U HISTOIRE DES BELGES
TAutriche, n'avait pas été effectué, et la souveraineté s*y exerçait au nom de l'empereur. Le fait en lui-même importait peu, quoique le commandant hollandais, par la solennité extraordinaire qu'il lui avait donnée, les carlouches à balle qu'il avait distribuées à ses soldats, se fût permis une espèce de bravade ^ Mais la cour de Vienne attendait une occasion, et n'eut garde de laisser échapper celle-ci.
L'acte fut envisagé comme violation de territoire, et le gouversèment de Bruxelles donna ordre de tirer vengeance de ce qu'il appelait une atrocité. Un détachement de troupes impériales se transporta au Doel , pour prêter main-forte au bailli qui fit déterrer le cadavre, et le fit jeter ensuite dans les fossés de Liefkensfaoeck. En même temps, un autre détachement se mettait en possession de quelques localités contestées, et de plusieurs forts également cédés à la Hollande par le traité de la Barrière. Cette conquête fat aisée, car les États Généraux se trouvaient pris an dépourvu; le fort Saint-Donat, par exemple, avait pour toute garnison quatre soldats et un caporal, et le fort Saint-Paul, deux soldats seulement.
Joseph II était donc décidé à envisager le traité de la Barrière comme ayant perdu toute force obligatoire. Ce n'était pas, quoi qu'on en ait dit, un système injuste au fond et insolite dans la forme. Une des obligations principales imposées à la Hollande avait été la révision d'un tarif désastreux pour la Belgique, que Charles YI s'était engagé à ne modifier que de concert avec les puissances maritimes. A plusieurs reprises, des négociatioBs avaient été entamées, mais toujours sans résultat; les États Généraux, fidèles à leur système de temporisation, avaient su élever obstacle sur obstacle et empêcher une solution. En 1734,
> Cela résulte, non d'un acte émanant de la cour de Vienne» mais d*ane résolution des États Généraux, ies pièces diplomatiques relatives à ce débat ont ébé pubUées dans les Journaux du temps. Pour de plus amples détails , nous renvoyons à un article que nous avons publié dans la Borne nationale de Bdgiqm^ Tol. III , p. 1 , et aux Ca/îÊêes célèbres d» Droit des gens, du baron de Martens, vol. II.
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Charles VI avait fait insérer dans le traité de Vienne un délai filial de deax ans pour cette révision, qui n'avait pas fait un pas eo 1748, à Tépoque du traité d'Âix-la-Chapelle. Aussi rAutriche repoQssa^Irelle alors la mention du traité de la Barrière, parmi ceux dont Tobservation était prescrite. Vingt-huit ans plus tard (en 1776), les États Généraux continuant à ne pas exécuter les obligations qui leur étaient imposées, le cabinet de Vienne déclara qu'il nmtendaU recannaUre dautres limites en Flandre que cdks fixées par la convention de 1664 ^ Ce fut cette déclaration que Joseph II réitéra en 1783.
La Hollande, telle que le temps et la dernière guerre maritime rayaient faite, n'était guère en position de lutter avec l'empereur; aossi, dès le principe, montra-t-elle envers la cour impériale une déférence, on pourrait presque dire une humilité, qui contraste fort avec le ton de ses anciennes négociations. L'officier, par le fiiit duquel cette contestation avait éclaté, fut désavoué et suspendu de ses fonctions, et les États Généraux réclamèrent la nomination de commissaires pour arranger le différend. Ils s'attachaient, dans le mémoire qui renfermait cette demande, à démontrer l'existence du traité de la Barrière. Ce mémoire fut transmis à leur ambassadeur à Versailles, avec recommandation de le commnniquer au cabinet français, et de réclamer ses bons offices. Les commandants des places frontières reçurent en même temps l'orére de se rendre immédiatement à leur poste, les militaires en congé de rejoindre leurs corps, et certains régiments de porter ies renforts sur les points du territoire directement menacés.
Joseph II ayant accédé à la demande des États Généraux , des conférences s'ouvrirent à Bruxelles (1784, mai). Au début de ces conférences, le ministre autrichien remit aux plénipotentiaires hollandais le Tableau sommaire des prétentions de fempereur.
Les prétentions de Joseph II étaient nombreuses : il réclamait
1 la convention de 1664 avait été conclue pour terminer les contestations qoi s^étaient élevées, après le traité de Munster, entre TEspagne et la Hollande^ relativement A la fixation des limites respectives en Flandre.
notamment le redressement des limites de la Flandre sur le pied de la convention de 1664; la démolition des forts Kruyschans et Frédéric-Henri, et la remise des fortiflcations de Lillo et Liefkenshoeck en l'état où elles se trouvaient à Tépoque du traité de Munster; la cession de quelques localités contestées; le payement de plusieurs sommes dues par les États Généraux, pour fournitures failes à leurs troupes, et des indemnités de divers chefs. Le point le plus important du Tableau sommaire était la demande d'exécuter la clause d'une convention conclue en 1673, clause par laquelle les États Généraux, reconnaissants du secours que l'Espagne leur avait fourni pour repousser l'invasion de Louis XIV, s'étaient engagés à lui abandonner Maestricht avec le comté de Yroenhoven et ses dépendances dans l'ancien pays d'outre Meuse. Les États Généraux ne tardèrent pas à publier leur réponse au tableau sommaire (16 juin). Le traité de la Barrière, disaientils, n'avait rien perdu de sa force; il ne suffisait pas, pour anéantir un contrat synallagmatique , qu'une des deux parties déclar&t ne plus en vouloir. Ce n'était donc pas à la déclaration de 1664 qu'il fallait se reporter, pour déterminer les limites entre les deux pays, mais aux traités plus récents. Néanmoins les États Généraux consentaient, par déférence pour l'empereur, à conclure à ce sujet de nouveaux arrangements. Ils montraient aussi les intentions les plus conciliantes quant à la démolition des forts, à la cession des localités réclamées par l'Autriche et au payement de ce qu'elle disait lui être dû. La réclamation qui avait Maestricht pour objet était autrement envisagée. On ne contestait pas à Joseph II sa qualité d'héritier des monarques espagnols; on alléguait seulement ce moyen général, que les traités postérieurs à la mort de Charles II avaient stipulé les conditions auxquelles l'Autriche devait posséder la Belgique, et que Maestricht avec le comté de Yroenhoven appartenait à la Hollande, en vertu de conventions solennellement garanties par les puissances européennes. On opposait aussi, comme on l'avait déjà fait précédemment, diverses prétentions pécuniaires de la Hollande et de son stathouder à charge de l'Espagne. Le mémoire se terminait par
réDumératioD des contre-préteutioos des États Généraux du cher des arrérages du subside, des dépenses consacrées au rétablissement des fortifications de Namur, des fournitures faites aux troupes impériales, des intérêts des capitaux dus par l'empereur; ces réclamations, plus ou moins fondées, s'élevaient à un chiffre coDsidérable.
La cour de Vienne produisit (18 août) un nouveau mémoire en réplique, puis Joseph II fit remettre aux commissaires hollandais son ultimatum (23 août). Il y parlait encore de ses sentiments favorables pour la république,. et de Yaffection qu'il lui portait; il disait avoir trouvé un moyen de mettre fin à la difficulté : les Etats Généraux devaient ouvrir l'Escaut, en déclarer la navigation libre, ne plus s'opposer à ce que les Belges fissent le commerce des Indes, et reconnaître à l'empereur le droit de régler son tarif de douanes comme il le jugerait à propos. Joseph II leur demandait encore de faire évacuer, pour être ensuite démolis, les forts Lillo, Liefkenshoeck , Kruyschans et Frédéric-Henri; à ces conditions, il tenait ses prétentions territoriales et pécuniaires pour compensées par les contre-prétentions de la Hollande. Telle était sa dernière résolution , disait-il , et l'Escaut devenait désormais à ses yeux entièrement et absolument libre. Pas ses ordres, son ministre déclara aux commissaires hollandais, que « si l'on
< donnait du côté de la république la moindre offense au pavillon ( impérial, il la regarderait comme une déclaration de guerre et c un acte formel d'hostilité. >
A cette déclaration, la Belgique poussa un cri de joie. Sa longue oppression allait donc avoir un terme! < Revendiquez, c criait-on à Joseph II, la Hollande elle-même, puisqu'elle ose
< se mesurer avec vous. N'êtes-vous pas le représentant du t monarque à qui ces avides républicains ont arraché une recon-
< naissance , et le funeste traité sur lequel ils se fondent aujour-
< d'hui? Ce traité, la force l'a établi; que la force l'anéantisse! » La plupart des écrivains qui ont fait l'histoire de ce débat, ont
relevé avec amertume les procédés peu généreux de Joseph II à l'égard de la Hollande. Mais peut-on incriminer les efforts du
MIfT. DSS BBLGBS, T. f. 5
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monarque autrichien pour faire cesser un joug odieux , révoUant et contre nature y imposé par une suite de circonstances malheureuses S quand on se rappelle queUe avait été autrefois la cod* duite de ses adversaires? La Hollande, qui, en traitant soit avec l'Espagne soit avec rAutriche, ne consulta jamais que sa force et son intérêt, avait-elle le droit d*adresser des reproches à l'empereur?
Les États Généraux répondirent à Tultimatum de Joseph II par un refus motivé mais positif, et par des mesures prises pour maintenir la fermeture de TEscaut.
Le gouvernement autrichien, de son côté, se décida à donner suite à ses menaces. Un brigantin, le Louis y reçut ordre de descendre TEscaut; un autre navire mpériil^ (Attente ^ devait en même temps partir d^Ostende pour remonter le fleuve. Les instructions portaient de ne reconnaître en aucune façon les bureaux de douane ou de péage hollandais, et de ne pas se rendre aux injonctions qui seraient faites par des navires de cette nation.
Le Louis tenta de remplir sa mission (6 octobre) , passa sous le canon de Lillo sans faire de déclaration, et se trouva, à la hauteur de Saeflingen, en présence de plusieurs vaisseaux de guerre hollandais ; après avoir essuyé le feu de Tun d*eux , il fut obligé d*amener, et se décida, au bout de quarante-huit heures, sur un dernier refus de le laisser passer, à remonter TEscaut.
Une scène semblable se passa à Fembouchure du fleuve (12 octobre). L'Attente tomba aussi au milieu d'une escadre ennemie ; elle ne fut pas canonnée , mais elle fut envahie par les équipages de cinq chaloupes hollandaises qui la conduisirent sous le feu du vaisseau amiral. Le capitaine ne se décida à retourner, qu'après avoir reçu de Bruxelles des ordres à ce sujet.
En apprenant ces voies de fait, les États Généraux déclarèrent que les navires capturés, s'ils ne persistaient pas à passer outre,
» Expressions d'un article que le gouvernement de Bruxelles fil insérer dans son journal officiel.
seraient libres de se retirer, et qu'il serait porté plainte aa goavernemeot de Bruielles contre cette infraction des traités, infraclion dont on n'avait pas tiré satisfaction immédiate par déférence pour feropereur. Celui-ci n'en donna pas moins à son ambassadeur l'ordre de quitter La Haye sans prendre congé, et l'ambassadeur hollandais à Vienne partit également de cette capitale, saDs pouvoir obtenir l'audience qu'il avait sollicitée. Cet exempte fat suivi par le chargé d^affaires et par les commissaires qui représentaient la république à Bruxelles.
De part et d'autre on chercha à ranger Topinion publique de son cdté. Les journaux favorables à la Hollande représentèrent la conduite de Joseph H comme une violation de tous les traités, comme une brutale application du droit du plus fort ; la clôture de TEscaut étant la condition essentielle de l'indépendance de la république, le but du monarque, en exigeant la libération du fleuve, était moins, disait-on, de favoriser le commerce de ses sujets, que de donner suite à des projets d'agrandissement. L'Autriche Ot grand bruit des procédés des États Généraux à son égard, et releva soigneusement tout ce qui se publiait de contraire à ses prétentions; elle s'attacha à démontrer que la question ne touchait en rien à la politique générale, et qu'il était injuste de lui attribuer des projets ambitieux. Il y eut aussi , de la part des deux puissances litigantes, des notes explicatives adressées à leurs ambassadeurs dans les cours étrangères.
L'imprévoyance et la précipitation que la cour de Vienne apporta dans toute cette affaire, démontrent que Joseph H, trompé par la facilité que la Hollande avait montrée jusqu'alors, s'était imaginé qu'il lui suffisait de parler haut pour être obéi. La résistance étant plus sérieuse qu'il ne Tavait supposé, il se trouva pris au dépourvu. Loin d'être en mesure d'accabler ses ennemis en cas d'un refus qu'il devait prévoir , et de profiter du premier moment de trouble que cette complication d'événements allait naturellement exciter parmi eux, il n'avait pas même sur les lieux un nombre suffisant de troupes pour défendre la Belgique; les garnisons de nos places n'avaient ni munitions de guerre, ni
magasios où elles pussent s*eD procurer. II fallut se contenter (l'énumérer avec emphase dans les papiers publics les renforts que Ton attendait d'Allemagne, et dont on portait la force à 50,000 et même à 60,000 hommes. Parmi les régiments annoncés, il s*en trouvait un exclusivement composé de Croates et de Valaques, qu'on représentait comme une espèce d ogres qui avaient tous six pieds au moins, et dont on exagérait à dessein Tindiscipline et la férocité.
Cependant la Hollande organisait ses moyens de défense : Tarmée s'augmentait , des corps de volontaires se formaient sur différents points, des lettres de marque étaient tenues prêtes à être délivrées au premier signal , les villes frontières se garnissaient de défenseurs, des hommes et des approvisionnements étaient envoyés à ces forts de TEscaut qui eussent pu, au moment de la rupture, faire l'objet d'un coup de main, et qui furent dès lors placés à l'abri de toute surprise. La présence de quelques centaines de soldats autrichiens que l'on envoya parader sur les frontières de la Flandre, fut une nouvelle maladresse; elle motiva une mesure désastreuse pour cette partie du pays : les États Généraux, prétextant ce déploiement de forces qui menaçait, disaient-ils, leurs possessions, inondèrent une quantité considérable de polders belges. Ces inondations s'effectuèrent sous les yeux des troupes impériales qui n'avaient pas mission de les empêcher, et qui ne se trouvaient pas d'ailleurs en nombre suffisant pour s'y opposer. Les divisions intestines, sur lesquelles Joseph II avait compté, parurent se taire en présence du danger commun : toute la population mâle, de 18 à 60 ans, fut invitée à prendre les armes.
Pour compléter son système de défense, la république dut chercher à l'étranger un chef militaire capable de diriger ses efforts; le stathouder Guillaume Y n'avait pas hérité des talents de ses aïeux. On jeta d'abord les yeux sur le général Mœllendorf, un des lieutenants du grand Frédéric ; mais le monarque prussien avait des ménagements à observer avec la cour de Vienne, et il répondit par un refus. Cependant il autorisa les États Généraux à
recruler chez lui, et leur conseilla d'appeler le comte de Maillebois, officier français d*un haut mérite; le comte accepta , et vint en Hollande avec l'assentiment hien connu de la cour de Versailles.
L'Europe semblait à la veille d'une nouvelle conflagration ; car les cabinets qui proclamaient leur neutralité, eussent été, malgré eni, entraînés dans la querelle. Cétait donc une question de haut intérêt, que celle qui se débattait entre Tempereur et les États Généraux. Aussi tous les politiques de quelque renom, Mirabeau entre autres, se présentèrent dans la lice pour soutenir, les uns la cause de la Belgique, les autres celle de la Hollande V
A l'occasion de la polémique qui s'engagea alors, nous ferons Taffligeante remarque que nos ennemis surent mettre à profit les rivalités locales, exploiter cette faiblesse des liens nationaux qui résultait de nos institutions fédératives et d'un étroit esprit de provincialisme. Quel sera , disait-on , le résultat de la libération de l'Escaut? Anvers parviendra peut-être à recouvrer une partie de sa prospérité passée, mais ce sera au détriment des villes de Flandre. De pareils arguments ne pouvaient rester sans effet, dans un moment où, grâce à la guerre d'Amérique, le commerce venait de reprendre un éclat inaccoutumé en Flandre; aussi le pays ne se prononçat-il pas avec une énergique unani-
' Linguet publia en faveur de Tempereur des Considérations sur l'ouverture de tEseaut, et un professeur de Tuniversité de Giessen, Schletlwein, une brochure allemande intitulée : Die Gerechtigkeit und das aUgemeine'Europaeisehe Staatsinteretse beff dem Streite wber Oeffnung der SchMe und des Ostindischen Handels fUr die (Estreichischtn NiederUinden, Nous signalerons en faveur de la Hollande les lettres historiques^ politiques et critiques de M. le comte de Mirabeau, contenant les demies sur la Uberté de V Escaut, et Touvrage d*un professeur de Tuniversité de Francfort, Hausen, intitulé : AUemeueste Staatskunde von Holland, d. t. Erlautenm? der Streitigkeiten zwischen kayser Joseph II und dem Staate der Vereinigten Nieierianden, nébst Vebersicht gegenwàrtiger Begebenheiten. Ce sont là les principales pièces de la polémique. On sent qu'il n'était pas aisé à Tillustre orateur français de prendre la défense d'un acte aussi monstrueusement illibéral que Tétait la fermeture de l'Escaut ; aussi n'en parle-t-il presque pas, et s'occupe-t-ll princiinlement de démontrer que l'alliance de la Hollande importe plus à la France qac celle de rAulrlchc.