COMMENT SE CREE UNE BOURSE DU TRAVAIL
La moyenne des subventîoQs, accordées en espèces ou en nature aux Bourses de chacune des quatre catégories précédentes, va de goo à 20.000 francs, le taux de la subvention dépendant beaucoup moins de la densité de la population que de l’importance du mouvement syndical et surtout des sentiments que professe la municipalité à l’égard de la Bourse. En général, les Bourses ont réussi à obtenir que leur subvention fût établie par année et payée, non plus par douzièmes, mais par quarts.
Le budget ainsi établi et le local loué, la commission rédige un avant-projet de statuts. Cela fait, elle convoque à nouveau l’assemblée plénière des syndicats adhérents et lui soumet son travail. Si son budget et scs statuts sont approuvés, l’assemblée nomme un comité général ou conseil d’administration, composé d’un certain nombre de délégués par syndicat.
A ce moment le rôle de la commission est terminé. Le comité général nomme à son tour, et dans son sein, une commission exécutive, chargée d’exécuter ses délibérations, et élit les fonctionnaires. Après quoi, il ne reste plus à l’association nouvelle, avant de demander la subvention qui sera nécessaire à son développement, qu’à remplir les formalités prescrites par la loi du 21 mars 1884.
Le mode de constitution diffère, ainsi que nous l’avons dit, s’il existe déjà entre les .syndicats de la localité une union fédérative. En ce cas, la tâche préparatoire se trouve .simplifiée ou, pour mieux dire, supprimée. Cette union possède, en effet, des statuts, un budget, un local, un conseil, des fonctionnaires. A quoi donc se réduit son œuvre? A prendre le titre de Bourse du Travail, sous lequel elle obtiendra de la municipalité un concours financier qu’elle ne pouvait antérieurement espérer, et qui consacrera une fois de plus la faveur avec laquelle les syndicats considèrent l’institution des Bourses. Il faut noter, toutefois, que, du jour où une fédération locale de syndicats, subventionnée, devient réellement Bourse du Travail, ses statuts et ses fonctionnaires cessent d’étre en même temps les fonctionnaires et les sta-
tuts de la Bourse. Les deux org-anismes ayant certains intérêts distincts, le cas peut se présenter de syndicats disposés à adhérer à la Bourse sans vouloir entrer dans la fédération, ou de syndicats voulant se retirer de la fédération sans quitter la Bourse. Ils ne peuvent le faire librement que si l’administration de la Bourse est difl’érente de celle^de la fédération.
L’œuvre desBourses du Travail
Les services créés par les Bourses du Travail peuvent se diviser en quatre classes : i° le service de la rnalaalité, qui comprend le placement, les secours de chomag-e, le viaticum ou secours de voy age, les secours contre les accidents ; 2° le service de renseignement, qui comprend la bibliothèque et l’office de renseignements, le musée social, les cours professionnels, les cours d’enseignement général ; 3° le service de la propagande, qui comprend les études statistiques et économiques préparatoires, la création des syndicats industriels, agricoles et maritimes, des sailors’ home, des sociétés coopératives, la demande de conseils de prud’hommes, etc. ; 4° le serofee de « résistance », enfin, qui s’occupe du mode d’organisation des grèves et des caisses de grève, et de l’agitation contre les projets de lois inquiétants pour l’action économique.
Ce qui frappe, en cette énumération, c’est la diversité des services et la multiplicité d’aptitudes qu’ils exigent. Comment donc et où les Bourses du Travail recrutent-elles les hommes possesseurs à la fois des connaissances toutes spéciales nécessaires pour l'établissement de secours mutuels, de l’expérience pédagogique réclamée par le contrôle des cours, des facultés organisatrices et administratives indispensables à la propagande ? Elles les recrutent dans leur sein, parmi les ouvriers manuels (mais des ouvriers avides de savoir et qui n’épargnent ni efforts ni sacrifices pour le
triomphe de leurs idées et de leurs entreprises) dont se compose leur administration. Sans doute, on rencontre habituellement dans le comité général deux ou trois employés, représentants du syndicat de leur profession ; mais qu’est ce nombre infime auprès des vingt, trente ou quarante ouvriers qui forment le reste du comité ? Et (sauf exceptions) de quel secours pourraient être aux Bourses du Travail des hommes le plus souvent occupés à rechercher, en dehors des secrets du quatre-bandes,\e moyen de débarrasser leurs patrons delà concurrence des marchands forains ? Parfois aussi, mais le cas est très rare, on aperçoit quelque personnage hybride, sans profession déterminée, attiré dans l’organisation corporative par la séduction qu’exercera sur tout individu curieux de psychologie sociale un mouvement qui ébranle manifestement le vieil édifice politique et économique. Mais ces exceptions n’infirment point la règle.
Nul ne pouvant jouer un rôle dans l’administration des Bourses s’il n’est syndiqué, et nul ne pouvant se syndiquer (sauf au titre élastique d’employé) s’il n’exerce effectivement la profession qu’il indique, ce sont doncdesouvriers (ouvriers d’élite, affinés par de substantielles lectures et de fréquentes controverses sur les problèmes les plus divers) qui administrent les Bourses du Travail, contrôlent les cours, composent les bibliothèques, fondent les associations et organisent la résistance contrôla dépression économique.
Quels résultats ont-ils obtenus? Avant d’en enregistrer l’intéressant détail, donnons, à l’aide des statuts d’une des Bourses existantes, une idée générale de ces institutions :
« La Bourse du Travail (il s’agit de celle de Saint-Etienne) est administrée par une délégation composée de deux membres par syndicat. La réunion de tous ces délégués prend le nom d’Administration générale. Ellese décompose ensuite en autant de sous-commissions que l’exigent les besoins du service. Ces commissions sont actuellement (1894) au nombre de cinq, réparties comme suit : 1° souscommission administrative, chargée de l’exécutif; 2° souscommission de contrôle des finances et de la statistique,
l’œuvre des bourses du travail 87
chargée de la vérification des comptes, de la statistique annuelle et du placement ; 3“ sous-commission de contrôle des cours professionnels. Cette commission est chargée du contrôle des élèves qui suivent les cours professionnels, d’assurer la régularité et le bon fonctionnement. . . ; 4" souscommission de propagande. Cette commission est chargée de tous les renseignements à donner aux ouvriers en voii d’organisation syndicale et de les aider en toute circonstance pour mener à bien l’œuvre entreprise ; elle se tient à la disposition des intéressés et se rend dans leurs réunions corporatives, quand la demande lui en est faite ; 5° souscommission du journal et de la bibliothèque. Cette souscommission est chargée de la rédaction de l’organe officiel de la Bourse du Travail ; elle opère le classement de la partie officielle et des articles ; elle reçoit les correspondances se rattachant au journal, ainsi que les abonnements; elle est charg-ée, en outre, des achats ainsi que de la reliure des ouvrages de la biblioihèque. Lors(|u’elle le juge à propos, l’Administration générale nomme des sous-commissions extra-administratives. .., mais ces commisions sont dissoutes aussitôt leur mandat terminé.. . »
Cet aperçu général donné, nous pouvons exposer le fonctionnement intime de chacun des services ;
1“ Service de la .mutualité. — Placement. — Ces Bourses du Travail apportent un soin tout particulier au placement de leurs membres. Le placement est, en efl'et, le premier et le plus grand des avantages que le groupement fédératil puisse offrir aux ouvriers, et il constitue un puissant moyen de recrutement. Par suite de l’instabilité des emplois, l’usage des bureaux de placement privés, tous payants, devient bien vite onéreux, au point que beaucoup d’ouvriers, exaspérés d'avoir à prélever sur des salaires futurs toujours plus réduits des dîmes de placement considérables, préfèrent souvent, bien qu’ils y perdent encore, courir eux-mémes à la recherche du poste qui leur permettra de subsister. D'ailleurs, on sait (et la tribune parlementaire en a fourni des preuves péremptoires) que la pratique ha-
bituelle des placeurs consiste à procurer les emplois les plus précaires, de façon à multiplier les visites que l’ouvrier devra leur faire. Aussi l’on comprend l’empressement avec lequel le malheureux vient à la Bourse du Travail, qui lui offre g'ratuitement l’emploi désiré. Et c’est ainsi que des hommes que l’ig-norance ou l’indifférence tiendrait écartés des syndicats, y entrent sous la pression du besoin et y trouvent desenseig’nements dont naguère l’utilité et l’intérêtleur échappaient.
Par contre, le nombre est encore très grand des patrons: commerçants, industriels, qui ignorent ou ne veulent point connaître le chemin du bureau de placement syndical. Et, d’autre part, le Parlement hésite, on ne sait pourquoi, à laisser au moins disparaître, par voie d’extinction, les bureaux privés. Les Bourses du Travail ont donc dû rechercher le moyen de rendre inutiles tous bureaux de placement autres que les leurs.
Si elles ne visaient qu’à la suppression des bureaux privés, l’entreprise serait relativement facile. Il leur suffirait de réclamer la création, sinon dans leur ressort, au moins dans les localités où elles n’ont aucune action directe, de bureaux municipaux. Mais ce moyen présenterait pour elles-mêmes un double danger ; il leur opposerait, d’abord, une redoutable concurrence, car tout patron qui aurait eu à se plaindre d’un syndicat ou de syndiqués cesserait de fréquenter le bureau de la Bourse et demanderait au bureau municipal la main-d’œuvre désirée; or, les Bourses du Travail, qui, nous le verrons plus loin, aspirent, consciemment ou non, à créer un Etat dans l’Etat, entendent monopoliser tout service relatif à l’amélioration du sort de la classe ouvrière; à ce premier point de vue, donc, elles combattent le placement municipal avec la même ardeur qu’elles mettent à combattre le placement libre. En second beu, l’extension du placement municipal pourrait aller jusqu’à compromettre l’existence des Bourses, et, tout au moins, empêcherait qu’il ue s’en créât de nouvelles. Soit, en effet, que la gestion des bureaux municipaux fût opérée par des employés de la ville, soit même qu’elle fût confiée, comme en certains en-
droits, à des ouvriers syndiqués, le bon fonctionnement de ces bureaux paraîtrait aux municipalités, pour qui le placement est la raison d’être des Bourses du Travail, lég^itimer le refus d’en créer de nouvelles. Aussi, que font les Bourses? Elles s’efforcent, les unes (celles qui rayonnent au loin) d’org-aniser le placement par correspondance. Directement ou par l’intermédiaire des syn beats adhérents des localités voisines, elles recherchent l’ouvrier demandé ou sollicitent le patron demandeur; de ce nombre est celle de Nîmes qui dispense même ses correspondants ouvriers d affranchir leurs lettres; les autres, entrant en relations avec des syndicats isolés, les engagent à développer leur service de placement, de façon à enlever à leur municipalité tout prétexte d’ouvrir elle-même un bureau. Enfin, non seulement le placement ( i) se fait de Bourse à Bourse, parfois à des distances considérables, comme de Nantes à Angersou à Tours, de Tours à Paris, etc.; mais encore quelques Bourses se sont préoccupées, dès 1897, de compléter tous les offices particuliers de placement par un service central qui serait confié au Comité de la Fédération.
C’est ce système de placement généralisé, étendu à toutes les villes de France, que vientdecréer, d’accord avecleMinistèredu Commerce, le Comité fédéral des Bourses du Travail.
L’Ofjice national ouvrier de statistique et de placement (telle e-it la dénomination du plus important des services de mutualité institués par les Bourses) sera étudié longuement après le viaticum dont il dérive et dont il est le complément indispensable.
2° Le secours de chômage, après avoir joui il y a une vingtaine d’années d’une grande faveur, puis être tombé momentanément en discrédit, à cause des charges qu’il imposait aux syndicats, tend, depuis l’institution des Bourses
(r) On estime le nombre des ouvriers plac's pir les Bourses du Tr;;. vail à un peu [dus des quatre cinquièmes du nombre de.s offres d’emplois et à la moitié du nombre des dunandes. Une Bourse, celle de Marseille, place eu un an (1896) jusqu’à vingt et un mille ouvriers, dont moitié à demeure.
go HISTOIRE DES BOURSES DU TRAVAIL
du Travail, à rentrer en grâce. Mais il n'est plus, comme jadis, donué à titre de secours; les Bourses ont, en effet, répudié le mutuellisme humiliant et d’ailleurs inefficace des syndicats de 1875, pour adopter le mutucllismeproudhonien ; le secours de chômage est considéré comme le paiement d’une dette de solidarité contractée par les syndiqués les uns envers les autres, et surtout comme le moyen desoustraire le chômeur aux offres de travail déprécié.
Les caisses de chômag'e des Bourses du Travail s’alimentent soit par des subventions spéciales ou par des prélèvements déterminés sur la subvention normale, soit par une cotisation des syndicats et le produit de collectes opérées dans les fêtes et les réunions corporatives. Il faut se hâter de dire, du reste, que les subventions accordées dans ce but sont rares et que les municipalités inclinent à les supprimer. . . sans doute parce qu’elles y voient un moyen de propagande politique qu’il leur paraîtplus sage dese réserver. En 1896, par exemple, la Bourse du Travail d’Angers recevait une subvention de 2.000 francs, spécialement destinée à l’allocation de secours aux ouvriers sans travail; cette somme, augmentée du produit de quelques fêtes, lui permit de distribuer 162 bons de 5, 10, 1 5 et même 20 francs; depuis, elle est réduite à ses propres ressources.
Bre.st a créé une société de secours qui comprenait, au mois de septembre 1898, près de 3oo membres et qui avait versé depuis le i mai 1896 (date de sa fondation) pour i . 190 fr.25 de secours; les recettes s’étaient élevées dans le même laps de temps à 1.281 fr. 5o; les dons, subventions et cotisations avaient produit 19.445 fr. 90 ; les dépôts à la Caisse d’épargne s’élevaient à 1.881 fr, 70. Cette société admet des membres honoraires; mais ceux-ci n’ont aucun droit d’ingérence dans le fonctionnement et dans l’administration du service, et les syndiqués seuls (car, et c’est un point important à noter, pour faire partie de la société, il faut appartenir à un des syndicats fédérés) les syndiqués seuls ont droit au.x avantages de l’association.
3° Le viaticum ou secours aux ouvriers de passage. —
Qu’est-ce que le viatique? C’est une allocation permettant à l’ouvrierqui recherche du travail, à la fois de séjournerdans une ville le temps nécessaire pour visiter les ateliers de sa profession et (s’il n'y a trouvé aucun emploi) de gag'ner une ville voisine.
L’institution du secours de route n’avait jadis pour but que de faire la g'uerre au vag’abondage et d’apporter un réconfort matériel et moral aux ouvriers — ils étaient nombreux déjà et le sont devenus bien davantage, à mesure que le travail mécanique a éliminé le travail manuel — condamnés à se mettre en quête de villes peu encombrées où louer leurs bras. Le viatique était donc, comme le secours de chômage, une application de l’étroit mutuellisme dont nous avons parlé. Deux unions professionnelles seulement, la Société générale des chapeliers et la Fédération des Travailleurs du Livre, s’étaient, en organisant le secours de route, préoccupées de protéger aussi bien leurs membres pourvus de travail contre la concurrence d’une main d’œuvre surabondante et, partant, dépréciée, que leurs membres en cliomage contre la tentation de travailler au rabais. Quant aux Bourses du Travail, animées du même sentiment et d'autant plus visitées qu’elles étaient pour les voyageurs des phares visibles de tous les points de l’horizon, elles durent dès l’origine venir en aide aux chômeurs de passage et chercher dans ce but des ressources particulières.
Remarquons immédiatement que, pour éviter des abus, elles délivrent toujours le viatique partie en nature, partie en espèces. Angers donne i fr. 5o aux syndiqués et i fr. 25 aux non-syndiqués, à condition (en ce qui concerne ceux-ci) qu’ils prennent l’engagement de se syndiquer dans les six mois qui suivront la réception du secours ; faute d’avoir tenu cet engagement, tout concours leur serait désormais refusé ; un voyageur ne peut également se représenter avant six mois révolus. Une partie de l’allocation est donnéesous forme de bons de logement et de repas, valables dans un hôtel avec lequel la Bourse a conclu un accord. En i89G,la Bourse d’Angers distribua 186 bons, dont i54 donnantdroit
à un repas, au coucher et à un secours en espèces de i fr.25.
Saint-Etienne a obtenu de la municipalité une subvention de 4oo francs qu’elle convertit en bons de couchag'e et de .nourriture. Dijon verse 2 francs, puis adres.se le voyageur au secrétaire du syndicat de sa profession. Nice délivre des bons de repas dont la valeur est couverte par une cotisation mensuelle de i fr. 25 par syndicat.
Tel est le mode de secours déroute généralement adopté par lesBoui’ses du Travail, presque toutes, nous l’avons dit, ayant fait marché avec un hôtelier de la ville pour la nourriture et le logement des voyageurs. Mais quelques-unes (et le nombre s’en accroîtra) ont songé à proliter du séjour des voyageurs pour les retenir le soir à la Bourse et leur exposer les principes de solidarité économique et d’énei'gie nécessaires pour l’œuvre de la transformation sociale. A cet effet, elles logent elles-mêmes les ouvriers, en transformant en dortoirs, grâce àdes hamacs, les sallesde réunion. De ce nombre est la Bourse de Nantes. Une, enfin, celle de Béziers, est allée plus loin : non seulement elle hospitalise les voyageurs hommes et femmes, deux salles étant spécialement réservées à cet usage, mais encore elle met à la disposition des femmes qui répugnent à se rendre au restaurant populaire la Fraternelle, tout l’appareil de cuisine nécessaire pour se préparer leur repas.
Malgrél’excellente organisation dechacun de ces services, ils présentent dans l’ensemble un certain nombre d’inconvénients, qu’un instant de réflexion fait apparaître. Tout d’abord, les différences de traitement de Bourse à Bourse provoquent de la part destrimardeurs professionnels — il y en a, pourquoi ne l'avouerions-nous pas ? — des récriminations, souvent désagréables, contre les secrétaires qui n’en peuvent mais; on crie à l’égoïsme syndical, parfois on va jusqu’à l’injure ; à tout le moins on colporte contre la Bourse, à qui ses ressources imposent des secours modestes, des propos qui ont des conséquences fâcheuses. Puis, nul contrôle n’est possible sur le nombre des visites faites par chaque voyageur; or, ques’ensuit-il? G’estque legranJ nombre des
Bourses du Travail et des syndicats qui délivrent le secours et la facilitéqu’il y a à s’en procurer les adresses, permettent à desnomadessansscrupulesde» restersurle trimard » d’avril à octobre de chaque année. Enfin, on dissipe à secourir les non syndiijués volontaires (ils le sont presque tous, car peu d’hommes, même les sans-métier, sont dans l'impossibilité de se syndique!-) des ressources à la production et au renouvellement desquelles ils n’ont et n’auront jamais contribué.
Tous ces motifs ont déterminé le Comité fédéral des Bourses du Travail à remplacer les secours particuliers et différents que donne ehaque Bourse, par un viaticum collectif, réservé aux syndiqués, rég-lemenlé par les intéressés eux-mêmes et qui supprime la plus grande partie, sinon la totalité, des inconvénients du système actuel.
L’économie de ce viaticum n’a rien, à vrai dire, d’original, nous ayant été inspirée par celle de services similaires. Pour avoir droit au secours de route, chaque syndiqué doit : avoir trois mois au moins de sociétariat, avoir acquitté régulièrement ses cotisations, sauf dans le cas de chômage, de maladie dûment justifiée et de service militaire ; n’avoir quitté la localité on il résidait que par manque de travail ou pour avoir accompli un des actes de solidarité ouvrière prévus par le règlement particulier de chaquesyndicat. Le « brûlage» d’une Bourse faisant présumer que le chômeur n’est pas sans ressources, le viaticum n’est, en ce cas, payé que pour la distance comprise entre les deux Bourses les plus rapprochées l’une de l’autre ; c’est ainsi que le voyageur arrivant à Angers de Paris sans avoir visiter Blois et Tours ne recevrait le viatique que pour l’intervalle entre Tours et Angers. En arrivant dans une ville, le voyageur, muni par le secrétaire du syndicat de sa profe.ssion des adresses des ateliers, doit les visiter tous et faire constater son passage par un des syndiqués de l’atelier désigné à cet effet, ou, faute de syndiqués, par d’autres moyens trop longs à exposer. Bien entendu, tout voyageur convaincu d’avoir accepté du travail à prix inférieur au tarif syndical ou dans un atelier mis à l’index perdrait droit au viaticum.
Quant au montant du secours, il est de 2 francs pour les 4o premiers kilomètres ou par fraction de ces 4o kilomètres à partir de chaque Bourse visitée, et de 76 centimes par 20 kilomètres ou fraction de 20 kilomètres au delà, l’addition des kilomètres étant interrompue par la rencontre d’une Bourse ou, à son défaut, par un total de 200 kilomètres. La perception d’une somme de i5o francs suspend le droit au viatique pendant dix-huit mois, sauf dans le cas improbable où, pendant le laps de temps nécessaire pour atteindre à cette somme, le voyag-eur n’aurait pu trouver aucun emploi.
Chaque Bourse administre elle-même sa caisse, alimentée par une capitation mensuelle de 10 centimes imposée atout syndiqué; et à la fin de chaque trimestre, le Comité de la Fédération, totalisant les sommes payées, établit, en vue de l’égalisation des charges, le quantum dû par chaque Bourse.
Telle est l’économie du projet qui fut soumis en 1898 à l’étude des Bourses du Travail et qui vient d’aboutir. Ainsi que nous l’avons déclaré, il n’est, dans ses grandes lignes, qu’une combinaison des services similaires institués par \'Union des Travailleurs du Tour de France et par la Fédération des Travaille urs du Livre . Mais ceque ne pouvaient indiquer ces deux sociétés, à cause de la disproportion qui existe entre le nombre de leurs membres (la première en compte 3.000, la seconde 6.000) et celui des ouvriers a. Pfiliés aux Bourses du Travail (aho.ooo), c’était le taux de la cotisation et celui des allocations. Bien qu’en définitive les chiffres soient, dans les trois cas, à peu près semblables, ceux du projet que nous exposons n’ont pu être fixés qu’après enquête et sont l’œuvre propre du Comité fédéral des Bourses. L’enquête ouverte consista à obtenir des Bourses le nombre des membres de chaque syndicat, le pourcentage annuel des chômeurs par corporation et la durée moyenne du chômage. Or, le résultat donna pour toute la France (l’Algérie exceptée, placée qu’elle est dans unesituation exceptionnelle par l’afflux d’ouvriers nomades) une proportion' moyenne de i5 0/0 d’ouvriers chômant
l’œuvré des bourses du travail
pendant quatre-ving't-dix jours par an. Dès lors, i5 chômeurs, recevant pendant trois mois 2 francs de secours par mois, n’épuiseraient pas les recettes produites par le versement statutaire de chaque centaine d’ouvriers; sur les' 10 centimes de la cotisation, 9 seulement seraient employés. Ce résultat s’est trouvé confirmé depuis, d'abord par les tables delà Fédération des Travailleurs du Livre dont la dépense mensuelle la plus élevée n’a atteint que o fr. o85 par tête de syndiqué, et ensuite par les secours de route qu’allouent les Bourses et dont la valeur moyenne est de 87 francs par 100 membres.
Est-il besoin maintenant desig'naler les avantag’es offerts par le viaticum? En première bg-ne, la possibilité pour les Bourses du Travail de régulariser l’itinéraire de chaque voyageur: le secours de route ne pouvant être accordé que si le voyageur (sauf découverte d'un emploi) ne retourne jamais sur ses pas; chaque Bourse, en outre, par la publication hebdomadaire (comme on le verra plus loin) des conditions du travail dans son ressort, est en mesure d’indiquer au visiteur dans quelle direction il pourra ou non trouver un emploi. En seconde ligne, nous trouvons la sévérité du contrôle grâce à quoi les Bourses pourront décourager les nomades volontaires; le secours de route ces.sera ainsi complètement d’étre une aumône ou une prime à l’exploitation mutuelle de prolétaires; il deviendra l’aide procurée à soimême par quiconque aura montré, en se syndiquant et en contribuant à l’alimentation des caisses de viaticum, l’énergie suffisante pour se rendre capable de résister aux suggestions des employeurs. Enfin, la certitude pour les ouvriers non syndiqués de trouver dans l’association corporative une assistance sérieuse en cas de chômage les déterminera bientôt à y entrer et en développera la puissance dans une mesure incalculable. Si l’expérience qui se poursuit actuellement justifie les espérances de la F'édération, peut-être un futur Congrès international des Bourses du Travail et associations similaires étendra-t-il par delà la France l’organisation du secours de voyage.
4° L'Office national ouvrier de statistique et de placement. — Le point départ de l’Office national ouvrier de statistique et de placement se trouve dans les deux propositions suivantes, adoptées le i5 septembre 1897 par le Vie Congrès tenu à Toulouse (Rapport officiel, page 89):
1° Narbonne et Carcassonne proposent que le Comité fédéral recherche le moyen d’établir un secours de route qui permette aux camarades syndiqués de se rendre de ville en ville pour se procurer du travail;
2» Nevers propose qu’il soit dressé un état mensuel des fluctuations du travail dans chaque Bourse, et que cet état soit envoyé au Comité fédéral qui, à son tour, le fera connaître à toutes les Bourses.
Saint-Etienne, au cours de la même séance, avait déjà exprimé le vœu, d'une part, qu’un service de statistique générale fût établi pour le placement, de façon jque chaque Bourse pût se procurer dans les délais nécessaires les ouvriers demandés ; d’autre part, que chaque syndiqué, se présentant dans une Bourse, en quête de travail, pût y trouver assistance immédiate. « N’y aurait-il donc pas, avait demandé le délégué, un moyen de rendre les Bourses solidaires les unes des autres et de faire, par l'intermédiaire du Comité fédéral, que l’excédent de travailleurs d’une localité pût être réparti immédiatement dans les localités où manqueraient les bras?... »
Le Congrès, pris ainsi à l’improviste, n’avait point une idée nette de la forme que pouvait revêtir la double proposition de Narbonne et de Nevers. 11 se borna donc à voter les deux ordres du jour présentés par ces Bourses et dont le caractère vague indique suffisamment l’indécision des délégués.
Toutefois, le principe même de la création d’un Office de statistique et de placement était adopté, et si le Congrès suivant (Vil®, Rennes, 1898) ne fut saisi d’aucun projet dans ce sens, c’est qu’on ne voulut point compliquer inutilement la besogne des délégués et nuire à la solution de la question du viaticurn. Mais la meilleure preuve que le Co-
l’œuvre des bourses du travail
mité fédéral entendait réaliserle projet ébauché au Cong-rès deToulouse et si intimement lié à celui du secours de route, c’est qu’il en présenta l'esquisse dans un article des statuts mêmes du viaticum, article ainsi conçu :
« Chaque Bourse devra envoyer une fois par semaine, et suivant une formule qui sera établie par le Comité fédéral, un état du travail dans chaque syndicat. L’ensemble de ces états, communiqué heures après à toutes les Bourses, permettra de diriger les voyageurs sur les endroits indiqués comme disposant de travaii et de les écarter de ceu.x où il y aurait chômage. »
Cet article, malgré l’imprécision des termes, contenait en germe tout l'Office national de statistique et de placement que le Comité fédéral devait créer deu.v ans plus tard et qui commença dès 1898 de faire l’objet de ses préoccupations.
La première difficulté soulevée résultait du caractère que le secours de route ou viaticum devrait revêtir pour produire le ma.ximum d’effet utile. Constituerait-il une œuvre de philanthropie pure? Serait-il une sorte d’aumône (d’ailleurs fraternelle) faite par les métiers exempts de chômage et les syndiqués à situation stable au.x malheureux que leur profession, leur inhabileté, leur âge, mille autres causes condamnent à de périodiques recherches d’occupation? Si oui, le Comité fédéral des Bourses du Travail n’avait qu’à adapter aux organisations qu’il représente les statuts des services de viaticum déjà créés par Va Fédération française des Travailleurs du Livre, par l’Union des Travailleurs du Tour de France et par la Société générale des Chapeliers.
Serait-il, au contraire, outre l’assurance ci’éée par les participants eu.x-mêmes contre les chômages éventuels, le moyen d’atténuer la concurrence fratricide que, sous la pression du besoin, le.s- sa ns-travail se font entre eu.x? Servirait-il à régulariser en quelque sorte le marché économique en permettant une mise en présence presque immédiate de l’olfre et de la demande, de manière à éviter soit la
pénurie des bras qui, si elle sert momentanément les intérêts de quelques-uns, lèse par contre ceux de la multitude affamée, soit la surabondance des bras, qui coopère à la disproportion constatée depuis 1860 entre le prix du travail et le prix des denrées?
Telles étaient les deux conceptions possibles du service décidé successivement par les congrès de Toulouse et de Rennes.
Si les Bourses du Travail n’avaient compté que quelques milliers d’adhérents, nul doute que le Comité fédéral n’eût adopté le premier s^^stème, très simple, éprouvé depuis longtemps^ protégeant chaque année des centaines d'hommes contre la tentation de se coucher au bord du chemin pour n’avoir plus à disputer au hasard une existence précaire et misérable. Mais les Bourses du Travail ont groupé plus de mille syndicats et à peu près nSo.ooo ouvriers, soit 65 0/0 des syndiqués français. Avec un nombre aussi considérablede travailleurs, le Comité fédéral devait donc chercher à tirer du service projeté le parti le plus proBtable; aussi, se prononçant pour le second système, arréta-t-il que le secours de voyage serait complété par une statistique du travail permettant d’indiquer aux ouvriers et les contres où la main-d’œuvre serait rare, pour s’y rendre, et ceux où elle surabonderait, pour s’en écarter. A cet effet, les Bourses du Travail seraient priées défaire connaître une fois par semaine le nombre d’emplois vacants dans chacun des métiers représentés à la Bourse; ces chiffres seraient ensuite reportés par le Comité lui-même sur un tableau d’ensemble dont chaque Bourse recevrait dans les 24 heures un exemplaire destiné à l’affichage.
Ce n’était qu’une ébauche ; mais cette ébauche soulevait déjà une objection capitale. Alors que des organismes bien outillés peuvent à peine fournir avec exactitude de simples renseignements mensuels sur l’état du marché, était-il permis d’espérer qu’on pût sur le même sujet, et, quatre fois par mois, recueillir des chiffres, c’est-à-dire la précision même ? Le Comité ne fut pas assez téméraire pour répon-
l’oeuvre des bourses du travail
dre à cette question affirmativement. Il eut .seulement une présomption de succès en remarquantd’abord que les Bourses du Travail ont éveillé dans le peuple le g-oùt des études économiques et statistiques, avant elles inconnues et partant dédaignées; en songeant ensuite que la persévérance apportée dans l’e.vécution de son projet finirait par déterminer des hommes, épris déjà du désir de connaître leur condition, à en écrire l’histoire en chilfres, c’est-à-dire à la rendre presque tangible [)Our eux-mémes et pour le reste de l’humanité; en considérant enfin que les Syndicats et les Bourses duTravail, qui n’ont qu’un intérêt médiocre et rétrospectif à consulter les statistiques, insuffisamment fréquentes, publiées de côté et d’autre, auraient, à l’e.xactitude de la statistique établie par la Fédération, le triple intérêt : i° d’empêcher, en régularisant le « voyage » des ouvriers sans travail, le gaspillage des fonds destinés à les secourir; 2° de prévenir lesafllu.x de bras disponibles, qui déprécient les salaires ; 3° d’obtenir, en en fournissant eu.xmêrnes, des renseignements assez exacts pour que ceux de leurs membres qui voudraient se déplacer sans être obligés « d’entreprendre le voyage » ne le fissent qu’à bon escient.
11 V avait là, .semble-t-il, plus de raisons qu’il n’en fallait au Comité pour avoir confiance dans le résultat de son eiitre[)rise. Par surcroît, il n’est pas de jour où des Bourses du Travail ne soient dans 1 obligation de se demander mutuellement, sur les vacances dans telle ou telle branche de l'activité industrielle, les indications que précisément le Comité [U'ojette de rendre permanentes. En établissant un service de statistique, il ferait donc mieux que de chercher des concours, il irait au devant de ceu.x qui s’olfrent.
Cette première difficulté résolue, il restait à connaître dans quelles conditions s’accomplirait le travail. Tout d'abord, et pour atteindre le but poursuivi, il faudrait assurer au.x indications fournies par les Bourses la plus grande exactitude, de telle sorte qu’un ouvrier de la petite mécanique, par exemple, sût si l’emploi annoncé comme vacant dans sa profession concerne les instruments de chirurgie ou
d’optique; qu’en outre, les dénominations d’emplois fussent unifiées et assez précises pour éviter des confusions fâcheuses lorsqu’un métier possède, suivant les localités, des appellations difierentes ou que l’ouvrier spécialiste des g’randes villes doit être remplacé par un ouvrier apte à plusieurs travaux, comme le plâtrier-peintre, le ferblantier-zingueur, etc. Comme, d’ailleurs, on ne pourrait se contenter d’une liste des métiers actuellement représentés dans les Bourses du Travail, le nombre de ces métiers et celui des Bourses auç^mentant chaque jour, il pai'ut donc que la première tâche à accomplir devrait être la nomenclature complète des métiers, un exemplaire en étant remis à chaque Bourse avec recommandation de désigner toujours exactement les emplois disponibles par une des dénominations comprises dans cette nomenclature.
En second lieu, les Bourses du Travail étant au nombre de 57, il s’agissait de savoir comment opérerait le Comité pour pouvoir, en l’espace de vingt-quatre heures, reporter tous les chiffres contenus dans les états particuliers sur l’état d’ensemble, obtenir de celui-ci 67 exemplaires et les expédier aux Boui ses.
Fidèle à ses principes, c’est-à-dire convaincu qu’avant de demander aide l’homme doit épuiser tous les moyens d’action dont il dispose, le Comité chercha d’abord à réaliser son projet avec scs ressources personnelles. Pour que, malgré l’abondance éventuelle des renseignements fournis par les Bourses où les syndicats sont nombreux, le tableau d’ensemble n’eût jamais de dimensions e.xagérées, il décida que chacun des métiers de la nomenclature serait précédé d'un chifl're, et qu’au lieu d’indiquer les métiers, les états particuliers, de même que le tableau d’ensemble, n’indiqueraieut que,les chiffres, la juxtaposition de la nomenclature et du tableau dans la salle publique de chaque Bourse devant permettre une traduction immédiate.
On obtiendrait ainsi des indications du genre de celles-ci : 57 78 i48 3i2 622
Lyon
l’œuvre des bourses du travail
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]e chiffre supérieur étant le numéro d’ordre du métier, le chiffre inférieur celui des emplois vacants.
Les états particuliers parvenus au Comité, il y aurait a établir l’exemplaire-tvpe du tableau d’ensemble. Mais bien que cette opération ne puisse être faite que par un seul homme, elle ne parut pas de nature à excéder les forces humaines ni même à absorber plus que le délai imposé pour l’expédition des copies aux Bourses. Restait donc la confection de ces cinquante-sept copies.
Les ressources financières de la Fédération étant modestes et lui défendant d’employer le concours de l’imprimerie, il s’aq'issait de savoir si, par un procétlé autographique quelconque, un homme serait capable de tirer en quelques heures à o-j exemplaires un tableau-type comptant en hauteur 67 lignes et en largeur, tantôt 10 colonnes, tantôt 5o, suivant le nombre des métiers qui auraient indiqué des emplois disponibles.
Ici, le Comité dut reconnaître son impuissance . Vainement il examina le problème sous toutes ses faces, imagina cent comliiuaisons ; il lui fut impossible de résoudre la difficulté et il lui fallut convenir que l'imprimerie seule pouvait produire dans le délai imparti les exemplaires indispensables — l’imprimerie dont la modicité de ses recettes lui interdisait précisément l’usage.
Le Comité se trouva donc dans l’alternative d'abandonner son projet ou de faire appel au concours de l’Etat. Croyant à l’utilité de son entreprise, il n’bésita pas à prendre le dernier parti, et, le 17 novembre 1899, il décida de demander au gouvernement une subvention annuelle de 10.000 fr.
Cette demande était faite quand un événement imprévu vint à la fois élargir le programme primitif du Comité et déterminer plus tôt qu’il ne l’avait pensé la création de 1 Office de statistique et de placement .
Préoccupé de procurer du travail aux quebjues milliers d’ouvriers réduits au chômage par la clôture des travau.x de l’Exposition, le gouvernement s’était enquis des chantiers publics ouverts ou à ouvrir pendant l’année 1900 sur les
divers points du territoire, et des conditions de temps et de salaire auxquelles ces chantiers recruteraient leur personnel. Mais comment mettre les chômeurs en relations avec ces chantiers? 11 fallait pour cela un intermédiaire. Le Ministère des Travaux publics offrit ce rôle à la Fédération des Bourses, qui, voyant là une amorce à l’Office proprement dit, accepta l’ollTe, non sans avoir préalablement résolu de n’envoyer d’ouvriers que là où effectivement la main-d’œuvre locale serait insuffisante et à condition que les salaires et la duree des journées de travail fussent les mômes que ceux acceptés par les syndicats régionaux.
Ce scrupule motiva l’envoi aux Bourses de la circulaire suivante ;
Camarade, — Nous vous trnusmetlons sous ce jiH un exemplaire de l’affiche par laquelle le Ministère des Travaux publics fait connaître les chantiers actuellement accessibles aux ouvriers tombés en chômage par la clôture des travaux de TEx'position.
Nous vous prions de nous faire savoir à ce propos si les prix indiqués sur celte affiche sont au moins égaux aux salaires courants de la localité en question et s’il est exact que cette localité manque d’assez de bras pour qu’il soit nécessaire d’en envoyer.
Nous vous prions également, pour le développement de l’Office de statistique que nous venons de créer, de nous faire connaître dans le plus bref délai le taux courant des salaires payés au.x ouvriers de chacun de vos syndicats. Cela nous permettra d’établir pour les ouvriers de chaque ville un répertoire et de vérifier, dès qu’il nous sera demandé des compagnons, si les prix offerts sont ceux en usage parmi les synditpiés.
Après quoi, commença le placement des travailleurs en chômage.
A cet effet, chaque ouvrier remplissait une formule de demande d’emploi, laquelle, reçue par la Fédération et agréée par l’entrepreneur de province, était transmise au Ministère des Travaux publics qui la renvoyait accompagnée d’un permis de circulation à demi-tarif pour la localité où l’ouvrier était embauché.
l’œuvre des bourses du travail io3
Malheureusement les intéressés devaient attendre au moins deux jours avant que j^es pièces revinssent du iMinistère. Cette lenteur dans la remise des permis futcause qu’un "•rand nombre de chômeurs préférèrent s’en passer et se mettre en route à leurs frais plutôt que de rester deux ou trois jours de plus à Paris et de s’astreindre ainsi à des dépenses que n’eût pas compensées la réduction de 5oo/o consentie par les compag’nies de chemins de fer.
Ajoutons, pour être complets, que, vers le mois de juillet, beaucoup d’ouvriers se trouvèrent dans l’impossibilité même de parfaire le prix de leur voyage. C’est alors que le Comité féiléral crut devoir s’autoriser des paroles prononcées devant la Chambre des députés par le président du Conseil des ministres et appeler sur la situation de ces ouvriers l’attention du gouvernement qui alloua à l’Office, avec mission de les répartir de la façon la plus convenable, des sommes dont le total s’éleva à i .4oo francs.
Pendant que fonctionnait ce service annexe, la Direction du Travail au Ministère du Commerce invitait le Comité fédéral à préciser, en une sorte de règlement, le fonctionnement de l’Office de statistique et de placement. C’est alors que le Comité rédigea les slatuts(i)qui ont été publiés dans le Travailleur syndiqué de Montpellier (juin igoojet qui, après avoir indiqué la tâche dévolue chaque semaine à chacune des Bourses pour la confection des listes particulières des emplois vacants, et au Comité fédéral pour l’établissement de la liste générale et son expédition, spécifient les trois conditions mi.ses par le gouvernement à son concours.
Bref, le 5 juillet, et en conséquence des déclarations faites le juin à la Chambre par le Ministre du Commerce (2), le gouvernement accordait à la Fédération desBour-
(0 On les trouvera au.x Docixmenls complémcrtlaires.
(2) Le güuverneincnt s’engajçeait à rendre pcriiianentes et méthodi(|ues les éludes relatives à l’ouverture des Iravaux de l’État, des départements et des communes, c’est-à-dire à jin' parer une organisation du travail telle qu’à la fermeture d’un chantier succède l’ouverture d’un chantier nouveau et (jue les ouvriers devenus inoccupés, au lieu d’être réduits à entrer en concurrence avec leurs camarades de l’industrie
ses une subvention de 5.ooo francs (i) pour le .2'' semestre de 1900.
Immédiatement le Comité fédéral initiait en ces termes les Bourses du Travail aux détails du nouveau service qui leur incombait :
Camarade, — le règlement de l’Office de statistique et de {ilacement, publié dans le Travailleur syndiqué (juin 1900), organe de la Bourse du Travail de Montpellier, vous a indi(]ué comment fonctionnerait ce nouveau service de la Fédération des Bourses du Travail.
Vous savez que l’Office a pour missinn de dresser chaque semaine la statistique des emplois vacants dans le ressort des Bourses du Travail, étant entendu que l'expression emplois vacants désigne les emplois qui n’ont pu, pour un motif quelconque, être occupés par aucun des ouvriers en chômage dans la localité ou pour l'occupation desquels il n’y a aucun ouvrier disponible.
Cette statistique s’établit de la manière suivante: le mercredi de chaque semaine, chaque Bourse remplit et adresse à l’Office une feuille indiquant le nombre des emplois vacants connus dans chacune des professions fédérées, en y ajoutant, autant que possible, le taux des salaires. Mais, pour éviter une énumération trop longue, chaque Bourse, indique sur cette feuille, non pas le métier, mais le numéro d’ordre qui lui est assigné sur la Nomenclature dont chaque Bourse trouvera sous ce pli un exemplaire. Exemple: il y a de disponibles : une place de biscuitier à 4 fr.» trois de tailleurs de pierres, dont une à 3 fr. et deux à 3 fr. 5o, et une de tôlier à 5 fr. Le secrétaire de la Bourse établira sa feuille de la manière suivante:
(4 b’-) — jx- (i à 3 fr., 2 .à 3 fr. 5o) - ^ (5 fr.)
les chiffres supérieurs indiquant le nombre d’emplois, les chilîr’es inférieurs étant ceux de la Nomenclature.
jirivée, trouvent aussitôt un nouvel alimenta leur activité. Il promettait, en outre, « de rendre aussi aisés que possible les emprunts que les d 'parlements ou les commur)es croiront devoir contracter pour l’exécution de leurs travaux ». — Que ces promesses soient tenues et l’on aura, non pas certes résolu la question du chômage, mais atténué certaines crises qui ôtent aux militants eux-mêmes tout courage.
( I ) Prélevée sur le crédit affecté aux coopératives de production (Note de Maurice Pelloutier).
L œUVRE DES BOURSES DU TRAVAIL
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Comme le fableau qui reproduira toutes les feuilles individuelles devra être affiché dans chaque Bourse, à côté de la Nomenclature, les chômeurs qui consulteront le tableau n’auront, pour savoir quels emplois désignent les chiffres supérieurs, qu’à consulter la Nomenclature.
Il y a un point .sur lequel nous insistons particulièrement : c’est que les indications d’emplois, pour être utiles, doivent être aussi fraîches que possible. Pour cela, il faut, d’une part, que les secrétaires de Bourses tâchent d’être renseignés par les secrétaires de syndicats au dernier moment, c’est-à-dire le mercredi ou, au plus tôt, le mardi soir; d’autre part, que les listes soient adressées à l’Office par le courrier du mercredi soir, de façon que l’Office puisse, dans la journée du jeudi, dresser le tableau d’ensemble et le jiortcr à l’imprimerie. Nous vous prions donc, camarade secrétaire, de nous envoyer votre première liste le mercredi courant pour continuer ensuite tous les mercredis.
En terminant, nous rappelons aux Bourses du Travail de quelle importance sera l’e.xactitude de cette statistique permanente. Le (jouvernement, la Chambre des députés, la presse l’ont bien compris. Les souhaits de succès et l’aide pécuniaire qu’ils ont adressés à la Fédération nous créent à tous, secrétaires des Bourses du Ti'avail et membres du Comité fédéral, l’obligation de dépenser toute notre activité pour prouver que les Bourses sont capables de créer le marché national du Trav'ail.
Enfin, le g août igoo.lcs Bourses du Travail recevaient le premier des tableaux d’ensemble des emplois vacants, qui, depuis lors, paraissent régulièrement chaque semaine (i).
Ajoutons que, dans le but d’élargir le cercle de ses informations comme dans celui de faciliter la tâche des Bourses
(i) 11 aurait clé intéressant de connaître le nombre des ouvriers placés par rOfliçe; mais celte connaissance est impossible. En France, les Bourses du Travail munissent l’ouvrier qu’elles envoient à un patron, d’une feuille imprimée, qui, renvoyée par l’une des deux parties au gérant du placement, lui ferait savoir si patron et ouvrier se sont entendus. Les gérants ne reçoivent (|ue très irrégulièrement cet avis.
On pourrait objecter que l’ouvrier ou le patron se soucie peu de dépenser un timbre de 5 centimes pour cet envoi; mais il en est de même dans les Bourses du Travail de Belgi(iue, bien que l'avis xj consiste en une carte postale ctxiinent njfx'nnchie, et contenant la mention : Oui ou Non (Note de Maurice l’ellouticr).
Io6 HISTOIRE DES BOURSES DU TRAVAIL
(lu Travail, l’Office invitait récemment : d’une part, les préfets et les maires; d’autre part, les industriels et les entrepreneurs, dans le l’essort ou pour le compte desquels des travaux viendraient à être exécutés, à lui fournir; les premiers, « le nombre d’ouvriers nécessaires dans chaque profession, le taux des salaires, la durée de la journée de travail et les époques auxquelles doivent commencer et se terminer les travaux» ; les seconds, « le nombre d’ouvriers dont ils pourraient avoir besoin, en indiquant la profession et les conditions de travail ainsi que la durée approximative des travaux ».
« Les réponses que nous recevrons en conformité de ces circulaires, écrivait aux Bourses le secrétaire de l’Office, seront transmises aux Bourses ou org’anisations ouvrières qu’elles intéresseront en premier lieu, c’est-à-dire que, s’il nous vient l’avis que dans telle localité II est besoin d’un certain nombre d’ouvriers, nous enverrons immédiatement par dépêche à la Bourse ou organisation la plus proche de la localité en question, les renseignements qui nous seront parvenus, à charge, par cette Bourse ou organisation, de faire tout de suite le nécessaire et de nous indiquer s’il y a lieu d’aviser les autres Bourses du Travail. »
Telle fut la tâche accomplie par le Comité fédéral et que sanctionna, en septembre 1900, le congrès de Paris.
Avant de conclure, donnons quelques renseignements sur la situation financière, guère brillante, hélas ! de l’Office de statistique et de placement.
Le tableau ci-contre indique les prévisions premières du Comité fédéral, telles qu’elles figurent dans le projet de budget annuel annexé au rapport présenté au congrès.
De ces prévisions, que le Comité fédéral, escomptant les promes.ses d’aide pécuniaire qui ne lui avaient pas été ménagées, avait faites aussi larges que possible, dans le but d’accorder une indemnité annuelle aux secrétaires des Bourses pour le travail supplémentaire qu’exige d’eux l’enregistrement hebdomadaire des emplois disponibles dans
leur ressort, de ces prévisions, une seule s’est réalisée jusqu’ici; la contribution de l’Etat. Encore cette contribution lera-t-elle vraisemblablement inférieure, en igoi,au chiflre
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