U HISTOIRE DES BELGES
amena ua nouveau démembrement. Cette fois Charleroi» Âth, Audenarde et Conrtrai furent restitués à TEspagne ; mais Tpres, Wervick, Warneton, Poperinghe, Menin, GasseU Bailleur Bavai, Maubeuge, Yalenciennes , Bouchain, Gondé', Gambrai, Aire, Saint-Omer, restèrent à la France avec la Franche-Gomté.
Quatre ans après le traité de Nimègue, Louis XTV élevait déjà de nouvelles prétentions sur les Pays-Bas. Pendant les deux années suivantes, il s*empara de Courtrai, de Dixmude, et fit bombarder Luxembourg qui se rendit (4685). Une trêve intervinty pendant laquelle la France conserva la possession de Luxembourg. La guerre se ralluma à Favénemeut de Guillaume III en Angleterre (1688). Pendant neuf ans encore/ elle étendit ses ravages sur la Belgique. Par le traité de Ryswick (1697), Luxembourg fut restitué à l'Espagne, et Ton revint à peu près au statu quo du traité de Nimègue.
La Belgique n'avait point encore épuisé son malheur. Ce n'était point assez que depuis la mort de Tarchiduc Albert, c'est à dire en 76 ans, elle eût vu ses villes et ses campagnes dévastées par cinquante trois années de guerre, ce n'était pas assez d'avoir subi six invasions, de s'être vu arracher son fleuve commercial, d'avoir été cinq fois démembrée; la paix ne devait durer que quatre ans, et même pendant sa courte durée le sort de notre malheureux pays ne cessa d'être mis en question.
Charles II, roi d'Espagne, dont Louis XIY et Léopold I avaient épousé les deux sœurs, était d'une santé languissante. Il n'avait pas d'héritier direct, et sa mort allait soulever une rivalité nouvelle entre le roi de France et l'empereur. Louis XIY, pour faciliter cet accroissement futur de la puissance de sa maison, avait déclaré que les droits de son fils aîné à la succession d'Espagne seraient transférés au plus jeune fils de celui-ci, Philippe d'Anjoa; de son côté, l'empereur s'était désisté de ses prétentions en faveur de son second fils, l'archiduc Charles.
Du vivant de Charles II, et sans son concours, Louis XIY avait soumis successivement à l'Angleterre et à la Hollande deux projets de partage de sa succession, qui avaient été agréés par elles
DITRODUCTIOlf. 25
(1699 et 1700). Charles II mourat peu de mois après, et l'Europe, à son grand étonnement, apprit que, dans Tespoir de maintenir Fanité de la monarchie espagnole , il avait par [son testament institué héritier de tous ses États Philippe d*Anjou, le petit-fils de Louis XrV, son redoutable ennemi.
Après quelques moments d*hésitation , Louis XIY accepta la succession pour son petit-fils, qui prit possession de ses nouveaux États. Des troupes françaises vinrent aussitôt occuper les places de Nienport, Audenarde, Ath, Mous, Charleroi, Namur et Luxembouj^, dont les portes furent ouvertes par Télecteur de Bavière, le gendre même de Tempereur. Une ligue formidable s'organisa bientôt contre la France. L'Angleterre et la Hollande se rapprochèrent de l'Autriche qu'elles avaient blessée en la laissant à l'écart dans les partages de la monarchie espagnole, et la grande alliance de 1701 fut conclue pour résister à l'accroissement démesuré de la monarchie française. Mais les deux puissances maritimes, décidées à maintenir l'équilibre européen contre leur ennemi, entendaient bien ne pas le laisser enfreindre par leur allié, et l'empereur céda de nouveau à son fils cadet ses prétentions à la succession de Charles II ; on crut de la sorte rendre impossible une nouvelle réunion des États des deux branches de la maison d'Autriche. Nous ne tarderons pas à voir ces prévisions déçues , et les puissances maritimes alors rapprochées de la France.
Cette nouvelle alliance conclue, la guerre éclata, guerre longue et cruelle qui dura douze années et moissonna de nouveau la fleur de la population de l'Occident. Les batailles de Hochstet, de Turin, de Ramillies, d'Audenarde et de Malplaquet furent autant de sanglantes défaites pour la France. Louis XIY n'avait que de dures conditions à attendre, quand un événement inattendu vint améliorer sa position : en 1711 (17 avril), l'empereur Joseph I^, fils aîné de Léopold S mourut sans enfants, laissant pour seul successeur son frère l'archiduc Charles, le prétendant dont les alliés défendaient la cause. Cette mort devait relâcher le lien qui unis-
> 11 avait succédé à son père en 1705.
HIST. DBI IKLOBS» T. I. 3
96 HISTOOUS BKS BELGES.
sait entre eux les cabinets de b gtande alliance; maintenu tel qa*il avait été jusque-là , il eèt rétabli la monardUe de Charles-Quiat et amené un résultat diamétralement opposé à celui qu*on pouiH suivait. Désormais H y avait un danger moindre à écouter les pron positions de la cour de Versailles» qui consentait à une séparation absolue et perpétuelle des deux couronnes, et pour les puissances maritimes il ne fut plus question que des moyens d'affaiblir simula tanément la France et TEspagne.
Louis XIV consentit à céder quelquesrunes de ses conquêtes; en même temps on détacha de la monarchie espagnole ses possessions en Italie et la Belgique, et le tout ftit offert comme compensation au protégé de la grande alliance, à cet archiduc Charles devenu Tempereur Charles VI. La paix d*Utrecht fut conclue sur ces bases (i7i3).
Trompé dans son attente, le cabinet de Vienne continua ses hostilités contre la France; puis au bout d*une année, fatigué de lutter seul, il fit aussi (6 mars 1714) à Rastadt sa paix particulière avec ta cour de Versailles.
En traitant avec Louis XIV, les États Généraux des Provincesa- Unies avaient eu soin de stipuler qu'on leur donnerait en dépôt la Belgique, pour la remettre à rAutriche dès qu'on serait convenu de la manière dont ce pays leur servirait de barrière à Tavenir. C'était le but que, depuis un demi-siècle, leur politique n'avait cessé de poursuivre. La Hollande avait eu besoin des secours de la France pour fonder sa nationalité ; mais quand toute crainte d'une restauration disparut, elle s'^aperçut que son ancien allié, par ses progrès en Belgique, allait devenir un dangereux voisin. Cette conviction une fois acquise, la réconciliation avec la cour de Madrid ne pouvait être éloignée, et elle s'effectua à Munster. Depuis lors les États Généraux, changeant de rôle, s'unirent i PEspagne contre la France.
Les rapports ne s'arrêtèrent pas à ceux d'une alliance ordinaire» Le dénuement où les successeurs de Philippe II laissèrent la Belgique, la faiblesse qu'ils montrèrent à la défendre, la facilité avec laquelle , à chaque invasion , les armées de Louis XIV s'en empa-
BEflKOBIJCTIOlf. flr
vèrent, amenèf eut enfio la Hollande à vouloir se diarger elfe-mêiM éd la garde de Botre lemloire. L'Espagse kumiliée» épuisée, se soDinit à cette prétenlioa, et les troapes hollandaises , de soi coofleDteinent tacite , occ«pèreot maJgré la paix la plupart de nos forteresses; elles y étaient encore lorsque Louis XI V, au début de b guerre de la succession d'Espagne, prit possession de la Belgique an nom de son petit-fils.
Recouvrer cette position, obtenir &à fait et en droit la garde des places fortes qu'elle regardait comme une barrière contre la ftanee, fut dès lors la fin que se proposa h BoHande, et elle Fatteîgnit par le traité d'Utrecht.
Le cabinet de Vienne se vît donc obligé de négocier, pour enlever la Belgique aux deux puissances maritimes qui l'occupaient depuis la bataille de Bamitiies. Dans ces négociations, les États fibéraux n'avaient pas seulement à favoriser la défense de leur tOTÎioire ; il leur falbit aussi rendre impossible toute concurrence conunerciale de la part de la Belgique.
Préoccupé d'autres intérêts plus importants à ses yeux, l'empereor se montra de facile composition (15 nov. 1715) : il accorda à ia HoUande le droit de tenir garnison à Namiir, Tournai, Menii», Famés, Warneton, Ypres, dans le fort de la Knoque, et garnison mi-partie à Termonde; celui d'occuper et d'inonder, en cas de goore, la partie de la Belgique située entre l'Escaut et la Meuse, josqu'au Demer; d'exiger chaque année lie payement, à titre de abside, d'un million deux cent cinquante mille florins, somme hypothéquée sur les revenus 1^ plus cliairs des provinces. Aux danses précédentes il faut ajouter la cession d'une partie de h fineMre ^ et de la Flandre; la reconnaissance d'une dette de près de boit millions, dont l'Autriche s-'était bénévolement chargée sur le refus de l'Espagne '; celle d'une autre dette de plus de quatre
* Venloo, entre autres toeaMbâs.
* Cette dette provenait d'emprunts oonteadés en Bollande par le roi dISspagne Cliarlee IL Ftiilippe % refusa de les reoomiattre, et Charles YI, que Ton dépouillait d» la Hwnarchle espagnole, crut q«eiC*ëtait à lui à 8*en charger. La Belgique ^t là pour payer.
s mSTOlRB DES BELGES.
millions» pour emprants contractés par les deux puissances maritimes pendant leur administration provisoire ; enfin la C/Onsécration nouvelle de la disposition du traité de Munster qui décidait la fermeture de l'Escaut. L*empereur dut encore ratifier les actes administratifs de ses bons et loyaux alliés » et s'engagea à ne rien changer, sans leur participation , à un tarif récemment adopté par eux et désastreux pour l'industrie belge ^ Il fallait que le traité fôt odieux jusque dans les détails d'exécution : la répartition du subside fit l'objet d'un article séparé; plusieurs districts du Brabant et de la Flandre furent chargés du payement, et la république autorisée, en cas de retard, à user des voies de contrainte et (Feœécution contre les receveurs, et même contre les États des provinces hypothéquées '.
A la lecture des clauses de ce traité honteux, l'indignation fut profonde en Belgique. Évidemment il portait atteinte à ses institutions fondamentales : l'empereur n'avait-il pas , sans l'autorisation des États , acquiescé à la cession d'une partie du territoire? N'avait-il pas employé, comme un fonds fixe et permanent, les subsides de deux provinces, fonds éventuel et dépendant du consentement de la nation? Les malheurs qui devaient en résulter pour le pays étaient nombreux : toutes les entraves imposées à notre commerce pendant la désastreuse domination de l'Espagne» n'étaient-elles pas sanctionnées? N'était-il pas désormais au pouvoir de la Hollande d'aggraver encore notre position sous ce rapport, de nous ruiner par ses inondations, de nous tenir par ses garnisons dans la plus complète et la plus révoltante dépendance ?
On crut d'abord à la possibilité d'un refus de ratification , et
> Nous citerons entre antres ce fait que, peu de jours avant la signature du traité, les commissaires étrangers firent abaisser le droit sur Timportation du genièvre, en faveur des distillateurs étrangers ; et cela, comme toujours, sans accorder le moindre avantage en échange.
* Nous avons publié Thistoire du traité de la Barrière dans la Reoue nationale de Bdgique (vol. I, p. 889, et II, p 5); nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui désireraient de plus amples détails.
des députations partirent pour Vienne. Mais cette ratification étant déjà un fait consommé , il fallut se borner à retarder au moins l'exécution. Le cabinet autrichien sentit alors que, dans son empressement à retirer la Belgique des mains de la Hollande, à y foire acte de souveraineté , il avait poussé trop loin sa funeste condescendance et Foubli de nos intérêts. Pour détourner une explosion qu'il redoutait , il se décida à rouvrir les négociations , et les États Généraux se prêtèrent à la déception; on adjoignit aux plénipotentiaires autrichiens des députés belges, sur qui on espérait faire retomber la responsabilité de ces nouveaux débats ^ Les réclamations de ce temps sont tristes à d'autres titres que par les griefs auxquels elles s*attachent. Les provinces que le traité De menaçait pas directement, n'élevèrent pas la voix. Fatal résultat de la position que leur avait faite le passé , en les tranformant en autant de petits États distincts, en les rendant étrangères l'une à l'autre. Chaque province qui réclame, se renferme dans des griefs locaux : les États de Brabant s'élèvent contre l'occupation possible do territoire par les Hollandais en cas de guerre, et contre la manière dont leur subside est affecté au payement de la somme annuelle promise aux États Généraux; les États de Flandre s'opposent à l'extension de limites réclamées au détriment de leur province ; les États de Namnr se plaignent qu'on ait accordé à la Hollande le droit de tenir garnison dans leur capitale, et à l'hérésie celui d'y faire des victimes. Les expressions sont amères, mais les vues sont étroites et timides. On ne songe pas à s'élever contre la continuation de la fermeture de l'Escaut; à peine ose-t-on, faiblement encore, réclamer contre l'occupation des places fortes. Le gouvernement de l'étranger avait empêché le développement do sentiment national. Ballotté d'une domination à une autre, sans unité et par conséquent sans force , le pays avait le doulou-
' Le fait est authentique ; nous l'avons trouvé aux archives du royaume, dans le protocole même de la séance des conseillers de Tempereur. Ce qui le rend plus odieux encore, c'est Thypocrisie avec laquelle on présenta Tadjonction des députés belges comme étant uniquement déterminée par le désir que nos intérêts fussent mieux défendus.
30 HISTOnS M8 BELGES.
Wït sentiment de son impuissance; sa vie politique avait perdu tente dignité, ses opinions n'avaient ni étendue ni élévation.
La presse toutefois ne resta pas muette ; elle s'attacha surtout à signaler les conséquences des dispositions financières du traité. Une dette de plus de treize millions en capital, dont la réalité n'était pas à l'abri de la critique, et qui ne concerne pas, du moins en grande partie, la monarchie autrichienne; un subside annud de 1,250,000 florins; voilà bien, disait-on, de compte fait, im total d'environ 40 millions dont l'empereur, à notre préjudice, se reconnaît débiteur envers la Hollande. Il ne doit pas se soumettre à cette injustice, et c si Leurs Hautes Puissances n'admetc lent aucune raison, qu'il leur déclare la guerre, nos députés « oflriront nos richesses, sang et vie, pour détourner la ruine de € la patrie, pour éviter la calomnie de la postérité, laquelle nous « reprocherait avec justice la lâcheté, la paresse et la négligence c d'avoir accepté, sans opposition, un joug insupportable et c tyrannique ^ »
Les réclamations furent vaines, et, dès le début des négocia^ tiens nouvelles, il fut aisé aux députés de s'apercevoir que, p€4tf le cabinet autrichien, les intérêts belges n'étaient que des intérêts accessoires et subordonnés à de bien autres exigences.
Charles Yl n'avait pas encore fait la paix avec la cour de Madrid, ni renoncé à ses prétentions sur la monarchie espagnole. Dei» Usâtes avaient, il est vrai, donné au petit-fils de Louis XIY la reconnaissance de la plupart des puissances européennes ; mais le vent des alliances est changeant, et ces traités pouvaient être modifiés par d'autres. Le traité de la Barrière n'était pas seulement
'i Ce passage est extrait d'une brochure intitulée : Réflexions mr la àipittatiou de la patrie à Sa Majesté Impériale et Catholique , touchant le traité de la Barrière. A Cologne, àVenseignedelaPatrie désolée. 1716. In-4*de 45 pages. On peut yjoindre: Discussion universelle de tous les articles du Traité de la Barrière des Pays-Bas, entre Sa Majesté impériale et Catholique, le roi de la Grande-Bretagne et les seigneurs ttatM- Bénéroux des Promnees-Vnies, A Cologne, à Venseigne du Parfait Patriote germain, kieques le Sincère, 17t6. Ift-I* de tfi pages. On se figurerait difficilement lejaii^fôii des pamphlets de eette épo^foe; ce n*est ni latin, ni français, ni llamanil ,^l wallon, et c'est tout cela à la fois.
INTROBCCnOH. 31
pa«r rÂDtricbe la condition de l'acquisitioii des Pays-Bas, c'était ansi le prix auquel elle achetait les possessions de TEspagne en ItaKe, qoi loi ienaîent plus à cœur que la Belgique ^ L'Espagne menaçait ses anciennes possessions italiennes; il fallait à TAutricbe on appui. Où le chercher, si œ n'était auprès des deux puissances maritimes, ses alliés naturels contre FEspagne et la France? Renouer la grande ligne dont Vambition de Louis XIY avait déterminé la formation et qu'avait anéantie la paix d'Utrecht, associer ainsi de nouveau l'Angleterre et la Hollande à sa cause devint dès lors le but principal que poursuivit la diplomatie autrichienne ; il falhit se décharger sur la Belgique de la responsabilité des nouvelles négociations, prouver que le relus d'exécuter le traité de la bar« rière avait été forcé , résister pour la forme et obtenir quelques modifications secondaires, afin de calmer les esprits.
Le traité ne Art donc pis attaqué dans ses clauses les plus désastreuses. Les négociations ne portèrent que sur l'extension des limites et sur des points secondaires , tels que h payement des arrérages , la réduction du subside , la désignation de l'hypo- Aèque et autres questions d'argent.
En définitive, les modifications obtenues (22 déc. 1718) consacrèrent uniquement le déplacement de l'hypothèque promise pour sireté du payement du subside , et une réduction dans la cession territoriale et dans le montant de la dette.
Ce lut sous ces auspices défavorables que l'Autriche prit possession de la Belgique, et l'administration fiscale du marquis de Prié n'<(tait pas de nature à dissiper Timpopularité de ces premiers Mies. (>n ne peut attribuer exclusivement au mécontentement que IH*ovoqiia le traité de la Barrière, les soulèvements qui éclatèrent alors i Malines et à Bruxelles (1718 et 1719), et qui se terminèrent par le supplice du malheureux Agneessens ; mais ce serait aller trop loin que de ne pas faire à ce mécontentement une part
* !totis ignbMns jusque «foel paM BcftKBÏi est bten tnformé, lorsqu'il dit {Covn (ffctnotre des Étau européms, vol. XLI, p. tM) que le prince Eugène m montm contraire à l^acqaisition de la Belgique.
dans les troubles. La correspondance du ministre ^ qui présente le pays entier comme étant à la veille d'une insurrection, autorise à croire que le mouvement n'eût pas pris un caractère aussi grave, si d'avance les esprits n'eussent été aigris.
Les négociations relatives au traité de la Barrière étaient à peine terminées, que s'ouvrit, à propos de l'établissement de la compagnie d'Ostende *, une nouvelle série de déceptions diplomatiques; la Belgique dut subir encore les fatales conséquences de la domination étrangère.
En traitant avec l'Autriche, la Hollande s'était proposée d'assurer la défense de ses frontières, et de rendre impossible toute concurrence commerciale de la part de la Belgique. Elle crut assurer ce double résultat, en se réservant le droit de tenir garnison dans nos places fortes, et eu faisant de nouveau solennellement décréter la fermeture de l'Escaut. Mais un peuple intelligent et laborieux ne se décourage pas aisément; repoussée de l'Escaut par l'avidité mercantile de ses voisins du nord , la Belgique se retourna vers Ostende, que la courageuse opiniâtreté d'Albert et d'Isabelle avait heureusement arrachée aux mains de nos ennemis. La cour de Vienne entrevit là le noyau d'une marine militaire, et promit son appui aux armateurs. Les traditions du commerce maritime s'étaient tellement perdues, même dans la Flandre où il avait été si florissant autrefois, qu'il fallait quelque courage pour tenter alors un voyage de long cours.
Les premières expéditions eurent pour destination la Chine et les côtes du Malabar, et passèrent inaperçues; mais bientôt te nombre s'en accrut prodigieusement, à cause des bénéfices considérables qui avaient été réalisés. Dès lors les marchands de Lon-
1 Cette curieuse correspondance, qui se trouve aux archives de i'Etal, forme deux volumes in-folio.
*Nous renvoyons encore, potir de plus amples renseignements, à deux articles que nous avons pubUés dans la Revue futtionale de Brique, sur la compagnie d*Ostende. On peut y Joindre trois articles publiés par M. Levae dans le Trésor national, sous le titre de Recherches historiques sur le commerce des Bdges aux Indes pendant le xvii* et le xviii' siide.
HfTRODUCTION. 33
dresetd*Âmsterdam, meDacés par cette concurrence inattendue, se plaignirent vivement ; le cabinet autrichien ayant repoussé leQîs réclamations, ils se décidèrent , forts de Tappui de leurs gouveraementSy à se rendre provisoirement justice à eux-mêmes ; plusieurs vaisseaux, belges , quoique pourvus de passe-ports délivrés au nom de Tempereur, furent arrêtés et confisqués avec leurs chargements (4720).
Le ministère autrichien demanda des réparations; mais, après un simulacre de négociations, les compagnies anglaises et hollandaises firent des propositions tellement déraisonnables, qu*elles équivalaient à un refus. On réclama Tintervention des deux gouvmiements. Loin de désavouer les actes de violence dénoncés par les plénipotentiaires impériaux, les cabinets de Londres et de La Haye embrassèrent avec chaleur la cause des compagnies.
Alors Charles VI, poussé à bout et voyant que les menaces n'avaient pas eu plus de résultat que les bons procédés, se décida à prendre le commerce d'Oslende sous sa protection particulière, en instituant (1722), sur le modèle de ce qui existait en Angleterre et en Hollande, une compagnie à laquelle il accorda le monopole du trafic dans les deux Indes ^ Le public fut appelé à prendre des actions pour constituer le capital social, fixé à six millions de florins. On n'était pas sans quelques appréhensions sur le résultat; dans Tespoir d*intimider les capitalistes, les compagnies étrangères avaient fait imprimer et répandre avec profusion les mémoires menaçants adressés par elles à leurs gouvernements. Mais Fappàt du gain ne tint nul compte des leçons de l'expérience; on crut à l'Empereur de la persistance et de la fermeté, on le crut surtout assez soucieux de sa propre dignité pour ne pas faire un pas rétrograde après une démarche semblable. En quelques heu-
^ L'octroi qui institua la compagnie d*Ostende porte la date du 19 décembre 172S, mais il ne fui pubUé que six mois après, à cause des retards qu'occasionna le choix des directeurs. Schœll (Cours d'hUtotre des États européens, vol. XXVII, p. 88) croit qu*en établissant la compagnie d'Ostende, Charles VI eut moins en ▼ue de protéger le commerce belge , que de se procurer un moyen d'inquiéter les États Généraux, de les obliger à garantir sa pragmatique et de renoncer au subside de 1,^0,000 fl.
3i HlSTOmS DBS ISUtlGES.
T6S, tant Fempressement était grand, le capital social fat fourni (il aoAt 1723).
Les cabinets de Londres et de La Haye n'avaient pas attendu jtisqirà cette époque poar se prononcer; mais da moment que la publication de Toctroi eut démontré rinulilité de lears démarches auprès du ministère autricliien^ leur opposition prit le caractère d*une extrême aigreur, et en changeant de ton elle changea complètement de base. Les motifs allégués pour obtenir de Charles VI le sacrifice du commerce belge, ne furent plas,<;omme ils Tavaiefit été précédemment, des motifs de convenance ; ce sacrifice ne fitt plus une mesure sollicitée dans l'intérêt d'un allié, mais une réquisition basée sur la lettre d'un traité. Le cabinet de YersailIciS, quoiqu'il n'eût aucun intérêt engagé dans la discussion, entrevît une occasion de susciter de nouveaux embarras à l'Autricfae, et se joignit aux deux puissances maritimes contre la malheureuse compagnie 4'Ostende.
Pour comprendre le système soutenu désormais au détriment de la Belgique, il convient de rappeler que le pape Alexandre VI adjugea par une bulle (4 mai 1493) à Ferdinand le Catholique, les contrées h découvrir à l'occident d'une ligne quMI tira d'un pôle k Tautre, et qui passait à cent lieues des Açores; la partie orientaSe était abandonnée aux Portugais, en faveur desquels d'autres brefe pontificaux renfermaient de semblables donations.
La sentence arbitrale d'Alexandre YI, loin de calmer les parties, souleva des difficultés que chercha à aplanir on traité concla à Tordésillas (7 juin 1494) : le méridien du souverain pontife ftit reculé de 2170 lieues vers l'occident. Dès lors le globe entier ftft partagé, quant aux découvertes maritimes, en deux portions éga^ les, dont les Moluques devinrent le point de jonction dans Thémisphère oriental.
Les deux nations copartageantes convinrent entre elles que^» pour éviter toute collision, les Portugais ne dépasseraient pas à l'occident la ligne fixée par le traité de Tordésillas, et que, de leur côté, les Espagnols renonceraient à naviguer vers Torient par le cap de Bonne-Espérance. Ce devint pour ces derniers mue
mTftOBUGTlOlf. 35
nécessité de cberober à Toaest un passage qui leur ouvrit la vaste iiiisr do Sud; la découverte du détroit de Magellan et la première drcnimiavigation du globe furent le résultat de ces redierches.
Satisfaits du lot qu'ils s'étaient libéralement départi, et du moaapole qu'ils exerçaient sans contradicteurs, les deux peuples niaiotiDreut religieusement leur convention : les Portugais cont^- Buèreat à se diriger vers les Indes Orientales par le cap de Bonne* Espérance; les Espagnols, par le détroit de Magellan.
Cet état de choses durait depuis un siècle, quand les provinces septentrionales des Pays-Bas secouèrent le joug de l'Espagne, el arborèrent le drapeau de Tindépendance. La cour de Madrid cruft les punir, en leur fermant les ports où leurs marchands venaient 86 pourvoir des denrées coloniales qu'ils distribuaient ensuite au leste de l'Europe. Cetle mesure eut un résultat tout contraire à eelui qu'on en attendait : les Hollandais, exclus de la Péninsule, songèrent à se procurer directement ces objets qui, jusqu'alors, ne teor étaient parvenus que par intermédiaires. Ils ne connaissaient pas les mers de l'Inde, où ils n'avaient fait encore que quelques insignifiantes expéditions ; l'audace et la nécessité suppléèrent à rhabitude. Ils n'avaient pas de colonies ; ils s'en procurèrent aux dépens du Portugal qui (depuis 1580) gémissait sous la domina* tioD de rEspagne, du Portugal à qui cette fatale domination portait malheur, comme aux autres peuples obligés de la subir.
Trois ans s'étaient écoulés depuis la défense impolitique faite aox Hollandais, et leurs progrès maritimes avaient été tellement rapides, qu'ils crurent pouvoir établir leur célèbre compAj^m^ des Indes Orientales (1602); l'octroi lui abandonnait le commerce exclusif de ces contrées lointaines.
Pendant les quarante années qui s'écoulèrent jusqu^au traité de Mnoster, la Hollande continua à s's^randir aux Indes. Elle fit aussi, sur les côtes d'Afrique et sur le continent américain, des conquêtes qui motivèrent l'établissement de la compagnie des Ind^ OcddenUOes (1621).
£n 1648, vint pour les Provinces-Unies le moment de négocier avec le petit-flls de Pbittppe IL La paix fut signée, et le traité qui
la scella fut le désastreux traité de Munster, dont la funeste influence s'est étendue jusqu'à nous. Il fut rédigé d'une manière obscure, qui laissait de larges ouvertures aux interprétations ; chacune des parties spéculait sur l'avenir, et la Hollande seule pat mettre à profit ces clauses ambiguës. Deux articles — les articles 5 et 6 — réglaientlle sort des colonies, en y maintenant le statu quo; tout ce que les Hollandais avaient enlevé aux Portugais leur était irrévocablement cédé, et on leur reconnaissait même le droit de reprendre, sans enfreindre le traité, les lieux dont ces derniers étaient parvenus à se remettre en possession ; il était enfin convenu que les Espagnols s'abstiendraient de la fréquentation des places que les Hollandais occupaient dans le$ Indes, et réciproquement.
C'est de ces deux articles combinés avec la bulle d'Alexandre YI et le traité de Tordésillas, que la Hollande* dans le débat concernant la compagnie d'Ostende, fit dériver son droit d'exclure la Belgique du commerce des Indes. Une lutte très vive s'engagea sur l'interprétation des dispositions invoquées. Des livres, des mémoires, des pamphlets furent publiés de part et d'autre \
L'argumentation principale, de la part de la Hollande, consistait à dire que, d'après la démarcation anciennement établie par les bulles des papes et par le traité de Tordésillas, l'Espagne n'avait, à l'époque du traité de Munster, aucun droit de commer-
1 Voici rindication des principaux ouvrages qui furent publiés à Toccasion de ce débat : 1« Barbeyrac, Défense du droit de la compagnie hollandaise des Inde$ orientales contre les nowelles prétentions des habitants des Pays-Bas autrichiens, ef les raisons ou objections des avocats de la compagnie d'Ostende. La Haye, 1725. S« Neny, Réfutation des arguments avancés de la part de MM. les directeurs des compagnies d'Orient et d^ Occident des Provinces-Unies, etc. Bruxelles, 1723. 8« Neny, Réponse au discours répandu dans le public, intitulé : Dissertation sur le droit qu'a la compagnie, etc. 4«Dumont (l'auteur du Corps unvoersd diplomatique), La vérité du droit, du fait et de l'intérêt de tout ce qui concerne le commerce des Indes étoMi aiu? Pays-Bas autrichiens, etc. 5« Patlyn, Mare liberumexjwre naturœ, gentiwn et civiU assertum, vindicatum, redêoivum, 6* Westerveen, Dissertatio de jure quod competU sodetati privUegiatœ fœderati Bélgii, etc. 7« Von Berger ou Bergerus , GrundUche Erweisung von ihro Keyserlichen Majestaet habendem Rechte zu Aufrichtung einer Oit v/nd West'Indischen Compagnie in dero Osterreichisehen Niederlanden,
nmtoDucnoN. 37
car dans tout l'espace compris entre le cap de Bonne-Espérance et les Moiuqaes ; que par le traité de Munster même, Philippe lY s'était engagé à maintenir la navigation dans les limites où elle s'était tenue jusqu'alors, sans pouvoir s'étendre plus avant; que rengagement de Philippe IV devait être sacré pour Charles YI, puisque Philippe avait stipulé pour tous ses héritiers et succès* seors. A la vérité, le traité de Munster ne parlait que des Espagnols, et non des Belges; mais il était impossible, disait-on, que ce traité imposât à une partie des sujets de Philippe des obligations dont d'autres seraient exempts; comment les Belges auraient-ils joui d'un privilège dont les Espagnols ne jouissaient pas, eux qui devaient en être exclus à bien plus forte raison, puisqu'ils n'avaient à cette époque jamais navigué aux Indes, et que leurs droits, s'ils eu avaient eu, étaient prescrits par le non-usage?
Jamais argumentation politique ne couvrit plus scandaleuse mauvaise foi. C'était le gouvernement protestant de la Hollande, soutenu par le gouvernement protestant de l'Angleterre, qui faisait revivre au xvni® siècle, pour s'en faire une arme contre ses rivaux, un des actes les plus exorbitants de la puissance papale au moyen &ge, un acte que les conquêtes maritimes de la Hollande et de l'Angleterre avaient mis elles-mêmes au néant. C'était la Hollande qui, après avoir fait de si glorieux efforts pour établir la liberté des mers, se retournait contre le principe de sa propre origine, et, à un siècle de distance, se mettait à réfuter par des arguties le célèbre ouvrage que Grolius avait consacré à la défense de ses droits. On invoquait, pour exclure la Belgique de la navigation des mers lointaines, une prescription de non-usage, comme si la Hollande et l'Angleterre ne s'étaient pas trouvées autrefois dans la même position à l'égard de l'Espagne et du Portugal, qui les avaient devancées d'un siècle. On faisait revivre le traité de Tordésillas contre l'Espagne pour l'exclure de l'hémisphère oriental, et on ne le laissait pas subsister en sa faveur, car elle n'avait plus le monopole de l'hémisphère occidental. On^assimilait les Belges aux Espagnols, comme si les deux pays, quoique soumis au même souverain, n'avaient pas toujours eu une existence distincte.
36 mSTOIiUB D159 BSI.GES.
«oioBaie si leur séparation actuelle n'en était pas ettennénie HM ipreuve évidente. De quel droit pouvait^on interdire à la Belgique la faculté de parcourir les mers, faculté dont jouissaient tous les États maritimes de l'Europe; à une époque surtout où TEspagK» le Portugal, l'Angleterre, la Hollande, la France» le Danemar^k avaient leurs colonies?
Jamais on n'avait songé à donner au traité de Munster celte interprétation, dont l'invention tardive fut due, suivant toute appi^ nence, à un avocat des compagnies hollandaises, nommé Abraham Westerveen. En 1698, lorsque la Belgique était encore gouvernéa par le même souverain que l'Espagne, un octroi avait été obtenu de Charles II pour y établir une compagnie qui fit le commero» des Indes Orientales; cet octroi avait été publié sans opposition ai protestation de la part de la Hollande, mais il ne put recevoir sou exécution, par suite de la guerre k laquelle donna bientôt lieu la succession du monarque espagnol. Peu d'années après, avant même que l'Autriche fût entrée en possession de la Belgiqjoft» lorsque le pays était encore soumis à des commissaires anglais et bollandais, plusieurs vaisseaux partirent des ports de la Flandre pour les Indes Orientales, sans que ces étrangers y missent te moindre obstacle. Les armements continuèrent, quoique peu coftsidérables, et ni k Anvers où fut conclu le traité de la Barrière, nî à la Haye où se négocia la convention de 1718, on ne tenta de trouver dans le traité de Munster un moyen de s'y opposer. Ce système ne figure pas même dans les premières notes adressées m cabinet de Vienne par l'Angleterre et par la Hollande.
Quant aux écrits publiés k l'occasion de ce débat, ils sont d'une rédaction diffuse et pénible. Le point de vue en est aussi rétrécit que si le débat n'avait pour objet qu'un intérêt ordinaire de prQ<cédure. Les défenseurs de la compagnie belge, dont la cause était si belle, suivent leurs adversaires dans toutes leurs ai^ties sans bonne foi; ils développent aussi en foveur de la Belgique un genre d'argument qui atteste l'absence de dignité nationale. Us M manquent pas d'insister sur cette considération, que la Belgiqiie doit servir de barrière k la Hollande ; que si elle n'a pas de cofli*
meree, elle s'appauvrira an point de œ pouvoir ni lui payer ses subsides, ni entretenir convenablement ses forteresses ; que, dès lors, il est de l'intérêt des États Généraux de ne point lui interdire le commerce qu'elle ambitionne; puis, au risque de paraître peo logiques, ils ajoutent : Ce commerce, en définitive, à quoi se réduit-il? presqu'à rien : au droit d envoyer, chaque année, deux ou trois navires aux Indes, et de se pourvoir des denrées coloniar les nécessaires à la consommation intérieure.
Ainsi l'on s'amoindrit le plus qu'on peut, on se crée des titr^ à une tolérance de dédain, on se fait en quelque sorte un bouclier 4e sa propre humiliation. Triste fruit d'un long asservissement à des dominations étrangères qui rabaissent un peuple à ses propres jeux, et, lui faisant perdre sa dignité et ses susceptibilités de nation, l'assimilent à ces mendiants qui se prévalent de leurs infirnités pour solliciter la commisération publique.
C'est aussi cette position particulière de la Belgique, cette situation subalterne qui firappa ses efforts de stérilité. Le souverain qui la gouvernait sans la connaître» ne prit jamais ses intérêts à cœur, et ils n'eurent dans sa pensée qu'une place secondaire. La CMur de Vienne tenait à la possession de la Belgique par amourpropre, non par intérêt ni par affection, et ce pays ne pouvait en attendre les mêmes sollicitudes que les territoires soumis plus directement à la domination de l'empereur, ou intéressant de plus piès l'honneur de sa couronne.
Une préoccupation absorbait alors Charles YL Désespérant d'avoir des héritiers m&les, il crut que, pour assurer ses États à sa fille Marie* Tliérèse» il convenait de déterminer la manière dont « succession se réglerait -, tel fut le but qu'il se proposa dans le document auquel il donna le nom de pragmatique sanction. La pragmatique déclarait que toutes les possessions de la maison (fàtttriehe formeraient une masse indivisible, qui se transmetr trait aux héritiers mâles de l'empereur, s'il en survenait, et,, à lenr ' dé&ut, aux archiduchesses ses filles. Faire agréer cette pragmatîqn» par l'empire et dans ses États héréditaires, ne lui suffisait pas; il voulait la faire reconnaître par les puissances européenne;}»
Cet intérêt le passionna beaucoup plus que celui de la compagnie d'Ostende.
Ce fut quelques mois après la publication de Toctroi de cette compagnie que s'ouvrit (1724, avril), le congrès de Cambrai; il avait pour mission principale de réconcilier Philippe Y et Charles VI, car ce dernier n'avait pas encore oiBciellement renoncé à ses prétentions au trône espagnol, et cette mésintelligence menaçait constamment l'équilibre politique établi par les traités d'Utrecht. Les négociations préliminaires furent longues. Une année déjà s'était écoulée depuis l'ouverture, sans que les plénipotentiaires parussent avoir fait un pas vers une conclusion, quand on apprit tout à coup que les parties belligérantes s'étaient avisées de conclure la paix sans employer d'intermédiaires. C'était le résultat du dépit qu'avait causé à Philippe V le renvoi de l'infante destinée à Louis XY. En deux jours (1725, 30 avril et 1^' mai), trois traités furent signés à Yienne entre l'Espagne et l'Autriche. Le premier déterminait les conditions de la réconciliation; le deuxième stipulait une alliance défensive, et contenait une disposition hostile à l'Angleterre, celle où l'Autriche promettait ses bons offices pour faire restituer à l'Espagne Gibraltar et Port-Mahon ; le troisième accordait, dans les ports de la monarchie espagnole, aux Belges comme sujets de l'empereur, les avantages dont jouissaient les Anglais et les Hollandais.
A cette nouvelle, les cours de Londres et de Versailles prirent l'initiative de la résistance. Elles entraînèrent assez aisément le chef de la monarchie prussienne, et, quatre mois après (3 septembre), les trois puissances signèrent un traité qui prit le nom d'alliance de Hanovre; il était destiné à contre-balancer les effets de Talliance qui venait de se conclure à Yienne.
De part et d'autre on s'occupa à recruter des accessions. La cour impériale gagna à sa cause le cabinet de Saint-Pétersboui^, et parvint à obtenir du roi de Prusse qu'il se retirât secrètement de l'alliance de Hanovre. La France et l'Angleterre, de leur côté, cherchèrent à attirer la Hollande, dont on était formellement convenu de réclamer l'adhésion.
INTRODUCnOM. 41
Dans rétat d'aigreur où se trouvaient les rapports du cabioet de Vienne avec celui de La Haye, cette adhésion était infaillible; cependant les États Généraux, songeant aux 600 millions de florins que leur avait fait dépenser la coopération à la guerre pour la succession d'Espagne, hésitèrent près d'une année avant de s'associer à une alliance qui menaçait de nouveau la tranquillité du monde. Peut-être une politique habile eût-elle tiré parti de cette répugnance; mais les négociations entamées à ce sujet furent conduites, de la part de l'Autriche, avec peu d'habileté, et les États Généraux se décidèrent (1726, 9 août) à accéder à l'alliance de Hanovre. La Suède et le Danemarck suivirent cet exemple.
L'Europe semblait à la veille d'une conflagration générale, qoand des propositions de paix partirent de la cour dont on devait le moins en attendre ; l'empereur demanda de laisser à des juges impartiaux à décider si l'établissement de la compagnie d'Ostende était ou non contraire aux traités. L'ofire fut rejetée, mais cette première ouverture en amena d'autres, et, après plusieurs ultimatums, le monarque à qui l'on fit, relativement à sa pragmatique, des promesses séduisantes, consentit à signer les préliminaires de Paris (1727, 31 mai); il y déclara que c n'ayant
< d'autre but que celui de contribuer à la tranquillité de l'Europe,
< et voyant que le commerce d'Ostende avait causé des inquiéta-
< des et des ombrages , il consentait à ce qu'il y eût suspension i de l'octroi de la compagnie d'Ostende, et de tout commerce des i Pays-Bas aux Indes, pendant l'espace de sept ans. >
L'impression produite en Belgique par la suspension de la compagnie d'Ostende, suspension regardée à bon droit comme une abolition anticipée, fut d'autant plus profonde, que l'on y avait pris fort au sérieux les promesses réitérées d'une protection efficace. Quelques bruits f&cheux avaient circulé, mais on n*y croyait pas; ils étaient, disait-on, répandus par l'ennemi, pour intimider et faire baisser les actions. La publication des préliminaires vint prouver que ces bruits étaient malheureusement fondés. Ce fui on désiilusionnement cruel, car les débuts de la compagnie
■m. DBS BBMKS, T. 1 4
41 HISTOIRE BBS KLGES.
remplissaient d'espoir tous ceux qui rêvaient la résurrection de notre ancienne prospérité. Les actions étaient encore à 138 la veille de la suspension, et nul détenteur ne voulait vendre; Tesprit des préliminaires était à peine connu, qu'elles tombèrent k 48. En revanche, la compagnie anglaise des Indes Orientales réalisa, en 1728, un bénéfice de 200,000 livr. sterling de plus qae les années précédentes, et arrêta Tarmement pour la Chine de trois vaisseaux, au lieu d'un qu'elle s'était jusqu'alors contentée d'y envoyer.
La compagnie d'Ostende ayant été déclarée suspendue, n(Mi abolie, il fallait songer à la soutenir pendant sept ans; sans cela, mieux eût valu une abolition définitive, puisque les capitaux devaient rester improductifs et les frais d'administration continuer. Le ministère autrichien s'était montré oublieux des intérêts du commerce belge, au point de ne stipuler aucune mesure conservatrice. On proposa plusieurs moyens, mais ils eussent pu mécontenter les deux puissances maritimes, et TEmpereur, tonjours tremblant sur le sort de sa pragmatique, n'osa y recourir. Tout commerce cessa donc réellement du port d'Ostende aux Indes.
Le congrès où il avait été convenu de décider la question, s'ouvrit à Soissons en juin 1728. Nulle difiiculté sérieuse ne s'opposait à ce que Charles YI obtint, pour sa pragmatique sanction, la garantie des Étals qui avaient des représentants dans cette assemblée; mais la cour de Versailles s'y montra contraire, uniquement pour faire acte d'hostilité à l'Autriche, et le congrès ne tarda pas à tomber dans une inaction complète. En imputant ces retards au cabinet de Vienne, on éveilla la susceptibilité de la cour de Madrid, et le traité de Séville (1729, 9 novembre) vint subitemeut ^>prendre à l'empereur que son allié l'abandonnait. Après quel«* ques vaines tentatives pour calmer une indignation assez naturelle, les négociations furent rompues.
Aucune des puissances cependant ne voulait de la guerre ; dies savaient trop, par l'expérience des dernières années, ce qu'il en coûtait pour la faire. Le cabinet de Versailles, seul, était réelle**
DrmomjCTioif. 4s
ment hostile à la garantie qu'implorait Charles YI ; à Londres et à La Haye on pensait différemment, et il ne s'agissait que de s'entendre sur la nature des concessions qui devaient la payer. Les deoi cours, voyant l'impossibilité de surmonter l'obstination de l'empereur, crurent que pour éviter la guerre il fallait se séparer de la France. Elles ouvrirent une négociation secrète, et, au bout de quelques mois, fut conclu le second traité de Vienne (1731, 16 mars), digne pendant de celui de la Barrière, nouvelle et déplorable preuve du sort réservé au pays qui confie le soin de ses intérêts à un gouvernement étranger. Charles YI obtint de l'Angleterre et de la Hollande la promesse de « défendre, maintenir et
< garantir de toutes leurs forces » l'ordre de succession établi dans sa pragmatique, et il s'engagea « à faire cesser incessamment et
< pour toujours tout commerce et navigation aux Indes Orientac les, dans toute l'étendue des Pays-Bas autrichiens. >
La Hollande figurait au traité, quoique son ministre ne l'eût pas signé, prétextant le défaut de pouvoirs suffisants; un article séparé disait les motifs qui l'avaient engagé à agir de la sorte, et exprimait Tcspoir qu'elle n'hésiterait pas à ratifier. Pour l'y amener, il fallut cependant une série de nouvelles négociations. L'objet de la difficulté était une disposition qui fixait un terme fatal de deux ans, pour convenir d'un nouveau tarif.
Noos l'avons dit, les puissances maritimes, en abandonnant l'administration de nos provinces, nous laissèrent un tarif composé à leur avantage, et dont le traité de la Barrière décréta le maintien, jusqu'à ce que l'on en fût autrement convenu de commun accord « par un traité de commerce qui devait se faire le plus tôt possible. > L'incurie de l'Autriche dans cette occasion porta ses fruits. Les deux puissances maritimes, n'étant pas arrêtées par la crainte de représailles, ne manquèrent pas d'introduire dans leurs tarifs des changements défavorables à la Belgique S et, pendant quinze
* Voir quelques détails curieux à ce sujet dans un mémoire rédigé par des Anglais étabUs en Belgique ( fiutt«(tfts de la ammission royale d'histoire, II' série, VDl. V, p. IM.)
44 HISTOIRE DBS BELGES.
anâ , elles ne répondirent que par des défaites aux avances de la cour de Vienne.
Avertie par Texpérience, celle-ci eut soin, cette fois, de Gxer un délai, passé lequel elle pouvait revendiquer l'exercice d*une préro* gative naturelle; elle eut même le bon esprit de réunir, dans un seul article, la disposition relative à la compagnie d'Ostende et celle qui concernait la fixation du tarif; les deux dispositions étant corrélatives, elle pouvait, à l'occasion, se prévaloir de la nonexécution de Tune pour revenir de la décision prise à Tégard de l'autre.
Les Hollandais s'aperçurent aisément de l'intention qui avait dicté l'article 5, et tous leurs efforts tendirent à obtenir la disjonction de deux objets absolument étrangers, disaient-ils, l'un à l'autre, et qui n'eussent pas du entrer dans une même dispositioa. L'abolition de la compagnie d'Ostende leur plaisait sans doute, mais la perspective de devoir modifier un tarif conforme à leurs intérêts, leur souriait beaucoup moins; ils ne se donnaient même pas la peine de dissimuler leurs intentions à cet égard, tout en affirmant que le retard ne procédait pas de leur fait. Us eussent aussi voulu étendre aux Indes Occidentales la défense de trafiquer, quoique la discussion n'eût jamais roulé que sur les Indes Orientales. Il eût même fallu déclarer que des vaisseaux, quels qu'ils fassent, venant des Indes, ne pourraient entrer dans les ports de la Belgique; c'était non seulement exclure les Belges de la navigation des Indes, mais fermer leurs ports à l'étranger, les mettre dans la nécessité de recevoir des Hollandais eux-mêmes les denrées coloniales que reclamait la consommation intérieure.
L'Autriche, heureusement, dans cette occasion se montra inflexible, et les États Généraux, après avoir mûrement pesé les avantages du traité, se décidèrent à accorder leur accession (1732, 30 février).
Ces prescriptions si dures furent inexorablement exécutées. Vainement essaya-t-on de se soustraire par la fraude à ce déplorable abus de la force; la malheureuse compagnie d'Ostende fut poursuivie dans ses derniers débris avec un incroyable acharne-
meot, tandis que sur tous les points de l'Europe de semblables établissements s*élevaient sans opposition. Deux ans après le second traité de Vienne (1733) Philippe Y trouva bon d'instituer nne compagnie pour le commerce des Indes Orientales, et malgré les réclamations il maintint son octroi. Les Espagnols restèrent ainsi eux-mêmes eu possession d'un droit, dont les Belges n'avaient été privés que par suite de leur assimilation aux Espagnols. Rien ne fait mieux ressortir la révoltante iniquité de la mesure dont nous fûmes victimes.
Charles VI avait sacrifié, sans hésitation, la cause de notre pays à des intérêts dynastiques; ce lâche abandon, qui avait compromis sa propre dignité, ne profita pas à sa famille. A peine eut-il fermé lesyeux(1740,20 octobre), que plusieurs des puissances qui avaient garanti sa pragmatique sanction se coalisèrent, pour disputer à sa fille un héritage si chèrement acheté.
Ad début de cette lutte mémorable, Marie-Thérèse se trouva seule contre la France, la Prusse, l'Espagne et la Bavière ; jeune et sans expérience, elle devint, par son courage, un objet d'étonnément et d'admiration pour l'Europe. Malgré de solennels engagements, les cours de Londres et de La Haye, anciennes alliées de sa maison, attendirent près d'une année avant de lui accorder d'insuffisants et timides secours; elles ne se prononcèrent ouvertement qu'à une époque où sa cause était à peu près gagnée (1743). Ce fut le signal d'une nouvelle invasion de la France en Belgique. Les villes de la Barrière n'opposèrent pas de résistance ', et la licheié des troupes hollandaises fit perdre la bataille de Fontenoy (1745, 11 mai). La République recueillit alors les fruits de son imprévoyance; en négligeant, par d'étroits motifs d'économie, l'organisation militaire, elle avait laissé rompre sa ligne de défense et compromis même l'indépendance du pays; car l'armée fran-
'LacitadeUede Namur, entre autres, qui avait résisté plus d'un mois à toute la puissance de Louis XIV, ne tint qu'une semaine. Les Hollandais ne défendirent pas mieux leur propre territoire; Berg-op-Zoom, qu'on croyait imprelable, et que le maréchal de Saxe redoutait d'attaquer, fut emporté d'assaut.
46 HISTOIRE DBS BELGES.
çaise, continnant ses succès, s'empara du Brabani septentrional et de la Flandre zélandaise (1747).
Après sept années de guerre, la paix fut de nouveau rétablie. Le traité d'Âix-la-Cbapelle (1748, 18 octobre) rendit la Belgique à ^ TAutriche, qui s'opposa à toute mention du traité de la Barrière : en signant les préliminaires sans la consulter, l'Angleterre et la Hollande l'avaient, disait-elle, libérée de tous engagements anté» rieurs. Elle consentit enfin à laisser les États Généraux prendre possession des places où on leur avait reconnu le droit de tenir garnison ; mais dans Tétat de délabrement où la guerre les avait mises, elles ne pouvaient être de grande utilité, et ce devint un prétexte de refuser dès lors le payement du subside accordé en vue de la défense du territoire.
Nous nous sommes ici proposé de rechercher ce que valut à la Belgique, sous le rapport des intérêts internationaux, cette nouvelle association à une monarchie étrangère ; nous n'avons donc pas à examiner le règne de Marie-Thérèse en lui-même. S'il fallait nous expliquer à cet égard, nous dirions que le souvenir de cette grande reine, conservé par le peuple après un demi siècle, vaut mieux que tous les panégyriques, répond à toutes les critiques. La prospérité de notre pays fut en effet aussi complète que possible.
De ce que le gouvernement favorisa surtout les progrès de l'agriculture, on conclurait à tort qu'il porta peu d'intérêt aux autres sources de la fortune publique ; il ne faut pas perdre de vue la position que le voisinage de la Hollande avait faite au commerce belge, ni l'état peu avancé de l'industrie dans la plus grande partie de l'Europe. D'ailleurs la question de savoir jusqu'à quel point le développement démesuré de l'industrie importe au bonheur d'un peuple, est un de ces graves problèmes dont l'avenir garde la solution.
On a supposé à la fille de Charles YI un catholicisme fervent, qui ne lui laissa pas la liberté d'action nécessaire ; son administration fut religieuse, mais elle ne fut pas bigote. Marie-Thérèse ne sacrifia jamais les intérêts de l'État, la dignité du pouvoir aux
DITBOmJGTION. 41
eiigeoces du elergé ^ : elle diminua le nombre de ces couvents qsi menaçaient d'absorber la propriété territoriale , mit des entraves à leurs acquisitions, fit disparaître quelques-uns des abus occasionnés par les vœux monastiques, enleva aui ecclésiastiques le monopole de l'enseignement, réprima leurs prétentioDS en matière de censure de livres , consentit à la suppression d*vD ordre célèbre dont l'existence était reconnue dangereuse par tous les États de l'Europe civilisée, et par la cour de Rome ellemèine.
Pour compléter ce coup d'œil rapide, nous rappellerons aussi la diminution des charges publiques, l'ordre rétabli dans les finances, d'utiles réformes introduites dans l'administration des villes et des provinces, les encouragements accordés aux lettres, aux sciences et aux arts.
Pourquoi faut -il que ce tableau avantageux ait aussi son ombre! Le vice originel, qui pesa sur la domination autrichienne en Belgique, dut bien porter le cachet de la fatalité , puisqu'il n'a pas été donné au gouvernement de Marie-Thérèse de s'y soustraire, de secouer Tindififérence qui avait présidé jusqu'alors à h diacQssion de nos intérêts nationaux.
Déjà lors de la guerre qui éclata à la mort de l'empereur Charles VI, on voulut sauver la Silésie par l'abandon de deux provinces belges limitrophes de la monarchie prussienne *.
Quinze ans plus tard, quand Frédéric II vit à son tour une partie de l'Europe, conjurée contre lui, se partager à l'avance ses dépouilles, la cour de Vienne montra de nouveau combien peu loi importait l'existence nationale de la Belgique. Le fait vaut bien quelques détails.
> A ce propos, Dewez (Eist. gén, delà Belgique, vol. VII, p. 177) signale un fait asses curieux. Les évêques avaient adressé, contre l'édit sur les vœux monas- Ufiaes, une représentation coSeetwe, que le gouvernement de Vienne renvoya en disant qu'il ne reconnaissait pas de corps d*évêques en Belgique. Pour 8*excuser, ils alléguèrent alors que le hasard seul les avait réunis, et on leur répondit qu'on désirait qu*à Tavenir un semblable hasard ne se représentât plus.
* Les provinces de dueldre et de Ltmbourg.
La rivalité qui divisait les maisons de Bourbon et de Habsbourg durait depuis un siècle et demi, quand la guerre éclata entre la France et TAngleterre (1755), à propos de la délimitation de leurs colonies d'Amérique. Jusqu'à cette époque, la cour de Vienne avait eu constamment pour alliées les deux puissances maritimes, dont Fintérét s'opposait à tout agrandissement de la France en Belgique ; de son côté le cabinet de Versailles avait cultivé l'amitié de la Prusse, qui était devenue, depuis la fin du xvu"" siècle, la rivale de FÂulriche en Allemagne. Telle fut notamment la position respective de ces différents États, dans la guerre de la succession de Charles VI.
Mais cette guerre, loin de resserrer les liens qui unissaient les cabinets de Vienne et de Londres , contribua à les relâcher : l'un se plaignit des sacrifices que son allié avait exigés de lui , de la froideur avec laquelle il avait soutenu sa cause; l'autre, de l'oubli dont on payait ses bons oiBces. L'intervention des gouvernements est rarement désintéressée; ils sont toujours disposés à exagérer l'importance d'un service rendu et à crier à l'ingratitude. Quand le ministère anglais, dans sa lutte avec la France, réclama les secours que l'Autriche lui devait en vertu des traités, on voulut y mettre des conditions qui déplurent, et qui engagèrent George II à se rapprocher de la Prusse. Bientôt fut conclu entre les cours de Londres et de Berlin , dans rintérét de l'électorat de Hanovre, un traité (1756, 16 janvier) qui souleva la méfiance du cabinet de Versailles. Depuis longtemps le chef de la diplomatie autrichienne, Kaunitz, caressait l'idée d'un rapprochement entre les cours de Versailles et de Vienne ; il mit adroitement la circonstance à profit, et, trois mois après (1""' mai) , le traité de Paris fut signé.
Quoiqu'il bouleversât le système des alliances européennes , ce traité ne présentait rien d'immédiatement hostile soit à la Prusse soit à l'Angleterre ; il devait avoir pour la Belgique ce résultat avantageux, de la préserver à l'avenir des invasions qui précédemment l'avaient frappée à chaque collision nouvelle entre les maisons de Habsbourg et de Bourbon. Mais des passions person-
iNmoDucnoif. 49
nelles s'en mêlèrent : Marie-Thérèse n'avait cédé la Silésie que forcément, et Louis XY désirait frapper le roi de la Grande-Bre- Ugoe dans son électorat de Hanovre, que Frédéric II avait accepté de défendre. II y eut donc un nouveau traité (1757, 1^ mai), qui projeta le démembrement de la monarchie prussienne. L'impératrice de Russie, Elisabeth , que le roi de Prusse avait offensée par ses sarcasmes , se joignit à TÂutriche et à la France. Cet exemple fut suivi par les rois de Suède et de Saxe.
Dans ce nouveau traité, la cour de Vienne s'adjugea la Silésie et an notable agrandissement de ses possessions italiennes; elle consentit, eu retour, à un démembrement de la Belgique, et promit d'abandonner à la France, avec une lieue de territoire alentour, le fort de la Knoque, les villes de Chimay, de Beaumont, d'Ostende, de Nieuport, d'Ypres, de Fumes, de Mons et même de Tournai, dans cerlaine éventualité qui ne se réalisa pas plus que les autres; le reste du pays serait devenu le lot de l'infant don Philippe, duc de Parme, au détriment de qui rAutriche devait s'agrandir en Italie.
Nous n'avons pas à dire les faits ni les résultats de cette cruelle gaerre de sept ans S qui pesa si lourdement sur l'Allemagne. Il nous importe peu que Frédéric II ait surmonté, par ses efforts béroîques, les embarras d'une position presque désespérée; qu'il ait rendu vaines les menaces d'une coalition organisée contre lui; il nous importe peu que le traité de 1757 n'ait pas été ratifié *. La cour de Vienne souscrivit au démembrement de la Belgique; c'est le seul fait que nous ayons intérêt à constater.
Elle y consentit de nouveau vingt ans plus lard (1777), à l'occasion de la succession de Bavière , et ce fut encore par l'offre de deox provinces belges qu'elle tenta de désarmer l'opposition d'un de ses compétiteurs.
Que la popularité de Marie-Thérèse n'ait pas souffert de pareils
1 On a calculé que dans la guerre de sept ans, il périt près de 900,000 hommes.
* Martens (BecueU des traités de paix, vol. XIY) dit qu'il le fut, et Schœll [Cmin â^histoire des États européens, vol. XXXYIII) prétend que la preuve de la ratiflcatton n'eilste pas.
50 HISTOBIB DES BBL«S.
actes, la chose n*a rien qui doive étoaner ; les conveatioDS qui les recelaient sont restées enfouies dans l'arsenal de la diplomatie, et n'ont été publiées que de nos jours. Le Belge ne vit donc et ne dut voir que l'administration intérieure, dont le caractère fat chez nous ce qu'il était du reste alors dans toute la monarchie autrichienne : débonnaire, prudent, et favorable au bien-être da peuple.
Marie-Thérèse fut activement secondée, dans sa noble et gkn rieuse mission, par son beau-frère le prince Charles de Lorraine, un nom qui a laissé également d'honorables souvenirs en Belgique. Tous les deux moururent (1780) à peu de mois de distance, emportant dans leur tombe la tranquillité de notre pays, que Joseph II troubla bientôt après par ses innovations.
Le début du nouveau souverain dut rappeler aux Belges, quoiqu'à un degré moindre, l'administration faible et inconséquente de son aïeul. Dans l'année qui suivit son avènement (1781), Joseph II visita la Belgique ; il y trouva les esprits préoccupés de la position nouvelle que la guerre pour l'indépendance des États- Unis d'Amérique venait de faire à la fois à la Hollande et à la Belgique.
Cette puissance hollandaise, dont le voisinage avait tant coûté à nos pères, avait bien décru depuis un demi-siècle, et la Belgique pouvait entrevoir enfin dans l'avenir des jours meilleurs, où elle se relèverait de l'humiliante oppression des traités de Munster et de la Barrière. Trop confiants dans l'alliance anglaise qui devint bientôt un orgueilleux protectorat, trop rassurés par le traité de la Barrière contre de nouveaux envahissements de la France, les États Généraux s'étaient laissés aller à ne plus voir dans les affaires de l'État que des intérêts mercantiles, et à user de parcimonie dans les mesures relatives à la défense du territoire, en alléguant la situation obérée du trésor. La guerre de la succession de Charles VI avait dévoilé les efiets de cette imprévoyance, qui était appelée à porter de nouveaux fruits sous le règne de Joseph IL
Les dissensions intestines étaient à elles seules une funeste
nmoDucTioN. m
caase de décadence pour la Hollande. Ces troubles durèrent près de trois quarts de siècle, avec quelques intervalles de repos; ils 8*étaieDt réveillés plus vivement sous le faible Guillaume \. La maison d*Orange avait fait de Talliance anglaise le fondement de sa politique; ce fut un motif, pour le parti qui lui était contraire, de tourner ses regards vers la France. Ce parti se composait principalement de ricbes négociants, qui voyaient avec aépil les immenses progrès du commerce anglais dans les Indes Orientales, et la perte pour eux d*un ricbe monopole; il avait la pré* poDdérance dans l'administration de la république, lorsque h France reconnut, en 1778, Tindépendance des États-Unis, et que les hostilités s'ensuivirent avec l'Angleterre. La Hollande lui dut le malheor d'être enveloppée dans cette guerre fatale. Connais* sant les dispositions des États Généraux, la cour de Londres rompit formellement avec eux i précisément à l'époque oè Joseph n monta sur le trône. Bientôt elle fit main basse sur tons les navires de la république, auxquels on n'avait pu faire parvenir encore la nouvelle de la rupture; ses flottes se mirent en possessioD d'une partie des colonies hollandaises, et les Provinces- Unies furent frapjjiées, dans leur commerce et dans leur marine, d'oD coup dont elles ne se relevèrent plus.
Cette guerre, si funeste à la Hollande, avait d'autre part amené en Belgique un mouvement d'afiaires commerciale qu'on n'y connaissait plus depuis longtemps. La neutralité de notre pays avait attiré à Ostende et à Bruges, une partie du commerce que les hostilités éloignaient des ports voisins. Anvers sentit encore une fois tout ce qu'elle avait perdu avec la clause inique du traité de Munster, et la situation de la Hollande lui fit concevoir de nouvelles espérances. Peu de temps avant l'arrivée de Joseph H , les trois chefs-villes du Brabant avaient réclamé des États l'emploi de mesures propres à amener l'affranchissement de l'Escaut. Le monarque sembla épouser vivement ce grand intérêt belge, et pamt profondément indigné à la vue de ce fleuve si beau, si heureusement situé pour le commerce, condamné à une stérile impuissance, et à rouler inutilement à la mer des flots qu'a-
52 mSTOIRE DES BELGES.
vaient autrefois sillonnés des navires de toutes les nations du globe.
La situation générale de TEurope et celle de la Hollande étaient propres à encourager Tempereur. La guerre maritime dorait encore à cette époque. La paix, il est vrai, fut conclue bientôt après ^; mais TAngleterre devait éprouver le besoin de repos, et eût été peu disposée à prendre, contre lempereur, le parti de la Hollande qu'elle venait de compter parmi ses ennemis. Le roi de Prusse, Frédéric II, se faisait vieux et commençait à apprécier les douceurs de la paix; il n'aurait pas compromis, pour de faibles intérêts, le sort des provinces conquises dont il avait obtenu l'abandon. La Russie, préoccupée de ses projets sur la Turquie, cultivait soigneusement sa nouvelle alliance avec l'Autriche. Quant à la France, l'empereur avait foi dans une alliance qui datait de vingt-cinq ans, et à laquelle les liens de famille avaient, par le mariage de Louis XYI avec la fille de Marie-Thérèse, donné plus de solidité encore.
Jamais, depuis la révolution du xvi^ siècle, la situation extérieure n'avait été meilleure pour la Belgique. Joseph II le comprit. Sa politique porta malheureusement le cachet de l'impétuosité impatiente et de la légèreté de son caractère.
Le subside du traité de la Barrière n'était plus payé à la Hollande; mais les soldats étrangers, stationnés sur nos places publiques, avertissaient que le traité continuait à subsister dans sa clause la plus humiliante. Pour s'y soustraire, l'empereur ne recourut ni à la force, ni à des négociations que ses adversaires eussent pu, comme d'habitude, traîner en longueur : il ordonna la démolition de nos forteresses, et les troupes hollandaises abandonnèrent notre sol '. Les États Généranx réclamèrent l'exé-
> Les préliminaires furent signés à la fin de 1782 et au commencement de 1783. Entre FAngleterre et la Hollande, les préliminaires furent signés le 8 septembre 1783.
* SchœU (Histoire abrégée des Traités dtpaix, période III, ch. 19) explique cette conduite de Joseph II, non par Tintérêt qu'il portait à la Belgique, mais par le désir de préparer les voies à un projet d'échange avec la Bavière, projet dont nous dirons quelques mots.
cotion des traités : « L'empereur, répondit son ministre, ne
< veut plus entendre parler de barrières; elles n'existent plus, c Tout traité, dont la base et le fondement qui Tout Tait naître
< sont annulés, perd son essence par lui-même. Celui de 1715 a c été fait contre la France; actuellement nos liaisons avec cette
< cour sont telles, qu'il devient parfaitement nul et inutile; et c par là nous vous avons fourni une bien meilleure barrière et
< plus sûre que Fautre, qui est chimérique ^ >
Le démantèlement des places fortes de la Belgique a été imputé à crime à Joseph II : il laissa, a-t-on dit, le pays ouvert aux années que la Convention, douze ans plus tard, lança sur TEarope. Sa confiance aveugle dans l'alliance française fut, sans doute, d'une incroyable imprévoyance. Il convient néanmoins de ne pas oublier que le démantèlement avait été commencé par le maréchal de Saxe, et que nos forteresses tombaient en ruine quand elles furent rendues à l'Autriche , après la paix d'Aix-la- Qiapelle.
Ce premier succès devait engager l'empereur à exiger davantage. La cession territoriale, consentie par le traité de la Barrière, n'avait été que partielle. Sur ce point, l'opinion publique s'était si vivement prononcée, que les États Généraux n'avaient pu'obtenir l'exécution complète de la convention, malgré le caractère facile et débonnaire dont le ministère de Charles YI fit preuve dans le cours de ses démêlés avec eux. Une maladroite mesure, prise par une autorité hollandaise, fournit à Joseph II l'occasion de revenir sur la partie de la cession qui avait été exécutée.
La garnison hollandaise du fort de Liefkenshoeck avait fait enterrer un de ses morts dans le cimetière du Doel (1783). Le Doel était au nombre des localités dont l'abandon , promis par
* Ce passage est extrait textueUement d*un dialogue qu'une brocliure contemporaine, intitulée : Béfiexians swr une conversation ministériéHe entre le jninee de SamUz et U comte de Wassenaer, ambassadeur des États-Généraux à Vienne, dit avoir eu réellement lieu. La plupart des historiens ont regardé cette déclaration dn ministre autricbien comme authentique, et reconnu ainsi que Fauteur de la brochure avait été bien informé.