‹ Histoire des bourses du travailChapitre 5 sur 58 · LES (( PARTIS OUVRIERS » ET LES SYNDICATS · texte numérisé non relu

LES (( PARTIS OUVRIERS » ET LES SYNDICATS

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se réjouir, originairement, de la défaite subie par les révolutionnaires en mai 1871- Elles cherchaient ou\ crtement les moyens de « concilier le travail et le capital », cest-a-dire d’obtenir par leur sagesse et leur modération seules des salaires constamment proportionnés au coût de la vie; par surcroît, elles prétendaient tirer de leur propre fonds une protection sullisante contre le chômage, les acciilents, les maladies, la vieillesse. Le syndicat, qui répudiait jusqu à l 'ancienne forme de société de résistance, bornait son ambition à instituer des comités d’arbitrage, chargés de résoudre avec les employeurs les litiges professionnels, et à organiser un enseignement technique intégral qui permît à l’ouvrier, spécialisé par les découvertes mécaniques, de pénétrer tous les secrets du métier et, conséquemment, de rendre à l’industrie nationale une supériorité qui déterminerait, avec le relèvement des prix de vente, le relèvement des salaires. L’association coopérative de consommation n’avait pour but que de diminuer le prix des choses nécessaires à l’existence; l’association coopérative de production, que .d’élever jusqu’au patronat de petits groupes d ouvriers; les sociétés de secours mutuels, les caisses de secours, de voyage, etc., ne visaient qu’à obtenir de l’ouvrier une prévoyance, une auto-protection que lui seul se devait, et les membres de ces sociétés se confondaient en témoignages de reconnaissance lors(|u’un patron tenait à alfirmer par une contribution pécuniaire personnelle sa « sollicitude pour les travailleurs ».

Mais, de môme que les rédacteurs du programme socialiste s’étaient, malgré leur érudition économique, montrés en cette œuvre de piètres économistes, de même, en traitant de haut les associations ouvrières, ils méconnurent (s’ils ne l’ignoraient pas) la tendance fatale de 1 humanité vers la nouveauté des idées et îles vues, source du progrès. Eux qui affirmaient l’impossibilité en régime capitaliste de toute conciliation entre le travail et le capital, eux qui proclamaient l’inéluctabilité de la lutte de cla.ssts, ils ne songèrent pas que les événements eux-mêmes se charge-

l’aient do modifier les résolutions de sag'csse prises par les associations ouvrières, ce qui permettrait de tes conquérir au socialisme dans un délai pour ainsi dire déterminé; ils ne song-èrent pas davantage que, les membres des associations préférant aux formules du Parti les expériences pratiques et personnelles, peut-être serait-il politique de les ménager, de telle sorte que, le jour où ils se rallieraient au socialisme, ils fortifiassent l’organisation politique du Parti (s’ils acceptaient de s’y affilier) par leur organisation administrative.

En conséquence de cette faute, le fossé se creusa de plus en plus entre le Parti et les associations ouvrières. De temps à autre, quelque socialiste avisé préconisait l’entente; mais la faillite chaque jour plus évidente des sectes politiques et les dissentiments qu’introduisaient dans les syndicats les discussions sur l’action électorale détournaient ceux-ci d’un rapprochement dont ils pressentaient confusément qu’ils seraient les victimes; et quant aux chefs du Parti, ils prétendaient que les syndicats leur fussent subordonnés, l’émancipation économique, disaient-ils, devant être non la cause, mais la conséquence de l’alfranchis-sement politique. Et c'est ainsi qu’allaient rester distincts pour devenir plus tard antagoniques, les efforts accomplis par les deux formes de l’organisation prolétarienne.

Naissance des Bourses du Travail

Pendant que les diverses fractions socialistes, divisées, à partir du congrès de Saint-Etienne (i), jusqu’à l’émiettement, condamnées, par suite, à restreindre et à atténuer de plus en plus leurs revendications, révélaient l’Impuissance réformatrice de l’action parlementaire, les organisations ouvrières commençaient à reconnaître combien étaient chimériques leurs projets de conciliation entre le manouvrier et l’employeur. Ces comités d’arbitrage, sur lesquels elles avaient fondé tant d’espérances, qu’avaient-ils produit? Rien, le patronat refusant même de discuter les conditions du travail. Aussi la grève, que certains syndicats avaient condamnée comme de nature à compromettre l'industrie française sans avantage pour l’ouvrier, était-elle redevenue l’arme nécessaire, et la déclarait-on non seulement permise, mais même obligatoire lorsque les travailleurs étaient menacés d’une diminution de salaire. Le divorce entre les corporations et les pouvoirs publics, prononcé déjà en i87Gpar le refus des ouvriers de Paris d’accepter la subvention de 100.000 francs relative à l’exposition de Philadelphie, avait été définitivement consommé par la rupture de tout lien entre les syndicats « barberetistes » et les syndicats socialistes. ij’est alors que ceux-ci, revenus de l’illusion que l’accord fût possible entre eux et les employeurs, entrèrent dans la deuxième phase de leur évolution.

Croyant que la faillite faite par les écoles socialistes était imputable à la défectuosité de leur tactique, ils aspirèrent, tout en poursuivant leur action syndicale, c’est-à-dire l’organisation du placement, l’institution de services de mutualité, etc., <à jouer le rôle de législateurs et cà présenter au Parlement, par l’intermediaire de députés sortis de leurs rangs et soumis à leur contrôle, des projets de l’éformes économiques élaborés dans leur sein.

Ce qu’ils demandèrent? Ce fut la réduction à huit heures au maximum de la dmée quotidienne du travail, avec fixation d’un salaire minimum déterminé par le prix moyen des denrées dans chaque région ; l’obligation d’un jour de repos sur sept ; l’application du décret-loi du 2 mars i848, qui interdit (.< l’exploitation de l’ouvrier par voie de marchandage », la suppression des bureaux de placement libres; la suppression des adjudications, qui entraînent soit la diminution des salaires, soit la malfaçon des travaux, et leur remplacement par le travail en régie; la reconnaissance de la responsabilité patronale en matière d’accidents; la substitution aux compagnies d’assurances de caisses alimentées par les patrons et gérées par les municipalités; la nomination des inspecteurs du travail par les syndicats; la suppression du travail des prisons, couvents et ouvi’oirs ; l’extension de la prud’homie à tous les salariés; l’appréciation par des commissions syndicales des mesures d'hygiénè à prendre dans les chantiers et les ateliers.

Est-ce à dire que ce programme marquât, explicitement ou implicitement, une adhésion à la méthode de propagande recommandée par le Parti ouvrier? Pas le moins du monde. Outre que les syndicats révolutionnaires persistaient à croire que le salut social, loin de résider dans la prise de possession du pouvoir politique par la voie parlementaire, se trouvait dans la destruction violente de l’Etat, il y avait entre le programme économiijue du Parti et celui des associations ouvrières, ces deux différences essentielles : que l’un était considéré comme accessoire, tandis que l’autre était l’objectif unique, et que, si le Parti ouvrier comptait

exclusivement, pour réaliser le sien, sur la formation d’une majorité parlementaire socialiste, les syndicats, au contraire, distinguant entre les articles du leur, n’abandonnaient à « la vigilance et à la sollicitude des pouvoirs publics » (|ue ceux dont il leur était manifestement impossible de s’occuper eux-mêmes ; rjuant aux autres, ils émettaient la prétention de les faire respecter à l’aide de leurs propres moyens, n’ayant dans le' zèle des administrations publiques qu’une confiance limitée.

De plus, les réformes préconisées par les syndicats, à la différence de celles que préconisait le Paiti ouvrier, s’inspiraient, non d’une. division en classes théorique et, partant, platonique, mais d’une division réelle, créée par les souffrances matérielles et morales de chaque jour, parliculièrement propre, par conséquent, à rendre de [)lus en plus aigu le conflit social. Enfin (et il n’est pas inutile de le redire), les syndicats ne croyaient point, comme le Parti ouvrier, que la propagande spéciale nécessaire pour l’obtention de la journée de huit heures ou d’un jour de repos par semaine les dispensât désormais de toute autre forme d’activité. Ils ne cessaient, au contraire, de perfectionner le merveilleux réseau d’institutions à bases mutuellistes qui, en attendant une problématique protection gouvernementale, leur permettaient de se protéger eu.x-mèmes dans une certaine mesure contre l’exploitation capitaliste.

Telle était la situalion en 188G. C’est alors que quelques hommes, qui étaient à la fois membres d’associations ouvrières et du Parti ouvrier français, croyant apercevoir dans le nouveau programme syndical la preuvequeles organisations ouvrières fussent définitivement acquisesau socialisme parlementaire et comprenant en même temps que les syndicats constituaient une force qu’il devenait puéril de dédaigner, projetèrent de réunir tous les syndicats dans une association nationale.

En fait, uneunion générale des .syndicats était néces.saire, et c’est parce qu’elle avait manqué jusqu’alors que les institutions diverses créées par les unions ouvrières avaient

quelque peu déçu l’espoir de leurs fondateurs. En effet, l’ignorance du mode d’organisation et de fonctionnement de ces institutions suivant les contrées où elles avaient surari. des résultats qu’elles avaient obtenus, parfois môme de leur existence, empêchait les syndicats de mettre mutuellement à profit leur expérience, provoquait la création de services inutiles ou détestables ou letardait celle de services reconnus excellents, bref, déterminait un gaspillage considérable de foi'ces; et les syndicats, tout en pressentant que leurs travaux tendaient plus sûrement au but socialiste que les efforts du Parti ouvrier, étaient incapables d’en acquérir cette certitude qui eût doublé leur énergie. Guidés par l’idée générale de libre association et d’initiative individuelle, ils ignoraient les résultats acquis et se voyaient menacés d’être arrêtés dans la voie si heureusement parcourue. L’union fédérative seule pouvait retremper leur ardeur.

Pourtant la fédération nouvelle ne réalisa les espérances ni du monde ouvrier ni même de ses fondateurs. Et pourquoi? parce qu’au lieu d’être une union corporative elle fut dès ses débuts une machine de guerre mise au service du Parti ouvrier français pour aider au succès de l’action électorale engagée par celte école. Conçue et dirigée par des hommes qui visaient, non pas à établir patiemment et silencieusement une série d’institutions économiques socialistes ayant pour conséquence d’éliminer mécaniquementles institutions capitalistes correspondantes, mais à apporter au mouvement politique fléchissant un appoint considérable, elle se donna un programme rudimentaire.

« Le but de la Fédération, dit sa Déclaration de principes (i), estd’arriver à l’affranchissement de tous ceux qui travaillent, de soutenir plus efficacement la lutte entre les intérêts opposés des employeurs et des producteurs, de relever l’énergie des travailleurs en présentant un plus large front de résistance. » C’était là une déclaration très vague; mais ce défaut avait moins pour cause l’ignorance écono-

(i) Cf. les Congrès ouvriers, par M. Lton de Seilhac.

mique des administrateurs de la Fédération (qui auraient pu, tout au moins, paraphraser la partie économique du programme du Parti oiwrier français) que leur dédain de l’action corporative et leur désir exclusif de faire entrer par surprise dans le « Parti » l’armée réellement ouvrière.

Les attributions de la Fédération ne furent pas mieux précisées. Des trois commissions que devait former le conseil national, une, la commission de propagande, chargée « de tout ce qui pourrait faire connaître la Fédération et son but », ne fonctionna jamais; la deuxième avait pour mission d’éditer un bulletin mensuel; ce bulletin ne publia jamais une statistique et ne présenta aucun plan d’organisation ou d’action; la troisième, dite commission de statistique, devait recueillir tous les documents utiles sur la production de la France et de l’étranger, établir le prix de revient des matières brutes, indiquer le pri.x de vente des matières ouvrées et calculer, en tenant compte des pri.x de façon, le bénéfice prélevé par le capital; comparer pour chaque localité le taux des salaires avec le taux des objets de consommation, des loyers, etc., et faire connaître ainsi la différence entre le salaire reçu et le salaire nécessaire. Quels travau.x accomplit cette commission? Quelles enquêtes mena-t-elle à bonne fin ? Là-dessus nous confessons notre ignorance; mais le fait est que, comme nous venons de le dire, le bulletin de la Fédération, principal instrument de publicité dont disposât le conseil fédéral, n’apporta jamais aux syndicats fédérés un renseignement économique Au titre des grèves, enfin, les statuts disaient que chaque org’anisation adhérente était seule juge de l'opportunité d’une grève; elle était seulement invitée à informer le conseil national de sa décision, afin (|ue, le cas échéant, celui-ci, « si la caisse le permettait », pût prendre les mesures nécessaires pour assurer le succès de l’action engagée. La caisse ne le permit jamais .

La Fédération des syndicats et groupes corporatifs ouvriers de France n’était pas seulement dépourvue de programme; il lui manqua encore pendant sa courte car-

IIISTOIHE DES BOÜKSES DU TRAVAIL

rière, le mode d’organisation seul susceptible de suppléer à l’insuflisance de son mode de constitution; elle ne put jamais créer, entre elle et les syndicats dont elle se composait, d'unions locales ou régionales, qui, en rapports immédiats avec les syndicats et bien placées pour connaître et formuler les ressources et les besoins de la vie ouvrière locale, lui eussent préparé une partie de la besogne dont l’avait chargée le congrès de Lyon. Par suite, elle resta toujours sans moyens devant une tâche gigantesque et donna le spectacle d’un pouvoir central débile qui prétendrait administrer une nation sans l'aide d’assemblées intermédiaires.

Enlin, ses congrès" memes n’introduisirent jamais dans l’organisation corporative le moindre progrès. D’une part, les unités syndicales, par leur isolement et le défaut de renseignements sur les services institués par chacune d’elles, étaient condamnées, sans mériter le moindre reproche, à piétiner toujours dans le môme cercle de revendications et à demander constamment l’étude de problèmes cent fois résolus; d’autre part, les membres des conseils nationau.x; successifs (qui, en mesure de dégager des correspondances reçues les tendances économiques des .syndicats, auraient pu rénover les congrès corporatifs et les rendre profitables au développement des idées d’association), ces membres, ne croyant pas à l’efficacité de l’action syndicale, dédaignèrent jusqu’à la fin de rechercher ce qui pouvait être de nature à fortifier les syndicats. Enfin, les congrès de la Fédération, organisés toujours dans le même lieu et à la même époque que les congrès politiques du Parti ouvrier français, dirigés par les mêmes leaders, n’avaient d’autre objectif que d’augmenter le lustre de cette école, en laissant croire que les syndicats représentés fussent en même temps adhérents au Parti. De là vient que les réunions fédérales annuelles ne s’entretinrent jamais que des questions déjà inscrites dans le programme du Parti ouvrier et se bornèrent à confirmer les solutions par trop simples qu’il en avait données.

La Fédération des syndicats était donc vouée à la dissolution. Deu.v circonstances hâtèrent sa fin.

L’année même où s'était constituée la Fédération était née la Bourse du Travail de Paris. Le titre de Bourse du Travail dit clairement ce que devait être l’institution nouvelle. Sans elle, avait déclaré le Conseil municipal (i), « l’existence des chambres syndicales sera toujours précaire, les charg'es qu’elles imposent éloignant d'elles le plus grand nombre des ouvriers. Il importe donc qu’elles aient des locau.v et des bureau.x où chacun pourra venir sans crainte d’avoir à faire des sacrifices de temps et d’argent au-dessus de ses ressources ; la libre et permanente disposition des salles de réunion permettra aux travailleurs de discuter avec plus de maturité et de précision les questions multiples qui intéressent leur industrie et influent sur les salaires ils auront pour les guider et les éclairer tous les moyens d’information et de correspomlance, les éléments fournis par la statistique, une bibliothèque économique, industrielle et commerciale, le mouvement de la production pour chaque industrie, non seulement en France, mais dans le monde entier » .

Ainsi la Bourse du Travail, centre de réunion des organisations ouvrières, allait avoir pour premier résultat de nouer entre elles de solides et permanentes relations, c’està-dire de leur permettre cette entente, cette éducation mutuelle dont l’absence avait été jusqu’alors l’insurmontable obstacle à leur développement et à leur efficacité. Grâce à la Bourse, les syndicats pourraient s’unir, d’abord, par professions similaires pour la garde et la défen.se de leurs intérêts professionnels, comparer avec les ressources particulières de leur inlustrie, la durée de leur labeur et le taux de leur salaire, et (si cette durée était excessive, si ce taux était déri.solre) rechercher de combien une suspension de tiMvail augmenterait lu valeur de leur force productrice ; ils pourraient, d’autre part, se fédérer sans distinction de mé-

(i) 5 novembre 1886, rapport .Mesureur.

tiers, pour réfléchir sur leur condition, dégager les données générales du problème économique, étudier le mécanisme des échanges, bref, cbercher dans le système social actuel les éléments d’un système nouveau, et en même temps éviter les efforts incohérents faits jusqu’à ce jour et qui auraient fini par livrer les travailleurs désarmés à la puissance politique, financière et morale du Capital.

La Bourse du Travail légitimait donc les plus brillantes espérances et nul ne doutait qu’elle n’apportât dans l’économie syndicale une véritable révolution. Mais quelles ambitions ne conçut -on pas quand on vit surgir les Bourses du Travail de Béziers, Montpellier, Cette, Lyon, Marseille, Saint-Etienne, Nîmes, Toulouse, Bordeaux, Toulon, Cholet?

Outre le service fondamental du placement des ouvriers, toutes ces Bourses du Travail possédaient bibliothèque, cours professionnels, conférences économiques, scientifiques et techniques, service d’hospitalisation des compagnons de passage; elles avaient, dès leur ouverture, permis la suppression dans chaque .syndicat de services qui, nécessaires tant que les syndicats avaient vécu isolés, devenaient inutiles dès qu’une administration commune é’ait en mesure d’y pourvoir; elles avaient déjà coordonné les revendications, le plus souvent incohérentes, parfois même contradictoires, établies par les groupes corporatifs sur des données économiques insuffisantes ; en un mot, elles avaient, en moins de six années, accompli chacune dans sa sphère une tâche dont la Fédération des syndicats n’avait pas môme soupçonné l’importance et l’opportunité.

L’idée de fédérer ces Bourses du Travail était inévitable. Nous devons à la vérité de l'econnaître qu’elle eut une origine plus politique qu’économique. Elle vint à quedques membres de la Bourse de Paris, qui, adhérents à des groupes socialistes rivaux du Parti ouvrier français et mécontents de ce que la Fédération des syndicats fût entre les mains de ce parti, souhaitaient la création d’une association concurrente, dont le siège pût être fixé à Paris et qui devînt ainsi leur chose. La Bourse de Paris patronna

l’idée, la soumit au congrès tenu à Saint-Etienne le 7 février 1892, et obtint la création de la Fédéral ion des Bourses du Travail de France.

11 existait donc maintenant deux organisations corporatives centrales. Mais quelle disproportion entre leurs ressources et entre leurs moyens d’action! La Fédération des syndicats, rappelons-le, avait cette double tare : de n’offrir ni programme ni organisation fédérative susceptibles d’intéresser les syndicats à son maintien ; puis, d’être une machine politique, c’est-à-dire d’aspirer à un rôle que refusait aux unions corporatives l'immense majorité des ouvriers ; aussi les syndicats, qui ne négligeaient point d’assister à ses congrès parce qu’il n’y en avait pas d’autres, semblaient-ils, le reste de l’année, avoir totalement oublié son existence.

La Fédération des Bourses du Travail, au contraire, possédait tous les éléments de succès. Elle se composait d’unions locales qui joignaient à l’attrait de la nouveauté, l'avantage de répondre à un besoin, et dont l’administration était personnellement, directement intéressée au développement des syndicats et au progrès des études économiques. En conséquence, non seulement ces unions étaient assurées du concours des unités syndicales, mais à son tour le Comité fédéral était certain de trouver dans les unions une collaboration féconde et incessante. Chaque Bourse, en outre, ayant des res.sources supérieures à celles qu’auraient pu espérer les conseils locaux de la Fédération des syndicats, s’interdisant toute action politique, s’obligeait, en quelque sorte, à édifier sur le terrain économique une œuvre quelconque, si modeste fût-elle; de son côté, le Comité fédéral, s’il voulait légitimer son existence, avait à faire connaître à toutes les Bourses les résultats obtenus par chacune d’elles; dès lors, et l’émulation aidant, quels progrès ne réali.seraient pas les unions syndicales adhérentes à la fédération nouvelle? Et comment la Fédération des syndicats (à moins d’une transformation complète) pourrait-elle éviter la dissolution?

CG

Elle ne l’évita pas: une cause, plus sérieuse encore que la rivalité dont nous venons d’exposer les phases, lui porta le coup mortel. Convaincues depuis dix ans qu’elles n’obtiendraient jamais des employeurs le respect volontaire de leurs droits et de leurs intérêts, devenues sceptiques quant à la réalisation de leur programme économique par le Parlement, les associations ouvrières, touchant au dernier terme de leur évolution, cherchaient sans trêve un moyen d’action qui, pourvu d’un caractère nettement économique, mît surtout en œuvre l’énergie ouvrière. A peu près guéries des politiciens, réconfortées par d’importantes institutions dues à leur initiative, elles aspiraient à devenir les propres agents de leur émancipation. Or, le moyen qu’elles cherchaient avec opiniâtreté se trouva inopinément (i) soumis, en septembre 1892, au congrès tenu par la Fédération des syndicats à Marseille.

Quelques jours auparavant (4 septembre), les Bourses du Travail de Saint-Nazaire et de Nantes avaient déjà fait adopter par un congrès socialiste tenu à Tours une résolution (2) proclamant la nécessité, comme moyeu révol ution-

(1) Nous insistons sur ce mot, car, bien que l’idée de grève générale soit fort ancienne, elle n’avait jamais agité sérieusement la classe ouvrière, et le débat qu’elle souleva à Tours et à Marseille, en 1892, fut pour le parti syndical une véritable révélation.

(2) Cette résolution était ainsi conçue :

« Considérant :

« Que la formidable organisation sociale dont dispose la classe dirigeante rend impuissantes et vaines les tentatives amiables d’émancipation failes depuis un demi-siècle par la démocratie socialiste;

« Qu’il existe entre le capital et le salariat une opposition d’intérêts que la législation actuelle, prétendue libérale, n’a pu ou voulu détruire;

« Qu’après avoir fait aux pouvoirs publics de nombreux et inutiles appels pour obtenir le droit à l’existence, le parti socialiste a acquis la certitude que seule une révolution pourra lui donner la liberté économique et le bien-être matériel conformes aux principes les plus élémentaires du droit naturel ;

« Que le peuple n’a jamais conquis aucun avantage aux révolutions sanglantes, dont ont seuls bénéficié et les agitateurs et la bourgeoisie ;

« Qu’en présence d’ailleurs de la puissance militaire mise au service du capital, une insurrection à main armée n’offrirait aux classes diri-

naire, de la grève générale, c’est-cà-dire de la suspension du travail du plus grand nombre d’industries possible, et surtout des industries essentielles à la vie sociale, Moyen d’ordre purement économique, excluant la collaboration des socialistes parlementaires pour n’emprunter que l’effort syndical, la grève générale devait nécessairement répondre au secret désir des groupes corporatifs.

Le citoyen Briand commenta devant le congrès de Marseille le projet de résolution déjà adopté à Tours, exposa les avantages incomparables qu’otfrait l’idée de la grève générale, tant pour le développement de l’organisation ouvrière que pour le relèvement des énergies individuelles; en sorte que les associations séduites acclamèrent d’enthousiasme un moyeu d’action si conforme à leurs principes.

Cette déci.-iion était la plus grave manifestation publique du désaccord existant entre la tactique du Parti ouvrier et celle des syndicats. Néanmoins, le Parti ouvrier français dont le congrès, nous l’avons déjà dit, suivait toujours celui de la Fédération des syndicats, n’y attacha pas une grande importance. Ne pouvant admettre — bien que moins d'un an plus tard il dût parler avec amertume de

géantes (ju’une occasion nouvelle cl’étoulTer les revendications sociales dans le sang des travailleurs ;

« yuc, parmi les moyens pacifiques et légaux inconsciemment accordés au parti ouvrier pour faire triompher ses légitimes aspirations, il en est un qui doit hâter la transformation économique et assurer, sans réaction possible, le succès du quatrième Etat;

« Que ce moyen est la suspension universelle etsimultan.'e de la force productrice, c’est à-dire la grève générale, qui, même limitée à une période relativement restreinte, conduirait infailliblement le parti ouvrier au triomphe .1 revendications formul 'es dans son programiui- ;

« Le congrès régional ouvrier de l’Ouest, r'uni à Tours les 3, 4 et 5 septembre 1892, prend en considération la proposition de grève universelle déposée par le citoyen Eernand l’elloutieret décide qu'il y a lieu de procéder à une organisation spéciale du parti ouvrier français, dans le but de fournir au congrès international de Zurich, en 1893, un projet com|)lct de grève universelle (a).

(a) L aiiteer de celle préposition croit utile de faire remarquer qu’en I83i, c’està-dire deux ans après la tenue du conjjrès lie'fours, il en av.iit dej.î modifié certains passages, cl qu’aujourd’hui il en répudierait pludeurs par-igraplies.

r (( ornière syndicale » — que « le prolétariat jugeât désormais inutile tout appel aux pouvoirs publics » et convaincu qu’un avertissement ex cathedrâ suffirait pour ramener dans le sentier politique les travailleurs un moment « égarés », il se borna purement et simplement à déclarer utopique l’idée d’une grève générale.

On ne laissa pas cependant, dans les groupes politiques comme dans les sociétés corporatives, de se demander ce qu’il allait advenir de cette divergence de vues sur une question essentielle. Si, comme le croyaient les membres du Parti ouvrier français, les associations ouvrières acceptaient, de la Fédération des syndicats, non seulement son caractère professionnel, mais encore son esprit politique, nul douteque dès leur plus'procbain congrès (fixé pour 1894 à Nantes) elles « ne reconnussent l’erreur commise par ell es » à Marseille et n’abandonnassent un moyen d’action contraire aux principes du Parti; mais si, au contraire, il était vrai qu’elles fussent animées d’un esprit nouveau, elles maintiendraient certainement leur décision et, en ce cas, elles sépareraient la Fédération du Parti ou se^^sépareraient elles-mêmes de la Fédération. En toute occurrence, l’association ouvrière française était arrivée à une époque décisive de sa carrière.

A peu près vers le môme temps, les Bourses du Travail réunies à Toulouse décidaient l’organisation à Paris, pendant le mois de juin i8g3, d’un congrès général des syndicats. Retardé de quelques jours par le conflit qui s’engagea entre le gouvernement et ceu.x des syndicats parisiens qui refusaient de reconnaître la loi du 21 mars i884, ce congrès ne se réunit qu’au lendemain de la fermeture de la Bourse du Travail de Paris. Mais il emprunta à ce coup de force une Importance et une gravité exceptionnelles, et l’irritation des syndicats contre le gouvernement était si vive qu’un enthousiasme plus grand que celui de Tannée précédente accueillit la proposition de grève générale inscrite à Tordre du jour, et que vingt-cinq délégués allèrent jusqu’à demander la déclaration immédiate de la grève.

L’épreuve était-elle concluante? Pas suffisamment encore, car le vole du cong'rès pouvait être considéré comme l’effet de la colère, comme la manifestation irréfléchie d’un désir momentané de révolte ; et cette façon d’envisager le vote était d’autant plus admissible qu’une affiche récente, invitant les syndicats parisiens à abandonner les ateliers en masse, portait la signature des notabilités mêmes du Parti ouvrier français, théoriquement hostiles cependant à l’arrêt général du travail.

Mais le congrès qui venait de se dissoudre avait chargé la Fédération des Bourses de réunir un nouveau congrès l’année suivante à Nantes; et comme la Fédération des syndicats avait déjà pris la même décision l’année précédente, les délibérations des d -ux futurs congrès renseigneraient définitivement le prolétariat et sur l importance numérique des deux fédérations/ rivales et sur l’ètat d’esprit des syndicats ouvriers. L’orgariisation même de ces congrès permit une sorte d’avant-consultation des syndicats. La Bourse du Travail de Nantes, estimant que rien n’exigeait la tenue de deux congrès, que tout, au contraire, militait en faveur d’une assemblée unique, sollicita des deu.x fédérations l’autorisation nécessaire jiour unir tous les syndicats. Celle autorisation, la Fédération des Bourses du Travail l’accorda sans difficulté; mais, comme il fallait .s’y attendre, la Fédération des syndicats la refusa obstinément, formulant d’amères récriminations sur 1’ «intention évidente qu’on avait de la supprimer >j, allant jusqu’à taxer la commission nantaise de trahison et essayant même d’obtenir de la Bourse du Travail de Saint-Nazaire (qui déclina l'offre) qu’elle organisât son congrès. La Bourse du Travail de Nantes, persévérant dan - ses intentions, trancha la difficulté en consultant les .syndicats ouvriers. Comme ceu.x-ci approuv'rent son projet, la Fédération des syndicats dut enfin faireà mauvaise fortune bon visage et accepter le (( VL congrès national des syndicats de France ».

C'était un rude échec, présage d’échecs plus graves encore. Le Parti ouvrier français le comprit si bien que,

cette fois, il tint son propre congrès avant le congrès corporatif et renouvela, sur la question de la grève générale, l’opinion qu’il avait exprimée deux ans auparavant. 11 espérait ainsi influencer les membres du congrès corporatif. Vain espoir! Inutile effort! Malgré la bataille acharnée que mena pendant trois jours l’état-major de la Fédération des syndicats, malgré les conseils de guerre tenus après chaque séance entre MM. Guesde et Lafargue, d'une part, et d’nutre part, MM. Delcluze, Fouilland, Salembier, Jean Goulet, Raymond Lavigne, etc., qui représentaient au congrès corporatif l’élément ouvrier du Parti, malgré d’inqualifiables exigences à propos d’un délégué anarchiste, les politiques subirent une irréparable défaite. Fédération des syndicats, direction du Parti ouvrier français, revendications parlementaires : le congrès balaya tout ; sa rupture avec la théorie de l’émancipation politique fut si nette, nous pourrions dire si brutale, que les chefs de la Fédération des syndicats ne crurent pas même devoir prendre part aux

dernières délibérations du congrès leur VI® congrès. Ils

disparurent, n’emportant d’une association digne d’un sort meilleur qu’un titre aujourd’hui tombé dans les oubliettes de l'histoire. La Fédération des Bourses du Travail restait la seule organisation vivante.

Historique des Bourses du Travail.

Bien qu’elles soient de création récente, les Bourses du Travail ont des orig’ines lointaines. Dans l’ordre social, non plus que dans l’ordre physique, il ne se produit de g’énérations spontanées, et les Bourses ouvrières sont l’application définitive et la plus haute des conseils de g'roupement et de solidarité donnés, il y a trente ans, au prolétariat par l’Internationale.

Politiquement les Bourses datent d’un siècle, c’est-à-dire du jour (2 mars 1790) où un rapport (devenu introuvable) de M. de Corcelles en ag-ita le projet. Renvoyé à l’examen du . département des travau.x publics, ce rapport disj)arut, comme d’usag'c, dans les archives nationales où s’ensevelissent tant d’excellents projets, et pendant cinquante-cinq ans, le nom de Bourse du Travail disparut du vocabulaire. En 1845, M. de Molinari, rédacteur en chef du Journal des Econoniisies, retrouva — conçut peut-être — l’idée d’une Bourse ouvrière sur le modèle qu’il en a tracé dans son célèbre ouvrage (i), et, pour la réaliser, se mit en rapports avec les associations populaires et les entrepreneurs parisiens. Pourquoi ni les uns ni les autres ne comprirent-ils son idée? Parut-elle aux entrepreneurs de nature à compromettre le droit que revendique tout patron de fixer luimême et souverainement le taux de ses salaires? Les asso-

(i) Les Bourses du Travail, i vol.in-i8 (nouv. édit.), cliez Guillaumia.

ciations la crurent-elles inconciliable avec le développement de la coopération productrice, à quoi elles dévouaient si complètement leurs efforts? En tout cas,M. de Molinari,qui s’était heurté ici à l’indifFérence, ailleurs à une hostilité évidente, dut ajourner d’abord, puis (sept ans plus tard, après essai de publication d’un Bulletin (hebdomadaire) de la Bourse du Trauail) abandonner ses desseins.

Dans cette période, pourtant, la question d une « Bourse des travailleurs » eut quelques échos tant au Conseil municipal de Paris qu’à l’Assemblée législative. Au Conseil municipal, M. Ducoux, alors préfet de police, soumit (1848) un projet très complet; et le 3 février i85i,le môme M. Ducoux, devenu représentant du peuple, disait à l’Assemblée, par allusion à la Bourse des valeurs : « Que vos agioteurs se promènent dans un palais somptueux, peu m’importe; mais accordez-moi un modeste asile, un lieu de réunion pour les travailleurs. » Vaine adjuration 1 Ni ce jour-là ni le 12 août suivant, M. Ducoux n’obtint l’institution sollicitée (i).

fi) Cette proposition, « tendant à faciliter les rapports entre propriétaires, patrons et ouvriers » et présentée le 12 juin i85i, était ainsi conçue :

« Auticle premier. — Dans toutes les communes d’une population de 3.000 âmes et au-dessus, il sera créé des bureaux de renseignements pour les propriétaires et les patrons qui désireront se procurer des ouvriers, et pour les ouvriers qui désireront trouver de l’ouvrage; des bureaux semblables seront établis dans les communes d'une population inferieure à 3. 000 âmes, si les conseils municipaux le jugent utile à l’agriculture et aux classes ouvrières de la localité.

« Art. 2. — Ces bureaux seront placés sous la surveillance de commissions spéciales nommées p.ir les conseils municipaux et composées de citoyens notables, dans le commerce, l'industrie et la propriété.

« Art. 3. — Ces commissions pourvoiront à ce qu’il soit tenu, dans la commune, des registres sur lesquels on inscrira, par catégorie de professions, les demandes d’emploi, le nom et l’adresse des ouvriers ou des serviteurs à gages, le nom et la demeure des patrons et propriétaires, et l'emploi ou l'ouvrage olferts.

« Art. 4 — Dans les villes d’une population de 20.000 âmes et audessus, elles nommeront un ou plusieurs employés (suivant l’importance

Ving-t qiialie années s’écoulèrent encore, avant que la question, déjà traitée par le Conseil municipal de Paris, lui fût de nouveau soumise. Le 2^ février 1875 il fut saisi de deux demandes relatives, « l’une, à la construction, avenue Laumièi’e, d’une vaste rotonde vitrée; l’autre, à l’établissement, à l’entrée de lame de Flandre, d’une Bourse du Travail, ou au moins d’un refug'e clos et couvert, afin d’abriter les nombreux groupes d’ouvriers qui se réunissent chaque malin pour Tembauchâge des travaux du port et autres «. Ces deux demandes, hélas! à l’instar de celle qu’avait faite jadis M. de Corcelles, disparurent dans l’ombre des commissions, où les rejoignirent, au cours des années suivantes, quelques autres, inspirées du môme esprit. Il fallut onze années encore pour que parût sur le bureau du Conseil (5 novembre 1886) le rapport suivant, dû à M. Mesureur ;

« Le Conseil,

« Vu ses résolutions relatives à la création d’une Bourse du Travail, délibère :

« M. le Préfet de la Seine est invité à négocier immédia-

des villes) pour tenir les regislres^sous l’inspectio 1 d’un de leurs membres. Ces employés seront rétribués sur les fonds municipaux.

« Art. 5. — Dans les villesd’une popu'ation au-dessousde 20.000 âmes, les registres seront terris par les secrétaires des mairies, avec l’aide et la coopération des membres de la Commission sp'ciale à tour de rôle.

« Art. 6. — Dans lesvùlles où il existe des conseils de prud’hommes, les membres de ces conseils feront, de droit, partie de la Commission spéciale.

« Art. 7 — A Paris, il y aura une Commission par arrondissement et des bureaux spéciaux pour les industries importantes.

« Un état sommaire du nombre des inscriptions reçues sera transmis tous les quinze jours par les maires au préfet de la Seine, pour devenir, s’il y a lieu, l’objet de publications, dans l’intérêt de l’industrie et des classes ouvrières.

(i Art. 8. — Les règlements faits par les commissions spéciales et adoptés par les conseils municipaux des villes d’une population de 100.000 âmes cl au-dessus seront soumis à l’approbation du ministre de l’Intérieur.

« Art. 9. — Un règlement d’administration publique déterminera le mode de correspondance des bureaux de renseignements entre eux. »

tement avec l’Assistance publique pour la location àvec promesse de vente ou pour l’achat de l’immeuble dit de la Redoute, et à soumettre au Conseil le résultat de cette négociation avec le devis de l’aménagement dudit immeuble pour installer l’une des succursales de la Bourse du Travail. »

« En restant sur le terrain de la liberté des contrats, disait M. Mesureur, vous avez le droit, sinon le devoir, de fournir aux travailleurs les moyens de luttera armes égales et légales avec le capital ; sans la Bourse du Travail, l’existence des chambres syndicales sera toujours précaire, les charges qu’elles imposent éloignant d’elles le plus grand nombre des ouvriers. I! importe donc qu’elles aient des locaux et des bureaux où chacun pourra venir sans crainte d’avoir à faire des sacrifices de temps et d’argent au-dessus de ses ressources; la libre et permanente disposition des salles de réunion permettra aux ti’availleurs de discuter avec plus de maturité et de précision les questions multiples qui intéressent leur industrie et influent sur les salaires ; ils auront, pour les guider et les éclairer, tous les moyens d’information et de correspondance, les éléments fournis par la statisiique, une bibliothèque économique, industrielle et commerciale, le mouvement de la production pour chaque industrie, non seulement en France, mais dans le monde entier. Peut-être verrons-nous alors les véritables assises du travail s’établir... ».

Cette fois, la cause de la Bourse du Travail était enfin gagnée et, le 3 février 1887, le Conseil municipal remettait solennellement aux syndicats parisiens l’immeuble de la rue Jean-Jacques-Rousseau, auquel il devait ajouter plus tard (1892) le palais de la rue du Château-d’Eau.

Telle est l’origine apparente des Bourses du Travail; mais, outre que \' initiative du Conseil municipal de Paris n’a jamais été imitée, les syndicats de province devant s’être organisés déjà en Bourses libres avant de songer à obtenir la moindre parcelle des... faveurs communales, les Bourses telles qu’elles existent, et sauf le titre, sont bien antérieures

à l’inauguration de l’immeuble de la rue J. -J. -Rousseau . On en pourrait trouver l’équivalent dans deux ou trois des fédérations ouvrières créées par l’Internationale et dans la plupart des unions locales ou régionales de syndicats qui se constituèrent postérieurement au Congrès ouvrier de France, tenu à Paris en 1876. Quand, enfin, les syndicats socialistes eurent définitivement écarté d’eux les quelques syndicats mutuellistes (i ) qui, grâce à une subvention du gouvernement, tentèrent en 1886 (congrès de Lyon) un dernier effort pour reprendre la direction du mouvement ouvrier, de nouvelles unions locales, parfois départementales, de syndicats se constituèrent, qui, pourvues de services de placement, de secours de chômage et de grève, de commissions d’études, etc., formèrent ce que nous pourrions appeler des Bourses du Travail avant la lettre.

Nous avons exposé les causes qui empêchèrent la Fédération nationale des syndicats et groupes corporatifs ouvriers de remplir le but pour lequel l’avait créée le congrès de Lyon. Les principales furent l’erreur inexplicable qui consistait à vouloir affilier directement à une fédération nationale des unités syndicales qui comprenaient la nécessité évidente, pour gérer convenablement leurs intérêts, de fédérations aussi étroites que possible : régionales, départementales et même locales; puis l’impossibilité, consécutive à cette erreur, où .se trouva le Conseil national de la Fédération de rendre aux centaines de groupes ouvriers épars sur le territoire le moindre service; enfin, et surtout, l’intention manifeste de ce Conseil de faire de la Fédération, non pas un instrument d’émancipation économique, empruntant exclusivement ses moyens à l’action corporative, mais une pépinière de militants guesdistes, dévoués surtout à l’action parlementaire, à la « conquête des pouvoirs publics », et résolus à y entraîner toute la masse ouvrière. Les unions syndicales, dont les membres n’avaient point répudié la propagande électorale, mais entendaient la proscrire des

(1) Nous nous expliquerons plus loin sur le sens de celte appellation.

syndicats, où elle engendrait querelles et dissensions, pour la confiner dans les « cercles d’études politiques », poursuivirent donc leur œuvre économique en dehors de toute tutelle d’école et groupèrent les éléments qui allaient former bientôt les Bourses du Travail de Lyon, de Nîmes^ de Toulouse et de vingt autres villes.

En 1892 il existait quatorze Bourses. Le personnel d’élite qui les administrait avait eu souvent l’occasion de sentir que, faute d’une union entre elles, leur développement matériel et moral ne s’opérerait qu’avec lenteur. Isolées, en effet, elles ne pouvaient utiliser mutuellement leur expérience et, par suite, se trouvaient condamnées soit à perdre un temps précieu.x en e.ssais reconnus ailleurs irréalisables ou imparfaits, soit à négliger des tentatives qui eussent peut-être produit d’excellents résultats. L’idée d’une fédération nationale des Bourses du Travail ne devait donc pas tarder à surgir ; elle vit le jour en février 1892, dans le premier congrès (Saint-Etienne) où se réunirent les Bourses; et en même temps que s’élaborait le pacte fédératif qui allait deux ans plus tard (congrès de Nantes, 1894) (i) déterminer la rupture totale et définitive entre le parti socialiste politique et l’organisation socialiste économique, les Bourses se déclaraient résolues (déclaration qui n’est point restée pla tonique) à repousser, sous quelque forme qu’elle se déguisât, l’ingérence dans leur administration des autorités gou vernementales et communales.

Dès lors, le nombre et l’importance des Bourses s’accrurent avec une rapidité merveilleuse. En juin 1895(2), la Fédération comptait trente-quatre Bourses du Travail avec 606 syndicats; en 189G, quarante-six avec 8G2 syndicats. Ce développement parut môme au Comité fédéral inquiétant, à la fois parce que les Bourses lui semblaient se constituer sans posséder une force syndicale suffisante, ce qui les met-

(1) Cf. l’arLicle de M. Félix Roussel, Revue politique et parlementaire, novembre 1898.

(2) Déclaration faite à la Préfecture de la Seine et enregistrée sous le n" 2012.

tait à la merci d’une dissolution ou d’une grève malheureuse, et parce que, diverses municipalités ayant déj.à, par le retraitde leurs subventions, désorganisé momentanément les Bourses de Roanne, de Cholet, de Bordeaux, il était à craindre que leur exemple ne fût imité et qu’ainsi les trois quarts des Bourses ne fussent frappées à mort. Aussi le Comité jugea- t-il sage, sinon de modérer l’ardeur organisatrice des militants ouvriers, du moins d’appeler leur attention sur l’utilité d’étendre à des arrondissements, parfois môme à un département entier, une propagande jusque-là circonscrite à l’enceinte locale. « Deux ou trois Bourses par département, écrivit-il alors, avec raison, grouperaient plus rapidement les travailleurs, et au pri.x de moins d’efforts, que sept ou huit insuffisamment outillées et nécessairement débiles. »

Ce conseil fut, en effet, entendu et, dès l’année suivante, en môme temps qu’il enregistrait la création de onze nouvelles Bourses, le Comité fédéral apprenait que Rouen s’était annexé la majeure partie des syndicats de la Seine- Inférieure, que Niort rayonnait jusqu’à Saint-Maixent, Dijon jusqu’à Montceau-les-Mines, qu’Amiens ambitionnait de fédérer tous les .syndicats de la Somme, Nîmes tous ceux du Gard, et surtout les symlicats d’ouvriers agricoles, etc.

A l’ouverture du VID congrès tenu par la Fédération le’ RI septembre 1898 à Rennes, le Comité annonçait l’existence de cinquante et une Bourses du Travail, groupant 947 syndicats; et dans le courant de l’année 1899, trois autres Bourses, comprenant ensemble 34 syndicats, venaient apporter à l’association fédérative une collaboration particulièrement précieuse, puisqu’une d’elles administre surtout des intérêts maritimes (insuffisamment représentés encore dans l’union corporative) et que lesdeux autres entament des régions différentes, mais également hostiles jusqu’ici à la Fédération.

Bref, au 3o juin 1900, c’est-à-dire à la veille de l'ouverture du ’VIII® congrès (Paris, 5-8 septembre), il existait cinquante-sept Bourses du Travail comptant ensemble i.o65

S3'ndicals,soit48 o/o du nombre total des syndicats ouvriers industriels répandus sur le territoire français. Sur ces cinquante-sept Bourses, quarante-huit faisaient partie de la Fédération et groupaient 870 syndicats (i).

(i) Le nombre des Bourses du Travail s’est sensiblement accru pendant Tannée qui vient de s’écouler. Il en existe actuellement soixantequatorze, dont soixante-cinq sont adhérentes à la Fédération. — V. aux Documents complémentaires la situation au 3o juin 1901. — (Note de Maurice Pclloutier.)

Comment se crée une Bourse du Travail

Quarante-huit pour cent, avons -nous dit, des syndicats ouvriers sont groupés à l’ombre des Bourses du Travail. Malgré sa valeur absolue, ce chiffre n’aurait qu’une incomplète signification si nous ne disions que, l’ouverture d’une Bourse du Travail étant nécessairement subordonnée à l’e-xistence dans la localité de plusieurs syndicats, un quart au moins des villes inscrites sur la carte syndicale n’en peuvent actuellement posséder. Ajoutons que là môme où il existe plusieurs syndicats, la constitution de la Bourse dépend encore d’une union piéalable entre les syndicats. Ces indications signifient que, depuis iBgS, le développement numérique des Bourses du Travail a toujours atteint son point culminant et que la création de Bourses nouvelles doit être précédée de la création de syndicats nouveaux ou d’une e.xtension, peut-être exagérée, de la « juridiction » de chaque Bourse existante. On concevra le brillant avenir réservé à ces centres de ralliement de l’eflectif syndical quand nous aurons dit qu'à côté des 25o.ooo ouvriers industriels actuellement fédérés, près de loo.ooo (soit à peu prés le reste des syndiqués français de l’industrie) n’attendent que l’occasion de se donner leurs Bourses ou de s’affilier à des Bourses voisines.

La méthode employée pour créer une Bourse du Travail diffère, suivant que les syndicats de la localité sont isolés ou constitués déjà en union fédérative.

Dans le premier cas, le secrétaire d’un des syndicats ou tout autre syndiqué convoque une assemblée plénière des syndicats ou, au moins, de leurs conseils d’administration et leur expose l’utilité de la Bourse. Dans la société actuelle la Bourse du Travail doit d'abord être une association « de jésistance ». Association de résistance contre la réduction des salaires, contre la prolongation excessive de la duree du travail, et aussi contre l’augmentation ou plutôt (car le mécanisme économique rend cette augmentation inévitable) contre une augmentation exagérée du prix des objets de consommation. Maintenir le plus possible l’équilibre entre le prix de location du travail et le prix d’achat des produits, c’est là le rôle immédiat des Bourses. Si l’assemblée ainsi instruite accepte la création proposée, elle nomme séance tenante une commission, composée d’un représentant an moins de chacune des corporations réunies et chargée de réaliser le projet.

La première chose que cette commission ait à examiner, c’est, d’une part, les dépenses qui seront absolument nécessaires et, de l’autre, les ressources sur lesquelles la future Bourse pourra compter.

Les services essentiels d’une Bourse du Travail sont : le secrétariat, la trésorerie, les archives et la bibliothèque, le placement et la tenue du registre général des chômeurs si parmi les syndicats adhérents, il s’en trouve qui possèdent une caisse de chômage, et, éventuellement, l’organisation d’une caisse de secours pour les ouvriers de passage et la création d’un enseignement professionnel . Mais il est évident que le nombre de ces services et leur importance respective sont subordonnés aux ressources de l’institution. Telles Bourses les possèdent tous; telles autres n’en ont organisé que quelques-uns. Nous donnons ici le budget le plus réduit, en supposant que la future Bourse ne recevra aucune subvention communale ou départementale et ne fonctionnera qu’avec une cotisation des syndicats fédérés.

Parmi les dépenses indispensables, nous trouvons en premier lieu le loyer de l’immeuble. Cet immeuble comprend

COMMENT SE CREE UNE BOURSE DU TRAVAIL 8l

au moins: une salle pour le secrétariat, les réunions du comité g-énéral et de la commission exécutive, une salle pour la bibliothèque et les archives et deux ou trois autres pour les réunions successives des syndicats; le local peut être évalué, prix moyen, à 800 francs par an.

Les frais d’éclairag-e et de chauffage s’élèvent à environ 3oo francs. Vient ensuite le payement des fonctionnaires de la Bour.se : secrétaire et trésorier. Certaines Bourses ne les payent point; et, dans ce cas, ils viennent seulement deux ou trois heures le soir pour expédier les affaires courantes, rédiger la correspondance et les procès-verbaux, recevoir la contribution des syndicats et surveiller le service de la bibliothèque. D’autres Bourses, (|ui les emploient le même laps de temps, leur allouent une indemnité, proportionnée à l’importance du budget et tantôt fixe, tantôt calculée par heure. Dans ce second cas, le total de l’indemnité s’élève généralement par année à 3oo francs pour le secrétaire et à 200 francs pour le trésorier. Les Bourses plus riches, enfin, possèdent un secrétaire permanent et emploient leur trésorier-coiiq)table trois heures par jour. Le mode de payement le plus ordinaire est alors l’heure de travail fixée à i franc; le nombre d’heures imposées au secrétaire varie suivant l’importance du service; mais quel qu’il .soit, le taux mensuel do l’indemnité n’est jamais inférieur à i5o franesdans les villes comptant de 20 à 3o.ooo habitants (sauf en quelques villes de l’extrême Midi), à 200 francs dans les villes comptant jusqu’à 100.000 habitants et à 8 francs par jour dans les villes au-dessus de 100.000 habitants. Le taux de l’indemnité varie donc de 1.800 à 2.700 francs pour le secrétaire, et de 900 à gfio francs pour le trésorier. Le secrétaire permanent a pour fonctions; l’expédition de la correspondance. la rédaction des procès-verbau.x du comité général (aux séances duquel il assiste comme fonctionnaire, non comme membre délibérant), la tenue du registre des chômeurs, l’inscription des off res et demandes d’emplois, enfin le service de la bibliothèque.

Les autres dépenses essentielles sont les frais de bureau.

évalués de 200 à 5oo francs, et les achats de livres, dépense généralement couverte par un crédit mensuel fixe. En définitive, si l’on classe les Bourses du Travail en quatre catégories, déterminées par l’importance des localités, on constate que les dépenses essentielles des Bourses s’élèvent respectivement (cours professionnels non compris) à 1.C20, 2.3oo, 5.35o et 8.700 francs.

En principe, les Bourses ne doivent compter, pour subvenir à leurs dépenses, que sur leurs ressources peisonnelles, c’est-à-dire sur les cotisations des syndicats. Une Bourse dont les dépenses s’élèvent à i.fioo francs, et qui compte de 700 à 900 syndiqués répartis en une quinzaine de .syndicats, peut fixer la cotisation mensuelle de chacun d’eu.x à 20 ou 3o centimes, soit 'en moyenne à 10 francs par syndicat, et conserver ainsi dans ses relations avec les pouvoirs publics et les patrons la plus complète indépendance. Néanmoins, la fréquence de plus en plus grande des conflits entre le travail et le capital épuisant les ressources des syndicats, les Bourses du Travail réclament presque toutes des communes et des départements des subventions dont nous allons parler.

Certaines d’entre elles touchent une subvention totalement payée en espèces et évaluée par un budget dû soit au comité général, soit à la comrtiission municipale des finances. D’autres reçoivent leur subvention partie en espèces, partie en nature. Pour la location de l’immeuble, trois procédés sont en usage. Tantôt cette location est faite par l’administration de la Bourse et le montant du loyer acquitté par la Recette municipale; tantôt par l’administration municipale elle-même; souvent la Bourse est installée dans une propriété communale ou même dans l’Hôtel-de-Ville. Certaines municipalités paient elles-mêmes les frais de chauffage, d’éclairage et de bureau, sur factures présentées chaque mois par le conseil d’administration de la Bourse. En outre, enfin, de la subvention accordée pour le fonctionnement administratif de la Bourse, la plupart des municipalités accordent des crédits extraordinaires pour le service du placement, les acquisitions de livres, les achats d’instruments pour les cours,' etc.

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