de toute spontanéité, forcés parfois d'exécuter des mesures dont ils appréciaient les inconvénients et que leur prescrivait un pouvoir ombrageux. Ce système, qui se compléta par la suite, fut inauguré par Philippe IL Dans son fanatisme, ce monarque sacrifia tout au désir de maintenir l'uniformité religieuse, et y subordonna sa politique. Quand il laissa son lieutenant, l'odieux duc d'Albe, porter la main sur les institutions nationales, ce fut moins pour satisfaire une fantaisie despotique, que pour écarter un obstacle importun. Non pas qu'il n'eut la volonté d'introduire dans l'ordre temporel l'unité qu'il soutenait dans l'ordre spirituel; mais sa haine et son mépris pour les habitants des Pays-Bas étaient tels, qu'on ne sait en vérité s'il les jugeait dignes d'autre chose que de
1 1 Désirant, sur toutes choses, pourveoir au bien, repos et tranquilUlé de nos < pays de par-deça, et conserver iceux en une masse, et qu*il8 soient insépara- « blement possédez par un seul prince.... » Pragmatique de 1649.
nfrRODUcnoif. si
persécQtioD. Son inexorable politique reçut nn cb&timent méritéi et, de son lit de mort, il assista au partage de la monarchie portée par Philippe le Bon à un si haut degré de splendeur. Persévérant avec une patriotique opiniâtreté dans leur résistance, les provinces septentrionales se proclamèrent indépendantes; malheureusement privées du stimulant qui animait les sectateurs de la réforme, les provinces méridionales consentirent à rentrer sous le joug de TEspagne, et plus tard elles expièrent cruellement la faute qu'elles avaient commise, en sacrifiant l'indépendance à leurs sympathies religieuses.
Après une lutte de trente années, Philippe II convaincu de l'impossibilité d'obtenir à force ouverte le rétablissement de son autorité dans les provinces émancipées, abdiqua en faveur d'Albert et d'Isabelle (4598); -c'était, il en a fait lui-même l'aveu, un moyen détourné pour reconstituer les anciens Pays-Bas. Le piège était grossier, et la Hollande ne pouvait s'y laisser prendre; elle refusa de reconnaître l'autorité des archiducs, qui continuèrent pendant quelques années à lui faire inutilement la guerre, et durent se borner à régner en Belgique. Régner! on ne peut en vérité qualifier ainsi leur administration. Princes souverains, ils consentirent à n'être que des gouverneurs espagnols ^ Ce fut au reste principalement la faute du pays lui-même. Il eut fallu les nationaliser au spectacle du dévouement et de Théroïsme populaire; on ne leur présenta au contraire que celui du découragement, et ce devint pour eux une nécessité de rechercher au dehors, l'appui et les ressources qui leur manquaient au dedans. Résultat triste à constater pour l'historien patriote, et qui démontre la puissance que le provincialisaie conservait toujours. Sans doute il serait injuste de ne
< Il faut dans un résumé rapide comme celui-ci, et qui a pour objet de caractériser des faits qu'on suppose connus, se contenter d'affirmations sans preuves à Tappul. Nous avons exposé nos idées sur le gouvernement des archldncs dans un discours prononcé à Touverture solennelle des cours de TUnlver* site de Liège en 1S50, et qui a été reproduit dans les Annales des uwoersUés de Bélifique, volume de Tannée indiquée ci-dessus. Nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître les éléments de notre appréciation.
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pas tenir compte aax Archiducs du bien qu'ils ont voulu faire, et surtout de celui qu*ils ont fait. Nous signalerons la rédaction de nos coutumes, qui remplaçait par une législation écrite des dispositions traditionnelles source de fréquents procès ; nous signalerons encore Tédit perpétuel (1611), monument législatif applica^ ble à toutes les provinces, et destiné comme tel à poursuivre Tœuvre de Tunité belge. Mais ce fut là tout ce que, sous ce rapport, produisit un règne qui eût pu élre si fructueux.
Après trente années d'un simulacre d'indépendance, la Belgique, à la mort d'Isabelle, retomba sous la domination directe du cabinet de Madrid. Pour la seconde fois depuis l'abdication de Philippe II, les États-Généraux avaient été réunis (163S), et ils siégeaient encore au moment où la veuve d'Albert expirait dans les angoisses. Comme celle qui l'avait précédée trente deux ans auparavant, cette assemblée resta au dessous de sa mission ; malgré l'appui qu'elle eût trouvé dans le mécontentement public parvenu au comble, il n'y eut de sa part aucune tentative sérieuse ))Our soustraire le pays au sort terrible qui l'attendait, et quand lui vint de Madrid l'ordre de se séparer au milieu de négociations inachevées avec la Hollande, elle obéit sans résistance. L'esprit public, déjà si déprimé, tomba toujours davantage sous les coups (l'une fortune adverse, et ne se releva qu'au bout d'un siècle et demi, à l'époque même dont nous allons essayer de retracer l'histoire.
Quant à l'œuvre de la centralisation politique, elle resta au point où l'avait laissée Charles-Quint. Quelle attention la Belgique (levait-elle attendre de ses maîtres éloignés, quand ils laissaient dépérir des provinces bien autrement importantes à leurs yeux? Qu'était-elle, sinon un champ clos où ils allaient vider leurs querelles avec la maison de Bourbon, un territoire dont la possession ne leur importait que parce qu'ils y trouvaient, en l'amoindrissant sans cesse, les moyens d'acheter une paix toujours honteuse pour eux, toujours déplorable pour nous? Il y eut bien encore des coups portés aux institutions. Chaque fois que le cadavre espagnol, galvanisé par quelque souvenir de sa puissance déchue,
DfTRODUCTIOIf. 9S
secouait les plis de son linceul , c*était pour faire acte de despo*tisme ; mais rien qui émanât d*un système, qui se rattachât à un plan bien concerté, qui annonçât une antre intention que celle de brayer sans profit Topinion publique et de justes réclama-
liODS.
Uoe fois rendue à TEspagne, la Belgique eut d'abord à défendre au nord son territoire et son existence commerciale. Quand la paix se fit à Munster (4648) avec la Hollande, ce fut au prix de la fermeture de l'Escaut et de la perte de nos frontières historiques : Bois-le-Duc,B6rg-op-Zoom, Breda, Maestricht, Huist, Axel, etc., c'est à dire le Brabant septentrional et la Flandre zélandaise, allèrent accroître le territoire et l'importance d'une puissance rivale.
Ce n'était pas même le repos que la Belgique achetait à ce prix. Le traité ne désarmait que la Hollande ; la guerre continuait contre la France. Nos villes furent encore prises et reprises. Ce fut seulement onze ans après le traité de Munster que, par celui des Pyrénées (1659), l'Espagne obtint la paix au prix d'un nouveau démembrement de la Belgique, qui perdit un grand nombre de Tilles de la Flandre, du Hainaut, du Luxembourg et de l'Artois ; c'étaient Gravelines, Bourbourg, Landrecies, Lequesnoy, Avesnes, Thion ville, Montmédy, Dampvillers, Arras, Hesdin, Bapaume, etc.
Huit années s'étaient à peine écoulées, lorsqu'à la mort du roi d'Espagne Philippe IV, Louis XIY prétendit, du chef de sa femme fille de Philippe, avoir droit à une partie des Pays-Bas. Une de ses armées iond sur la Belgique, en même temps qu'une autre s'empare de la Franche-Comté. L'année suivante, l'Espagne, appuyée sur la Suède, l'Angleterre et la Hollande, rachète par le traité d'Aix-la-Chapelle (4668) , la Franche-Comté, au prix de Tournai, Charleroi, Ath, Audenarde, Courtrai, Furnes, Lille^ Douai, Armentières et Bergues, qui sont sacrifiés à la France.
La paix ne dura pas plus de quatre ans. En 1672, Louis XIY déclara la guerre à la Hollande; bientôt la Belgique à son tour fut envahie, et le principal théSktre des hostilités, transporté au cœur de nos provinces, s*y maintint pendant plus de cinq ans. La paix alors fut de nouveau conclue, et le traité de Nimègue (i67Q