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Dès le lendemain, Européens et Indiens étaient parvenus à se faire entendre les uns des autres. Ils étaient entrés en rapport. Pendant tout le temps que les bâtiments étaient restés mouillés devant Guanahani, ils étaient continuellement visités par les naturels qui y allarent en foule à la nage ou en pirogues. Ces pirogues étaient creusées dans de grands troncs d'arbre; elles se croisaient sur ces mers ; et les insulaires dont elles étaient remplies roulaient entre leurs lèvres dé petits tuyaux ou calumets au moyen desquels ils aspiraient pour la lancer en’ bouffées la fumée d’une feuille séchée qu'ils fumaient. Ils en avaient des paquets au fond de leurs embarcations, puis des calebasses remplies d’eau, des pelotons de fil de coton, et des cassaves, espèce de pain, qu'ils donnaient aux Européens en échange de colliers de verre, de petits tambours de basque, d’aiouillettes, de bonnets de laine et d’écuelles. Ils livraient aussi en retour de ces bagatelles dont ils paraissaient enchantés l'or ét les perles qu'ils portaient aux bras et aux jambes.
Colomb prit avec lui deux de ces Indiens pour lui servir d'interprètes, et poursuivit sa navigation. Il voulut visiter plusieurs petites iles, à proximité de la première, avant d'aller reconnaître les grandes terres dont les Indiens lui parlaient en lui indiquant le point de l'horizon où elles étaient situées, Cuba et Haïti, dont le sol, habité par de nombreuses populations, était couvert d’aromates, et dont les fleuves roulaient l'or et les perles.
La plus importante de ces petites îles dont ïl parcourut les côtes fut Saometo qu'il appela Ferdinanda. Illes trouva toutes charmantes et toujours plus belle
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que celle qu'il avait quittée, celle qu’il venait d'atteindre. La magnificence de la nature dans ces contrées vierges le remplissait à la fois d’extase et d’étonnement.. C’est lui qui le dit ; et, en effet, quand au moment même où il voguait sous ces tropiques, l'hiver en Europe dépouillait la terre de toute verdure, l’ensevelissait sous les givres et les neiges, et enchaïnait le cours de ses fleuves, ici un printemps éternel la paraît. En novembre, tant de forêts vertes, tant d'arbres chargés de feuilles, de fruits ou de fleurs et retentissants de chants d'oiseaux, tant de parfums dans l'air calme et tiède. n'était-ce pas, à la vérité, une merveille pour des Européens ? Ce sont toutes ces choses qui excitaient leur surprise et leur admiration et qui semblaient faites, comme l’a dit Colomb, pour retenir dans ce séjour l’homme qui les a vues une fois.
L'Amiral, parti d'un groupe de petites îles, qu'il appela les Îles du sable, aperçut, le 27 octobre, Cuba et ses hautes montagnes. Le lendemain il y abordait et entrait dans un fleuve superbe qui se décharge dans un vaste et beau port. « C'est la plus belle île, dit-il, qu'aient jamais vue des yeux humains. » Elle était aussi la plus grande et la plus fertile de toutes celles qu'il eût encore découvertes. Il parcourut une assez longue étendue de ses côtes nord; mouilla dans plusieurs rades spacieuses, et remonta à quelques lieues dans l'intérieur, le cours de profondes rivières qui lui parurent arroser l’île en sens divers. Il dépêcha, pour explorer des villages situés loin des rives de la mer, des envoyés qui revinrent lui faire les rapports les plus avantageux sur la population et les produits du sol de ce pays. Ils racontèrent qu'après avoir fait douze lieues, ils
trouvèrent un village de cinquante maisons qui pouvait renfermer mille habitants environ ; que ces maisons ressemblent à de grandes tentes de campagne ; qu'ils furent reçus avec la plus grande solennité ; que tous les hommes et toutes les femmes étaient venus les voir ; qu’ils leur baisaient les pieds et les mains, leur demandaients'ils étaient descendus du ciel et leur offraient à manger tout ce qu'ils avaient. À leur arrivée, les plus distingués du village les avaient portés sur leurs bras jusqu’à la maison principale, leur offrant des sièges sur lesquels ils les avaient fait asseoir. Tous les habitants s’assirent par terre autour d'eux. L’Indien qui les avait accompagnés leur assura que ces chrétiens étaient de bonnes gens. Les hommes sortirent et les femmes rentrèrent à leur tour et s’assirent par terre autour d'eux, baisant leurs pieds et leurs mains, et les tâtant pour reconnaître s'ils étaient d'os et de chair comme elles-mêmes. Elles les prièrent de rester au moins cinq jours avec elles, et ce ne fut point sans beaucoup de peine qu'ils réussirent à se defendre de leurs instances. Ils ajoutèrent en terminant que s'ils eussent voulu y consentir, plus de cinq cents Indiens, hommes
et femmes, seraient venus les accompagner, croyant |
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qu’ils retournaient au ciel. Ils rapportérent de leur excursion des échantillons d’or et d'épices ; mais ils constatèrent surtout que les Indiens de Cuba s’accordaient avec ceux de Guanahani pour désigner une grande terre, Bohio, au sud-est où ce métal abondait. [ls l’appelaient aussi Aïti, c'est-à-dire terre montagneuse.
L'Amiral, en appareillant de Cuba, voyait distinctement cette terre dans le lointain. Déployant toutes ses voiles, il en prit la direction, Au moment de son départ,
le vent avait fraichi et lui était favorable et, les courants aidant, la traversée fut rapide; car dans la soirée du même jour, il était en vue d’un port magnifique. La Nina, détachée pour aller en avant et voir le port, avant la chute du jour, en atteignit l'embouchure, comme il faisait déjà nuit. La caravelle envoya sa chaloupe pour le sonder à la lumière. Avant que l’Amiral arrivât à l'endroit où la Nina attendait en louvoyant que la chaloupe lui fit le signal pour entrer dans le port, la lumière de cette chaloupe s’éteignit. Alors la caravelle n’en apercevant plus, courut au large et en alluma une autre. L’Amiral s’approcha. Pendant ce temps les gens qui montaient la chaloupe allumèrent une autre lumière, la
caravelle s’avança vers elle; mais l’'Amiral ne pouvant pas s'approcher davantage, passa toute la nuit à courn des bordées sur la côte.
[Il semblait impatient de toucher aux rivages de la plus belle île du monde, que, longtemps après lui,des voyageurs, rendant hommage à sa splendide beauté. ont décorée du nom de Reine des Antilles.
Le 6 décembre, il mouilla avec bonheur dans le port du Môle-Saint-Nicolas, nom qu'il lui donna en l'honneur du saint dont ce jour était la fête. Colomb appela cette ile Hispagnola. « Hispagnola, écrivait-il au Roï et à la Reine d’Espagne, est une merveille! »
Je m'arrête ici dans le récit du voyage du sublime navigateur, parce que mon dessein est d'écrire l’histoire des Aborigènes d'Haïti depuis ce moment de la découverte jusqu’à leur complète extinction. Je vais me mêler aux Indiens et tâcher de m'identifier avec cette courte et malheureuse période de leur existence pour la reproduire, si c’est possible. Quoique cette découverte leur
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füt bien fatale et coûtät, en général, tant de sang humain et de victimes, il faut reconnaître qu'elle exerça une influence immense sur la civilisation et l'industrie du monde, sur la science dont elle étendit le domaine et sur la religion dont elle agrandit l'empire. Il y aurait à la maudire, sans ces bienfaits, pour tous les crimes qui en ont marqué l'ère dans les annales humaines. En eüût-il même résulté plus de maux que de bien-être pour l'humanité, ou ces contrées, longtemps ignorées, eussent-elles, véritables Atlantides, sombré au milieu de ces mers, après avoir été révélées par Colomb, qu'il faudrait encore éternellement admirer ce génie si clairvoyant, si persévérant dans sa foi, si confiant dans sa puissance, qui dit un jour, comme un homme qui semblait rêver : «Il y a un monde nouveau, îles et terre ferme, dans cet océan que vous croyez à tort inhospitalier et innavigable; il est habité par de nombreuses populations qu'il est utile, pour leur salut, de ranger sous la bannière du Christ; il abonde en or, en pierres précieuses eten aromates ; » qui surmonta les plus grands obstacles qui: se soient conjurés contre la volonté humaine : incrédulité, fanatisme, ignorance, faiblesse des hommes, insuffisance de moyens; qui réalisa presque de tous points ses oracles, et ajouta en effet au monde connu un monde nouveau, habité, et des entrailles duquel l’avidité industrielle du vieil hémisphère ne cesse de tirer l’or, tous les autres métaux, les pierres précieuses, et tant de riches denrées.
Transporté de joie et de bonheur d’avoir réussi dans une si grande entreprise, Colomb termine le bulletin de sa glorieuse conquête, qu'il adressait à ses souverains, par ces paroles qui témoignent de la générosité de ses
vues, dans toute la sincérité de leur première inspiration : « Qu'on fasse des processions, qu'on célèbre des fêtes « solennelles ; que les temples se parent de rameaux et « de fleurs ; que Jésus-Christ tressaille de joie sur la « terre, comme il se réjouit dans les cieux, en voyant le « prochain salut de tant de peuples dévoués, jusqu'à « présent, à la perdition, réjouissons-nous en même « temps, tant à cause de l’exaltation de notre foi qu'à « cause de l'augmentation des biens temporels dont non
seulement l'Espagne, mais toute la chrétienté recueil- « lera les fruits. »
GOLOMB