‹ Histoire des bourses du travailChapitre 7 sur 58 · DÉPENSES · texte numérisé non relu

DÉPENSES

Fr. c

Fr. c.

Subvention de l’E'at .

Emj)loyé permanent..

Subvention du Conseil

Un aide {2 jours par

Municipal de Paris.

semaine) .

Subvenliun des mu-

Impression du tableau.

nici/iulités des dé

Expédition du tableau

parlements {60 fr.

Correspondance (3. 5oo

en moifennc />«/•

lettres' .

5oo »

Bourse et par an).

Papier et frais de bu-

Vente du tableau d’en-

reau .

3oo »

semble .

Mémoire

Indemnité annuelle

aux secrétaires des

Bourses fédérées . .

Excédent de recette-

Total égal .

de 10.000 fr, juqé indispensable pour donner au fonctionnement de l’Office l’ampleur qu’il mérite, et le Comité fédéral devra-t-il plaider énergiquement la cause d'une œuvre ilont il ne .semble pas que l’utilité de premier ordre ait suffisamment pénétré lesesprits.

Et pourtant — - et ce sera notre conclusion — que le Comité fédéral ait vu juste dans sa conception du rôle présent et futur de l'Office de statistique et de placement ; que le but ({u’il s’est proposé et qui ne manque pas d’ambition — mais aussi de quelles énergies et de quels dévouements ne sollicile-t-il pas le concours? — que ce but doive être

(1) Les sommes plus fortes obtenues pur les grandes Bourses compensant l'indigence de celles (jue les municipalités considèrent d’un œil hostile.

(2) Chiffre qui ne peut être maintenu, recettes et dépenses s’équilibrant, ([ue si les Bourses du Travail font du chapitre 111 des recettes (subvention tles t onseils municipaux) une re'alité.

atteint : cela n’est pas douteux". Les crises économiques jettent chaque jour des milliers d’hommes sur le pavé, et l’iq'norance où se trouve le pays des oscillations de l’offre et de la demande condamne ces hommes à attendre sur place (avec quelles ressources?) que la crise se calme, ou à partir sans guide k la recherche d’une occupation lointaine et problématique. Contre les crises, les associations ouvrières sont désarmées: la transformation économique seule en rendra le retour impossible; mais elles en peuvent atténuei' les effets en réalisant enfin ce que, depuis la Révolution, tous les économistes sociau.x, tous les gouvernements démocratiques projetèrent d’accomplir : la création du marché du travail. Il est temps que les marchés locaux constitués par les Syndicats et les Bourses se complètent par un marché national et que le travailleur marseillais résidant à Toulouse ou à Nantes puisse savoir quand, où et à quel prix un atelier lui sera ouvert dans sa ville natale. Or, cette tâche, qui mieux que les Bourses est qualifié et outillé pour l’accomplir?

Ce n’est pas tout. Les statistiques de tout genre, intermittentes ou périodiques, publiées soit par les gouvernements, soit par les sociétés d’économie politique, n’offrent d’intérêt qu’à l’économiste qui, avec leur aide, formule les principes qu’il croit... utiles à sa cause, ou au législateur, qui s’en inspire (d’ailleurs très superficiellement) pour essayer de déguiser l’injustice des projets de lois livrés à son examen. Au contraire, la statistique permanente de l’Office aura un intérêt pratique et immédiat : celui de faire connaître, d’abord, à tout travailleur en chômage ou désireux de se déplacer, les endroits où il y aura des emplois appropriés à ses aptitudes et normalement rétribués (i) ; de proportion-

(i) Il ne faudrait pas croire cependant que le nombre des offres d’emplois augmentera dans la proportion où il semblerait, à première vue, devoir le faire; car ce que l'Office de statistique tient à indiquer, ce n’est point le nombre total des places vacantes dans chaque ville, mais celui des emplois laissés inoccupés par la main-d’œuvre locale.

Il faut également observer que le nombre des emplois vacants dimi-

l’œuvre des bourses du travail 109

ner ensuite la main-d’œuvre disponible aux demandes d’ouvriers; d’apporter enfin une chance de succès aux grèves en permettant de faire le vide autour des champs de bataille (1) .

5o Caisses diverses. — Pour épuiser la nomenclature des services de mutualité créés par les Bourses du Travail, il nous suffira de signaler quelques caisses de. secours en cas d’accident ou de maladie, et l’essai fait par le Syndicat des tailleurs et coupeurs d’habits de Nîmes d’une caisse de retraite.

Une mention spéciale doit cependant être accordée à la « Caisse de solidarité » récemment fondée par un certain nombre de syndicats affiliés à l’Union des syndicats de la Seine. Cette caisse, à la différence des caisses mutualistes, n’impose à ses adhérents aucune condition d’âge ni de santé et n’accepte point de membres honoraires. Elle n’impose aucune condition d’âge ni de santé, parce que ses fondateurs estiment que c’est précisément à la veille de la vieillesse ou quand une débilité congénitale ou acquise diminue la forcetravail, que les ouvriers ont besoin de secours. Sans doute, il a fallu élever la cotisation, supérieure à celles des sociétés de secours mutuels; mais il est équitable que les forts donnent aux faibles l’assistance qu’ils recevront eux-mêmes quand l’âge ou la maladie les aura épuisés à leur tour. Il ne semble pas, d’ailleurs, contrairement à l’opinion reçue et professée en Sorbonne, que les jeunes gens hésitent à adhérer à cette caisse : la solidarité chez eu.x prime l’inlérôt.

Les avantages octroyés par la « Caisse de solidarité » sont: le secours eu cas de maladie, le secours trimestriel aux soldats (témoignage de fraternité Inédit et sur lequel l’associa-

nue à mesure (lu'approche l'iiiver, ce ([ui sV,xpli(iue fucilement : ici par un désir temporaire de stabilité des ouvriers tout à 1 neurc nomades et qui vont le redevenir au printemps ; là, par l’augmentation du nombre des cliômeurs Note de -Maurice l’elloutierj.

(i) C’est ainsi ([ue l’Ot’üce a pu, en juin lyoo, favoriser les grévistes du Havre en ajournaut l’admission des demandes qui lui furent faites pour cette ville.

tioii compte beaucoup pour empêcher ses membres partis au rég-iment d’oublier les liens qui les attachent toujours à l’atelier), le secours aux réservistes et aux territoriaux, le secours aux compagnes des sociétaires décédés et aux femmes en couches (aucune distinction, avons-nous besoin de le dire, n’étant faite entre la compagne « légitime » et la compagne (( illégitime »), le prêt gratuit, enfin, sur simple caution du S3’ndicat dont l’emprunteur fait partie. Le droit d’admission est fixé à 2 francs, la cotisation mensuelle à i fr. 5o; l’indemnité de maladie est de 2 francs par jour pendant trente jours, à condition que la maladie dure plus de six jours et qu’elle entraîne l’incapacité absolue de travail; la femme en couches a droit pendanttrentejoursà unsecoursquotidien spécial de i fr. 5o, indépendant de l' indemnité de 2 francs déjà due pour la maladie. La veuve, ou, à son défaut, les enfants, les parents, les frères et sœurs, ou l’héritier testamentaire d'un membre de la société reçoit 3o francs; le soldat de l’armée active 5 fi ancs par trimestre ; le réserviste et le territorial i fr. 5o par jour ; les prêts sont de 3o francs, remboursables sans intérêt, par versements hebdomadaires minima de 3 francs.

Ce qui distingue lesservices de mutualité des Bourses du Travail de ceux des sociétés de secours mutuels proprement dites, c’est, d’une part, la suppression de toute condition d’âge et de santé, ces services étant considérés, non comme des moyens d’auto-protection contre les accidents de la vie, mais comme des moyens de résistance, nous crojmns l’avoir déjà dit, contre la dépression économique, qui setraduitpar les longues journées de travail et les modiques salaires ; c’est, d’autre part, leur limitation aux syndiqués, conséquence du motif précédent et consécration éclatante, car on ne se serait pas attendu à la rencontrer dans l’ordre mutualiste, du principe de la division en classes, admis aujourd’hui et scrupuleusemeut appliqué par toute la fraction « organisée » du prolétariat.

Est-ce à dire que la mutualité doive trouver, ou plutôt retrouver auprès du personnel syndical la faveur qu’il lui

refusa pendant tant d’années? C’est possible, pour la double raison : que les syndicats, depuis si longtemps ennemis decette mutualité dontM. Léopold Mabilleau célébrait naguère les bienfaits, croient aujourd’hui en connaître*suflisamment les défauts pour les éviter, et que, les uns d’instinct, les autres avec netteté, conçoivent (par une application toujours plus larare du principe de la lutte des classes et en vertu de leur tendance socialiste à éliminer progressivement toutes les institutions actuelles), conçoivent, disons-nous, la nécessité de façonner eux-mômes les services de tout ordre dont a besoin aujourd’hui l’homme réduit à ne vivre que s’il trouve chaque jour un travail de plus en plus précaire et déprécié.

2° Service DE l’enseignement. — Biblioihèqnes. — La Bourse du Travail, disent les statuts généraux de toutes ces associations, « a pour but de concourir au progrès moral et matériel des travailleurs des deux sexes ». Or, quel mo^’en conduirait mieux à ce but que l’initiation des ouvriers aux découvertes de l'esprit humain ? C’est en matière d’enseignement surtout qu’il faut se réjouir de la création des Bourses du travail, car elles seules pouvaient accomplir les efforts merveilleux qui ont fait dire d’elles à M . Eil. Petit(i ) : « Elles deviennent les universités de l’ouvrier. » Les syndicats pauvres, faibles et isolés, les cercles politiques, dédaigneux de l’étude économique, étaient également impui.s.sants, non seulement (cela va de soi) à organiser les coursd’enseignementprofessionneletprimairedont nous parlerons tout à l’heure, mais même à constituer des hibliothèquessérieu.ses. 11 fut un temps d’ailleurs où les rares bibliothèques syndicales se croyaient tenues de compenser la sévérité des ouvrages de technologie ou de science par l’agrément des romans-feuilletons qui font encore aujourd’hui la joie de la loge et de l’antichambre; or, il est superllu de dire que vieux et jeunes ouvriers, à qui leur ignorance des événements sociaux et des règles qui les déterminent bornait

(i) K:ip])orl au ministre cie l'Instruction publiciue, Journa' officiel, 27 juillet 1898.

l’horizon, qui se croyaient enfermés, eux et les g'énérations qui les suivraient, dans le cercle des salaires de famine et des besognes abêtissantes, qui, du reste, vivant isolés, ne pouvaient engager les discussions vives où s’aiguisent les facultés d’observation et de critique, préféraient aux œuvres élevées les récits pittoresques ou troublants des conteurs populaires. Ce fut seulement quand, rapprochés, fédérés et inquiets de voir empirer chaque jour la coùditioii ouvrière, les .syndicats durent réfléchir sur le problème économique,, que, d’une part, les ouvriers acquirent quelques clartés de la science sociale et furent en état de s’intéresser aux ouvrages mis entre leurs mains, que, d’autre part, ils portèrent les yeux sur le monde et y découvrirent le trésor littéraire capable de bercer leur peine, en attendant qu’il leur permît d’y remédier.

Actuellement i! n’est pas deBourse du Travail qui ne possède une bibliothèque et ne fasse pour l’enrichir de sérieux sacrifices. Certaines n’ont que 4oo ou 5oo volumes, mais d’autres en comptent 1.200, et celle de Paris, placée, il est vrai, dans une situation privilégiée et pourvue d’une salle de travail de 72 mètres de Superficie, est riche de plus de 2. 700 volumes. Dans toutes ces bibliothèques, d’ailleurs, la qualité l’emporte sur la quantité. Comme d’instinct, les Bourses du Travail sont allées aux œuvres les plus propres à épurer le goût, à élever les sentiments, à étendre les connaissances de la classe ouvrière; les travaux les plus con.sciencieux, les critiques sociales, économiques et philosophiques les plusnourries et les plus hardies, les œuvres d’imagination les plus hautes : ce sont les aliments qu’elles ont offerts à des appétits d’autant plus robustes qu’ils avaient jusqu’alors été moins satisfait.':. Aussi rencontre-t-on dans leurs catalogues, à côté d'une section technologique composée des traités les plus nouveaux et les plus réputés, et tenue au courant des découvertes scientifiques et professionnelles faites chaque jour par le physicien, le chimiste et l’ingénieur, les maîtres de l’économie politique, depuis Adam Smith jusqu’à Marx; de la littérature, depuis les prosateurs et les

' l’œuvke des bourses du travail ii3

poètes du xviifi et du xviiie siècle jusqu’à Emile Zola et à Anatole France, de la critique et des syntlièses sociales, depuis Saint-Simon justpi'à Kropotkine; des sciences naturelles, depuis Ilaeckel et Darwin jusqu’aux Reclus et aux plus éminents parmi les anthropologues contemporains.

Les Bourses du Travail montrent d’ailleurs nn intellig-ent éclectisme, et l’on peut voir sur les rayons de leurs bibliothèques, fraternisant par le génie, des œuvres telles que le Génie du Christianisnie et la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, le Pape de àl. de Maistre, et V Esquisse d'ane morale sans obligation ni sanction, de M. Guyan, V Essai sur V indifférence , Lamennais, et les Ruines, de Volney, ou V Origine de tous les cultes, de Dupuis. Oserions-nous dire que tous ces livres soient beaucoup lus? Assurément non ; mais des ouvriers se rencontrent qui ont la curiosité de les ouvrir et qui, peu ou prou, goûtent, avec la virulence des grands polémistes catholiques, la richesse poéti(|ue d’un Chateaidjriand. Quant aux autres, j’entends ceux tlont il faut éveiller artificiellement l’intérêt, ils se font une âme nouvelle en lisant les romanciers les plus rapprochés d’eux par l’âge et les tendances sociales.

2“ Les Musées du travail. — Les Bourses ne se conten- " tent pointd’avoir donné à leurs adhérents des bibliothèques , remarquablement composées. L’imagination toujours en éveil, elles voudraientcréer ces musées du travail dont nous avons naguère exposé le plan dans leur oigane cential, l'Ouvrier des Deux-Mondes . On ne cesse de dire que les produits, qui coûtent si cher à l’ouvrier, profilent scandaleusement au capitaliste; que d’année en année la puissance d’achat des pauvres diminuant tandis que celle des fortunés augmente, la richesse grandit toujours et la misère devient de [)lus eu plus effroyable; on déclare les conditions économi(jues telles que plus s’accumuleront les années, plus le peuple .sera pressuré et plus impuissants ’deviendrontses efforts pour protéger pacifiquement son existence; on dit encore... mais qu’est-ce (|ue tout cela, sinon de pures affirmations? 11 faudrait autre chose. 11 faudrait joffrir au peu-

Il4 mSTOIllE DES BOURSES DU TRAVAIL

pie le moyen d’observer par lul-môtne les pliimomènes sociaux et J’en dég-ag-er toute la sig-nlficalion, Or, quel autre moyen que de lui mettre sous les yeux la substance même de la science sociale : les produits et leur histoire?

Voici des échantillons des fils employés dans les tissages d’Amiens. Nous savons combien gagnent les ouvriers qui les tissent, combien aussi gagnent les tisseurs d’autres contrées, Mais que nous indiquent ces chifTres? presque rien, puisque nous ignorons toutes les circonstances accessoires qui, seules, leur donneraient leur véritable valeur ; ainsi : le coût des matières premières dans les pays de production et leur coût à rentrée dans les manufactures, c’est-à-dire le montant de la dîme prélevée par le transit, les douanes, les commissionnaires, ce qu’exig'eiit la nourriture, le logement et l’entretien des ouvriers, seul moyen de connaître ce que vaut réellement leur salaire; si le salaire accusé est celui de chaque journée Je travail ou de chacun des trois cent soixante-cinq jours de l’année; combien, en quelle quantité et où le fabricant vend ses produits; à quel prix se les procurent les consommateurs Je détail, etc. Sur quoi pourrions-nous donc fonder solidement les principes économiques que nous avons déduits empiriquement de statistiques rudimentaires et parfois douteuses ?

Telles sontlespréoccupationsde mainte Boursedu Travail. Mais comment y satisfaire ? Oh 1 très simplement : en créant un musée subdivisé en autant de sections qu’il y a d’unions ouvrières et qui annexât à l’échantillon Je chacun des produits manufacturés toute son histoire. Les ouvriers connaîtraient ainsi en quelques minutes d’où vient le tissu mis sousleurs yeux; les contrées diverses oùil se fabrique ; son prix de revient ; le nombre d’ouvriers qu’exige sa fabrication ; leur salaire; ce qu’ils dépensent pour vivre ; combien ils travaillent d’heures par jour et de jours par an ; le prix de vente en gros et au détail du tissu ; le nombre, la nature et la productivité des machines qui l’ont tissé : tous ces chiffres tenus à jour et indiquant constamment la situation comparative du capitaliste et de l’ouvrier, du pro-

l’œuvre des BOURSES DU TRAVAIL I 1 5

ducteur et du consommateur, de telle sorte qu’après peu de temps cette vérité éclatât aux yeux des ouvriers de l’industrie textile que grèves, associations de secours mutuels, ligues contre le chômage, lois ouvrières : tout cela n’a pas plus arrêté la paupérisation qu’une digue de sable ne contiendrait la mer.

Entendons-nous bien: cette constatation n’aurait ni pour but ni pour elFet do déprécier des institutions économiques inspirées, non pas seulement par la nécessité de défense actuelle, mais aussi et surtout par l’intention de pourvoir dès maintenant laclasse ouvrière des moyens de production, de répartition et de consommation qu'il lui faudrait après transformation sociale ; cette constatation ne servirait qu’à démontrerau peuple, sous une forme nouvelle et suprêmement éloquente, l’impossibilité d’une transformation pacifique.

Imaginez à présent une monographie semblable pour tous les produits de l’industrie humaine ; pour le minerai tiré des profondeurs de l’Oural, le chai bon de la Westphalie ou du Gard; pour l’horrible bibelot de Nuremberg et la délicate vannerie du Palatinat ; pour le cristal de la Bohême et le verre de la Pensylvanie ou du Tarn; pour le diamant de l’Inde et la tapissei ie des Gobelins ; pour les poteries d’Aubagne et les merveilles azurées de Sèvres ; pour tout ce (jui procure aux uns joies d’avare, voluptés d’artiste ou basses satisfactions tie vaniteux, et (|ui coûte au.x autres tant de misère, tant de douleurs patiemment subfes, silencieusement dévorées. Imaginez enfin ces témoignages vivants, peut-on dire, d’une inexplicable inégalité économique, exposés en même temps et constamment dans toutes les grandes cités, rappelant sans cesse au mineur, au verriei', au vannier, au diamantaire, au potier, au modeleur, que ces ouvrages, sortis de leurs mains et dont ils tirent à peine leur subsistance, iront orner les demeures d’autres hommes, — et ces muettes leçons ne seraient-elles [las plus éloquentes que les vaines clameurs révolutionnaires à quoi s’essoufllent les orateurs d’estaminet ?

D’ailleurs, rien ne manque aux Bourses du Travail pour

IlG HISTOIRE DES BOURSES DU TRAVAIL

réaliser ce projet. Elles ont pour l’estimation, l’orig-Ine et riiistoire du produit, depuis l’entrée de la matière prenriière dans l’usine jusqu’à la mise en vente de l’objet manufacturé, les fédérations professionnelles de tous les pays, les rapports des ag'ents consulaires de toutes les nations, les syndicats de voyag-eurs, de représentants de commerce et de comptables; pour les conditions mécaniques dans lesquelles s’clabore le produit, les traités spéciaux et les renseignements des ouvriers ; pour les conditions économiques, les déclarations des syndicats.

L’avenir nous dira ce qu’il est advenu de ce projet, dont le moindre mérite serait de donner au.x édificateurs des cinquante sections du musée une science économique que pourraient leur euvier maints économistes de l’école.

3° Les offices de renseignemenis . — A la création des Musées du travail ne se borne pas l’ambition des associations ouvrières. * Nous avons indiqué précédemment que le principal avantage des Bourses avait été de les initier toutes aux progrès accomplis par chacune d’elles, et, par suite, de les détourner d’expériences reconnues stériles comme de leur suggérer des idées fécondes. Mais, on le conçoit, chaque Bourse et le comité fédéral lui-même peuvent avoir oublié où s’élabora le plus judicieusement et le plus habilement telle ou telle innovation ; de là la nécessité, si l’on ne veut compromettre en partie le rôle des Bourses du Travail, de créer un office central ou, mieux, un grand nombre d’offices particuliers de renseignements économiques.

L’initiative de ce projet revient à la Solidarité des travailleurs de Baguères-de-Bigorre. « Les groupements, dit cette association (i), ne se forment que dans les grandes villes, là où un esprit hardi propose et n’a de repos que lorsque son idée est en voie de réalisation. Et là encore on marche au milieu des ténèbres, on multiplielessociétés, qui, composées de trop peu de membres, n’ont de vie que sur le papier ; on croit fonder neuf à Marseille, on tâtonne, on

(i) Plan de bibliothèque, par Subcrbie, secrétaire, l'Ouvrier des Deux-Mondes, n“ 19, p. 298.

l'œuvre des bourses du travail 117

ne réussira peut-être pas, lorsqu’à Lille pareil projet est déjà résolu et fonctionne regfiilièreinent : l’expérience du nord ne profite pas au midi. C’est en constatant cette situation que l’idée de la bibliothèque sociale nous est venue. Nous nous sommes dit : ne devrions-nous pas sonsfcr à compléter notre éducation ? Ne serait-il pas possible de mesurer l'elFort fait par notre éducation pour arriver à un meilleur état social? Tous les soldats de notre g-rande armée éprouveraient quelque satisfaction à voir tant de résultats acquis, malgré le milieu défavorable dans lequel se meuvent les ouvriers. Et ils seraient en même temps amenés à reconnaître la stérilité d’ell’orts isolés, qui ne segénéralisent pas dans toutes les villes et les campagnes. Ces constatations auraient pour conséquence de nous donner à tous plus de confiance dans l’avenir; quand la victoire apparaît certaine, une armée est invincible. »

En vertu donc de ces observations, la Solidarité des travailleurs propose d’organiser la première bibliothèijue sociale, le premier office de renseignements. « Que toutes les sociétés existantes et môme dissoutes, dit-elle (syndicatsouvriers, bourses du travail, sociétésde secours mutuels, sociétés coopératives de production, de consommation, d’épargne, de prévoyance, etc.), nous adressent leurs statuts, qu’elles nous envoient les résultats obtenus. La Solidarité des travailleurs se charge de centraliser tous ces renseignements et de les classer ; chaque catégorie de sociétés formera une section spéciale, ayant son secrétaire particulier chargé de cataloguer tout ce qu’on lui enverra, d’étudier en détail et avec soin toutes les pièces reçues, de faire des rapports, de rechercher les germes de vie qui ont amené la [irospérité de certaines associations, et la cause de mort des groupes qui n’existent plus... Notre bibliothèque se composerait aussi des ouvrages traitant les questions sociales. . . que, par l’organisation d’une bibliothèque roulante, nous prêterions aux associations qui voudraient les consulter. » On voit quelle économie de force et de temps permettrait aux Bourses du Travail l’institution d’un certain nombre

d’offices de ce genre. Ajoutons qu’elle est de réalisation facile et que bientôt elle complétera par la lecture les moyens d’éducation déjà mis par les Bourses à la disposition de leurs adhérents.

4“ La presse corporative . — Un certain nombre de Bourses du Travail éditent chaque mois un bulletin dans lequel elles publient les procès-verbaux de leurs séances et diverses statistiques sur leurs cours professionnels, le mouvement syndical, etc. Biles insèrent, en outre, à tour de rôle, les procès-verbaux des séances du Comité fédéral, le Comité n’ayant plus d’organe officiel depuis la disparition, en 1899, de la revue d’économie sociale, le Monde ouvrier.

Nous devons avouer que la plupart de ces publications, dont on attendait les plus importants services, n’ont point compris ou su remplir leur rôle. Deux ou trois au plus, les bulletins de Nîmes et de Tours, l’Ouvrier du Finistère, se sont efforcés d’aider, dans des proportions diverses, à l’élucidation des problèmes économiques et sociaux. Les autres ne renseignent même pas sur le fonctionnement superficiel des Bourses qui les éditent.

Sans doute, la tâche qui incombe aux secrétaires des Bourses du Travail excède leurs forces, sinon leur bonne volonté, et il n’est qu’équitable d’admirer la part qu’ils en remplissent plutôt que de noter celle qu’ils néglig’ent. Néanmoins, la responsabilité de leur échec en matière de journalisme leur est imputable tout entière, car il dépendait d’eux

de rendre leurs organes utiles . et intéressants sans effort

personnel. Il suffisait d’y' publier les rapports, parfois si abondamment documentés, de leurs commissions d’études, puis de susciter parmi leurs adhérents les collaborateurs précieux que nous y avons trouvés nous-mêmes et qui auraient tantôt exposé les conditions de la vie ouvrière, tantôt raconté le syndicat, noté ses points faibles, mis en lumière ses avantages, énuméré ses succès ou recherché les causes de scs défaites, initié, pour tout dire d’un mot, à l’activité syndicale et ceux qui l’ignorent et ceux qui la méconnaissent.

l’œuvre des BOURSES DU TRAVAIL

\’illi'niessant se révéla psycliologue le jour où il prétendit que tout homme est capable d’au moins un excellent article. Quelle concluante vérification de cette parole n’avonsnous pas faite nous-mêmes, en obtenant d’ouvriers, qui s’en étaient d’abonl crus incapables, d’intéressantes monograpliies il’associations et parfois de substantielles études sur les (piestions qui passionnent le prolétariat! Combien de fois même n’avons-nous pas publié d'iiistoriiiues de Bourses du Travail dont les Bourses auraient pu se réserver la primeur ou ordonner la reproduction ! Que les journaux corporatifs ne soient point lus, c’est une mésaventure explicalile, personne ne pouvant soiiüter à lire des publications dénuées d’intérêt. Mais il déqientl des Bourses du Travail qui les éditent de leur donner une publicité convenable : elles ont, en effet, dans leur propre sein, tous les éléments propres à constituer des revues qui ne le cèdent point aux revuescorpoi'ati vos anglaises et américaines ; qu’elles apprennent à les v recueillir, et elles ajouteront à tous les instruments d’émancipation dont elles disposent l’outil par excellence : le journal, en ipioi l’homme se rellète et qui lui donne la sensation de vivre.

5° L'ensel(jneinent . — Ce n’est pas d’hier que l’org-anisation tl’un enseignement professionnel par leur propre initiative hante les groupements corporatifs. Sans remonter au delà île 1872, nous constatons que c’était le but des fondateurs du cercle de l’Union .syndicale ouvrière et que tous les syndicats de l’époque avaient souscrit d’enthousiasme à ce projet. « Si nous nous reportons aux débuts, dit le Rapport de la ilélég’ation des ouvriers marbriers de Paris à l’Exposition universelle de Lyon (1872), nous voyons que, dans le princi|)e, une école syndicale centrale de dessin professionnel avait été jugée nécessaire par un groiqic de travailleurs. D’autres cours, se rattachant aux connaissances utiles à toutes les professions, devaient, selon les ressources du cercle, y être adjoints par la suite.

« l.a première réunion dans ce but est due à l’initiative du citoyen Üttin, artiste statuaire, qui est allé développer

sa proposition chez les g-ravcurs. Le dessin étant de première utilité dans ce métier, la question y fut abordée résolument. Ensuite la chambre syndicale des ouvriers tapissiers offrit le local de sou sièg’e social pour y tenir les séances préparatoires au projet d’école... Ainsi, ajoutait le Rapport, les chambres syndicales se donneront réciproquement un concours d’idées et de connaissances pratiques, elles apprendront à connaître dans leur sein les Individualités dig-nes de les représenter et égaliseront les connaissances spéciales par le déversement des rnieu.v partagées dans le vide des moins favorisées. »

Malgré, cependant, le prix qu’attachaient les syndicats à l’organisation d’un enseignement technique, rien de remarquable ne fut fait dans cette voie avant la création des Bourses du Travail. Mais à peine nées, ces institutions regagnèrent le temps perdu, et, pendant les quinze dernières années, elles ont accompli de véritables prodiges quant à l’organisation et au fonctionnement de leurs cours d’adultes.

Nous avons cité tout à l’heure l’appréciation de M. Ed. Petit, décorant les Bourses qui possèdent des cours du titre d’universités de l’ouvrier. Quiconque a lu le livre publié en 1897 par M. Marins "Vaclion sur l’enseignement industriel en France comprendra la justesse de cet éloge.

En ce qui concerne l’enseignement, les Bourses peuvent se diviser en deii.x catégories : celles qui se sont limitées à l’enseignement professionnel, théorique et pratique, et celles qui, plus ambitieuses, y ont joint (ne faisant d’ailleurs que précéder les autres) un enseignement éclectique, touchant au.x connaissances les plus diverses.

Nous ne pouvons même sommairement dire ici tout ce qu’ont fait les unes etles autres pour réagir, suivant l’expression d’un membre de la Bourse du Travail de Toulouse i^i ), contre la tendance dominante dans l’industrie moderne à faire de l’enfant un manœuvre, un accessoire inconscient de la machine, au lieu d’en faire un collaborateur iutelli-

(i) Raynaud, Élude sur renseiçnemeiit professionnel.

L UiUVUE UES BOURSES UU TRAVAIL I2I

gent. M. Vachon y a consacré une grande partie de son ouvrag-e, et encore n’a-t-il pas tout dit. Nous nous bornerons donc à Indiquer les matières traitées par quelques Bourses et l’opinion exprimée par l’une d’elles sur le rôle auquel elles prétendent ilans le domaine de l’enseigriement.

Parmi les Bourses de la première catégorie, nous trouvons Saint-Etienne, Marseille, Toulouse. Marseille a neuf cours : menuiserie et ébénisterle, métallurgie, stéréotomie, charpente, carrosserie, coill'ure, coupe de cordonnerie, coupe d’habits, typographie et lithographie. Saint-Etienne, outre deux de ces cours, possède les suivants : géométrie et dessin mécanlrjue, géométrie et dessin pour les ouvriers du bâtiment, traçage de lignes courbes pour les chaudronniers et les tôliers, filetage pour les tourneurs-mécaniciens, école de trait pour les charpentiers, mise en carte pour les tisseurs, couture et ménage, arithmétique, carrosserie, peinture et filage, arpentage et nivellement. La dernière statistique générale, c’est-à-dire celle de l’exercice iSgq- 1900, accuse, pour la période du ler octobre au 3o juin, la tenue de 697 séances île 2 heures chacune; la moyenne des élèves est de 426. Chaque année, à l’occasion de la distribution des récompenses aux lauréats de chacun des cours professés à la Bourse, rAdmInistratIi\n de la Bourse organise une fête familiale (concert ou bal) dont les bénéfices sont alfectés à l’achat de fournitures .scolaires au profit des élèves nécessiteux .syndl(jués ou fils de syndiqués (i).

Montpellier possède cin({ cours : cours de cordonnerie, de coupe, d’ébénisterie, de coilfure et de cuisine. Toulouse, qui reçoit une assez forte subvention annuelle, en a créé vingt et ouvert un magnifique atelier typographique. Le Conseil général de la Haute-Cai'oune lui accorde chaijue année 3oo francs, destinés à être convertis en pri.x pour les élèves et dont la distribution est précédée d’une exposition publique des travaux e.xécutés pendant l'exercice. Les cours, que fréquentent jusqu’à des soldats, sont visités tous les soirs par

(1) lt;i])])OiT lu au C.ouçrès ilc 1900.

radministrateur de service; ils ont d’ailleurs produit de tels résultats que la Bourse projette de faire participer les élèves aux concours institués par le ministère du Commerce pour l’obtention de bourses de voya^^'e.

Parmi les Bourses de la seconde catég’orie, nous pouvons citer celles de Paris et de Nîmes. A Paris, un certain nombre de syndicats adhérents à V Union de la Seine, ont organisé, de concert avec l’Association polytechnique qui fournit les professeurs, des coursd’éleclricité industrielle, de comptabilité commerciale, de sténographie, de dessin, de mécanique et de chimie appliquées, de g'éométrie pratique et d’algèbre, de droit commercial et industriel, de construction des automobiles, de langues allemande et anglaise. Il serait oiseux de dire ce que soutces cours, l’Association polytechnique ayant, en matière d’enseignement, fait surabondamment ses preuves ; mais il est douteux qu’ils puissent profiter beaucoup aux élèves, et cela pour deux raisons qui tiennent à l’organisation môme de la Bourse du Travail de Paris .

Dans les Bourses du Travail de province, les cours sont suivis assidûment et par les mêmes personnes pendant toute leur durée, parce que ces Bourses, au lieu d’être, comme celle de Paris (i), de vastes immeubles où les syndicats ne peuvent avoir entre eux que des relations difficiles ou sommaires, sont de petits et d’autant plus ardents foyers d’activité syndicale, qu’ainsi l’entente et la collaboration y sont faciles et complètes et qu’il est possible d’y faire des cours de véritables écoles, à la fréquentation desquelles les élèves sont, pour ainsi dire, contraints. A Paris, au conti'aire, les syndicats, étant étrangers à l’administration de la Bourse, ne peuvent régulariser leurs cours, qui sont, par suite, des sortes de conférences libi'cs. Aussi le nombre des élèves y

(l'j Nous rappelons à ce propos qu’originaircmenl le Conseil municipal de Paris comprenait, sous levocable gciu'rique: laBourse du Travail, non pas seulement une Bourse centrale, mais un certain nombre d’annexes réparties sur les divers points de Paris. C’eût été le meilleur syslème.

L’œUVRE DES BOURSES DU TRAVAIL

est-il très variable, leur assiduité très relative et les résultats obtenus moins bons qu’on le désirerait.

D’autre part, ces cours sont exclusivement tbcoriques. La quantité excessive des syndicats concentres rue du (iliâteau-d'Eau et rue J . -J. -Rousseau (où presque tous les bureaux sont occupes par deux organisations) interdit même de songer à la création de cours pratiques. C’est pourquoi beaucoup de syndicats, notamment ceux de la typograpbie parisienne, des mécaniciens, des ouvriers en voitures, des passementiers à la barre, des menuisiers^ etc., se sont déterminés à organiser, en dehors de la Bourse, un enseignement pratique dont les services sont remarquables.

La Bourse du Travail de Nîmes est celle qui a le plus fait pour le développement simultané de l’enseignement professionnel et d’un enseignement complémentaire touchant à diverses branches des connais.sances humaines.

Son enseignement technique comprend l’arithmétique, la géométrie, la mécanique, le croquis coté, la comptabilité, la géographie commerciale, la législation, les marchandises. — Son eiLseignement complémentaire cmbra.sse la langue espagnole, la médecine et la chirurgie pratiques; elle projette, en outre, la création de cours d’économie politique et sociale, d'hygiène, de sociologie et de philosophie.

Nous aurons complété cet aperçu sommaire de l’enseig’nement donné par les Bourses du Travail, en notant que celle de Clermont-Ferrand, empêchée jusqu’ici, faute de re.ssources, d’organiser des cours professionnels, offre à ses adhérents chaque hiver des conférences faites par les profe.sseurs de l'Université. Ces conférences sont très suivies.

Les résultats matériels produits par ces divers moyens de diffusion des connaissances utiles, on les devine et nous ne tenterons même pas de les indiquer; mais quels résultats moraux ont-ils déterminés? Quelles en ont été les conséquences économiques ? Voilà ce que se demandèrent les Bourses du Travail dansle congrès qu’ellestinrent àRennes. Si rinstruction générale, en effet, est en toute occurrence de nature à épurer les sentiments de l’homme, le perfectionne-

ment technlr|ue, au contraire, pourrait, en l’état de lutte créé par les difticultés de l’existence, ne servir qu’à aig-uiser son penchant, d’ailleurs excusable, à l’ég-oïsme; et, dans ce cas, les Bourses du Travail joueraient un, rôle de dupes, qui, retrouvant contremaîtres ou sous-entrepreneurs leurs anciens élèves, continueraient à se façonner des adversaires de leurs intérêts.

Une question presque semblable, du re.ste, s’est déjà posée en quelques villes à propos de la formation des apprentis ; et avant que le congrès de Rennes eût posé en principe que l’enseignement des Bourses du Travail doit servir, non pas à faire des apprentis, mais à perfectionner les ouvriers adultes et ceux des jeunes gens déjà entrés dans l’atelier nu dans l'asine, la Bourse de Toulouse avait dû fermer momentanément son atelier typographique, les apprentis formés éliminant, grâceà la ditférence habituelledes salaires, les ouvriers adultes des imprimeries de la ville.

Ces diverses observations font donc comprendre pourquoi le Congrès de 1900 eut à établir : 1° si, dans le ressort de chaque Bourse du Travail, les cours professionnels ont contribué à augmenter les salaires; 2® s’ils ont relevé la valeur technique des ouvriers en général ; 3° si les ouvriers qui en ont bénéficié sont restés ouvriers et en communion de principes avec leurs compagnons, ou s’ils forment des pépinières de contremaîtres, de surveillants, etc. (i).

A ces trois questions, le Congrès répondit affirmativement, et il fut reconnu que, loin de nuire aux efforts faits par la classe ouvrière pour l’affranchissement collectif et simultané des travailleurs, l’enseignement professionnel

(i) Sur ce dernier point, il était à craindre que l’enquête prescrite par le Congrès de Rennes (1898) ne fût difficile et peut-être même négative, les Bourses du Travail n’ayant pas, que nous sachions, l’habitude de faire prendre par leurs élèves inscription préalable; mais n’eûl-elle eu pour résultat que de montrer l’utilité de cette pratique et de permettre ainsi à lotîtes les Bourses de connaître et de suivre partout les praticiens perfectionnés, l’enquête eût été encore excellente.

l’œuvre des bourses du travail

créé par les Bourses produit matériellement et moralement des résultats heureux.

Mais là ne s’arrête point notre ambition et le haut degré atteint par l’enseignement que donnent les Bourses du Travail nous a suggéré le désir de l’élever encore et (lentement, mais sûrement) d’annexer à chaque Bourse une école tenant le milieu entre l’école primaire et la section d'enseignement « moderne » ou « spécial » des collèges. Surprenons-nous par là les lecteurs de cette étude? Quel ne sera pas alors leur étonnement si nous leur disons que le plus difficile des problèmes soulevés par celte idée n’est ni la durée quotidienne des cours (M. Demolins a très courageusement affirmé que les quatre heures de classe et les six heures d’ « étude » imposées dans certains établissements de notre connaissance sont exagérées des deux tiers), ni même le recrutement des professeurs, mais l’acquisition des ressources financières indispensables. Neanmoins, et sans faire état de subventions municipales problématiques, nous trouverons peut-être ces ressources dans la formation des coopératives scolaires. Il est superflu d’ajouter qu’en cas de succès les Bourses créeraient une bibliothèque classique inspirée des principes socialistes.

Au reste, en matière d’enseignement, toute hardiesse est légitime. Les cours institués par les Bourses du Travail n’ont pas seulement pour effet de faire de « bons ouvriers » ; ils ont, disait au mois d’août 1899 l’administrateur de la Bourse du Travail de jSaint-Elienne, chargé de présider la distribution des prix, ils ont pour avantage d’élever le cœur de ceux qui les suivent.

Car ils se rendent compte combien sont difficiles les commencements de tout travail, combien sont importantes ces heures d'étude ([ui les aguerrissent en vue de la lutte de l’intelligence Contre la matière brute ; riiomme qui sait ce qu’il vaut se respecte davantage. . . et à mesure qu’il prend conscience de sa valeur, il ennoblit le travail au lieu de l’avilir. . .

Plus nous aurons de connaissances, ajoute un rédacteur du journal rOiwrier en voitures, sur tout ce qui se rapporte aux

inijiifeslatioiis de la vie sociale, plus nous aurons de force de résistance et d’alta(|ue à opposer à nos oppresseurs. . . et je crois qu’en nous instruisant le plus possible, nous nous approchons toujours deTldéal vers lequel nous marchons et qui est l’affranchissement complet de l’individu.

3» Le sERVifiE DE LA PROPAGANDE. — - Quclles soiit Ics différentes formes Je propag’anJe employées par les Bourses du Travail? Et dans quels domaines cette propagande s’estelle exercée? Telles sont les deux questions qui se posent au début de ce parag'raplie. Mais pour y répondre convenablement, il faut au préalable indiquer et expliquer les deux branches de l’activité syndicale ouvrière.

« La classe ouvrière, avons-nous écrit ailleurs (i), poursuit un double but: se protég'er d’abord contre l’exploitation immédiate, diminuer la somme Je labeur et relever les (( salaires Je famine » à quoi la réduit un système économique dans lequel la dépréciation prog'ressive et constante des produits n’empêche pas le capital de poursuivre toujours son aug'mentation ; en second lieu, bâtir un état social où, soit par la détermination d’une « valeur » scientilique et équitable des choses (théorie collectiviste), soit par la suppression de toute valeur (théorie communiste), la totalité des hommes serait tenue de produire, on, par suite, l’effort collectif proportionnerait le labeur à la vig’ueur, assurerait l’existence à tous et rendrait inutiles les rouages administratifs et politiques institués pour imposer le respect des privilèges. De ce double but résultent nécessairement une double action et une double forme d’union ouvrière.

« A l’exploitation immédiate dont soulï're le prolétariat, il n’y a que iroïs palliatifs possibles: le recours au Pouvoir central, qui, ayant intérêt, pour se maintenir, à atténuer, sinon à supprimer, les crises économiques, semblerait obligé d’intervenir dans le sens delà justice, chaque fois que lui est connueou signalée une tentative d’oppression ; la grève, c’est-

(i) Les Syndicats ouvriers e/i /’raace. Paris. Librairie ouvrière, 1898.

l’oeuvre des bourses du travail

à-dire le refus par les ouvriers de louer leurs bras ou leur intelligence à des conditions qu’ils jugent désavantageuses; la violence, enfin, qui seule peut mettre un frein à la violence.

« àlais comme l’exploitation capitaliste, qui se traduit par l’excessive durée du travail, par la réduction des salaires, par la substitution au travail manuel du travail mécanique, etc., emprunte à l’état économique de chaque profession des conditions et un caractère particuliers, il s’ensuit que les ouvriersde chaque profession doivent examiner eux-mèmes et, en quelque sorte, séparément (malgré la connexité de tous lesphénomcnes sociaux) en quelle mesure et par quels moyens ils combattront efficacement l’oppression. Ils auront à examiner, par exemjile, quels peuvent être, en regard du développement du machinisme dans leur industrie, la durée de leur labeur et le taux de leur salaire ; ils rechercheront jusqu’où pourront aller leurs exigences sans qu’il en résulte la fermeture do l’atelier; ils auront, en un mot, à proportionner, le plus exactement possible, leurs intérêts immédiats à la nécessité de se conserver l’instrument de leur existence. De là une première forme d’association corporative : l’union régionale, puis nationale, puis iniernationale, des ouvriers du môme métier ou des divers métiers similaires pour la conquête du pain .

« A première vue, le .syndicat national ou l’uulon de métiers, qui ontpour but l’amélioration économique du sort des ouvriers, le perfectionnement de l’ordre social, l’extension à tous d'une égalité qui n’est que théoriquement universelle, paraissent répondre à toutes les exigences et sembleraient devoir e.xclure tout autre genre d’association. Pourquoi donc le prolétariat s’elforce-t-il de les compléter par une association différente? Parce qu'il conçoit, non seulement que l'union ouvrière ne sera jamais trop étroite, qu’il la faut poursuivre en tous les sens, lier aux quatre membres tous les travailleurs, mais qu’encore, tantôt comprimée, tantôt souveraine, l’exploitation, en définitive, sera toujours maîtresse du champ social tant qu’on ne l’aura pas frappée au cœur, que, conséquemment, il ne suffit pas

de chcrclier à refréner ses mauvais instincts : qu’il les faut sn[)priiner en la supprimant elle-même. Et comme elle n’existe qu’en vertu du caractère mercantile donné aux échanges, qu’elle disparaîtrait si le fruit du travail, au lieu d’être une marchandise, s’échang'eait uniquement suivant les besoins de la consommation, les travailleurs — les uns avec conscience, les autres par intuition — en même temps qu’ils s’organisent pour opposer de faibles digues à l’oppression inévitablement croissante, s’organisent aussi pour réfléchir sur leur condition, dégager les éléments du problème économique, se fortifier en savoir et en énergie, serendre, en un mot, capables de l’aflTanchi.sscment auquel ils ont droit. «

Ainsi s’est constituée en face de l’union de métiers l’union de syndicats divers, les ouvriers, associés par métiers pour la garde et la défense de leurs intérêts professionnels immédiats, se concertant sur un terrain plus large pour éviter les efforts incohérents ou « particularistes » de l’action purement corporative.

Le rôle des unions de métiers et des syndicats nationaux consiste donc surtout dans l’observation des conditions du métier et dans l’étude des moyens propres à garantir l’ouvrier contre les diminutions de salaire, les augmentations de la durée du travail, la dépression causée parles lois nouvelles, les machines, etc. ; parmi ces moyens se trouvent d’abord l’afflliation aux .syndicats du plus grand nombre possible des membres de la corporation, l’importance de ce nombre déterminant la mesure dans laquelle les syndicats pourront assurer le succès de leurs revendications, puis, la grève, que les unions professionnelles tendent à réglementer et à généraliser, ayant reconnu l’impuissance des grèves partielles ou engagées inconsidérément.

Ouant aux unions de syndicats, c’est-à-dire aux Bourses du Travail, leur mission comprend la recherche des conditions du travail dans toute l’étendue de leur ressort et des moyens de les modifier, l’institution de services de mutualité et d’offices de placement, la diffusion des connaissances professionnelles et économiques, la statistique de la pro-

l’œuvre des bourses du travail

duction et de la consommation, et enfin l’adaptation, tant au caractère de leurs adhérents qu’au but socialiste, des institutions qui peuvent surg-ir à côté d’elles, notamment des sociétés coopératives.

1° Propagande industrielle. — Ce- qui précède nous dispense d’indiquer en quoi consiste la propagande industrielle des Bourses du Travail. Elle comprend, en définitive, tous les services que nous avons énumérés jusqu’ici : services de la mutualité et services de l’enseignement, sans compter la participation efFeclive des unions à certaines grèves et la recherche des procédés de propagande agraire et maritime dont nous allons parler. Le nombre, donné plus haut, des Bourses du Travail, des syndicats qui les composent et des ouvriers fédérés, montre les succès qu’elles ont remportés sur ce terrain.

2° Propagande agraire. — C’est en 1896 que l’idée vint au Comité fédéral, déjà préoccupé, nous l’avons dit, de développer les Bourses existantes avant d’en créer de nouvelles, d’entreprendre une campagne pour le prolongement hors des villes du mouvement ouvrier urbain. Fortement encouragé dans ce projet, il posa donc à quelques personnalités socialistes, vouées depuis longtemps à la propagande agraire, les deux questions suivantes : lo A quelles causes doit-on attribuer le médiocre succès et les faibles résultats des groupements qui ont été tentés jusqu’à ce jour parmi les travailleurs agricoles ? 2° Comment pourrait-on procéder au groupement corporatif de ces ouvriers? La réponse suivante, faite par un ardent propagandiste et qui résume toutes les autres en les complétant, donna la solution du problème et permit de consacrer enfin à la culture du champ rural l’activité bornée jusqu’alors (et bornée sagement) à la culture du champ industriel.

Les syndicats agricoles (socialistes), déclara M. Arcès-Sacré, se disloquent à peine créés, parce que les fondateurs de ces groupes, ayant sous les yeux les heureux effets des syndicats industriels des villes, ont cru qu’on n’avait plus qu’.à se servir du même moule pour voir surgir des syndicats agricoles. Là était

lUSTOIRE DES BOURSES DU TRAVAIL

l’erreur. Pour alfteindre le but, il fallait tenir compte des conditions particulières du travail agricole, et noter même les conditions différentes de ce travail dans les divers centres, suivant que le territoire de la localité est accaparé par de gros fermiers, ou (lue la petite culture, avec ses lopins de terre morcelés sans pitié à l’ouverture de chaque succession nouvelle, se trouve entre les mains du plus grand nombre des habitants.

Les employés à la grosse culture: charretiers, vachers, bergers, garçons de basse-cour, moissonneurs et arracheurs de betteraves, sont astreints à un travail qui varie, suivant la saison, de dix à quatorze heures par jour . La plupart sont logés et nourris à la ferme. A huit heures du soir les grilles sont fermées’et personne n’entre ni ne sort. L’après-midi du dimanche est le seul moment de liberté qui leur soit concédé. Encore n’est-ce que demi-liberté pour ceux qui ont à soigner le bétail et les chevaux...

Quant aux salariés de la petite et de la moyenne culture, leur servage est le même que celui des salariés de la grosse culture. Mais à côté d’eu.x, il y a le paysan ayant son manoir et quelques terres. Cette classe, fort nombreuse autrefois, décroît aujourd’hui avec une effrayante rapidité, car elle ne peut subsister que par un labeur écrasant qui lui laisse à peine de quoi vivre misérablement et dans des conditions que répudierait l’ouvrier des villes. Aussi les fils de ces paysans n’ont-ils d’autre ambition que de chercher leurs moyens d’existence dans les professions industrielles, dans l’armée comme rengagés, ou dans ces milliers d’emplois subalternes et serviles que l’Etat leur réserve dans les administrations publiques. Cependant il en est qui se prennent à réfléchir; et le socialisme, ([u’ils repoussaient naguère comme un crime social, leur apparaît aujourd'hui comme un moyen de salut. Evidemment, la classe des paysans e.st celle qui viendra la première à nous.

Cependant, nous ajoutons qu’il y a une condition indispensable à remplir pour le succès de la création des syndicats agricoles: c’est que ces syndicats ne se composent pas seulement de travailleurs agricoles, soit salariés, soit travaillant pour leur compte. Les syndicats agricoles devront surioiit admettre dans leur groupement les travailleurs des industries diverses qui subsistent à côté des cultivateurs, pour les besoins’mêmes de la culture, et qui forment à peu près le quart ou même le tiers de la population rurale. Il suffit, pour cela, que les syndicats s’intitulent : syndicats des travailleurs de la terre et des industries

l’œuvre des bourses du travail l3l

annexes. La loi sur les syndicats 'admet cette combinaison, et il y a pour nous un intérêt considérable à ce qu’il en soit ainsi. En clTet, nou# avons remarqué que les travailleurs des industries annexes de la culture: meuniers, charrons, maréchaux, menuisiers, cordonniers, sabotiers et même marchands de vin, forment généralement, dans les centres ruraux, l’appoint le plus important au contingent socialiste Ce sont presque toujours les plus intelligents, les plus débrouillards et les plus militants. Les candidats à la recherche d’une position sociale le savent fort bien, car c’est parmi ccux-hà qu’ils recrutent les éléments de leurs comités électoraux. Employons-les à une besogne plus généreuse. . .

... Cela dit, voyons comment peuvent fonctionner les syndicats agricoles dans les centres de grosse culture où abondent les salariés. Jci, il ne faut pas exiger des syndiqués des réunions hebdomadaires : les difficultés du déplacement ne le permettent pas Les réunions devront donc être mensuelles.

Même sous cette condition, il sera toujours impossible de réunir un nombre sérieux d’adhérents. Beaucoup redoutent que leur affiliation ne soit connue du maître et qu’elle entraîne leur congé. Le seul moyen jiratique de les rassurer et d’obtenir néanmoins d’eux une certaine participation active au mouvement socialiste serait le suivant : dans chai]ue village, les adhérents empêchés, ou se croyant empêchés d’aller au.x réunions, nommeraient un secrétaire-délégué, absolument indépendant par la nature de sa profession. Le délégué serait spécialement chargé de consulter les syndiqués sur toutes les questions à l’ordre du jour et de représenter à la réunion syndicale les adhérents empêchés Si défectueux que sera souvent ce système, il est le seul praticable. Le délégué recruterait les adhésions nouvelles dans son centre ; il serait chargé de la propagande et de la distribution des notes, correspondances et journaux propres à éclairer les syndiqués.

... Les syndicats de chaque fédération seraient reliés entre eux par un Comité fédéral composé de délégués spéciaux nommés par les syndicats. Le Comité fédéral, qui siégerait à la Bourse du travail de la région, aurait pour mission d’entretenir des rapports avec les autres comités fédéraux des dilférentes bourses du travail, de telle sorte que les graves questions qui vont être bientôt soulevées dans le monde socialiste soient connues en même temps de tous les travailleurs . . .

i32 iiistoiré des bourses du travail

Avec un pareil plan, la lâche du Comité fédéral des Bourses devenait facile; il n'avait plus qu’à codifier les indications données, eny ajoutant les remarques indispensables pour dilférencier matériellement les syndicats socialistes des autres et lesempêchcr d’oublier jamais le but pour lequel ils avaient été créés.

Tout d’abord, il élimina de la liste des adhérents admissibles les propriétaires de fonds ruraux dépassant lo hectares en cultures diverses et i hectare en vignes à comptant, ces propriétaires, bien que livrés aux mômes difficultés économiques que leurs confrères et parfois plus misérables que certains des métayers ou des fermiers admis, répudiant trop volontiers toute solidarité d’intérêts avec les petits propriétaires et n’ayant pas à la lutte corporative les motifs des locataires. Gela fait, le Comité dressa pour les .syndicats projetés un double programme: action économique et propagande socialiste, a Le syndicat, dit-il, se préoccupera des conditions du travail, s’efforcera, non seulement de maintenir, mais d’élever par tous les moyens possibles le taux des salaires ; interviendra dans les discussions et les conflits qui naîtront entre les patrons et les ouvriers, se mettra en rapports avec les propriétaires et tâchera d’obtenir d’eux les conditions les meilleures, s’efforcera de procurer des emplois à ses membres de façon à amener progressivement la diminution, puis la disparition des louées publiques; pour éviter à ses membres des frais de justice, il établira des comités d’arbitrage chargés de régler à l’amiable les conflits entre ouvriers et patrons qu’il n’aurait pu résoudre lui-même.

« En ce qui concerne les conditions du métayage et du fermage, il recueillera toutes les données possibles sur le prix des terres dans la contrée, le montant de leur affermage, le rapport entre ce montant et le revenu brut et net des terres; puis il établira des modèles de baux et, en général, fournira aux colons, métayers et fermiers tous les renseignements statistiques et judiciaires de nature à leur peimettre de discuter leurs intérêts avec les- propriétaires sur

le pied de l’ég'alité; il exigera des propriétaires admis, (ja’ils n emploient, le cas échéant, d'autres ouvriers, journaliers et domestiques que ceux ayant adhéré à ses statuts, et il établira avec eux le taux des salaires à payer.

« Il organisera ou encouragera les entreprises de travail en commun : transport aux marchés voisins du plus grand nombre de jiroduits avec le moins d’animaux, de voitures et de personnel possible; pacage collectif dans les landes et les prés communaux ; création de coopératives pour la fabrication du beurre, du fromage, etc. ; organisation d’équipes de batteurs; en un mot, il suscitera toutes les entreprises collectives possibles et propres à diminuer les frais de revient d’outillage, de transport et de locaux; il favorisera l’entente entre ses membres pour l’achat collectif des outils, semences et engrais; il recherchera les acquéreurs de produits agricoles et s’efforcera de les mettre en rapports avec ses adhérents.

« Il soutiendra, en matière de salaires, de blessures entraînant une incapacité de travail, de dol, etc., les intérêts de ses membres devant les tribunaux, et se chargera de faire exécuter les jugements; il consentira des avances d’argent à ceux de ses membres qui ne jiourraient attendre l’exécution du jugement rendu en leur faveur ; il fera tous leseff’orts nécessaires non seulement pour éviter qu’on aliène, mais encore pour obtenir qu’on augmente les biens communau.x. »

A cette partie, qui concerne l’action syndicale proprement dite et qui reflète le double désir d’offrir aux ouvriers agricoles tous les avantages de l'association et de les familiariser avec la pratique communiste, le Comité ajouta l'article suivant, qui précise plus nettement encore la dernière de ses préoccupations :

« Pour aider au développement moral de ses membres, le .syndicat créera une bibliothèque. Il organisera, en outre, des conférences périodiques ayant pour but : i° d’exposer les avantages du syndicat au point de vue de l’amélioration immédiate du sort des travailleurs ; 2° d’indiquer pourquoi

cette amélioration ne peut être que temporaire et est subordonnée à l’ag-g-ravation du sort d’autres groupes d'individus, la tin nécessaire de toute association de producteurs étant ainsi la suppression de la propriété individuelle ; 3° d’exposer le fonctionnement économique de la société et de montrer qu’en môme temps que les méthodes de production nouvelles augmentent de plus en plus la richesse générale, le nombre de ceux qui possèdent moins que le nécessaire devient de plus en plus considérable; 4“ de montrer les avantages de l’association et du travail en commun à l’aide d’instruments mécaniques, tant en ce qui concerne l’augmentation de la production qu’en ce qui concerne l’économie des frais. »

Enfin, en un Préambule annexé aux statuts, le Comité, recherchant pourquoi « le revenu delà terre diminue constamment », insista encore sur le but communiste du syndicat. La dépréciation permanente des produits à quoi condamne la concurrence, diminuant, dit-il, d’année en année le taux du revenu par hectare, ^ la situation financière des cultivateurs ne pourrait se maintenir que par une extension constamment proportionnelle de leurs propriétés. Mais cette extension n’est permise qu’aux cultivateurs pourvus de capitaux. .. La crise économique a donc pour effet de rendre le développement des exploitations obligatoirement proportionnel à l’avilissement du prix desdenrées, et, par suite, de vouer à la ruine les agriculteurs à qui ce développement est impossible, faute de capitaux, et de restreindre le nombre des petits domaines qui permettent de vivre en en expropriant les possesseurs. Les cultivateurs pourront-ils conjurer leur perte? Non, conclut le Comité, car le jour où toutes les entreprises de grande culture facilitées aux pauvres par l’association « menaceront de diminuer le revenu des riches propriétaires fonciers, ceux-ci se coaliseront contre elles, comme il arrive en Belgique et en Allemagne », et dans cette lutte à coups d’argent, les entreprises les moins pourvues de capitaux succomberont. A quoi peuvent donc servir les efforts conseillés par le Comité? A montrer ex-

l'œuvre des bourses du travail i35

périmentalement « les avantages que comporte le travail en commun » et (la preuve étant faite que le système capitaliste empêche toute amélioration durable du sort de la collectivité humaine) de faire perdre aux travailleurs des campagnes « l’amour aveugle et désormais sans objet de la propriété parcellaire ».

Comment appliquer cette méthode? Les ouvriers des villes connaissent peu le paysan, professent même à son égard un certain dédain, comme si le travail de la terre n’était pas la source même de la vie. Si donc les Bourses du Travail veulent faire pénétrer le socialisme dans les campagnes, elles doivent former d’abord des p ropagandistes spéciaux, initiés aux conditions de l’existence paysanne et aux problèmes économiques qui touchent la production agricole ; puis, mettre ces propagandistes en rapport, non pas directement avec les cultivateurs, ({u’une défiance pourrait écarter, mais avec les ouvriers des professions annexes à celles de l’agriculture, qui, vivant au village, ont l'oreille et la confiance du paysan.

En créant donc dans leur sein des commissions d’études, qui, sans préjudice des problèmes économiques soulevés par la production industrielle, examinent plus spécialement les problèmes agricoles ; en discutant en réunions plénières et périodiques des syndicats, les rapports de ces commissions, avec cette réserve que pour u’être pas superficielle, la discussion contradictoire des rapports ne pourra avoir lieu que dans la séance qui en suivra l’exposé, les Bourses formeront des écoles de propagande d’une puissance incomparable et se mettront en mesure de contrebalancer l’influence exercée jusqu’ici sur les paysans par les propriétaires fonciers. Ainsi qu’il a été dit à Toulouse (1897), le paysan a plus encore peut-être que l’ouvrier des villes, le sens de la coopération communiste : il l’a en raison môme de son âpreté au gain, de son désir ardent de remplacer une propriété précaire par une possession durable, et il en a donné des preuves parfois bien curieuses, notamment en Belgique et en Allemagne. Si donc les Bourses du travail, habile-

ment et patiemment^ sans vouloir précipiter le cours des choses, entrent en contact avec l’ouvrier de la terre, elles auront bientôt entraîné dans l’armée prolétarienne de nouveaux soldats, difficiles à convaincre, il est vrai, mais doués, une fois convaincus, d’une ténacité et d’un courage à toute épreuve, ainsi que l’ont prouvé les guerres de la Vendée.

Au reste, la méthode dont nous venons de tracer les grandes lignes était à peine élaborée que certaines Bourses se mettaient à l’œuvre. Des syndicats de cultivateurs sont in corporés déjà aux Bourses de Narbonne, de Carcassonne, de Montpellier. La Bourses de Nîmes, qui essaie de conquérir les syndicats agricoles du département du Gard, a résolu d’abord la formation, à la fois technique et théorique, de propagandistes spéciaux. Après quoi, elle s’efforcera de fédérer les syndicats agricoles gagnés à sa cause en Bourses du Travail cantonales, qui constitueront avec elle l’association étroite et définitive des ouvriers de la terre et des ouvriers de l’usine.

Qui ne connaît, enfin, l’admirable propagande faite parla Bourse du Travail de Nantes, de concert avec M. Brunellière, pour le groupement des viticulteurs à complant de la Loire- Inférieure? Les socialistes nantais n’ont-ils pas prouvé jusqu’à l’évidence que le socialisme, loin d’être la satisfaction de bas instincts, est une phase inévitable de l’évolution, puisqu’il trouve des auditeurs complaisants et fait des adeptes jusqu’en ces campagnes bretonnes réputées hostiles à tous les novateurs?

3“ Propagande maritime. — Les ouvriers de la terre ne sont cependant pas les seuls qu'il faille gagner à l'action ouvrière. Il reste les marins et les pêcheurs.

Parler du marin, c’est évoquer en môme temps \e marchand d'hommes. Qu’est-ce donc que le marchand d’hommes?

En vous promenant, a écrit M. Edouard Conte, à travers les rues populeuses de Bordeaux ou de Marseille, vous avez pu lire au-dessus d’une devanture : « Un tel, logeur de marins. «Entrez dans la boutique. L’intérieur n’en diffère pas des gargotes ordi-

l’œuYUE UES BOURSES DU TRAVAIL

nairesjsouf (jue des perroquets ou d’autres oiseaux des Iles somnolent dans des cages, et que, sur la muraille, des barbouillages figurent de vagues tableaux maritimes. La maîtresse du lieu arrive au bruit que vous faites. C'est une femme de 5o à Go ans, souvent hideuse. Son nez est camus, ou il lui manque un œil, ou elle a une épaule plus haute que l’autre. Ou, de sa figure, il part des toulfes d'un poil qui paraît tantôt blanc, tantôt rousscàtre, selon la lumière. Bref, l’aspect d’une entremetteuse dans les prix modérés.

Par une porte ouvrant sur une seconde pièce, vous apercevez des filles allant, venant, riant, chantant, qui portent des verres, des assiettes. Ce sont les bonnes de l'hôtel. Le seul mâle du personnel, c’est un beau gaillard de 3o à 35 ans, amant de la vieille, mais qui néanmoins travaille, car il sait dans les bagarres donner un coup de poing.

Telle est la vermine que le marin a sur le dos dès qu’il met pied à terre, avant même. Car le pistcur, comme ou l’appelle, grimpe sur le navire arrivant, aussitôt accosté, débite son boniment, prend sou homme, se charge de son pa(]uet qu'il transporte lui-même sur une voiture à bras ; et voilà un poisson de plus dans le filet.

Le marin lui dit : « Je n’ai pas d’argent. Mes avances sont mangées. Mais dans trois jours l’armateur me donnera mon compte. » Le pisteur,qui sait cela, répond (|ue sa maison a confiance en les braves gens. Lt l’on arrive. Dès lor.s, personne au monde n’est plus choyé que le marin. La matrone l’appelle : mon enfant, et dit des gaillardises de calibre. L'homme en capacité de coups de poing offre des cigarettes. Les bonnes découvrent au nouveau venu des goulfres d’amour à combler et ipi’un marin seul saurait combler.

A-t-il soif"? Toute la cave est jugée digne de passer dans son gosier. Le chocolat (jue, le matin, telle de ces bonnes avale ])our eff'acer la trace de ses travaux, le chocolat est extraordinaire. L’addition le fera bien voir. On la présente au bout de huit jours. Elle égale presque la somme ipie le marin a en jioche. Presque, parce (jne ce serait trop humiliant (|u’il n’eùl pas de quoi payer. Il est charitable de lui laisser dix ou quinze francs pour voir venir.

Ah! dit le marin se réveillant, il est tenqis de me rengager. — Vous rengager? répond l’horrible matrone, dont les attentions, sourires, gaillardises, sont subitement tombés, cependant que les

bonnes se juraient d’être vertueuses un temps, pour se reposer : « Vous reng'ag-er! mais voici Monsieur qui s’en cliarg’era, » désignant le bel homme en capacité de coups de poing. Le bel homme est placier, en elFet ; c’est-à-dire que, lorsque son client a été mis à sec, il intervienl, lui, pour le remettre à flot. Cela ne se fera point sans un dernier profit. 11 sera là quand le marin rengagé touchera ses avances. 11 se paiera de sa commission, en outre du crédit que généreusement l’hôtel a consenti au marin imprévoyant et noceur. « Ces gaillards-là, s’exclame la matrone, si on ne les mettait pas à la porte, ils passeraient leur vie ici ! »

Le marin est bon garçon, naïf, résigné, fataliste. 11 paie et se rembarque... Tout de même il y en a qui se fâchent de l’addition, et que l’homme en capacité de coups de poing n’intimide pas. Alors on va chercher la police. Bien entendu, elle donne raison au logeur de marins, avec qui elle est à tu et à toi et de qui elle reçoit de louches complaisances. Et si le volé regimbe, eh ! bien, on le fourre au bloc pour avoir contrevenu aux traditions !

Telle est l’e.xploitation que subit le marin, homme par la force musculaire et l’endurance, enfant par la raison.

A côté du marin se trouve le pêcheur qui a toute l’inexpérience de son camarade et que les fabricants de conserves et les armateurs traitent avec une dureté inouïe. Aux ouvriers de la grande pêche (ceuxderislande,de Terre-Neuve, de la mer du Nord) on a fait entendre qu’il leur serait plus avantageux d’être payés au mois qu’à la part; et, après les avoir, moyennant i5o francs par mois, décidés à se défaire de leurs bateaux, puis à remplacer leurs filets de chanvre, acquis à si grand’peine, par des filets de coton, propriété des armateurs, ou a progressivement abaissé leur salaire à 8o, à 70 et même à 5o francs. Quant à ceux qui seraient tentés de reprendre la pêche à leur compte, comment le pourraient-ils, puisque le poisson est tombé à des cours si dérisoires que, pour en tirer parti, il faut le vendre salé ou fumé et que l’outillage nécessaire à la salaison et à la fumure exige des capitaux considérables? Aussi les malheureux pêcheurs sont-ils réduits, à moins qu’ils ne préfèrent jeter à la mer le produit d’une pêche difficile et dan-

l’œuvre des bourses du travail i3<)

gereuse, à la céder pour n’importe quel prix aux propriétaires mêmes de leurs bateaux, généralement fabricants de conserves.

Quant aux pêcheurs .de sardines, les grèves qu’ils ont .soutenues dans les dernières années ont révélé leur misère, et il ne fallait rien moins que la presque impossibilité de vivre où ils sont tombés, pour les faire sortir de leur résignation, de leur passivité habituelle. C’est surtout à partir de i8g5 qu’une sérieuse etfervescence se produisit parmi les pêcheurs des côtes de l’Océan. A ce moment, un certain nombre d’entre eu.x prirent part au mouvement gréviste qu’avaient simultanément déterminé chez les ferblantiers-soudeurs la question déjà ancienne du mode d’occlusion des boîtes de conserves et l’intro Juction dans quelques usines de machines à souder. Celte participation tout exceptionnelle détermina les pêcheurs à s’agiter aussi pour leur propre compte.

Il était temps, A une misère intense aggravée chaque année par une rareté absolue ou une abondance excessive de poisson également fâcheuses, s’ajoutent les manœuvres employées par les fabricants de conserves et par les armateurs pour arrêter la décadence de l’industrie de la pêche. Parmi ces manœuvres, quelques-unes méritent d’être signalées pour confirmer l’antagonisme inéluctable qui existe entre le producteur et 1 intermédiaire .

Quelques succès remportés en i8(j5 par certains des syndicats de pêcheurs récemment constitués avaient propagé sur tout le littoral les associations corporatives et inspiré l'idée de les faire servir au rationnement des poissonneries. A cet effet, les pêcheurs avaient décidé: ceu.x-ci,de ne faire sortir chaque bateau qu’une fois par jour et de rester à terre le dimanche ; ceux-là, de ne prendre la mer qu’un jour sur deux; les derniers, enfin, de jeter à l’eau une partie des pêches surabondantes. Ces procédés divers devaient tous concourir au relèvement des prix, ùlais les fabricants de conserves cherchèrent des moyens de défense et trouvèrent l’obligation de la « signature », c’est-à-dire l’engagement

par les pécheurs et les soudeurs de ne point faire partie d’un syndicat, puis la plantation en certains endroits, notamment sur les remparts de Port-Louis, de mâts qui indiquaient à toutes les usines environnantes le prix auquel elles devaient acquérir le poisson ; enfln, l’armement de chalutiers à vapeur destines à alfranchir les usines des coalitions formées par les marins.

Les efforts faits par ces derniers pour raréfier les produits n'ont pas encore été vaincus ; depuis 1896, la lutte se poursuit avec âpreté. Mais peut-on dire qu’elle ait donné des résultats? Non, et cela en raison môme de la variabilité des captures, une série de pèches heureuses pouvant être suivie de nombreuses pêches insig-nifiantes. Il semble même que les efforts des marins doivent rester infructueux, leur coalition le cédant toujours à celle des mareyeurs. Quant aux chalutiers, leur nombre ne cesse d’augmenter et ils finiraient par ruiner la population côtière, si les pêcheurs ne cherchaient à leur tour à s’affranchir des armateurs. En effet, nombreux sont les marins qui, découragés par la misère croissante et constatant que d’année en année le pois- -son tend à s’éloigner des côtes, désirent se débarrasser de leur bateau et s’embarquer sur le navire à vapeur. Ils y sont d’ailleurs incités par la paye, relativement élevée, accordée jusqu’ici aux équipages ; le matelot reçoit environ 72 francs, 2 0/0 sur la vente du poisson et la moitié des brous, soit au total 120 francs par mois. Mais à mesure qu’augmentera le nombre des chalutiers et, par suite, les demandes d’embarquement, non seulement le salaire des matelots diminuera, mais encore les pêcheurs demeurés propriétaires de bateaux se trouveront dans l'impossibilité absolue de débattre librement le prix de leurs pêches.

Malgré cette situation, le Comité fédéral des Bourses du Travail aurait ajourné toute propagande maritime, si deux faits u’aN^aient éveillé son attention : le premier fut la création à Marseille, à Bordeaux, à Nantes et à Boulogne-sur- Mer, de « Maisons du marin », bien dotées, il est vrai, par les conseils généraux et municipaux, les chambres de coin-

l'œuvre des boursês du travail

iDcrce et les armateurs de ces diffi^mcntes villes, mais vendant leur hospitalité au cours marchand, mais fermées aux marins étrangers, mais étroites et rebutantes. Or, qu’est-ce que ces « Maisons de marin », sinon des institutions participant à la fois des Bourses du Travail et des Sociétés coopératives? Et, dès lors, comment les Bourses du Travail n’auraient-elles pas songé à utiliser leur capacité d’organisation et de propagande, et à emprunter aux sociétés coopératives leur expérience administrative pour unir aux travailleurs de l’industrie les travailleurs de la mer(i)? Les « Maisons du marin », gérées administrativement, imposent aux marins une gène pesante. Il j faut refréner des habitudes parfois grossières, subir l’inquisition de personnages qui intimident, bref se composer soudain une attitude qu’une longue éducation seule pourrait donner. Aussi les marins évitent-ils d’y fréquenter. Mais si, au contraire, des trirvailleurs comme eux leur offraient un lieu d’asile où la nourriture et le logement fussent aussi économiques que po.ssihlc, dont la sortie fût aussi libre que l’entrée, où régnât toute la franchise d’allures qui rend si agréable le commerce de l’ouvrier, n’est-il pas évident fjue les marins, se sentant dans un milieu fraternel, vivant, non avec des censeurs, mais avec des amis indulgents, fréquenteraient volontiers la maison hospitalière?

Tel est le premier fait qui parut au Comité fédéral des Bourses légitimer une propagande immédiate parmi les marins. Le second fut l’essai de constitution dans quelques centres de pèche d’une société pseudo-coopérative, épurée depuis par le Musée social, et ayant pour but de « créer dans chaque centre un magasin coopératif qui distribuerait à des prix de gros les aliments et les objets nécessaires à l’industrie des pécheurs; de vendre en commun le produit de la pêche aux consommateurs ou sur les marchés princi-

(i) Il y a it'jà ([uinze ans que, de concert avec un cliaufFenr de la (lompaçnie ijcm'rale transatlantique nommé Provost, et le commandant Servan, nous préconisâmes nous-même à Saint-Nazaire- la création en France de sai lois’ home.

paux sans intermédiaire ni criée locale; de construire des bateaux nouveaux modèles, donnant aux adhérents les moveiis de lutter avec avantage contre la production étrangère; de doter chaque centre de chalutiers à vapeur ». Or, là encore les Bourses du Travail ne devaient-elles pas intervenir et provoquer entre les pêcheurs la création de coopératives qui, mises en relations avec la Bourse (fédération) des soeiéiés ouvrières de cousornmalion de Par/s, assureraient la vente directe aux Halles centrales des produits de la pêche?

Voilà les projets qui furent sanctionnés en septembre 1897 parle V® congrès des Bourses du Travail, tenu à Toulouse.

Ils furent favorablement accueillis, dit le rapport du Comité; de Nantes, de Saint-Nazaire et du Havre les encouragements nous sont venus; néanmoins, l’effort nécessaire a paru trop grand, étant donnés les insuccès antérieurs. Des tentatives ont déjà été faites pour grouper les marins ;malheureusement cette catégorie de travailleurs est si préoccupée, dans l’intervalle des campagnes, de dépenser les réserves de forces accumulées pendant les campagnes mêmes, qu’elle est, pour ainsi dire, insaisissable et que, jusqu’icidu moins, il n’a pas été possible de la faire participer à l’action ouvrière socialiste. Les « Maisons du marin » avouent elles-mêmes, dans des rapports récents, n’avoir « pas recruté parmi les marins toute la clientèle sur laquelle elles comptaient » . D’autre part, on nous objecte que les Sociétés coopératives ont assez à lutter contre les coalitions commerciales pour ne pouvoir actuellement disperser leurs efforts.

Ainsi, le Comité fédéral des Bourses n’a pas obtenu, en ce qui concerne l’organisation des marins et des pêcheurs, les satisfactions qu’il atrouvées dans la propagandeagraire. Mais il se rassure, à la fois parce qu’il sait que le temps est un grand maître et parce que les pêcheurs, dont il n’avait pas escompté le concours, paraissent avoir déjà compris eux-mêmes les bienfaits de ces associations dont il méditait de les doter. Le Croisic, en effet, possède depuis deux ou trois ans une Société coopérative déjà florissante; d’au-

l’œlvre des bourses du travail i43

très sont en voie de formation sur le reste du littoral. La dernière g-rève maritime nantaise a favorisé le g'roupement des marins et des pêclieiirs des villag'es situés entre Nantes et Saint-Nazaire. Bordeaux compte trois syndicats de marins. La tâche assumée par les Bourses se trouve donc simplifiée, et nul doute que, la contagion de l’exemple aidant, le groupement corporatif, qui englobe tant d'ouvriers industriels, qui compte déjà de nombreuxpaysans, n’attire bientôt leurs compagnons de travail et de lutte : les marins, et qu’ainsi ne se complète l’organisation générale du prolétariat.

4” L'action coopérative. — La propagande maritime, avons-nous dit, nécessite la collaboration des Bourses du Travail et des Sociétés coopératives. Si, enefl'et,les premières doivent apporter dans la formation et le fonctionnement des sailors' home et des associations de pêcheurs, des moyens de propagande, d’organisation, d’éducation et de placement exceptionnels, les secondes, seules, peuvent y apporter le sens commercial et administratif indispensable. Or, si l’on se rappelle avec quel mépris les syndicats ouvriers traitèrent longtemps les coopérateurs, on se demandera commentées mêmes syndicats consentent aujourd’hui à agir de concert avec leurs ennemis de l’avant-veille.

C’est que, en même temps que les Sociétés coopératives, subissant l’évolution générale des associations ouvrières, rompaient plus ou moins avec les pratiques mesquines qui les avaient fait condamner naguère et par les socialistes et par les positivistes, les syndicats percevaient la nécessité de compléter leur œuvre de lutte par une œuvre d’économie, de ne pas travailler seulement à la protection du salaire, mais aussi à l’élimination des causes d’affaiblissemcntde la puissance d’achat. Celteévolutionsimultanéedes coopératives et des syndicats les menait donc nécessairement à un accord.

Ce qui en a bâté la conclusion, c’est assurément la fondation de la Verrerie ouvrière, où coopérateurs et .syndiqués se rencontrèient, à l'extrême surprise de M. .laurès, pour manifester à l’égard du mouvement socialiste parle-

mentaire de graves défiances . De ce jour, les sociétés coopératives ne cessèrent de témoigner leur sympathie aux syndicats et, de leur côté, les syndicats se consacrèrent au développement des sociétés coopératives, tant dans le domaine de la production que dans celui de la consommation.

Veut-on des exemples de la transformation morale subie par les Sociétés coopératives ouvrières, c’est-à-dire administrées exclusivement par des ouvriers? En voici quelquesuns, que nous empruntons à l’enquête sur les Sociétés coopératives de production publiée en 1897 par le Ministère du Commerce. Comparant d’abord la force numérique des associations en i885 et en 1895, l’ouvrage s’exprime ainsi (P- 8):

« L’année i885 marquait le point culminant de l’ancien coopératisme; l’année i8g5est, au contraire, en pleine poussée du nouveau coopératisme, et, tout en se gardant de prédire l'avenir, on peut rappeler qu’une impression meilleure se dégage de la comparaison des chiffres sommaires de 1897 et de 1881.'»

Les associations ne se limitent plus seulement aux ouvriers proprement dits chargés de concourir à l’entreprise, elles s’étendent également aux employés de tout ordre nécessités par l’entreprise et qui cessent ainsi d’être des salariés. Elles comprennent, par exemple, des comptables, « des associés techniques, adaptés par leurs études aux diverses fonctions industrielles et commerciales ». C’est là le sens des mots nouveaux : Association intégrale...

Dans le domaine des conditions du travail, beaucoup d'associations appliquent et même dépassent les décisions votées par les congrès corporatifs.

L’association corporative des tapissiers de Paris applique la journée de huit heures et paye 9 fr. ; elle n’a point de gouvernement; elle s’interdit le travail aux pièces, sauf dans le cas où un ouvrier ne fournirait pas à la journée une production normale.

La Société coopérative des tailleurs de glaces (de Paris)

l’œuvre des bourses du travail

achète et distribue sans frais dans l'enceinte de ses ateliers tous les produits necessaires à l’alimentation du personnel; elle applique le travail à la journée, comme les tapissiers.

La Chandire consultative des sociétés de production n’a point de bureau ; elle-même déclare (|u’ a elle s’administre anarchiquement ».

La Mine aux mineurs de Montbieux fait travailler huit heures et a supprimé le travail à la tâche.

En matière de salaires, l’enquête fait une constatation précieuse. Le salaire moyen des associés, dit-elle, s’élève pour l’ensendjle des coopéiatives à i4io fr. par tête; celui des auxiliaires, a 1160 francs; la différence est donc moins forte déjà qu’on ne le croit habituellement ; mais, en outre, cette différence de traitement ne résulte que de l’entrée en compte d’un petit nombre de grandes sociétés; « le plus grand nombre des associations, dit l’enquête, payent salaire égal à travail égal ».

Les coopératives ne répartissent plus, en fin d’exercice, qu’une part relativement faible des bénéfices ; le reste est laissé en compte le plus souvent pour caisses de secours ou de retraite.

Dans 21 0/0 des associations, les membres font obligatoirement partie du syndicat de la profession 3G o,''o se sont fondées dans le but de payer les jirix déterminés par des (( séries » de villes ou des tarifs syndicaux.

Sur 2i5 sociétés, 1 10 ont supprimé le travail à la lâche ; 10 répartissent les bénéfices (aux sociétaires et aux auxiliaires indistinctement) au prorata, non pas du travail, mais des heures ou des journées faites. Inutile d’ajouter que ces 10 font toutes travailler à la journée.

Notons, enfin, que les Sociétés coopératives de consommation ilu département de la Seine, inntant, mais tians un esprit beaucoup plus largo, l’exemple que leur avaient donné les sociétés de production, ont constitué une union, dite Bourse des sociétés ouvrières de consommation, dont les procédés et les tendances sont semblables à ceux de la Fédération des Bourses du Travail.

Intermédiaire constant entre les syndicats affiliés aux Bourses, appelé, par suite, à lesg-uider dans la constitution de sociétés coopératives et ne possédant que des statuts vieillis, dangereux pour les néophytes de la coopération, le Comité fédéral devait tôt ou tard être amené à proposer aux Bourses l’étude des réformes à introduire dans les statuts qui lui seraient demandés.

En 1898, en effet, le congrès de Rennes examina et accepta les modifications suivantes : suppression de tout

travail aux pièces ; 2“ substitution au salaire proportionnel de la répartition égalitaire usitée dans la plupart des commandites typographiques ; 3“ suppression de toute différence de traitement entre les sociétaires et les auxiliaii'es ; 4° recherche par les coopératives de production de la clientèle des sociétés de consommation.

Ces réformes ont-elles besoin de commentaires ? Il est évident, en ce qui concerne la pratique du travail au.x pièces, que, condamnée par tous les congrès ouvriers, les Bourses du Travail doivent commencer par la proscrire des sociétés coopératives fondées par elles ou sous leurs auspices. Quant à l’organisation de ce que les typog’raphes appellent la commandite égalitaire, elle consiste à diviser le prix de chaque travail par le nombre des commanditaires qui y ont collaboré, de telle sorte que tous reçoivent rétribution égale par heure de travail. Le groupe commanditaire, qui peut comprendre tous les ouvriers d’un atelier pour assurer la répartition équitable des bons comme des mauvais travaux, se forme et s’administre librement ; il choisit lui-même le répartiteur des travaux, qui le plus souvent ne reçoit aucune rétribution supplémentaire, il fixe enfin le minimum de production (calculé toujours sur la capacité d’un ouvrier médiocre) que doit fournir en un temps donné chaque membre de la commandite. Ce mode de travail, on le voit, est essentiellement communiste et fut imaginé, croyons-nous, par deux disciples de Proudhon ; l’ouvrier habile qui, pendant la journée de dix heures, a produit le travail de onze ou douze heures, ne touche pas

K l’œuvre des bourses du travail 1^7

f' plus que ceux qui ont effectué une production moindre ; et, l' bien qu’il semble ainsi avoir intérêt à ne point surproduire, P en réalité sa production lui sera profitable, puisque, dimi- * nuant le temps [irévu pour la confection du travail, elle f' élèvera le taux du salaire par heure. Ainsi les commandif taires faibles ou àg-és profitent de l’eff'ort général sans que 1 leurs compagnons plus vigoureux ou plus habiles en puisr sent tirer argument pour ralentir le leur, l*. La suppression de toute différence de traitement entre » les non-associés et les associés (auxiliaires et sociétaires) ^ aurait pour effet d’égaliser le gain perçu sur un même

(travail par les membres de la société et par les ouvriers employés accidentellement. Cette égalité, du reste, existe dans le plus grand nombre des sociétés coopératives de production actuelles. La quatrième réforme enfin a pour objectif d’exempter les coopératives de production de Pavilissement des prix de vente (source de dépréciation des salaires) à quoi les réduit, surtout au début de leur existence, la recherche de la clientèle flottante. Cette réforme a été ( inspirée par l’exemple de la société des sabotiers, la Conciliation, deLimoges, qui ne se fonda qu’après avoirconclu avec la société de consommation l'Union (700 n;\gyj^yÿsj un ' accord aux termes duquel celle-ci « acceptait toute la fa- \ brication, que l'on pourrait poursuivre hardiment et d'a-

: vance, au prix du commerce de détail, diminué de i i p.

I Ajoutons, enfin, pour mémoire, que les Bourses du Tra- , vail, voulant que les instruments de production soient pro- '• priété sociale (indivise et inaliénable) et non propriété des groupes de travailleurs (ces groupes comprissent-ils la tolab lité des ouvriers delà profession), ellesentendent, en matière de production coopérative, créer, non pas un capital aliéna- ^ ble.que quelques ouvriers pourraient se partager tôt ou tard, ^ mais créer un capital de main-morte laïque, qui rende' peu

i (i) Les Associations ouvrières de production, i vol. in-8 publié par rûlTiee du travail, i8<j8.

à peu au Travail, considéré comme personne morale, la totalité de la richesse publique (i).

Telles sont les bases sur lesquelles les Bourses du travail constitueront désormais des sociétés coopératives. Si l’on tient compte du nombre considérable des ouvriers qu’elles fédèrent, du nombre important de syndicats isolés qui prennent conseil de la Fédération, et si l’on songe que tous ces hommes seront tôt ou tard des coopérateurs, on peut conclure qu’avant di.v ans la coopération française sera totalement transformée.

(i) Exemple : la Verrerie ouvrière. Mais le système de la Verrerie ouvrière laisse subsister plusieurs inconvénients : il maintient d’abord les coopératives de production autonomes, et c’est fâcheux, car, quoi qu’on fasse’, les sociétés de production, devant toujours rester en état d’infériorité à l’égard des exploitations purement capitalistes, ne pourront jamais réaliser le concept coopératif socialiste; puis, ce système rend pratiquement difficile la détermination de l’usage auquel seront affectés les bénéfices éventuels de l’entreprise. Comment donc, et à la fois, supprimer les coopératives de production tout en conservant la production coopérative, et rendre facile et rapide l’affectation que recevront les bénéfices du travail coopératif? Un jeune écrivain de grand talent, M. A. -D. Bancel, paraît avoir trouvé la solution du problème, en proposant que fout l’effort socialiste porte désormais sur le développement des Sociétés coopératives de consommation, de telle sorte que celles-ci soient bientôt amenées à produire elles-mêmes, dans des ateliers coopératifs à elles, le plus grand nombre possible, voire la totalité, des produits dont elles ont besoin. Ainsi disparaîtrait l’anlagonisme économique, fruit de la concurrence, qui existe aussi bien entre associations coopératives qu’entre particuliers, et se trouverait établi entre la production et la consommation le circulus normal.

Donc, remplacement progressif des Sociétés coop'ratives de production créées sans choix, sans mesure et sans guide, d’existence précaire et d’accès difficile, par des ateliers coopératifs qui soient en même temps la propriété et V œuvre des collectivités toujours ouvertes de consommateurs.

Cette théorie, illustrée dans une proportion relative par la coopération anglaise, mérite une étude sérieuse que facilitera le prochain ouvrage de M. Bancel.

Le Comité fédéral des Bourses du Travail

La Fédération des Bourses du Travail de France est représentée par un Comité qui siég'e à Paris et qui se compose d’un délég'ué par Bourse du Travail adhérente.

Pour être délégué d’une Bourse, il suffit d’être syndiqué, de réunir les conditions de domicile et de loisir nécessaires pour remplir son mandatavec exactitude,etd’avoir donné des preuves d’intérêt au développement des Bourses du Travail.

Ce qui paraît étonnant, dès l’abord, c’est qu’on puisse faire partie du Comité, c’est-à-dire être appelé à gérer les intérêts généraux des Bourses du Travail, sans être adhérent soi-même à une Bourse. Mais cette anomalie s’explique si l’on considère que le Comité siège à Paris et que l’organisation corporative parisienne a un fonctionnement exceptionnel.

La Fédération déclare qn’il n’existe pas à Paris de Bourse du Travail. Pour elle, en effet, une Bourse du Travail ne peut être que l’union générale des syndicats d’une ville, administrant librement les fonds et les locaux mis à sa disposition par la municipalité. Or, il n’y a et il ne peut légalement g avoir, dans les immeubles de la rue du Chàteau-d’Eau et de la rue Jean-Jacques-Rousseau, aucune union de .syndicats jouissant de pareilles prérogatives. Les immeubles sont gérés et la subvention municipale (i) ré-

(i) Quand clic existait, ce (jiii ii’cst plus le cas au moment où s’achève ce livre, le crédit de iio.ooo l'rancs accordé à la Bourse du Travail ayant été sup])rimé [)ar la nouvelle majorité du Comseil municipal

l5o HISTOIRE DES BOURSES DU TRAVAIL

partie par délégation du préfet de la Seine, et une union particulière de syndicats constituée dès la réouverture des deux immeubles ( 1896) s’est vu retirer le droit de prendre le titre de Bourse du Travail de Paris.

Cette union, connue sous le nom d’Union des syndicats du département de la Seine, a été admise, il est vrai, dans la Fédération comme Bourse du Travail de Paris ; mais deux raisons s’opposaient à ce que les candidats délég-ués au Comité fussent obligatoirement membres de l'Union de la Seine. La première (qui n’existe plus aujourd’hui), c’est que l’Union sièg'e rue du Château-d’Eau et que nombre de syndicats parisiens, non contents de refuser l’hospitalité préfectorale, ne veulent pas davantag'e faire partie d’un groupement qui l’a acceptée ; la seconde raison est que l’Union repousse tout syndicat constitué illégalement et que la Fédération ne pouvait empêcher de participer à son œuvre d’excellents syndiqués uniquement coupables d’avoir des vues particulières sur la loi du 21 mars j884-

Voilà pourquoi, le Comité siégeant à Paris, il suffit, pour en faire partie, de s’être manifestement intéressé au développement et à l’action des Bour.ses du Travail.

En apparence, aucune règle ne préside au recrutement des membres du Comité. Chaque délégué désigne au secrétaire les militants syndiqués de sa connaissance disposés à repré-senter une Bourse, et le secrétaire dresse, des noms qui lui sont communiqués, une liste qui est envoyée à chaque Bourse privée de représentant ou nouvellement adhérente. Mais, à la suite de récriminations, il fut convenu en congrès que désormais le secrétaire compléterait, autant que possible, les listes de candidats délégués par des indications sur leurs attaches politiques, en sorte que les Bourses, si elles le jugeaient convenable, pussent se choisir des représentants professant exactement leurs propres opinions .

(séance du 29 décembre 1900) ou, ce qui est plus exact et ce qui revient au même, la répartition en ayant été retirée à la Commission administrative de la Bourse. (note de Maurice Pelloutier).

lOI

LE COMITÉ FÉDÉRAL DES BOURSES DU TRAVAIL

Ce n’était d’ailleurs que la consécration d’un fait existant depuis longtemps. Certains membres du conseil local parisien de la Fédération des syndicats et groupes corporatifs ayant tenté, en 1898, par des manœuvres plus ou moins loyales, de conquérir un Comité qui s’annonçait puissant, le secrétaire, nommé, en 1894, s’efforça toujours de maintenir l’égalité proportionnelle entre les diverses opinions socialistes professées dans le Comité, et même de procurer à chaque Bourse un représentant de son opinion, de façon que le Comité fût le plus exactement possible l’image des Bourses fédérées.

Ouarante-huit (i ) Bourses <lu travail sont adhérentes à la Fédération. La plupart d’entre elles répudient toute liaison politique, et c’est surtout dans le groupe de leurs représentants qu’il faut chercher ces libertaires avérés, que les Bourses ont maintenus malgré les reproches de certaines écoles socialistes, et qui, sans fracas, ont tant fait depuis plusieurs années pour le relèvement de l’énergie individuelle et le développement des syndicats.

Trois Bourses, dont les adhérents sont, en proportions diverses, afKliés au Parti socialiste révolutionnaire (blanquiste), sont représentées par des membres du Comité socialiste révolutionnaire central.

Une dizaine de Bourses, enfin, à temlances allemanistes, ont pour délégués des membres du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire.

Il n’y a point de Bourse professant la théorie de la Fédération des travailleurs socialistes (broussistes) ; et quant aux cinq Bourses plus ou moins inféodées à la politique du Parti ouvrier français, du jour où elles constatèrent que jamais le siège du Comité ne serait transféré en province, exposé par conséquent à leurs entreprises, elles quittèrent la Fédération.

Le Comité n’a pas de bureau ni même de président de

(i) SoIx.-iiitc-ciiKi à l'heure acluelle. - V. aux Documenls complémentaires (noie (le Maurice Pelloulieq.

séance. Les affaires sont e.vpédlées par un secrétaire (rétribué à raison de 1200 fi’ancs par an) (i), un secrétaire-adjoint et un trésorier responsables. Chaque séance débute par la lecture du procès-verbal précédent et de la correspondance, puis se continue par la discussion des questions soulevées par la correspondance, inscrites à l’ordre du jour ou posées par les délég-ués. Il n’j a vote que dans le cas, e.vtrêmement rare, d'une diverg-ence de vues irréductible. Les réunions ont lieu deux fois par mois et durent de neuf heures du soir à minuit (2) .

La suppression du président de séance et des votes inutiles ne date que de l’entrée dans le Comité de délég-ués libertaires; mais l’e.xpérience eut bientôt convaincu tous les membres qu’entie hommes sérieux et désintéressés il n’est point besoin de pion, chacun se faisant honneur de respecter la liberté de discussion et même (sans faire fléchir ses principes) de maintenir les débats sur le ton de la causerie.

De i8g4à 1896, tous les efforts des Bourses du Travail de Lyon, de Grenoble et de Toulon, tendirent a dénoncer cette « anarchisation » et à obtenir de chaque Congrès fédéral le transfert du Comité soit dans une ville de province une fois désignée, soit au siège de chaque congrès.

Ah! les homériques disputes qu’il fallut engager aux Congrès de Nîmes et de Tours (1896) pour déjouer

les projets de nos adversaires! Quelle tactique il fallut déployer pour sauver une association déjà menacée, sans altérer une diplomatique concorde!

« Vous ne pouvez pas, disions-nous, songer à placer le Comité fédéral dans les départements parce qu’il vous sera impossible, en n’importe quelle ville de province, de recruter

(1) Depuis le 22 mars 1901, date à laquelle il fut pourvu au remplacement de Fernand Pelloutier — une permanence de la Fédération fonctionne à la Bourse centrale du Travail, dont le titulaire, le camarade Georges Yvetot, reçoit une indemnité journalière de huit francs, (note de Maurice Pelloutier.)

(2) Depuis le Congrès de Nice (17-21 septembre 1901), les réunionsn’ont plus lieu qu’une fois par mois, le deuxième vendredi du mois [Ibid.).

LE COMITÉ FÉDÉRAL DES BOURSES DU TRAVAIL

les délégués nécessaires pour le constituer, parce que vous n’avez pas le droit, tandis que l’Etat concentre ses moyens de défense, d’éparpiller les vôtres, parce que ce sera toujours à l’heure où une pratique, dil fîcile à acquérir, aura rendu les membres sortants de votre Comité aptes à remplir leur tâche, qu’il faudra leur donner des successeurs et recommencer l’apprentissage administratif.

« Sans doute, concluions-nous, nous sommes fédéralistes; sans doute, nous ne devons cesser de revendique! l’autonomie communale, ladivision des pouvoirs, la diminution del’autorlté centrale; mais ces revendications devons-nous nous les appliquera nous-mêmes? Evidemment non, sous peine d’être nos propres dupes. Combiner nos efforts pour affaiblir la classe exploitrice, disputer au Pouvoir central aujourd’hui cette attribution, demain cettejuridiction, unautre jour cette prérogative; c’est là, en effet, la tâche qui nous incombe; mais, en même temps qu’il travaille à l'affaiblissement de ses ennemis, à la désagrégation de la centralisation gouvernementale, le prolétariat doit accomplir la concentration de ses propres forces pour augmenter de plus en plus ses chances de victoire et hâter 1 heure de la transformation sociale. La Révolution faite, il n’y aura plus d'Etat, par conséquent plus de centralisation. »

A quoi les partisans du transfert répondaient qu’en administrant les affaires fédérales les petites villes acquerraient des qualitésadministratives dont l’absence est souvent regrettable, que le transfert débarrasserait Paris des griefs d’accaparement sous lesquels on l'accable, que d’ailleurs la province possédait un certain nombre de Comités de fédérations professionnelles très florissants, qu’enfin, des décentralisateurs se devaient d’expérimenter au moins pendant un an les facultés organisatrices de la province.

Les Bourses du Travail ne se rendirent jamais à ces raisons, d’abord parce qu’elles les sentaient peu sincères, plutôt inspirées par la passion politique, et qu’ensuite elles ontsur la centralisation et le fédéralisme desidées plus pratiques que sentimentales.

Fédéralistes, elles le sont, en efl'et, foncièrement, et dès l’orig’ine, sans doute, elles eussent dénoncé le pacte fédéral si le Comité avait prétendu leur dicter les questions à résoudre, y apporter des solutions toutes faites en leur attribuant force légale, se transformer, en un mot, de bureau de correspondance et d’informations en Comité directeur. Non seulement les Bourses n'ont jamais attendu du Comité autre chose que l’étude préliminaire de sujets d’intérét commun (sujets et étude dont elles se réservaient l’acceptation ouïe rejet final), mais elles ne considèrent également leurs congrès que comme des foyers où seforgentles instruments de discussion et de travail. Nous pourrions même cilcr des cas où des Bourses ont formellement désavoué certaines délibérations.

Néanmoins elles comprenaient que, pour rendre des services, leur Comité devait être placé à Paris, et que l’y maintenir, ce n’était nullement faire adhésion à la politique centrali.satrice, mais, d’une paît, éviter que le Comité ne tombât chaque année entre les mains d’une école politique nouvelle (ce qui eût été fatal, le Comité étant en province), et, d’autre part, le mettre en contact avec la vie sociale, lui ouvrir la source des expériences économiques, le fortifier de toute la force des autres groupements corporatifs parisiens, bref, faire qu’il pût renseigner fidèlement, sûrement et rapidement ses commettants sur les moindres faits publics.

C’est pourquoi les Bourses du Travail, consultées directement sur la question, donnèrent, en 1 897, à la décision prise antérieurement par les Congrès de Nîmes et de Tours, la confirmation la plus éclatante. Depuis lors, le débat annuel sur le déplacement ouïe maintien du Comité n’a plus figuré à l’ordre du jour des Congrès de la Fédération.

Le Comité a-t-il abusé de sa victoire? C’esteeque vanous faire connaître son mode de travail.

Chaque réunion fédérale, avons-nous dit, est consacrée : 1° aux questions soulevées par la correspondance; 2° aux projets émanant de l’initiative du Comité; 3'’ aux projets émanant des Bourses du Travail.

LE COMITÉ FÉDÉRAL DES BOURSES DU TRAVAIL 1 55

Les questions soulevées par la correspondance sont généralement d’ordre administratif et d’importance médiocre, et il est rare que le Comité n’ait pas à approuver purement et simplement la suite qui leur aété donnée par le secrétaire.

Mais par fois elles touchent à des points épineux de doctrine syndicale ou même aux principes socialistes. Par exemples, peut-on admettre dans une Bourse du Travail dos marchands forains, gens susceptibles d’occuper accidentellement des employés salariés? Un syndiqué qui, pour des raisons quelconques, a quitté le syndicat de sa profession, peut-il être admis dans un autre sous prétexte qu'il y a des ouvriers des deux métiers dans le même atelier ou, en d’autres termes, que les deux métiers concourent à la confection du même jiroduit? Un militant dont la profession ne compte pas assez de membres pcmr qu’il soit possible de constituer un syndicat, peut-il néanmoins être secrétaire d’une Bourse du Travail? Un syndicat peut-il affecter une partie de ses fonds à la création d’un service de secours mutuels, malgré la protestation d’un certain nombre de ses membres? Décès questions, on le voit, les unes intéressent le principe de la lutte de classes, considérée non comme un dogme (les organisations corporatives se moquent de la théorie, et leur empirisme, pour le dire en passant, vaut au moins tous les systèmes du monde, qui ont juste la durée et l’exactitude des prédictions d’almanach), mais comme un moyen de préservation contre l’envahissement des pelits-hourgeois socialistes; les autres intéressent le mode de constitution de l’armée syndicale.

Or, elles sont toutes et toujours résolues dans le sens le plus libertaire ; et la solution môme n’en est donnée aux Bourses du Travail qu’à titre documentaire, celles-ci restant juges de savoir si elles l’appliqueront ou non, suivant que les arguments qui l’étayent leur auront paru plus ou moins solides.

Les projets des deux autres catégories sont plus importants et nécessitent, non seulement de difficiles études, mais parfois aussi de longues enquêtes. Voyons, par exemple.

comment procède le Comité pour l’établissement d’un projet tel que le secours de route.

Au Congrès de Toulouse (1897), une Bourse du Travail proposa que le Comité fédéral lût chargé d’établir un projet de secours déroute commun à toutes les Bourses du Travail fédéi'ées, de telle sorte qu’un ouvrier en chômage exerçant n’impoiie quelle profession pût trouver dans chaque Bourse (même privée du syndicat de sa profession) le réconfort matériel et moral qui garde le travailleur contre les suggestions intéressées du capitaliste.

Pour mener à bien sa tâche, le Comité commença par rechercher sur quelles bases a été établi et comment fonctionne ce service du secours de route dans l’Union compagnonnique du Tour-de-France, dans la Fédération française des travailleurs du Livre et dans la Société générale des chapeliers ;puis il dressa un premier projet qui fat soumisen 1898 au congrès de Rennes. Malgré une discussion approfondie, le congrès, craignant les conséquences d’une décision hâtive, renvoya le projet au Comité avec mission de l’amender, puis de le transmettre aux Bourses du Travail. Aujourd’hui les Bourses ont fait connaître leur avis : la presque totalité accepte le projet; certaines le modifieront; quelques-unes seulement déclarent que décidément elles ne pourraient, faute de ressources, accepter la charge du secours de route. Il n’importe. Contrairement à ce qui se passe ailleurs, chacune des Bourses qui acceptent le projet restera juge des moyens de l’appliquer; et quant à celles qui ne peuvent ou ne veulent en faire l’essai immédiat, aucune majorité ne violera leur autonomie; l’exemple seul peut, d'après h>s traditions de la Fédération des Bourses, les amenersoit à se développer pour rejoindre leurs devancières sur la route de la solidarité, soit à comprendre l’utilité du viaticum .

L’absence de despotisme collectif qui caractérise la P^édération se manifeste encore plus vivement dans les projets émanant de l’initiative du Comité fédéral.

Lorsque celui-ci crut le moment favorable pour l’ouver-

LE COMITÉ FÉDÉRAL DES BOURSES DU TRAVAIL IO7

ture d’une propag-aiide spéciale dans lus campagnes, il songea à fournir aux Bourses une sorte île guide pour la constitution de syndicats agricoles, susceptible d’adaptation à toutes les localités. Il consulta donc des propagandistes initiés à la vie et aux mœurs du paysan, obtint d’eux les indications précises que nous avons rapportées et dressa les statuts-type que nous donnons plus loin.

Or, qu’est-ce que ces statuts? Un code de propagande rurale? pas le moins du inonde. Ce ne sont, même en l’état d’acliéveinent où ils sont portés, que des indications, ijue les Bourses du Travail restent maîtresses d’utiliser dans la mesure où le leur permettront les circonstances de temps et de lieu.

Ainsi, les Bourses entre elles et le Comité à l’égard des Bourses ne sont que des intermédiaires, se fournissant mutuellement les'moyens théoriques et pratiques de se développer. La Bourse chancelante ou brusquement privée de subvention est certainede recevoir des autres lessubsides nécessaires pour pouvoir se constituer tout à loisir une existence indépendante; la Bourse, qui a besoin de connaître les procédés employés et les résultats obtenus dans un domaine quelconque de la propagande et sur un point quelcon([ue du territoire, trouve auprès des autres Bourses ou du Comité fédéral la satisfaction la plus complète.

Mais, il convient de le répéter, jamais renseignement ou indication fournis par le Comité ou par le congrès annuel n’ont été considérés comme obligatoires ; et c’est incontestablement à cette liberté d’examen et de choix, à cette variété de méthodes, à cette faculté qu’a chaque Bourse de s’adapter à son milieu, qu’est dû le développement extraordinairement rapide de ces institutions.

Pourtant, et malgré ses efforts poiiraiderù l’extension des Bourses du Travail, le Comité n’est pasen état de rendre tous les services dont il paraît capable. Il lui manque les ressources nécessaires à la fois pour avoir un organe, doté du corps de correspondants auquel la Fédération peut prétendre, créer un Musée d’économie sociale dont chaque Bourse

puisse s’inspirer pour en constituer une section et illustrer son enseignement professionnel, organiser en K n une bibliothèque roulante de renseignements sur la législation, l’enseignement, les méthodes de propagande.

Faute de posséder ces divers services, le Comité fédéral n’est actuellement qu’un bureau de cori'espondance lent et imparfait, dont l’utiliLé ne justifie peut-être pas les dépenses. Mais l’avenir est à lui et les travaux qu’il a accomplis dans le passé présagent ceux qu’il s’efforcera d’accomplir demain.

Conjectures sur l'avenir des Bourses du Travail et conclusion.

Depuis 1894, la Fédération des Bourses du Travail est restée la seule organisation française vivante. Si, antérieurement, c’est-à-dire dans la période comprise entre 1887 et 1894, les Bourses du Travail, reflétant 1’ « état d’âme » des groupements ouvriers sur lesquels elles réag'issaient à leur tour, avalent, par une série brillante d’institutions, donné corps au secret désir des ouvriers de secouer toute tutelle et de puiser désormais en eux-mêmes les éléments de leur émancipation, elles n’avaient pas pu, du moins, faute de se connaître suffisamment les unes les autres, percevoir encore toute l’importance de leur mission, toute la portée de leurs entreprises, et mesurer d’un coup d’œil la carrière ouverte à leur activité. Cette conscience, la fédération seule pouvait la leur donner.

On leur avait d’ailleurs si souventaffirmé ; les docteurs par lementaires, que toute transformation sociale est subordonnée à la conquête du pouvoir politique ; les docteurs révolutionnaires, qu’aucune entreprise socialiste ne sera possible avant le cataclysme rédempteur, qu’elles s’étaient toujours laissé inspirer et g’uider par les nécessités de l’heure présente : de là l’incohérence de leurs institutions.

Mais quand, dans la période comprise entre 1894 et 1896, les Bourses du Travail eurent considérablement aug-menté leurs services; que chacune d’elles eut solidement org-anisé Son bureau de placement, ses secours aux ouvriers de pas-

iGo HISTOIRE DES BOURSES DU TRAVAIL

sag'c, ses secours contre le chômage, la maladie et les accidents, sa caisse de grève; qu’elle posséda un enseignement technique complet et une bibliothèque scientifique bien pourvue ; que ses commissions d’étude eurent ouvert aux yeux des syndicats des horizons jusqu’alors insoupçonnés, les Bourses du Travail, au lieu de continuer à opérer au liasard et de ne devoir qu’aux circonstances telle ou telle innovation, songèrent à raisonner, à systématiser leur propagande. Elles apercevaient maintenant entre toutes leurs entreprises un lien mystérieux ; elles constataient que leur initiative s’était, à leur insu même, étendue à la plus grande partie des manifestations de la vie sociale, et que partout, à des degrés divers, cette initiative avait exercé, non seulement une influence morale sur la direction du mouvement socialiste, et plus généralement sur l’ensemble des classes sociales, mais encore une influence matérielle sur les conditions du travail ; elle se sentirent donc de remarquables (I facultés d’adaptation à un ordre social supérieur (i) » ; elles comprirent qu’elles pouvaient élaboreijdès à présent les éléments d’une société nouvelle, et à l’idée, déjà ancienne en leur esprit, que la transformation économique doit être l’œuvre des exploités ; eux-mêmes, s’ajouta l’andiition de constituer dans l’Etat bourgeois un véritable Etat socialiste (économique et anarchique), d’éliminer progressivement les formes d’association, de production et deconsommation capitalistes par des formes correspondantes communistes.

A l’ordre du jour du V® congrès des Bourses du Travail, tenu à Tours en 189G, figurait cette question : Du rôle des Bourses du Travail dans la société future. (.( Va-t-on, demanda à ce propos la Bourse du Travail de Nîmes, sur la question de la production, de l’échange et de la consommation dans la société future, échafauder un nouveau plan, créer unenouvelle doctrine ? Ou bien, tenant compte du rôle important qu’auraient à jouer les Bourses du Travail actuel-

(i) Claude Gignoux et Victorien jBrugnier, Du rôle des Bourses du travail dans la Société future.

CONJECTURES SUR l’aVENIR DES BOURSES DU TRAVAIL l6l

lement, si leurs ressources leur permettaient partout leur complet développement, va-t-on transporter ces organisations, perfectionnées au dernier degré, au lendemain d’une transformation sociale? Il nous semble, à nous, qu’il est préférable, pour l’instant, d’envisager la question sous cet aspect... On conviendra qu’il était temps de définir, avec autant de précision que possible, le rôle présent et futur assigné au.v Bourses du Travail, que les uns considèrent comme bonnes tout au plus à servir d’intermédiaires entre l’offre et la demande de travail, tandis que, pour d’autres, elles ne sont qu’un foyer révolutionnaire en ébullition.

Et voici comment le rapport établi au nom de la Bourse du travail de Nîmes, par les camarades Claude Gignoii.x; et Victorien Brugnier, résolvait la question posée. Quelles sont les attributions des Bourses du travail ? se demandait le rapport. C’est d’abord de connaître à tout instant, avec e.xactitude, et pour chaque profession, le nombre des ouvriers inoccupés, ainsique les causes multiples des perturbations introduites chaque jour dans les conditions du travail et de la vie ouvrière ; c’est ensuite d’emprunter à la statistique, « cette science nouvelle appelée à prendre une place de plus en plus prépondérante dans la vie des sociétés », « le coût de l’entretien de chaque individu, comparativement au.v salaires accordés; le nombre de prolessions^ de travailleurs compris dans chacune d’elles, de produits fabriqués, extraits ou récoltés, et, par réciproque, la totalité des produits nécessaires a Talimcntation et à l’entretien de la population dans toute la région sur laquelle elle (la Bourse du travail) rayonne ».

Supposons maintenant, continuait le rapport, que, les Bourses remplissant convenablement ce rôle, l’action socia liste et corporative ait amené une transformation sociale, que feront les Bourses? Et le rapport répondait : a Chaque métier est organisé en syndicat ; chaque syndicat nomme un conseil, que nous pourrions appeler conseil professionnel du Travail; ces syndicats sont à leur tour fédérés par métier, nationalement et internationalement.

« La propriété n’est plus individuelle : la terre, les mines les usines, les ateliers, les moyens de transport, les maisons, etc., sont devenus propriétés sociales. Propriétés sociales ! entendons-nous bien, et non propriété exclusive et inaliénable (i) des travailleurs qui les mettent en valeur, si l’on ne voulait voir s’élever entre les corporations les conflits qui s’élevaient entre les capitalistes, et la société être de nouveau victime de la concurrence — concurrence des collectivités corporatives au lieu des individualités capitalistes !.. .

« 11 faut à la société tant de blé, tant de vêtements; les ag’i’iculteurs et les tailleurs d’habits reçoivent de la société, soit en argent, taut que cedui-ci subsistera, soit en valeur d’échange, les moyens de consommer ou d’user des produits fabriqués par les autres travailleurs. Voilà sur quelles bases devra être organisé le travail pour que la société soit vraiment égalitaire...

(( Les Bourses, connaissant la quantité de produits qui doivent être fabriqués, en avisent les conseils professionnels du Travail de chaque corporation, qui emploient à la fabrication des produits nécessaires, tous les membres de la profession... Parleurs statistiques, les Bourses connaissent la production excédante ou manquante de leurs milieux ; elles détermineront donc l’échange des produits entre les territoires doués par la nature pour une production spéciale. Ainsi, le Creuzot, par exemple, pour la métallurgie, Limoges pour les porcelaines, Elbeuf pour les draps nos pays pour les vin.s, produisent des objets moyennant

(i) Le mot : inalitnaWe est évidemment là par mégarde, car il va de soi qu’une propriété dont on ne peut trafiquer cesse d’être une propriété, c’est-à-dire un droit inique,^ pour devenir une simple possession usufruitière.

Nous préférerions même la « propriété inaliénable » à la « propriété sociale » parce que celle-ci implique l’existence d’un pouvoir chargé de maintenir à la propriété son caractère social, tandis que celle-là peut s’établir et le respect en être garanti par des conventions entre les groupes de pi'oducteurs, et notamment par la substitution à l’échange onéreux des produits de leur échange gratuit.

CONJECTURES SUR l’aYENIR DES BOURSES DU TRAVAIL lG3

lesquels leurs populations pourront s'approvisionner de tout ce qui sera nécessaire à leur entretien et à leur développement intellectuel...

« L’outillafj^e se perfectionnant de plus en plus, la science faisant chaque jour de nouvelles conquêtes, les ouvriers ayant alors un g-rand intérêt immédiat à seconder et à intensifier la marche du progrès, la société pouvant mettre en valeur les richesses et les forces naturelles qu’est obligée d’abandonner notre société capitaliste, la richesse sociale s’accroîtra dans des proportions considérables ; de même la consommation, car nul ne sera plus obligé de se priver d’aliments, de vêtements, de meubles, de lu.xeet d’art, ces deux facteurs essentiels du goût et de l'intelligence!... »

Enfin, non moins prudente que hardie, la Bourse du Travail de Nîmes concluait : « Cet aperçu trop sommaire ne faitque donner aux habitués du mouvement corporatif une idée du rôle qui incombe et incombera aux Bourses... Rien ne servirait de hâter les décisions; la poursuite avec méthode du développement de nos institutions est suffisante pour arriver au but et éviter bien des déceptions et des retours en arrière... C’est à nous, qui héritons de la pensée et de la science de tous ceux qui nous ont précédés, qu’il appartient de faire que tant de richesses et de bienêtre dus à leur génie n’aboutissent pas à engendrer la misère et l’injustice, mais l’harmonie des intérêts jiar l’égalité des droits et la solidarité entre tous les êtres humains. »

A son tour, le Comité fédéral des Bourses du Travail, en un rapport sur la même question, disait: «... La révolution sociale doit djiic avoir pourobjectif de supprimer la valeur d’échange, le capital qu’elle eng’endre, les institutions qu’elle crée. Nous partons de ce principe que l’œuvre révolutionnaire doit être de libérer les hommes, non seulement de toute autorité, mais encore de toute institution qui n’a pas essentiellement pour but le développement de la production. Par conséquent, nous ne pouvons imaginer la société future autrement que comme « l’association volon-

taire et libre des producteurs ». Or, quel est le rôle de ces associations ?...

«... Chacune d’elles a le soin d’une branche de la production... Les unes et les autres doivent s’enquérir tout d’abord des besoins de la consommation, puis des ressource dont elles disposent pour y satisfaire. Combien faut-ij chaque jour extraire de granit, moudre de farine, organiser de spectacles pour une population donnée? Ces quantités connues, combien de granit, de farine, peuvent être obtenus sur place ? Combien de spectacles organisés Combien d’ouvriers, d'artistes sont nécessaires? Combien de matériaux ou de producteurs faut-il demander aux associations voisines ? Comment diviser la tâche ? Comment établir les entrepôts publics? Comment utiliser, aussitôt connues, les découvertes scientifiques?

«... Connaissant, en premier lieu, le rapport de la production à la consommation, les associations ouvrières utilisent les matériaux produits ou extraits par leurs membres. (Connaissant également la quantité de produits qui leur manque et celle qu’elles ont en excédent, elles demandent ailleurs soit les associés dont elles ont besoin, soit les produits spéciaux que la nature a refusés à leur sol...

«... La conséquence de ce nouvel état, de cette suppression des organes sociaux inutiles, de cette simplification des rouages nécessaires, c’e.st que l’homme produit mieux, davantage et plus rapidement, qu’il peut, par suite, consacrer de longues heures à son développement intellectuel, accélérer ainsi les progrès de la mécanique, s’exonérer de plus en plus de la pénible main-d’œuvre et ordonner son existence d’une façon plus conforme aux instinctives aspirations vers le studieux repos. »

Ainsi s’élevait de plus en plus l’idéal des Bourses du Travail — sans qu’une pareille ambition puisse sembler téméraire, si l’on en juge par les œuvres qu’elles ont déjà produites.

En thèse générale, les sociologues, nourris de lectures beaucoup plus que d’observations, ignorent totalement ce

CONJECTÜHES SUR l’aVENIR DES BOURSES DU TRAVAIL iGj

que sont et, par suite, ce que peuvent devenir les associations ouvrières — celles surtout, et elles sont de plus en plus nombreuses, — qui vivent indépendantes des v partis socialistes» et airranchies du fétichisme g'ouvernemenlal . En un ouvrag'e récent, le théoricien socialiste Bernstein, traitant du «syndicat», dont les unions anglaises et, parmi elles, les plus imprégnées de l’esprit vieil-unioniste, lui paraissent sans doute être le type, lui attribue une mission et un pouvoir immédiats auxquels nulle association ne crut jamais et dont tous les faits économiques démontrent la chimère, tandis qu’iV n’ose, sous l’empire de l’erreur ou de la mauvaise foi collectivistes, lui reconnaître le rôle futur si éloquemment défini par Bakounine, parlant de la société fédéraliste de demain.

Pour lui, le syndicat peut et doit battre en brèche le profit industriel au profit du salaire. Cela n'est pratiquement exact que dans une mesure très restreinte, c’est-à-dire dans les limites de la « loi des salaires qu’a engendrée le mode de production et d’échange capitalistes. Le pouvoir du syndicat s’arrête, en effet, dans tous les cas, bien avant le moment où le profit industriel ne suffirait plus pour déterminer le capitalisteà continuer son exploitation, età plus forte raison, bien avant que ce profit descendît à la valeur d’un salaire. Le coût des matières premières, le nombre des usines, les besoins de la consommation, le nombre des bras disponibles, et mille autres causes moins tangibles, moins saisissables, mais tout aussi importantes, interdisent au syndicat d’inlluer comme il le voudrait sur le taux des salaires.

De même, le syndicat, contrairement à l’opinion de Bernstein, ne peut pas, et il ne l’ignore point, « iulluencer sur le marché la situation de la force-travail que dans les limites D'acées par les innombrables circonstances imprévues et « imprévisibles » qui font que le marché s’encombre de bras, d’outils et de produits en quantités supérieures aux besoins de la consommation . Là encore le syndicat ne peut qu’établir des statistiijues périodiques des besoins du travail dans

chaque rég’ion, et grâce à ces statistiques, diriger intelligemment les ouvriers en quête de travail, et éviter, avec les agglomérations fâcheuses de chômeurs sur tel ou tel point, les offres de travail à bas prix. Mais, faire l’opération contraire, c’est-à-dire raréfier périodiquement ici ou là la main-d’œuvre pour déterminer une hausse des salaires, cela lui est interdit par l’obligation où leur état de misère met les ouvriers — même les mieux payés — de saisir le premier travail qui leur assure la subsistance.

Enfin, aucun syndicat n’ignore qu’ « agir sur la technique delà production », en d’autres termes, empêcher l’introduction dans les ateliers de machines nouvelles, ou prendre des mesures pour contenir leur production, ou enfin augmenter la capacité professionnelle de l’ouvrier, ce n’est affecter que médiocrement, passagèrement et abusivement l’état économique normal. En ce qui concerne les machines, le syndicat sait bien que, lorsqu’il réussit à les proscrire, « il n’agit pas dans l’intérêt delà classe ouvrière prise dans son ensemble et dans le sens de son émancipation, mais dans le sens delà réaction )).I1 n’accomplit alors qu’un acte défensif. 11 sait de même que toute mesure ayant pour effet de diminuer la production, sauf, cela va de soi, l’arrêt des commandes, équivaut à une criminelle coalition entre lui et le capitaliste contre le consommateur, et cette fois encore, il n’agit que sous la pression des circonstances et en vue de se protéger.

Mais, d’ailleurs, combien de syndicats en\ploient encore des moyens de défense aussi primitifs? Les typographes, par exemple, aussi bien en Australie qu’en France, aux Etats-Unis qu’en Autriche et en Allemagne, cherchent-ils à empêcher ou même à retarder l’emploi de la machine à composer? Nullement; ils se bornent à demander, comme à Vienne (Autriche) qu’on n’emploie que des compositeurs ayant fait leur apprentissage de quatre ans dans l’imprimerie même où est introduite la machine ; que la composition soit faite suivant le système dit de la « conscience » ; que la journée de travail soit de huit heures, les heures supplé-

CONJECTURES SUR l’aVENIR DES BOURSES DU TRAVAIL 1 67

mentaires facultatives pour l’ouvrier, etc. (i), qu’en un mot la machine n’abaisse pas ce qu’en Ang-leterre on appelle thc standard oj life, l’étalon de vie.

Gomment se fait-il qu’on se méprenne si singulièrement — car Bernstein n’a que le mérite d’avoir mis le plus vivement en lumière les erreurs professées généralement à l’égard du syndicat — sur la nature et sur le degré des connaissances économiques des associations ouvrières contemporaines? N’est-ce pas parce que, avec une ignorance d’ailleurs excusable, on prend toujours pour objet d’expérience les unions anglaises, les seules précisément qui ne méritent plus l’attention de l’économiste et du sociologue, tant les unes sont arriérées, tant les autres versent dans l’ornière qu’est le socialisme d’Etat? Car, cela doit être dit, les tradeunions ont beau posséder des ressources pour ainsi dire incalculables, une d’elles a eu beau soulever pendant plusieurs mois des milliers d’hommes, ces ressources et cette lutte ne sont que proportionnées à la richesse et à l’audace des capitalistes anglais comme à l’aisance des ouvriers, et tandis qu’une Union française comme celle des mécaniciens eût, en partie par l’obstination, en partie par la contrainte, triomphé de la coalition capitaliste formée contre elle, l’Union anglaise a été si rudement, si complètement vaincue qu’aujourd’hui elle a expressément renoncé à mener la guerre des millions pour expérimenter les batailles parlementaires. Non seulement il est impossible que les unions anglaises, malgré l’émerveillante puissance de leurs capitaux, puissent vaincre par l’argent les employeurs, plus riches qu’elles encore et non moins énergiques, mais la multitude de leurs membres, l’importance de leurs caisses, leur ingénieuse organisation ne servent qu’à leur donner un mélange d’orgueil et d’esprit de conservation semblable à celui qui anime les dizaines de mille hommes, illusoirement libres, des manifestations de Trafalgar-Square ou de Hyde-Park et qui suffit à les protéger contre tout acte spontané d’énergie.

(i) La Typographie française, n“ 428, i" août 1899.

Non, les unions anglaises ne répondent plus, n’ont peut- ; être jamais répondu aux besoins du prolétariat international, et la preuve s’en trouve dans ce fait, encore inaperçu de ceux qui ont écrit sur le mouvement ouvrier ; que dans tous ’

les pays, sauf précisément l’Angleterre, les unions du même ^

métier ou même des métiers similaires sont inférieures en ' nombre et en puissance aux unions de professions diverses : Bourses du Travail, cartels, etc. Quelles sont les associations nationales connues? Ce sont : en Allemagne, la Commission générale des Sociétés ouvrières ; en Autriche, l’Union centrale des syndicats ouvriers; au Danemark, l’Assemblée générale des Sociétés ouvrières ; aux Etats-Unis, ' la Fédération américaine du travail ; en Australie, la Féd ■ i ration des travailleurs de Queensland, celle des travailleurs de la Nouvelle-Galles du Sud (les ouvriers australiens pro- * jettent d’ailleurs une Fédération intercoloniale); en France, ( la Fédération des Bourses du Travail... Etdu reste, l’Angleterre elle-même n’essaie-t-elle pas de donner la vie à une ’ fédération générale des trade-unions? Nulle part, au con- : traire, les unions de métier ne sont nombreuses ni fortes et la France n’est pas, sous ce rapport, sensiblement inférieure même aux unions américaines. Bref, on compte bien moins, aujourd’hui, sur l’action purement professionnelle, à tendances individualistes, dont le vieil unionisme anglais ' offre le type, que sur l’action concertée des diverses professions. Et cela vient de ce que les syndicats, mieux avertis que naguère sur le jeu des forces économiques, se rendent compte que la situation de leur industrie, leur propre situation, par conséquent, ne dépend point, comme on l’a cru pendant des siècles, de circonstances particulières, pour lesquelles il existerait des remèdes spécifiques, mais est subordonnée à la situation économique générale, de telle sorte qu’une action générale seule des métiers pourra produire dans l’ordre social mieux que des transformations provisoires, médiocres et accidentelles.

Comment donc, au lieu d’attendre de l’Association ouvrière — cette expression désignant, avec le Syndicat, la

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coopérative et toutes les institutions dérivées de ces deux groupes fondamentaux — ce que le système social lui interdit de donner, parce que l’argent prime toute autre force, ne pas lui demander ce qu elle est naturellement, nécessairement, de par sa constitution même, appelée à produire en vue de l’organisation sociale future? Il est vrai que les hommes qui croient à l’Etat-providence, et pour qui le collectivisme « scientifique » consiste dans l’Etat-patron, doivent éprouver quelque antipathie pour ces libres associations d’hommes où les administrés discutent plus souvent qu’il ne conviendrait pour la tranquillité des administratrateurs. Mais comment ceux qui aiment la liberté, ceux qui repoussent le système centralisateur parce que ses inconvénients l'emportent sur ses avantages et que ces avantages peuvent être eux-mêmes obtenus des fractions humaines librement unies, comment ceux-là ne comprennentils pas que les groupes corporatifs sont les cellules de la Société fédéraliste prochaine?

S’il est vrai, comme le prétendent tous les esprits affranchis, que « l’Autorité est en décroissance continue, la Liberté en ascension », que de plus en plus les peuples s’habituent à vivre et à agir en dehors de l'Etat, la conséquence ne peut être douteuse : c’est qu’il doit succéder au système autoritaire actuel un système « où la hiérarchie gouvernementale, au lieu d’être posée sur son sommet, soit établie carrément sur sa base (i)... » Or, ce système, en quoi doit-il nécessairement consister? A former, d’après la loi de séparation des organes, des groupes médiocres, respectivement souverains et unis, dans la mesure et pendant la durée jugées par eux utiles, par des pactes fédératifs librement établis.

Quelle est donc celle de ces conditions que ne remplissent les associations syndicales ou coopératives? « Elles séparent dans le pouvoir tout ce qui peut être séparé, définissent tout ce qui peut être défini, distribuent entre organes ou

{i) Du principe fédératif , p. 81, tdil. Deiilu, i8G3.

fonctionnaires différents tout ce qui a été séparé et défini, ne laissent rien dans l’indivision, entourent leur administration de toutes les conditions de publicité et de contrôle (i) », sont^ par leur formation professionnelle, trop peu importantes en nombre pour qu’un membre puisse se plaindre de n’y être pas entendu, et trop ouvertes pour qu’un membre mécontent ne puisse s’en évader et constituer une association nouvelle, s’unissent pour des motifs déterminés, en un mot, réalisent le principe fédératif tel que l’ont formulé Proudhon et Bakounine.

Nous voici au terme de notre étude. On connaît à présent l’origine des Bourses du Travail, la façon dont elles se constituent, les services créés par elles et ceux dont elles méditent la création, le rôle, en un mot, qu’elles prétendent à jouer dans l’organisation économique et politique présente. S’étonnera-t-on, après cela, d’apprendre « qu’elles ne se considèrent pas seulement comme un instrument de lutte contre le capital », ni comme de modestes offices de placement, mais qu’elles ambitionnent un rôle plus élevé dans la formation de l’état social futur? Assurément, il ne faut pas être plus optimiste que de raison et nous avouons que, chez la plupart des travailleurs, l’instruction économique, seul guide certain pour les associations ouvrières, est à peine ébauchée. Mais n’out ils pas trouvé dans la communion intellectuelle que, seules, les Bourses pouvaient leur faciliter, la clef du système organique des sociétés, et dès lors leur faut-il autre chose que le temps pour pouvoir substituer à l’influence du capital dans l’administration des intérêts humains, l’unique souveraineté justifiable: celle du travail? Dénombrez les résultats obtenus par les groupes ouvriers en matière d’en.seignement ; consultez le programme des cours institués par les syndicats et les Bourses du Travail, programme où rien n’est omis de ce qui fait la vie morale, pleine, digne et satisfaite; regardez quels au-

{:) Du principe fédératif, p. 83.

CONJECTURES SUR l’avENIR DES BOURSES DU TRAVAIL I7I

teurs habitent les bibliothèques ouvrières; admirez cette organisation syndicale et coopérative qui chaque jour s’étend et embrasse de nouvelles catégories de producteurs, cet englobement de toutes les forces prolétaires dans un réseau serré de syndicats, de sociétés coopératives, de ligues de résistance; cette intervention toujours croissante dans les diverses manifestations sociales ; cet examen des méthodes de production et de répartition des richesses, et dites si cette organisation, si ce programme, si cette tendance caractérisée vers le beau et le bien, si une telle aspiration à l’épanouissement parfait de Tlndividu ne légitiment pas tout l’orgueil qu’éprouvent les Bourses du Travail.

S’il est exact que l’avenir est à 1’ « association libre des producteurs », prévue par Bakounine, annoncée par toutes les manifestations de ce siècle, proclamée même par les défenseurs les plus qualifiés du régime politique actuel, ce sera, sans doute, dans ces Bourses du Travail ou dans des organismes semblables, mais ouverts à tout ce qui pense et agit, que les hommes se rencontreront pour chercher eu commun les moyens de discipliner les forces naturelles et de les faire servir au bien-être humain.

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