‹ Histoire des bourses du travailChapitre 12 sur 58 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

Le revenu de la terre diminue constamment. D’où cela vientil ? De ce que les maîtres du marché agricole, qui sont d’ordinaire des spéculateurs étrangers à la culture, étant obligés par la concurrence de vendre les produits de moins en moins cher, en donnent, bien que l’augmentation des quantités vendues compense la dépréciation particulière de chaque produit, un prix de plus en plus restreint au producteur.

Le taux moyen du revenu par hectare diminuant ainsi d’année en année, la situation financière des cultivateurs ne pourrait se maintenir que par une extension constamment proportionnelle de leurs propriétés. Mais cette extension n’est permise qu’aux cultivateurs pourvus de capitaux, car d’une part la disproportion croissante entre le prix du fermage et le revenu de la terre, l’accroissement des impôts de toute nature, la difficulté de vendre ses produits à prix rémunérateur, si, en cas de surabondance sur le marché, on ne peut attendre le désencombrement, tout cela, diminuant la puissance d’achat du petit cultivateur, le rend incapable d’étendre ses exploitations dans une mesure correspondant à la diminution du revenu par hectare ; pour pourvoir d’autre part aux exigences d’une culture plus vaste, il lui faudrait se procurer des engrais coûteux, faire les avances d’une main-d’œuvre plus considérable, acheter des instruments mécaniques d’un prix élevé, bref, posséder un capital qui lui manque ou le louer fort cher, sans être certain de pouvoir l’amortir ; il faudrait enfin qu’il pût soustraire aux intermédiaires la vente de ses produits et, à cet effet, emmagasiner ses récoltes en attendant la découverte de débouchés nouveaux, que rend nécessaires l’encombrement actuel du marché.

La crise économique a donc pour effet de rendre le développement des exploitations obligatoirement proportionnel à l’avilissement du prix des denrées, et par suite, de vouer à la ruine les agriculteurs à qui ce développement est impossible, faute de

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capitaux et de restreindre le nombre des petits domaines en en expropriant les possesseurs, de telle sorte qu’on pourrait presque déterminer l’époque où le sol ne sera plus divisé qu’en un certain nombre de vastes domaines, seuls capables, g'r.àce à une culture mécanique perfectionnée, de rivaliser avec les terres neuves de la Russie, de l’Amérique, de l’Australie et des Indes.

Les cultivateurs pourront-ils conjurer leur perte'? Nous ne le croyons pas. La fièvre capitaliste s’est si profondément infiltrée dans le corps social, l’appétit de plus en plus immodéré de la fortune (alors que la concurrence réduit de plus en plus le pri.x des choses) est devenu si général, que les gros capitau.x dirigent le monde et qu’aucun gouvernement (le voulùt-il) ne pourrait les empêcher d’absorber tout ce qui est matière à négoce. La disparition de la petite propriété est donc fatale et l’évolution économique nous conduit sans retour possible à une révolte des millions de dépossédés contre les quebiues centaines de possesseurs.

En attendant, que faut-il faire Tirer du mode de production capitaliste la preuve qu’il nous fournit de la puissance de l’association, des avantages que comportent le travail en commun et la concentration de toutes les forces (physiques et intellectuelles), non plus sur les entreprises modestes, mais sur de grandes exploitations.

Assurément ce n'est point une solution, car te jour où les laiteries, les fromageries, les sucreries coopératives menaceront de diminuer le revenu des riches propriétaires fonciers, ceux-ci se coaliseront contre elles, comme il arrive en Belgique et en Allemagne; et si la guerre n’est menée qu’à coups d’argent, les entreprises les moins pourvues de capitaux seront détruites. Mais à ce mode de travail, les cultivateurs auront appris les bienfaits du travail associé, perdu l’amour aveugle et désormais sans objet de la petite propriété, seront, par consé(iuent, préparés, non seulement à prendre part à la transformation sociale, mais encore à consommer le sacrifice de la propriété parcellaire, pour rendre à jamais impossible une nouvelle spoliation.

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